Chroniques noires et partisanes

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ENTRETIEN EXPRESS avec Jacques Moulins pour « Le réveil de la bête » / Série Noire.

Après avoir lu et chroniqué « Le réveil de la bête » qui m’a vraiment emballé, j’ai eu le privilège de m’entretenir avec l’auteur Jacques MOULINS. Le contact s’est fait en toute simplicité par téléphone, questions-réponses en direct, spontanéité et bon moment en prime.

Parlez-moi de vous :

Je suis journaliste…pour le reste je suis discret et tiens à le rester. 

Ok, très bien et l’écriture, pourquoi, depuis quand ?

C’est une réelle passion, j’écris depuis l’âge de 13 ans, j’ai commencé par des poèmes.

Puis j’ai pensé à écrire un roman historique mais cela me laissait moins de place à l’imaginaire et à la fiction. Je me suis donc tourné vers le roman policier.

Pourquoi ce thème ?

Je m’appuie sur une réalité d’Europol en rajoutant une part de fiction, ainsi que les relations entre ses fonctionnaires et les responsables politiques. J’ai voulu traiter ce sujet car il est d’actualité, relater la relation France-Allemagne, les difficultés de l’Europe en terme de politique et la montée de l’extrême droite… C’est une forme d’avertissement !

Le roman est très précis, très documenté, comment avez-vous procédé ?

Je me suis inspiré de l’actualité, de mon imaginaire, de rencontres et de mon parcours personnel mais une chose est sûre, je ne connais aucun Milosz ! (rires…)

Comment avez-vous écrit et construit votre roman ?

Je l’ai écrit sur plusieurs mois à la main contrairement à ce que je fais en tant que journaliste ou je rédige mes articles sur ordinateur, je tiens à faire un vrai distingo entre les 2. Je l’ai construit en pensant déjà à la suite, tout est déjà en place.

Super nouvelle, il y a donc une suite ! Peut-on en parler sans spoiler quoi que ce soit ?

Bien sûr, vous l’avez-vous-même souligné dans votre chronique, il y aura une suite, le 2ème est déjà bien avancé, on y retrouvera un certain nombre de personnages marquants avec bien entendu des évolutions et un autre contexte.

Et bien j’ai hâte ! Quel est votre état d’esprit à la sortie de votre premier roman, quels sont les retours ?

Pour le moment c’est positif, j’attends encore d’autres retours par GALLIMARD. Le contexte est un peu particulier en raison du COVID, beaucoup d’évènements sont annulés et je reste dans l’attente.

Par curiosité, avez-lu ma chronique sur le site Nyctalopes ?

Bien entendu, j’avais déjà entendu parler du site et vous avez été les premiers à me chroniquer, j’en suis ravi, merci.

Merci à vous, merci pour cet échange et j’espère vous lire très prochainement.

Nikoma

Entretien téléphonique réalisé vendredi 25 septembre.

LE REVEIL DE LA BETE de Jacques Moulins/ Série Noire

C’est un premier roman ? Eh bien, chapeau bas M. Jacques Moulins. Je n’ai malheureusement rien trouvé sur le net pour vous présenter l’auteur et ne connaît donc rien de son univers mais il fait une entrée et/ou une rentrée fracassante.

Pour ce qui est du roman, on suit une enquête palpitante à dimension européenne. Tout débute par le meurtre de Maryam Binébine, une jeune femme retrouvée égorgée dans son appartement parisien. Il s’avère qu’elle avait infiltré via le net un groupe d’ultra nationalistes des pays de l’Est très actif et dangereux. Son activité l’avait conduite à devenir une informatrice de la section antiterroriste d’Europol. Deniz Salvère, en contact avec elle, à la direction du service, se saisit de l’enquête. On découvre alors le fonctionnement plutôt méconnu d’Europol, des enjeux politiques et de l’essor de l’extrême droite en Europe. L’enquête nous fait voyager en passant des Pays-Bas à la France, la Slovaquie ou encore en Allemagne et démontre la fragilité des relations entre l’Europe de l’Ouest et celle de l’Est.

