Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Étiquette : rivages (page 1 of 4)

TEMPÊTES d’ Andrée Michaud / Rivages.

Grandiose Michaud !

« Dans le nouveau silence qui avait suivi, un frisson peut-être venu des insomnies qu’il évoquait avec un trouble dans son regard et j’avais compris qu’il était inutile de lui demander de s’expliquer quant au legs qu’il entendait me transmettre, la froideur, la nuit, la peur. J’avais avancé mes mains vers les siennes en vue de vérifier si elles contenaient encore quelque chaleur, mais il se levait déjà, son corps alourdi par les confidences qu’il venait de me faire : tu verras, on s’habitue à tout, même à l’horreur… »

Blizzard et Orages – les deux parties du roman comme deux cerneaux de noix : deux saisons, deux personnages. Hiver et été, une femme et un homme réunis autour de Cold Mountain pour des raisons aussi différentes que similaires : l’héritage d’une maison pour Marie, l’héritage d’une fausse identité pour Ric.

Marie Saintonge arrive au Massif Bleu suite à la mort de son oncle Adrien qui vient de se suicider : elle hérite de la maison située au pied de cette montagne qu’elle décide de nommer Cold Mountain – cette montagne, « une veuve, une stèle érodée par des millénaires de deuil ».

Difficile de savoir ce qui se passe autour de ce massif : l’air est oppressé par le souffle de ce monstre de granit qui semble ne jamais dormir. La tempête talonne Marie et s’installe quelques heures après son arrivée et en peu de temps la neige occupe tout le paysage.

Dès lors on s’installe dans un huis clos pesant et on assiste à la défaillance progressive de Marie : la solitude, interrompue par des éruptions intempestives – hommes ? fantômes ? – la radio qui fonctionne par à coups pour égrener les noms des morts et des disparus dans la tempête, les bouteilles de vin qui se vident comme par miracle, « un homme de pierre ou de bois, de glace souillée de détritus » qui la surveille, qui en joue. Et puis les bonhommes-allumettes gribouillés par une main invisibles autour de la maison, sur la maison, apparaissant et disparaissant comme dans un jeu macabre.

Ric, le raté, le double visible d’un écrivain star qui le rémunère pour l’incarner en société depuis une vingtaine d’années, se trouve complètement désemparé à la mort de son « patron » suicidé dans sa belle demeure. Il décide de finir le manuscrit de Chris Julian dans les lieux-mêmes où se déroule l’intrigue du livre inachevé : les Chutes rouges, sur le Massif Bleu.

Le séjour de Ric au camping des Chutes rouges prend assez rapidement une tournure angoissante : pour cette deuxième partie du roman, Andrée Michaud installe l’écrivain en herbe en tant que narrateur. C’est donc à travers ses mots que le lecteur vit cet été cauchemardesque lors duquel les orages accouchent des cadavres, le petit monde du camping est gagné par une paranoïa aigue et Ric devient le coupable idéal devant tous ses voisins.

A la différence de Marie – et probablement la vie sociale existante n’y est pas étrangère – Ric parvient à garder son sang froid même lorsque des petits bonhommes-allumettes commencent à faire leur apparition par-ci, par-là, même lorsque la réalité commence à un peu trop rejoindre la fiction décrite dans le manuscrit qu’il s’acharne à finir.

Il existe une pratique thérapeutique appelée celle des « bonhommes-allumettes », née sous la plume d’un thérapeute canadien, Jacques Martel. Je n’en sais rien si cela a un quelconque rapport avec les dessins fantomatiques qui apparaissent et disparaissent autour de Marie et de Ric. En revanche, cette pratique est censée casser les relations d’attachement toxiques – l’obsession de Marie pour le suicide de son oncle ? l’identité perdue de Ric au détriment d’une existence de porte-plume raté ?

Quoi qu’il en soit, ce dernier roman d’Andrée A. Michaud est tout simplement grandiose : il met l’individu face à soi-même, à ses responsabilités et à ses angoisses dans un contexte extrêmement difficile. C’est aussi la raison pour laquelle chaque lecteur aura certainement sa propre interprétation : ce texte arrive à parler au plus intime de soi-même.

Monica.


LE BAL DES OMBRES de Joseph O’Connor / Rivages.

Shadowplay

Traduction: Carine Chichereau.

« Voilà comment je rentre dans un rôle, très cher. Je regarde les autres. C’est tout. Leurs manières, leurs habitudes, leur accent. La démarche d’une personne compte autant que tout ce qu’elle dit. La manière dont elle lève son verre de vin. Dont elle tire un rideau. Le mot sur lequel elle insiste lorsqu’elle prononce une phrase. La plupart de ses regards. Quand tu as trouvé ça, tu as tout le reste. […] … c’est une question de regard, mon cher Bram. Savoir que tout contient son opposé. C’est la clef pour jouer Ophélie, Desdémone, lady Macbeth. Cela rajoute quelque chose à chaque amant qui veut être éconduit. A chaque méchant qui veut être aimé. Tous les méchants du monde sont le fruit d’un amour brisé. Oublie ça, et le public ne te suit plus. »

Le Bal des Ombres, ce titre qui sonne comme une promesse : promesse tenue.

Histoire d’une fin de siècle, à Londres, histoire d’une fin d’époque aussi, j’ai lu Le Bal des Ombres comme un hommage à la création et à la passion de créer. La rencontre, à Dublin, entre Bram Stoker – chroniqueur littéraire à ses heures perdues – et Henry Irving, monstre sacré de la tragédie shakespearienne, donnera naissance à l’une de ces amitiés aussi chaleureuses que capricieuses, destinées à la vie éternelle.

Lorsque Irving propose à Bram Stoker le poste de secrétaire de son nouveau théâtre, le Lyceum à Londres, le futur créateur de Dracula sent qu’il s’agit d’un tournant dans sa vie impossible à ignorer. Il suivra donc l’acteur génial et monstrueux, en entraînant Florence, future Madame Stoker, dans son sillage. Quitter Dublin, quitter un emploi ennuyeux mais stable pour la passion des lettres, celle du théâtre, celle d’une vie rêvée : l’éruption de Henry Irving dans la vie de Stoker est un tremblement de terre.

