Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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LES DIABLES DE CARDONA de Matthew Carr chez Sonatine

Traduction : Claro.

Matthew Carr est un journaliste anglais, il écrit pour The Guardian ou le New Tork Times entre autres. Il est également historien, spécialiste des religions et a écrit plusieurs essais. « Les diables de Cardona » son premier roman, est un polar historique qui nous plonge au cœur de la très catholique Espagne du XVIème siècle.

« 1584. Le prêtre de Belamar de la Sierra, un petit village d’Aragon à la frontière avec la France, est assassiné, son église profanée. Sur les murs : des inscriptions en arabe. Est-ce l’œuvre de celui qui se fait appeler le Rédempteur, dont tout le monde ignore l’identité, et qui a promis l’extermination de tous les chrétiens, avec la même violence que celle exercée sur les musulmans ? La plupart des habitants de la région sont en effet des morisques, convertis de force au catholicisme, et qui pratiquent encore l’islam en secret.

À la veille d’une visite royale, Bernardo de Mendoza, magistrat à Valladolid, soldat et humaniste, issu d’une famille juive, est chargé de l’enquête. Très vite, les tensions s’exacerbent entre les communautés, une véritable guerre de religion se profile. Et les meurtres continuent, toujours aussi inexplicables. Entre l’Inquisition et les extrémistes morisques et chrétiens, la tâche de Mendoza va se révéler ardue. »

La reconquista est terminée depuis longtemps, les morisques, anciens musulmans convertis au catholicisme, sont sous la haute surveillance de l’inquisition qui contrôle tout et tous et se méfie de ces nouveaux chrétiens. Elle peut court-circuiter la justice, gardant au secret les gens qu’elle questionne et leurs révélations, même l’enquêteur désigné par le roi, Bernardo de Mendoza surveille ses paroles en public. Matthew Carr réussit parfaitement à faire ressentir l’atmosphère oppressante, la violence de tous les instants qui règne alors. Son récit est documenté, érudit, il nous présente la situation très complexe de ce royaume où se mêlent  et s’affrontent des intérêts très variés : l’église, le roi, les seigneurs aragonais jaloux de leurs prérogatives, les morisques, les vieux-chrétiens…  et il le fait simplement, avec un grand talent, en suivant différents personnages dont les destins se mêlent aussi bien à l’enquête qu’à l’Histoire.

Tous les personnages sont fouillés, principaux et secondaires, ils sont tous liés à l’inquisition, qu’ils en soient victimes ou qu’ils s’en servent car les côtés sombres de l’humanité s’expriment à fond dans cette époque plus que trouble, des salauds il y en a beaucoup : brutes épaisses, profiteurs, délateurs… Et il y a les autres qui tentent malgré tout de vivre ou de survivre pour les plus malchanceux, notamment les morisques, citoyens de seconde zone avec peu d’espoir de justice. Matthew Carr porte sur ses personnages un regard plein d’empathie qui fonctionne : Bernard de Mendoza, issu d’une famille juive persécutée qui veut absolument rendre justice, son  « neveu » Gabriel qu’il a sauvé de la mort lors de la révolte de Grenade, le docteur Segura et sa fille, la comtesse de Cardona… beaucoup de beaux personnages, humains et attachants.

L’enquête de Mendoza dans ce climat de terreur, est d’autant plus difficile que la vérité est dangereuse si elle ne correspond pas à la version officielle, alors tout le monde ment, ne serait-ce que pour se protéger. La religion est toujours un prétexte à des luttes de pouvoir bien terre à terre, elle sert des ambitions, des appétits bien humains, Bernardo de Mendoza en est conscient mais devra affronter bien des dangers pour le prouver. Matthew Carr fait monter le suspense tout au long de ce bouquin aux multiples actions et rebondissements.

Un polar historique passionnant.

Raccoon

 

LA PROMESSE de Tony Cavanaugh / Sonatine.

L’an dernier est paru chez Sonatine “L’Affaire Isobel Vine”. En fait ce titre était le 3ème opus de Tony Cavanaugh, “La Promesse” étant chronologiquement son premier livre avec comme protagoniste Darian Richards.

Une jaquette orne le livre : « Le Mickael Connelly Australien ». Un pendant est donc fait entre ce personnage de Darian Richards et le personnage fétiche de Connelly. Que les choses soient claires dès le début : non Darian Richards n’est pas Harry Bosch. Ce dernier est plus fouillé et plus méticuleux que Darian Richards, mais Connelly a l’avantage d’avoir pu approfondir son héros sur un bon nombre de livres, alors que Cavanaugh commence à peine. Pour autant, le personnage n’en est pas moins intéressant.

C’est un ancien flic de Melbourne, spécialisé dans les serial killers, qui a décidé de quitter son boulot après avoir reçu une balle dans la tête. Il se retrouve dans le comté de Noosa, en Australie, avec son littoral de rêve, ses forêts naturelles, ses parcs luxuriants : c’est un lieu qui a tout d’un conte de fée.

Mais notre héros n’a rien d’un prince charmant. Il est solitaire, taciturne, tourmenté, et ne fait pas de sentiments. Il a franchi la ligne jaune depuis longtemps, pour lui pas de tergiversation, pas de simulacre de justice, il préfère la faire soi-même avec une seule sentence : la mort.

Le décor de l’histoire est donc la Sunshine Coast avec ses mangroves, ses rivières sinueuses, qui sert de terrain de jeu à un tueur : de jeunes adolescentes disparaissent depuis quelques temps, sans laisser de traces. La police du coin ne fait pas grand-chose, n’a aucune piste sérieuse, alors, l’ancien flic se sent obligé de s’investir dans cette enquête mais à sa façon. Hors de question d’apporter son aide officiellement, il va reprendre du service mais cette fois, sans avoir à se préoccuper du règlement ou à avoir des comptes à rendre, il veut apporter une réponse aux familles et rendre justice lui-même.

