Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

DANS LA FORÊT de Jean Hegland chez Gallmeister

Traduction : Josette Chicheportiche.

Jean Hegland vit en Caroline du Nord. « Dans la forêt » est son premier roman paru aux Etats-Unis en 1996 il a connu un grand succès. Il a été adapté au cinéma en 2015. C’est une pépite que nous offrent les éditions Gallmeister vingt ans après.

« Rien n’est plus comme avant : le monde tel qu’on le connaît semble avoir vacillé, plus d’électricité ni d’essence, les trains et les avions ne circulent plus. Des rumeurs courent, les gens fuient. Nell et Eva, dix-sept et dix-huit ans, vivent depuis toujours dans leur maison familiale, au cœur de la forêt. Quand la civilisation s’effondre et que leurs parents disparaissent, elles demeurent seules, bien décidées à survivre. Il leur reste, toujours vivantes, leurs passions de la danse et de la lecture, mais face à l’inconnu, il va falloir apprendre à grandir autrement, à se battre et à faire confiance à la forêt qui les entoure, emplie d’inépuisables richesses. »

Jean Hegland nous entraîne dans un huis clos puissant. Les deux sœurs vivent isolées dans la forêt (six kilomètres du plus proche voisin, cinquante pour la ville la plus proche) depuis toujours. Elles ne sont jamais allées à l’école mais ont vécu dans un univers très riche entre la forêt, vaste terrain de jeu, et leurs parents cultivés qui leur ont enseigné que leur vie leur appartenait. Elles ont toutes deux de grandes ambitions : Eva veut intégrer le corps de ballet de San Francisco et Nell entrer à Harvard.

On ne sait pas grand-chose de la catastrophe en cours, pas plus qu’elles en fait, plus d’électricité, plus d’internet, plus de communications, juste quelques rumeurs qui circulent. C’est Nell la narratrice, elle raconte leur vie sur un cahier déniché derrière un meuble que sa sœur lui a offert en ce premier Noël solitaire.

Au début, les deux sœurs sont désespérées, anéanties par la disparition de leurs deux parents et hébétées, ne réagissent pas trop. Elles ne peuvent concevoir cette situation que comme temporaire et s’accrochent finalement à ce qui fait leurs vies : Eva s’entraîne et danse sans musique au seul son du métronome, Nell décide de lire l’encyclopédie en entier pour continuer à apprendre et réussir ses examens.

Jean Hegland réussit magistralement à décrire ce que vivent les deux filles tour à tour balayées par l’horreur du deuil, le découragement, un désespoir tel que même les souvenirs heureux sont dangereux à évoquer par ce qu’ils impliquent dans le présent. Elle montre avec une écriture simple et une véracité profondément touchante ces sentiments puissants qui les submergent par vagues mais aussi l’instinct de survie, la force et le courage qui les animent.

Nell et Eva sont des personnages magnifiquement humains, elles ne sont ni monolithiques ni sans défaut. Si les liens entre elles sont exceptionnellement forts et qu’elles ne peuvent compter que l’une sur l’autre face aux dangers qui les menacent, elles n’ont pas toujours les mêmes priorités et même entre elles des conflits vont éclater, des fossés se creuser.

« Peut-être est-ce vrai que les contemporains d’une époque charnière de l’Histoire sont les personnes les moins susceptibles de la comprendre. » Peu à peu Nell et Eva prennent conscience que les changements sont définitifs et que c’est véritablement pour leur survie qu’elles doivent lutter. Les hommes, fuyards redevenus sauvages peuvent être dangereux alors elles voient avec un nouveau regard la forêt qui les entoure et peut les protéger. Une forêt que l’écriture de Jean Hegland rend véritablement vivante.

Un roman beau et fort.

Raccoon

2 Comments

  1. Je l’ai acheté pour une amie, je compte sur elle pour me le passer, et ton bel article, juste ce qu’il faut évocateur, conforte l’idée que ce livre est une pépite, comme tu le dis. Je l’ai choisi pour elle, parce que c’est « Dans la forêt » et des personnages féminins. Merci Racoon !

    • Merci à toi. Un très beau cadeau à faire, ce livre est vraiment puissant et les deux personnages magnifiques ! C’est étonnant qu’il ait mis vingt ans à traverser l’Atlantique.

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