Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Étiquette : série noire (page 1 of 8)

UNE DEUX TROIS de Dror Mishani / Série noire / Gallimard.

Shalosh

Traduction: Laurence Sendrowich.

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)

“Une : Orna. Deux : Emilia. Trois : Ella. La première vit très mal son récent divorce. Elle s’apitoye sur elle-même, fréquente sans vrai désir Guil, un avocat rencontré sur un site web qui lui ment avec aplomb. Elle connaît brutalement un destin tragique. La deuxième, une réfugiée lettone, auxiliaire de vie, est une pauvre fille solitaire, paumée, mystique. Le fils de son précédent employeur – qui vient de mourir – veut l’aider à trouver du travail. Il s’appelle Guil. Ça ne se termine pas bien non plus. Apparemment, Guil sévit en toute impunité… C’est alors que survient la troisième, l’inquiétante Ella…”

Dror Mishani est un écrivain israélien de Tel Aviv où il situe ses intrigues. Auteur au Seuil de trois polars recommandables mettant en scène le flic Avraham Avraham, il débarque à la Série Noire mais sans son enquêteur fétiche pour une histoire qui devrait ravir les amateurs d’Indridason à qui il fait irrésistiblement penser.

Comme le grand maître islandais, Mishani crée des polars particulièrement réussis mettant en valeur des personnages ordinaires, communs, qui connaissent des destins tragiques que personne n’aurait pu présager. “Une deux trois” dresse le portrait de trois femmes banales qui se font abuser par un salopard bien quelconque, une sorte de dragueur des parvis d’église s’il en existe…

Et c’est à travers la description de la relation que ces femmes sans grand intérêt ont avec leur bourreau qu’avance minutieusement une intrigue qui, sans donner dans le gore ou le glam, fait la part belle à des femmes et à un homme, si ordinaires, si proches de nous qu’on pense les connaître, ou tout au moins les reconnaître. Dans le dernier tiers du roman l’étude psychologique cédera la place à une partie polar bien menée, engageant le roman vers un tempo plus proche du thriller.

Tout comme chez Indridason, rien d’explosif, pas de bastons, de flingues, juste du malheur et une empathie certaine pour ces malchanceux de la vie, les mauvais choix ou l’absence de choix… Assurément un bon moyen d’entrer dans l’univers noir de Dror Mishani.

Du bon polar.

Clete.


LA CITÉ DES CHACALS de Parker Bilal / Série noire / Gallimard

City of jackals

Traduction : Gérard de Chergé.


La cité des chacals signe le retour de Parker Bilal, pseudonyme sous lequel Jamal Majhoub, écrivain anglo-soudanais écrit ses romans policiers avec pour personnage principal, Makana, enquêteur soudanais réfugié en Egypte. Les lecteurs du blog se rappellent certainement des chroniques précédentes, Meurtres rituels à Imbaba et Les ombres du désert, qui saluaient le regard vif sur les travers de la société égyptienne du début du XXIe siècle. Là encore, La cité des chacals n’ignore pas cette approche.

Le Caire, fin d’année 2005. L’occupation d’une place de la ville par des réfugiés soudanais pour protester contre leurs conditions fait l’actualité et les conversations. Elle réveille aussi la conscience du privé soudanais Makana, exilé dans la capitale égyptienne. Alors qu’on le charge de retrouver le fils disparu d’un restaurateur local, un pêcheur ramène dans ses filets la tête coupée d’un Dinka du Soudan, si on en juge d’après ses scarifications faciales. Deux faits apparemment sans lien. Mais d’autres disparitions de jeunes Egyptiens et Soudanais s’enchaînent. L’enquête de Makana l’oriente inexorablement vers la communauté de ses compatriotes, issus d’un pays déchiré et marginalisés et exploités dans un autre qui ne veut pas les accueillir.

La véracité des portraits de Parker Bilal constitue l’un des principaux attraits de son roman. Portraits humains tout d’abord. La reconstitution est habile et très vivante, d’un peuple de flics (certains criminels), de petits commerçants et restaurateurs, de journalistes indépendants, d’étudiants, d’entrepreneurs ou de notables, de marginaux, au milieu duquel Makana doit évoluer, parfois sur le fil. Il en est (certains personnages sont ses amis) et il n’en est pas, ses origines soudanaises ne sont pas invisibles et elles ne plaisent à tout le monde. Portrait d’une ville et d’une société, surtout, épuisées par le fatalisme, les préjugés, la corruption et les magouilles, la déglingue et la pollution. Peu ou prou, ses caractéristiques affectent les habitants, les modèlent. Plus remarquables ou plus suspects sont alors ceux qui parviennent à sublimer ces tares et à se détacher dans la lumière ocre et voilée du Caire, entre brumes fluviales et combustions diverses. Le médecin légiste, le Dr Siham, pour laquelle Makana commence à éprouver un béguin, impressionne par son fort caractère et son indépendance qui recouvrent pourtant des blessures personnelles. Makana lui-même n’en est pas exempt. Des allusions aux épisodes précédents nous le font comprendre.