Irving, Stoker, certes, mais il ne faut pas oublier la magnifique Ellen Terry, aussi fantasque que géniale, femme de scène inoubliable, passerelle vers le cinéma où elle a joué quelques rôles muets lors de la fin de sa carrière. Amie très proche de Henry Irving, elle le devient aussi pour Stoker dont elle admire et encourage l’écriture.

Voici donc le trio qui évolue au fil des pages de ce superbe roman : l’évolution du Lyceum, les tournées aux Etats-Unis, les réflexions de Stoker autour de l’écriture, son acharnement et ses obsessions, l’apparition de Mina, Londres terrorisée par un tueur en série, le temps qui passe, Le Bal des Ombres est de ces lectures qui vous transportent à tout point de vue.

Rajoutez à tout cela une traduction faite comme dans du miel et vous obtenez un roman indispensable à votre liste 2020 !

Monica.

JUSTE UNE BALLE PERDUE de Joseph D’Anvers / Rivages.

La trajectoire, la diagonale, d’un jeune homme en devenir investi par le noble art se voit infléchie par la rencontre d’une jeune femme diaphane qui colorisera son existence. C’est une diagonale de vie car elle se joue sur trois bandes. Son passé qu’il tente de dompter, de comprendre, cette « première » vie qui l’aura lacéré aussi bien physiquement que dans sa psyché. Il tente de composer avec ses fêlures, ses questions sans réponses. Mais c’est aussi sur celles-ci qu’il trouve un biais émancipateur. La boxe où il va lutter avec ses poings au centre de ce carré afin d’expurger ce passé douloureux. C’est son présent. La troisième bande de ce triangle rectangle est l’émanation d’une rencontre fulgurante, obsessionnelle, passionnelle pour laquelle son cap va virer. Passé, présent, avenir se confondent dans de tourments lumineux, soufflant le chaud et le froid. S’embarquer dans ce roman est juste un pur moment de Rock’n’Roll maudit.

«Roman veut devenir boxeur. Il se rêve déjà professionnel lorsqu’il intègre une prestigieuse académie qui fera de lui un champion. Un soir, il rencontre Ana, une jeune fille qui va changer sa vie. Entre drogues, sexe, alcool, amour et délinquance, ces deux écorchés vont s’offrir une parenthèse enchantée. Mais tout tourne très vite au cauchemar. Comme s’il était impossible d’échapper à son destin. Juste une balle perdue raconte cette saison entre paradis et enfer. »

L’auteur reste probablement plus connu pour ses productions musicales or il n’en est pas à son coup d’essai dans la littérature après son roman La Nuit Ne Viendra Jamais. D’une histoire et d’un parcours qui conjuguent allègrement le cinéma en passant par la FEMIS, la musique, évidemment, avec ses débuts comme guitariste et chanteur du groupe Post-rock Polagirl puis résolument Rock avec Super 8. Il n’en oublie pourtant pas de se passionner et de pratiquer, outre le noble art, le jeu à 15 avec ce ballon capricieux. Si l’on se penche sur l’écriture de ses albums successifs on tend à remarquer sa propension pour le texte léché, pour sa volonté sous jacente d’y parsemer un peu de surréalisme. (D’où consciemment son attachement et ses collaborations avec Bashung…)

Pour ce roman il est bien dans une réalité brute. Brute dans toutes les dimensions du terme. La vie de Roman n’est pas celle d’un roman de gare mais elle met bien au ban les scarifications d’un passé qui le hante. C’est dans cet amour, en suivant une autre voie, qu’il va tenter d’essarter celui-ci. Il se fixe d’autres objectifs tout en se livrant corps et âme pour cette passion dévorante. Dans sa capacité à conter cette flamme intérieure l’auteur nous donne la lecture d’un tempo non linéaire. Tantôt purement Rock, il la ponctue  avec à-propos par des passages lyriques empreints d’une naturalité assumée et apaisante. Le romancier aurait-il lu Gracq ou Maupassant? Confronté à ces changements de rythme on tourne les pages avec avidité délesté de toute satiété. On prend du plaisir avec Roman et Ana, on tachycarde avec eux, on compatit à leurs doutes, on jouit du temps présent. La balistique de ces deux vies obéit-elle à des lois physiques? 

De ce récit pyrétique, on en ressort fier de les avoir accompagnés, mélancolique de les abandonner. Sous cette plume dotée de crochets déroutants, de raffuts dévastateurs, la lumière est bien présente. Une lumière de contre-jour entre nuances de gris et rouge clinquants.

Juste une Balle Perdue un roman majuscule!

Chouchou



LA LOTERIE ET AUTRES CONTES NOIRS de Shirley Jackson / Rivages.

Traduction: Fabienne Duvigneau.

Shirley Jackson est une auteure américaine née à San Francisco en 1916 et morte en 1965. Elle compte parmi ses grands admirateurs Neil Gaiman et Stephen King pour qui son roman “la maison hantée” est une oeuvre majeure de la littérature fantastique du XXème siècle. Ce roman est d’ailleurs l’objet d’une série diffusée sur Netflix et intitulée dans sa version originale “The Hauting of Hill House”, frissons garantis. Son roman le plus célèbre, également au catalogue de Rivages, reste néanmoins “ Nous avons toujours vécu au château”. En plus d’être considérée comme une reine du roman gothique, elle est souvent décrite comme une nouvelliste de premier plan.

“ La loterie et autres contes noirs” est donc un recueil de nouvelles postfacé par Miles Hyman qui a adapté graphiquement “la loterie”, nouvelle qui avait fait scandale à sa sortie dans le magazine le New Yorker en 1948 et qui débute le volume donnant le ton de manière assez effroyable. On n’est jamais dans le gore chez Shirley Jackson, toujours dans une Amérique bien blanche, bien policée des petites villes bien réglées de la fin des années 40. L’ordre, le bien être, l’harmonie semblent régner jusqu’à ce que Shirley Jackson décide de griffer méchamment, sournoisement, très insidieusement.

