Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (Page 55 of 160)

UN TUEUR SUR MESURE de Sam Millar / Métailié

The Bespoke Hitman

Traduction: Patrick Raynal

La vie de Sam Millar est un véritable roman noir. Le natif de Belfast a passé de nombreuses années dans les geôles britanniques pour ses activités au sein de l’IRA. Il a connu aussi les cellules américaines suite à sa participation au braquage de la Brink’s à Rochester dans l’état de New-York, un hold-up spectaculaire qu’il raconte dans “On the Brinks”. 

Forcément, ses expériences douloureuses donnent du crédit à ses écrits postérieurs. Il a bien connu la pègre, il connaît bien les acteurs des guerres irlandaises, les deux se confondant parfois… les romans de Sam Millar déménagent… tout comme lui d’ailleurs qu’on voit débarquer chez Métailié après de nombreuses années au Seuil. 

“Braquer une banque à Belfast le jour d’Halloween déguisés en loups semblait être une bonne idée. Se rendre compte que le coffre avait été vidé avant leur arrivée, un peu moins. Mais voler une mallette à un client de la banque qui leur avait gentiment suggéré d’aller se faire voir, c’était signer leur arrêt de mort.” 

Quand on lit un roman espagnol, c’est souvent la guerre civile qui remonte, avec les Argentins c’est la dictature deux fois sur trois et avec l’Irlande, très souvent leurs guerres qui semblent parfois moyenâgeuses vues de l’extérieur. Et forcément, on n’y coupe pas avec un auteur originaire de Belfast écrivant dans son théâtre natal. Les “Three Stooges”, comme les affuble Millar, n’auraient pas dû et ne l’auraient pas fait s’ils avaient su. Mais, c’est trop tard, et en plus de la police, ils ont au cul une fraternité très susceptible et voulant conserver des statuts qu’elle considère quasiment de droit divin.  

On se serait très bien contenté d’une simple histoire criminelle agrémentée de l’humour noir de Sam Millar mais on a finalement droit à un jeu de massacre parfois très dur comme le premier chapitre particulièrement crispant le laisse présager. Millar ne crée pas particulièrement d’empathie pour les trois abrutis malchanceux mais laisse la porte entr’ouverte à un certain goût pour le sadisme tant certains méchants sont des artistes du supplice, voire des esthètes passant malgré eux de la torture mentale à une pratique beaucoup plus physique.  

Le roman est très addictif, dérangeant parfois, un vrai bouquin noir animé par un fighting spirit irlandais particulièrement réjouissant.  

Clete. 

LES RÊVES QUI NOUS RESTENT de Boris Quercia / Asphalte.

Traduction: Isabel Siklodi et Gilles Marie

“Natalio est un classe 5, les flics les plus méprisés de la City, chargés d’éliminer discrètement les dissidents. Suite à un accident, il doit se procurer un nouvel « électroquant », robot d’apparence plus ou moins humaine qui lui sert d’assistant. Fauché, il se rabat sur un vieux modèle bas de gamme qui se distingue rapidement par l’inquiétante étrangeté de ses expressions et de ses réactions. Mais Natalio n’a pas le temps de s’interroger sur ces anomalies : il a un nouveau cas à résoudre. Une intrusion a eu lieu dans une de ces usines à rêves où se réfugient tant d’habitants de la City pour échapper à leurs vies misérables. Et des résultats lui sont demandés au plus vite…”

Boris Quercia est l’auteur d’une trilogie magistrale autour d’un personnage de flic Santiago Quiñones, sévissant, dans les affres de l’alcool et de la came, à Santiago du Chili et dont le second volume, “Tant de chiens” fut récompensé du grand prix de la littérature policière en 2016. Chez les lecteurs fidèles, la disparition de Santiago, cabossé et usé, fut un choc en même temps qu’un sujet d’inquiétude. Quel serait le futur de l’auteur, visiblement lassé de raconter la délinquance chilienne?

Dès les premières lignes de “les rêves qui nous restent”, on est très vite rassurés même si Quercia change d’univers littéraire en passant à de la SF qui parfois inquiète le lecteur pur et dur de polars. Son nouveau héros, Natalio est aussi un flic, aussi triste, solitaire et désespéré que Santiago, les médocs, la came et l’alcool en moins… d’où aussi un plus grand  discernement vis à vis des événements terribles qui l’entourent.

