Chroniques noires et partisanes

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Entretien avec Sébastien Raizer pour LES NUITS ROUGES à la Série Noire.

copyright Uma Kinoshita

On avait déjà fait un entretien avec lui en 2017 mais un nouveau polar de Sébastien Raizer « Les nuits rouges », c’était vraiment l’occasion de le questionner sur ce très bon roman et sur ses dernières productions « 3 minutes, 7 secondes » et « Confession japonaise ».

1- Depuis la trilogie des Équinoxes, on vous a lu dans le ciel asiatique pour la novella 3 minutes, 7 secondes parue à la Manufacture de Livres, puis au Japon pour le roman Confession japonaise, publié au Mercure de France. Comme vous résidez au Japon depuis quelques années, on pensait saluer votre retour à la SN avec un polar nippon et puisvous débarquez dans la Lorraine daujourdhui, encore hantée par le marasme de la crise sidérurgique de la fin des années 70. Pourquoi ? Votre expérience à Kyōto nouvrait pas les portes à une intrigue noire locale ?

En plus, je ne projetais pas d’écrire Les Nuits rouges sous forme de polar !

En novembre 2015, Aurélien Masson, qui dirigeait la Série Noire, était chez moi à Kyōto. On était en plein dans la trilogie des Équinoxes. Sagittarius allait sortir au mois de mai suivant et on parlait de Minuit à contre-jour, le troisième volume. Au cours d’une discussion, j’ai évoqué mon enfance, le Nord-Est de la France, la crise de la sidérurgie, l’impact terrible des multiples mensonges et trahisons politiques sur la vie de toute la région, et leurs effets qui perdurent encore, près de quatre décennies plus tard — tout comme l’incurie politique et les trahisons syndicales, d’ailleurs. Je lui racontais, en gros, que cette crise était l’archétype de tous les démantèlements suivants, industriels d’abord, structurels ensuite : services publics, infrastructures, écoles, hôpitaux, Ehpad, etc. Et que ce que l’on nomme la « crise » est fondamentalement constitutive du capitalisme, tout comme le chômage, les conflits, la destruction de la biosphère et finalement, d’une humanité dans laquelle l’individu n’a déjà plus grand chose d’humain, mais est devenu une ressource comparable aux fossiles, une simple donnée de la destruction de masse, une variable d’ajustement dans l’anéantissement par le profit. Au siècle dernier, la lobotomie était transorbitale, puis elle est devenue chimique et aujourd’hui, elle est électronique. L’une des étapes cruciales de ce processus généralisé de négation de l’humain au profit du capital, c’est le protocole établi pour le priver de son outil de travail. Aurélien m’a immédiatement affirmé que je devais écrire un roman sur le sujet. Je lui ai répondu que c’était un projet lointain. Il a insisté. J’ai terminé Les Nuits rouges exactement trois ans plus tard, après avoir écrit les autres livres que vous citez.

Finalement, Aurélien Masson avait raison. Il fallait écrire Les Nuits rouges à ce moment-là de ma vie, et sous forme de polar.

2- Écrit-on mieux à partir de son expérience personnelle ? L’éloignement géographique incite-t-il à une réflexion personnelle décentrée de son passé ? 

On écrit toujours à partir de son expérience personnelle. On met ses propres tripes sur la table, pas celles d’un auteur imaginaire. Bien sûr, toute la richesse vient de la capacité à étendre le champ de son empathie le plus largement possible. Si on ne peut pas être profondément ému par la parole, le geste ou le regard d’un inconnu, on est limité à une écriture de l’ego peu enthousiasmante. Il faut des collisions sensibles avec ce qui nous entoure, ce qui nous est extérieur, le plus possible.

L’éloignement, donc. Géographique, temporel, intérieur… Ce sont clairement des conditions favorables pour atteindre le cœur de ce que je tenais à exprimer. Même si je n’avais que 9 ans, j’ai un vécu et un ressenti très vifs, très précis de cette année 1979, qu’il était difficile de mettre en mots. Je ne tenais pas spécialement à écrire que tout pouvoir, et surtout politique, ne repose fondamentalement que sur le cynisme, le mensonge et la trahison, voire la maladie mentale pure et simple — c’est une tautologie qui ne fait pas vraiment avancer les choses. Ce qui m’intéressait, c’était les chairs, les corps, les larmes et le sang, les espoirs, la formidable force de vie, la colère des gens de toute une région. La parole politique est irrévocablement vile et obscène en regard de la force de vie qui s’est exprimée dans la révolte des ouvriers. Et elle l’est toujours, dans une forme de plus en plus dégradée, et violemment condamnable. Burroughs parle des mots devenus comme un puzzle émietté jusqu’à l’absurde : c’est exactement le discours politique d’aujourd’hui. Le tournant,  c’est Mitterrand, qui après être arrivé au pouvoir par la force tranquille de la manipulation, du mensonge et du cynisme, vend l’intégralité du pouvoir politique à la finance. Eltsine a fait la même chose avec l’URSS, et la liste est longue. C’est un hold-up mondial. Depuis, la parole politique s’amenuise à mesure que la finance lui dévore son pouvoir, pour arriver aux aberrations d’aujourd’hui, qui ne sont plus que des gesticulations ineptes, des doubles injonctions vides de sens. Je me demande sincèrement qui peut encore croire en cette farce tragique jouée par de la canaille en col blanc et aux mains sales, et dictée par le véritable pouvoir, qui est financier. Ou plutôt : est-ce que les médias qui répètent ces turpitudes jusqu’à l’ivresse croient vraiment qu’il y a encore quelqu’un pour les écouter ? Désormais, le mensonge n’est plus dans ce flux permanent de déclarations improvisées qui rivalisent avec les Shadoks (« à force d’échouer, ça finira bien par marcher » est leur unique programme). Le mensonge est dans la parole elle-même, qui voudrait se faire passer pour maîtrisée et performative. Le mensonge, c’est de parler comme un maître quand on est le laquais de la finance, servile jusqu’à l’ignominie. D’ailleurs, le Discours du Bourget constitue un passage tragicomique à la fois dans la vie politique française et dans Les Nuits rouges

Je m’éloigne du sujet, mais il me paraissait nécessaire de rappeler ces évidences. Il est peut-être également utile de dire d’où je parle. Depuis le zendō et le dōjō que je fréquente quotidiennement. Zen, sabre et plume. Et rien d’autre.

