Chroniques noires et partisanes

VICTOR KESSLER N’A PAS TOUT DIT de Cathy Bonidan / La Martinière.

On avait chroniqué “le parfum de l’hellébore”, un premier roman récompensé par onze prix littéraires. On a ensuite laissé de côté la fantaisie “Chambre 128” qui a suivi parce que trop éloignée des univers du Noir que Nyctalopes aime défendre et qui va vivre une belle et seconde aventure en 2021 aux USA, en Chine, en Corée, en république tchèque… et n’a pas besoin de notre modeste contribution. Mais c’est avec plaisir que nous retrouvons Cathy Bonidan et d’autant plus qu’elle nous offre ici une histoire méchamment noire, imprévisible jusqu’à l’ivresse dans son final et profondément humaine et touchante… à vous briser le coeur. 

Mais cela vous le savez déjà si vous avez déjà lu la dame, enfant de Sarcelles qu’elle a quitté il y a une dizaine d’années pour le ciel tourmenté de la Bretagne qui va si bien à ses histoires de gens ordinaires, de belles personnes qui donnent tout mais vraiment tout pour les autres. 

“La brume des Vosges cache bien des secrets. Bertille le sait : elle les a fuis. Retranchée à Paris dans une vie solitaire, la jeune femme a enterré ses souvenirs. Jusqu’au jour où sa vie bascule. Quelques pages trouvées dans le cabas d’un vieil homme la réveillent d’un coup : il s’agit d’une confession, écrite par un certain Victor Kessler. Car le 17 novembre 1973, quarante-cinq ans plus tôt, le corps d’un enfant de dix ans a été repêché dans un lac près de Saintes-Fosses. L’instituteur du village est le coupable idéal : Victor Kessler, lui-même.

Fascinée par l’affaire, poussée par Victor, Bertille part en quête de la vérité. Mais, à la recherche des démons du vieil homme, ne finira-t-elle pas par croiser les siens, enfouis dans les forêts vosgiennes ? Et toujours cette même question : parler ou se taire ?”

Au départ, la construction est familière, reprenant le schéma narratif du “parfum de l’hellébore” avec une histoire courant sur deux époques et comme dans ce dernier, les pages consacrées au passé sont encore les plus belles nous plongeant dans une époque, une France aujourd’hui disparue avec ses notables locaux dont l’instituteur de l’école communale, le jeune Victor Kessler débutant dans la carrière comme on disait autrefois, à une époque où la fonction était encore considérée comme noble et respectable. “Lorsque la porte de la classe se refermait, je vivais un moment magique. La sensation de quitter la réalité pour accéder à un monde protégé.”

Et puis, dans ce coin de campagne des Vosges, “Mais à Saintes-Fosses, nous pensions que le patronyme de la commune nous avait prédestinés à un ennui mortel.”, la foudre s’abat fin novembre 73 et foudroie la communauté et surtout l’instit Victor Kessler, coupable idéal. Du coup tout ce qui était louable chez lui devient condamnable et révélateur de penchants déviants ayant entraîné la noyade criminelle de son élève. Dans l’inconscient collectif français, quand on parle des Vosges et de noyade d’enfant, surgit immédiatement l’affaire Grégory mais ici, on est très loin du réglement de comptes à OK Corall des rednecks de la Vologne et dans cette région, le lancer d’enfants en eaux vives n’est pas le sport local. Kessler est jugé en assises, ne se défend pas, ne s’exprime pas, prend trente ans et c’est quinze ans après qu’il rencontre Bertille, femme un peu perdue dans son époque, dans sa vie qui va vouloir connaître les raisons de son silence. 

Un peu à la marge comme Sophie du “parfum de l’hellébore” qui suivait une quête, Bertille va mener une investigation qui va la ramener vers ses racines familiales. Cette recherche de la vérité, des vérités, va alimenter un roman où les surprises, les rebondissements, les fausses pistes, les chausses trappes et écueils, tous crédibles et cohérents seront nombreux jusqu’au final monstrueux. 

“Victor Kessler n’a pas tout dit” marque une étape dans l’oeuvre de Cathy Bonidan, c’est évident. C’est un roman qui devrait l’installer dans le statut d’auteure qu’on aime à retrouver et aussi le signal d’un rapprochement partiel vers l’univers du polar social et du monde de la littérature noire assurément. On retrouve la prose travaillée et limpide des deux premiers romans, cette compassion pour les humbles, les oubliés, les sans grade au sein d’une intrigue qui surprendra par toutes ses péripéties et son final qui laisse pantois, hagard, entraînant vers une réflexion sur ce concept de vérité. “Le problème avec la vérité, c’est qu’elle n’est pas toujours crédible”.

Ce roman devrait séduire un large public  les amateurs de belles histoires construites avec talent comme de l’orfèvrerie, les explorateurs des tourments de l’âme humaine comme les fans de suspenses ancrés dans nos campagnes. Enfin, les éducateurs et enseignants masculins connaîtront une réelle grosse émotion.

 A une époque où les sorties de romans ont chuté de 35% par rapport à l’année dernière, où les éditeurs et libraires tentent de se refaire la cerise en se concentrant sur des grands noms et les romans de l’été, cultivez votre différence, ne ratez pas la fraîcheur, l’originalité d’un roman aussi puissant que prenant, allez à la rencontre de Victor Kessler.

Un roman très envoutant qu’on a envie d’offrir à ceux qu’on aime, une très belle et douloureuse histoire qui laisse des traces, vous scarifie, chapeau bas Cathy !

Clete.

PS: sortie jeudi 11 juin, entretien avec l’auteure samedi.

6 Comments

  1. Cathy Bonidan

    Bonsoir et merci, Clete, pour cette superbe chronique !
    J’en suis tout émue, surtout qu’il s’agit là d’un des tout premiers retours de lecture.
    Bien sûr, je me permets de partager votre texte sur ma page.
    Je vous souhaite une très bonne soirée.
    A bientôt pour l’interview,
    Cathy

    • clete

      Bonsoir Cathy, si la recension vous convient, c’est bien.
      Il était bien difficile d’écrire sur votre roman sans spoiler et, hélas, je m’en aperçois, sans oublier certains aspects charmants.
      A l’occasion, je serai ravi d’en parler plus en détail.
      L’entretien sera en ligne samedi si vous me rendez votre copie…
      A bientôt.
      Clete.

      • Cathy Bonidan

        Copie rendue ce soir… Promis !
        Amicalement,
        Cathy

  2. Chouchou

    Je pense me laisser tenter, noté sur mon moleskine usé.
    Oui, cultivons nos différences et cessons d’encenser les cadres formatés de la littérature, nous trouvons souvent de belles surprises.

    Et quel choix musicales!

    Je ferai remonter mon ressenti à l’issue madame je m’y engage.

    • Cathy Bonidan

      Merci Chouchou ! Ce sera un réel plaisir de lire votre ressenti !
      Amicalement,
      Cathy

    • clete

      Tu vas aimer Chouchou, pas de doute.

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