L’éditeur souligne que Quercia nous projette dans un futur digne d’un Philip K. Dick et cela est très rassurant pour les non adeptes de la SF, les univers créés par Dick étant souvent très proches du nôtre, facilement compréhensibles, assimilables sans migraine. D’un autre côté, les termes cités par l’éditeur sont peut-être un peu ambitieux, Quercia se contentant de créer un théâtre très proche du “Blade Runner” de Ridley Scott, auquel, il a ajouté certains éléments marquants des films “Soleil vert” de Richard Fleischer et “New York 1997 de John Carpenter. Tout cet environnement très connu de tous permet à Quercia de faire l’impasse sur des descriptions et des explications qui ralentiraient le récit et autorise le lecteur à se créer un peu son propre décor, ses propres images. Déjà, dans sa première trilogie, les éléments sur la ville étaient bien souvent négligés, on est donc en terrain connu, Quercia voulant juste créer une ambiance de doute, de peur, d’angoisse très funeste autour de son héros. L’intrigue policière n’est pas réellement frappante, l’histoire se contentant essentiellement de bien suivre les pérégrinations du chemin de croix de Natalio comme autrefois avec Santiago. 

Boris Quercia est le genre d’auteur qui vous attrape dès le début d’un roman pour vous abandonner décomposé à la dernière ligne. L’écriture de Quercia, toute simple, toute ordinaire est néanmoins une arme de destruction massive de tout premier plan puisque on s’engage très rapidement aux côtés de ce flic qui lutte pour sa survie. Par rapport à ses derniers écrits, il faut aussi noter que l’affectivité est surdéveloppée dans le sens où Boris Quercia, et ce n’est pas une mince affaire, arrive à créer de l’empathie voire de la tendresse pour une machine, un robot…

Les fans de Quercia et de Santiago Quiñones bien sûr replongeront avec délice dans ses univers glauques où chacun tente de survivre et les nouveaux lecteurs comprendront très vite que la SF est juste un support pour créer un cadre noirissime dans lequel se débat un Natalio au bord de l’abîme et qu’on suit jusqu’au bout de l’ignominie.

Béton!

Clete.

LE SNIPER, SON WOK ET SON FUSIL de Chang Kuo-Li / Série Noire

Traduction: Alexis Brossollet.

“À Taïwan, le superintendant Wu doute du suicide d’un officier du Bureau des commandes et acquisitions de l’armée. Un deuxième cadavre d’officier, rejeté par la mer sur la plage des Perles de sable, renforce son intuition.

À Rome, le tireur d’élite Ai Li, dit Alex, s’apprête à dégommer un conseiller en stratégie du président taïwanais sur ordre des services secrets. Mais au dernier moment, tout capote et, menacé, il s’enfuit à travers l’Europe.

De retour à Taipei, Alex croise le chemin de Wu, qui, aidé par son fils hacker en herbe, persiste à enquêter malgré les ordres venus d’en haut. Apparemment, tous deux ont la même personne pour cible…

Sous le signe du riz sauté, la spécialité d’Alex quand il n’est pas en mission, un thriller à cent à l’heure, plein d’humour et gourmand.”

Depuis quelque temps, les éditeurs en quête de nouvelles voix, de nouveaux territoires et horizons partent à l’est: l’Europe bien sûr, la Russie mais aussi l’Asie avec en particulier le Japon et la Corée. La SN a déjà emprunté le même chemin avec des auteurs russes et innove en nous proposant un polar venu de Taïwan.

Alors, évidemment, l’exotisme est là même si le roman débute en Italie et se promène parfois en Europe notamment à Prague. Même si l’attrait d’une nouvelle culture, de nouveaux comportements est intéressant, le lecteur demande néanmoins une intrigue qui fonctionne et ce roman en propose une d’emblée avec un premier chapitre assez virtuose, suivant Alex un tueur dans ses opérations d’infiltration et de camouflage. Parallèlement, une investigation se développe avec Wu sur l’île tant convoitée par la Chine ces derniers temps.

Peu de temps morts dans cette intrigue où l’humour est aussi très présent, des personnages intéressants pour une intrigue qui paraît parfois d’un joli vintage, rappelant un peu les romans de Robert Ludlum. Mais si on part très loin en Orient, on revient aussi chez nous en fait avec ce qui est une version imaginée par l’auteur de la fameuse affaire de la vente des frégates à Taïwan par la France au début des années 90.

Pas le polar de l’année certes mais très sympa.

Clete.

SHUGGIE BAIN de Douglas Stuart / Editions Globe.

Traduction: Charles Bonnot

« La route rétrécit encore et les derniers jardins manucurés disparurent pour de bon. Derrière un bosquet d’ifs morts, une lande marécageuse s’ouvrit de part et d’autre de la route. Des monticules marron, des broussailles et des ajoncs meublaient ce vide infini. De vilains ruisseaux rouille serpentaient dans les prés et de la mauvaise herbe brune poussait de chaque côté des clôtures, essayant de reconquérir le chemin plein d’ornières et Pit Road. La route était quant à elle recouverte de poussière de charbon dans laquelle le taxi laissait des traces comme dans un négatif de neige fraîche.« 

En 1992 Shuggie Bain, 15 ans, vit seul dans un meublé, on fait connaissance dans un rapide premier chapitre, puis l’histoire fait un demi-tour 10 ans avant, et nous remontons les années 80 pendant presque cinq cents pages .
Douglas Stuart est natif du Glasgow où se déroule « Shuggie Bain ». Il connait bien Sighthill, Pithead et l’East End, les quartiers où vivent ses personnages, il y a grandi.