Si “la loterie” et “les vacanciers” sont certainement les plus sidérantes, les autres nouvelles sont toutes de bonne tenue, dérangent, secouent sans néanmoins forcément renverser. Par contre, certains thèmes abordés: le voisinage, les lettres anonymes, les rumeurs, la suspicion… peuvent très bien provoquer un méchant écho chez le lecteur selon son vécu, ses psychoses.

Shirley Jackson, une amie qui ne vous veut pas forcément du bien.

Wollanup.


UNE ANNÉE DE CENDRES de Philippe Huet / Rivages Noir.

“1946. Deux truands corses, porte-flingues du clan marseillais des Guérini, débarquent dans un nouvel Eldorado du crime. Ruiné par la guerre, le port du Havre vit des heures folles qui attisent toutes les convoitises.

1976. Devenus puissants, les « parrains » locaux doivent sortir de leur coquille d’honorabilité pour contrer le « gang des Libanais » qui ambitionne de contrôler le marché de la drogue entre Le Havre et New York. D’autant que le transport par conteneurs révolutionne complètement la donne…L’éternel conflit entre Anciens et Modernes débouche sur de mortels coups tordus, peuplés d’invités non prévus : un pêcheur à la ligne, typographe à la retraite, qui n’aime guère être dérangé… Un journaliste débutant, Gustave Masurier alias Gus, qui se sent pousser des ailes d’enquêteur chevronné… Tout comme son ami Cozzoli, jeune inspecteur de police corse.”

Commencé un peu par hasard, peu attiré par une couverture très blafarde mais par ailleurs très proche aussi de ma vision de la ville du Havre la prolo sous-préfecture opposée à Rouen la belle et bourgeoise préfecture, ce nouveau roman de Philippe Huet m’a très vite passionné. Le Normand y met beaucoup de son parcours d’homme. Il y a bien sûr Le Havre dont il est originaire et où il a été également journaliste, un été 76 de canicule qu’il a dû couvrir pour son journal. En tant que grand reporter, il a aussi suivi le conflit au Liban pendant six ans et a vu par son expérience sur le terrain que l’argent de la drogue était bien le nerf de la guerre au Moyen Orient et que le Havre, en 76, y jouait un rôle de premier plan. Sa mémoire d’homme et de journaliste ont permis de créer un roman avant tout très crédible car s’il s’agit bien d’un polar, d’une oeuvre de fiction, Philippe Huet démarre d’un vécu, d’une connaissance pointue des lieux, de l’époque, des gens qui “gouvernent » la ville pour s’engager dans une bonne intrigue avec rebondissements et coups d’éclat souvent mis en valeur par l’éclairage positivement didactique de l’auteur.

Les premières lignes, la description de deux quasi analphabètes corses à la conquête de la ville, sont particulièrement jouissives et attirent le lecteur d’emblée. Le style railleur emporte tout et fait naître l’envie de retrouver ces deux méchants péquenots corses trente ans plus tard au faîte de leur gloire, loin des petits trafics de cigarettes qui les ont enrichis à la fin de la guerre quand ils faisaient des affaires avec les G.I. en attente de retour aux Etats Unis, triste dans une ville détruite et affamée.

Dans un premier temps, malgré la violence de certains actes et passages, le ton est résolument humoristique,moqueur mais aussi truculent grâce à des seconds rôles qui seront les imprévisibles grains de sable dans l’ engrenage. Tel Dominique Manotti qui, dernièrement, avait ranimé et rajeuni son commissaire Daquin, Huet reprend son personnage récurrent de Gustave Masurier, jeune loup au tout début de sa carrière journalistique et c’est aussi un atout non négligeable.

Mais “ Une année de cendres”, est surtout une histoire havraise puis une histoire nationale et internationale montrant certains coups fourrés de la politique étrangère de la France de Giscard, en l’occurrence au Liban en mettant en lumière une complicité de la police et de la presse cornaquée par le prince Poniatowski à l’Intérieur à l’époque.

Du suspense, de la truculence, de nombreux aspects de la France de 1976 pour ce beau polar « old school »… on en arriverait presque à apprécier la ville. “Une année de cendres” sera une très recommandable Madeleine de Proust pour les plus anciens mais également, pour les plus jeunes générations, un instantané très réussi d’une époque révolue mais qui paraît lointaine, si lointaine…

Epatant.

Wollanup.

Entretien avec James Sallis. Petite évocation d’une grande carrière.

En décembre 2014, un petit message sur sa page Facebook m’avait permis de joindre Jim et de réaliser un petit entretien avec lui pour le site Unwalkers. “Le tueur se meurt”, récompensé par le grand prix de la littérature policière était sorti depuis un an et il faudra attendre encore 5 années avant de relire Sallis en France. L’ homme est extrèmement précis, méticuleux et l’enteprise fut llongue, celui-ci reprenant parfois une traduction qui ne lui convenait pas forcément ou complètement. C’est cette précision dans une réelle économie de mots que l’on voit souvent dans ses romans qu’on entrevoit parfois ici. Quand “Willnot, espéré en 2018 est arrivé en ce début d’année, Jim m’avait donné son accord pour un nouveau entretien.

“Absolutely, and thank you for asking.  Send along some questions whenever you wish and I’ll respond as time allows.  There are terrible weights pressing down on us here in the States these days, but some of us manage to get the work done nonetheless.”

Las, Willnot est un roman extraordinaire mais je n’ai pas eu ou su trouver le temps pour faire parler l’auteur de l’ Amérique telle qu’il la voit et la ressent actuellement et de la manière dont elle apparaît dans WILLNOT. Partie remise, j’espère.

