Chroniques noires et partisanes

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CE LIEN ENTRE NOUS de David Joy / Sonatine.

The Line That Held Us

Traduction: Fabrice pointeau.

“Caroline du Nord. Darl Moody vit dans un mobile home sur l’ancienne propriété de sa famille. Un soir, alors qu’il braconne, il tue un homme par accident. Le frère du défunt, connu pour sa violence et sa cruauté, a vite fait de remonter la piste jusqu’à lui.”

Là où les lumières se perdent fut une putain de découverte en 2016, Le poids du monde en 2018 fut la confirmation de haut vol que l’on attendait et espérait et c’est sans souci mais avec une certaine frénésie qu’on pouvait attendre ce troisième roman de David Joy dont la parution initiale en avril avait été reportée pour éclairer des couleurs du Deep South la rentrée littéraire cet automne. Evidemment, ceux qui ont aimé les deux premiers n’ont pas attendu ma bafouille pour retourner dans les montagnes appalachiennes de Caroline du Nord. Ces dernières étaient déjà le théâtre des œuvres de Ron Rash et il faudra maintenant y associer et de façon certainement durable les romans de David Joy qui aborde la marginalité de ces régions perdues ricaines, certainement de façon moins bercée par la poésie que Rash mais avec une dureté, une authenticité, un réalisme qui rendent la lecture addictive dès les premiers paragraphes.

Tel un Donald Ray Pollock qui ne peut écrire que sur son coin de l’ Ohio, Joy raconte son coin paumé, maudit de Caroline du Nord. C’est forcément très américain, très roots, on retrouve tout ce qu’on aime mais aussi tous les excès de ce genre de littérature mais avec une écriture impeccable qui vous porte tout de suite. Les mobil-homes, le chômage, les magouilles dont le braconnage, des populations épuisées, des dégénérés, des picks-up rouillés mais aussi le poids de la religion et plus grave, ses déviances et puis, comme toujours chez ce peuple de cowboys, l’auto-justice avec une police dépassée ou ignorée. Et toujours dans un décor de montagnes que Joy dépeint avec talent mais sans excès verbeux.

David Joy connaît les histoires qu’il raconte, fréquente les gens dont il raconte les galères, passe sa vie dans ces montagnes et ces collines et se fout des étiquettes “rural noir”ou « Southern Gothic ». Il raconte ce qu’il connaît et une fois de plus, je me répète, il l’écrit divinement avec l’empathie et l’humanité qui lui collent à la peau et tous ceux qui ont eu la chance de le rencontrer ne me contrediront pas.

Ce troisième roman est pourtant plus ambitieux, encore plus réussi, beaucoup plus troublant que les deux précédents. Commencé comme une banale chasse à l’homme, il devient un tout autre roman à partir du deuxième tiers. Pour la première fois Joy fait ouvertement entrer Dieu, les croyances, les perversions liées à des interprétations biaisées volontairement ou pas… Sont avancées la Bible, l’histoire de Job, la loi du talion dans le cerveau d’un personnage rendu fou par la douleur de la perte de son seul bien, de sa seule raison de vivre après toute une vie de banni, d’exclu, de paria dont la stigmatisation n’était supportable qu’en compagnie de l’autre âme damnée qu’il protégeait et dont la mort va provoquer une ire “divine”.

“Ses yeux semblaient renfermer la fin du monde”.

On comprend très vite que le personnage principal est Dwayne, le frère de Sissy un pauvre petit gars, mal dans sa vie, mal dans sa peau mais seule lumière dans la vie de Dwayne. David Joy voulait créer un personnage ressemblant à Lester Ballard d’ “Un enfant de Dieu” de Cormac McCarthy et il l’a réussi certainement bien au delà de ses espérances tant la vengeance de Dwayne distille horreur mais aussi d’autres sentiments d’empathie bien plus troublants, créant un climat bien étouffant, imprévisible jusqu’à la dernière ligne. On est souvent secoué par les faits mais aussi par la réflexion que la prose de David impose. Il n’y pas de blanc et de noir, tout est gris, les victimes agissent comme des bourreaux tandis que les prédateurs font preuve d’une intelligence et d’une mansuétude inattendues. On regrettera juste la pauvreté des personnages féminins dans les romans de Joy alors qu’il sait rendre si attachants, troublants ces personnages masculins dépassés par leurs choix foireux à l’instar de grands devanciers comme Larry Brown ou Daniel Woodrell.