On pense au tableau qu’Alan Parks a commencé avec « Janvier noir », mais si on veut vraiment se faire une idée précise on peut aller voir du côté de Raymond Depardon. En 1980, le Sunday Times Magazine lui commande un reportage sur la ville écossaise mais, finalement, ne le publie pas. Ses photos, publiées pour la première fois en 2016, illustrent parfaitement « Shuggie Bain ».
Comme dans le livre du photographe, le décor est gris-marron, cette indéfinissable couleur de la misère ; Glasgow, ancienne ville industrielle, réduite à un squelette lessivé par la pluie.
Ils sont nombreux les Britanniques à nous avoir rapporté les affres du thatchérisme, que ce soit à Manchester, Leeds, ou Sheffield ; romanciers, musiciens ou cinéastes. Douglas Stuart, lui, ne parle pas de politique, il nous raconte les conséquences. 


« Agnes était assise, le dos droit, dans le fauteuil près de la fenêtre et regardait la rue. Des hordes de gamins jouaient dehors mais Shuggie n’en faisait pas partie. A dix heure et demie son ménage et son maquillage étaient faits, et bien qu’elle ne comptât pas sortir elle mit son pull décolleté et une jupe grise moulante. Elle buvait sa vieille bière en se demandant où son fils se cachait pour écahpper à son enfance. » 


L’histoire tourne autour de Shuggie et Agnes, sa mère, peu à peu leur monde se délite. Les départs plus ou moins volontaires des autres personnages, tous douloureux de toute façon. 

Elle qui se rêve Liz Taylor, tourne à la bière et à la vodka, tellement dépendante qu’elle est prête à tout pour une canette, tourne méchante, sombre dans l’acrimonie jusqu’à détester ses enfants affamés.
Le pire étant pour Shuggie, qui non seulement vit dans un enfer en essayant de sauver sa mère, doit aussi composer avec la cruauté des autres, enfants et adultes. Il découvre son homosexualité sans vraiment comprendre, et cette différence est insupportable pour les autres. Ce qui lui vaut des insultes, des bousculades et des cassages de gueule.

Plus on avance dans le roman plus on s’enfonce dans le sordide, plus les épaules de Shuggie ploient sous la misère de sa condition de gosse délaissé par tous, avec une mère alcoolique au dernier stade. C’est déprimant, ça picole en permanence, les hommes sont brutaux, les femmes violentées, les enfants laissés sur le côté dans le meilleur des cas. L’amitié ou l’amour n’existent pas, ou presque, un peu dans les première et dernière parties en 1992.

Douglas Stuart est cru dans son roman, il montre sans fausse pudeur les ravages de l’alcool, sur la personne qui boit mais également sur l’entourage ; Agnes siphonne plus qu’elle ne boit, les plus âgés des enfants font leurs valises, les amis ne sont que des profiteurs du corps d’Agnes, quant à son mari… Le tableau n’a rien d’idyllique, sauf qu’il y a Shuggie. Jamais il ne renonce à aider, soigner, ramasser celle qu’il aime éperdument. Il tente tout ce qu’il peut pour qu’elle continue les réunions aux Alcooliques Anonymes, pour éviter qu’elle ne glisse chaque jour un peu plus dans les bouteilles et les canettes. Il l’entoure d’un amour infini.

Ce livre, en plus d’être un véritable page turner, est un cœur battant, aussi vivant que Shuggie. Douglas Stuart signe un roman, sombre, noir comme le charbon et les terrils de Pithead, mais surtout un livre qui mérite la pleine lumière.

NicoTag


La scène musicale de Glasgow est vivace. Au début des années 90, Shuggie a probablement entendu parler de Teenage Fanclub, groupe glaswegian, comme lui.

LE CERCUEIL DE JOB de Lance Weller / Gallmeister

Job’s Coffin

Traduction : François Happe

Il y a quatre ans, je chroniquais sur le même blog la parution du deuxième roman de Lance Weller (Les marches de l’Amérique, éditions Gallmeister) et tentais de partager mon admiration pour son texte, son style et la puissance narrative qui s’en dégageait. Son retour ne pouvait donc qu’être accueilli par un vif intérêt. Le cercueil de Job paraît d’ailleurs en avant-première dans les librairies françaises, signe que depuis Wilderness (éditions Gallmeister, 2013), cet auteur américain a su se faire apprécier par un public national.