Jim Sallis est présent au “Quai du Polar” ce weekend. J’ose espérer que de nouveaux entretiens, plus actuels, verront ainsi le jour. Puisse cet entretien vous permettre d’aller rencontrer le grand maître. Son intelligence, sa profondeur, son humanité, tout comme chez Ron Rash, vous seront certainement salutaires dans la cacophonie du grand cirque lyonnais.

James Sallis. No exit press.

Il y a les auteurs qu’on aime lire, retrouver comme des amis et il y a les écrivains, la minorité, des personnes  qui vous chavirent en vous racontant les histoires que vous rêviez de lire, de vivre ou d’écrire, qui ont une sensibilité, une intelligence supérieures à la moyenne et qui créent des univers parfois obtus pour le novice, des écrivains qu’il faut décrypter tant la compréhension de leur pensée complexe se mérite et James Sallis fait, pour moi, partie de ces gens extraordinaires et je suis vraiment heureux de partager avec vous ce moment avec un homme hors du commun ayant accédé à la notoriété en France par le grand prix de la littérature policière 2013 avec « le tueur se meurt » et par l’adaptation cinéma de son roman « Drive ». Bien plus francophone que je suis anglophone, James Sallis a reçu les questions en français. Les réponses ont été traduites avec talent par Morgane.

Auteur de romans noirs n’est qu’une infime partie de votre carte de visite dans le domaine littéraire comme dans votre activité d’adulte. Plutôt que de se contenter de la version Wikipédia, accepteriez-vous de nous parler de votre itinéraire, de vos réussites, de vos périodes de fierté ?

Mes premières ambitions tendaient largement vers la science-fiction et la poésie – c’est dans ces deux genres que j’ai commencé à publier, de la poésie dans des magazines littéraires, de la science-fiction dans New Worlds et dans Orbit, l’anthologie de Damon Knight, à peu près en même temps.

On retrouve ces influences dans tout ce que j’écris, la poésie dans mon approche structurelle du langage, la science-fiction dans ma vision du monde, ces mondes multiples à quelques pas de distance à gauche ou à droite de celui qu’on peut voir. Mon livre le plus récent s’intitule : Black Night’s Gonna Catch Me Here : New and Selected Poems, une sélection de poèmes inédits publiée par New Rivers Press.

Sur un peu plus de cinquante ans, j’ai publié près d’une centaine de nouvelles dans des magazines ou des anthologies littéraires, de policiers et de science-fiction, des centaines de poèmes et des milliers de pages de critiques, de théorie et de préfaces, trois livres de musicologie, une biographie de Chester Himes, une traduction de Saint Glinglin de Queneau et seize romans. A l’évidence, je n’ai jamais décidé ce que je voulais devenir quand je serai grand.

Qu’est ce qui fait qu’un jour on décide d’écrire ? Avez-vous d’abord écrit uniquement pour vous avant de passer à l’édition ? Etait-ce dès le départ une passion pour l’écriture, une nécessité, une évidence ou un simple loisir ?

Vers l’âge de quatorze ans, j’ai compris que l’écriture serait une grande partie de ma vie. C’est comme ça qu’on fiche en l’air sa jeunesse.

De la même façon, pourquoi avez choisi un jour de vous consacrer exclusivement à la littérature noire, si cette exclusivité existe réellement ? Qu’est-ce qui vous plaisait dans le cadre roman policier ?

Comme indiqué ci devant, les romans policiers ne forment qu’une fraction de ce que j’écris et ai écrit. (J’évite le terme « noir » qui , comme « jazz, » a été vidé de toute signification) Mais l’intrigue policière me paraît un modèle de notre façon de vivre, en quête de sens dans nos vies disparates, et le roman policier est à mon sens le roman urbain par excellence, qui décrit précisement ce que les villes et les nombreux conforts de la civilisation ont fait de nous.

Lew Griffin, votre premier héros, très attachant et atypique détective noir déambulant dans les rues de la Nouvelle Orleans pendant six volumes, est-il un hommage à Chester Himes dont vous êtes un grand admirateur et aussi l’auteur d’une biographie ? Y a-t-il une part importante de vous dans les héros que vous avez créés.

En partie, oui, bien sûr : nous sommes tous prisonniers de notre propre tête, dans notre façon de voir le monde, et on ne peut pas en sortir. Mais l’art, c’est précisément une tentative d’évasion.

Qu’est-ce qui fait qu’un jour, vous décidez d’arrêter le personnage de Lew qui pourtant continuait à nous charmer ?

L’aventure de Lew a commencé comme une simple nouvelle (la première partie du Faucheux), puis c’est devenu un roman, un seul roman, ou c’est ce que je pensais. Mais le personnage ne me quittait plus ; je voulais en savoir plus sur lui. Alors j’ai écrit un autre roman, puis un autre. Quand j’en suis arrivé au cinquième, je savais que j’en avais un de plus et l’histoire serait terminée. En un sens, le cycle de Lew Griffin est peut-être la seule série en six volumes avec une fin surprenante. On pourrait aussi considérer qu’il s’agit d’un long roman.

Vous aviez dit, à l’époque, qu’il n’y aurait pas d’autres personnages récurrents dans la suite de votre œuvre ? Comment s’est donc opérée la naissance de John Turner ex-flic et ex-détenu venu se retirer au fin fond du Tennessee ? Qu’est ce qui fait que l’on passe de la Louisiane urbaine au Tennessee rural ?

J’ai grandi dans le Sud rural ; j’ai toujours voulu écrire sur cette région. Mais je n’ai pas trouvé de bon récipient avant de visualiser la première scène du roman avec Turner : un homme debout dans les bois qui entend une voiture approcher. Le reste du roman s’est construit en répondant à quelques questions : qui est cet homme ? Pourquoi est-il là ? est-il ? Encore une fois, je n’avais prévu qu’un seul roman, mais le personnage ne voulait pas s’arrêter. Il restait d’autres questions.