Il va se faire aider par Maria, une flic du coin, la petite amie de Casey, ancien truand de Melbourne, et Isosceles, geek qui reste bien sûr derrière son ordinateur et aide à distance. Maria est encore jeune dans la profession, elle n’a pas encore de lassitude et de désillusion comme Darian, mais elle est, elle aussi, tourmentée par des cauchemars récurrents. Notre ancien flic va mener son enquête avec elle, quitte à se servir d’elle, je vous l’ai dit, il ne fait pas de sentiments !

L’histoire alterne entre une narration faite par Darian et une faite par le tueur. On entre ainsi dans la tête de ce meurtrier et de ses fantasmes. Darian Richards le bouscule, le sort de sa zone de confort. Un affrontement entre les deux hommes commence alors, vous plongez ainsi dans un duel noir, sombre où une seule issue est possible. Cavanaugh se sert de ce face à face pour donner plus d’ampleur à son personnage : il confronte le mal de l’un aux tourments du second, la folie du meurtrier permet à la fois d’exacerber et de justifier les sentiments et décisions prises par Darian. Dans ce roman, Cavanaugh nous dépeint un personnage hanté par son passé, par la promesse qu’il n’a pas su tenir, retrouver vivante une jeune fille et la rendre à sa mère. Sa retraite dans ce coin paisible d’Australie est une sorte de rédemption et se voir à nouveau confronté au mal absolu, en étant persuadé d’être le seul à pouvoir le vaincre le fait replonger dans ses afflictions.

Il s’agit là d’un thriller étouffant, le scénario est bien ficelé, et notre nouveau héros est parfois aussi angoissant que ceux qu’il traque. La lecture en est facile, et vous entrez dans la peau du tueur et de son chasseur sans même vous en rendre compte, vous êtes accrochés !

Marie-Laure.

 

JESSE LE HEROS de Lawrence Millman / Sonatine.

Lawrence Millman, inconnu avant ce jour en ce qui me concerne, est un auteur spécialisé dans les récits de voyages et spécialiste en mycologie, ce qui ne nous sera pas réellement utile…Et donc, avant d’être poussé par le grand vent de l’aventure, Millman a écrit un premier roman qui était resté inédit en France.Sonatine, comme d’autres éditeurs, c’est un peu à la mode en ce moment, nous sort le roman et comme les autres, nous parle d’un chef d’œuvre qu’ils ont réussi à exhumer et c’est tout à fait leur droit.

« 1968, Hollinsford, New Hampshire. Élevé par son père, Jesse a toujours été un outsider au comportement inquiétant, rejeté par les autres enfants du village. Avec l’adolescence, les choses ne s’arrangent pas. On l’accuse aujourd’hui d’avoir violé une jeune fille, on le menace d’un placement en institution spécialisée. Mais tout ce qui préoccupe Jesse, ce sont les images du Vietnam, qu’il suit obsessionnellement à la télévision, celles de cette guerre où est parti son frère Jeff, qu’il idolâtre. Lorsque celui-ci, démobilisé, revient au pays, rien ne se passe comme Jesse l’espérait. Et c’est pour notre héros le début d’une escalade meurtrière à la noirceur extrême.
 
Entre le Holden Caulfield de L’Attrape-cœur et le Patrick Bateman d’American Psycho, Jesse est difficile à situer. Est-il la victime d’un handicap mental, d’un contexte familial perturbé, d’une société où fleurissent les images violentes, ou bien un tueur en série sans empathie, capable d’éliminer ses contemporains aussi facilement que ces rats sur lesquels il aime tirer ? Lawrence Millman nous abandonne entre ces hypothèses perturbantes, jusqu’aux dernières pages du livre et leur étonnante conclusion. »

J’ai coutume, par paresse, d’ajouter la partie narrative de la quatrième de couverture mais pour celui-ci, j’ai tenu à mettre aussi l’avis de l’éditeur pour permettre à certains de ne pas tomber dans le panneau du roman prise de tête qu’il n’est pas forcément selon la manière dont on l’aborde. Il y a deux façons d’envisager la lecture. Soit on décide comme l’éditeur d’en faire un chef d’œuvre montrant les failles éducatives comme la misère de ce coin d’Amérique, soit on l’aborde comme un roman gore à l’humour noir assez ravageur au milieu d’horreurs et de forfaits assez terribles.

Ceux qui ont lu « L’attrape cœur comme « American psycho » ne vont pas forcément voir en quoi, « Jesse le héros », se rapproche de ces deux chefs d’œuvre. De fait, le roman est bien situé entre les deux romans cités au-dessus mais n’est vraiment proche d’aucun des deux. Il y a bien ici, une fuite d’un ado mais rien à voir avec le New York de Salinger. Le roman  raconte bien aussi quelques moments de la vie d’un jeune psychopathe mais à des années-lumière de la perversité et de l’intelligence froide d’un sociopathe accompli comme Patrick Bateman de Brett Easton Ellis.

L’éditeur nous interroge sur la personnalité réelle de cet enfant. Est-il victime de son environnement familial ou géographique, des images véhiculées par la société et la tv ou souffre-t-il d’un handicap mental? En ce qui me concerne et j’ai pris très rapidement mon parti, Jesse est fou à lier. Tout est cramé dans son cerveau, faudrait le débrancher mais il n’y a pas le droit quand même ou il faudrait l’isoler comme tentent de le faire, en traînant des quatre fers, son père et son grand frère en envisageant de l’emmener dans un institut spécialisé.

Lawrence Millman a décidé de nous faire vivre son histoire depuis le cerveau ravagé du pauvre Jesse, à l’ouest de l’ouest. Il y a un bordel dans sa tête, franchement je n’aimerais pas y vivre. Et tout le long du roman, on ne peut s’empêcher de trembler, non pas pour Jesse, mais pour les gens qu’il rencontre, mais aussi rire de ses délires. D’ailleurs, il me semble que la fin, surprenante, du roman plaide en la faveur d’une bouffonnerie assumée plutôt que vers un autre roman social pointant une fois de plus les manques éducatifs américains.