« Alors que la Guerre de Sécession fait rage, Bell Hood, jeune esclave noire en fuite, espère gagner le Nord en s’orientant grâce aux étoiles. Le périple vers la liberté est dangereux, entre chasseurs d’esclaves, combattants des deux armées et autres fugitifs affamés qui croisent sa route. Jeremiah Hoke, quant à lui, participe à l’horrible bataille de Shiloh dans les rangs confédérés, plus par hasard que par conviction. Il en sort mutilé et entame un parcours d’errance, à la recherche d’une improbable rédemption pour les crimes dont il a été le témoin. Deux destinées qui se révèlent liées par un drame originel commun, emblématique d’une Amérique en tumulte. « 

Lance Weller pétrit à nouveau l’argile qu’il affectionne, l’histoire des Etats-Unis dans la seconde partie du XIXe siècle, et notamment la Guerre de Sécession qui semble le fasciner. Deux affrontements armés historiques du conflit bornent son récit : la bataille de Shiloh (avril 1862) et la prise de Fort Pillow (avril 1864), événement militaire de faible envergure mais qui a laissé des traces polémiques : les Confédérés sous le commandement de Nathan Forrest auraient délibérément massacré une bonne partie des soldats noirs qui défendaient la position, qui servait aussi d’aimant à une population d’esclaves en fuite. 

Une fois encore, Lance Weller s’intéresse à la violence congénitale de l’histoire américaine, au travers de destins individuels. Il semblerait que celui de Jeremiah Hoke fût d’errer : jeune après avoir fui le foyer et son père, violent, haineux et raciste ; adulte après la bataille de Shiloh qui fait de lui un mutilé désabusé. L’homme est en fait rongé par ses secrets, dans son crâne des actes et images terribles dont il a été le témoin actif, qui le lient à un épisode de la vie de Bell Hood, jeune esclave traumatisée en fuite. L’adolescente fait de son évasion l’ultime geste pour s’élever et dépasser le rang de bétail humain qu’on lui a assigné depuis sa naissance. Une force morale lui fait espérer qu’elle pourra toucher la liberté. Mais c’est un chemin difficile, dangereux. Les compagnons masculins (Dexter, puis January June) qui marchent à ses côtés semblent physiquement plus aptes à résister aux embûches et agressions mais doivent reconnaître la supériorité de la volonté, parfois naïve, de Bell Hood. Le point culminant dramatique du roman, autour de Fort Pillow, est un rendez-vous manqué, en tout cas boîteux, avec la réparation. Particulièrement mises en exergue dans Le Cercueil de Job sont la folie et l’horreur racistes dont, hélas, l’Amérique n’a pas encore totalement soldé l’héritage.

Se plonger dans le texte de Lance Weller (et le travail de son traducteur, ne l’oublions pas), c’est encore se confronter à une puissance sémantique rare. Elle ne fait pas que des adeptes, notamment quand elle s’attarde à la description, mais elle donne une énergie unique à des scènes de mouvement, même ténu. Des soldats qui s’éveillent avant l’assaut, des combats, une chaîne d’esclaves fugitifs capturés ou raptés… Ma seule réserve sur le roman, au final, concernera sa construction. Il y a un choix d’analepses et d’inserts divers qui pourrait affaiblir l’inexorabilité du récit. Cela ne dérangera peut-être que moi.

Discrètement, Lance Weller développe son art en nous proposant une histoire à la fois cruelle et émouvante.

Paotrsaout

SIDÉRATIONS de Richard Powers / Actes Sud

traduction: Serge Chauvin

“Depuis la mort de sa femme, Theo Byrne, un astrobiologiste, élève seul Robin, leur enfant de neuf ans. Attachant et sensible, le jeune garçon se passionne pour les animaux qu’il peut dessiner des heures durant. Mais il est aussi sujet à des crises de rage qui laissent son père démuni.

Pour l’apaiser, ce dernier l’emmène camper dans la nature ou visiter le cosmos. Chaque soir, père et fils explorent ensemble une exoplanète et tentent de percer le mystère de l’origine de la vie.

Le retour à la “réalité” est souvent brutal. Quand Robin est exclu de l’école à la suite d’une nouvelle crise, son père est mis en demeure de le faire soigner.

Au mal-être et à la singularité de l’enfant, les médecins ne répondent que par la médication. Refusant cette option, Theo se tourne vers un neurologue conduisant une thérapie expérimentale digne d’un roman de science-fiction. Par le biais de l’intelligence artificielle, Robin va s’entraîner à développer son empathie et à contrôler ses émotions.

Après quelques séances, les résultats sont stupéfiants.”