La cité des chacals est un polar, une enquête policière développée avec maîtrise, à défaut d’adrénaline. Les poursuites à tombeau ouvert sont de toute façon délicates dans une capitale en plein engorgement, où les technologies modernes semblent des versions exsangues de ce que nous connaissons : il est par exemple plus facile de toucher des fils dénudés que de capter le WIFI. Mais le livre est également un roman « noir », qui lui, enracine les crimes dans les circonstances sociales dans lesquelles ils sont commis. Au delà des individus criminels, l’auteur dessine le monde de souffrance, de misère, de violence et de corruption spécifique qui produit ces individus criminels, en l’occurrence deux pays voisins, l’Egypte et le Soudan, à l’histoire à la fois commune et antagoniste. Longtemps territoire soumis à l’Egypte (et au Royaume-Uni) et pour partie, dans le sud habité par des populations noires, réservoir de main d’œuvre servile, razziée par les populations arabisées et islamisées du nord, plus proches de l’Egypte. Cette histoire cruelle laisse encore des traces, à l’intérieur du Soudan, malmené pendant de nombreuses années par des guerres civiles et des mouvements de population, selon des fractures communautaires et religieuses héritées de ce passé ; dans des mentalités égyptiennes également, promptes à mépriser ceux de la haute vallée du Nil, surtout s’ils sont Noirs, non-musulmans et réfugiés sans papier. Comme ailleurs, on peut les maudire, les châtier si le besoin de boucs émissaires se fait impérieux, les exploiter aussi. La traite d’êtres humains prend alors d’autres tournures, plus contemporaines : il n’y a pas besoin que de bras mais aussi de reins ou de foies… 

Un roman qui nous emporte dans la réalité noire et authentique d’une capitale égyptienne autrement écrasée par ses représentations iconiques, des pyramides et un fleuve. On se rassure de savoir qu’ici l‘évasion n’est que littéraire.

Paotrsaout


FIN DE SIÈCLE de Sébastien Gendron / Série Noire / Gallimard.

Les requins infestent le noir et les dents de l’amer s’invitent en filigrane. Le futur est proche, la nature sournoise mute, mord, se venge… Et la science fictionne en corollaire, soulignant au passage nos questions écolos présentes. Non, ne fuyez pas, Sébastien Gendron n’est ni un moine de l’apocalypse vegan ni un donneur de leçon incapable d’en recevoir. Le garçon est plutôt coutumier de l’humour acide et du préambule qui vous tranche une carotide aussi sûrement qu’une entrecôte joliment persillée. Ici, ce sont donc des océans martyrisés par l’homme qui ont redonné vie aux effrayants mégalodons, jusqu’à leur attribuer le trône d’un monde marin désormais interdit de pêche, de croisière, de transport maritime, d’épuisette et de bigorneaux. La moindre trempette de plage vous expose aux crocs acérés de ses squales géants revenus des âges farouches comme dirait Rahan. Seule la Méditerranée, obturée par de gigantesques herses et ainsi préservée du cauchemar, demeure le pédiluve paradisiaque où barbotte tout le gotha de la planète.  

Bref, on se doute bien que les barreaux de la cage dorée ne résisteront pas longtemps aux assauts conjugués des bestioles et de l’imagination fertile de l’auteur. À partir de là, tout part à vau-l’eau (c’est le cas de le dire) pour une galerie de personnages hauts perchés mais solidement tenus en rappel sur une trame échevelée de roman d’aventure. Ponctué de digressions plus ou moins baroques, incongrument franquistes ou monégasques, le ton est à la fois distrayant et addictif, agréable donc, sans être anodin pour autant. On y prend même un ticket pour une visite commentée de galerie d’art. On s’égare aussi bien dans l’espace que dans les tréfonds des océans, voire de l’humanité. On croise un lion, des gnous. Un camion percute des zèbres sur les hauteurs de Provence et Rosebud prend un aller simple pour l’Île d’Elbe.