“Chaque choix avait des conséquences. Chaque pas qu’il avait fait au cours de sa vie avait mené à ceci. Le destin est un truc marrant, songea-t-il, le fait que les choses pouvaient sembler insignifiantes sur le moment, mais finir par être ce qui anéantirait la vie d’un homme. Il y avait tant de haine dans son coeur, tellement de dégoût, car il n’avait jamais eu les cartes pour remporter une seule main. Il y avait toujours eu deux choix: on pouvait s’allonger et encaisser, ou on pouvait attraper quiconque se trouvait à sa portée et l’étrangler afin de ne pas être le seul à souffrir. Ce choix avait toujours été facile, et sa décision ne fut pas différente à cet instant.”

Magnifique, bien joué David !

Clete.

PS: entretien avec David Joy.

DÉVORER LES TÉNÈBRES. Enquête sur la disparue de Tokyo de Richard Lloyd Parry / Sonatine

People Who Eat Darkness

Traduction : Paul Simon Bouffartigue

A côté des polars et des romans noirs, Nyctalopes réserve aussi des chroniques aux récits et enquêtes journalistiques en prise avec le monde criminel. La noirceur et l’intensité de certains n’ont rien à envier à ces larrons. C’est exactement le cas pour Dévorer les ténèbres écrit par le journaliste britannique Richard Lloyd Parry qui s’est passionné pour une sordide affaire criminelle.

Lucie Blackman est grande, blonde et sévèrement endettée. En 2000, l’été de ses vingt et un ans, cette jeune Anglaise travaille dans un bar à hôtesses de Roppongi – quartier chaud de Tokyo – lorsqu’elle disparaît sans laisser de traces. Ses parents lancent alors une vaste campagne de mobilisation pour la retrouver. Bien vite, l’enquête des autorités japonaises devient sujette à caution : veut-on vraiment savoir ce qui s’est passé ?

10 années, c’est le temps qu’il aura fallu à Richard Lloyd Parry pour suivre l’enquête, ses rebondissements et turpitudes et s’approcher au plus près des membres d’une famille anglaise ordinaire (au moins jusqu’à cette affaire) ainsi que de protagonistes divers de la police, de la justice, des médias et des sciences sociales du Japon. 10 années également pour accumuler le matériau de son livre et le publier.

En restant factuel et fouillé, sans donner l’apparence de dramatiser alors qu’il nous tient en haleine, Richard lloyd Paris réussit un travail journalistique d’une envergure peu commune.  De même que Jake Adelstein nous faisait découvrir le crime organisé avec Tokyo Vice, Parris nous fait passer derrière les façades en apparence mornes du quartier rouge tokyoïte. Et c’est passionnant. 

Le décalage, voire le gouffre, entre un être tel qu’il est perçu par ses proches ou le public et son intimité véritable, entre deux pratiques de la police et de la justice, entre deux cultures constitue le cœur de ce drame. C’est d’ailleurs la ténacité seule de la famille qui a, au début, permis de secouer l’inertie de la police japonaise face au sort d’une simple « entraîneuse ». Richard Lloyd Parry se penche sur l’affaire qu’il ne lâchera plus quand il découvre la personnalité de son père sur les écrans. Qui est cet homme dont le comportement ne reproduit en rien les attitudes d’un père éploré ? Qui est sa fille ?

Lucie Blackman est une jeune femme britannique non dénuée de complexité. Séduisante et peu sûre d’elle. Travailleuse et dépensière. La tête sur les épaules dans son pays et pleine d’illusions sur son métier d’hôtesse étrangère au Japon. Pour elle, il ne s’agit nullement de prostitution (il n’y a pas rapport sexuel en jeu) : il suffit de bavarder avec des hommes japonais, de leur tenir compagnie en buvant des verres dans des clubs. Parfois, un extra est possible : un de ces hommes l’invite à déjeuner ou à dîner à l’extérieur, à ses frais et rémunérer son club « d’attache » fait partie des frais. Il y a un classement chez les filles, celles qui n’ont pas d’invitations extérieures régulières ne sont pas regardées de la même façon. Des dizaines de femmes occidentales pratiquent cette activité dans le seul quartier de Roppongi. Mais dans la société extrêmement codée du Japon, une hôtesse se place aux frontières floues du « monde de l’eau », la prostitution. Des clients tout bien élevés qu’ils soient fantasment sur l’idée de relations charnelles avec une Occidentale. Parmi ceux-là, il y a un certain Obara, un authentique pervers, violeur en série, qui depuis son plus jeune âge s’est construit un personnage d’homme d’affaires à succès,  mais d’une terrifiante solitude affective et morale. 

Soupçonné, l’homme, très intelligent, va mettre au défi une police japonaise peu rompue à élucider ce genre de crimes sexuels. La société nippone est une des plus sûres au monde. N’importe quel pays occidental explose au niveau statistique le Japon pour ce qui concerne meurtres, assassinats, viols. De plus l’institution oscille entre archaïsme et modernité. Une fois arrêté, les pratiques judiciaires locales continuent à faire naître le désarroi chez la famille et le public occidental qui suit l’affaire. Obara se fait un malin plaisir à tirer toutes les ficelles qu’il peut. Se taire ou nier, par exemple, ce qui ébranle tout un système où les aveux sont plus importants que les preuves. Ses gros moyens financiers lui permettent des manœuvres surprenantes, voire inquiétantes quand on est aussi proche de l’affaire que le journaliste. Parris ne se fait non plus que des amis en égratignant police et justice japonaises.

