Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Étiquette : terres d’amérique (page 1 of 2)

VIENS VOIR DANS L’ OUEST de Maxim LOSKUTOFF / Terres d’ Amérique / Albin Michel.

Traduction: Charles Recoursé .

Auteur de nouvelles remarquées publiées dans la presse, il paraissait logique que Maxim Loskutoff, qui a grandi au Montana entre autres, publie son premier recueil en 2018 et soit traduit en français en 2019 dans la collection Terres d’Amériques qui ne s’est pas fait remarquer jusqu’ici par son manque d’à propos éditorial.

Avec le background annoncé, le titre aussi du recueil, les douze nouvelles rassemblées semblaient nous inviter à suivre un nouvel auteur dans l’Ouest américain depuis les origines jusqu’à nos jours. Mais passée la première nouvelle,  L’ours qui danse, loufoquerie posée dans le Montana en 1883, commence réellement la collection de textes de Viens voir dans l’Ouest marquée d’un même motif sombre, plus ou moins prononcé selon les histoires, à savoir l’existence, dans un futur proche d’une entité sécessionniste au cœur du continent américain, la Redoute (the Redoubt), aux limites vagues mais qu’on entrevoit vers l’Idaho, le Montana et l’Oregon. Au regard du nombre de survivalistes et de milices armées qui prospèrent dans certaines régions de ces Etats (rappelez-vous l’épisode de l’occupation milicienne du Refuge faunique national de Malheur dans l’Oregon en 2016) sur la base de théories du complot foisonnantes, d’un militarisme sans complexe et d’un constitutionnalisme tatillon, au regard également des fractures de l’Amérique contemporaine, le scenario n’est pas qu’une audace littéraire.

En remarquable contrepoint, les vies auxquelles s’intéresse Maxim Lostukoff sont ordinaires par leur solitude, leur amertume, leur fragilité et leurs défaites. L’existence de la Redoute est comme un orage qui menace à l’horizon, quelque de chose de pesant et nécessaire, un soulagement en même temps qu’un événement sans lendemain. Parfois, ce n’est qu’un roulement de tonnerre épisodique. Parfois l’orage vient jusqu’à vous et ne vous épargne pas. Les personnages dispersés autour et dans la Redoute sont usés, ils ont peur, ils sont en colère, ils connaissent les affres de l’amour et les inévitables blessures que celui-ci apporte. Quelque chose ne va pas ou plus dans leur vie. Ce quelque chose est souvent quelqu’un. Ils essaient de se rattraper à quelque chose d’autre. Une mère doit faire rempart dans sa communauté pour protéger ses enfants parce que leur père est parti affronter les forces fédérales (Papa a prêté serment). Une femme au foyer se prend d’une obsession meurtrière contre un arbre dans son jardin (Comment tuer un arbre). Un charpentier au chômage rejoint la milice après que sa femme l’a quitté. Et bascule dans l’auto-apitoiement quand les premières frappes aériennes anéantissent son bled (Trop d’amour). Un ancien soldat élève la fille d’un camarade tombé au combat dans le bunker de survie sous une ferme abandonnée et a grâce à elle de sinistres projets pour continuer la lutte (Récolte).

Que l’énumération ne trompe pas : les nouvelles de Maxim Lokustoff nous plongent dans un Ouest sans romantisme, une contrée dure,  propice à l’isolement et aux rêves de nouveaux départs mais les personnages, qu’il nous donne de façon très vive, ne sont pas tous directement concernés par l’existence et les péripéties de la Redoute. Leur portrait psychologique prend le dessus et nous rapproche de dissections répandues dans la littérature contemporaine au sujet du couple en crise et de la famille.

Le tout constitue au final un ensemble à l’écriture maîtrisée, entre passé, présent et avenir, un peu insolite, par instants brillant, par instants plus ternes.  Trois textes – les plus affirmés sur le plan dystopique (Trop d’amour, Récolte et La Redoute) – m’ont paru à la hauteur de la promesse d’un « Ouest américain réinventé et au bord de la guerre civile » et à ce titre, les plus intéressants.

Nul doute que nous devrons reparler de Maxim Loskutoff qui prépare son premier roman, Spirits.

Paotrsaout

LA DERNIERE CHANCE DE ROWAN PETTY de Richard Lange / Terres d’Amérique.