Autant dire que le récit bifurque à tout-va, démonté en plans-séquences rugueux et rythmé à la Tarantino, jusqu’au chaos, la destruction, la colère des cieux, le chambard, le boxon. La fin, quoi. Pour le sérieux on repassera, mais pour une petite récréation cette Fin de siècle tiendra son rang de divertissement foutraque, de fantaisie rouge sang. C’est amplement suffisant pour hisser le livre sur le rayon des ouvrages fréquentables. 

JLM


DU RIFIFI A WALL STREET de Vlad Eisinger / Série Noire.

“Un soir de février, Eisinger reçoit un appel de son agente : la directrice des relations publiques du groupe Black lui propose d’écrire l’histoire de cette entreprise de télécommunications du Midwest. Vlad accepte à condition d’en faire plus qu’un ouvrage documentaire, plutôt une sorte de légende de Tar, le patron très charismatique du groupe. Quelques semaines après le début du projet, Tar stoppe tout et renvoie Vlad.

Fauché, en panne d’inspiration, Vlad accepte alors une commande sous pseudo pour une nouvelle collection de true fiction. Ce sera How America was made, un polar dans lequel un écrivain engagé par un géant de l’industrie pétrolière se trouve confronté aux pratiques douteuses de Wall Street. Le héros, Tom Capote, en faisant ses recherches, découvre les magouilles du patron du groupe, un certain Laser.

Vlad fait vivre à Tom toutes les aventures d’un héros de roman populaire : il échappe à la mort, séduit la femme du méchant, manque d’être jeté dans une cage avec des ours, fuit en jet aux Bahamas et se retrouve à écrire le récit de ses aventures pour tenter de faire éclater la vérité et sauver sa peau. Contre toute attente, How America Was Made est un succès phénoménal. Mais c’est sans compter sur la paranoïa de Tar, qui pense qu’il s’agit d’un roman à clef mettant à jour ses malversations à l’encontre de Black et destiné à le faire chanter.”

Ouh là, en plus d’une quatrième de couverture très longue, il  y aurait beaucoup à dire sur ce roman, agrémenté d’une magnifique couverture à l’ancienne de la collection policière de Gallimard. Ravissant sur la forme, prompt à rassembler les lecteurs les plus anciens de la célèbre vieille dame très respectable qu’est la Série Noire, l’auteur enfonce le clou avec un titre particulièrement vintage. D’accord dans les années 60, mais maintenant qui utilise encore le terme de “rififi” magnifiquement obsolète mais chargé de souvenirs de romans et films noirs d’une époque révolue. En l’associant à Wall Street, “cette Babylone moderne où la valeur d’un homme se juge à la seule aune du fric qu’il rapporte à ses employeurs”, l’auteur retourne à ses obsessions littéraires sur l’argent sale des puissants de ce monde.

Qui est donc ce romancier Vlad Eisinger que nous présente et traduit Antoine Bello, l’auteur reconnu d’ “Ada” entre autres? Tout simplement Antoine Bello lui-même, l’auteur de “Roman Américain”, où apparaissait le personnage de Vlad Eisinger, analyste économique, dans une intrigue qui montrait et dénonçait les dérives d’un capitalisme moderne dur. Les lecteurs habituels du romancier franco-américain auront bien sûr saisi l’astuce, la finesse d’un Bello, qui, comme son héros de papier, avance masqué pour mieux se faire plaisir avec une intrigue policière particulièrement classique mais absolument adorable par son côté décalé véritablement revendiqué.

Véritable hommage et analyse du roman policier d’un certain âge d’or, Bello convoque Truman Capote, Spillane, Hammet, Chandler, Wolfe… et Manchette dont il plagie sans vergogne une tentative de meurtre par noyade tirée de “Le petit bleu de la côte ouest”, pour mieux les imiter, utiliser leurs facilités d’écriture, leurs arrangements avec la réalité et c’est vraiment jouissif. Finement grossier, intelligemment naïf, “du rififi à Wall Street” est une adorable fantaisie policière que goûteront tous les lecteurs qui on déjà dévoré ces grands maîtres.