Au fil de l’histoire, on fait la connaissance de beaucoup de personnages, avec chacun leur personnalité et leur histoire et l’auteur réussit avec talent à les rendre marquants. Milosz en fait partie, lui le jeune homme dont la vie cassée et violente l’a poussé à rencontrer Pet, Mattheus, Bor, Gert…sa nouvelle famille. Il bosse pour cette bande d’ultra en devenant naïvement un brillant pirate informatique. Il réussit même avec Lencka, sa petite amie à rêver d’un avenir meilleur et partir loin de cette vie de merde. La violence et l’alcool pour lui, les coups et les viols pour elle.

La cybercriminalité est au cœur du roman et fait froid dans le dos. Elle n’est pas palpable et pourtant, elle permet de se ramifier partout, dans tous les domaines, de propager des idées, de faire gagner des élections et de tuer quand c’est nécessaire. Deniz Salvère et son équipe luttent sur le net comme sur le terrain, cherchant les liens entre les deux, c’est ce qui donne à l’enquête toute sa complexité et sa densité. L’histoire nous plonge dans l’action sans jamais faire de pause, c’est précis, documenté et du coup ça devient flippant de réalisme. Les chapitres sont courts, fixés sur un personnage en général et à chaque chapitre un point de vue, le tout parfaitement lié.

Et cette fin qui nous achève, heureuse pour certains, douloureuse pour d’autres.

On peut rêver à une suite avec les mêmes personnages, ou tout simplement à un deuxième roman rapidement, ce qui est sûr, c’est que c’est excellent du début à la fin.

Nikoma.

LA PROIE de Deon Meyer / Série Noire/ Gallimard.

PROOI

Traduction: Georges Lory.

Sixième opus de la Série Benny Griessel, “La proie” signe aussi l’arrivée de Deon Meyer à la Série Noire. La collection qui édite déjà Jo Nesbo s’enrichit donc d’une nouvelle locomotive dont les ventes permettront certainement à l’éditeur de parier sur de jeunes auteurs.

“Au Cap, Benny Griessel et Vaughn Cupido, de la brigade des Hawks, sont confrontés à un crime déconcertant : le corps d’un ancien membre de leurs services, devenu consultant en protection personnelle, a été balancé par une fenêtre du Rovos, le train le plus luxueux du monde. Le dossier est pourri, rien ne colle et pourtant, en haut lieu, on fait pression sur eux pour qu’ils lâchent l’enquête.

À Bordeaux, Daniel Darret, ancien combattant de la branche militaire de l’ANC, mène une vie modeste et clandestine, hanté par la crainte que son passé ne le rattrape. Vœu pieux : par une belle journée d’août, un ancien camarade vient lui demander de reprendre du service. La situation déplorable du pays justifie un attentat. Darret, qui cède à contre cœur, est aussitôt embarqué, via Paris et Amsterdam, dans la mission la plus dangereuse qu’on lui ait jamais confiée. Traqué par les Russes comme par les services secrets sud-africains, il ne lâchera pas sa proie

pour autant…”

Bon alors Deon Meyer n’est plus à présenter, connu et apprécié mondialement, l’homme conte depuis de nombreuses années l’Afrique du Sud au sein de polars très bien troussés et si vous ne connaissez pas le duo Griessel Cupido, pas d’inquiétude, on suit facilement… Parce que Meyer, c’est un pro, il se renouvelle à chaque nouvelle histoire tout en restant quand même très proche de son grand thème du chaos de la société sud-africaine gangrenée par des maux non éteints, une corruption généralisée, un racisme prégnant, une violence de tous les instants, une classe politique rapace. 

L’auteur connaît tous les petits trucs pour faire monter la sauce, pour rendre urgentes des histoires. Il n’y a peut-être que les moments de calme avant la tempête, les moments de pause qu’il ne maîtrise pas du tout. Il y a ici, à chaque accalmie, les atermoiements du héros qui ne sait pas comment annoncer sa flamme à son aimée et franchement, c’est d’un niais…Mais ce n’est qu’un détail par rapport aux deux belles intrigues offertes dont une se déroule à Bordeaux… On visite la ville, Meyer citant même une célèbre librairie bordelaise, belle pub!