Le plus étonnant dans ce récit dense concerne la famille de Lucie dont l’auteur devient un proche. Les portraits de la mère, du père, (séparés et en mauvais terme), de la sœur et du frère de la jeune Britannique, tous confrontés à l’horreur, sont des approches psychologiques perforantes d’une famille complexe et déjà très mal en point. Sous nos yeux éberlués, elle va finir de se disloquer complètement avec la disparition et la mort de Lucie.

Un récit qui agrippe pour une immersion dans un Japon qui n’incite pas à la sérénité. 

Paotrsaout


L’EXPERIENCE d’ Alan Glynn / Sonatine.

Under the Night

Traduction: Fabrice Pointeau.

Alan Glynn nous gratifie avec L’EXPÉRIENCE d’une suite de son roman Champs de ténèbres (The Dark Fields) sorti en 2001 et qui a été adapté au cinéma en 2011 par Neil Burger sous le titre LIMITLESS avec à l’affiche Bradley Cooper et Robert De Niro. 

L’EXPÉRIENCE (Under the Night ou Receptor) retrace l’incroyable vie de Ned SWEENEY dans les années 50 à New York. Il est au départ un simple employé d’une agence de publicité, en couple et père d’un petit garçon. On comprend cependant très vite que quelque chose va bouleverser le cours de sa vie bien rangée. C’est à la suite d’une soirée avec un collègue de travail qui se termine chez une personne que Ned voit pour la première fois, Marc SUTTON, qu’il ingurgite à son insu une drogue, le MDT 48 et qu’il devient le cobaye involontaire de la CIA. Ned quitte alors rapidement la soirée seul et divague de nuit tout en ressentant les premiers effets. Tous ses sens deviennent exacerbés et sa perception élargie. Ned SWEENEY devient extralucide et son intelligence est littéralement démultipliée, lui permettant de sortir de sa réserve et d’aborder tous types de personnages dont des célébrités ou des personnalités du grand monde et d’aborder des discussions sur des sujets qui lui étaient totalement inconnus ou inaccessibles en terme de connaissances ou de compréhension.Il se retrouve alors dans des situations totalement délirantes notamment lorsqu’il se retrouve en tête à tête avec Marylin MONROE. L’effet se dissipe au petit matin et Ned n’a plus qu’une obsession, retourner chez SUTTON et remettre la main sur cette fameuse fiole de MDT 48.Ce qu’il fera et changera le cours de sa vie au détriment de sa vie de famille et de sa santé jusqu’à son présumé suicide.

Parallèlement à Ned, nous faisons la connaissance de Ray SWEENEY, petit-fils de Ned qui vit de nos jours à NEW YORK, et qui ne connaît rien de son grand-père sauf qu’il s’est suicidé, enfin c’est ce qu’il a toujours entendu dire.Une rencontre avec un certain Clay PROCTOR, ancien homme politique au passé trouble va venir changer la donne. En effet celui-ci lui a connu son grand-père et lui confie que la vraie version serait tout autre et Ray se lance en quête de vérité.

On découvre via son regard l’envers du décor de la vie trépidante de Ray SWEENEY et de sa chute et les enjeux cachés du gouvernement, des laboratoires et de leurs expériences.Le MDT 48 revient bien entendu sur la table avec ses effets exceptionnels tant que dévastateurs et l’on s’interroge soi-même sur le choix que l’on ferait. Tester ou pas !

L’EXPÉRIENCE est addictive comme le MDT 48, l’écriture est dynamique, facile, rythmée, alternant habilement les histoires des 2 protagonistes.

Au fil des pages, une seule crainte se fait sentir, finir le roman et se retrouver en état de manque, c’est ça l’EXPÉRIENCE, un bon SHOOT qui fait du bien

Nikoma

L’ACCIDENT DE L’A35 de Graeme Macrae Burnet / Sonatine

The accident on the A35

Traduction: Julie Sabony.

“Avocat respectable dans une petite ville alsacienne, Bertrand Barthelme, trouve la mort une nuit dans un accident de voiture. Lorsque l’inspecteur Georges Gorski vient annoncer la triste nouvelle à sa femme, celle-ci lui apparaît peu affectée. Une seule question semble l’intriguer : que faisait son mari sur cette route au milieu de la nuit ?”