Alors, appâtés par un titre qui sonne très bien la série B des années 50, 60, les amateurs de romans vite torchés, hard boiled et offrant un plaisir brut immédiat resteront peut-être au bord de la route. Mais les autres, les curieux seront très vite emportés par cette parodie, par cette analyse et cette utilisation caricaturale des ressorts littéraires du polar. Il faudrait vraiment être dans de mauvaises dispositions pour ne pas être rapidement gagné par le plaisir évident qu’a eu Antoine Bello à écrire ce roman et à se “moquer” de ses illustres prédécesseurs. Une fois entré dans cette histoire qui s’emboîte dans une autre (pour rester très, très simple car parfois et vous le constaterez on est dans la haute-voltige littéraire) , il est très difficile de se départir du sourire, quand l’auteur vous parle de ses difficultés d’écriture, de la liberté de ses personnages lui échappant, des ficelles qu’il emploie, de ses arrangement avec la vérité, de l’écriture de scènes de cul…

Antoine Bello s’est fait plaisir, il le dit d’ailleurs par l’intermédiaire de son héros, si si. 

“Au fond, travailler sous pseudonyme pour une collection de seconde zone m’avait désinhibé. J’avais écrit sans me soucier de la critique, en présumant que mes lecteurs seraient rares et peu exigeants. N’ayant ni réputation à défendre, ni à me préoccuper de la place que ce nouvel opus prendrait dans mon oeuvre, j’avais donné libre cours à ma verve, sans sentir derrière mon épaule le regard désapprobateur de mes maîtres en littérature. « 

“Du rififi à Wall Street”, bel hommage à une littérature ricaine noire découverte en France grâce à la Série Noire est-il vraiment à sa place dans la collection? Je me garderai bien de juger mais ne ratez pas ces trois cents pages malines, fines et très intelligentes. Ce faux polar est, de très loin, bien meilleur que tous les supposés « vrais », fadasses, déjà si souvent lus, qu’on nous refourgue en ce début d’année bien pauvre.

Magnifique !

Wollanup. 


LES AIGLES ENDORMIS de Danü Danquigny / Série Noire.

« Les aigles endormis » est un premier roman, celui de Danü Danquigny. C’est intense, violent, rythmé, souvent sale et immoral mais il y a une profondeur et une authenticité à travers les personnages qui subliment ce qu’il peut y avoir de plus noir dans l’humanité. 

Toute l’histoire se situe en Albanie, pays plutôt méconnu, troublé politiquement loin des destinations touristiques et du regard du monde devenant un terreau fertile aux gouvernements corrompus, mafias, trafics et population aux abois.

Le personnage principal est Arben dit Béni. Il est au départ un simple gamin, fils de profs, insouciant et nourri d’espoirs dans un pays sous le joug d’un régime communiste sans concession. Vont graviter autour de lui un certain nombre de personnages aux profils variés qui vont évoluer au fil des pages, et tous sont pourvus d’intérêt, qu’ils vous émeuvent ou vous dégoûtent.

Arben grandit et voit s’éloigner ses rêves au gré des gouvernements qui se succèdent jusqu’à la chute du régime qui laisse place au libéralisme. Le pays connaît alors un flou politique, faisant place à la loi du plus fort, à la corruption et à la perte de toute moralité.

Un mariage, des enfants et le besoin de survivre dans le chaos vont pousser Arben à définitivement rompre avec toutes ses valeurs. Il devient l’ombre de lui-même, acteur d’une mafia dénuée de toute humanité mais le meurtre de Rina, sa femme, provoquera sa fuite avec ses enfants en France.

« Je les ai emmenés aussi loin que possible, dans un coin qu’ils appellent la fin de la terre. Le climat y est humide, mais la région est belle, verte et rocailleuse. Et il y a l’océan. Une masse importante, sauvage et glaciale, qui fouette les sangs et forge le caractère. Ces vagues ! Elles sont faites pour crier la beauté de l’univers aux yeux attentifs, et pour tempérer les orgueils mal placés. »

20 ans plus tard, retour au pays du fils maudit, l’heure de la vengeance a sonné. L’auteur décrit ce déferlement de violence avec une montée en puissance et une intensité rare pour aboutir à une issue fracassante et bouleversante.

Tous les éléments du Noir sont réunis avec cette profondeur indéfinissable qui fait de ce roman un incontournable, c’est brillant et sombre à la fois, du très bon.

NIKOMA

SEULES LES PROIES FUIENT de Neely Tucker / Série Noire / Gallimard.