Traduction: Patricia Barbe-Girault.

“Rowan Petty est un escroc à bout de souffle. Quand il n’arnaque pas des veuves esseulées, il triche au poker. Sa femme l’a quitté pour un autre escroc, sa fille ne lui parle plus depuis sept ans, et même sa voiture l’a planté… Jusqu’au jour où une vieille connaissance lui propose une dernière chance : filer à L.A. où des soldats en poste en Afghanistan auraient planqué deux millions de dollars détournés. En compagnie de Tinafey, une sublime prostituée lasse de tapiner et avide d’aventures, il file en direction du Sud. Un jeu dangereux commence auquel vont se retrouver mêlés un vétérinaire blessé, un acteur fini, et la fille de Petty. Pour le gagnant : une fortune. Pour le perdant : une balle dans la tête.”

Richard Lange est originaire de Los Angeles et c’est la mégalopole californienne qu’il décrit ici comme souvent dans ses romans. Auteur d’un très très bon “Angel baby” en 2015, il retourne dans une veine noire qui lui avait si bien réussi. Un peu le mouton noir de la collection Terres d’Amérique, il s’y illustre par son net penchant pour des intrigues policières même si c’est très réducteur de le placer dans ce cadre. Francis Geffard, le grand découvreur de talents ricains, ne fait pas de différence entre littérature et littérature noire dans ses choix éditoriaux, ses coups de coeur. Il privilégie toujours des écrits où est visible une certaine humanité des personnages et vis à vis d’eux, comme une capacité à montrer, raconter l’Amérique, la vie des gens, leurs choix difficiles voire impossibles. Richard Lange, c’est un peu un Willy Vlautin qui sortirait les flingues.

“Quarante ans qu’il était sur Terre, et qu’est-ce qu’il avait accompli? Sa vie se résumait à un mariage raté, une fille qui se droguait et des cartes de crédit sur lesquelles il avait atteint le maximum autorisé. Dès qu’il arrivait à faire un peu d’économies, il les reperdait en jouant au poker. Pour couronner le tout, son plus gros coup à ce jour avait fait pschitt et il avait réussi l’exploit de se rendre complice d’un meurtre. Quelque part, il y avait quelqu’un qui devait bien se marrer à ses dépens.Pour autant, il n’était pas encore prêt à jeter l’éponge. Ça n’avait jamais été son truc, de baisser les bras. Il fallait se regarder dans la glace sans concession, se demander qui, quoi et pourquoi, mais ne pas se laisser plomber par les réponses.”

Dans le décor de la Cité des Anges, celle des losers, des paumés, des cramés, des tarés, des ratés, des résignés et des toxicos… Rowan Petty a beaucoup à perdre et, tout d’abord, tout simplement, sa vie. Et on adhère, on le suit tellement il ressemble au pote qu’on aimerait avoir. Le pro de la petite arnaque, Rowan Petty s’est fait salement pigeonner par un mec qu’il a formé et les mauvaises vibrations et les sales profils arrivent en force tandis qu’au niveau des sentiments, il vit aussi des trucs méchants.

Tous les voyants sont au rouge, mauvais karma, mauvais alignement des planètes, bad trip, chaos total… poisse, scoumoune.

Se sortir d’un bordel sans nom à L.A…“ La dernière chance de Rowan Petty”?Sauver sa peau…“ La dernière chance de Rowan Petty”? Retrouver sa fille…“ La dernière chance de Rowan Petty”?“ Mettre la main sur le magot… “ La dernière chance de Rowan Petty”? Semer les chacals et les chiens… “ La dernière chance de Rowan Petty”?
Tomber amoureux…“ La dernière chance de Rowan Petty”? Se ranger enfin… “ La dernière chance de Rowan Petty”?

“ La dernière chance de Rowan Petty” possède une intrigue parfaitement menée et révélant plusieurs moments brûlants, flippants mais ce développement polardesque est aussi pour Lange l’occasion de continuer d’évoquer et de développer sur le sentiment de parentalité. Ayant déjà axé “Angel Baby” sur l’aspect maternel, il développe son propos mais en se focalisant plus sur son pendant paternel, sur la douleur de la culpabilité, sur la honte de l’abandon, sur les petites trahisons mesquines…

Beaucoup de beaux et touchants personnages, de héros oubliés, de types déjà à terre, on sent chez Lange un grand sens de l’observation de ses contemporains et une immense empathie pour l’autre, celui qu’on voit moins ou plus… ici et surtout là-bas, dans l’inhumanité d’un système de santé ricain honteux.