Bien évidemment ce roman ne se situe pas dans les univers du polar ou du noir. Néanmoins, si vous avez lu “ Le Temps où nous chantions”, Richard Powers n’est plus un inconnu pour vous et ses parutions, même si vous ne les lisez pas toutes, sont certainement dignes d’intérêt.

En ce qui me concerne, quels que soient les divers sujets abordés, souvent scientifiques, les bouquins de Powers me marquent durablement, me rappellent aussi que, pendant la lecture, à quelques moments, je me suis senti un peu moins bête. Pas longtemps je le concède… Quand Powers s’attaque à un sujet, que ce soit le chant choral ou des thématiques scientifiques explorant les relations entre physique, génétique et technologie, il l’explore très profondément pour en sortir la sève permettant au béotien de comprendre certains phénomènes, de suivre une histoire qui demande souvent une grande implication du lecteur.

Dans “Le dilemne du prisonnier”, Richard Powers avait déjà traité la relation père/fils, mais ici il intimise beaucoup plus le rapport entre un enfant qui perd peu à peu pied en société et son père détruit parce qu’il n’arrive pas à redonner vie et confiance à son enfant. Il y a des côtés charmants rappelant parfois “Le petit prince”, mais le monde est cruel, très cruel avec ceux qui ne rentrent pas dans la norme. 

“Sidérations” est certainement le roman le plus abordable de l’oeuvre de Richard Powers et ceci de façon totalement délibérée, je pense, afin de toucher un public plus large et de faire comprendre une fois de plus le mal que l’humanité fait à la planète, une sorte de réplique à “L’arbre-monde”, son prix Pulitzer de la fiction 2019.

L’histoire, très touchante, se termine dans des pluies de Perséides de larmes…

Clete. 

MON FRÈRE ROBERT JOHNSON de Annye C. Anderson / Rivages Rouge.

Brother Robert: Growing Up with Robert Johnson

Traduction: Nicolas Guichard

Annye C. Anderson, demi-sœur de Robert Johnson, a côtoyé le bluesman pendant de nombreuses années, durant sa jeunesse. Elle en livre, tout au long des pages de cet ouvrage, un portrait intime absolument inédit, truffé d’anecdotes et de détails sur sa famille, sur ses nombreuses influences, ses goûts culinaires ou vestimentaires, et bien sûr ses performances musicales, dans la région du Delta, et surtout du côté de Memphis, la ville où il habitait.

Beaucoup de monde connaît Robert Johnson. Sa musique tout du moins. Pour le reste, de l’être humain derrière la musique on ne connaît que le mythe et les légendes propagées au fil des années. Parfois même, on est familier du mythe sans jamais en avoir entendu la musique. Il serait celui qui a  pactisé avec le Diable pour acquérir son incroyable talent de guitariste. Une histoire sans cesse ressassée. Une histoire parfaitement vendeuse. A cela s’ajoute une mort dont on ne connaît pas les détails, à 27 ans en plus… Vous voyez où je veux en venir ?

De prime abord, quand j’ai entendu parler du bouquin, cela m’a tout de suite intrigué tout en me laissant imaginer le pire. Qu’un membre de la famille de Robert Johnson décide de raconter son histoire plus de 80 ans après sa mort, une demi-sœur qui plus est et âgée de 93 ans (12 ans à la mort de Robert Johnson), il y a de quoi avoir quelques doutes quant à la légitimité de la démarche. 

Le récit d’Annye C. Anderson est divisé en deux parties. Dans la première, elle nous raconte essentiellement son enfance durant laquelle elle côtoiera son demi-frère Robert Johnson, qu’elle n’hésite pas à appeler « brother ». C’est par le prisme de son enfance à elle qu’elle nous présente Robert. Sa mémoire est solide. Ses souvenirs ne manquent pas. Si ce sont parfois des souvenirs d’enfants qui peuvent paraître anecdotiques, ils contribuent à contextualiser la vie telle qu’elle était à cette époque : pauvre ou très modeste, tirant sa plus grande force de la famille ainsi que de la communauté environnante et toujours conditionnée par le comportement des blancs à l’égard des noirs. Tel que le souligne Annye C. Anderson : « Il faut savoir qu’aux Etats-Unis, il n’y a qu’une seule et même région et il s’agit du Sud. ». Durant les douze premières années de sa vie, Robert Johnson est pour elle un frère sans histoires, apprécié et attentionné, bon musicien, qui bourlingue de temps en temps mais retrouve toujours le chemin du foyer familial. Un être humain bien plus simple que le mythe que l’on a fait de lui. Il n’est alors pas une star. Le fait d’avoir gravé sur disque quelques chansons semble ne rien bouleverser de son vivant. Si des détails manquent parfois, car Annye C. Anderson n’hésite pas à souligner qu’elle ne le tenait pas en laisse, rien ne permet de douter de l’exactitude de son propos.