Alors,  ce n’est peut-être pas le chef d’œuvre annoncé, mais cela reste néanmoins un roman noir parfaitement réussi alternant moments tragiques et durs et passages furieux montrant l’aliénation grave de l’enfant, le désespoir de son père épuisé tout en pointant l’impuissance du grand frère à contrôler un peu son jeune frère.

Furieux, surprenant, éprouvant.

Wollanup.

 

EN MARCHE VERS LA MORT de Gerald Seymour / Sonatine.

Traduction: Paul Benita.

Geral Seymour est un auteur britannique qui a écourté une carrière de grand reporter sur de nombreux théâtres dangereux des années 70 et 80 pour se lancer dans l’écriture. Très connu et apprécié en Grande Bretagne, il doit son début de reconnaissance en France à la sortie chez Sonatine en janvier 2015 de « dans son ombre » son premier roman édité en France. Sonatine renouvelle l’opération avec « The walking Dead », rien à voir avec la série bouchère, intitulé en France « En marche vers la mort ».

La cruelle actualité du 31 octobre avec cet attentat au pickup à New York nous rappelle que nous vivons une époque où les attentats, les massacres de masse vont devenir notre quotidien pour de nombreuses années, il est bon de pouvoir trouver un roman qui va nous raconter les derniers jours d’un kamikaze venu d’Arabie Saoudite pour rejoindre un paradis et qui va en même temps créer un enfer dans le lieu où il se produira.

Daté de 2007, le roman souffre un peu du vieillissement rapide et prématuré des procédures d’exécution de massacres et de propagation de terreur puisqu’il semble que ces derniers temps le gilet d’explosifs ne soit plus vraiment utilisé pour les attentats en Europe tout en continuant malgré tout encore à faire le bonheur des salopards au Moyen Orient qui se font péter la gueule au milieu d’employés attendant leur paie, de femmes achetant sur les marchés, aux abords et dans les lieux de culte… Les derniers mois semblent montrer qu’il est difficile de trouver des connexions réelles entre les abrutis qui frappent chez nous et les commanditaires planqués au Moyen Orient qui les coachent.

Paru en 2007 en Grande Bretagne, le roman a dû éveiller de suite le souvenir cruel des attentats du 7/7 2005 de Londres où quatre explosions firent 56 morts et plus de 700 blessés et c’est une attaque comparable bien que plus modeste qui nous est racontée ici. Sous couvert d’un thriller « en marche vers la mort » va beaucoup plus loin, s’avère beaucoup plus riche, osant des comparaisons d’un premier abord bien difficiles à accepter entre les kamikazes et les brigadistes de la guerre d’ Espagne.

Le roman est bien sûr centré dès le départ sur Ibrahim Hussein qui a décidé de devenir un martyr. En seconde année en médecine, musulman pratiquant, vivant dans le souvenir héroïque de ses deux frères ainés morts tous deux en Afghanistan l’un en combattant les Soviétiques et l’autre les Américains, Ibrahim veut que son père soit aussi fier de lui et s’engage, à l’insu de sa famille, dans cette démarche de départ sans retour. Choisi par le Scorpion, terroriste organisateur des attaques suicides les plus meurtrières, pour une opération en Europe, Ibrahim quitte Ryad pour débarquer à Amsterdam, puis direction Lille, l’Euro tunnel et enfin l’Angleterre.

A Ryad, le travail des services secrets et la chance permettent de lever un lièvre et un signal est donné à toute l’Europe qui se met en alerte alors qu’en Angleterre, les hautes autorités pensent qu’ils seront à nouveau la cible. La chasse puis la traque s’organisent et l’auteur nous fait entrer dans le monde des services secrets britanniques, des troupes d’élite, de toute l’armada humaine et technologique mise en marche afin d’éviter le chaos. Avec une plume très experte malgré la multitude de personnages et de situations mis en avant et qui auront tous un rôle important ou secondaire lors de l’ultime journée, Seymour montre le cynisme de certains dirigeants comme les cas de conscience explosifs proposés par l’opportunité du recours à la torture pour sauver des vies.

Roman d’une grande finesse, « En marche vers la mort » dresse un tableau psychologique des membres de la cellule terroriste. L’axe du Scorpion, tueur déterminé et de l’artificier, semant le malheur et la désolation partout où ils passent sans aucun état d’âme pour les victimes et l’axe des musulmans anglais de la cellule dormante considérés comme de simples exécutants sans valeur ni importance. La disharmonie de leurs rapports, l’inéquation de leurs idéaux se heurtent et s’affrontent dans un climat tendu, suspicieux dont est épargné le martyr désigné, explosif sur deux jambes précieux. Et là, on peut mettre en rapport, ou se refuser à le faire, les mirages proposés aux jeunes qui s’engagent dans le jihad, une lutte légitime pour eux et l’histoire des combattants des Brigades Internationales s’apercevant qu’ils s’étaient nourris d’illusions sur la justesse de leur engagement de leur combat comme le raconte le journal d’un aïeul d’un des personnages principaux du roman, engagé volontaire en Espagne en 36 et dont les propos déchirants qui essaiment le roman, lui donnent une atmosphère parfois particulièrement mortifère.

Ecrit sur un mode utilisant le crescendo typique des thrillers qu’il est d’ailleurs dans son dernier tiers tout en déstabilisant souvent le lecteur par des changements de situation brusques en plein chapitre, le roman s’emballe dans le dernier tiers jusqu’au dénouement particulièrement tonitruant.

Roman de très bonne qualité « En marche vers la mort » combine le thriller de haut vol et la connaissance de certains rouages des opérations terroristes du côté des victimes comme du côté des tueurs et de leurs exécutants tout en interrogeant sur l’engagement à une cause.

Blasting.

Wollanup.

 

BOURBON KID de Anonyme / Sonatine.

Traduction: Cindy Colin- Kapen.

Comment ne pas succomber à cette couverture noire sur laquelle se dessine le reflet d’une flasque de whisky gravée d’un crâne et du nom de Bourbon Kid ? Hop ! Une petite rasade, le voyage promet de dépoter un max !