Lors des dernières pages, les deux intrigues se rejoignent pour foncer vers un final thriller explosif et Deon Meyer fait ça très bien. On passe un bon moment même si le retour aux armes d’un soldat de l’ombre, le sacrifice pour la cause, pour les générations à venir, blablabla, scénario usé, c’est peut-être très romantique mais je ne marche plus. 

Carré!

Clete.

L’AFFAIRE N’GUSTRO de Jean-Patrick Manchette / Série Noire.

Jean-Patrick Manchette est mort il y a vingt-cinq ans le 3 juin et la Série Noire célèbre sa mémoire cette année en ressortant son premier roman édité dans la collection “L’affaire n’Gustro”. L’auteur a été, dans les années 70 et 80, le symbole d’un mouvement néo polar en France animé d’une forte coloration politique rouge.

Issu des mouvements d’extrême gauche, Manchette a beaucoup écrit sur la politique, sur ses remous, sur les zones d’ombre de la cinquième république dans des polars bien troussés, violents et assez minimalistes comme motivés par une certaine urgence.

Dans un petit texte en début du roman Nicolas le Flahec explique sa fascination pour ce roman, son périple pour arriver dans la collection de Marcel Duhamel. C’est un épisode de l’histoire post coloniale qui a inspiré Manchette, l’enlèvement et l’assassinat de Ben Barka, un dissident marocain gênant pour le pouvoir.

« Qui est Henri Butron, petit malfrat et grand salaud, sympathisant d’extrême droite par défaut, en mal d’argent et de gloire? Comment cet homme, aujourd’hui traîné dans la boue et conspué par ceux qui ont eu le malheur de croiser sa route, s’est retrouvé en affaire avec le dissident N’Gustro, leader tiers-mondiste enlevé puis exécuté à Paris? À se frotter de trop près aux complots des autres, on se met en danger. Butron l’aura payé de sa vie. Il a cependant le bon goût de laisser derrière lui un enregistrement racontant son parcours, ses méfaits et de quelle manière il se retrouva lié à «l’affaire N’Gustro». »

L’intrigue est vue dans le prisme de Henri Butron, petit branleur et grand facho à une époque où ce genre d’engeance n’avait pas vraiment pignon sur rue et lucarne à la tv. On est dans la France de De Gaulle devenu un héros récemment pour toute la classe politique française, à court d’idées. Lu, il y a de nombreuses années, “L’affaire n’Gustro” semble, à sa relecture comme une photographie d’une France si proche et finalement si éloignée. Il est certain que les lecteurs les plus jeunes n’entreront pas sans effort dans ce monde de barbouzes et de l’OAS.

Parallèlement les éditions de la Table ronde éditent “Manchette Lettres du mauvais temps, correspondance 1977-1980 regroupant les courriers adressés par Manchette à des auteurs connus et à d’autres déjà oubliés. Signalons Ellroy, Bilal, Paco Ignacio Taibo II, Robin Cook, Westlake, Ross Thomas. C’est intéressant et en même temps cela s’adresse à des spécialistes de l’auteur comme à de lecteurs chevronnés de polars déjà très datés. Ceci dit, c’est un passage obligé pour tout amateur de Manchette comme de Noir.

Enfin, signalons, toujours à La Table Ronde”, “Play it again Dupont” qui regroupe les chroniques de Manchette portant sur les jeux sortis entre 77 et 80 pour le mensuel Métal Hurlant. Là, seuls les fans absolus de l’auteur trouveront leur compte dans ce petit ouvrage sympa mais sacrément obsolète.

Dans tous les cas, lire Manchette est et restera un passage obligatoire pour qui s’intéresse au polar en général et au polar français en particulier.

Clete.

NOYADE de J.P. Smith / Série Noire / Gallimard.