Pour revenir à la question d’éloignement, j’ai fini par comprendre pourquoi ces mots de Dazai Osamu se sont imprimés en moi : « Il sentait toujours la terre noire de son pays natal », écrit-il. Natif d’Aomori, son arrivée dans le Tōkyō des années 1930 a produit quelques anecdotes savoureuses. En écrivant Les Nuits rouges, j’ai senti avec une acuité et une intensité particulières la terre noire de mon pays natal, alors que je vis à dix mille kilomètres. Peut-être aussi du fait que la nature japonaise a peu d’odeurs… Et avec la mémoire de ces forêts sombres, de ces champs écrasés de soleil, de l’asphalte, des usines et du métal, c’est toute l’atmosphère de l’époque qui s’est reconstituée, avec une quantité incroyable de souvenirs, de gestes, de mots, d’ambiances. J’entendais des voix, des discussions, des harangues. Tout ce que j’avais perçu et inconsciemment enregistré en 1979 a nourri l’écriture des Nuits rouges. L’éloignement géographique et temporel a paradoxalement permis un rapprochement intérieur inédit. Je parierais qu’Aurélien Masson l’avait pressenti.

À propos de « 3 minutes, 7 secondes« .

Après Lalignement des équinoxes, trilogie volumineuse, on vous retrouve en 2018 avec 3 minutes, 7 secondes,  mais vous n’offrez quune novella et de surcroît, plus à la Série Noire mais à la Manufacture de LivresIl y a une explication ?

Une explication simplissime : la Série Noire ne publie pas de novella. Stefanie Delestré, qui succède à Aurélien, m’a confirmé qu’elle ne projetait pas d’en inscrire au catalogue de la collection. Je pouvais donc en publier ailleurs, même en étant sous contrat avec Gallimard.

Une fois 3 minutes, 7 secondes terminé, on constate très vite que ce nest pas juste lhistoire dun crash et que ce petit entretien sera sûrement utile pour donner quelques clés supplémentaires sur votre volonté. Mais, tout dabord et tout simplement, comment est née cette histoire ?

Le déclencheur, c’est Pierre Fourniaud, de la Manufacture de Livres, qui me demande en septembre 2017 si j’ai une novella dans mes tiroirs. J’avais écrit une histoire inspirée du vécu du soldat japonais Hirō Onoda, qui a continué la Deuxième guerre mondiale jusqu’en 1974, seul sur une île des Philippines. D’ailleurs, j’ai ensuite traduit son récit stupéfiant pour la Manufacture de Livres. Plutôt que de reprendre ladite novella, j’en ai écrite une autre dans le vol qui me ramenait au Japon. Je n’ai pas pu résister à l’idée de la concordance totale du réel et de la fiction : écrire un texte en douze heures, dans un seul segment spatio-temporel, ce qui est également un impératif de la novella : une seule intrigue unie dans le temps et l’espace, mais avec la possibilité de multiplier les personnages et les explorations psychologiques. C’est ce que j’ai fait avec ce qui m’entourait. Stewards, hôtesses, passagers sont devenus des personnages de fiction. Évidemment, je les ai intégralement violés — du moins psychologiquement, mais ils n’en savent rien. Sauf le commandant de bord et le copilote, que j’ai inventés de A à Z. Je me suis moi-même dépouillé et fictionnalisé pour « créer » l’un des personnages. Le plus drôle, c’est l’arrivée à Osaka. Je rallume mon téléphone et je lis le message d’un ami qui me conseille de ne pas traîner pour rentrer à Kyōto, car un typhon approche. Je survole les infos et j’apprends que la Corée du Nord vient de procéder à un tir de missile. Soit exactement l’histoire que je viens d’écrire dans l’avion. Une histoire réelle aspirée dans une fiction, à son tour aspirée dans une réalité plus vaste. Le tout en direct. Welcome back home !

Si cette œuvre semble, au premier abord, très différente, on saperçoit vite quon retrouve des thèmes, des « obsessions » déjà lues chez vous. Nest-on pas ici aussi dans une nouvelle métaphore du kōan « face au gouffre un pas en avant », qui ponctue chaque histoire de la trilogie des Équinoxes ? La mort serait-elle uniquement un passage, un voyage ?

