Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Marie-Laure (page 1 of 5)

LES PATRIOTES de Sana Krasikov / Terres d’Amérique.

The Patriots.

Traduction: Sarah Gurcel.

Nous voilà donc dans une fresque des relations américano soviétiques des années 1930 à 2008. Pour ce faire, l’auteur nous fait faire plusieurs allers-retours entre les Etats-Unis et l’URSS, entre les trois protagonistes principaux de cette immense histoire : Florence tout d’abord, jeune américaine, puis son fils Julian/Yulik et enfin son petit-fils, Lenny.

Florence est une jeune fille de Brooklyn, qui vit son adolescence et ses premières années de femme pendant la grande dépression aux Etats-Unis. Elle ressent un mal-être au sein de cette vie américaine,  sa condition de femme, de juive lui ferme des portes. Pleine d’idéaux, elle décide de tout plaquer pour partir vers son eldorado, l’URSS, où pour elle existe la seule vraie vision d’un futur possible.

Sa vie dans la Grande Union Soviétique n’est bien sûr pas simple, elle comprend vite que ce nouveau monde n’est pas celui qu’elle espérait. Elle est, là encore, et même bien plus, obligée de lutter contre les absurdités auxquelles elle doit faire face, contre les privations et les préjugés.

Ne renonçant jamais, elle doit faire des choix, entre sa vie, son amour, son enfant, et son travail. Vivant sous un régime autoritaire, où tout le monde est surveillé et plus encore ces américains juifs immigrés, les options qu’elle prend ne sont pas toujours les bonnes et elle devra en payer le prix à chaque fois.

« Elle avait été la victime de son temps, de ses croyances politiques, de son obstination et de ses illusions. »

Aucun jugement dans ces pages, nous sommes confrontés à cette vie difficile sous ce régime autoritaire, et subissons les conséquences au même titre que Florence et sa famille.

Il s’agit à n’en pas douter, d’un récit sur ces 80 années  de guerre froide où les Américains ayant choisi de tourner le dos à leur pays se retrouvent rejetés de tous, de leur propre pays mais aussi de ce régime qu’ils ont embrassé avec un espoir énorme sur sa justesse et sa droiture. C’est bien une fresque historique mais aussi une histoire d’amour, entre une jeune femme et un jeune homme, entre une femme et son enfant, entre une femme et ses rêves.

Nous découvrons la condition de ces hommes et de ces femmes de nationalités américaines mais qui deviennent russes par le droit du sol, de la condition de vie des juifs dans l’URSS, où nous découvrons que le moment où ils ont été le plus en sécurité s’avère finalement être pendant la seconde guerre mondiale. Staline avait besoin d’eux et la dictature sait se servir de chacun jusqu’à plus soif, pour leur tourner le dos quand ils n’apportent plus rien d’utile au régime.

Certes, le livre est imposant avec ses 590 pages, mais n’hésitez pas une seconde avant de vous plonger dans cette épopée. Vous découvrirez cette période de notre histoire pas si lointaine et vous vous plongerez dans cette histoire familiale dure, où les choix que nous faisons pour nous même se répercutent obligatoirement sur nos enfants et nos petits-enfants. Vous ressentirez de la tristesse, de la désillusion, de la colère parfois, mais vous découvrirez un texte riche qui vous transportera dans un appartement communautaire en plein cœur de Moscou, et c’est là la grande réussite de Sana Krasikov.

Marie-Laure.



EN MOI LE VENIN de Philippe Hauret / Jigal.

Nous voilà plongés au cœur d’une campagne électorale d’une ville de banlieue, ou de province. Le sujet n’est pas véritablement la campagne en elle-même mais plutôt la corruption qui y a toute sa place et qui touche chaque strate de la société. C’est l’occasion pour Philippe Hauret de nous dépeindre des personnages blasés, moroses,  ou au contraire ambitieux et cyniques.