Avez-vous aimé le film « Drive » ? Ryan Gosling était-il le bon acteur pour interpréter le héros ? Quand, par la suite, vous avez écrit l’impeccable suite « driven » avez-vous été parasité par l’image de Gosling interprétant un personnage finalement assez éloigné du héros du roman ?

Pour autant que j’admire le travail de tous sur le film, Ryan, Nic, Hoss Amini, chacun des acteurs dans le film, je n’ai jamais eu consciemment l’idée d’instiller le film dans le second roman. Ce film est un bijou et Ryan étincelle dans ce rôle.

Retrouvera-t-on un jour « le conducteur » ?

Quand mon agent m’a demandé si j’accepterais d’écrire une suite, j’ai répondu : « Pas question. » Puis j’ai raccroché, je suis retourné à mon bureau et j’ai tapé le titre Driven ainsi que les deux premières pages. Je n’ai pas l’intention d’y revenir. Mais de même, je n’en avais ni avec Lew ni avec Turner.

J’ai été époustouflé par « la mort aura tes yeux » récemment ressorti en France par Folio de Gallimard. Est-ce pour vous un roman d’espionnage tel qu’il est présenté par les éditeurs  ou une nouvelle preuve de votre art pour prendre un genre et de vous en servir à votre guise pour raconter bien d’autres propos étrangers au cadre originel ?

J’ai tendance à utiliser des formes standard, le roman policier, le roman d’espionnage, pour les structures internes qu’elles offrent, pour mieux en soulever la surface et aller voir ce qu’il y a en dessous.

Vous avez écrit une belle introduction pour « le petit bleu de la côte ouest » de Manchette pour le marché américain que l’on retrouve sur la sortie du bouquin chez Folio et où vous expliquez pourquoi vous aimez Manchette et il apparaît, après réflexion, que la série de « Drive » est assez proche, dans le style, des romans du Français qui était connu aussi pour son engagement politique à gauche. Existe-t-il de tels auteurs de noir engagés aux USA ?

Tout à fait. Des auteurs noirs, des auteurs blancs, des auteurs américains d’origine asiatique, des auteurs hispaniques, des auteurs amérindiens,…L’histoire de la gauche américaine est étrange, extrêmement différente de la vôtre et bizarrement entremêlée à l’anti-intellectualisme américain et à notre autoportrait en cowboy, mais ne doutez pas que son esprit nous hante encore, de Hammett à Stephen Greenleaf, à George Pelecanos ou moi-même.

« Le tueur se meurt » raconte des solitudes urbaines, des absences comme la série à la Nouvelle Orléans, pensez-vous que notre existence n’est finalement que solitaire, est-ce votre philosophie de la vie ?

Ce n’est pas une philosophie ; c’est une observation.

Vous racontez surtout des histoires d’hommes où les femmes brillent par le poids de leur absence ou de leur perte ? Ecrirez-vous un jour un roman avec une grande héroïne ?

Others of My Kind, qui n’a malheureusement pas été publié en France, a comme personnage principal Jenny Rowan, une femme qui a été enlevée quand elle était enfant et gardée emprisonnée dans un coffre en bois caché sous le lit de son kidnappeur. Ce n’est que l’histoire de fond. Le récit raconte ce qu’elle a fait de sa vie. C’est peut-être mon personnage préféré, et ce roman contient les meilleurs passages que j’ai écrits.

Il y a beaucoup d’histoires ordinaires d’animaux, d’oiseaux surtout, qui peuplent certaines fins de chapitres de vos romans ? Ce n’est pas une question primordiale mais cela m’a toujours intrigué, pourquoi ces fantaisies animalières ?

C’est peut-être tout simplement parce que j’aime les animaux. Peut-être parce que j’ai l’impression que nous devons nous rappeler que ce monde ne nous appartient pas. Peut-être parce que je travaille près de portes vitrées, je passe beaucoup de temps à regarder dehors.

Vous avez traduit Queneau pour les Américains, vous parlez notre langue, aimez Manchette, votre francophilie n’est plus à démontrer mais qu’est-ce que le France pour vous, actuellement, vue des USA ?

La découverte de la littérature française moderne et contemporaine, alors que je vivais à Londres et travaillais comme éditeur au magazine de Mike Moorcock New Worlds, m’a littéralement ouvert le monde ; son influence et l’éventail des possibles qu’elle m’a donnée s’étendent sur l’ensemble de mon écriture, depuis la poésie jusqu’à la fiction en passant par la théorie.

Le nouveau théâtre de vos romans est maintenant l’Arizona, autre état du Sud, vous considérez-vous comme un écrivain du Sud et que signifie cette appellation, quels sont les auteurs actuels que vous aimez ?

L’Arizona est un univers assez différent : le Sud-ouest des Etats-Unis. Un pays de cowboy, avec une petite pincée de Californie. J’y ai vécu pendant des années avant de me sentir capable d’écrire sur le sujet. Concernant les auteurs, il faudrait que vous jetiez un coup d’oeil à ma bibliothèque. Dernièrement, je passe mon temps à dévorer des nouvelles : Hilary Mantel, Kij Johnson, Dan Chaon, Otessa Moshfegh… Et de la poésie, avec mon troisième volume, à paraître en mars, qui comprend des poèmes depuis que j’ai commencé à en écrire, de 1968 jusqu’à maintenant.

Vous êtes un mélomane averti, quelle musique, quel genre, conviennent le mieux à la lecture des romans de Sallis ?

Un peu de tout – ce que j’écoute. Les livres avec Lew Griffin semblent imprégnés de blues, la série des Turner avec de l’old-time music des montagnes, mais tout dérive du récit. J’ai une éducation classique, je reviens par défaut au blues quand je joue en solo, avec mon groupe on joue de l’old-time, de la country traditionnelle, du calypso, du cajun, du bluegrass, du blues, du swing et du jazz précoce – tout ce que j’écoute.

Entretien réalisé pendant la première quinzaine de décembre 2014. Reprise en mars 2019.