“L’accident de l’A35” est le troisième roman de l’ Ecossais Graeme Macrae Burnet et la deuxième enquête de Georges Gorski, flic alsacien, après “La disparition d’ Adèle Bedeau”. Sonatine avait choisi d’introduire l’auteur en France en 2017 avec le polar historique de très haute tenue “L’accusé du Ross-shire” mais cette série avec Gorski est très recommandable et provoque bien une attente de suite.

Dans l’avant-propos de ces histoires, l’auteur invente une histoire pour donner une authenticité à ce qui n’est que pure fiction. L’avant-propos parle du témoignage d’un Brunet, créé par Burnet, tout simplement! Chabrol est ainsi cité comme adaptateur à l’écran des écrits et nul doute que le grand cinéaste du Noir aurait apprécié à sa juste valeur ce roman, aurait su l’adapter très justement.

Ah, évidemment, on est loin de la folie meurtrière, de l’étalage mercantile, la tentative de séduction, très loin même si on considère le titre et la couverture très peu engageants, vierges de toute tentation. L’intrigue n’est pas extraordinaire et pourtant le suspense est constant, mesuré avec talent par l’auteur. Polar psychologique par essence, le roman raconte l’investigation de Gorski et celle de Raymond, le fils ado du défunt. Les portraits sont tracés au cordeau et c’est de leurs failles, de leurs parcours malheureux que vient cette incertitude, cette inquiétude constante nimbée dans un voile blafard d’ennui, de tristesse dans le décor mélancolique d’une petite ville endormie.

Envoutant.

Wollanup.


BÊTE NOIRE d ‘Anthony Neil Smith / Sonatine.

Hogdoggin’

Traduction: Fabrice Pointeau.

“L’agent du FBI Franklin Rome a juré la perte de Billy Lafitte, ex-shérif adjoint dans le Minnesota. À n’importe quel prix. Il est vrai que, pour un homme de loi, l’existence de Billy ressemble à une insulte perpétuelle. Celui-ci a en effet à peu près tous les vices imaginables. Aussi, après quelques tracas avec sa hiérarchie, Billy a-t-il quitté les forces de l’ordre pour entrer dans un groupe de bikers, comme on entre en religion. Là, sous les ordres de l’impitoyable Steel God, il peut enfin mener une existence à peu près tranquille. Mais s’il pense avoir tiré un trait sur son passé, celui-ci le rattrape lorsque l’agent Rome décide de s’en prendre à son ex-femme et à ses enfants.”

Billy Laffite est de retour. On l’avait quitté mal en point à la fin de “Lune noire”, on le retrouve seize mois plus tard au sein d’une bande de bikers avec vingt kilos de plus gagnés grâce à un régime imposé de stéroïdes. Evidemment, il est mieux d’avoir lu le premier volume de la tétralogie mettant en scène cet antihéros du sud bien empêtré dans le Minnesota mais on peut très bien aussi attaquer par celui-ci, loupant quand même quelques scènes bien barjes avec, entre autres, des terroristes un peu “autres”.

Comme dans “Lune noire”, Anthony Neil Smith prend le parti de nous livrer une histoire balançant entre hyper violence, grave bêtise et humour décapant. Par certains aspects, le roman se rapproche de « Mort et vie de Bobby Z de Don Winslow. « Bête noire » est la suite logique du premier mais va plus loin dans l’horreur, dans l’erreur et dans les bouffonneries sans néanmoins se viander dans le grand guignol. Il est certain que si vous n’avez pas goûté le premier, celui-ci n’emportera pas davantage vos suffrages, loin de là. Dans le cas contraire, malgré une fin franchement abrupte, vous devriez aimer cette seconde aventure et cette meute très diversifiée aux trousses d’un Billy plein de bonnes intentions mais se plantant aussi souvent qu’il morfle. Mais il s’en fout de morfler, on s’en prend à sa femme et ses enfants et vraiment il n’aurait pas fallu.

Doué d’une grande aisance à créer des barjes à l’ouest de l’ouest et animés d’une haine particulièrement tenace et féroce, Smith nous gratifie aussi de personnages féminins hauts en couleur ne laissant pas leur part à leurs homologues masculins en matière de comportement irrationnels, stupéfiants et déviants. Du cul à la sauce Smith bien sûr! Même si “parfois”, entre les lignes, on sent, on perçoit un soupçon de tendresse bien planqué, une certaine empathie pour les paumés. Bon, pas dans l’extrait ci-dessous évidemment.

“L’été dans la région trompait tout le monde comme une fille laide bien maquillée. Une fois son visage mis à nu, vous pouviez voir avec quoi vous aviez couché, ce à quoi vous aviez fait des promesses, dans quoi vous aviez planté votre graine, et alors vous étiez coincé.”

Il y a le feu dans le Dakota!

“God damn you, Billy Lafitte”.