« Les Dead Hunters ont une morale très personnelle. C’est la moindre des choses pour une confrérie de tueurs sanguinaires. Ils ont aussi quelques menus défauts, se croire invincibles, par exemple. Un démon va néanmoins vite les détromper. Malin, fort et intelligent comme seuls les démons savent parfois l’être, il va tranquillement les décimer les uns après les autres. À une exception près. Un des membres des Hunters reste en effet introuvable, et non des moindres : le Bourbon Kid. Notre démon va alors jeter toutes ses forces dans la bataille, depuis les quatre cavaliers de l’Apocalypse jusqu’à une armée de morts vivants, pour retrouver et anéantir définitivement notre tueur bien-aimé. »

Il est préférable de vous avouer que je n’ai jamais lu d’autres romans de l’auteur Anonyme. Je le découvre  avec Bourbon Kid. Dans ce roman, nous retrouvons les personnages des livres précédents pourtant ne pas les connaître ne gène en rien à la compréhension de l’histoire. Le Bourbon Kid peut se lire  comme un roman unique.

Pour dire vrai, il n’y a rien à comprendre dans ce roman.

Ce n’est pas la peine de s’intéresser à la psychologie des personnages car ils n’en ont aucune. Ils sont tous aussi stéréotypés les uns que les autres. Rex et Joey sont les durs à cuir bodybuildés en plus d’être des guerriers sauvages ; les femmes portent souvent des tenues moulante, tunique en cuir ou latex très légères pour ne pas entraver les mouvements. Heureusement, elles sont loin d’être bêtes et sont toutes hyper balèzes ! On ne peut en dire autant de Sanchez, le gentil gros crado, maladroit et pourtant grand héros de cette histoire.

Bien sur il y a le Bourbon Kid, homme invincible qui aime flinguer des goules, massacrer des joueurs de football américain, et trancher les têtes des cavaliers de l’apocalypse.

Et il y a Caïn, le méchant le moins bêtes de tous.

En plus de ça, il faut aimer le fantastique parce que l’auteur vous en sert à la pelle, ainsi que la réécriture de personnages et histoires biblique. Le diable se nomme Scratch et vit dans un bar en compagnie de Jacko (Robert Johnson) et Annabel, madame boule de cristal.

Les forêts sont peuplés de monstres aux yeux rouges et d’un cyclope. Les cavaliers de l’apocalypse transforment les morts en goules, des créatures assoiffées de chair et de sang.

Bref un joli bouquet de monstres !

Terminer cette chronique sans parler de l’ambiance qui plane dans ce roman et de sonhumour serait un véritable blasphème ! L’ambiance est sanglante, noire, désertique. On réussit à sentir la pluie ensanglantée couler sur notre visage, on étouffe dans la poussière du cimetière du diable ou peut-être préférez-vous sentir couler de la pisse bénite sur votre visage ?

Quant à l’humour ? Attendez vous à un retour en enfance et à rire beaucoup : pipi caca popo, c’est drôle dans le Bourbon Kid.

Bourbon Kid est pour toi si tu aimes te défouler un bon coup ! Si tu aimes mordre la poussière ! Si tu aimes les séries Z. Et si tu aimes Christine & the Queens !

Bison d’Or.

L ‘ ACCUSÉ DU ROSS-SHIRE de Graeme Macrae Burnet / Sonatine.

Traduction: Julie Sibony.

« Alors qu’il fait des recherches généalogiques sur ses ancêtres écossais, Graeme Macrae Burnet découvre des archives relatives à une étrange affaire. En 1869, Roderick Macrae, dix-sept ans, a été arrêté après un triple assassinat dans un village isolé des Highlands. Dans un document écrit, le jeune homme relate sa vie et ses meurtres, sans jamais donner le moindre détail sur ses mobiles. Hormis ce récit, aucune preuve tangible de sa culpabilité n’a été trouvée. Était-il tout simplement fou ? »

Attention, « L’accusé du Ross-Shire » est un roman redoutable qu’on est bien en mal de définir. A quoi bon d’ailleurs puisque qu’on y trouve ici tous les plaisirs que peut offrir un bouquin intelligent et celui-ci l’est particulièrement.

On n’a pas affaire à un thriller puisque dès le départ, on sait que le coupable est Roderick puisqu’il est sorti de la maison des victimes couvert de sang et qu’il a de suite reconnu les meurtres mais néanmoins, vous aurez votre content d’émotions et de surprises.

Ce n’est pas non plus un polar d’investigation puisque une enquête n ’a pas lieu d’être même si le procès l’apparente à un polar judiciaire dans une partie du roman.

Ce n’est pas non plus réellement un roman historique, à vous de découvrir pourquoi au fil des pages même si on apprend beaucoup sur le fonctionnement économique et social de ces villages reculés des Highlands à la population aux liens souvent consanguins, subissant le bon vouloir des landlords, ou la dictature des petits chefs que sont les régisseurs des biens des propriétaires et les constables, agents zélés dans les communes.

Ecrit avec une plume particulièrement élégante, le roman est découpé en deux grosses parties à peu près égales. Commencée par les témoignages déposés par les premiers témoins du massacre dans ce hameau de neuf foyers où tout le monde connaît la vie de tout le monde, le roman se développe ensuite autour de carnets rédigés par Roderick Macrae pour aider son avocat dans sa plaidoirie ou au moins à la compréhension d’un tel déchaînement de barbarie et adaptés par l’auteur pour en permettre une lecture plus facile. Dans cette belle partie, on est en plein roman d’apprentissage, Roderick découvrant sa triste condition, son misérable avenir auprès de son père, l’arrogance des puissants, ses rêves d’une autre vie qui lui est permise à Glasgow vu son intelligence particulièrement développée pour le coin, ses premiers sentiments amoureux et surtout la lente et terrible progression vers la tuerie.