“A tous les chanceux et les malchanceux, les escrocs et les escroqués, les vivants et les morts. A tous.”

Grand auteur, grand roman et un Rowan Petty inoubliable.

Wollanup.


LES FEMMES DE HEART SPRING MOUNTAIN de Robin MacArthur / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Traduction : France Camus-Pichon

La vie, cet enchevêtrement type pelote de laine qu’un chat se serait fait un énorme plaisir à traîner dans tous les coins de la maison, a ses manières à elle de nous faire comprendre ses secrets.

Dans Les Femmes de Heart Spring Mountain ce sera « Irène » le fil qui dépasse de la pelote : en tirant dessus on remonte l’histoire de trois générations de femmes et de leurs aïeuls : Henry, Ezekial, William, Zipporah, Eunice, Philena, Phebe, Marie, Jessie… Ce n’est pas étonnant que Robin Macarthur ait choisi une tempête au nom féminin pour ce beau rôle !

Lorsque « Irène » s’abat sur le Vermont, cela fait huit ans que Vale a quitté sa mère, Bonnie, et les terres de ses ancêtres. Un coup de fil lui annonce la disparition de Bonnie durant la tempête. « Une maman est la seule usine à fabriquer de l’amour. » Vale quitte La Nouvelle-Orléans pour revenir chez elles : sa mère ne peut pas être morte.

« Heart Spring, le source de la rivière Silver Creek : c’est de là que viennent ces trente centimètres de pluie, là qu’ils se sont formés, qu’ils sont nés. La source à l’origine de la rivière où Bonnie a été vue pour la dernière fois. Heart Spring Mountain. Parce que le cœur a sa source éternelle dans cette montagne, s’était dit Hazel petite fille, puis jeune femme, puis femme mûre. Mais était-ce vrai ? »

Avec le retour aux sources de Vale, la construction du roman se ramifie en enclenchant une série de flash-backs portés par les voix des femmes de la famille : Hazel, la grand-mère de Vale, encore en vie mais en sursis ; Lena, la sœur de Hazel, douce illuminée vivant autrefois dans les bois avec son meilleur ami, Otie, une chouette borgne ; des moments de bonheur avec Bonnie au temps de l’enfance, Vale et Bonnie l’insouciante, la solaire, la flamboyante, tombée au milieu d’un champ de pavots qu’elle n’a plus jamais quitté.

Vale remonte le fil de pelote, aidée de temps à autre par Deb, la belle-fille de Hazel, arrivée dans ces montagnes en cherchant la liberté, restée veuve trop tôt mais à toujours ancrée au sol de sa famille d’adoption.

La quête de Vale – My Bonnie lies over the Ocean porte moins sur la disparition de cette mère depuis longtemps disparue dans la brume de l’héroïne, que sur elle-même, Vale, la fille de Bonnie. Elle cherche dans les vies de toutes ces femmes son point de départ, sa genèse. Tellement de secrets.  

Vous pourriez penser qu’il s’agit d’un énième roman autour de la famille et de ses secrets : Les Femmes de Heart Spring Mountain est tellement plus que ça ! Ces femmes, leurs amours dévorants, leurs détresses, leur salut, leur vie au milieu d’une nature implacable mais généreuse, sont des véritables archétypes : debout, sans flancher, jamais.

« La voix de Vale se brise souvent – elle a du mal à respirer. « Je suis là avec toi, Hazel », murmure-t-elle.

Et c’est vrai : elle est là. Elle qui a si longtemps manqué de racines. Elle est là maintenant. »

Monica.

DANS LA CAGE de Kevin Hardcastle / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Traduction: Janique Jouin.

“Ancien champion de boxe et de free fight, Daniel a raccroché les gants après une blessure grave et dire adieu à ses rêves de gloire. Devenu soudeur, il mène aujourd’hui une vie tranquille avec sa femme et sa fille, âgée de douze ans, à Simcoe, petite ville d’Ontario dont il est originaire. Difficile pourtant, dans une région minée par le chômage, de joindre les deux bouts. Aussi Daniel accepte-t-il de se mettre au service de Clayton, un caïd de seconde zone qu’il a connu dans son enfance, le temps de se renflouer. Mais vite écœuré par la violence de ce milieu, il décide de s’affranchir et de remonter sur le ring.”