Wollanup.


MON TERRITOIRE de Tess Sharpe / Sonatine.

Barbed Wire Heart

Traduction: Héloïse Esquié.

“À 8 ans, Harley McKenna a assisté à la mort violente de sa mère. Au même âge, elle a vu son père, Duke, tuer un homme. Rien de très étonnant de la part de ce baron de la drogue, connu dans tout le nord de la Californie pour sa brutalité, qui élève sa fille pour qu’elle lui succède. Adolescente, Harley s’occupe du Ruby, un foyer pour femmes en détresse installé dans un motel, fondé des années plus tôt par sa mère. Victimes de violence conjugale, d’addictions diverses, filles-mères, toutes s’y sentent en sécurité, protégées par le nom et la réputation des McKenna.

Mais le jour où une des pensionnaires du Ruby disparaît, Harley, en passe de reprendre les rênes de l’empire familial, décide de faire les choses à sa manière, même si elle doit, pour cela, quitter le chemin qu’on a tracé pour elle.”

“J’ai huit ans la première fois que je vois papa tuer un homme”. La première phrase du roman annonce la couleur en dévoilant la narratrice Harley dont l’histoire de son apprentissage de la violence et de la délinquance dans l’empire de la came de son père sera l’objet d’un chapitre sur deux. 

“J’ai douze ans le jour où je pointe un révolver sur quelqu’un pour la première fois”.

“Quand j’ai quatorze ans, Bennett Springfield me casse le nez”.

“J’ai presque onze ans lorsque je me réveille dans le coffre d’une voiture”

etc

Tous ces retours dans le passé, un chapitre sur deux, étaient-ils tous forcément utiles? On peut en douter car certains cassent vraiment le rythme d’une intrigue qui se déroule quand Harvey, âgée maintenant de 23 ans, va prendre en main l’héritage paternel, un empire de la meth créé à coups de barres de fer, de tournevis, de flingues, de nez explosés, de tailladages de tronches, de meurtres, de disparitions. Mais à sa manière. Elle a un plan et veut en terminer avec une guerre entre son clan McKenna et la famille Springfield, autre bande de malades basée sur l’autre rive de la rivière. On se demande d’ailleurs comment Carl Springfield, responsable de la mort de la mère de Harvey quinze ans plus tôt peut encore être en vie sachant que la famille de Harvey a le soutien d’une bande de Hell’s angels locaux, UPS de service de la came, en plus de la horde de tarés qui bosse avec Duke. 

Ce n’est pas un mauvais roman, il a des atouts certains en donnant un rôle fort à une jeune femme, en offrant deux rebondissements percutants mais il a aussi des faiblesses, des dialogues aussi inutiles que plan plan, une fin hum! Dans cette histoire, tout est beaucoup trop centré sur Harvey, les autres personnages se fondent, se perdent dans un décor californien, très peu de consistance pour les comparses de la Jeanne d’Arc locale. La région est si peu évoquée qu’on pourrait aisément déplacer l’intrigue en Alaska ou au Pérou. Du coup, le choix du titre français “mon territoire” semble un poil déplacé.

David Joy, l’auteur de “ Là où les lumières se perdent” a aimé et c’est vrai que les deux intrigues, au départ, offrent  beaucoup de similitudes mais les deux histoires n’ont pas tout à fait la même puissance. Néanmoins le roman se lit bien malgré l’impossibilité toute personnelle et subjective d’avoir une quelconque empathie pour une jeune femme qui gagne sa vie en vendant de la mort. 

Sonatine nous a souvent habitués à beaucoup mieux et je ne peux cacher ma grande déception et puis bon, faut quand même le dire, ceux qui s’aventureront dans le roman à cause de la comparaison avec “Winter’s Bone” de Woodrell présente en quatrième de couverture s’exposeront à une très cruelle désillusion.

Wollanup.


L’EMPREINTE d’Alexandria MARZANO-LESNEVICH / Sonatine.

Traduction : Héloïse Esquié

Aux origines de ce livre, il y a un crime pédophile, celui commis par Ricky Langley en 1992 en Louisiane. Un jour de février, sous le coup d’une des pulsions qui l’ont précédemment amené à des actes très graves, il va plus loin encore et tue un petit voisin, Jeremy Guillory. Arrêté, jugé, un premier procès le condamne à mort. Aux origines de ce livre, il y a aussi l’histoire personnelle de l’auteur, lourde de secrets et de blessures, et qui, jeune adulte, décide de suivre les pas de ses parents dans la carrière d’avocat. En 2003, Alexandria Marzano-Lesnevich commence un stage dans un cabinet d’avocats en Louisiane dans le but de défendre des hommes accusés de meurtre. Elle est fermement, croit-elle, opposée à la peine de mort. C’est là que les hasards terribles de la vie font se croiser Ricky Langley et Alexandria Marzano-Lesnevich. La confession de Ricky, enregistrée, documentée, épouvante la jeune femme et ébranle toutes ses convictions. Elle est submergée par le sentiment de vouloir le punir, de le voir mourir. Choquée par sa propre réaction, elle creuse et va peu à peu comprendre le lien inattendu entre son propre passé et cette sordide affaire. Pendant 10 ans, elle n’aura de cesse d’enquêter inlassablement sur les raisons profondes qui ont conduit Langley à commettre un crime épouvantable.