THE DROWNING

Traduction: Philippe Loubat-Delranc

“Joey, 8 ans, passe l’été dans un camp de vacances au milieu des bois. Le moniteur de natation, Alex Manson, s’est juré qu’à la fin du séjour, tous les garçons sauraient nager. Or Joey a peur de l’eau. La veille du départ, Alex l’abandonne sur un radeau au milieu du lac, le mettant au défi de rentrer tout seul à la nage. On ne le retrouvera jamais…”

Allez, la Série Noire se glisse t-elle aussi dans le créneau du polar sur la disparition d’enfants?  Les dizaines de romans traitant du sujet de manière souvent uniforme, avec les mêmes clichés de forêts bouffeuses de têtes blondes et d’hommes des bois ne suffisaient donc pas ? Le créneau semble porteur si l’on voit l’application des auteurs à en remettre une couche, tout comme la belle implication des éditeurs à les éditer à la pelle…

Reconnaissons l’originalité à un JP Smith en ne traitant pas la énième disparition de mouflet sous l’angle de l’élucidation du mystère mais sous l’aspect des conséquences vingt ans plus tard. Manson a réussi sa vie, il est devenu un des grands pontes de l’immobilier à New York, il a une belle épouse avec qui il a formé une belle famille dans le pur modèle WASP avec maison dans le luxueux Westchester sur les bords de l’Hudson. Boss moderne, pote de ses collaborateurs, tout baigne jusqu’au jour où des incidents, des indices lui rappellent qu’il a commis une faute qu’il avait oubliée, dissimulée au fond de sa vie précédente de jeune branleur. Petit à petit, le danger se rapproche, on s’attaque à son intimité, à sa famille, à ses affaires et il va devoir réagir pour protéger ses intérêts, sa vie, sa survie… mais il n’est pas un criminel endurci. 

“Noyade” se situe dans un genre de chronique de la chute d’un homme mais bien sûr sans attendre les sommets du “Bûcher des vanités” de Tom Wolfe. On évolue plutôt dans l’univers de Jason Starr qui a écrit plusieurs romans avec ce genre de scénario. Le propos est enlevé, le suspens réel mais on se fout finalement complètement de ce qui va pouvoir arriver à Mason dont le châtiment serait finalement une juste malice de la vie. Alors peut-être que le salopard, malgré ses erreurs, ses choix foireux va réussir à s’en sortir mais gageons que la majorité des lecteurs engloutira le roman pour le crash désiré et attendu. Faut bien qu’il morfle quand même!

“Noyade”, un thriller qui pourrait être le compagnon idéal de votre serviette de plage, vite lu et ne nécessitant pas énormément de concentration, propice à une lecture en dilettante .

Clete.

UNE DEUX TROIS de Dror Mishani / Série noire / Gallimard.

Shalosh

Traduction: Laurence Sendrowich.

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)

“Une : Orna. Deux : Emilia. Trois : Ella. La première vit très mal son récent divorce. Elle s’apitoye sur elle-même, fréquente sans vrai désir Guil, un avocat rencontré sur un site web qui lui ment avec aplomb. Elle connaît brutalement un destin tragique. La deuxième, une réfugiée lettone, auxiliaire de vie, est une pauvre fille solitaire, paumée, mystique. Le fils de son précédent employeur – qui vient de mourir – veut l’aider à trouver du travail. Il s’appelle Guil. Ça ne se termine pas bien non plus. Apparemment, Guil sévit en toute impunité… C’est alors que survient la troisième, l’inquiétante Ella…”

Dror Mishani est un écrivain israélien de Tel Aviv où il situe ses intrigues. Auteur au Seuil de trois polars recommandables mettant en scène le flic Avraham Avraham, il débarque à la Série Noire mais sans son enquêteur fétiche pour une histoire qui devrait ravir les amateurs d’Indridason à qui il fait irrésistiblement penser.