La cage, c’est l’espace dévolu aux combats de free fight et comme le roman parle beaucoup de boxe tout est empreint de testostérone et d’adrénaline, parfait exemple littéraire de la célèbre déclaration de Churchill durant le blitz londonien “blood, sweat and tears” mais ce n’est pas dans cette zone de douleur sportive que l’on ressent le plus la souffrance de Daniel et de sa famille.

Roman de la précarité, version canadienne, “Dans la cage” narre avant tout le combat d’un homme pour arriver à faire vivre sa famille décemment. Ces mauvais choix dictés par l’urgence se retourneront évidemment contre lui, nul ne peut jouer avec le feu impunément. Alternant les chapitres familiaux intimistes et les épisodes violents, le roman offre un rythme abouti tout en donnant la certitude que le KO final sera funeste.

Du  roman noir sociétal sans aucun doute mais finalement pas encore aussi percutant que Craig Davidson de “Cataract City” avec qui il partage la nationalité et les romans parlant de boxe. On pourrait plutôt voir ici une version sanglante et violente des romans de Willy Vlautin. La dimension humaine est très bien ancrée tant dans la lutte pour s’en sortir, le désir d’arriver à un mieux tout simple que dans l’acharnement à faire le mal.

Premier roman de Kevin Hardcastele, “Dans la cage” est l’augure de romans séduisants à venir.

Dans les cordes.

Clete.

GOODBYE LORETTA de Shawn Vestal chez Albin Michel/Terres d’Amérique

Traduction : Olivier Colette.

Shawn Vestal, éditorialiste pour The Spokesman-Review s’est fait connaître par un recueil de nouvelles qui lui a valu un prix mais n’est pas traduit en France. « Goodbye Loretta » est son premier roman.

« Short Creek, Arizona, 1974. Loretta, quinze ans, vit au sein d’une communauté de mormons fondamentalistes et polygames. Le jour, elle se plie à l’austérité des siens, la nuit, elle fait le mur et retrouve son petit ami. Pour mettre un terme à ses escapades nocturnes, ses parents la marient de force à Dean Harder, qui a trente ans de plus qu’elle, une première femme et déjà sept enfants…

Loretta se glisse tant bien que mal dans son rôle d’ « épouse-sœur », mais continue à rêver d’une autre vie, qu’elle ne connaît qu’à travers les magazines. La chance se présente finalement sous les traits de Jason, le neveu de Dean, fan de Led Zeppelin et du Seigneur des anneaux, qui voue un culte au cascadeur Evel Knievel. C’est le début d’une aventure mémorable aux allures de road trip vers la liberté qui va vite se heurter à la réalité… »

Entre l’Arizona où vit la communauté polygame de Loretta et l’Idaho où vit celle de Jason, moins extrémiste mais tout de même très rigoriste, Shawn Vestal nous entraîne chez les mormons, secte  très présente dans les états de l’Ouest. Il connaît bien cette Amérique puritaine puisqu’il a lui-même grandi dans une famille mormone et il lui porte un regard acéré, réaliste et ironique. Shawn Vestal ponctue son récit d’interventions d’Evel Knievel s’adressant à l’Amérique. Ce cascadeur, célèbre dans les années 70 est le symbole du mythe américain de la réussite tonitruante, de l’audace, de l’esbroufe et l’idole de Jason.

Ses personnages sont crédibles, bien campés, Shawn Vestal les suit sur quelques mois de 1975 avec deux ou trois incursions dans leur passé et leurs démêlés avec les fédéraux. Il y a de beaux salauds, parmi lesquels Dean le mari de Loretta, Tartuffe écœurant que ses croyances autorisent à violer une gamine de seize ans en toute bonne conscience, car, bien évidemment et comme dans toutes les religions, plus on est fondamentaliste, plus ce sont les femmes qui trinquent ! Et il y a les ados pour lesquels, même si l’auteur ne se départit pas de son ironie, on ressent une certaine tendresse : Jason, fan de rock qui étouffe sous le poids des principes rigides de ses parents, son ami Boyd, fils d’une mère alcoolique et d’un inconnu qu’il pense Indien et Loretta bien sûr, personnage très fort, sans beaucoup d’illusions sur le monde.

