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Chroniques noires et partisanes

MON AMÉRIQUE À MOI / Antoine Chainas.

Antoine Chainas est un auteur de Noir de qualité édité par la SN. Ses romans glaçants tranchent avec la gentillesse de l’homme. Dans son vertigineux dernier roman, « Empire des ténèbres« , il fait la part « moche » aux USA. Egalement traducteur, on lui doit les versions françaises de Matthew Stokoe, Patrick Hoffmann et Frank Bill entre autres. Il nous fait cadeau de son Amérique sans filtre et passionnante. Merci Antoine !

    Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique

Aucune attirance. Une méfiance instinctive plutôt, pour une société foncièrement violente dans les rapports sociaux qu’elle instaure ; une société où l’exercice vénal du pouvoir, l’usage constitutionnel des armes, la gestion capitaliste de toutes les ressources, l’hédonisme absolu qu’elle érige sous couvert de libéralisme,  le dynamisme prédateur et l’abjecte démocratie qu’elle projette rencontrent leur accomplissement le plus abouti… Les USA ne sont pas uniquement réductibles à ces dimensions, j’en conviens, mais j’ai toujours été plus anglophile qu’américanophile. Définitivement.

    Une image

Nighthawks, d’Edward Hopper ou la grande misère affective, le calme intemporel dans lesquels pourrait baigner n’importe quelle brasserie au cœur de la nuit. Une certaine représentation de l’inévitable théâtralité de l’existence.

    Un événement marquant

Martin Luther King. La marche sur Washington en 1963, le discours au Lincoln Memorial, qui conduiront au Civil Rights Act et au Voting Rights Act

    Un roman

  Je pourrais répondre comme Aurélien Masson : Le postier ou Demande à la poussière. Nous avons en partie la même culture et ces romans ont sans doute nourri une grande partie de nos fantasmes juvéniles et littéraires. L’imaginaire qu’ils ont forgé – et forgent encore chez la jeune génération – s’inscrit presque en parallèle de la vision que l’impérialisme promeut, en ce sens qu’il s’abreuve à la même source : le rêve. Par souci de diversité, je vais citer le troisième larron responsable de cette iconographie du désastre : Hubert Selby et Last exit to Brooklyn.

    Un auteur

 Harry Crews, parce que j’y reviens toujours. Sa force, sa fausse simplicité, l’évidence de sa réflexion et l’authenticité de son écriture demeurent pour moi une source constante d’étonnement. La tendresse impitoyable avec laquelle il rend humanité aux personnages monstrueux tient pour moi du prodige. J’ai repensé encore récemment à son article sur Charles Whitman (auteur du massacre d’Austin en 65, perpétré depuis une tour d’observation), et à la manière dont il inverse totalement le point de vue moral, permutant la focale d’un fait divers par ailleurs horrifiant.  « All over the surface of the earth where humankind exists men and women are resisting climbing the tower. All of us have our tower to climb. Some are worse than others, but to deny that you have your tower to climb and that you must resist it or succumb to the temptation to do it, to deny that is done at the peril of your heart and mind. » L’article s’appelle Climbing the tower, il est disponible sur Internet. 

    Un film

Taxi driver, sans doute. Un film non sur la violence mais sur la solitude nue – qui est aussi une forme de violence, je le concède. Scorsese réussit l’alliance parfaite entre l’aspect cinéma-vérité et la stylisation extrême.  L’ultime plan du film, l’hésitation de Robert De Niro lorsqu’il regarde dans son rétroviseur, constitue à mes yeux une sorte d’allégorie : l’hubris de l’Amérique, que l’on peut croire domestiqué, est toujours latent, prêt à ressurgir à la moindre occasion. La critique est féroce, l’interprétation magistrale.

    Un réalisateur

 Frederick Wiseman. Probablement l’un des derniers géants qui ne se soit jamais trompé. Sa science du cadrage et de la temporalité est sans égal, son propos sur la société à laquelle il appartient, sur les institutions qui l’irriguent et sur les humains qui la peuplent s’avère limpide.  Non seulement la narration refuse la frénésie de l’époque, mais l’absence radicale de voix-off et de commentaire – pour ne pas dire de bavardage – laisse le spectateur libre de réfléchir par lui-même. Par les temps qui courent, ce parti-pris est pour le moins appréciable. Une remarque au passage : le monsieur a quatre-vingt-neuf ans et il poursuit son œuvre.