Si c’est un passage, on est déjà en plein dedans. C’est d’ailleurs l’un des thèmes de Confession japonaise. Dans 3 minutes, 7 secondes, il y a autant d’obsessions que de personnages. Toutes ont un point commun : la mort révèle le sentiment de réalité d’une vie. La mort imminente, dans le cas des passagers de cet avion. C’est un raccourci fulgurant qui permet de sonder de façon violente, crue et directe la psyché des personnages. Plus de temps pour les faux-semblants, les mensonges, les excuses, plus le temps de fabriquer des justifications, des illusions. Plus le temps de fuir. Le révélateur absolu est déjà en action. Donc oui, face au gouffre, un pas en avant. Ce kōan est très sibyllin, très subtil, malgré son aspect brutal. Dans Lalignement des équinoxes, Wolf, l’un des personnages principaux, le comprend de différentes façons. L’une d’elles est : on ne se retrouve pas face à un gouffre par hasard. C’est un rendez-vous que l’on a sans doute provoqué sans en avoir conscience. Il faut donc aller explorer la réalité qu’il contient. Mais il y a beaucoup de lectures possibles de cette phrase de Dōgen. En japonais, elle se formule aussi de cette façon : « arrivé au sommet d’un bambou de cent pieds, continue de grimper ».

Tous ces personnages qui vont connaître la mort en même temps, sont déjà bien dépeints, créant très rapidement un réel intérêt pour les fragments de vie racontés, nont sûrement pas été choisis au hasard. On a un peu l’impression de voir au moins deux visages du Japon, lun éternel et lautre plus moderne, des codes, des morales différentes mais cest sûrement beaucoup plus pointu

Surtout le commandant de bord et le copilote, et c’est tout à fait intentionnel. J’ai un peu forcé le trait entre deux générations, l’une traditionaliste, l’autre occidentaliste, et toutes les deux également perdues. En réalité, ces deux caractères cohabitent profondément chez de nombreux Japonais, et cela forme un équilibre. Bien que souvent, l’occidentalisme ne soit qu’un vernis : grattez un peu, et vous vous retrouvez face à une personne de l’ère d’Edo. Commandant de bord et copilote sont comme les deux hémisphères d’un seul cerveau : l’un ne va pas sans l’autre. Pareillement, j’ai fait en sorte que tous les personnages, aussi différents et singuliers soient-ils, forment les différentes facettes d’une seule et même persona.

Sans rien dévoiler de lintrigue, vous nous offrez aussi un petit éclairage géopolitique de cette région de lAsie. Quelles sont les craintes des Japonais ?

Les Japonais se méfient de tout et n’ont peur de rien… ! Les enjeux japonais actuels sont les mêmes qu’avant la Deuxième guerre mondiale : créer une sphère de coprospérité indo-pacifique. Mais il y a eu entre temps un changement majeur : la position de la Chine, devenue hégémonique, et dont la puissance économique, technologique et militaire, alliée à un régime crypto-totalitaire, est perçue comme une menace par le reste de l’Asie. Pour le dire en deux mots, c’est un allié dangereux. La sphère de coprospérité indo-pacifique devait garantir l’indépendance de l’Asie vis-à-vis de l’Occident. Désormais, elle prend lentement et timidement la forme d’une garantie contre la domination mondiale chinoise.

Avec Internet maintenant, même très loin comme vous à Kyōto, on nest plus jamais vraiment isolé des siens, de ses racines. Néanmoins, des aspects de votre vie française vous manquent-ils et bien sûr, quand vous rentrez en France, quelle part du Japon vous fait défaut ?

Rien ne me manque de la France. Ma vie est pleinement japonaise. Chaque fois que j’allais en France pour la sortie d’un livre, c’était le Japon tout entier qui me manquait. Je m’accrochais au jet-lag : tiens, c’est l’heure où le soleil se lève. La cloche du temple Kōshōji, le début de la méditation zen, l’heure du iaidō, le chien et la chatte qui me cherchent dans le bureau, l’heure du déjeuner des milans au bord de la rivière, les lueurs du crépuscule, l’effervescence de Kiyamachi-dōri… Je sentais dans mes chairs que tout cela avait lieu et que c’était ma véritable place.

Vous avez été co-fondateur des éditions du Camion Blanc, « L’éditeur qui véhicule le rock ! » et donc vous ny couperez pas. Quelle zik pour illustrer 3 minutes, 7 secondes ?

Le Boiler Room de Nisennenmondai.

November 25th: The Last Day de Philip Glass.

Aerian de Maximum The Hormone.

Everything In Its Right Place de Radiohead, dans la version enregistrée en 2008 à Saitama.

À propos de « Confession japonaise« .

Paru en 2019 au Mercure de France, Confession japonaise est une lacune dans les chroniques de Nyctalopes, peut-être trop japonais pour nos esprits occidentauxPourriez-vous nous le vendre, nous expliquer notre erreur? 

(Sourire) Un ami japonais et francophone l’a lu et s’est exclamé : « C’est incroyable, c’est roman japonais ! » Je prenais ça pour un compliment, mais je sentais que quelque chose le gênait. « Vous êtes auteur japonais, mais vous n’êtes pas Japonais ! » ll avait l’air à la fois fier et contrarié, c’était assez drôle.

Si on tient à utiliser des couleurs, Confession japonaise est un roman noir dans la littérature blanche. Il contient une part réaliste et une part fantasmagorique – la seconde étant tout aussi réelle que la première. Ce roman repose sur l’absence de hiatus entre le monde flottant et le monde invisible, celui des humains et des esprits, de l’histoire et de la légende : c’est le même monde et cela s’exprime de façon très concrète. C’est sans doute ce qui est difficile à concevoir pour un esprit occidental.

C’est l’idée qu’il n’y a pas de frontière entre la vie et la mort, que les deux états ou territoires s’imbriquent et communiquent en permanence. On peut le constater dans la vie quotidienne, surtout à Kyōto. Les mythes sont aussi réels que l’histoire, ils ont même sans doute plus de poids dans l’inconscient collectif. Juste un exemple : j’ai récemment vu une exposition de photos de Koga Eriko, intitulée BELL, qui nous fait voir la légende d’Anchin dans le Japon d’aujourd’hui. Il est admis de façon absolument équivalente que son amoureuse Kiyohime s’est transformée en serpent pour le suivre, et que la chose est simultanément impossible. Et cette contradiction va de soi : elle n’en est pas une, en fin de compte.