Only The Hunted Run

Traduction: Sébastien Raizer (ah ouais!)  » Kon’nichiwa, tomodachi ! »

“La voie des morts” paru fin 2015 inaugurait le cycle Sullivan Carter, ex reporter de guerre devenu journaliste à Washington, de manière très honnête malgré quelques clichés sur un homme usé, revenu de tout et buvant sa vie… un mélange de thriller et de roman d’investigation sur fond de chronique sociale dans la capitale américaine. En 2017, “A l’ombre du pouvoir” nous ramenait un Sully, beaucoup plus vivant, beaucoup plus crédible et dégageant une belle humanité, une ténacité et un désabusement salutairement moins visible. En cette fin d’année, le retour de Sully donne vraiment l’impression de retrouvailles avec un vieux pote toujours accompagné de ses casseroles et de ses fantômes, bien sûr, mais on pardonne beaucoup à ses amis. Dans tous ses romans, Neely Tucker, journaliste comme son héros, utilise des événements réels pour les transposer, les utiliser dans un développement fictionnel. Ainsi, il prend ici comme origine l’attaque du Capitole par un certain Russell Weston en 1998 qui avait forcé l’entrée et flingué deux gardes avant d’être maîtrisé et enfermé dans un hôpital psychiatrique.

“Washington D.C. suffoque sous le soleil d’août et la capitale fédérale semble désertée par ses habitants. Sullivan Carter se rend au Capitole pour couvrir les débats législatifs. Alors qu’il traverse la crypte, une fusillade éclate. L’ancien reporter de guerre retrouve ses vieux instincts et se rapproche au plus près du danger. Dans un bureau, il découvre le corps d’un représentant de l’Oklahoma, des pics à glace enfoncés dans les orbites. Quand l’équipe d’intervention de la police arrive sur les lieux, le tireur a déjà disparu. Mais lorsque paraît l’article de Sullivan, le meurtrier – Terry Running Waters, Amérindien au casier judiciaire bien rempli – prend contact avec lui… Sullivan décide alors de suivre sa propre piste, en marge de l’enquête officielle, qu’il estime bâclée.”

Neely Tucker, en pleine forme, façon de parler, ouvre dès les premières lignes la boîte de Pandore et l’horreur vous chope pendant une trentaine de pages furieuses.

” Les hurlements l’empêchaient de compter les coups de feu. Bon Dieu, ce vacarme. Amplifié par les escaliers en marbre, le sol en pierre, les colonnes, renvoyé en écho dans les longs couloirs. Des femmes. C’étaient surtout des femmes qui criaient, mais quelques hommes aussi… La femme en face de lui, dans la crypte du Capitole, saignait abondamment. Elle avait pris une balle dans la poitrine et s’était mise à hurler. Elle n’ émettait plus désormais qu’un gémissement.”

Attention! Attention! Attention à ne pas confondre avec “Jake” de Bryan Reardon le monument pontifiant, niaiseux et larmoyant très apprécié par la blogosphère à l’époque de sa sortie. Tucker raconte un massacre au départ et la lecture est salement éprouvante: certains, encore marqués par les tueries des barbares du 13 novembre 2015, éviteront d’ouvrir ce roman. Mais, si le début est réellement mortifère, il laisse rapidement la place à un pur roman d’investigation, de bien belle tenue et très, très intelligent dans ses révélations comme dans son déroulement au rythme sans temps morts. Dans certaines pages de “La danse de l’ours”, le chef d’oeuvre de James Crumley, on sent la peur, l’effroi chez Milo Milodragovitch, son héros. Toutes proportions gardées, on ressent la même chose dans certaines péripéties de Sully en Oklahoma où il va chercher la vérité dans son berceau infernal. Neely Tucker ne fait pas dans l’épate, se sert de son roman pour raconter des  anciennes pratiques légales américaines en matière de psychiatrie. C’est horrible, révoltant mais utile et sans aucune putasserie ni violence uniquement gratuite.

“Seules les proies fuient” fait penser à une Série Noire vintage avec un Sully impeccable et une intrigue superbe. Bon le final, apocalyptique, est peut-être un poil trop hollywoodien mais le message lancé par l’auteur reste bien ancré une fois la dernière page tournée. En fait, si vous êtes en général à peu près raccord avec nos choix, vous pouvez foncer.

Solide Série Noire.

Wollanup.

PS: Dites, à la Série Noire, on en voudrait bien un peu plus des comme ça !



BARBÈS TRILOGIE de Marc Villard / Série Noire / Gallimard.