Puis vient la fuite et on glisse vers un road trip coloré et périlleux au sein de l’Amérique des années 70, le dernier et principal rite d’initiation, l’espoir d’une vie libérée du carcan de l’éducation et de la religion.

Un très bon roman.

Raccoon.

BRACONNIERS de Tom Franklin / Albin Michel/ Terres d’ Amérique.

 

Traduction: François Lasquin

Si d’aucuns avaient l’intention d’explorer les Etats américains et certains de leurs comtés les plus paumés à partir de textes d’auteurs locaux, après peut-être le Kentucky du Kentucky Straight de Chris Offutt, l’Ohio du Knockemstiff de Donal Ray Pollock, l’Indiana de Chiennes de Vie de Frank Bill ou le Missouri du Manuel du hors-la-loi de Daniel Woodrell, ils pourraient envisager l’Alabama du Braconniers de Tom Franklin. Plutôt que d’ânonner le célèbre refrain Sweet Home Alabama, ils devraient se tenir prêts à adopter une habitude locale, à savoir mener sa barque ou son pick-up avec un bocal de gnôle dans une main et une carabine calibre .30 dans l’autre, ce qui contrarie la marche arrière au fond de l’impasse et prédispose de façon évidente aux sorties de route et autres accidents plus fâcheux encore.

Dispersés dans les dix nouvelles de ce recueil écrit il y a vingt ans, paru pour la première fois en France à l’aube du siècle, nous retrouvons sans grande surprise des personnages types du backcountry de l’Alabama, majoritairement des Blancs, employés ou agriculteurs, chasseurs ou pêcheurs, cabossés par la vie, un peu trop portés sur la boisson pour que cela n’ait pas de conséquence sur leur moral, leur vie sentimentale ou leurs décisions, traversés eux-mêmes par la frontière évasive qui existe entre les bois et les rivières et les usines d’insecticides et de granulats et les centrales électriques alentour. Auquel de ces deux mondes appartiennent-ils vraiment ? Dans lequel vont-ils vraiment s’en sortir ? L’un ou l’autre promet ses chausse-trappes, ses siphons, ses défaites, une agonie en fait. Comme il faut bien tenter quelque chose ou continuer, autant braconner, que ce soit dans le coffre des souvenirs, dans la cache des espoirs ou, plus littéralement, dans un coin de brousse à l’écart. Il faudra passer à la caisse, de toute façon, sans recevoir exactement la monnaie ou le bonus espérés. Perdre est aussi un verbe américain.

J’ai particulièrement apprécié la construction de ce recueil, exercice toujours délicat, souvent diminué par la perte de souffle. Ici nous commençons par la douce amertume, la mélancolie, qui nous autorise à rencontrer l’auteur et le versant le plus doux de son amer Alabama. Cela ira crescendo, pour finir dans la violence cruelle. De la grenaille au projectile à tête explosive, pour ainsi dire, avec la dense nouvelle éponyme (caser le terme fait toujours gagner des points), Braconniers.

Vingt ans c’est sans doute le temps qu’il faut pour méconnaître ou oublier un auteur qui, sans démériter aucunement, n’a pas réussi plus que ça à s’extirper du tohu-bohu littéraire. La culasse de l’enfer (son plus célèbre roman) n’est pourtant pas un titre donné à tout le monde. Braconniers, la première publication de Tom Franklin a été saluée et comparée en son temps à celles de grands disparus (Faulkner, Hemingway, Carver). Fort bien. A mes yeux, ce n’est pas lui faire insulte aujourd’hui que de le rapprocher des auteurs de recueils de nouvelles précités, histoire de rester sur un terrain de nature (ensemble de textes courts) et de qualité équivalentes. Il nous dit simplement et avec talent, que, dans son coin à lui, baigné d’une atmosphère sombre, sinistre, il y a des personnages qui se débattent dans le pot de colle ou la mare de vase. Et même si nous n’avons pas envie de leur ressembler, ou alors même s’ils nous demandent l’effort d’oublier que nous leur ressemblons trop, ils nous permettent de cultiver la tendresse littéraire et immense que nous éprouvons pour les damn losers, fussent-ils des rives de l’Alabama et de la Tombigbee, dans un coin paumé du centre de l’Etat de l’Alabama.