De la même façon, le narrateur de Confession japonaise vit à la fois dans le monde flottant (visible, celui des vivants, que l’on appelle le « nôtre ») et dans le monde invisible, celui des morts, des esprits, des démons, obake, yōkai, oni, tengu et consorts. Tout ce qu’il voit, expérimente, les personnes qu’il rencontre lui apparaissent soit sous leur aspect et comportement « flottant », soit « invisible ». Tout a commencé pour le narrateur avec le tremblement de terre de Kobe en 1995. Il avait 5 ans et ses parents ainsi que sa petite sœur ont été emportés au royaume des morts. Il est incapable de distinguer les deux mondes, jusqu’à ce qu’il rencontre une jeune femme absolument fascinante — qui est également une renarde, une incarnation d’Inari… Là, l’histoire devient violemment noire. Et solaire, par la même.

Des projets littéraires, des amorces de romans, est-il trop tôt pour en parler ? Vous traduisez aussi pour la SN, un roman qui vous a particulièrement séduit ?

Le dernier roman traduit pour la Série Noire est un excellent souvenir — de lecture comme de traduction. C’est Seules les proies s’enfuient, de Neely Tucker. Une pleine cohérence entre l’histoire et le style, une dynamique narrative qui démultiplie le cadre initial sans le briser, une narration sobre, rugueuse et intense. Nickel.

J’ai écrit plusieurs textes depuis Les Nuits rouges. D’abord un « roman japonais », Ame no neko (Un chat de pluie), que je vais reprendre de fond en comble pour lui donner sa tonalité exacte, maintenant que j’en connais la fin. Ensuite, j’ai rédigé un long texte qui sert de base à un projet plus vaste. Et au printemps prochain doit sortir un récit sur le zen et le sabre, La Caverne aux chauves-souris sous la montagne noire. Une approche pragmatique de la méditation zen en tant qu’expérience totale.

Pour revenir brièvement à votre première question, celle de l’inspiration. Au Japon, on évolue entre de multiples couches d’histoire, de mythologie, de folklore, on trouve des veines narratives partout, à la fois totalement disparates et unies par l’esprit japonais, pour le dire rapidement. Et tout cela se manifeste dans le quotidien. C’est en étant à l’écoute de ces expressions qu’on laisse le roman naître de lui-même… avant de le saisir à la gorge. J’étais en train d’écouter Les Nuits rouges depuis pas mal d’années quand Aurélien Masson m’a poussé à passer à l’action. Déjà pour Lalignement des équinoxes, j’avais l’impression qu’il connaissait le manuscrit avant même que je ne l’écrive. C’est le don de l’éditeur total : celui de lire les manuscrits qui sont en vous.

Je vous remercie.

(Je viens d’apprendre la fermeture des librairies pendant le deuxième confinement. Leur credo est donc : détruisons tout, et on n’aura plus besoin d’échouer. Comme s’il fallait encore des preuves de la soumission absolue des hommes politiques aux GAFAM, dans ce cas précis, ou à Barclays, Capital Group Companies, FMR Corp., AXA, State Street Corp., etc. Tristes, tristes et stupides fossoyeurs. Et le jury Femina décerne quand même son prix, qui ne profitera qu’à Amazon — no comment. Jeff Bezos, champion de la défiscalisation et du salariat au rabais, mais aussi ministre de la Culture, de l’Économie, des Phynances et du Commerce, vous salue bien. Rajoutons Fuck Off And Die de Darkthrone à la play-list. Ouvrir les librairies, avec toutes les précautions sanitaires requises, c’est un acte de désobéissance qui refuse  le système de mort culturelle et sociale à l’œuvre depuis des décennies. Il ne saurait plus être question de quémander les conditions de la survie aux laquais de la morgue affairiste.)

Merci à Sébastien pour sa grande disponibilité et la richesse de ses propos.

Entretien réalisé par échange de mails octobre/ novembre 2020.

Clete.

LES NUITS ROUGES de Sébastien Raizer / Série Noire.

Les amateurs de polars ont découvert le Sébastien Raizer romancier en 2015 avec “L’alignement des équinoxes” qui débutait la colossale “Trilogie des équinoxes” close en 2017. On le retrouvait en 2018 avec “3 minutes, 7 secondes” terrible novella mais nous laissant un peu sur notre faim. En fait, il s’agissait de son premier écrit parlant de l’Asie qu’il vivait au quotidien depuis son départ au Japon en 2014. Suivit “Confession japonaise” où il fit sienne la philosophie japonaise des mondes flottants et des mondes invisibles mais on n’était plus dans le noir où il avait brillé durant une trilogie aussi passionnante qu’ éprouvante où les maux de l’esprit s’affichaient en pleine lumière. Ce retour à la Série Noire en 2020 devait dans la logique nous emmener du côté de Kyoto où il réside depuis plusieurs années maintenant… Mais Sébastien Raizer est un mec franchement imprévisible au parcours passionnant mais très inattendu.

“Dans le bassin post industriel du nord-est de la France, les travaux d’arasement du crassier mettent au jour un corps momifié depuis 1979. Il s’agit du cadavre d’un syndicaliste, père de jumeaux qui ont donc grandi avec un mensonge dans une région économiquement et socialement dévastée. Brouillés depuis des années, Alexis est employé dans un réseau bancaire du Luxembourg et Dimitri végète et trempe dans la came.