Paris est une défaite et Barbès ses fourches caudines. Certes. Haut lieu du commerce parallèle et des trafics en tout genre, ce n’est rien de dire que ce nord fiévreux de Paris se traîne une réputation à fuir, souvent boursouflée, parfois justifiée. Sans en rajouter ni dans l’angélisme béat ni dans le misérabilisme nocif, l’endroit est un monde à part, avec ses arrangements et ses codes flous. Un terrain de jeu en or, comme la Goutte du même nom, pour un exégète de talent, pour charpenter d’habiles trames noires à la sauce Paname plus aigre que douce. Et le plus fort sur ce terrain chaotique est sans le moindre doute Marc Villard.

On ne compte plus le nombre de romans et nouvelles dont il a puisé la sève entre Rochechouart et la porte de Clignancourt (en poussant jusqu’aux Puces de Saint-Ouen, comme l’an passé avec Les Biffins, publié chez Joëlle Losfeld). Mais, loin des miroirs déformants pour touristes en mal de sensations fortes ou bonimenteurs d’extrême droite, Marc Villard dresse d’autres constats, sombres bien sûr, mais surtout poétiques et visuels. L’homme est une plume d’exception, mais c’est aussi un œil, tout aussi acéré. Aussi proche de David Goodis que de Robert Doisneau, il dépave à la barre à mine des ruelles lugubres pour y cultiver sa poésie du trottoir et ses tranches de vie alternatives. Comme des galeries de portraits à vif, ses livres cumulent les plans serrés sur des seconds rôles en déshérence et sur des personnages principaux guère mieux lotis. Parmi ceux-ci, Jacques Tramson, éducateur de rue de son (piteux) état, endossa le treillis du héros en charpie à trois reprises, pour les romans Rebelles de la nuit (Le Mascaret, 1987), La Porte de derrière (Série Noire, 1993) et Quand la ville mord (La Branche/Suite noire, 2006, porté à l’écran en 2009 par Dominique Cabrera pour Arte). C’est la réédition de ces trois ouvrages en un seul volume qui cristallise cette Barbès Trilogie parfaitement homogène et cohérente. Entre destins qui dérapent et systèmes D qui chavirent, le soleil a bien du mal à percer, mais l’écriture de Marc Villard illumine mieux qu’un réverbère de la rue Myrha ces pages où la drogue est sanglante et le sang rarement lavé de toute trace suspecte.

On s’inquiète pour Fred, Sophie, Melissa, Lomshi, Farida, Sara et tous les autres, ces gosses dont Tramson, tel un joueur de curling, aimerait balayer le chemin et adoucir le parcours. Rien n’y fait. Tout le monde finit dans le mur et les mots élancés de l’auteur ne peuvent pas grand-chose pour eux. Marc Villard n’est d’ailleurs pas un donneur de leçons ou un redresseur de tort. C’est un conteur, spectateur d’un monde dont les rouages coincent, et capable comme personne de se porter au chevet des victimes collatérales pour faire d’elles les étoiles filantes d’une autre Comédie humaine

JLM


PAZ de Caryl Ferey / Série Noire / Gallimard.

Cette fois Caryl Férey nous entraîne en Amérique du sud et plus particulièrement en Colombie. Alors, bien sur, nous viennent des images, on se réfère à une histoire récente constellée de poncifs « poudriers »…Or, l’auteur nous embarque dans un roman qui convie une famille et des protagonistes englués dans des existences pour lesquelles la plénitude, la satisfaction ne sont pas au rendez-vous. En s’attachant à poser le prisme sur ces personnages, il convoque aussi les problématiques familiales lestées d’un passé granuleux. Car, il faut bien le reconnaître, elle, la famille, n’est pas toujours comme on le souhaite, il coexiste souvent un idéal avec un renégat. Au travers cette illustration nucléaire gravite une journaliste pugnace qui tente de trouver son équilibre par son travail car, elle aussi, n’a pas trouvé tous les ingrédients d’une vie épanouie. Caryl Férey nous transporte, de nouveau, dans son univers avec sa verve, avec sa plume et en filigrane sa bienveillance pour ses personnages. 

«Un vieux requin de la politique. 

Un ancien officier des forces spéciales désormais chef de la police de Bogotá. 

Un combattant des FARC qui a déposé les armes. 

Un père, deux fils, une tragédie familiale sur fond de guérilla colombienne. »

Derrière cette lapidaire quatrième de couverture se cache un ouvrage dense, avec un profond enracinement dans cette nation bouleversée par des années de plomb. Les reliquats restent bien présents dans la construction politique de cet état qui, bien souvent, navigue en eaux troubles. C’est, aussi, sur ce point que le romancier déploie son identité de littérateur. Car emporté par la plume, on est de même éclairé par un roman documentaire qui nous plonge dans les entrailles d’une société exsangue de corruption, de copinage et de déterminisme. Ceci n’est pas une carte postale propre à la Colombie, c’est bien plus universel. C’est aussi en ce sens que Caryl Férey est doué, dans cette faculté de transposition de scories universelles à un contexte particulier. 