Paotrsaout

LA ROUTE SAUVAGE de Willy Vlautin / Albin Michel / Terres d’ Amérique.

Traduction: Luc Baranger.

« Charley, quinze ans, délaissé par un père insouciant, et Lean on Pete, une bête destinée à l’abattoir. Afin d’aider l’animal à échapper au destin funeste qui l’attend, Charley vole un pick-up et une remorque, et tous deux entreprennent un voyage vers le Wyoming où vit, aux dernières nouvelles, la tante de Charley. Ce périple de près de deux mille kilomètres sur les routes de l’Ouest américain ne sera pas de tout repos, et l’adolescent vivra en un seul été plus d’aventures que bien des hommes au cours de toute une vie… »

« La route sauvage » a connu une première vie éphémère en 2012 grâce au talent des très regrettées éditions « 13ème note » sous le beau titre « Cheyenne en automne » mais lui aussi très éloigné du titre original mettant en avant le vieux cheval. Repris, et il y est parfaitement à sa place, dans la très pointue collection Terres d’Amérique au moment de la sortie sur nos écrans de l’adaptation du roman, espérons qu’il permette à Willy Vlautin d’avoir la reconnaissance qu’il mérite amplement.

Noyé dans une catégorie où excellent les romanciers ricains, nombreux chez Terres d’Amérique comme chez Gallmeister ou chez les très recommandables éditions Tusitala, il est évident qu’il est impossible de lire tous ces récits de vie qui peuplent ces romans nous faisant découvrir une autre Amérique beaucoup plus humaine que l’on peut croire mais beaucoup plus démunie aussi qu’on peut bien le penser.

Willy Vlautin n’a pas un style inoubliable et sa voix lorsqu’il chante au sein de Richmond Fontaine, son groupe d’Alt Country, d’Americana n’a vraiment rien d’exceptionnel et donc finalement pourquoi le lire plus lui qu’un autre ? J’ai rencontré et interviewé Willy Vlautin et ce qui ressort à chaque fois, c’est l’humanité du bonhomme, son extrême humilité et la gentillesse d’un type avec qui on se voit bien discuter au comptoir d’un bar, une Schlitz à la main. Cet altruisme visible dans la réalité, éblouit dans ses compositions musicales, comme dans ses romans racontant souvent les galères de jeunes nés au mauvais endroit et dans des familles toxiques ou absentes ou bousillés par les errances du pouvoir.

Les écrits de Vlautin sont tristes, et cette histoire l’est énormément, mais montrent aussi le courage de certains, courbant l’échine mais ne sombrant pas, la volonté désespérée et souvent bien illusoire de s’en sortir et souvent ces constats sévères, ces photographies bien grises offrent néanmoins des rayonnement soudains et magnifiques qui font qu’un morceau chanté ordinairement, sans artifices spéciaux, vous file la chair de poule ou qu’une histoire lue tant de fois pourtant vous chavire une fois de plus et bien plus que d’autres histoires similaires. Chez Vlautin, on sent vraiment l’authenticité, le regard expérimenté et attendri sur l’Amérique débarquée de l’American Dream qui morfle et qui affronte le déclin dans le malheur et l’adversité mais parfois aussi avec une volonté très noble.

« Mes chansons sont la bande-son de mes romans. Ils vivent dans le même univers, dans le même pâté de maisons, dans le même immeuble. La plupart de mes romans étaient, à la base, des chansons. Généralement une idée donne lieu à une chanson. Mais il arrive que j’écrive deux ou trois chansons qui se transforment ensuite en roman. » 

Extrait de l’entretien de février 2016. 

Road trip sous amphets, très chargé d’émotion, « La route sauvage » séduira tous les amoureux de l’ Amérique.

Immanquable.

Wollanup.

COURIR AU CLAIR DE LUNE AVEC UN CHIEN VOLÉ de Callan Wink / Terres d’ Amérique / Albin Michel.

Traduction:Michel Lederer.