Pour comprendre et venger son père, celui-ci replonge dans les combats et les trahisons de cette année 79 – au plus fort de la révolte des ouvriers de la sidérurgie – qui, loin d’avoir cessé, ont pris un tour nettement plus cynique. À coups de pistolet-arbalète, il va relancer les nuits rouges de la colère, déchaîner des monstres toujours aux aguets, assoiffés de pouvoir et de violence.”

Sébastien débarque donc là où on ne l’attendait pas forcément et quel retour magistral ! Si la trilogie des équinoxes était brillante pour qui s’accrochait, pour qui trouvait son chemin dans ce labyrinthe des esprits tortueux, ce gouffre des psychés maltraitées, dérangées, certains, (pas le moment, pas bon pour le moral…) avaient peut-être abandonné cette traversée des enfers des travers de la nature humaine. Ici, l’auteur a ôté de son propos tout ce qui allait très (trop?) loin dans les dérives, les délires, pour offrir un polar pur jus, le genre de roman que vous avez envie d’offrir à vos potes parce que vous savez qu’ils adhèreront de suite à la qualité de l’intrigue, aux personnages complexes, au discours très politique, à la dénonciation du massacre d’une région, à la rage à peine contenue de l’auteur.

“Ils ont tué le tissu social, la conscience de classe, la solidarité, la culture ouvrière, la notion de révolte. Ils nous ont hypnotisés par la peur jusqu’à nous faire oublier notre propre pouvoir. Il n’y a plus rien.”

“Les nuits rouges”, comme les lumières nocturnes des aciéries lorraines avant leur extinction, rouges comme les moments de guerre contre l’état et ses bras armés, gendarmes et CRS en dragonnade comme sous la monarchie ; rouges comme les étendards des centrales syndicales complices de l’infâme, rouges comme les cauchemars sous Mandrax de Dimitri, rouges comme “ Tchac ! Tchac !” le sang qui gicle de la morsure du carreau d’un pistolet-arbalète.

Partant conjointement de la découverte macabre d’un mort restée mystérieuse pendant quarante ans et d’une affaire contemporaine de came, Sébastien Raizer bâtit une histoire incroyablement complète, passionnante, mariant vraiment pour le meilleur la mémoire de combats ouvriers oubliés et le délabrement moral et économique des “survivants” et de leurs familles quatre décennies plus tard. C’est un roman engagé, cognant avec la même colère sur la droite et sur la gauche, mettant dans la même poubelle les syndicats. Et en même temps, on lit un polar très actuel avec les ravages du fentanyl, saloperie cent fois plus puissante que la morphine et faisant de vous un zombie dès la même prise. 

Les flics de Thionville menés par un Keller débarquant dans la région sinistrée et peu au fait du passé récent, mènent les deux enquêtes et, très vite, on s’engouffre dans un côté sombre que l’on ne quittera plus vraiment. C’est fort, très fort, on sent bien la colère si peu contenue quand Raizer parle de la tragédie de 1979 et on le suit, très mal à l’aise, dans le chaos mental de certains personnages particulièrement frappants.

En fait, il serait très illusoire de penser vous convaincre mais on peut envisager “les nuits rouges “ comme un préquel de “Lorraine Connection” de Dominique Manotti avec qui on peut aisément l’apparenter. De même, si vous avez aimé le génial “Empire des chimères” d’Antoine Chainas, vous retrouverez certains passages “bien” barrés et le portrait blafard de mondes désenchantés. De manière plus générale et parce qu’ils ne sont pas légion, ne ratez pas le polar français de l’année.

Polar pur jus !

Clete.

PS:entretien avec Sébastien Raizer à venir.

3 MINUTES, 7 SECONDES de Sébastien Raizer / La manufacture de livres.

“Sébastien Raizer est le cofondateur des Éditions du Camion Blanc, qui ont publié des cargaisons d’ouvrages sur le rock, et de la collection Camion Noir, aliénée aux cultures sombres.Il est l’auteur de la trilogie transréaliste des « Équinoxes » à la Série Noire (L’alignement des équinoxes, Sagittarius, Minuit à contre-jour), ainsi que d’un Petit éloge du zen.Il vit à Kyoto où il pratique le iaido et le zazen.” Présentation de  La manufacture de livres.

Entretien avec l’auteur septembre 2017.

Sébastien Raizer s’est fait connaître du plus grand public par sa trilogie des Equinoxes, oeuvre imposante, impressionnante et très exigeante. Aussi après lecture, est-il curieux de de le voir rompre le silence, rejoindre les rivages occidentaux, les étals des librairies françaises avec uniquement une novella.

Ceci dit, “ 3 minutes 7 secondes” prolonge cette réflexion personnelle lue précédemment, alimentée par un souffle oriental qu’il respire maintenant tous les jours. Si vous ne connaissez pas Sébastien Raizer, le propos, plus facilement abordable ici, sera certainement une belle manière d’entrer dans l’univers complexe de l’auteur tandis que les aficionados retrouveront certaines thématiques, évolueront dans une certaine paramnésie douce.

“Au crépuscule, le vol MU 729 a quitté Shanghai pour rejoindre Kyoto. Mais tandis que l’appareil survole la mer de Chine, un missile balistique nord-coréen prend le Boeing 777 pour cible. L’information est transmise au pilote. Dans quelques instants, l’appareil sera détruit. Aucune échappatoire.
À bord de l’avion, trois cent seize passagers vivent leurs derniers instants. Il ne leur reste que 3 minutes et 7 secondes pour savoir quel sens donner à ces ultimes moments.”