L’envergure du récit repose sur quatre personnages cardinaux qui ont, donc, ce point commun du non-accomplissement d’une vie rongée par le remords, obscurcie par les non-dits, éreintée par l’individualisme. Il croque ses personnages avec force persuasion. Il documente sa trame avec pléthore de détails tout en évitant l’écueil aisé de la centrer sur la figure tutélaire du natif de Rio Negro. Il a donc choisi le parti de s’intéresser au volet révolutionnaire des FARC et, encore, de manière plutôt indirecte. C’est tout le charme de l’auteur, de ne pas tomber dans le panneau de la facilité et de construire un roman qui harponne, qui bastonne, qui tatoue! Mais si je devais comparer sa villégiature sud-américaine avec celles du long nuage blanc ou le sol de Mandela , je dirais qu’il n’y a pas cette odeur putride, cet écoulement d’un abcès mis à plat. J’ai trouvé l’écrit plus équilibré, noir certes, mais plus immersif dans un peuple meurtri qui tente la reconstruction au forceps. 

Fabuleux roman noir qui brouille les images d’Epinal de ce pays, finalement, méconnu. Un nouvelle fois, on apprend d’un pays par l’entremise d’un récit sombre mais empreint de sensibilité. 

  Du grand Férey! (allez j’ose c’est extra.)

Chouchou…


LE COUTEAU de Jo Nesbo / Série Noire.

KNIV

Traduction: Céline Romand-Monnier.

« Harry Hole a réintégré la police criminelle d’Oslo, mais il doit se contenter des cold cases alors qu’il rêve de remettre sous les verrous Svein Finne, ce violeur en série qu’il avait arrêté il y a une dizaine d’années et qui vient d’être libéré. 
Outrepassant les ordres de sa supérieure hiérarchique, Harry traque cet homme qui l’obsède. Mais un matin, après une soirée bien trop arrosée, Harry se réveille sans le moindre souvenir de la veille, les mains couvertes du sang d’un autre. « 

Panique dans les “allroms” de Norvège et les chaumières françaises. Harry Hole est de retour pour souffler un vent méchamment glacial en plein cœur de l’été. Je ne suis pas le plus grand fan du toxico Hole qui visiblement à l’approche de la cinquantaine n’apprend toujours pas de ses erreurs. Le petit génie de l’investigation ivre, le marathonien forcené de l’enquête bourré reprend du service. Après un coma éthylique qui lui laisse un immense trou noir concernant les douze dernières heures de sa vie où il s’est comporté comme le pire des abrutis, un cassos puissance dix, l’homme est capable de se taper 45 minutes de footing pour vérifier l’alibi d’un joggeur. Ah, cela commence très mal! Ou Nesbo n’a jamais connu la gueule de bois ou il nous prend pour des truffes. Bref, on se croirait dans un épisode de la série Sherlock, sympa mais pas réellement crédible.

Nesbo est un grand pro du polar, du thriller, ses intrigues sont superbement étalonnées, pas une page ennuyeuse, du plaisir brut, immédiat pas forcément dans la durée. Il sait jouer avec et sur les récepteurs des lecteurs. Comme dans “la soif”, nous avons affaire à un serial killer qui s’attaque aux femmes, une figure du mal parfaitement effrayante si on entre dans le jeu de l’auteur. Super Hole, saoul comme un Polonais, cavalier blanc blindé comme un destroyer, va s’occuper de l’affaire en loucedé. Harry Hole et sa prédisposition manifeste pour l’auto justice, ses addictions, ses frasques, sa dépression de malade alcoolique qui ne veut pas se soigner, son auto apitoiement, peuvent lasser, ont fini par me saouler. Harry Hole m’est particulièrement antipathique.

Les premières dizaines de pages, je l’ai déjà évoqué, nous prennent un peu pour des neuneus mais nous promettent néanmoins une ambiance bien inconfortable qui passionne tant de lecteurs de par le monde. La couverture (criarde un peu non?) m’a immédiatement fait penser à Dario Argento, maître du film d’horreur ou du grand guignol gore, au choix selon affinités, et le roman s’en approche un peu par moments avec cette symbolique du couteau ainsi que sa terrible réalité.