Nous suivons Franck Mattis, qui doit rentrer dans sa ville natale pour l’enterrement de ses parents. Ce retour aux sources l’oblige à se questionner sur sa vie, sur ce qu’il veut faire, il est dans une situation où il est bien plus simple de répondre à  l’appel de la bouteille qu’à vraiment prendre des décisions pour réorienter le cours de sa vie.

Il va ainsi croiser ses anciens amis, leurs parcours de vie pouvant être diamétralement opposés, ils se retrouvent tous en ce même endroit, cette ville qui les a forgés. Certains ont mieux réussi que d’autres mais à quel prix ?

Le trait commun à chacun des protagonistes est l’extrême solitude dans laquelle ils se retrouvent. Ben l’ami d’enfance, devenu un vrai geek, sans ami, sans vie sociale, qui se contente de vivoter jour après jour. Esther, qui a tout misé sur sa carrière et qui arrive à un moment de sa vie, où le regard en arrière est lourd : avoir tout sacrifié pour ça et seulement ça, pas de véritables amis non plus, sa vie c’est son boulot. Et son boulot actuel c’est de faire accéder à la mairie Maxence, candidat très extrême droite qui est prêt à tout pour arriver au pouvoir. Pour ce faire, rien de mieux que de s’acoquiner avec le mafieux local, ancien ami de lycée, qui semble avoir réussi : Valéry, propriétaire de boîte de nuit, proxénète sans aucun sentiment, sa seule faiblesse, son jeune amant Warren, qui ressemble plus à une poule de luxe qu’à un véritable partenaire.

Philippe Hauret se livre ainsi à une critique de notre société, où les individus sont désabusés, névrosés et ne parviennent à survivre qu’à grand renfort d’anxiolytiques et /ou d’alcool. Cette tendance n’épargne personne, chacun étant confronté à une violence physique ou psychologique. Les plus démunis n’ont aucun horizon, ils subsistent comme ils peuvent, et ceux qui s’en sortent cherchent à acquérir encore plus de pouvoir par tous les moyens possibles afin d’asservir les autres. 

Le bonheur n’est qu’une utopie dans ce livre, inaccessible à tous, la solitude est le lot de chacun. L’amour n’est qu’un mirage, qui ne permet que d’entrevoir un semblant de bonheur pendant quelques heures. Tout est noir, sinistre, glauque et aucun espoir n’est permis. Vous l’aurez compris, Philippe Hauret a un regard sur notre monde plutôt déprimant, et il nous le dépeint avec un rythme assez lent, à l’image de la vie de ses personnages, qui semble parfois avoir été mise sur pause.

Il s’agit sans aucun doute d’un roman noir qui n’épargne aucune catégorie sociale, aucun environnement, sans aucune éclaircie pour personne.

Marie-Laure



LAISSE LE MONDE TOMBER de Jacques Olivier Bosco / Pulp Editions.

Pour son nouveau roman, Jacques Olivier Bosco nous plonge dans une banlieue parisienne, bien glauque, bien noire, où peu d’espoir est permis. Pas d’horizon pour ses habitants, ni visuel, ils sont entourés de barres d’immeuble avec un ciel bas, ni dans leur vie. Pour eux, pas de rêves de vie meilleure, autre part, dans un monde plus bleu.

On suit Jef et Hélène, deux flics de quartier malmenés par la vie, qui vont devoir faire face à une enquête encore plus cruelle que leur environnement. Un gamin, puis une femme sont retrouvés morts, bouffés et tués par un chien, un monstre de férocité. L’autopsie révèlera que leurs visages ont été pelés. Cet animal n’agit donc pas seul, il a un maître qui tue les habitants de cette banlieue, dans une barbarie inhumaine.

JOB nous plonge dans cet univers sans nous laisser la moindre espérance. Une telle noirceur entoure chaque personnage, une telle haine contre le monde,  qu’il arrive à nous faire tomber toujours plus profond dans le précipice. Chacun voudrait trouver la rédemption, parfois dans l’amour mais comment trouver cette étincelle dans un tel contexte. Les habitants ont la haine, les flics sont seuls et démunis.

