Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Étiquette : rouergue noir

« ELLE, LE GIBIER » d’Elisa Vix / Rouergue Noir.

“Qui était Chrystal ? Quels étaient les secrets de cette jeune femme ravissante, titulaire d’un master en neurosciences et qui aurait dû faire une chercheuse comblée ? Tour à tour, ceux qui l’ont connue répondent aux questions d’un mystérieux enquêteur. Un ancien amant mais surtout les collègues qui l’ont côtoyée à Medecines, le leader international de l’information médicale, une entreprise recrutant des jeunes gens brillants et surdiplômés ne parvenant pas à trouver leur place sur le marché de l’emploi. Et chacun est confronté à sa propre part de responsabilité dans ce qui s’est passé.”

Il y a eu un drame mais on ne sait pas l’ampleur de la tragédie pas plus qu’on n’en connaît la ou les victimes. Tout est lié au monde du travail que Chrystal et Cendrine découvrent par le biais de l’entreprise Medecines, arrivant bardées de diplômes, voulant réussir une grande carrière mais étant obligées, pour écrire une ligne sur leur CV, d’accepter un job bien en deçà de leurs possibilités, de leurs compétences, de leurs rêves.

Cendrine surtout mais aussi d’autres collègues vont conter la triste histoire de Chrystal. D’autres voix, plus intimes, s’y joindront, racontant qui était Chrystal, Belle dans un monde de bêtes. Ce n’est pas le premier roman traitant de la souffrance au travail, de la tyrannie des petits chefs, de l’inhumanité de certains patrons, du micromanagement épiant les moindres faits et gestes des employés au nom de la rentabilité, se moquant de casser des individus, tellement d’autres attendant de prendre la place, de mettre le pied à l’étrier dans le monde du travail sans lequel, tu n’es rien comme dirait l’autre. Et pour ceux qui craquent, il leur suffit simplement de traverser la rue pour retrouver un emploi, alors?

Réquisitoire contre le monde du travail tout comme “les visages écrasés” de Marin Ledun, il ya quelques années, “Elle, le gibier” est un roman très violent psychologiquement de par l’affect qu’il crée autour de Chrystal, désabusée, condamnée par l’entreprise et finalement isolée, l’entourage se cantonnant dans son quant à soi, tentant de se préserver, se fondant dans un égoïsme lui aussi, finalement très destructeur.

“Elle, le gibier”, une mise en garde majeure pour tous les jeunes qui entrent dans la carrière et un révélateur de la souffrance que peuvent connaître beaucoup, dès le matin, en se levant pour retourner en enfer.

« Ce que je veux dire, c’est que Chrystal avait une forte personnalité. Une personnalité qu’on ne brise pas comme ça.Il a fallu du temps, il a fallu l’avoir à l’usure, à la chignole, forer là où ça fait mal, dans l’amour-propre, longtemps et profondément.Il a fallu être persévérant et cruel, il a fallu lui faire mettre un genou à terre, puis l’autre, il a fallu frapper au plexus pour couper sa respiration, remplir sa bouche de terre, couper ses ongles et quand elle a été trop faible pour se défendre, trop épuisée, trop dégoûtée, lui infliger le coup de grâce. Mais ils n’ avaient pas imaginé ça… »


Wollanup.


GRISE FIORD de Gilles Stassart / Rouergue Noir.

Gilles Stassart nous amène en voyage à Amarok , « communauté de 1500 habitants, au bout de l’île de Baffin », dans l’archipel arctique canadien. Il ne s’agit pas d’un simple voyage touristique mais bien d’une plongée  au cœur du pays des Inuits, de leur culture et de leurs croyances.

Ce roman est celui de ce peuple mal connu, de ce pays où la vie est dure, où les règles ancestrales qui régissaient ce monde glaciaire sont vouées à disparaître sous l’avancée inexorable du monde occidental.

L’hégémonie de notre culture, de nos besoins, écrase ce monde polaire, contraignant les habitants à changer leur mode de vie et à abandonner leurs traditions. Pour nous conter ces bouleversements, Gilles Stassart nous dresse le portrait d’une famille, celle de Jo et Maggie et de leurs deux fils  Guédalia et Jack.