Les fans vont adorer. La quatrième de couverture reste très évasive et pour cause…

Les aficionados vont se prendre un méchant sale coup dans la tronche autour de la page 60. Perso, vous avez dû le comprendre, je m’en fous un peu de Hole, de son foie, de son suicide en bouteilles mais j’imagine très bien l’état d’hébétement qui serait le mien s’il arrivait pareille expérience à Dave Robicheaux de Burke. Un vrai coup bas qu’il vous envoie Jo Nesbo, combien il vous sera difficile de vous relever et je pèse mes mots. Prévoyez ensuite une longue traversée solitaire aux côtés d’un Harry Hole en mode guerre.

Un roman maîtrisé, bien huilé, qui ravira les inconditionnels et qui, sûrement, ne laissera indifférent aucun amateur de thrillers.

Wollanup.


LE DERNIER MURMURE de Tom Piccirilli / Série Noire.

Traduction: Laurent Boscq.

Dans la famille Rand, tous les enfants sont prénommés du nom d’une race de chiens tandis que les canidés sont affublés du nom de présidents. On avait découvert l’univers marginal de cette famille de voleurs l’an dernier dans “les derniers mots” paru aussi à la SN quand l’un des fils, Terrier, revenait d’un exil de cinq ans pour assister à l’exécution d’un de ses frères condamné pour un carnage qu’il avait commis. Chez les Rand, on est voleurs mais pas assassins, on chaparde de moins en moins d’ailleurs, la fratrie périclite ou disparaît, le grand père souffre d’ Alzheimer et le père semble suivre le même chemin de façon assez prématurée. Le premier opus, sans être réellement une pointure, était néanmoins un polar solide de la part d’un auteur beaucoup plus connu pour ses écrits dans le fantastique et l’horreur. “Le dernier murmure” est donc le deuxième volet et aussi, hélas, le dernier puisque Tom Piccirilli est mort en 2015 à l’âge de cinquante ans. Pas de suite à espérer donc et c’est bien dommage de devoir abandonner tous ces personnages bourrus et hauts en couleur.

“Depuis la mort de Mal et l’exécution de Collie, la famille Rand est en lambeaux. Alors que son père sombre dans Alzheimer et que sa jeune sœur, Dale, multiplie les fréquentations douteuses, Terrier Rand doit faire face à ses démons tout en préservant un semblant d’unité.

Quand la famille de sa mère reprend contact après plus de trente ans de silence, Terrier découvre les Crowe. Perry, son grand-père, lui fait une demande aussi impérative qu’étrange : il doit cambrioler ses studios de tournage pour y récupérer des copies de films…

Au même moment, Chub, l’ami d’enfance de Terrier, disparaît dans des circonstances troubles à la suite d’un braquage raté. Sa compagne, Kimmy, l’amour de jeunesse de Terrier, lui demande de l’aider à retrouver son mari.”

Je rappelle que c’est une suite et qu’il sera plus facile de comprendre l’histoire si vous avez lu le premier tome. Ceci dit, l’auteur donne suffisamment de pistes pour que l’on comprenne dans les grandes lignes les sentiments, les regrets de Terrier, personnage principal d’une histoire qui met un peu de temps à devenir un vrai polar. Le début ressemble plus à la chronique d’une famille bien cabossée qui, tout d’un coup, va s’agrandir d’une branche maternelle qu’on ignorait jusque là, la famille Crowe qui avait déshérité sa fille quand elle avait décidé d’épouser un outlaw comme Pinscher Rand.

Alors le ton est assez léger, souvent humoristique, pas exempt comme dans le premier roman de certains poncifs, mais c’est bien écrit, ça fuse et Terry parfois un peu naïf mais loin d’être abruti est un héros très sympathique et au fond de soi, on sait qu’il ne lui arrivera pas grand chose de pire que quelques passages à tabac auxquels il sait par ailleurs répondre très poliment. Dans le dernier tiers du roman, néanmoins, cela commence à bien craindre pour lui mais aussi pour des êtres qui lui sont chers et que vous prendrez aussi sûrement plaisir à découvrir. Puis le sang coule et parle et les réponses à de nombreuses interrogations sont apportées, des secrets familiaux sont dévoilés pour finalement nous laisser tout cons, noyés dans une émotion bien réelle et point niaise avec en plus la tristesse de quitter à jamais la famille Rand.

Ce n’est sûrement pas le roman de l’année mais cela pourrait bien être le bon polar de l’été pour vous.

Wollanup.


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