Wollanup.





SHILOH de Shelby Foote / Rivages

Traduction: Olivier Deparis

Publié en 1952 aux Etats-Unis, Shiloh n’avait jamais été traduit en France avant aujourd’hui. Son auteur, Shelby Foote (1916-2005) était un romancier et historien, originaire de l’Etat du Mississippi. Un personnage atypique qui n’a jamais caché son admiration pour un idéal du vieux Sud, éloigné toutefois du racisme qui s’y rattache (l’homme a été militant des droits civiques). Ses romans (Tourbillon, L’amour en saison sèche, Septembre en noir et blanc) et nouvelles brossent une fresque de la société des abords du fleuve Mississippi à diverses époques de son histoire, selon des thématiques qui rappellent parfois l’univers de William Faulkner. L’intérêt de Shelby Foote pour l’histoire et son omniprésence dans ses romans et nouvelles le conduisirent à développer un projet résolument historique qui se traduit par The Civil War : A Narrative (1958-1974), un ambitieux ouvrage en 3 tomes et plus de 3000 pages consacré à la Guerre de Sécession. Lorsque Ken Burns tourna une série de 9 documentaires pour PBS en 1990, The Civil War, Shelby Foote fût sollicité pour y participer activement et se fit ainsi connaître du grand public.

Basé sur des recherches historiques et des mémoires de cadres militaires historiques (les généraux Grant et Sherman pour l’Union, par exemple), Shiloh est avant tout un récit à six voix, celles d’hommes du rang ou d’officiers des deux armées qui s’opposent pendant les journées des 6, 7 et 8 avril 1862, sur la rive ouest de la rivière Tennessee. La bataille doit son nom à l’existence d’une chapelle, Shilo (« lieu de paix » en hébreu) sur la ligne de front, prise et reprise, puis détruite au fil des combats. Avec une prose élégante et lente,  une précision technique aussi, les différentes phases de la bataille nous sont données à hauteur d’homme, une vision parcellaire, du moment, au milieu d’affrontements qui vont voir les Confédérés prendre le dessus la première journée, se faire refouler la deuxième, évacuer la troisième tout en stoppant des velléités de curée par un dernier coup d’éclat.

Ce qui domine c’est la confusion. Le terrain est difficile, des collines, des ravines, des bois, des marécages et des cours d’eau. La saison fait alterner pluies, orages et éclaircies printanières, et c’est une épreuve ou une parenthèse éberluée pour des hommes sans campement ou défense en dur. La durée même de la bataille, plusieurs jours, plusieurs nuits, et l’épuisement qu’elle provoque, obscurcissent le discernement. Les plans d’action compliqués sont balayés dans la mitraille et noyés dans les fumées. Hasards, coïncidences, actes irréfléchis, bravoure et panique, prennent le dessus.

Les voix des six personnages choisis par Shelby Foote nous en apprennent beaucoup sur le peuple américain d’alors et ses mentalités. Les combattants viennent des quatre coins du pays et sont d’origine modeste ou alors des aristocrates. Quelques mois auparavant, les officiers supérieurs des deux camps fréquentaient les mêmes académies militaires et les mêmes cercles. La politique, la fidélité à un milieu et ses idées, voire l’opportunisme, les ont séparés. A contrario, beaucoup d’hommes de troupe, pourtant socialement très proches, ne connaissent de leur pays que leur village ou leur région d’origine. Les armes ne sont pas leur métier, pour la plupart. Ils se sont enrôlés par goût de l’aventure, par patriotisme simpliste ou tout simplement pour la solde. Il est aisé dans ces conditions de fantasmer ceux d’en face comme des sauvages et des brutes, de mépriser leur valeur guerrière au moins. Il n’existe quasiment pas de vétérans, les hommes sur le terrain vont découvrir pour la plupart la réalité du champ de bataille. Mais nul ne sera épargné par la peur, la détresse et la sidération, un tourbillon d’émotions primitives, sur le champ de bataille de Shiloh. Ainsi une bataille chaotique, mal préparée des deux côtés, souffrant du manque de communications et de renseignements efficaces, dégénère en orgie de violence que chacun vit, raconte, selon sa personnalité, son ancrage social, le moment de la bataille qu’il traverse. Ceci donne une mosaïque d’impressions, très proche de la réalité par essence fuyante de la bataille. Ces dernières années de remarquables pages littéraires sur les combats de la Guerre civile américaine, fortes, épiques, pleines de vacarme et sang, ont été publiées, sans qu’elles fussent l’essentiel de romans comme Wilderness de Lance Weller, Neverhome de Laird Hunt, Des jours sans fin de Sebastian Barry. Siloh montre l’intéressant alliage du travail de l’historien et de l’écrivain, sans fioritures,  en pointant justement un affrontement que l’Histoire ou la littérature ont, semble-t-il, négligé.

En avril 1862, la guerre civile dure depuis un an mais il n’y a pas eu encore d’affrontements aussi terribles qu’à Shiloh sur le théâtre terrestre. Quelques batailles, des escarmouches, beaucoup de dérobades. Shiloh va changer tout cela. Plus de 100.000 hommes engagés. Près de 25.000 victimes (morts, blessés, disparus). Les ravages du projectile Minié et ses dérivés, de l’artillerie sur les troupes, sont alors attestés, de visu ou dans leur chair par les témoins rassemblés par Shelby Foote. A Shiloh, la guerre vient d’entrer dans son ère dite moderne. Après ça, huit autres grandes boucheries jalonneront le cours de ce conflit fratricide. Mais c’est déjà une autre histoire, matériau à disposition de l’historien ou de l’écrivain.

« La fumée était encore épaisse quand la deuxième salve arriva. Un instant, je crus que j’étais le dernier survivant.  Puis j’aperçus les autres à travers la fumée, ils se repliaient ; aussi, les imitant, repartis-je en courant vers les tentes et le vallon par lesquels nous étions venus. Ils tirèrent une troisième salve tandis que nous détalions mais trop haute : j’entendis les balles siffler au dessus de ma tête. En franchissant l’arête, je vis les autres qui s’arrêtaient. Je freinai et, une vingtaine de mètres plus loin, me couchai, haletant, au sol.