    Un disque

Metal Machine Music, de Lou Reed. Celui-là aussi, j’y reviens sans cesse, même si Reed a signé un nombre dément d’albums mémorables, de Berlin à Songs for Drella, où la simplicité ne nuit jamais à la force évocatrice, bien au contraire. Qui peut se targuer d’avoir écrit, à vingt-trois ans, en plein flower power : « I have made very big decision, I’m goin’ to try to nullify my life » ?

    Un musicien ou un groupe

Dans la logique de ce qui a été dit précédemment, le Velvet Underground : chaotique, tendre, lumineux, toxique, urbain, pionnier, destructeur, expérimental, libérateur, frustrant, concis, inventif, misérable, ahurissant, grandiose, sinueux, électrique, maniaque, humain, déprimé, cynique, voyou, ambitieux, tétanisé, brillant. What else ?

    Un personnage de fiction

 Ignatius Reilly, l’incroyable – et hilarant – contempteur de la modernité dans La conjuration des imbéciles (John Kennedy Toole), qui vomit littéralement ses contemporains. Ou bien  Peter Mickelsson, le professeur de philosophie halluciné et paranoïaque de La symphonie des spectres (John Gardner). Mon cœur éperdu entre deux passions demeure suspendu, comme dirait Boileau. 

    Un personnage historique

 Henry David Thoreau, un peu abusivement rattaché au mouvement écologiste et à la désobéissance civile, mais en qui je vois l’un des plus beaux héritiers de Rousseau : celui des Rêveries, mais également l’auteur des Fondements de l’inégalité.

    Une personnalité actuelle

Donald Trump, évidemment. Son outrance, son absence de surmoi, la brutalité presque animale avec laquelle il s’inscrit dans le monde reflètent d’une façon douloureuse l’air du temps, ou plutôt – augure plus sinistre – l’air de celui qui s’annonce. Je crois beaucoup à la notion de « part maudite », que Georges Bataille définit schématiquement comme l’énergie excédentaire que l’être humain doit dilapider sous diverses formes, mais en particulier dans la consumation morbide. Trump, comme d’autres dirigeants, devient l’incarnation, l’outil des peuples par lesquels ce besoin cyclique de céder à l’entropie s’exprime.

    Une ville, une région

Au panthéon de mes fantasmes figure le Nouveau-Mexique, et spécialement les environs d’Albuquerque qu’Howard McCord évoque dans En marchant vers l’extrême (et où l’on a accessoirement tourné une partie des séries Invaders et Breaking bad). « Regarder avec les pieds, marcher avec les yeux ». J’ai la chance inouïe d’habiter près du Mercantour et du Verdon, où, toute proportion gardée, nous avons d’époustouflants espaces minéraux, vertiges de roches sédimentaires, désolations de schistes… La pratique du vide, promesse plénitude et de fuite, de légèreté et de néant, j’ai la prétention de m’y adonner lorsque mon corps plaintif m’en laisse la possibilité.

    Un souvenir, une anecdote

Aucun. L’ Amérique est une illusion, une utopie, un cauchemar. Que faut-il en attendre sinon une impression qui se fanerait en idées, un errement de la perception dont le parfum s’exhalerait à la première rencontre ?

    Le meilleur de l’Amérique

Woody Allen, McDonald’s, Arnold Schwarzenegger, Emma Stone et Mickey.

    le pire de l’Amérique

Woody Allen, McDonald’s, Arnold Schwarzenegger et Mickey. Je sauve Emma Stone.

    Un vœu, une envie, une phrase

Reviens, Barack !

Entretien réalisé par mail les 10 et 11 octobre 2019.

Wollanup.


2 Comments

  1. Nous ne saurions que vous inciter à lire, si ce n’est déjà fait Empire des Chimères, sorti en poche il y a peu – un livre monstrueux ! Et pour abonder dans le sens d’Antoine Chainas, le stupéfiant Péquenots de Harry Crews, chez Finitude, dans lequel on en apprend beaucoup sur l’auteur à travers une sacrée série de ses articles

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