Jo a subi de plein fouet cette intrusion des pays soi-disant développés, il a abandonné la chasse, les courses en traineau pour aller travailler dans une mine. La ville s’est construite de toute pièce autour de cette nouvelle économie, avec une école, un magasin vendant des produits occidentaux, une église, pour ce peuple qui avait ses propres dieux.

Ses deux fils appréhendent cette modernité de deux façons différentes : l’un ne veut pas tirer un trait sur cette culture et veut la sauvegarder telle quelle quand le second choisit de l’analyser et de la relier à la culture occidentale, de construire un pont entre elles deux.

Cette famille va se déchirer, mais pour mieux se retrouver face à l’adversité.  Cette histoire nous interroge sur notre mode de vie qui bouleverse les confins les plus éloignés de notre planète, notre mode de consommation, détruit cette terre froide et le peuple qui l’habite. Aucun jugement n’est porté tout au long du livre, seulement des constats, des faits bruts qui nous montrent comment nous colonisons toute la planète en imposant notre mode de vie, au détriment de la nature et des hommes qui l’habitent.

Ce livre est empreint d’une poésie  froide, glaciaire, mais qui vous touche par sa beauté. Mais cette histoire se mérite, il faut s’accrocher, se vider l’esprit afin d’être tout entier consacré à sa lecture. Elle est parfois difficile, déstabilisante, mais souvent magique et pleine de richesse. Le narrateur change à chaque chapitre, ce qui peut parfois désorienter, et justement, si vous n’êtes pas consacré à 100% à votre lecture, vous aurez du mal à vous y retrouver, à savoir qui parle, et du coup vous perdrez une part importante de la beauté de ce récit.

Il faut se laisser porter par le récit, se couper du monde et se laisser immerger par le froid, les émotions, la poésie et la générosité de ce peuple Inuit.

Marie-Laure

SUR LE CIEL EFFONDRÉ de Colin Niel/ Rouergue Noir.

Colin Niel continue sa série policière en Guyane. Il s’agit d’une série mais chaque volume est indépendant, vous pouvez donc sans aucune difficulté vous plonger dans ce livre même si vous ne connaissez pas les précédents.

On suit Angélique Blakaman, jeune noir marron, qui après un grave accident en métropole a obtenu un poste dans la brigade du Capitaine Anato, dans le Haut-Maroni.

Tipoy, jeune amérindien et fils de Tapwili Maloko, haute figure de la lutte contre l’oppression et la préservation des traditions, disparaît lors d’une fête de village. Angélique qui est assez proche de Tapwili, s’empare de l’enquête.

Parallèlement, le capitaine Anato est en charge de chercher une équipe de braqueur qui s’en prend à des familles aisées de Maripasoula.

Ce livre, sous couvert d’une identité policière est une ode à la Guyane et à ses cultures. Et pour faire ressortir sa beauté menacée, Colin Niel nous montre sa nature hostile, celle des orpailleurs clandestins et des compagnies minières, qui rêvent d’étendre leurs territoires au détriment des peuples autochtones, celle des braconniers et des clandestins, des évangélistes et des prêcheurs.

Les déplacements dans ses contrées reculées se font en pirogue, lentement, sous une chaleur humide. La vie est très dure, différentes identités se côtoient mais, ayant du mal à se comprendre, elles  se mélangent peu. Les amérindiens, peuple natif de ce territoire, sont mal compris, laissés pour compte :

« Abandonnés, c’est le sentiment que beaucoup d’Amérindiens partageaient sur le Haut Maroni »

Ils luttent entre leurs traditions ancestrales, entre croyances et vaudou, et la volonté de contribuer au développement de ce territoire, de se sortir de cette image d’arriéré accentuée par les évangélistes qui surfent sur le mal-être de ces nouvelles générations laissées pour compte.