Bien qu’ici à l’abri des balles, nous restions couchés car nous les entendions claquer dans l’air au ras de l’arête, d’où nos hommes continuaient d’arriver. Ils bondissaient, prêts à courir encore un kilomètre, puis, nous voyant couchés là, ils s’arrêtaient, trébuchaient, glissaient.

J’en vis un arriver, il courait les jambes un peu écartées, et juste au moment où il franchissait l’arête, l’avant de son manteau sursauta là où les balles ressortaient. Il dévala la pente, déjà mort, comme un chevreuil touché en pleine course. Cet homme continua de courir sur presque cinquante mètres avant que ses jambes ne cessent leurs mouvements et qu’il ne s’étale sur le ventre. Je vis bien son visage pendant qu’il courait, et aucun doute : il était déjà mort à ce moment-là.

Cela me terrifia plus que tout que ce dont j’avais été témoin jusqu’ici. Ce n’était pas si terrible, en y repensant : il courait au moment où il avait été touché, et, emporté par son élan, il avait continuer à dévaler la pente. Mais cela semblait si anormal, si scandaleux, si irréligieux qu’un mort doive continuer à se battre – ou du moins, continuer à courir – que j’en eus la nausée. Si c’était ça, la guerre, je ne voulais plus y être mêlé. »

Quand l’Histoire et la fiction littéraire marchent, épaule contre épaule, au devant de la mitraille…

Paotrsaout


TROUVER L’ENFANT de Rene Denfeld / Rivages / Noir

Traduction: Pierre Bondil

“Madison Culver a disparu alors que ses parents choisissaient un arbre de Noël dans la forêt nationale de Skookum, Oregon. Elle aurait aujourd’hui huit ans. Certains qu’elle est encore vivante, les Culver se tournent vers Naomi Cottle. Enquêtrice privée connue de la police comme « la femme qui retrouve les enfants », Naomi est leur dernier espoir. Sa recherche méthodique l’emmène dans les terres sauvages du Nord-Ouest Pacifique, et au coeur de son propre passé. Alors que Naomi suit la piste de l’enfant, les fragments d’un rêve sombre viennent lui rappeler une perte terrible depuis longtemps refoulée.”

Alors les romans parlant des disparitions d’enfant sont légions et beaucoup d’amateurs de polar sont lassés  du sujet tant les différents aspects ont déjà été lus et relus avec avec plus ou moins de talent, plus ou moins de force, donnant des histoires plus ou moins réussies. Mais, parfois certains se distinguent du lot soit par leurs qualités d’écriture ou par leurs intrigues urgentes, addictives voire violentes. Et assurément, celui-ci, premier d’une série, sans renouveler le genre lui donne des lettres de noblesse à l’égal du formidable “filles” de Frederick Busch qui malgré une intrigue bien différente montre la même force, le même entêtement, la même détermination ou folie dans la recherche de la personne disparue.

Alors, bien sûr, on ne peut tout renouveler et on retrouve les parents détruits, les recherches en amont abandonnées, les flics locaux, les tâtonnements, les faux coupables, les échecs, les soupçons, le détail qui éclaire mais Rene Denfeld est allée beaucoup plus loin pour créer un roman exemplaire et particulièrement original. Evidemment, on s’en doute puis on le sait, Madison est vivante, retenue prisonnière depuis trois ans, vit un cauchemar qui nous sera conté avec énormément de pudeur, rendant finalement le propos encore plus cruel par ses non-dits ravageurs et créant par là un très beau personnage qui risque de vous briser. Naomi, par son histoire, par sa quête à jamais reconduite, par sa force saura elle aussi vous chavirer, faire vôtre sa reconstruction douloureuse.

Ne vous arrêtez pas à la couverture avec ces pôvres huskies à collier suggérant Perrault ou Grimm. Même si l’univers des contes est bien présent dans le roman lui apportant une magnifique et prégnante touche poétique noire, la puissance du roman est ailleurs. On pourra peut-être s’interroger sur les compétences de lectrice précoce de Madison ou sur ses réflexions pas toujours très en phase avec le supposé développement psychologique d’une enfant de cet âge mais ce ne sont que menus détails par rapport à l’originalité du traitement du sujet offert par Rene Denfeld.

Sans entrer dans des détails qui pourraient spoiler une intrigue particulièrement bien menée, l’auteure nous raconte trois terribles histoires: celle d’un personnage qui vit l’enfer de l’enlèvement, d’un second qui l’a vécu et d’un troisième qui l’a vécu, le vit et le vivra éternellement et si l’histoire est douloureuse, grave, horrible, elle est avant tout particulièrement talentueuse. Trois destins et le même pandémonium.

Superbe.

Wollanup.

DANS L’OMBRE DU BRASIER de Hervé Le Corre / Editions Rivages, Rivages/Noir.

Que faire Après la guerre ? C’est sans doute la question que s’est posée Hervé Le Corre, suite au succès conséquent de l’un de ses précédents romans ainsi nommé (Plus de 60 000 exemplaires écoulés, format initial et poche confondus). Après la guerre ne parlait d’ailleurs pas de celle de celle de 14-18, vendue à toutes les sauces et jusqu’à l’overdose ces dernières années. Aux grands barnums sanglants, Hervé Le Corre préfère s’attacher à ces autres thèmes du pugilat noir ou insurrectionnel, à ces conflits qui n’osent afficher leur nom « de guerre », à ces boucheries fratricides où l’élémentaire besoin de liberté ne masque pas des intérêts plus économiques et libéraux que patriotiques…