Pour ceux qui s’intéressent aux littératures du crime (il pourrait y en avoir un certain nombre parmi les visiteurs du blog Nyctalopes), « affronter » le récit d’affaires bien réelles peut constituer une expérience des plus éprouvantes car débarrassée du filtre de la fiction. Il faut se faire à l’idée que cela s’est réellement passé ou qu’une affaire comme Langley/Guillory est, hélas, aussi ignoble soit-elle, une tragédie parmi d’autres. Autour des déroulés judiciaires, Alexandra Marazano-Lesnevich exhume l’histoire de la famille Langley, de Ricky et ses parents. Telle qu’elle est présentée, elle serre le cœur tant le drame, la souffrance, le traumatisme l’imprègnent. La personnalité et la psychologie de Ricky, un nullard, dérangé finalement, en seront marquées à jamais. Il y a des victimes aussi, ne les oublions pas, en particulier un petit garçon et sa mère. Une vie qui s’arrête, une autre qui continue, avec quelle épouvantable tristesse. 

L’enquête journalistique et le travail d’un auteur (forcément fait de spéculations et projections, ce que certains lui ont reproché) qui cherche à explorer parts d’ombre et zones de flou par l’imagination auraient pu suffire. Comme nous l’avons dit plus haut, ce dont nous parle aussi le texte d’Alexandra Marzano-Lesnevich ce sont les échos avec une expérience personnelle de violence sexuelle sur enfants. L’histoire familiale et le parcours de l’auteur sont ainsi racontés avec un luxe de détails intimes. Et il y a du moche. L’empreinte, parfois abruptement, se fait autobiographie, témoignage, interrogation sur la vérité et la justice. Le texte, qui s’est vu récompensé de nombreuses fois, est donc un objet littéraire très particulier, atypique dans le genre des littératures du crime.

C’est peut-être là où le bât blesse, à mon sens. Il n’y a pas de doute : le sujet de la pédophilie et des crimes pédophiles est très chargé et il faut reconnaître l’intensité de la démarche cathartique d’Alexandra Marzano-Lesnevich, la nécessité et le courage de celle-là. Mais ses efforts semblent parfois être ce qu’ils sont, des efforts pour mettre en relation deux histoires qui n’ont peut-être pas grand-chose en commun, même si elles s’intersectent.

Paotrsaout


LE KARATÉ EST UN ETAT D’ESPRIT de Harry Crews / Sonatine.

Traduction: Patrick Raynal.

Les éditions Sonatine poursuivent le travail d’édition d’inédits d’Harry Crews, disparu en 2012. Après Nu dans le jardin d’Eden (2013) et Les portes de l’enfer (2015), ils publient cette année Le karaté est un état d’esprit, quatrième roman du natif de Géorgie datant de 1971. Harry Crews a déjà beaucoup donné au roman noir et ses meilleurs titres n’ont pas été auparavant ignorés par les traducteurs et éditeurs. Même s’il est probable que les inconditionnels de Crews apprécieront plus que d’autres le karaté ultraviolent à la mode floridienne, il est bon d’entendre Harry nous parler encore du pays, à savoir un versant sombre de l’Amérique où les gueules cassées de la vie pataugent, gueules cassées pour lesquelles l’auteur n’a jamais démenti une tendresse couturée de cicatrices et déformée par des fractures mal réduites.

Après avoir vagabondé à travers les États-Unis, John Kaimon arrive en Floride, où il fait la connaissance d’une petite communauté de karatékas fanatiques. Ceux-ci exercent leur art dans la piscine vide du motel désaffecté où ils ont élu résidence. Plus qu’un simple art martial, c’est un véritable culte auquel s’adonne cette tribu, dont chaque membre a renoncé à sa vie passée ainsi qu’à toute possession matérielle. Seule compte pour eux la pureté de l’esprit. Si Kaimon y trouve d’abord une philosophie de vie satisfaisante, son attirance pour Gaye, une magnifique karateka, va bientôt l’entraîner dans de sulfureuses aventures. Car si l’esprit se doit d’être fort, la chair est parfois bien faible…