Colin Niel nous offre une histoire policière qui tient en haleine, qui nous fait découvrir un département français plus connu pour son historique bagne ou pour ses lancements de fusées dirigées par des blancs. 500 pages d’une poésie époustouflante, entre géopolitique et ethnologie, qui donne envie de se plonger dans l’histoire de ce département, afin de mieux le comprendre.

Immense, comme ce territoire, ce livre vous offre un grand moment de dépaysement et d’émotions.

Marie-Laure.

PARFOIS C’ EST LE DIABLE QUI VOUS SAUVE DE L’ENFER de Jean-Paul Chaumeil / Rouergue noir.

Boris a perdu sa femme Bérénice dans l’effondrement des tours du World Trade Center le 11 septembre 2001. C’était une militante engagée des droits des travailleurs et de l’égalité entre tous. Elle laisse une petite fille Julia et son père profondément dévastés. Il a perdu la femme de sa vie et ne peut regarder sa fille sans penser à elle et sombrer un peu plus dans le chaos et la haine. Alors, sa seule solution est la fuite, il abandonne sa fille et part en Afghanistan lutter contre ceux qui ont tué sa femme.

« Quand on ne se sent bien nulle part on peut aller se faire voir partout(…) la vie teste avec vous votre aptitude à ne pas pouvoir survivre et ça marche ».

Julia, grandit auprès de sa tante, mais sans père et sans mère, l’une tuée par des fanatiques, le second absent pour lutter contre ces mêmes fous qui l’ont privé d’une vie de famille.

A son retour à la vie civile, à Bordeaux, il ne renoue pas avec Julia, il se contente de vivre en marge, comme détective privé afin d’avoir de quoi vivre.

Lors d’une rixe un soir en rentrant chez lui, il se retrouve confronté à des militants d’extrême droite, un meurtre a lieu. Et stupeur, sa fille se trouve mêlée au meurtre, elle gravite dans ces mouvements de néo-nazis.
Pour Boris, une seule alternative, sauver Julia, la sortir des griffes de cette radicalisation et qu’elle retrouve un avenir.
Ce roman est une plongée dans la montée des extrêmes dans notre pays. Julia, qui a dû grandir sans repère, confrontée dès son plus jeune âge au terrorisme qui lui a pris sa mère, est aspirée dans ce tourbillon violent. Elle pense que tout est de la faute de ces étrangers qui cherchent à ramener la guerre en France et à imposer leur vision de la société et le repli sur soi.

Jean-Pierre Chaumeil se sert de cette atmosphère pour nous offrir un roman très noir, avec des personnages très marqués, qui ont tous connu la violence, la peur, et le manque. Le manque de repères mais aussi d’amour qu’ils ont pu perdre du fait de la guerre, de leur conviction. Boris doit évidemment sauver sa fille, mais il doit également apprendre à faire face, à surmonter sa peur, à faire confiance aux gens qui l’entourent et à accepter les décisions de Julia. Quant à elle, elle doit essayer de comprendre son père, le monde tel qu’il est, elle doit accepter de s’ouvrir aux autres, à les respecter. C’est un roman d’amour, d’amitié, de respect de l’être humain qui nous est offert sous un angle très sombre avec comme pendant la montée du fanatisme de tout ordre.

Un très beau roman dans un contexte de tension très forte qui secoue tous les protagonistes.

Marie-Laure.

PAR LES RAFALES de Valentine Imhof / Rouergue Noir.

Par les rafales est un roman de Valentine Imhof auteure d’une biographie de Henry Miller.

Par les rafales, un titre qui prend tout son sens à la fin du roman. Ces rafales vous emporteront dans les ténèbres. Ces rafales – poétiques – secoueront votre être – vous ressentirez de la haine, de la colère, de l’empathie, vous comprendrez ce que veut dire Lutter, et pourtant quelque part au loin, dans la brume vous apercevrez un point lumineux. Par les Rafales, accompagnons Alex pour gravir les obstacles que cette putain de vie a mis devant et derrière elle, accompagnons là vers cette lueur  -l’espoir – dans l’horizon brumeuse du néant nordique.