« Je croyais qu’être flic c’était quelque chose, être crainte tout du moins aimée, respectée. Reconnue. (…) il n’y avait que des insultes, du rejet, de la haine, des crachats à longueur de journée. Du mépris, ils étaient la lie de la lie dans ce lieu banni, la banlieue. »

On pourra regretter une violence parfois dans la surenchère sur la première partie du bouquin, mais qui se rattrape par davantage de profondeur dans la seconde. Cette deuxième partie permet d’intensifier les personnages, de mieux comprendre d’où vient cette profusion de rage. Le dénouement de l’enquête arrive un peu vite mais pour mieux s’axer sur la conclusion de l’histoire de ses protagonistes. Aucun n’est épargné, pas de gentils et de méchants, mais plutôt des personnalités qui trouvent dans la brutalité, dans la sauvagerie, le seul moyen de faire face aux horreurs qu’ils ont subies.

Aucun répit ne nous est donné dans ce roman, véritable « roman noir » dans sa  définition même, les amateurs apprécieront.

Marie-Laure.


CHAMBRE 413 de Joseph Knox / Le masque.

The Smiling Man

Traduction: Fabienne Gondrand

Nous retrouvons Joseph Knox, après son premier roman Sirènes, paru en 2018 au Masque. J’avais beaucoup aimé ce livre très noir qui nous plongeait au cœur de la vie nocturne de Manchester.

C’est donc avec beaucoup d’attentes que j’ai retrouvé notre jeune flic Aidan Waits, que nous avions laissé après sa descente aux enfers. 

Il  a intégré la patrouille de nuit avec pour partenaire Sully Sutcliffe, sachant qu’ils se détestent profondément. Mais voilà, avec son passé, Aidan n’a pas le choix, beaucoup voudraient le voir disparaître, ou tout du moins qu’il ne fasse plus partie de la police, qu’il finisse de sombrer dans la drogue, l’alcool, et qu’il ne côtoie le monde de la nuit que de l’autre côté de la barrière : avec les criminels, dealers et autres truands de la ville de Manchester.

Lors d’une patrouille ils sont appelés pour une effraction dans un hôtel fermé. Arrivé sur place, ils découvrent un homme mort avec un sourire sur le visage. Aucun élément sur le cadavre ne permet de l’identifier. 

Commence alors une enquête sur ce meurtre mais celle-ci est entrecroisée avec d’autres affaires qui occupent notre duo. L’articulation de ces recherches est parfois complexe, nous obligeant à rester concentré sur notre lecture, à ne pas perdre le fil.

Aidan Waits est toujours aussi torturé, imprudent, taciturne et seul. Il a réussi à sauvegarder son emploi mais à quel prix. Tous lui tournent le dos, il n’a pas d’amis, ses collègues le méprise, il est totalement isolé dans son boulot et dans sa vie. Sa seule rédemption, aider les démunis, résoudre ses enquêtes quitte à utiliser les règles de la rue, et à se comporter comme le pire des affranchis.

« Parfois on déjoue tout attente, parfois on devient ce que les autres pensent de nous.» 

Sinistre, noir mais compensé par un humour acéré, présent à chaque page, ce deuxième opus des aventures d’Aidan Waits a répondu à toutes mes attentes. On se replonge avec délice dans ce monde lugubre, plein de manipulations ou aucun espoir n’est permis. 

Joseph Knox réussit avec brio ce deuxième opus des enquêtes d’Aidan Waits, et nous promet ainsi un nouveau personnage récurrent à suivre sans aucune restriction.

Marie-Laure.


ZIPPO de Valentine Imhof / Rouergue Noir.

Mia Larström est une lieutenant de la police de Milwaukee. Jeune, belle, froide, hautaine, elle n’a pas noué d’affinité dans sa brigade. D’une grande intelligence, beaucoup la considère comme trop arrogante pour oser l’approcher. Le lieutenant McNamara, lui, est le Casanova de l’équipe. Pas un matin ne passe sans qu’il raconte ses frasques à ses collègues, ébahis d’une telle liberté revendiquée.