La deuxième partie débute bien après la mort de Robert Johnson. Comme beaucoup de bluesmen noirs américains de cette époque, leur musique à parfois voyagé à leur insu et à celle de leurs proches. L’explosion du blues en Angleterre dans les années 1960 aura contribué à faire connaître quantité de bluesmen américains, qui mettront du temps à le découvrir et qui parfois, pour diverses raisons, ne toucheront pas du tout, ou qu’en partie, ce qui leur était dû financièrement parlant. 

C’est à partir de là que fut vraiment vendu au Diable l’âme de Robert Johnson. Des blancs, peu scrupuleux et bien au fait de cette situation, décidèrent alors d’exploiter tout ce qui était exploitable de la part de ces bluesmen ou de leurs proches, voire de s’improviser ayant-droits en soumettant leurs victimes à des procédures légales trop lourdes financièrement ou encore en les perdant carrément dans des rouages parfois complexes à comprendre quand on n’est pas du métier, bien entendu avec l’appui d’une « justice » favorisant rarement les noirs. Annye C. Anderson sera contrainte de dédier le reste de sa vie à récupérer ce qui était dû à sa famille, avec une détermination sans faille, mais en vain. Pour citer à nouveau ses propos : « Mais il y en a d’autres et il y en aura toujours : des Blancs qui ne nous connaissent pas et pensent qu’on leur appartient. »

Ce que permet Mon frère Robert Johnson : dans l’intimité de la légende du blues, c’est de démythifier le musicien et de l’ancrer dans le réel, ainsi que d’honorer sa mémoire, avant que plus aucun de ses contemporains ne soit en capacité de le faire. Il n’est pas ici question de journalisme de précision que l’on explore en quête de mille et un détails, mais d’un court récit, pertinent, imparfait, mais bel et bien légitime. 

Brother Jo.

SARAH JANE de James Sallis / Rivages.

Traduction: Isabelle Maillet.

“Surnommée « Mignonne », ce qui ne lui va pas comme un gant, Sarah Jane Pullman a déjà trop vécu pour son jeune âge : famille dysfonctionnelle, fugue à l’adolescence, crimes, petits boulots dans des fast-food… on se demande comment elle parvient à redresser la barre. Elle y arrive et, à sa grande surprise, est engagée comme agent au poste de police de la petite ville de Farr. Lorsque le shérif titulaire disparaît, c’est elle qui prend sa place. Mais Sarah Jane ne se satisfait pas de la situation. Cet homme, Cal, était son mentor, son appui, et elle ne peut accepter qu’il se soit évanoui dans la nature. Elle va découvrir des choses qu’elle ne soupçonnait pas…”

James Sallis est un très grand auteur dont les romans ne se laissent pas facilement apprivoiser malgré ou peut-être à cause des ancrages dans le texte : leur forme, leur fond, leur moment d’apparition, leur subjectivité, des paroles, des répliques, des indices et des pensées qui ne sont plus vraiment celles des personnages mais de Sallis lui-même phagocytant sa propre intrigue partiellement policière pour interroger le lecteur, l’amener à réfléchir à une vérité que, pas plus que les personnages, il n’atteindra finalement jamais. Alors, une fois de plus, et autant vous prévenir, certains ne passeront pas la page cinquante tandis que d’autres se délecteront avec dévotion du discours, de la méthode, des indices, de l’histoire et de son dénouement. 

Si Sarah Jane peut paraître en ligne directe du précédent Willnot, il se distingue néanmoins par la présence, pour la première fois de sa carrière, d’une héroïne féminine. Ce nouveau challenge novateur souffre néanmoins de certains manques pour nous permettre de croire au vécu et à l’histoire d’une femme tels que l’on peut se plaire à les imaginer. Par contre, exploitant le même thème des disparitions pour le pousser vers une universalité, Sallis montre l’incompréhension, le chagrin ou la colère causée par l’absence soudaine et sans explication, par la maladie, le suicide, la mort subite, la fuite ou le crime non résolu. Incluant ses propres interrogations existentielles, sublimées par son écriture magique paraissant foutraque alors qu’elle est le résultat de choix littéraires totalement assumés, elle place le lecteur dans le même état d’incertitude que les personnages.

Toute l’œuvre de James Sallis explore le grand thème de la solitude des êtres, leur cruelle confrontation solitaire à des situations qui les dépassent. Si le propos est lourdement triste,  méchamment mélancolique, on voit néanmoins le malin plaisir que prend Sallis à nous égarer, à nous aveugler, à nous renseigner, à nous interroger, à nous faire hésiter. L’intrigue policière, résoudre l’énigme de la disparition de Cal, une fois de plus et même si elle est l’objectif final, n’a pas grand intérêt. Une petite nouvelle sympathique aurait suffi si elle n’était pas animée par la maestria d’un auteur au zénith, roi de l’ellipse, du non-dit.