« Ils avaient réussi à la retrouver. Alex l’avait compris. Le type inventait des souvenirs bidon, il a proposé de s’arrêter dans un café de campagne pour boire un pot. Pour le plaisir d’être en France, parce que c’est si différent des États-Unis… Ça, elle le savait. Quand il a enserré ses jambes entre les siennes, elle n’a rien fait pour se dégager. Au contraire. Elle a envoyé tous les signaux pour lui faire entendre qu’elle n’attendait que ça depuis le début… Elle le tenait… Elle saurait disparaître ensuite. C’est du moins ce qu’elle pensait. Mais on laisse toujours quelque chose derrière soi. Et au moment où Alex s’apprête à tuer un homme, pour la troisième fois, Kelly MacLeish, jeune sergent juste sortie de l’école de police et mutée aux Shetland, décide de changer complètement d’angle dans l’enquête sur le meurtre de Richard MacGowan le soir du Up Helly Aa, la fête des Vikings, lorsque tout le monde se rassemble pour la crémation du drakkar. Le seul indice retrouvé sur le cadavre, c’est un long cheveu noir. Alors sans le savoir, Kelly rejoint le camp des poursuivants. Ceux qui courent après Alex, ceux qu’elle fuit, toujours plus vite, toujours plus au nord. »

Jamais le roman noir n’a été aussi ancré dans le présent et l’actualité. C’est le cas de l’ouvrage de Valentine Imhof qui s’attaque à un sujet fort dont on entend beaucoup parler ces temps. Dans le roman le personnage principal vivra de terribles instants en Louisiane. Des événements qui impliqueront par la suite: une blessure qui ne peut jamais cicatriser et surtout une vie détruite. Et dans ce roman que dire des agresseurs ? Le trait un peu grossi, sûrement pour les rendre détestables, nous mène à les haïr et à vouloir les détruire – faire de la charpie de leurs sales gueules !

Le personnage d’Alex, héroïne, nous possède !

Alex, une jeune femme dont on apprend l’âge étonnant à la fin de l’intrigue nous donne l’impression que sa vie défile à grande vitesse. C’est une personne forte, blessée pour ne pas dire détruite en proie à des sentiments d’être suivie, harcelée, que quelqu’un en veut à sa vie. Alex, est une jeune femme auquel on s’attache malgré les actes terribles qu’elle commet. J’ai été heureux de l’accompagner. La plume habile de l’auteure nous donne l’impression que nous, lecteurs, réussissons à l’aider. Ou tout du moins Alex, aussi dure soit-elle, accepte de nous tendre la main pour que nous puissions l’aider. Alex est un magnifique personnage.

Par les rafales est un roman étonnement écrit. Il est empreint de poésie et de musique, omniprésente (la playlist en fin de roman est d’ailleurs impressionnante !). La géographie des lieux nous permet de nous les imaginer, souvent noirs, brumeux et pluvieux, sans oublier nappés de fumée de cigarettes et d’alcool. Tout est fait pour nous plonger au plus près des personnages. Si près que chaque chapitre est précédé d’un extrait de romans, de poèmes dont la police est calligraphiée. Certes la lecture est difficile mais parvenir à les déchiffrer nous rend victorieux ou peut-être est ce une manière d’entrer dans le cœur d’Alex, soit en ami ou en intrus, peut-être….

Par les rafales, un grand roman !

Merci Alex. Merci Valentine Imhof.

Bison d’Or.

SEULES LES BÊTES de Colin Niel / Rouergue noir.

Après trois romans situés en Guyane,  Colin Niel quitte l’Amérique du Sud pour le Massif Central. « Obia » publié en 2015 a d’ailleurs obtenu le prix des lecteurs à QDP l’an dernier. Si ce prix ne brille pas par l’originalité de sa sélection, il a néanmoins récompensé des auteurs hautement recommandables de DOA à Malte en passant par Varenne pour n’en citer que quelques-uns. Nul doute que cette auréole a dû finalement peser lourd pour l’auteur au moment où il changeait complètement d’horizon, d’univers. Continue reading

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