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Chroniques noires et partisanes

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LA PHOTOGRAPHIE DE LUCERNE de William Bayer chez Rivages

Traduction : Pierre Bondil.

William Bayer est un des grands auteurs américains dont j’attends les livres avec impatience. Ses romans sont toujours fascinants, mêlant une enquête passionnante à une grande érudition sur des sujets variés. Passionné d’art et de psychanalyse, il a été fasciné par le personnage de Lou Andréas-Salomé il y a plusieurs années déjà. Il voulait l’insérer dans un de ses romans sans écrire un roman historique et c’est par le biais d’une photo qu’il a eu l’inspiration de ce livre.

                « Tess Berenson, jeune artiste performeuse, emménage dans un vaste loft à Oakland en Californie. La locataire précédente, Chantal Desforges, y a laissé des traces singulières : une croix de Saint André ainsi qu’une sorte de cellule fermée par une grille. C’était une dominatrice qui recevait une clientèle de haut vol. Fascinée par cet univers, Tess envisage d’en tirer une performance. Mais lorsque le cadavre de Chantal Desforges est retrouvé dans le port, Tess se transforme en enquêtrice. Elle ne soupçonne certainement pas que le labyrinthe où elle se perd la conduira à une photographie prise au XIXe siècle : la « Photographie de Lucerne » sur laquelle on voit Lou Andréas-Salomé qui semble fouetter Friedrich Nietzsche… »

Cette photo est l’origine du roman, mais aussi l’origine de l’intrigue, première mise en abyme d’une longue série dans ce livre brillant où William Bayer mêle plusieurs histoires qui se croisent, se répondent et se rejoignent finalement avec un immense talent. L’enquête de Tess va la mener loin dans l’Histoire, certains événements passés depuis plus d’un siècle n’en finissent pas de résonner encore aujourd’hui et William Bayer, maître du suspense, nous tient en haleine jusqu’au bout.

Il insère à son histoire des personnages réels, notamment Lou Andréas-Salomé à Vienne en 1913 et Freud avec qui elle étudie pour devenir psychanalyste à cette époque. Pour ma part, je ne la connaissais pas, mais le livre m’a donné envie d’en savoir plus sur elle, intellectuelle brillante, écrivaine, femme libre qui ne s’est pas laissée éclipser par les hommes autour d’elle. On comprend la fascination de William Bayer qui fournit en fin d’ouvrage une bibliographie pour en savoir plus sur elle. Si elle devient personnage de roman, William Bayer a veillé à être crédible et à respecter sa vie tant sur la chronologie que sur sa personnalité. Une fois ceci posé, c’est un personnage à part entière et un très beau ! William Bayer lui consacre une bonne part de son récit, il l’embarque allègrement dans son histoire avec une rencontre peu probable. Il n’hésite pas non plus à imaginer une correspondance entre elle et Freud, jouant de sa liberté d’écrivain.

Il construit son roman en alternant les chapitres historiques et les chapitres contemporains. Tess est la narratrice dans les parties contemporaines, elle s’improvise enquêtrice d’abord pour comprendre cette femme assassinée qu’elle a à peine connue mais qui l’intrigue : une dominatrice qui se considérait comme une thérapeute. C’est une véritable enquête policière qu’elle mène, en collaboration avec l’inspecteur chargé de l’enquête et les découvertes qu’elle fait vont peu à peu faire écho à sa propre vie et l’entraîner dans la création d’une pièce de théâtre.

Puis il y a la troisième histoire, celle d’un mystérieux major allemand Ernst Fleckstein, un personnage énigmatique et inquiétant dont les mémoires commencent dans l’Allemagne hitlérienne des années 30. William Bayer entremêle ces trois destins de main de maître, sans jamais perdre le lecteur. Les interactions entre ces personnages, leur vie et cette fameuse photo qui refait surface à différentes époques et provoque des réactions en cascade sont dévoilées progressivement et tout se tient, l’enquête policière, les personnages qui sont magnifiques, leurs liens et leurs ressorts psychologiques : un véritable travail d’orfèvre !

Brillantissime !

Raccoon.

 

JANVIER NOIR d’ Alan Parks / Rivages.

Traduction: Olivier Deparis.