Le commandant de bord, son second, des membres du  personnel navigant, un photographe hollandais, un jeune Américain, les protagonistes de cette “chronique d’un mort annoncée”. Trois minutes et 7 secondes avant le chaos, le néant .

Plusieurs destins confrontés à la fin, la manière de chacun d’aborder cette issue fatale… On est très loin d’un roman catastrophe. Dans cet avion, les personnes ne sont plus sur Terre mais ne sont pas mortes non plus. C’est ce passage vers le néant, cet état instable et hautement déstabilisant qui  est raconté: les considérations de chacun, les souvenirs, les regrets, les ultimes désirs pour quitter la vie parfois très antagonistes, les cruelles terribles dernières trahisons. C’est du grand art, puissamment troublant !

“Chaque voyage est d’abord un voyage en soi. »

壮大

Wollanup.

 

Entretien avec Sébastien Raizer à l’occasion de la sortie de MINUIT À CONTRE JOUR/ Série Noire.

Notre appétence littéraire nécessite des univers, des personnalités marquées et déterminantes pour accéder au plaisir de lecture. Cet échange avec le géniteur de L’ Alignement des Équinoxes nous permettra de mieux comprendre et de saisir la genèse de cette trilogie.

Je tiens à remercier Christelle Mata pour son entregent et sa bienveillance.

Bonjour Sébastien Raizer, pouvez vous nous retracer votre parcours ?

Après une classe prépa scientifique, j’ai directement bifurqué pour créer les éditions du Camion Blanc avec un ami. En fait au départ j’ai écrit un livre sur Joy Division qui s’appelait « Lumières et ténèbres », on a mis à contribution des détenus de longue peine afin d’imprimer l’ouvrage fruit d’un travail d’archives communs. J’ai donc fait Camion Blanc de 1992 à 2013, puis publié un roman chez Verticales, chez Grasset en 2001 et après ces romans je continuais à écrire de façon expérimentale afin de trouver un territoire rassemblant différentes polarisations. (représentées par Mishima, Burroughs, K. Dick) Jusqu’à la rencontre avec Aurélien Masson qui me propose d’écrire une novella puis l’écriture d’une Série Noire complète avec un seul mot d’ordre : « Lâche les chevaux ! ».

Le polar, le roman noir est partout mais avec un double mouvement expansion/ perte de substance. Je voulais foncer dans l’inconnu absolu. Le premier grain de sable, un embryon d’idée c’était la vipère et en rapport avec qui avait été écrit sur les serial-killers, le mal de fiction, je ne voulais pas de cliché de l’incarnation du mal. La Vipère devait être un personnage luciférien mais de lumière et ensuite le personnage de Wolf est venu naturellement comme le pendant de la Vipère. C’est ensuite que j’ai été bloqué car il me manquait un truc capital tel la pierre noire de l’Odyssée de l’Espace. Ce moteur se devait d’être métaphysique, existentiel, par les trois mots physique, psychique et le territoire spirituel. Les personnages sont venus naturellement, spontanément avec leur regard, leurs failles, leur passé, leurs douleurs, leurs angles morts. J’ai surtout écouté je ne voulais pas être interventionniste, je ne voulais pas absolument que ça se passe comme ça, j’ai écouté le monde dans lequel ils évoluaient et cette écoute c’est ce qui a nourri le texte. Ce qui reste du livre c’est le frottement entre la réalité  et l’histoire intime.

 

Dans ce troisième volet j’ai la sensation que la notion humaine des protagonistes prend une ampleur majorée. Est-ce que c’était une volonté initiale de clore ce triptyque de cette manière ?

Ouais je suis parfaitement d’accord mais c’est pas une volonté, je n’imprime pas MA volonté, je ne suis pas un marionnettiste, je les écoute mais ce qui m’intéresse c’est la réalité événementielle du volume III et c’est peut-être pourquoi j’ai voulu creuser, d’aller chercher au fond d’eux. Surtout il y en a un qui me touche beaucoup c’est Markus d’où le message qu’il envoie à Wolf à travers la chanson de David Bowie.

 

Derrière cette « cyber société » contemporaine décrite, diriez vous que votre projet était un conte philosophique teinté d’une critique sociale ?

Oui c’est très juste et vous vous rendrez compte de la pertinence de la question à la clôture de la lecture, c’est un roman de sécession. Si on raisonne sous l’angle politique on ne réforme pas ce monde pourri, on fait un pas de côté et on laisse crever, même le critiquer c’est le nourrir.

 

De ces lectures, j’ai ressenti des accointances avec l’ouvrage « Les racines du mal » de Maurice Dantec. Avez vous des piliers, des totems chez les écrivains fondant votre identité littéraire ?

Oui alors les trois polarisations ce sont Mishima, Burroughs et Philip K. Dick. D’ailleurs, dans les trois livres, il y a une citation de chacun des trois auteurs avec de la musique.  Quand j’ai lu « Les racines du mal » boum la claque et la « Sirène rouge »…

 

Vos récits sont ponctués, rythmés, par l’omniprésence musicale. Quel est son rôle dans la trame de vos ouvrages ?

Dans la trame pas vraiment. Je vais donner des exemples précis. Dans l’épigraphe des bouquins, Nick Cave pour le premier, Ministry dans le second et Leonard Cohen dans le troisième pour moi chacune de ces chansons c’est l’essence de l’esprit, de la tonalité que je veux mettre dans le livre ensuite dans chaque partie, là c’est plus centré sur un personnage. J’ai découvert Hemingway à 11 ans, l’année d’après je découvrais The Cure

 

La culture et vote ancrage nippons ont-elles une influence consciente sur cette trilogie ?