S’il est des collections indispensables à l’amateur de littérature américaine, c’est bien LOT49 du Cherche Midi et l’incontournable « Terres d’Amérique » de Francis Geffard chez Albin Michel. Dans l’une comme dans l’autre, c’est le grand souffle, le talent, la classe et surtout à des années lumière de la tentation purement mercantile. Jamais de déception, parfois moins enivré mais toujours séduit par la qualité des bouquins proposés.

Après « le cœur sauvage » de Robin MacArthur au printemps, Terres d’Amérique creuse son sillon d’une Amérique de la Schlitz, des chemises à carreaux, des pickups, du football, une Amérique rurale semblant vraie dans son immense décor des grands espaces ou des déserts humains avec ce recueil de nouvelles de Callan Wink jeune auteur implanté dans le Montana comme guide de pêche à la mouche.

Alors, on connait les réticences du public français à propos des nouvelles au point que certains éditeurs ne se gênent pas pour transformer en roman une série de nouvelles mais Francis Geffard ( entretien Francis Geffard) lui, aime aller chercher ses auteurs sur les bancs de l’école et diffuser leurs cahiers d’écoliers que représentent leurs nouvelles. Voir la genèse, la naissance d’un auteur est vraiment un beau privilège qui nous est offert même si peut naître une frustration de l’attente du premier roman d’un auteur aimé. Pour seul exemple, j’aimerais bien que Jamie Poissant se mette à écrire ce roman tant espéré depuis la lecture des sublimes nouvelles compilées dans « le paradis des animaux ».

Comme chez MacArthur, Callan Wink va nous décrire des petits coins d’Amérique en l’occurrence le Montana avec des petites parenthèses notamment au Texas. Neuf nouvelles qui par le talent d’ évocation de Wink vont vous amener dans le grand nulle part ricain au contact de gens ordinaires dont l’auteur va évoquer les soucis personnels parfaitement universels, des « John Doe » bien souvent invisibles que la compassion et l’humanité de l’auteur vont rendre uniques.

Rien de particulièrement explosif dans ces nouvelles, rien d’extraordinaire, pas de travers sulfureux, pas d’addiction autre qu’une envie de vivre mieux… Plusieurs personnages sont particulièrement touchants, la palme revenant pour moi à Sid dans la nouvelle éponyme du recueil. Sid a volé un chien qu’il pensait malheureux (attention pas n’importe quel chien, un épagneul breton échoué dans le Montana) et doit, bien sûr, affronter le courroux d’un propriétaire peu recommandable.

On se doit de reconnaître à Callan Wink une qualité d’écriture qui rend la lecture si fulgurante sans effets de manche et sans réelle fin non plus mais il ne faut surtout pas oublier cette capacité omniprésente d’amener à une réflexion chez le lecteur, à montrer sans juger, à émouvoir sans faire pleurnicher.

Ouvrage bien sûr recommandé à tous les amoureux de l’Amérique et à tous ceux qui veulent en voir des instantanés sans clichés.

De la belle ouvrage.

Wollanup.

UN SEUL PARMI LES VIVANTS de Jon Sealy /Albin Michel.

Traduction: Michel Lederer.

Caroline du Sud, 1932. Par un soir d’été caniculaire, le vieux shérif Furman Chambers est tiré de son sommeil par un coup de téléphone : deux hommes ont été froidement abattus à la sortie d’une ancienne auberge qui sert désormais de couverture au trafic d’alcool de Larthan Tull, le « magnat du bourbon ».

Quand Chambers arrive sur les lieux, le nom du coupable circule déjà : Mary Jane Hopewell, un vétéran de la Grande Guerre, qui vit en marge de la société. Mais le shérif, sceptique de nature, décide de mener l’enquête et se retrouve plongé dans une spirale de violence.

Jon Sealy est un jeune auteur originaire de Caroline du Sud dont le premier roman paru en 2014 sous le titre « the Whiskey Baron » nous arrive cette année chez Terres d’ Amérique où il est à sa juste place tant il rassemble des qualités que l’on aime retrouver dans la collection d’Albin Michel.

L’éditeur, Francis Geffard, se défend de faire dans le polar bien qu’il y fasse quelques rares incursions comme avec « Angel Baby » de Richard Lange. Le descriptif de la quatrième de couverture pourrait induire en erreur les lecteurs ne connaissant pas la collection car, s’il y a bien un sheriff en quête de vérité dans une affaire de meurtre et s’il y a bien résolution de l’enquête, il semble que l’intention de l’auteur, enfin c’est ainsi que je l’ai compris, était tout autre.