« Le regard du gamin se fixa soudain, comme s’il venait seulement de remarquer sa présence. Son bras pivota dans sa direction, le pistolet se braqua droit sur sa tête. McCoy se figea tandis que le gamin affinait sa visée. Une détonation sèche retentit. Une nuée de moineaux s’envola du toit et la foule paniqua pour de bon. »

Avec Alan Parks, Rivages a sûrement touché le gros lot. Auteur d’un premier roman remarquable, le romancier écossais a l’intention de raconter une histoire criminelle de Glasgow en douze volumes, si j’ai bien lu, et à la fin de ce premier opus particulièrement attractif sur de nombreux points, on ne peut que l’encourager dans sa quête.

« Dans l’un des secteurs les plus passants de Glasgow, devant la gare routière, un garçon d’à peine vingt ans ouvre le feu sur l’inspecteur McCoy et sur une jeune femme, avant de retourner l’arme contre lui. La scène se déroule sous les yeux de Wattie, l’adjoint de McCoy. Qui est ce mystérieux garçon ? Quel est le mobile de son acte ? C’est ce que les deux policiers vont s’efforcer de découvrir, malgré l’opposition de leurs supérieurs. »

L’action se déroule en 1973 et la parenté avec le regretté William McIlvanney qui a si bien écrit sur Glasgow dans l’impeccable série policière Laidlaw, n’est absolument pas usurpée. Peut- être un peu moins peut-être que chez son illustre prédécesseur, Glasgow reste néanmoins un personnage important du roman. Une ville en pleine déliquescence , rongée par la baisse de l’activité économique et par une criminalité bien organisée, ayant quasiment pignon sur rue, arrosant une police corrompue et se lançant dans le trafic d’héroïne tout en en méprisant les victimes de ce poison. Glasgow, la déglinguée…

Mais la grande star, c’est Harry McCoy, un flic abordant la trentaine et jeune inspecteur après de nombreuses années à arpenter le pavé de la ville. Quand on crée un personnage amené à durer, la difficulté provient de la capacité de donner envie au lecteur de retrouver ce personnage, d’arriver à laisser des éléments de l’histoire du personnage en suspens, de parvenir à rendre son héros attractif. Alan Parks n’a pas pu éviter certains clichés qu’on rencontre chez les flics de papier: des zones d’ombre dans l’histoire de McCoy, un adjoint novice, un chef particulièrement irascible, une copine toxico et prostituée, des amitiés sulfureuses, des addictions. Mais d’un autre côté, un flic lisse, quel intérêt… et là, le saupoudrage est tout à fait acceptable. On peut aisément rapprocher McCoy de l’Irlandais Jack Taylor de Ken Bruen pour cette propension à prendre des coups et de toujours avancer mais aussi à faire des mauvais choix avec un raisonnement perturbé par des substances prohibées ingurgitées en masse.

Commencée le premier janvier par une visite en prison, dans une atmosphère blafarde de chutes de neige qui dégueulassent la ville, l’enquête se déroule sur une dizaine de jours. Entamé par une scène forte, le roman ne perdra jamais ce rythme trépidant. McCoy va fouiller toutes les couches de la société glaswegienne: des toxicos, prostituées, barons du crime, SDF, à la haute bourgeoisie en effleurant la noblesse. C’est rude, violent, carré, pas un instant pour souffler. A la manière des enquêtes de Robicheaux de Burke, à un certain moment, quand il s’ intéresse à une famille de nantis, on comprend qu’il a touché aubut mais on devine aussi qu’il aura bien du mal à envoyer les coupables devant un tribunal.

McCoy est obstiné, déterminé, et dans cette atmosphère très sombre saturée de perversité et tapissée de testostérone, le souffle d’humanité qu’il apporte, contribue à garder une certaine confiance en l’homme.

Must have !

Wollanup.

 

QUE LA GUERRE EST JOLIE de Christian Roux / Rivages.

« La ville de Larmon, située à une heure de Paris, est dirigée par un maire plein d’ambition qui a de grands projets immobiliers. Il veut convertir l’ancien quartier ouvrier où l’usine Vinaigrier faisait vivre toute une communauté, en un ensemble résidentiel haut de gamme. Mais les gens qui continuent d’habiter le quartier ne l’entendent pas de cette oreille. Pas plus que les artistes qui ont investi l’usine pour leurs performances et installations d’art contemporain. Alors la municipalité va recourir à des pratiques illégales pour faire déguerpir les habitants. Tout est bon : chantage, menace, incendies criminels… Meurtre. Mais pour cela, il faut des voyous, des bandits, des gens qui ne reculeront devant rien. » 

Pas de doute, on entre ici dans le dur, dans le social, dans le malaise urbain à la croisée des mondes politiques et dans l’univers du grand banditisme en col blanc mais aussi barbu bas du front ou encore racailles en baggy et casquettes criardes ricaines.  