Comme le grand maître islandais, Mishani crée des polars particulièrement réussis mettant en valeur des personnages ordinaires, communs, qui connaissent des destins tragiques que personne n’aurait pu présager. “Une deux trois” dresse le portrait de trois femmes banales qui se font abuser par un salopard bien quelconque, une sorte de dragueur des parvis d’église s’il en existe…

Et c’est à travers la description de la relation que ces femmes sans grand intérêt ont avec leur bourreau qu’avance minutieusement une intrigue qui, sans donner dans le gore ou le glam, fait la part belle à des femmes et à un homme, si ordinaires, si proches de nous qu’on pense les connaître, ou tout au moins les reconnaître. Dans le dernier tiers du roman l’étude psychologique cédera la place à une partie polar bien menée, engageant le roman vers un tempo plus proche du thriller.

Tout comme chez Indridason, rien d’explosif, pas de bastons, de flingues, juste du malheur et une empathie certaine pour ces malchanceux de la vie, les mauvais choix ou l’absence de choix… Assurément un bon moyen d’entrer dans l’univers noir de Dror Mishani.

Du bon polar.

Clete.


LA CITÉ DES CHACALS de Parker Bilal / Série noire / Gallimard

City of jackals

Traduction : Gérard de Chergé.


La cité des chacals signe le retour de Parker Bilal, pseudonyme sous lequel Jamal Majhoub, écrivain anglo-soudanais écrit ses romans policiers avec pour personnage principal, Makana, enquêteur soudanais réfugié en Egypte. Les lecteurs du blog se rappellent certainement des chroniques précédentes, Meurtres rituels à Imbaba et Les ombres du désert, qui saluaient le regard vif sur les travers de la société égyptienne du début du XXIe siècle. Là encore, La cité des chacals n’ignore pas cette approche.

Le Caire, fin d’année 2005. L’occupation d’une place de la ville par des réfugiés soudanais pour protester contre leurs conditions fait l’actualité et les conversations. Elle réveille aussi la conscience du privé soudanais Makana, exilé dans la capitale égyptienne. Alors qu’on le charge de retrouver le fils disparu d’un restaurateur local, un pêcheur ramène dans ses filets la tête coupée d’un Dinka du Soudan, si on en juge d’après ses scarifications faciales. Deux faits apparemment sans lien. Mais d’autres disparitions de jeunes Egyptiens et Soudanais s’enchaînent. L’enquête de Makana l’oriente inexorablement vers la communauté de ses compatriotes, issus d’un pays déchiré et marginalisés et exploités dans un autre qui ne veut pas les accueillir.

La véracité des portraits de Parker Bilal constitue l’un des principaux attraits de son roman. Portraits humains tout d’abord. La reconstitution est habile et très vivante, d’un peuple de flics (certains criminels), de petits commerçants et restaurateurs, de journalistes indépendants, d’étudiants, d’entrepreneurs ou de notables, de marginaux, au milieu duquel Makana doit évoluer, parfois sur le fil. Il en est (certains personnages sont ses amis) et il n’en est pas, ses origines soudanaises ne sont pas invisibles et elles ne plaisent à tout le monde. Portrait d’une ville et d’une société, surtout, épuisées par le fatalisme, les préjugés, la corruption et les magouilles, la déglingue et la pollution. Peu ou prou, ses caractéristiques affectent les habitants, les modèlent. Plus remarquables ou plus suspects sont alors ceux qui parviennent à sublimer ces tares et à se détacher dans la lumière ocre et voilée du Caire, entre brumes fluviales et combustions diverses. Le médecin légiste, le Dr Siham, pour laquelle Makana commence à éprouver un béguin, impressionne par son fort caractère et son indépendance qui recouvrent pourtant des blessures personnelles. Makana lui-même n’en est pas exempt. Des allusions aux épisodes précédents nous le font comprendre.