La formule du chef Harry est des plus habituelles. Prenez des éléments d’humanité tordue comme un drop-out désabusé, une karateka reine de beauté et létale, un nain gourou, un maître de dojo et des disciples qui veulent oublier leur faillite personnelle antérieure en devenant des philosophes de la violence ciblée (apparemment la rédemption passe par l’éclatement des phalanges sur une planche de bois d’exercice… ), des queers lubriques et, bien entendu, une tapée d’idiots américains moyens en mode badauds. Plongez tout ça dans un fond de piscine désaffectée, déversez une douche solaire impitoyable et badigeonnez de stupre, de violence et de crème solaire cacao. Vous obtiendrez cette comédie grotesque, critique d’un esprit communautaire ou de culte sixties, et bien entendu loufoque, laquelle, toutefois, n’est pas à ranger parmi les préparations les plus inoubliables de l’auteur.

Il vous sera pardonné de ne pas pratiquer le Karaté. Mais dire que c’est un Crews raté, ce serait vous exposer à un mawashi-geri (ou coup de pied circulaire) qu’il vous faudrait accueillir avec tendresse bien entendu. Car Harry Crews aussi est un état d’esprit.

   « L’homme qui avait frappé Lazarus était soûl. Il croyait que Lazarus était le type qui avait pincé le cul de sa femme quelques minutes plus tôt.

« Ça, c’est pour avoir pincé le cul de ma femme », dit-il en titubant sur place et en louchant sur Lazarus.

   Lazarus s’était vautré sur le pare-chocs de la Dodge et dans les bras de John Kaimon. Il reprit ses esprits et se figea, les mains sur la bouche. Du sang coulait entre ses doigts. L’ivrogne était un énorme type poilu vêtu d’un maillot de bain qui faisait des poches aux fesses, et rien d’autre excepté des Crocs. Sa femme, une naine blonde dotée d’un front de crétine, se tenait juste derrière lui et mangeait une pomme d’amour. Elle portait un maillot une pièce dont les bretelles défaites pendaient le long de son corps sans forme. Apparemment seul l’espoir faisait tenir ce maillot. John Kaimon craignait que Lazarus ne tuât l’homme et se tenait prêt à le retenir, quand Lazarus sauta au-dessus du pare-chocs en direction de la petite blonde qui n’avait pas levé la tête de sa pomme d’amour. Mais Lazarus voulait juste lui parler.« Madame », dit-il doucement

   Elle leva le visage de sa pomme. Elle avait du sucre rouge sur la lèvre supérieure et sur le menton. Elle était soûle elle aussi. Lazarus allait lui parler quand une explosion secoua le cielet fit trembler la terre. Ils s’arrêtèrent tous pour contempler les lumières multicolores et le fumée dérivant au-dessus de l’eau quand la bombe avait explosé.

   L’obscurité finit par retomber. « Madame », répéta Lazarus. Il approcha son visage tout près du sien. « Est-ce que je vous ai pincé le cul ? »

   Elle soupira, et l’on aurait dit qu’elle allait pleurer. « Personne ne m’a pincé le cul. Je le lui ai dit. Personne ne m’a pincé le cul. Il le sait. Mais il continue à espérer et à cogner les gens. »

La porte arrière du combi Volkswagen s’ouvrit brusquement, le grand et beau jeune homme aux cheveux longs et aux yeux morts sortit, s’étira, ouvrit largement les bras, se cambra et émit un grognement satisfait. L’ivrogne poussa Lazarus, frappa le gars et l’envoya dans le combi. Les mains posées sur les hanches, il lui dit :

« ça, c’est pour avoir pincé le cul de ma femme. » »

Paotrsaout

LUNE NOIRE d’ Anthony Neil Smith / Sonatine.

Traduction: Fabrice Pointeau

“ Une vision toute particulière de la justice et de la morale a valu à Billy Lafitte d’être viré de la police du Mississippi. Il végète aujourd’hui comme shérif adjoint dans les plaines sibériennes du Minnesota, avec l’alcool et les filles du coin pour lui tenir compagnie, les laboratoires clandestins de meth pour occuper ses journées. Si Billy franchit toutes les lignes, on peut néanmoins lui reconnaître une chose : il a un grand cœur. Ainsi, lorsqu’une amie lui demande de tirer d’affaire son fiancé, impliqué dans une sale affaire de drogue, c’est bien volontiers qu’il accepte.”

Mais déjà, nous allons trop vite car quand le roman débute, Billy Laffite est interrogé par la Sécurité Intérieure des USA afin d’expliquer les multiples et très variés morts violentes, explosions, incendies, disparitions et autres cataclysmes qui ont jalonné son parcours d’officier de police des trois dernières semaines et dont tous les indices tendent à prouver qu’il en est le seul et unique responsable. De fait, tous ceux qui pourraient l’innocenter ont été flingués, pour les plus chanceux… Billy Lafitte est un pourri mais ce n’est pas un salaud et en voulant aider des gens qu’il aime, il s’est foutu dans une merde effroyable. En fait, chacune de ses initiatives, a contribué à accroître son triste et lamentable bilan des trois semaines passées vers lesquelles nous convie très rapidement Anthony Neil Smith avec un ton parfait pour ce genre de polars de grands fêlés. De Charybde en Scylla, version Minnesota.

