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Chroniques noires et partisanes

UN SEUL PARMI LES VIVANTS de Jon Sealy /Albin Michel.

Traduction: Michel Lederer.

Caroline du Sud, 1932. Par un soir d’été caniculaire, le vieux shérif Furman Chambers est tiré de son sommeil par un coup de téléphone : deux hommes ont été froidement abattus à la sortie d’une ancienne auberge qui sert désormais de couverture au trafic d’alcool de Larthan Tull, le « magnat du bourbon ».

Quand Chambers arrive sur les lieux, le nom du coupable circule déjà : Mary Jane Hopewell, un vétéran de la Grande Guerre, qui vit en marge de la société. Mais le shérif, sceptique de nature, décide de mener l’enquête et se retrouve plongé dans une spirale de violence.

Jon Sealy est un jeune auteur originaire de Caroline du Sud dont le premier roman paru en 2014 sous le titre « the Whiskey Baron » nous arrive cette année chez Terres d’ Amérique où il est à sa juste place tant il rassemble des qualités que l’on aime retrouver dans la collection d’Albin Michel.

L’éditeur, Francis Geffard, se défend de faire dans le polar bien qu’il y fasse quelques rares incursions comme avec « Angel Baby » de Richard Lange. Le descriptif de la quatrième de couverture pourrait induire en erreur les lecteurs ne connaissant pas la collection car, s’il y a bien un sheriff en quête de vérité dans une affaire de meurtre et s’il y a bien résolution de l’enquête, il semble que l’intention de l’auteur, enfin c’est ainsi que je l’ai compris, était tout autre.

La quatrième de couverture parle de personnages inoubliables et on ne peut qu’approuver. Chambers, le vieux sheriff proche de la retraite qui lit un jeune auteur nommé Erskine Caldwell sera le témoin bien impuissant de la tragédie qui va se jouer durant ses 355 pages mariant moments évoquant la Caroline au moment de la Grande Dépression d’un point de vue économique et social et explosions de haine, de perfidie, de bassesse et de violence aveugle.

Mary Jane, coupable idéal revenu cabossé des tranchées de France de 1918, la veuve Coleman qui a perdu son mari là-bas, Lartham Tull, bootlegger et figure du mal locale, ses tristes comparses, la famille Hopewell qui a été obligée de vendre sa ferme avec la crise et qui a échoué en Caroline pour s’épuiser et perdre la santé dans une usine de cotonnade : du grand père quasiment sénile au petit fils en âge d’être scolarisé sont quelques-uns des personnages qui marquent.

« Ici, on n’avait le choix qu’entre l’usine et l’armée. Le pays entier allait mal. Des terres que les familles possédaient depuis des générations devenaient soudain sans valeur ».

Toute cette petite société à laquelle viennent s’ajouter des familles flinguées par la crise, errant sur les routes comme des damnés est décrite avec précision et intelligence pour bien montrer qu’en cette époque bien grave chacun fait ce qu’il peut pour  s’en sortir et que la propriété, le monopole ne sont pas négociables et qu’importe la manière puisqu’ il en va de sa vie et de la survie de sa famille. La loi du plus fort n’a que faire des lois fédérales.

 « Les années de crise avaient fait de chaque inconnu une canaille, de chaque vagabond un voleur et un bandit ».

Alors, l’histoire est parfois bien sale mais aussi souvent évocatrice d’un monde que la crise de 29 a fait disparaitre, de l’énorme poussée du capitalisme qui se met en place depuis la fin de la première guerre mondiale qui a rendu l’Europe exsangue et permis aux USA de devenir la première puissance mondiale avec son libéralisme sauvage et l’absence de sentiments des nantis pour ceux qui n’ont pas pris le bon train ou eu de la chance.

Par ailleurs, cet ancrage de l’intrigue dans la période de la prohibition montre, une fois de plus que l’interdiction d’un produit produit plus de criminalité et de vice que de vertus.

« Un seul parmi les vivants », particulièrement bien écrit aux multiples personnages frappants, dignes des grandes tragédies, séduira les lecteurs exigeants désirant connaître toutes les ramifications du mal, de ses origines, à sa réalisation et à ses conséquences. Roman noir s’il en est « Un seul parmi les vivants » peut aisément être comparé par son style, sa puissance, son ampleur, sa dimension dramatique à un autre premier roman le fabuleux « la culasse de l’enfer » de Tom Franklin et souhaitons à Jon Sealy la même carrière que celle de l’auteur du « retour de Silas Jones ».

Puissant.

Wollanup.

 

2 Comments

  1. en train de le lire

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