Restez bien vigilants car ces écrits révèlent, bien sûr, ce qui peut paraitre être des mobiles, enfin les visibles et en propose d’autres beaucoup moins évidents et peut-être moins avouables… L’auteur joue avec vous, vous êtes prévenus. Ce manuscrit pourrait très bien être faux ou ne pas vraiment décrire la vérité mais juste l’orientation voulue par Roderick ou son avocat…

Le procès qui occupe toute la deuxième partie viendra apporter des éléments provoquant un coup de théâtre et amorcera un procès où experts en psychologie criminelle, praticiens et théoriciens s’affronteront afin de déterminer si Roderick est sain d’esprit et donc condamnable à la pendaison ou fou à lier et en conséquence irresponsable. A nouveau, beaucoup d’interrogations proposées par l’auteur, beaucoup de questions soulevées, beaucoup de sujets de réflexion… pour une histoire qui ressemble beaucoup à « Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… », ouvrage de 1973 racontant un cas de parricide en France dans la première moitié du XIXème en Normandie et développant les rapports entre psychiatrie naissante et justice pénale.

Un vrai roman puzzle infernal où se faire une idée définitive semble bien vain et peut montrer certaines limites de la justice des hommes.

Intelligent.

Wollanup.

BALTIMORE de David Simon /Sonatine.

Traduction:Héloïse Esquié.

Baltimore and more and more…

Lisez-le ! C’est une phrase que l’on utilise en fin d’écrit, comme supplique finale quand tous les arguments ont déjà été avancés mais ici je ne sais pas quoi dire sur cet ouvrage qui ne paraisse pas encore plus dérisoire qu’à l’accoutumée.

Dans Baltimore, David Simon raconte son expérience de journaliste suivant les équipes d’un commissariat de Baltimore, jour et nuit, pendant un an à la fin des années 80.

David Simon est un grand, c’est, entre autres, un des deux créateurs de la série culte se déroulant à Baltimore « the Wire », il est aussi l’auteur de la série « Treme » sur le milieu musical à La Nouvelle Orléans et tout récemment, il a écrit « the Deuce »  série sur Times Square dans les années 70 avec George Pelecanos, autre grande plume du polar ricain

Pour l’écriture de the Wire, il a été aidé par ses amis écrivains, la crème du polar urbain ricain. Au chevet de la bien malade Baltimore se sont succédés la plume de Washington : George Pelecanos, celle de New York : Richard Price et celle de Boston : Dennis Lehane.

Comment le produit pourrait-il être mauvais avec de tels compagnons ?

Baltimore raconte la criminalité à Baltimore en explorant tous les angles. C’est un travail de forçat qu’a effectué l’auteur ne laissant rien passer. Tous les aspects des tragédies urbaines sont étudiés. Du premier coup de fil pour annoncer un meurtre au pot entre flics une fois l’enquête terminée, tout est signalé, raconté, expliqué, analysé, vraiment tout mais d’une façon intéressante ne créant jamais de lassitude car David Simon sait écrire et sait aussi créer du suspense en nous servant l’enquête sur le crime d’une fillette comme fil rouge de l’ouvrage.

C’est un pavé qui fait plus de 900 pages mais, je pense que l’on voit ensuite les flics d’une autre façon, toujours aussi incompréhensible : comment peut-on faire ce boulot ? Comment peut-on se lever le matin en sachant qu’on repart à la guerre ?

Le seul bémol mais bien compréhensible car il était invité par la police de Baltimore, c’est que Simon n’explore pas le versant privé des flics. Ils apparaissent  comme des preux chevaliers dont le côté sombre n’est jamais dévoilé.

Baltimore est un témoignage fascinant, éprouvant par ce qu’on peut y lire, bouleversant bien des fois et profondément humain. Dernièrement, un auteur français racontait qu’il avait passé une journée dans un commissariat… David Simon, lui, a suivi les flics de Baltimore pendant un an…

Du sang, de la sueur et beaucoup de larmes !

Wollanup.

NE FAIS CONFIANCE A PERSONNE de Paul Cleave / Sonatine.

Traduction: Fabrice Pointeau.

Les auteurs de polars sont-ils des personnes recommandables ? Est-ce leur goût pour le morbide, leur imagination débordante voire même leurs expériences qui les poussent à écrire des histoires de crimes ?

Dans “Ne fais confiance à personne”, Paul Cleave se pose cette question au travers d’un auteur de thriller, Jerry Grey, atteint de la maladie d’Alzheimer. La démence pousse cet homme à avouer des crimes ressemblant étrangement à ses personnages de romans. Mais où est la vérité ? La maladie lui fait confondre la réalité et la fiction, mais lorsque de vrais meurtres de femmes font la une des faits divers, qu’est-ce qui est réel ? La maxime du héros « Ecris ce que tu sais, fais semblant pour le reste » résonne étrangement : sa maladie, Le capitaine A, lui fait-il oublier ses crimes ?

Le roman est écrit avec une alternance entre un chapitre sur la vie présente de Jerry dans un centre de soins, et un chapitre flashback sur sa vie au moment de la découverte de son Alzheimer.

Ces retours en arrière permettent de découvrir le Jerry d’avant, tant qu’il avait encore de longues périodes de lucidité. Ce sont ces chapitres qui construisent le roman et nous font nous attacher à lui. Il habite avec sa femme dans un quartier résidentiel de Christchurch, une maison avec jardin, avec de bonnes relations avec son voisinage.

On aime le personnage principal, on a de l’affection pour lui, qui sombre peu à peu dans la folie, on ressent ses émotions face à sa famille qui ne sait pas comment faire face.

Et en même temps on s’interroge, et s’il commettait réellement ses crimes ? Est-ce réellement un homme bien, un homme que l’on peut aimer, ou est-ce un psychopathe, dont la maladie lui fait tout oublier ? On rit aussi, devant des scènes cocasses que le Capitaine A lui fait faire, et qu’il oublie très vite. Alzheimer fait ressortir le pire en Jerry, il n’a plus aucun filtre, aucun savoir vivre. Nous sommes totalement immergés dans sa vie et dans sa maladie. Toute l’histoire est racontée par lui-même sous forme de cahier de la folie qu’il écrit pour se souvenir.

Les chapitres courts, les phrases sans fioritures facilitent la lecture. On se prend vite au jeu, le roman devenant ainsi un « page-turner », où l’on veut savoir la suite, Jerry a-t-il tué ces femmes, que va-t-il lui arriver ?