Ces deux flics n’ont rien pour s’entendre mais ils vont devoir travailler ensemble afin d’arrêter un homme qui sème des cadavres de femmes dont il a brûlé le visage. 

Cet homme est obsédé par une femme, Eva, qui l’a quitté il y a 8 ans. La seule qui le comprenait, qui n’avait pas peur de lui, qui l’aimait aussi dans ses excès. Il l’a initiée au plaisir, il l’a faite entrer dans son monde. 

« Clic-Clic- Clic-Clic-Clic-Clic-Clic-Clic-Clic-Clic, le bruit de son zippo avec lequel il joue, qu’il caresse, dont il se sert pour jouer avec la flamme qui léchait et mordillait  la peau d’Eva ».

L’histoire est sombre, inquiétante, mais nous avons de l’empathie pour chacun de ces personnages. Les crimes qui jalonnent cette histoire sont horribles, mais l’auteur n’en est pas pour autant un monstre. C’est un homme qui a tout connu, le bonheur, le succès, il était un super héros. Puis, une catastrophe, et son monde s’écroule. Sa seule éclaircie, il pense la trouver auprès d’Eva, et pendant 8 longues années, il n’aura de cesse de la retrouver. Il lui laisse donc des messages, et quoi de plus marquant que ces flammes qui naissent de son zippo. 

Je ne veux pas dévoiler davantage de l’histoire, non pas qu’elle soit pleine de rebondissements et de surprises, mais plutôt qu’elle se découvre au fur et à mesure des pages en une logique implacable. Valentine Imhof nous plonge dans un univers très noir, rythmé de rock alternatif dont la playlist, s’accorde parfaitement aux sentiments qui nous traversent à la lecture. Ce roman est riche en émotions, parfois contradictoires mais toujours justes. Valentine Imhof nous prouve qu’il n’est pas facile, voire impossible, de se détacher de son passé. C’est lui qui nous forge et ce sont nos choix et nos rencontres qui nous conduisent sur tel ou tel chemin. Mais quand nous décidons de choisir celui-ci plutôt que tel autre, nul retour en arrière n’est possible.

Une surprenante et saisissante lecture, profondément rock !!

Marie-Laure


L’ AIGLE DES TOURBIÈRES de Gérard Coquet / Jigal.

Gérard Coquet nous offre un voyage qui commence en Albanie et se termine en Irlande.  Nous partons donc dans les Balkans avec Susan et son fils Bobby, en quête de la vie idéale offerte par le communisme d’Enver Hoxha. Mais cet idéal tourne vite au despotisme et pousse Susan à fuir au travers du pays. Ils y laisseront une partie de leurs âmes, mais trouveront en chemin une religion au-dessus de tout autre Le Kanun. Le Kanun est même au-delà de la religion, c’est une loi ancestrale qui est partout :

« Ce code ancestral régit tout. La naissance, la famille, les liens entre les individus ».

30 ans plus tard, nous nous retrouvons en Irlande, Bobby qui a fait partie de l’IRA, est parti faire la guerre du Kosovo et a été emprisonné pour crimes de guerre. Pour lui, le Kanun est devenu son mantra et pour celui-ci « la reprise de sang est au-dessus du bonheur des hommes ». Il décide donc de rentrer dans son pays, l’Irlande, mais son retour est précédé d’une série de meurtres comme annonçant le retour de l’enfant maudit. Nous entrons alors dans un tourbillon de vengeances, chacun voulant réparer son honneur.

Nous allons suivre Ciara, belle inspectrice irlandaise qui connaît son pays mieux que quiconque, et qui doit slalomer entre les protagonistes de cette vengeance. Vous boirez de la Guinness jusqu’à plus soif, vous vous perdrez dans la tourbe, prendrez parti pour les indépendantistes ou les loyalistes, et vous demanderez constamment comment tout cela va finir.