La quatrième de couverture parle de personnages inoubliables et on ne peut qu’approuver. Chambers, le vieux sheriff proche de la retraite qui lit un jeune auteur nommé Erskine Caldwell sera le témoin bien impuissant de la tragédie qui va se jouer durant ses 355 pages mariant moments évoquant la Caroline au moment de la Grande Dépression d’un point de vue économique et social et explosions de haine, de perfidie, de bassesse et de violence aveugle.

Mary Jane, coupable idéal revenu cabossé des tranchées de France de 1918, la veuve Coleman qui a perdu son mari là-bas, Lartham Tull, bootlegger et figure du mal locale, ses tristes comparses, la famille Hopewell qui a été obligée de vendre sa ferme avec la crise et qui a échoué en Caroline pour s’épuiser et perdre la santé dans une usine de cotonnade : du grand père quasiment sénile au petit fils en âge d’être scolarisé sont quelques-uns des personnages qui marquent.

« Ici, on n’avait le choix qu’entre l’usine et l’armée. Le pays entier allait mal. Des terres que les familles possédaient depuis des générations devenaient soudain sans valeur ».

Toute cette petite société à laquelle viennent s’ajouter des familles flinguées par la crise, errant sur les routes comme des damnés est décrite avec précision et intelligence pour bien montrer qu’en cette époque bien grave chacun fait ce qu’il peut pour  s’en sortir et que la propriété, le monopole ne sont pas négociables et qu’importe la manière puisqu’ il en va de sa vie et de la survie de sa famille. La loi du plus fort n’a que faire des lois fédérales.

 « Les années de crise avaient fait de chaque inconnu une canaille, de chaque vagabond un voleur et un bandit ».

Alors, l’histoire est parfois bien sale mais aussi souvent évocatrice d’un monde que la crise de 29 a fait disparaitre, de l’énorme poussée du capitalisme qui se met en place depuis la fin de la première guerre mondiale qui a rendu l’Europe exsangue et permis aux USA de devenir la première puissance mondiale avec son libéralisme sauvage et l’absence de sentiments des nantis pour ceux qui n’ont pas pris le bon train ou eu de la chance.

Par ailleurs, cet ancrage de l’intrigue dans la période de la prohibition montre, une fois de plus que l’interdiction d’un produit produit plus de criminalité et de vice que de vertus.

« Un seul parmi les vivants », particulièrement bien écrit aux multiples personnages frappants, dignes des grandes tragédies, séduira les lecteurs exigeants désirant connaître toutes les ramifications du mal, de ses origines, à sa réalisation et à ses conséquences. Roman noir s’il en est « Un seul parmi les vivants » peut aisément être comparé par son style, sa puissance, son ampleur, sa dimension dramatique à un autre premier roman le fabuleux « la culasse de l’enfer » de Tom Franklin et souhaitons à Jon Sealy la même carrière que celle de l’auteur du « retour de Silas Jones ».

Puissant.

Wollanup.

 

LES ANIMAUX de Christian Kiefer chez Albin Michel / Terres d’Amérique

Traduction : Marina Boraso.

Christian Kiefer enseigne à Sacramento en Californie. « Les animaux » est son deuxième roman et le seul publié en France.

 « Niché au fin fond de l’Idaho, au cœur d’une nature sauvage, le refuge de Bill Reed recueille les animaux blessés. Ce dernier y vit parmi les rapaces, les loups, les pumas et même un ours. Connu en ville comme le « sauveur » des bêtes, Bill est un homme à l’existence paisible, qui va bientôt épouser une vétérinaire de la région.

Mais le retour inattendu d’un ami d’enfance fraîchement sorti de prison pourrait ternir sa réputation. Rick est le seul à connaître le sombre passé de Bill, que ce dernier s’est acharné à cacher pendant toutes ces années. Pour préserver son secret et la vie qu’il a bâtie sur un mensonge, Bill est prêt à tout. Au fur et à mesure que la confrontation entre les deux hommes approche, inéluctable, l’épaisse forêt qui entoure le refuge, jadis rassurante, se fait de plus en plus menaçante… » Continue reading

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