La cité des chacals est un polar, une enquête policière développée avec maîtrise, à défaut d’adrénaline. Les poursuites à tombeau ouvert sont de toute façon délicates dans une capitale en plein engorgement, où les technologies modernes semblent des versions exsangues de ce que nous connaissons : il est par exemple plus facile de toucher des fils dénudés que de capter le WIFI. Mais le livre est également un roman « noir », qui lui, enracine les crimes dans les circonstances sociales dans lesquelles ils sont commis. Au delà des individus criminels, l’auteur dessine le monde de souffrance, de misère, de violence et de corruption spécifique qui produit ces individus criminels, en l’occurrence deux pays voisins, l’Egypte et le Soudan, à l’histoire à la fois commune et antagoniste. Longtemps territoire soumis à l’Egypte (et au Royaume-Uni) et pour partie, dans le sud habité par des populations noires, réservoir de main d’œuvre servile, razziée par les populations arabisées et islamisées du nord, plus proches de l’Egypte. Cette histoire cruelle laisse encore des traces, à l’intérieur du Soudan, malmené pendant de nombreuses années par des guerres civiles et des mouvements de population, selon des fractures communautaires et religieuses héritées de ce passé ; dans des mentalités égyptiennes également, promptes à mépriser ceux de la haute vallée du Nil, surtout s’ils sont Noirs, non-musulmans et réfugiés sans papier. Comme ailleurs, on peut les maudire, les châtier si le besoin de boucs émissaires se fait impérieux, les exploiter aussi. La traite d’êtres humains prend alors d’autres tournures, plus contemporaines : il n’y a pas besoin que de bras mais aussi de reins ou de foies… 

Un roman qui nous emporte dans la réalité noire et authentique d’une capitale égyptienne autrement écrasée par ses représentations iconiques, des pyramides et un fleuve. On se rassure de savoir qu’ici l‘évasion n’est que littéraire.

Paotrsaout


FIN DE SIÈCLE de Sébastien Gendron / Série Noire / Gallimard.

Les requins infestent le noir et les dents de l’amer s’invitent en filigrane. Le futur est proche, la nature sournoise mute, mord, se venge… Et la science fictionne en corollaire, soulignant au passage nos questions écolos présentes. Non, ne fuyez pas, Sébastien Gendron n’est ni un moine de l’apocalypse vegan ni un donneur de leçon incapable d’en recevoir. Le garçon est plutôt coutumier de l’humour acide et du préambule qui vous tranche une carotide aussi sûrement qu’une entrecôte joliment persillée. Ici, ce sont donc des océans martyrisés par l’homme qui ont redonné vie aux effrayants mégalodons, jusqu’à leur attribuer le trône d’un monde marin désormais interdit de pêche, de croisière, de transport maritime, d’épuisette et de bigorneaux. La moindre trempette de plage vous expose aux crocs acérés de ses squales géants revenus des âges farouches comme dirait Rahan. Seule la Méditerranée, obturée par de gigantesques herses et ainsi préservée du cauchemar, demeure le pédiluve paradisiaque où barbotte tout le gotha de la planète.  

Bref, on se doute bien que les barreaux de la cage dorée ne résisteront pas longtemps aux assauts conjugués des bestioles et de l’imagination fertile de l’auteur. À partir de là, tout part à vau-l’eau (c’est le cas de le dire) pour une galerie de personnages hauts perchés mais solidement tenus en rappel sur une trame échevelée de roman d’aventure. Ponctué de digressions plus ou moins baroques, incongrument franquistes ou monégasques, le ton est à la fois distrayant et addictif, agréable donc, sans être anodin pour autant. On y prend même un ticket pour une visite commentée de galerie d’art. On s’égare aussi bien dans l’espace que dans les tréfonds des océans, voire de l’humanité. On croise un lion, des gnous. Un camion percute des zèbres sur les hauteurs de Provence et Rosebud prend un aller simple pour l’Île d’Elbe.

Autant dire que le récit bifurque à tout-va, démonté en plans-séquences rugueux et rythmé à la Tarantino, jusqu’au chaos, la destruction, la colère des cieux, le chambard, le boxon. La fin, quoi. Pour le sérieux on repassera, mais pour une petite récréation cette Fin de siècle tiendra son rang de divertissement foutraque, de fantaisie rouge sang. C’est amplement suffisant pour hisser le livre sur le rayon des ouvrages fréquentables. 