« Avec une nation étrangère, on finit par conclure une paix, par signer des redditions ou des traités. Entre eux, princes et généraux, parfois bâtards de même sang, finissent toujours par se faire des politesses, se saluant de leurs chapeaux à plumes. Mais quand il s’agit de combattre le populo, pas de trêve, pas de quartier. Massacrer, tailler en pièces, pour qu’il ne reste que silence et terreur. »

Ainsi, après les prémices de la lutte algérienne, le voici de retour au cœur de la Commune, dans ce Paris du printemps 1871 qui servit déjà de toile à son magistral L’Homme aux lèvres de saphir. Nous étions nombreux à en attendre silencieusement une hypothétique suite. Elle est là, bien là, voire au-delà. Si la présence de l’effroyable Henri Pujols souligne ce retour aux années d’ébauche libertaire, Le Corre monte encore de quelques crans la jauge de son étourdissant talent. Nous savons que scander la virtuosité d’un auteur peu parfois le desservir, mais il convient dans le cas présent de ne pas négliger son apport à un ensemble limpide, à une parfaite adéquation entre érudition et fibre romanesque.

Si les pavés de Paris sont à l’époque mal équarris, il n’en est pas de même pour celui-ci. En près de 400 pages, écrites avec une précision absolue et une aisance magistrale, Le Corre nous captive, nous malmène, nous rattrape, nous conte l’Histoire au fil de celles plus anonymes de ses personnages. Nicolas, Caroline, Antoine et les autres, aussi dépassés par leurs destins qu’admirablement croqués par l’auteur, se débattent au sein du chaos, affrontent ou fuient l’ordre versaillais, s’entravent dans leurs propres barricades et démons, se perdent, se retrouvent, tombent, se noient ou se relèvent. On imagine aisément la somme de travail nécessaire à l’échafaudage du récit méticuleux de ces dix jours qui changèrent à jamais le monde ouvrier et ses rapports avec les hiérarchies politique et patronale. Bien-sûr, la Commune est un échec meurtrier et amer, comme le sera la majorité des révolutions, mais son souvenir reste une vigie au-dessus des têtes dirigeantes et leur appris à lâcher du lest avant que ne déborde la marmite en ébullition. Tout parallèle avec notre présent ne pouvant être bien entendu que fortuit…

1871 donc : la faucheuse rode et frappe à chaque coin de rue. Alors certains prédateurs en empruntent le masque en toute discrétion. Et, dans l’impunité de la tourmente et du bruit des obus, des jeunes femmes se volatilisent. Nadar rend les appareils photographiques transportables et Pujols en profite pour « immortaliser la mort ». Caroline disparaît à son tour. Ses chances de survie, comme celles de la Commune, s’amenuisent d’heure en heure. Nicolas, le sergent, et Antoine, le commissaire, tous deux gradés par défaut d’une armée novice et rêveuse, vont devoir affronter toutes les urgences, du front et de front. Le temps, déjà vacillant, accélère encore et le tourbillon de folie emporte tout sur son passage, vers le fond, là où tout est noir comme cette suie dont Hervé Le Corre tire le plus brillant des feux d’artifices.   

JLM

MAUVAISES NOUVELLES DU FRONT de Hugues Pagan / Rivages.

“Des portes ouvertes sur des lieux de transit, tel Ostende, où les destins se croisent. Sur des bureaux où règne le silence fiévreux des brigades de la Nuit. Sur des rues noyées de pluie, arpentées par des personnages qui se posent l’éternelle question : savoir ce qu’on a bien pu faire pour mériter « ça ».”

“Dernière station avant l’autoroute”, grand roman datait de 1997, il aura donc fallu attendre 20 ans avant de retrouver Hugues Pagan auteur de polars, absence durant laquelle il a participé à plusieurs projets audiovisuels. Avec « Profil perdu”, en 2017, on retrouvait Hugues Pagan tel qu’on l’avait quitté, comme si le temps n’avait eu aucune influence sur sa plume. Tant mieux pour certains, dommage pour d’ autres. Le même bonheur néanmoins de le lire à nouveau, de retrouver ces univers policiers rudes, glaçants souvent et une écriture de premier ordre que vous retrouverez aussi dans ces nouvelles qui forment ce “ Mauvaises nouvelles du front” introduit par Michel Embareck, de belle et très juste manière, on s’en doute.

“Ce recueil de nouvelles parues au hasard, balles traçantes entre 1982 et 2010, augmentées de l’inédite “Mauvaises nouvelles du front”, le place au premier rang des orfèvres à quai”.

Ces nouvelles, impeccables, n’ont pas forcément la force des romans de Pagan plairont surtout aux fans de l’auteur, les novices lui préféreront “ Profil perdu”, lui aussi empreint de cet univers si personnel qu’il évoque qu’ il envisage dans “Et pour finir…” où il raconte l’histoire de ces histoires…

“Alors, ces nouvelles, disparates, bancales, plus ou moins drolatiques, ces personnages entraperçus, ce sont des portes ouvertes un instant sur des solitudes, des murmures de vie, qui sont les leurs et par voie de conséquence un peu les miens, rien que des petits blues sans portée. Des tristesses. Les leurs, les miennes. Peut-être les nôtres.”

La seule différence notable avec tous les romans que j’ai avalés d’une traite après la précieuse découverte “Dernière station avec l’autoroute”, il y a une quinzaine d’années réside dans l’apparition épisodiquement d’une certaine forme d’humour rendant le propos parfois plus facile à assimiler.

Pagan, c’est du polar, il a été flic lui-même, c’est un univers qu’il dépeint en le connaissant, exprimant ce que lui même a vu, vécu, senti, ressenti dans ces lieux de désespérance que semblent être les commissariats dans l’histoire de Pagan, l’homme. Pagan raconte les vies brisées, les flics, brisés eux aussi. L’intrigue policière semble en arrière plan chez Pagan, toute la lumière est donnée au noir, au drame subi au cauchemar vécu. Terrible univers où le noir se fait poisseux, insondable… Pagan raconte la vie, le malheur, le désabusement, la démission, la désillusion.

La grande classe .

Wollanup.

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