Ce thriller, sans révolutionner le genre, vous fait passer un très agréable moment. Son écriture fluide, les scènes oscillant entre humour et noirceur, au ton très caustique vous transporte dans cette ville de Christchurch, dans cette maison de santé et dans la vie de Jerry Grey. Je vous le recommande fortement, c’est une histoire qui tient en haleine, et qui vous permettra de rire et de frémir, que demander de plus à un thriller ?

Marie-Laure.

 

Entretien avec Michael Farris Smith pour « NULLE PART SUR LA TERRE ».

  • Vous êtes l’auteur de trois romans dont deux sont édités en France, UNE PLUIE SANS FIN paru chez nous en 2015 chez Super 8 et ce NULLE PART SUR LA TERRE qui arrive pour la rentrée littéraire mais vous n’êtes pas encore très connu en France, qui êtes-vous Michael Farris Smith ?

C’est facile (en français). Il y a deux endroits au monde qui comptent pour moi: le Mississipi et la France. J’ai eu la chance de vivre à Paris et dans le Val de Loire et la France me manque tout le temps. Je déteste citer Hemingway, mais il avait raison quand il disait que si vous aviez la chance de connaître Paris jeune, cette expérience resterait toujours en vous. Il y a deux ans, j’ai emmené ma femme et mes filles passer l’été en France et je cherche toujours un prétexte pour y retourner. Depuis le tout début, il y a quelque chose qui m’y attire.

  • Comment êtes devenu écrivain ? Désir depuis l’enfance ou projet d’adulte ?

Il n’y a pas eu de plan. Je n’ai pas commencé à écrire avant 29 ans. Et c’est seulement parce que, pendant que je vivais à l’étranger, j’ai commencé à lire, pour la première fois de ma vie, je lisais pour le plaisir. J’ai lu les grands auteurs parce que c’étaient les seuls que je connaissais – Hemingway, Faulkner, Fitzgerald, Dickens. Après quelques années, j’ai simplement senti quelque chose bouger en moi et j’ai voulu essayer. Je n’avais aucune idée de ce dans quoi je me lançais. Je ne pouvais pas savoir si j’allais réussir ou échouer lamentablement, mais je ne pouvais pas renoncer. C’était la première fois de ma vie que je savais ce que je voulais vraiment faire.

  • Quel est votre moteur pour écrire ? Des sujets qui vous sont chers, le quotidien, une région ?

C’est une question difficile pour moi, car je pense que ça change, ça évolue. J’aime la langue, je m’intéresse à l’esprit humain et à la condition humaine, j’aime le sentiment qu’on éprouve à l’égard d’un lieu et l’impact qu’il peut avoir. Les lieux ont joué de grands rôles dans ma propre vie. Je veux aussi essayer d’éprouver mes personnages sur un plan émotionnel, car c’est ce que nous vivons tous, tous les jours. Donc, pour moi, il y a beaucoup de choses qui m’inspirent pour essayer de raconter une histoire intéressante. Je pense aussi, comme la plupart des artistes, que c’est simplement quelque chose que je dois faire ou je serai malheureux. C’est difficile de décrire ce sentiment.

  • Question de David Joy, auteur de « Là où les lumières se perdent » :

Il est impossible de lire un roman comme NULLE PART SUR LA TERRE et ne pas entendre l’écho d’un écrivain comme Larry Brown. Parlez un peu de ces influences – Larry Brown, William Gay, Barry Hannah, etc. – ainsi que du vide laissé après leur passage, un vide que ton travail semble parfaitement combler.

Ces noms que tu mentionnes sont au sommet de ma liste d’influences, et j’ai été triste ces dernières années, d’avoir enfin décidé d’être écrivain après qu’ils soient tous décédés. Je me souviens que quand il a été temps de partager les épreuves d’UNE PLUIE SANS FIN avant sa publication aux États-Unis, et que je discutais avec mon éditeur des écrivains à qui je voulais les envoyer, j’ai été déprimé car beaucoup d’écrivains auxquels je pensais, beaucoup de ceux qui m’ont inspiré avec leurs histoires de persévérance n’étaient plus là.

Donc, tu as raison lorsque tu dis qu’il y a eu un vide. Je l’ai ressenti, et beaucoup d’autres auteurs que je connais et avec qui je parle, ils l’ont tous ressenti. Je suis très fier d’être mentionné maintenant comme un écrivain qui aide à porter le flambeau. Je rêve toujours d’entrer dans un bar, de voir Larry Brown ou William Gay assis là, d’avoir la chance de leur offrir un verre et de les remercier. Les remercier pour leurs histoires, mais aussi d’avoir partagé leurs expériences d’écriture, avec ce que ça demande d’efforts et de persévérance. Car c’est ce qui m’a guidé à mes débuts quand j’apprenais, un apprentissage qui ne semble jamais se terminer.

  • Quand j’ai interviewé l’an dernier David Joy auteur brillant et grand lecteur, il avait cité ce NULLE PART SUR LA TERRE comme l’un des romans à ne pas manquer, quels sont vos pairs que vous appréciez et que vous voudriez nous encourager à lire ?

David est en tête de liste, et en plus d’être un écrivain d’enfer, c’est devenu un ami. Je n’aime pas trop faire ce genre de liste parce que je ne veux oublier personne, mais je suis heureux de recommander certains noms : Ron Rash, Tom Franklin, Brad Watson, Jamie Kornegay, Brian Panowich, Matthew Guinn, Steph Post. J’aime les écrivains qui montrent beaucoup de courage dans leurs histoires.

  • L’action de vos deux romans se situe dans votre région, pensez-vous qu’on écrit mieux sur des territoires connus ou vouliez-vous attirer l’attention sur la situation écologique du sud des Etats Unis puis sur le désarroi de ces populations oubliées, sur ces exclus du rêve américain ?