JLM


DU RIFIFI A WALL STREET de Vlad Eisinger / Série Noire.

“Un soir de février, Eisinger reçoit un appel de son agente : la directrice des relations publiques du groupe Black lui propose d’écrire l’histoire de cette entreprise de télécommunications du Midwest. Vlad accepte à condition d’en faire plus qu’un ouvrage documentaire, plutôt une sorte de légende de Tar, le patron très charismatique du groupe. Quelques semaines après le début du projet, Tar stoppe tout et renvoie Vlad.

Fauché, en panne d’inspiration, Vlad accepte alors une commande sous pseudo pour une nouvelle collection de true fiction. Ce sera How America was made, un polar dans lequel un écrivain engagé par un géant de l’industrie pétrolière se trouve confronté aux pratiques douteuses de Wall Street. Le héros, Tom Capote, en faisant ses recherches, découvre les magouilles du patron du groupe, un certain Laser.

Vlad fait vivre à Tom toutes les aventures d’un héros de roman populaire : il échappe à la mort, séduit la femme du méchant, manque d’être jeté dans une cage avec des ours, fuit en jet aux Bahamas et se retrouve à écrire le récit de ses aventures pour tenter de faire éclater la vérité et sauver sa peau. Contre toute attente, How America Was Made est un succès phénoménal. Mais c’est sans compter sur la paranoïa de Tar, qui pense qu’il s’agit d’un roman à clef mettant à jour ses malversations à l’encontre de Black et destiné à le faire chanter.”

Ouh là, en plus d’une quatrième de couverture très longue, il  y aurait beaucoup à dire sur ce roman, agrémenté d’une magnifique couverture à l’ancienne de la collection policière de Gallimard. Ravissant sur la forme, prompt à rassembler les lecteurs les plus anciens de la célèbre vieille dame très respectable qu’est la Série Noire, l’auteur enfonce le clou avec un titre particulièrement vintage. D’accord dans les années 60, mais maintenant qui utilise encore le terme de “rififi” magnifiquement obsolète mais chargé de souvenirs de romans et films noirs d’une époque révolue. En l’associant à Wall Street, “cette Babylone moderne où la valeur d’un homme se juge à la seule aune du fric qu’il rapporte à ses employeurs”, l’auteur retourne à ses obsessions littéraires sur l’argent sale des puissants de ce monde.

Qui est donc ce romancier Vlad Eisinger que nous présente et traduit Antoine Bello, l’auteur reconnu d’ “Ada” entre autres? Tout simplement Antoine Bello lui-même, l’auteur de “Roman Américain”, où apparaissait le personnage de Vlad Eisinger, analyste économique, dans une intrigue qui montrait et dénonçait les dérives d’un capitalisme moderne dur. Les lecteurs habituels du romancier franco-américain auront bien sûr saisi l’astuce, la finesse d’un Bello, qui, comme son héros de papier, avance masqué pour mieux se faire plaisir avec une intrigue policière particulièrement classique mais absolument adorable par son côté décalé véritablement revendiqué.

Véritable hommage et analyse du roman policier d’un certain âge d’or, Bello convoque Truman Capote, Spillane, Hammet, Chandler, Wolfe… et Manchette dont il plagie sans vergogne une tentative de meurtre par noyade tirée de “Le petit bleu de la côte ouest”, pour mieux les imiter, utiliser leurs facilités d’écriture, leurs arrangements avec la réalité et c’est vraiment jouissif. Finement grossier, intelligemment naïf, “du rififi à Wall Street” est une adorable fantaisie policière que goûteront tous les lecteurs qui on déjà dévoré ces grands maîtres.