 Ah Dieu ! que la guerre est jolie 
 Avec ses chants ses longs loisirs 

Dans un magnifique premier chapitre à la plume experte et talentueuse et auréolé d’une citation de Guillaume Apollinaire , Roux montre la poésie de bombardements nocturnes sur Bagdad et le supplice de rats enflammés par une main criminelle dans un immeuble abandonné. Le grand frisson, l’horreur palpable, le malaise naissant sans artifices, la description glaciale, sans états d’âme, la détermination, l’inhumanité. Tout est dit déjà dans cette intro d’un roman qui par la suite, pendant quelques pages, aura un cours plus anodin avant de remonter avec une explosion finale destructrice. 

Le roman, l’histoire, en apparence et en réalité, n’est pas très originale mais bénéficie d’un cadre contemporain, mettant en scène de nouveaux et importants acteurs de l’internationale du banditisme venus des Balkans ou de mosquées  salafistes de quartiers français. Si cette actualisation permet de bien dater le roman, de parfaitement l’ancrer dans le présent de certains quartiers du pays tout en laissant présager du futur, son originalité, sa richesse, sa force et son âme se situent plus dans ce traitement des magouilles si souvent décrites et contées mais montrées ici avec le sceau de l’authenticité du vécu, du témoignage livré avec sincérité et souvent avec une certaine empathie tangible. 

La plume de Christian Roux  sonne juste, authentique, et j’ai très souvent adhéré à de petites  remarques anodines  mais tellement justes. Les personnages, les principaux mais aussi tous les autres sont particulièrement bien peints, permettant de comprendre leur personnalité, leur parcours, leurs idéaux comme leurs combats menés comme perdus. Le propos est humain mais ne se veut pas humaniste. Christian Roux ne juge pas les options, les comportements même si tout acte d’écrire, par ses choix narratifs, inclut sa part de subjectivité. 

Parsemant son propos de souvenirs de guerre d’un photographe, l’auteur ose un parallèle surprenant entre la réalité de la guerre en Irak et Syrie et la situation de Larmon. Et si la comparaison parait  initialement particulièrement osée, le talent de persuasion de l’auteur, avec cette impression de détachement qui marque les pages, arrive à nous convaincre, nous persuader que la destruction de l’usine Vinaigrier contribue à l’effacement de l’histoire de gens, gomme l’histoire d’un quartier ouvrier, bafoue la mémoire collective tout comme des bombardements en Irak, et qu’ici aussi, la mort frappera aveuglément emportant des vies anonymes et surtout innocentes. 

Noir brillant! 

Wollanup. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA VÉRITABLE HISTOIRE DU NEZ DE PINOCCHIO de Leif GW Persson chez Rivages

Traduction : Catherine Renaud.

Leif GW Persson est un expert en criminologie suédois renommé, il a écrit plusieurs essais sur le sujet. Mais il a également écrit plus d’une dizaine de romans pratiquement tous traduits en français dont trois sont des aventures du commissaire Evert Bäckström. « La véritable histoire du nez de Pinocchio » est le troisième volet de cette série mais même si on n’a pas lu les autres, ce qui était mon cas, on n’est pas gêné pour la compréhension du bouquin. Ceux qui connaissent déjà retrouveront sans doute avec plaisir ce héros atypique…

« Evert Bäckström est chargé d’une affaire peu commune : trouver un suspect pour le meurtre de Thomas Eriksson, célèbre avocat des gros bonnets de la mafia suédoise, n’est pas difficile, mais réduire la longue liste des personnes qui voulaient sa mort est presque impossible. Heureusement, Bäckström a passé des années à cultiver des relations douteuses, avec l’aide desquelles il résout ses affaires en échange de quelques faveurs. Mais cette fois, même le flic le plus corrompu de Suède ne pourra prédire où cette enquête le mènera. La victime était en possession d’œuvres d’art russe d’une grande valeur, dont une boîte à musique du joaillier Karl Fabergé dont l’origine remonte au mariage entre la famille royale de Suède et les Romanov. »

C’était le lundi 3 juin. Même si c’était un lundi et qu’il avait été réveillé au beau milieu de la nuit, le commissaire Evert Bäckström y repensera toujours comme au plus beau jour de sa vie. Son téléphone portable professionnel s’était mis à sonner à cinq heures pile et, comme celui qui appelait semblait bien décidé à le faire décrocher, il n’avait pas eu le choix.