Gérard Coquet offre la part belle aux femmes dans ce roman. Elles sont toutes fortes, belles, avec un sacré caractère, et ça fait du bien. Elles embrassent la cause irlandaise ou la loi du Kanun avec emphase, mettant l’honneur au-dessus de tout. Les hommes ne sont pas en reste évidemment, mais avec un penchant plus violent et où la parole donnée semble moins catégorique que chez ces femmes. Ce sont elles qui sont le fil conducteur de cette histoire et la porte de page en page.

Le rythme est très rapide, haletant, les personnages très marqués, et l’humour est omniprésent.  Ces Irlandais au sang vif, vous en feront voir de toutes les couleurs.

« Quand une idée improbable envahissait le crâne d’un rouquin, le seul moyen de l’arrêter était de lui couper la tête. C’était pour ça que les Irlandais  battaient si souvent lesFrançais au rugby : en majorité, ils étaient roux et hirsutes. » 

Un pur polar et c’est très bon !

Marie-Laure.

AU NOM DU PERE d’Eric Maravélias / Série Noire / Gallimard.

Imaginez un Paris apocalyptique, contrôlé par la milice et par des gangs ultra violents. Le périphérique est un no man’s land qui sert de frontière entre les quartiers sous le joug de plusieurs bandes, et le centre de Paris, réservé  à une frange de la population ultra riche, et protégée par une milice armée.

L’histoire est celle de Dante Duzha, riche Macédonien qui a été obligé de fuir son pays et se retrouve dans ce Paris dévasté. Mais il est du bon côté de la frontière, il n’est pas parti les mains vides dans son exil, et il est aujourd’hui un des plus grands caïds de la capitale. L’âge avançant, il se retrouve au soir de sa vie, son règne est mis en péril par la concurrence, et par son plus vieil ami Falcone. Ce dernier est un Albanais, qui a été trahi par le passé et rêve de vengeance et de pouvoir. Et quoi de mieux pour se venger que de se servir du fils Alkan, ou encore de la très jeune femme aimée par Dante, Cristale.

On croise une multitude de personnages dans ce roman, les gros bras, les petites mains, les femmes qui tournent la tête pour ne pas voir, ou qui sombrent dans la déchéance, mais tous essaient de survivre dans ce monde effroyable. Et pour y parvenir, une seule solution et elle passe obligatoirement par la violence.  Nous passons de l’un à l’autre en naviguant dans les ténèbres, dans une guerre qui ne pourra avoir qu’un seul vainqueur.

Il s’agit d’un roman qui va à cent à l’heure, qui vous plonge au fil des pages dans une ambiance de plus en plus noire, de plus en plus glauque, où les plus innocents se voient contraints de plonger à leur tour.

La force de ce livre tient dans cette ambiance extrêmement lourde, dans la force de l’univers dépeint qui donne tout l’enjeu de cette quête du pouvoir et de revanche. Malgré tout, mon avis reste partagé, ayant eu du mal à ressentir de l’empathie pour ces personnages taillés dans de la pierre. Aucun ne m’a vraiment émue, ce qui m’a laissé un sentiment de longueur parfois. Les femmes ont des places de laissées pour compte, ou de faire valoir pour ces hommes qui luttent pour être les rois.

Marie-Laure.

GRISE FIORD de Gilles Stassart / Rouergue Noir.

Gilles Stassart nous amène en voyage à Amarok , « communauté de 1500 habitants, au bout de l’île de Baffin », dans l’archipel arctique canadien. Il ne s’agit pas d’un simple voyage touristique mais bien d’une plongée  au cœur du pays des Inuits, de leur culture et de leurs croyances.

Ce roman est celui de ce peuple mal connu, de ce pays où la vie est dure, où les règles ancestrales qui régissaient ce monde glaciaire sont vouées à disparaître sous l’avancée inexorable du monde occidental.

L’hégémonie de notre culture, de nos besoins, écrase ce monde polaire, contraignant les habitants à changer leur mode de vie et à abandonner leurs traditions. Pour nous conter ces bouleversements, Gilles Stassart nous dresse le portrait d’une famille, celle de Jo et Maggie et de leurs deux fils  Guédalia et Jack.