Alors, appâtés par un titre qui sonne très bien la série B des années 50, 60, les amateurs de romans vite torchés, hard boiled et offrant un plaisir brut immédiat resteront peut-être au bord de la route. Mais les autres, les curieux seront très vite emportés par cette parodie, par cette analyse et cette utilisation caricaturale des ressorts littéraires du polar. Il faudrait vraiment être dans de mauvaises dispositions pour ne pas être rapidement gagné par le plaisir évident qu’a eu Antoine Bello à écrire ce roman et à se “moquer” de ses illustres prédécesseurs. Une fois entré dans cette histoire qui s’emboîte dans une autre (pour rester très, très simple car parfois et vous le constaterez on est dans la haute-voltige littéraire) , il est très difficile de se départir du sourire, quand l’auteur vous parle de ses difficultés d’écriture, de la liberté de ses personnages lui échappant, des ficelles qu’il emploie, de ses arrangement avec la vérité, de l’écriture de scènes de cul…

Antoine Bello s’est fait plaisir, il le dit d’ailleurs par l’intermédiaire de son héros, si si. 

“Au fond, travailler sous pseudonyme pour une collection de seconde zone m’avait désinhibé. J’avais écrit sans me soucier de la critique, en présumant que mes lecteurs seraient rares et peu exigeants. N’ayant ni réputation à défendre, ni à me préoccuper de la place que ce nouvel opus prendrait dans mon oeuvre, j’avais donné libre cours à ma verve, sans sentir derrière mon épaule le regard désapprobateur de mes maîtres en littérature. « 

“Du rififi à Wall Street”, bel hommage à une littérature ricaine noire découverte en France grâce à la Série Noire est-il vraiment à sa place dans la collection? Je me garderai bien de juger mais ne ratez pas ces trois cents pages malines, fines et très intelligentes. Ce faux polar est, de très loin, bien meilleur que tous les supposés « vrais », fadasses, déjà si souvent lus, qu’on nous refourgue en ce début d’année bien pauvre.

Magnifique !

Wollanup. 


LES AIGLES ENDORMIS de Danü Danquigny / Série Noire.

« Les aigles endormis » est un premier roman, celui de Danü Danquigny. C’est intense, violent, rythmé, souvent sale et immoral mais il y a une profondeur et une authenticité à travers les personnages qui subliment ce qu’il peut y avoir de plus noir dans l’humanité. 

Toute l’histoire se situe en Albanie, pays plutôt méconnu, troublé politiquement loin des destinations touristiques et du regard du monde devenant un terreau fertile aux gouvernements corrompus, mafias, trafics et population aux abois.

Le personnage principal est Arben dit Béni. Il est au départ un simple gamin, fils de profs, insouciant et nourri d’espoirs dans un pays sous le joug d’un régime communiste sans concession. Vont graviter autour de lui un certain nombre de personnages aux profils variés qui vont évoluer au fil des pages, et tous sont pourvus d’intérêt, qu’ils vous émeuvent ou vous dégoûtent.

Arben grandit et voit s’éloigner ses rêves au gré des gouvernements qui se succèdent jusqu’à la chute du régime qui laisse place au libéralisme. Le pays connaît alors un flou politique, faisant place à la loi du plus fort, à la corruption et à la perte de toute moralité.

Un mariage, des enfants et le besoin de survivre dans le chaos vont pousser Arben à définitivement rompre avec toutes ses valeurs. Il devient l’ombre de lui-même, acteur d’une mafia dénuée de toute humanité mais le meurtre de Rina, sa femme, provoquera sa fuite avec ses enfants en France.

« Je les ai emmenés aussi loin que possible, dans un coin qu’ils appellent la fin de la terre. Le climat y est humide, mais la région est belle, verte et rocailleuse. Et il y a l’océan. Une masse importante, sauvage et glaciale, qui fouette les sangs et forge le caractère. Ces vagues ! Elles sont faites pour crier la beauté de l’univers aux yeux attentifs, et pour tempérer les orgueils mal placés. »

20 ans plus tard, retour au pays du fils maudit, l’heure de la vengeance a sonné. L’auteur décrit ce déferlement de violence avec une montée en puissance et une intensité rare pour aboutir à une issue fracassante et bouleversante.

Tous les éléments du Noir sont réunis avec cette profondeur indéfinissable qui fait de ce roman un incontournable, c’est brillant et sombre à la fois, du très bon.

NIKOMA

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