C’est assez bizarre en fait parce que forcément l’endroit où on vit nous influence, nous imprègne et nous façonne, bien que c’est un phénomène qui prend du temps sans doute mais la toute première novella qu’Aurélien (Masson) m’ait demandé c’était une histoire japonaise « Comment j’ai gagné la guerre du pacifique » où politique, histoire, mythologie sont trois choses qui, au Japon, sont inséparables. C’est les héros tragiques qu’ils vénèrent. Mais après le fait de vivre au Japon, effectivement, déjà le rapport au langage devient beaucoup plus intense, pour la première fois, j’avais une sensation physique des mots. La sensation de vide devant cette langue étrangère a comme créé une sensibilité accrue, des sensations telluriques sur les Japonais, la société ça m’a modifié. C’est une autre planète mais en même temps c’est chez moi. Je sens que de plus en plus ça infuse, ça change la façon d’écrire.

 

Le triptyque balaie un certains nombres de thématiques : l’écologie, les OGM, le pouvoir des réseaux informatiques, les politiques. Ces thèmes correspondent-ils à vos propres combats ?

A mes préoccupations, oui. Quand je vivais en France il était hors de question que je mette les pieds dans un supermarché. C’est complètement incohérent de publier sur FaceBook des pétitions ou des trucs que la planète est en train de crever et d’avoir sa carte du Monoprix. J’ai commencé à m’intéresser à ça en devenant végétarien, c’était tout con, j’achetais un magazine de course à pied pour préparer un marathon et je vois “éviter la viande rouge” c’est plein de toxines stockées. Il n’y a qu’un argument c’est que l’on se sent beaucoup mieux, sans parler des massacres du bétail c’est vraiment de la barbarie à l’état pur. Cela rejoint le politique, c’est une action politique, notre carte bleue a éminemment plus de pouvoirs que notre carte d’électeur et donc on fait de la politique à chaque fois que l’on se sert de notre carte bleue. On nourrit le système ou on fait sécession avec le système alternatif. En creusant encore plus dans “Minuit à contre jour” toutes les infos d’Antoine Marquez que lui balance La Vipère elles sont référencées, elles sont complètement folles mais elles sont référencées car ce sont des faits, c’est sourcé. Et derrière il faut agir en conséquence, le lien entre le mot et l’action est très, très, fort au Japon, une promesse cela n’existe pas.

Il y a comme une sorte de gimmick qui s’insère dans l’intégralité de votre ouvrage : « Face au gouffre un pas en avant ». Pouvez vous nous expliquer sa signification et le fait qu’il ponctue la trilogie ?

En fait c’est un koan, que l’on retrouve dans Petit éloge du Zen (sortie concomitante avec Minuit à contre jour aux éditions Folio) , ce sont des phrases qui ont l’air absurde, contradictoire. Si on se trouve face au gouffre ce n’est pas un hasard, c’est la fin d’une réalité, on fait ce pas en avant afin de rentrer dans une nouvelle réalité. Le koan sert à la méditation zen renzaï. C’est mon envie de foncer dans un absolu c’est aussi : face au gouffre un pas en avant. Les choses ont grandi de manière organique, je ne suis que le co-auteur du livre tout le reste c’est écrit par les informations que j’ai écoutées, que les personnages ont reçues, la façon dont ils ont réagi, c’est ça qui a construit le livre. Ca fait combien de décennies que l’on tourne autour du gouffre ?

A l’instar de notre site, pourriez-vous nous proposer un titre, un album qui pourrait correspondre à « Minuit à contre Jour » ou celui qui vous a accompagné lors de son écriture ? (Ou du moment !)

Le dernier qui me reste, j’ai beaucoup regardé la vidéo en écrivant le passage sur Markus, la vidéo tournée par Mick Rock « Life On Mars » que je trouve sublime, y’a rien Bowie tout seul, blanc, costume bleu ciel, il remplit l’espace à lui tout seul et cette chanson est absolument sublime.

Merci à vous.

Entretien réalisé chez Gallimard le 13 septembre 2017.

Chouchou.

MINUIT A CONTRE JOUR de Sébastien Raizer / Série Noire / Volume III de l’ ALIGNEMENT DES ÉQUINOXES.

« Le gang paradoxal a explosé. 
De retour du Laos où elle est allée chercher Liwayway, la fillette qu’elle était à l’âge de quatre ans lorsque des miliciens ont abattu ses parents, Silver est immédiatement dirigée par le commissaire Lacroix sur une enquête qui implique un groupe radical rouge-brun et le site Shoot To Kill, listant des personnalités à abattre et élaboré par Antoine Marquez, théoricien du chaos social. 
Wolf, son coéquipier à la Brigade criminelle et alter ego absolu, se trouve plongé dans un coma profond suite à une overdose de neurotoxine hallucinogène, l’arme existentielle de la Vipère dont l’élève, Diane, s’est faite l’archange noire. 
Lacroix est obsédé par l’idée de récupérer la neurotoxine, mais la Vipère et Karen, la fille samouraï, ont poussé le réel nettement plus loin qu’il ne peut l’imaginer. 
Silver va s’engouffrer dans des représentations du monde divergentes et mutuellement exclusives, en attendant le réveil de Wolf qui, perdu dans l’univers parfait du néant, enregistre les mélodies de l’alignement des équinoxes. 
Roman du transréalisme, Minuit à contre-jour frotte comme des silex les confusions avec lesquelles l’Occident se fascine pour son propre crépuscule. Ses héros sont les aventuriers d’une rupture idéologique. »

Le monde possède et présente des strates existentielles qui gouvernent notre destinée et les interactions avec autrui. Quand bien même elles peuvent être parasitées par des forces antagonistes, le fil d’Ariane se déroule.