J’ai toujours écrit sur des lieux avec lesquels je me sens lié affectivement. Pour moi, cela a été, et ce sera toujours le Mississippi. Mais je ne suis pas lié à un endroit particulier du Mississippi. J’ai vécu dans tout l’État : sur la côte, dans les montagnes (Mississipi hills) et la plaine (Black prairie). Le Mississippi est un état très varié, ce que la plupart des gens ignorent. Chaque région a sa propre personnalité et ses propres caractéristiques géographiques. J’adore le sud du Mississippi. Je suis intrigué par le Delta. Le nord de l’état, où je vis maintenant, est une région de collines ondulantes aux innombrables musiciens et conteurs. C’est le genre d’émotion que je ressens à propos d’un lieu.

Je n’ai jamais voulu écrire sur un thème particulier. Je suis plus influencé par ce que je vois, j’entends et j’éprouve, et ces thèmes trouvent naturellement leur place dans mes romans.

Un exemple concernant le lieu : avant les romans du Mississippi, mon premier écrit, THE HANDS OF STRANGERS est situé à Paris, parce que j’ai été inspiré par une scène dont j’ai été témoin dans une rue de Paris. Je ne pouvais pas aider , mais je pouvais raconter. Et mon amour pour Paris a donné le ton de l’histoire.

 

 

  • Votre roman se démarque de beaucoup de la production ricaine ordinaire du genre par l’absence de délinquance ou de violence due à la meth tout en étant très proche de thématiques très visibles dans les romans américains comme le retour et la recherche de rédemption. Peut-on dire que votre roman parle de rédemption ou considérez-vous que la quête de Russell tout en étant très digne se situe ailleurs ?

Je ne dirais pas qu’il n’y a pas de violence. Mais non, pas de meth. Mais il y a sacrément beaucoup d’autres problèmes. Ce n’est juste pas quelque chose qui a inspiré mon travail, pour quelque raison que ce soit. Je pense que NULLE PART SUR LA TERRE concerne une quête de rédemption, et la rédemption existe à plusieurs niveaux. Se sauve-t-on soi-même lorsqu’on sauve quelqu’un ? Peut-on changer le passé? Que fait-on lorsqu’on ne peut pas dormir la nuit en raison des erreurs qu’on a commises? des vies qu’on a changées ? Quand quelqu’un tend la main, la prend-on ? Je pourrais encore continuer, mais peu importe ce que vous écrivez, tant que vous poussez vos personnages vers leurs limites émotionnelles, et que vous attendez qu’ils les franchissent.

  • Question de Simone du site « la livrophage » :

Ce qui me marque le plus pour l’instant, c’est le résultat obtenu par l’écriture. Il s’en dégage une langueur, un rythme lent et comme un temps suspendu par moments, dans les gestes des personnages, dans le déroulé de l’histoire, pas de vitesse. Ce n’est pas un ralenti, mais une lenteur que j’aime beaucoup…cette scène, quand Russell retrouve son père, la pêche, le retour et le temps de réadaptation entre père et fils, la manière qu’ils ont de se ré-apprivoiser. Comment choisissez-vous la façon de dérouler l’histoire, choisissez-vous ce rythme ou bien est-ce qu’il s’impose par ce que vivent les personnages, est-ce pensé ou bien il y a un truc naturel qui va de soi pour que le roman avance ainsi, pas à pas, avec en fait une sorte de sensualité palpable du temps ?

Je suppose que c’est juste la façon dont l’histoire se déroule dans sa progression naturelle. Je ne suis pas un écrivain qui regarde trop loin. Je n’ai pas de plan, pas les grandes lignes de l’histoire. Je me mets au travail le matin, et à la fin de mon temps d’écriture, je me laisse quelques notes sur ce que je pense qu’il va arriver ensuite. C’est ce qui a toujours le mieux marché pour moi car ça laisse intacte la notion de découverte. Quand je m’assois pour écrire, je découvre l’histoire en même temps que les personnages et finalement comme le lecteur. C’est peut-être la raison pour laquelle la langue ou le rythme de l’écriture se manifeste de cette manière. C’est difficile à dire. Ce processus est en si grande partie inné et naturel, du moins pour moi, qu’il est difficile de le nommer ou de dire comment il fonctionne. J’apprécie vraiment être au milieu d’un roman et être curieux de ce qui se passera le lendemain quand je reprendrai le récit.

  • Question de David Joy, auteur de « Là où les lumières se perdent » :

Tu fais un merveilleux travail sur l’humanité de tous les personnages, forçant le lecteur à éprouver de l’empathie même pour les plus sombres – dans ce roman je pense spécifiquement à des moments comme la scène de Larry sur le terrain de baseball. Quelle est l’importance des scènes comme ça, d’essayer de trouver un moment de compréhension, même pour les personnes que nous pourrions mépriser?

C’est aussi une de mes scènes favorites et, même si Larry est le «méchant», c’est l’un de ceux que j’ai préféré créer. Pourquoi? Parce que les gens qui prennent de mauvaises décisions ou agissent de manière drastique ont autant de raisons de le faire que ceux qui prennent les bonnes décisions. Une des choses que j’ai apprises sur l’écriture de romans et la création de personnages, c’est que chaque personnage doit être comme une personne réelle. Que ce soit un personnage principal ou secondaire, il est important d’essayer de le présenter d’une manière inoubliable. C’est bien plus intéressant pour moi de tenter de comprendre ou de créer une sympathie pour un personnage «mauvais». Cela renvoie aux limites émotionnelles que j’ai mentionnées auparavant. Nous avons tous des raisons de faire ce que nous faisons, bonnes ou mauvaises, et je pense qu’on doit essayer de comprendre toutes les facettes des gens même les plus sombres.

  • Quelle serait la bonne B.O. de NULLE PART SUR LA TERRE ?

Bonne question. Avec quelques chansons de Steve Earle, de Lucinda Williams et de Merle Haggard , vous avez une bande sonore plutôt cool. Ce sont des auteurs qui n’ont pas peur de mélanger le malheur et la beauté pour créer des images poétiques merveilleuses, ce qu’essayent de faire tous les écrivains je suppose.