Jo a subi de plein fouet cette intrusion des pays soi-disant développés, il a abandonné la chasse, les courses en traineau pour aller travailler dans une mine. La ville s’est construite de toute pièce autour de cette nouvelle économie, avec une école, un magasin vendant des produits occidentaux, une église, pour ce peuple qui avait ses propres dieux.

Ses deux fils appréhendent cette modernité de deux façons différentes : l’un ne veut pas tirer un trait sur cette culture et veut la sauvegarder telle quelle quand le second choisit de l’analyser et de la relier à la culture occidentale, de construire un pont entre elles deux.

Cette famille va se déchirer, mais pour mieux se retrouver face à l’adversité.  Cette histoire nous interroge sur notre mode de vie qui bouleverse les confins les plus éloignés de notre planète, notre mode de consommation, détruit cette terre froide et le peuple qui l’habite. Aucun jugement n’est porté tout au long du livre, seulement des constats, des faits bruts qui nous montrent comment nous colonisons toute la planète en imposant notre mode de vie, au détriment de la nature et des hommes qui l’habitent.

Ce livre est empreint d’une poésie  froide, glaciaire, mais qui vous touche par sa beauté. Mais cette histoire se mérite, il faut s’accrocher, se vider l’esprit afin d’être tout entier consacré à sa lecture. Elle est parfois difficile, déstabilisante, mais souvent magique et pleine de richesse. Le narrateur change à chaque chapitre, ce qui peut parfois désorienter, et justement, si vous n’êtes pas consacré à 100% à votre lecture, vous aurez du mal à vous y retrouver, à savoir qui parle, et du coup vous perdrez une part importante de la beauté de ce récit.

Il faut se laisser porter par le récit, se couper du monde et se laisser immerger par le froid, les émotions, la poésie et la générosité de ce peuple Inuit.

Marie-Laure

FEUX DE DÉTRESSE de Julien Capron / Le seuil.

Nous embarquons à bord de l’Excelsior, paquebot de luxe repris par Lok, une des plus puissantes entreprises du monde. Lok est spécialisée dans la sauvegarde de données, et afin d’être le plus indépendant possible vis-à-vis des différents gouvernements, Duardo, son PDG, décide de mettre tous ses serveurs sur un bateau et de sillonner les mers du monde.

Afin de donner encore plus d’aura à son entreprise, Duardo créait The C, une compétition qui confronte les 12 projets les plus innovants du monde. The C a tout d’une émission de téléréalité : des candidats qui s’affrontent pour la victoire, ils sont « enfermés » dans un lieu clos, le bateau, coupés du monde extérieur, et le vainqueur est désigné par un système de vote du public lors d’un énorme show télévisé le dernier jour de la compétition.

Cette année, parmi les équipes se trouve celle de eVal, créateur d’une application qui permet d’attribuer une nOte toute subjective aux gens que l’on côtoie, ou que l’on croise. Cette application a déjà gagné The C il y a 10 ans. Ils reviennent aujourd’hui pour la Mise à Jour : « Quand quelqu’un devenait un paria parce que sa moyenne numérique le mettait au ban de l’humanité, (…), l’équipe enquêtait. S’ils découvraient que l’évaluation était injuste, ils intervenaient pour la faire remonter, (…), ils la mettaient à jour ».

Bien sûr, le tournoi ne va pas se passer comme prévu. Dès que le bateau quitte le port, certains candidats voient leur note passer dans le rouge, et alors, la sécurité de Lok entre en jeu : tous les accès sont verrouillés, vous vous retrouvez enfermés dans votre cabine, sans avoir accès à quoi que ce soit ou, pire, qui que ce soit.

L’équipe de la Mise à Jour doit alors enquêter et montrer que son application fonctionne dans le monde réel.