  • Oui, répondit Bäckström.
  • J’ai un meurtre pour toi, Bäckström, annonça l’agent de permanence de la police de Solna.
  • À une heure pareille ? dit Bäckström. Ça doit au moins être le roi ou le Premier ministre ?
  • Encore mieux que ça ! s’exclama son collègue qui criait presque d’enthousiasme.
  • Je suis tout ouïe.
  • Thomas Eriksson, déclara l’agent de permanence.
  • L’avocat ? fit Bäckström, qui eut du mal à cacher sa surprise. Ce n’est pas possible, pensa-t-il. C’est trop beau pour être vrai.

Ainsi commence le roman, c’est rare qu’un détective se réjouisse du meurtre sur lequel il enquête, mais Evert Bäckström n’est pas un détective ordinaire, en plus il avait eu des démêlés avec la victime…

C’est un sacré personnage ce commissaire : raciste, sexiste, homophobe, prétentieux et méprisant… un anti-héros odieux et repoussant ! Adepte de la bouffe, de la baise et des alcools forts, ce qu’on pourrait comprendre mais qui ne le rend pourtant pas sympathique vu sa prétention et son mépris pour les autres. Il fait bosser ses adjoints pendant qu’il s’accorde des pauses roboratives et bien évidemment est corrompu. Lors d’une enquête, il utilise son intelligence davantage pour trouver un moyen de s’enrichir que pour la résoudre. Sans scrupule, il n’hésite pas à monnayer des fuites dans la presse, à dérober des pièces à conviction… un ripou de première classe !

Et pourtant on le suit avec jubilation, il est tellement imbu de lui-même qu’il en devient drôle dans sa vie quotidienne : son attention à son Supersalami qu’il considère comme un super héros, ses efforts pour se débarrasser de son perroquet… Il est éminemment cynique, il connaît parfaitement les frontières du politiquement correct et contrôle avec brio le fossé entre ce qu’il peut dire et ce qu’il pense. Leif GW Persson insère dans les dialogues les pensées in petto des personnages, pas seulement celles de Bäckström et ce décalage leur donne encore plus de mordant.

Il y a forcément quelque chose de pourri au royaume de Suède pour qu’un homme tel que Bäckström y soit un héros ! Lors de l’enquête sur le meurtre de l’avocat, le commissaire et son équipe sont amenés à s’intéresser à des ventes d’œuvres d’art appartenant à des proches du roi… Ben oui la Suède est une monarchie, il y en a encore plein au XXIème siècle… incroyable non ? Il y a un roi donc, une cour, des privilèges et une police spéciale VIP chargée d’éviter les scandales. C’est une Suède bien sombre que nous décrit Leif GW Persson, très loin de l’image qu’on s’en fait ici parfois. Et que dire de la police et de ses pratiques quand l’auteur confie que Bäckström lui a été inspiré par des policiers qu’il a rencontrés ?

Leif GW Persson entraîne son lecteur dans une histoire noire et rocambolesque qui remonte à plus de cent ans avec de nombreuses ramifications comprenant, entre autres, le dernier tsar de Russie, Churchill et un lapin maltraité. Et l’histoire se tient, le lecteur n’est jamais perdu et malgré la noirceur, on regarde en riant souvent Bäckström se démener pour résoudre cette affaire et surtout en récolter un maximum d’argent !

Un bon polar, incisif et drôle.

Raccoon

UN HOMME DOIT MOURIR de Pascal Dessaint / Rivages.