On pourrait penser que “Lune noire” (aucun clin d’oeil au roman de Steinbeck) est un énième roman sur la guerre de gangs autour de la meth mais que nenni et Billy le regrette lui même d’ailleurs. L’intrigue est très originale et l’ennemi est pour le moins inédit, très inédit, autrement plus dangereux et déterminé que les laborantins dézingués du bulbe du coin de Yellow Medicine où Lafitte fait sa loi en temps ordinaire. En fait, sans qu’il le sache ou le devine assez tôt, pas mal de monde se fout de la tronche de Billy, l’envoyant à la guerre seul. Mais la rage l’habite et Billy est un chien qui ne lâche rien et qui ne cogite pas vraiment plus qu’un canidé non plus, il faut bien le concéder aussi.

Raconté par la voix de Billy, l’histoire est très speedée, ne laissant pas de temps pour souffler mais dévoilant néanmoins une certaine humanité le rendant finalement… sympathique malgré le machisme, la filouterie, le désespoir, la haine, la rage et on en passe et on en oublie. Dans “Lune noire”, écrit à la fin des années 2000, on voit que le trauma du 11 septembre n’est toujours pas guéri. Se foutant bien de la bienveillance et du discours policé, Anthony Neil Smith, à plusieurs reprises, ne mâche pas ses mots et nul doute que son roman ne peut que déplaire à certaines hordes de barbus adorateurs de Dieu.

“Lune noire”, tout sauf une série B, est le premier volet d’une série et en septembre lui succèdera “Bête noire” annoncé encore plus barje par l’éditeur. Maison spécialisée dans le thriller, Sonatine nous a dégoté un auteur superbement déjanté sans verser dans le grand guignol et un anti-héros impeccable.

100% “Psycho-Billy”.

Wollanup.

LE PAYS DES OUBLIÉS de Michael Farris Smith / Sonatine.

Traduction: Fabrice Pointeau.

Jack Boucher est un oublié. Il a été abandonné, élevé par une mère adoptive à qui il doit tout, Maryann. Elle rêvait pour lui d’un avenir meilleur dans ce delta du Mississipi, mais il a découvert très jeune l’univers des combats clandestins. L’adrénaline, les frissons qu’il ressentait en participant et en gagnant ces combats l’ont enchaîné à cette vie. Mais à force de recevoir des coups, en vieillissant, il devient un combattant de seconde main. Il n’est plus capable de se faire respecter dans une cage de combat. Il souffre atrocement de maux de tête, et le seul remède qui lui permette de tenir est l’alcool associé à des pilules magiques.

En sombrant peu à peu, il s’endette et auprès de la pire personne qui soit : Big Momma Sweet, matrone qui tient d’une main de fer les jeux clandestins sur le territoire. Et elle ne compte pas lâcher facilement sa proie. Il risque de tout perdre : sa vie, la maison que lui a laissée Maryann. Il tente le tout pour le tout et mise ses derniers jetons dans un casino, et remporte de quoi retrouver un peu d’espoir. Mais rien n’est jamais simple et facile dans la vie de jack, et il perd l’argent qui pourrait le sauver des griffes de Big Momma Sweet.

S’en suit une descente encore plus rapide au milieu des exclus. Son destin croise Annette, jeune et jolie jeune femme qui vit de la beauté de son corps entièrement tatoué, comme danseuse et comme attraction dans une fête foraine. C’est ce personnage qui symbolise toute l’espérance que l’on peut ressentir malgré le désespoir présent autour de Jack.

Il s’agit bien d’un périple au Pays des oubliés. Jack est un personnage désespéré, hanté par son passé, qui se sent coupable de ne pas avoir su avoir la vie qu’espérait pour lui Maryann. La violence est omniprésente, on voyage dans les bas fonds de cette région du Mississipi, au milieu des exclus, où les gens tentent de survivre, bien loin du rêve américain. Le roman est sombre, plein de détresse, mais on a foi en Jack et Annette et on espère pour chacun d’eux un avenir possible.

Michael Farris Smith (entretien Nyctalopes) arrive admirablement bien à nous dépeindre la vie de ce « pauvre type », les souffrances, la violence, l’abandon dont chaque personnage a une trace. Il sait toutefois instiller une part d’espoir afin que toute cette souffrance soit plus acceptable. Un grand moment.

Marie-Laure.


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