“La part de non-dit laissant, comme toujours, une traînée de feu dans son sillage.”

 Sarah Jane se découpe en deux parties. L’une raconte l’enfance et la jeunesse de l’héroïne tandis que la seconde montre la banalité, l’ordinaire de la vie d’un flic de campagne. Si la première partie me semble la plus aboutie et la plus propice à d’énormes maux de tête suite aux suggestions de réflexion proposées par Sallis ou par le voile laissé sur certains pans du tableau, la seconde a le mérite de rattacher le roman, et même si c’est de très loin, au monde du polar mais à peu près à l’identique de Willnot dont il est très proche tout en allant encore plus loin dans la réflexion.

“Chaque roman, chaque poème, est la même histoire unique qu’on raconte encore et encore. Comment on essaie tous de devenir véritablement humains, sans jamais y parvenir.”

Et s’il fallait résumer Sarah Jane et l’ensemble de l’œuvre de James Sallis, nul doute que ses propres propos seraient : « Dans la vie, tout se résume à errer pour trouver une direction, a-t-il dit. Tout ce qu’on fait. Plus on erre, plus la direction se précise.”

Bluffant, brillant.

Clete.

WESTERN SPAGHETTI de Sara-Ànanda Fleury / Le Quartanier.

 « Enoch était un prophète plein d’ambitions depuis qu’il avait vu Jésus apparaître un soir de décembre dans les chiottes d’une station-service au Nouveau-Brunswick. De son urinoir, Enoch avait écouté Jésus avec toute l’attention dont un alcoolique est capable : « Robert, tu vas t’arrêter de boire. Et ensuite, tu iras sauver les âmes du Canada », avait dit Jésus. Robert était sorti des toilettes en titubant. Seul le néon rouge de la station-service résistait à la noirceur de l’hiver, tandis que ses bottes de cow-boy s’enfonçaient dans la neige et que ses jeans s’imbibaient d’eau glacée. Une fois arrivé dans son pick-up, il a jeté une par une les bouteilles de bière et de whisky qui se baladaient en faisant cling-cling sur la banquette arrière. Robert a jeté la dernière bouteille sur le bas-côté et il s’est senti devenir un autre homme. Derrière lui, l’enseigne de la station-service formait le « Enoch » en lettres de néon bourdonnantes.« 

Arnold vit seul avec sa mère, et quelques mecs de passage. Ça respire pas la richesse mais c’est correct, convenable. Débarque l’amour, en la personne de Robert-Enoch, un prêcheur parfaitement illuminé. D’un coup la vie d’Arnold change, la religion commence à prendre trop de place, comme Enoch.
On suit Arnold dans ses errances de gamin, obligé d’assister à des messes dans des halls de motels tous bien pourris, lugubres. Il y croise d’autres gosses un peu paumés comme lui, dont Irène qu’il regarde sans trop comprendre ce qui se passe.
« Neon Bible », deuxième nouvelle de « Western Spaghetti », est gentiment blasphématoire. Et ça n’a rien à voir avec John Kennedy Toole, à part un discret hommage.
Cette nouvelle a bien un défaut, elle est trop courte, j’aurai bien suivi Arnold plus longtemps.

  « Pa’ se lève de toute sa masse et déjà son corps se transforme en bête. Quand je pense à Pa’, je pense à son corps qui prend le forme de mes peurs. Quand je pense aux hommes tout court, je pense à ça. Alors, la seule solution, c’est courir pieds nus hors de la maison, courir comme si la maison était en feu, courir comme si le feu était en chacun de nous, courir furieusement jusqu’au lac Huron, sauter par-dessus les rochers au ras de l’eau par-dessus les joncs brûlés, et nager le plus loin possible de cette maison. 

   Résoudre le le problème du feu d’un seul bond.

   Ma’ tente en vain de nous appeler depuis les rochers qui bordent le rivage. Elle scande nos prénoms : 

   ― Otto ! Jane ! Abel !

   Otto Jane Abel.

   Des noms qui finissent toujours par se désincarner, par évoquer d’autres visages que les nôtres. Ottojaneabel. Monstre marin à trois têtes. Cerbère gardien des enfers.« 


Une famille, trois gosses entre 14 et 18 ans qui se débrouillent comme ils peuvent, on les croirait sortis de chez Ron Rash ou Daniel Woodrell. « Cerbère » se passe dans une cambrousse pourrie au bord du lac Huron, vers Southampton, un endroit pas vraiment idéal pour grandir, avec en plus une belle galerie de tarés. C’est canicule depuis des jours, tout le monde attend l’orage, et chacun le prendra à sa façon, pour certains ce sera la pluie, pour d’autres les éclairs. Une histoire de deal qui tourne mal et c’est la fratrie qui se reforme.