Avidement on attendait la clôture de cette trilogie et le premier sentiment m’est apparu dès le chapitre d’ouverture, dès les paragraphes d’introduction. Mon intime ressenti m’a éclairé sur cette volonté, acquise ou initiale, d’afficher le profil psychologique des protagonistes de manière plus marquée. On pourrait, aussi, émettre l’hypothèse, suivant les lectures des deux tomes précédents, que notre faculté d’intégration des codes de l’auteur nous permette de posséder les outils ad hoc à une immersion franche.

Notre société empreinte du chaos social ouvre des portes au transréalisme sur l’idiome que l’ordre cardinal peut être bouleversé. Face aux acteurs de cette fresque plus incarnés qu’auparavant notre attachement, notre empathie, face à des désarrois inconscients, pour certains, n’en est que forcément plus viscérale. Les dits personnages s’amplifient dans leur humanité à l’intérieur de cette bulle cyber-punk où violence et recherche d’une évolution aux antipodes du darwinisme s’adhèrent. Politique, problèmes sociaux, sociétaux, technologies coexistent narrant une déliquescence qui pourrait paraître programmée. La critique serait-elle vaine ou alimenterait-elle une descente inexorable de valeurs communes à notre espèce. Notre existence parfois en marge, qui affiche une vanité, un orgueil, un mépris des autres formes de vie instille concomitamment notre perte insidieuse. Le tellurique devrait être le cœur de l’homme. Et c’est en cela qu’une certaine volonté de lutter contre un déterminisme influe sur les rapports à nos prochains et notre propre construction.

Sébastien Raizer réalise le symposium de problématiques en y insufflant un regard sur ses congénères maudits. Maudits peut-être mais qui paradoxalement restent porteurs d’un espoir. Sans être interventionniste, il porte ce regard sur ces fragments cosmiques qui sont un et indivisible composant inéluctablement ce cosmos. Il forge sous un habillage foisonnant de références une pensée qui frise l’universalité, sait prendre le recul fondamental sur les événements en la retranscrivant avec cette faculté personnelle à casser les codes du genre. Roman noir beaucoup plus social que ses atours pourraient le suggérer et ce troisième volet reste, en ce qui me concerne, le plus attachant, le plus sensitif.

Achèvement très réussi d’un triptyque ambitieux !

Chouchou.

 

SAGITTARIUS (L’alignement des équinoxes- Livre II) de Sébastien Raizer / SN

Entrons dans cette cyber société contemporaine où prévaut le conte philosophique incluant une modernité technologique et une influence prépondérante d’une psycho-criminalité. On est en proie à des réminiscences des « Racines du mal » de  Dantec et à, dans une moindre mesure, « Le travail du furet » de Jean Pierre Andrevon.

« Les neurotoxines hallucinogènes de la « Vipère » sont encore actives. Neuf mois après le suicide de ce dernier, Diane Lempereur, sa dernière élève, recrute Joana, une jeune synesthète (dont les perceptions sensorielles fusionnent). Tandis que Silver, toujours boxeuse mais nettement moins zen, est happée par le processus de la loi de l’alignement, Wolf, son coéquipier de la Brigade criminelle, cherche son chemin au milieu du chaos pour contrecarrer les plans de Diane. Entre réel et virtuel, les faux-semblants sont plus retors que jamais.”

Au sein de ce groupe de flics complémentaires, interlopes engagé dans une quête effrénée d’une neurotoxine. La liane Laotienne, le geek psychotique, le supérieur ancien commando seront épaulés par des personnages secondaires utilisés comme des outils, des vecteurs de leur objectif. Cette quête se révélera t-elle une échapatoire euristique ou un enjeu de possession des psychés dans ce monde dicté par les sens et leurs interactions…

On observe, au décours de notre lecture en filigrane , une critique sous jacente acerbe des propriétés ubiquitaires des pouvoirs du réseau informatique.

On vogue entre le réel et l’imaginaire et l’on s’échoue sur des remparts construits par l’homme pour l’homme.

La cadence littéraire de l’ouvrage reside dans la stimulation d’une macro conscience qui en retrait d’un champ lexical fourni mette à l’épreuve salutaire votre concentration, se dévoile une trame plus humaine et réaliste qu’il n’y parait. Un voile caligineux, sombre de nos sociétés actuelles s’abaisse et ouvre nos esprits à des réalités concrètes des maux de celle-ci.

Le cerveau conscient traite sept segments d’informations par seconde. L’inconscient en traite onze millions. La loi de l’alignement te donne accès à ces onze millions de segments d’onformations par seconde. Tu sentiras les ondes de l’espace lointain comme le vent qui entre par la fenêtre. Tu verras la vérité transparente de chaque être vivant. Ca c’est beaucoup moins agréable.”

Face au gouffre, un pas en avant/ face à une équation à inconnues multiples, plongez!

De son écriture stroboscopique, syncopée, Sébastien Raizer s’insinue dans notre matière blanche et relie nos dendrites synaptiques dans un assemblage pyrotechnique haut en couleurs et vecteurs d’une lecture magnétique absorbé par un dark métal, ponctuées d’un post rock.

On réside dans un paradoxe de tempo où rythme de l’histoire et rythme de lecture coalescent débouchent sur la jouissance d’avoir pénétré son monde d’écriture, d’éveil philosophique. Soumis à une épreuve profonde de concentration qui nous révèle à nos capacités cognitives et mnésiques, on l’en ressort ragaillardi d’avoir participer à cette aventure en tant que spectateur.

Chouchou.

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