  • Pas de Drive-by Truckers, Two Gallants, Richmond Fontaine, Jason Isbell… dans la B.O. ?

Vous pouvez ajouter Drive-by Truckers et Jason Isbell, je n’étais pas sûr que le public français les connaisse mais je les aime.

  • Avez-vous un nouveau roman en cours d’écriture ?

Je viens de terminer les dernières modifications de THE FIGHTER. Il sortira en 2018, également chez Sonatine.

  • Il y  a sûrement un sujet qui vous tient à cœur et dont j’ai omis de parler, avez-vous quelque chose à ajouter ?

Aucune autre question. Simplement que je suis ravi d’être publié en France, ce pays qui m’a tellement marqué.

Entretien réalisé par mail à la mi-août 2017 par Wollanup avec la participation de David Joy et de Simone Tremblay pour les questions, de Morgane et de Raccoon pour la traduction.

NULLE PART SUR LA TERRE de Michael Farris Smith / Sonatine.

Promis je ne parlerai plus dorénavant des phrases prétendument écrites par de grands auteurs pour vanter un bouquin. Cette fois-ci, c’est encore gonflé. James Lee Burke aurait comparé les romans de Michael Farris Smith à McCarthy et Faulkner. La référence Faulkner, tout roman noir ricain situé en-dessous de la ligne Mason Dixon qui tient à peu près la route y a le droit et McCarthy est souvent cité si le roman est particulièrement dur. Que Burke, mon idole, parce qu’il y a tout simplement Burke et puis tous les autres, ait pu balancer de telles inepties m’inquiète au plus haut point. Soit il avance trop rapidement dans une sénilité non visible dans ses derniers romans toujours impeccables soit il picole gravement ou alors, enfin, il n’aurait jamais lu les deux auteurs qu’il a cités et là je n’y crois pas une seule seconde.

Bref, ce genre de commentaires n’apporte rien et peut, tout simplement, nuire à la réputation d’un éditeur sérieux se hasardant à de tels artifices pour vendre une œuvre qui n’a pas besoin de cela tant la qualité est là. Michael Farris Smith fait tout simplement du Michael Farris Smith, c’est tout à fait recevable, et s’il fallait le comparer à un grand auteur américain sur le fond de l’histoire ce serait évidemment à Larry Brown que Farris Smith cite d’ailleurs comme influence majeure dans l’entretien qu’il nous a accordés et que nous mettons en ligne à la suite de la chronique. Willy Vlautin et le Tom Franklin du « retour de Silas Jones » et leurs écrits emplis d’humanité et de compassion et tendresse pour les plus humbles peuvent aussi être considérés comme ses pairs les plus proches actuellement.

On avait fait la connaissance de Michael Farris Smith, il y a deux ans chez Super 8 avec un plaisant « une pluie sans fin » et on le retrouve chez Sonatine dans un roman beaucoup plus ambitieux qui en surprendra plus d’un.

Russell revient chez lui dans le Mississipi après onze de prison pour avoir tué accidentellement un homme en roulant en état d’ivresse.

L’un de ces soirs où la lumière s’attarde et repousse sans cesse la nuit et tant qu’il y a de l’essence dans les pompes des stations on se dit que ce serait trop bête de ne pas la faire flamber.Plus d’une fois par la suite il s’était dit qu’il y aurait mieux valu qu’il y ait une raison. Quelque chose qui l’aurait provoqué, poussé, énervé, bousculé, quelque chose qui aurait pu expliquer qu’il ait tant bu… Mais il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même.

Maben revient chez elle, brisée, après une dizaine d’années d’errance, et accompagnée de sa petite fille.

 Pas encore trente ans mais déjà le visage de quelqu’un qui est à terre. Le visage de quelqu’un qui s’accroche.

Russell, à la descente du car qui le ramène, est tabassé par les deux frères de la victime. Maben, lors de la nuit passée dans un motel est arrêté par un flic et violée à l’arrière de la voiture de patrouille. Un crime va les relier.

Ce genre d’histoires qui ressemblent à tant de chansons country, pas de doute, on a déjà lu… Aussi qu’est-ce qui fait que l’on va encore accrocher à un scénario si souvent utilisé ? Il y a d’abord, bien sûr l’écriture de Michael Farris Smith qui fait qu’on lit ce roman en un « one shot ». Les chapitres courts s’enchaînent merveilleusement, pas une page d’ennui, pas un chapitre végétatif, pas d’envolées lyriques inutiles et obsolètes voulant montrer qu’on a ses lettres comme dans tant de romans français médiocres, mais des descriptions que ne renierait pas Burke.

Ici, c’est le règne de l’ordinaire, du banal dans une région qui parait sinistrée avec une population résignée qui courbe l’échine devant les galères banales. Pas de flingues partout, un seul suffira, pas d’abrutis sous meth, pas besoin d’aide chimique dans la méchanceté. Des gens ordinaires qui ont fait des choix ordinaires, assumé leurs conséquences ordinaires, ont reçu une bonne dose de malheur somme toute ordinaire et vont répondre à l’adversité de multiples manières allant de la tristesse, l’accablement à la révolte, la rage, la folie, à la recherche de rédemption, à la quête d’une vie simple, ordinaire, banale e finalement rassurante

Beaucoup de belles scènes intimes poignantes, à vous briser le cœur dans « nulle part sur terre » : les retrouvailles entre Russell et son père, un père séparé de son fils et qui vient s’humilier ivre mort lors d’un match de baseball de celui-ci, la rencontre de Russell avec l’amour de sa vie qui a refait la sienne sans lui, beaucoup de silences, de non-dits pudiques, des instantanés comme marques d’amour, d’humanité dans une histoire pourtant bien sombre et qui font que ces mains tendues transcendent une atmosphère bien glauque pour envisager, qui sait, une éclaircie, une accalmie…

La fin m’a beaucoup surpris parce qu’une toute autre issue était très, très envisageable et ce choix effectué par Farris Smith montre le sérieux du travail de l’auteur et la mansuétude de l’homme.

Impeccable.

Wollanup.

PS: entretien à suivre.

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