Le livre de Julien Capron  nous montre à l’extrême ce que nos comportements d’aujourd’hui, avec nos téléphones remplis d’applications, peuvent provoquer et ce vers quoi nous tendons. Nous vivons dans un monde où chaque personne se considère comme un juge : nous attribuons une note à un restaurant, un hôtel,  un taxi, un artisan, quel que soit le service nous nous permettons d’en juger la qualité, et d’en faire profiter le monde autour de nous. Vous conviendrez que ces appréciations sont basées sur des critères qui nous sont propres, et pourtant, notre note permet de donner une image plus ou moins flatteuse de l’objet de notre jugement. Ce pouvoir que nous nous attribuons est en fait d’ instiller des sentiments tels que la peur, la colère, ou la joie si la note est positive, dans les sujets  que nous évaluons.

Le récit est construit par la présentation des nombreux personnages dès le départ, et dès l’embarquement à bord du paquebot, vous êtes projetés au cœur de cette société pas si futuriste 2.0

L’écriture est assez froide ce qui nous permet de rester en retrait et d’analyser les comportements de chaque personnage et du programme en prenant de la hauteur. Nous regardons ce qui se passe comme on observe une expérience scientifique de laboratoire au travers d’un microscope. Ce n’est pas un beau roman, au sens charmant, mais un huis-clos pertinent et passionnant sur le monde connecté qui arrive et que nous construisons.

Marie-Laure.


DES POIGNARDS DANS LES SOURIRES de Cécile Cabanac / Fleuve Noir.

Catherine Renon et ses enfants rentrent d’un week-end passé chez sa sœur malade Annie. La maison est vide, son mari François a disparu. Mais le couple ne vivait plus vraiment ensemble, ils cohabitaient pour sauvegarder les apparences. Catherine pense que son mari a décidé de rompre tout lien avec eux, et est parti mener la grande vie avec ses maîtresses. Elle ne s’inquiète pas, bien au contraire, elle décide de reprendre sa vie en main, ce qui interroge ses proches.

Il s’agit d’une famille bourgeoise, en plein de cœur de l’Auvergne. Dans ce cadre, les apparences sont importantes, on se soucie du qu’en dira-t-on. Malgré un mari volage, alcoolique, elle a toujours fait face, elle s’est toujours consacrée à sa famille, à ses enfants. Se retrouvant seule avec eux, elle décide de reprendre l’entreprise de son mari, de continuer en gardant la tête haute.

Parallèlement à cette petite vie bourgeoise qui vole en éclat, on retrouve un corps démembré, l’identification est difficile. Virginie Sevran vient d’être mutée par choix à la SRPJ de Clermont Ferrand, elle est chargée de l’instruction. Bien sûr l’enquête va la mener à cette famille étrange, où aucun ne paraît s’inquiéter, ou craindre véritablement la disparition de François.

On assiste ainsi à la mise à nu de la famille Renon, tous les secrets de famille refont surface et volent en éclats. Cette famille auvergnate, sous un semblant de conformisme, vit sous les secrets, ceux de la mère, du père, des sœurs, chacun à quelque chose à cacher. Aucun des personnages n’est attachant, ils nous montrent tous leurs côtés les plus sombres, leur jalousie, leur mal-être, leur violence.

Les seuls personnages qui redorent le tableau sont en fait ceux des flics qui creusent dans la vie de chacun des protagonistes. Les suspects ne manquent pas, chaque membre de cette famille peut être coupable.

La quatrième de couverture parle de roman chabrolien et effectivement nous y sommes. Cécile Cabanac nous dépeint une vie bourgeoise dans une ville de province. On y retrouve ces éléments essentiels, derrière le vernis se trouvent toute la noirceur dont les hommes sont capables, l’hypocrisie, la rancœur, la noirceur. Le rythme est lent, à l’image de la vie en Auvergne, sous la neige qui tombe, l’écriture simple, ce qui donne encore plus d’ampleur au roman.

Il s’agit d’un premier roman de Cécile Cabanac, nous excuserons donc quelques maladresses, et une fin un peu précipitée. La qualité du roman se trouve dans tous les chapitres précédents que nous passons un par un, en alternant entre consternation, désarroi, et envie de voir comment Virginie Sevran, va se sortir de cette première enquête provinciale face à des potentiels coupables bien affirmés.   

Marie-Laure


« Older posts

© 2019 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