Au long du recueil, on a affaire à des personnages errants, malgré eux, dans des endroits ou dans des vies qu’ils ne choisissent pas ; comme Mohamed dans « Mohamed A. B. », coincé à Montréal lors d’une escale un 10 septembre 2001, il n’en repartira pas. Comment vivre dans ce pays qu’il n’a pas choisi, avec un nom et un visage catalogués terroristes.


Sara-Ànanda Fleury entre en littérature avec son « Western Spaghetti », recueil de nouvelles publié ces jours-ci. Française de naissance, l’autrice a longtemps vécu au Canada, en plus d’un cadre pour ses nouvelles, elle en a ramené un chapelet d’expressions anglaises ou françaises qu’elle a semé un peu partout dans le livre.

NicoTag


Pour prolonger « Cerbère », rien ne vaut Karen O et sa musique pour le film « Max et les maximonstres » Spike Jonze.

LES SAMARITAINS DU BAYOU de Lisa Sandlin / Belfond Noir.

THE DO-RIGHT

Traduction: Claire-Marie Clévy

“Après quatorze ans passés derrière les barreaux pour avoir mis en pièces l’un de ses deux violeurs, Delpha Wade retrouve enfin le chemin de la liberté. Mais rien ni personne n’attend une ex-taularde, a fortiori en 1973, dans une petite ville du fin fond du Texas.

Le bureau du privé Tom Phelan, un Cajun débonnaire en reconversion professionnelle, est un point de chute inespéré pour Delpha. Avec sa discrétion et son sérieux, la jeune femme devient vite une secrétaire indispensable au détective néophyte…Mais sous la carapace, un feu gronde en Delpha, le besoin dévorant de se venger de son second violeur qui court toujours. Un homme dont elle est convaincue qu’il est là, tout proche. Et qu’il la guette…”

D’accord, un roman est un produit comme les autres et les éditeurs ont bien le droit d’utiliser certaines petites ruses pour vendre leur came. Bon, ça a marché pour moi puisque le titre français avec le terme bayou et la couverture avec son arbre solitairement triste m’ont d’emblée évoqué Burke ou Lansdale ou encore la première saison de True detective… et cela a été une grosse erreur mais point fatale. Ce premier opus de Lisa Sandlin récompensé des prestigieux Dashiell Hammett Prize 2015 et du Shamus Award 2016, même s’il ne met pas un orteil dans le bayou, possède de multiples atouts. 

Les qualités du roman n’apparaissent pas d’emblée, mais se dévoilent progressivement au fil de la lecture pour en faire un roman très recommandable, très éloigné de ce que veut nous faire croire une quatrième de couverture, elle aussi dans la surenchère.

Si, en effet, Delpha pense beaucoup au deuxième violeur toujours vivant, en l’occurrence le père de sa victime, elle n’en fait pas une obsession, s’efforçant, sous la surveillance de son agent de probation, de se réinsérer dans la société de Beaumont, ville importante et pas le fin fond du Texas que veut nous vendre Belfond . Elle veut réussir son nouveau départ et accepte toutes les offres de travail qu’on lui propose : s’occuper de personnes âgées ou accomplir le secrétariat de Tom Phelan qui, à la suite d’une blessure, a quitté les plate-formes pétrolières où il gagnait sa vie pour devenir détective.

Les fantasmes d’une vie à la Philip Marlowe sont très vite oubliés s’ils avaient été un tant soit peu rêvés et le quotidien est peu enchanteur : un chien à surveiller par peur d’un empoisonnement, une jambe en plastique confisquée à récupérer, un constat d’adultère, les “samaritains” Delpha et Paul mettent tout en oeuvre pour aider les paumés, les barjots, les oubliés. Et puis une affaire, trop facile à mener, titille Paul qui tente de comprendre, d’ approfondir… Pas débordé par son nouveau job, il a tout le temps de la réflexion. On ne voit rien venir, on se laisse porter par son entêtement, les éléments à charge, les indices, les preuves arrivent au compte-gouttes jusqu’à ce qu’on comprenne enfin que Paul n’est pas le second couteau qu’il parait et qu’il a bien ferré un gros poisson.

Parallèlement, on suit les tourments de Delpha entre pulsions de vengeance et désirs de rédemption voire de résilience mais la belle dimension polardesque du roman est bien dans la quête de Paul. Néanmoins, l’ambiance du Texas de 73 et surtout de nombreux personnages aussi touchants qu’émouvants contribuent aussi à une belle réussite. 

Gageons que Belfond sortira rapidement le second volet des enquêtes du duo Delpha Wade/Tom Phelan  particulièrement réjouissant pour son humanité, sorti en 2019 aux USA et intitulé “The Bird Boys”.

Clete

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