Un nouveau roman de Pascal Dessaint, c’est un événement. Déjà parce qu’il fait l’ouverture de la rentrée littéraire noire de Rivages et ensuite parce que l’auteur a déjà prouvé depuis plus de 25 ans qu’il savait écrire des polars bien troussés, impeccables, bien dans leur époque, traitant de sujets d’actualité et le plus souvent environnementaux depuis quelques années. J’avais raté quelques-unes de ses dernières livraisons et je me réjouis de renouer avec sa prose. Pascal Dessaint est, par ailleurs, un homme charmant, à l’écoute de ses lecteurs, avec qui il discute facilement dans les nombreux salons de l’hexagone qu’il honore de sa présence chaleureuse avec, parfois, une chemise tropicale du meilleur goût…

« Boris, naturaliste, est expert auprès des industriels qui veulent installer des projets controversés dans certains territoires. Il s’arrange pour que ses rapports soient favorables aux projets. Autrement dit, il a plus ou moins vendu son âme au diable. Dans un paysage de mer, de dunes et de pins, qui ressemble à Hossegor, une maison futuriste et cossue se dresse. Son propriétaire a imposé cette construction dans une nature sauvage, grâce au pouvoir de son compte en banque. Dans cette même contrée, un groupe industriel veut implanter une unité de stockage de matières dangereuses. Pour les opposants, c’est une Zone A Défendre, un conflit qui couve. »

Roman à deux voix, « Un homme doit mourir » débute par un beau prologue où Dessaint, en prenant son temps, montre sa belle plume tout en nous offrant le cadre final de l’intrigue. L’ entame laisse présager une intrigue à forte connotation écolo, défense de la nature avec des approfondissements sur une libellule dont la vie et l’implantation locale gênent les lourds desseins des industriels et mettant en scène défenseurs anonymes de la région d’une part et financiers et élus intéressés par l’appât du gain d’autre part .

Mais ce n’est que le début et en fait on a le droit à un bon polar/ roman noir bien crispant grâce au talent de Dessaint qui tisse sa toile, son piège que l’on ne voit pas forcément venir et qui trouve son aboutissement  comme sa plénitude dans un huit clos étouffant lors d’une deuxième partie très nerveuse.

« Décider de tuer un homme n’est pas tout. Encore faut-il choisir le moment favorable et surtout la bonne arme. A ce moment, la question du courage reste secondaire, elle se posera bien assez tôt. »

Le roman couvre bien sûr des sujets brûlants comme les ZAD, la mondialisation, la course au fric roi, la corruption, la protection de l’environnement, le combat des humbles, les délocalisations, les migrants, tous traités avec sérieux et bien intégrés à une intrigue tendue qui font de ce roman un rendez-vous incontournable pour ceux qui veulent entendre le message d’un auteur qui sait trouver les bons arguments, apporter les infos utiles sans édulcorer la vérité, tout en maîtrise,et qui glisse des traits d’humour très fins avec un final qui s’avérera un beau pied de nez.

Juste et utile.

Wollanup.

PS: Et puis un auteur qui cite James Lee Burke et T.C. Boyle mérite respect.

LA DÉCOURONNÉE de Claude Amoz / Rivages.

Le fait des hasards de l’inspiration ou bien le pouvoir de persuasion d’une personne de chez Rivages, peu importe, toujours est-il qu’après le bon retour de Hugues Pagan il y a quelques mois, voici Claude Amoz qui y va aussi d’un nouveau roman dans une collection chez Rivages qui porterait très mal son nom de « thrillers » avec « la découronnée », histoire particulièrement attachante malgré l’extrême banalité et  le caractère très ordinaire des histoires racontées et qui devrait faire fuir les amateurs de polars survitaminés.

« Viâtre, une ville au bord du Rhône. Ce sont les vacances d’été, la chaleur est étouffante. Johan et Guy Mesel sont frères mais tout les oppose: Johan est un universitaire brillant et un passionné d’escalade alors que Guy, complexé par sa petite taille et dévoré par l’eczéma, est agent technique dans un lycée professionnel en montagne. Ils décident d’échanger leurs appartements pour la durée des vacances et c’est ainsi que Guy s’installe dans le logement que Johan vient d’acheter à Viâtre, dans la montée de la Découronnée. Il est saisi par l’atmosphère qui y règne et s’aperçoit que les lieux portent encore la trace des précédents occupants, en particulier un coffre à jouets dans une alcôve. Dans la même ville, Habiba est employée aux cuisines d’un foyer pour SDF sur lequel règne un prêtre tyrannique. La fille d’Habiba, Zahra, partage la vie du père de Camille, une adolescente qui a perdu sa mère dix ans plus tôt. La famille habitait dans la montée de la Découronnée et Camille garde en mémoire des souvenirs flous de scènes violentes entre ses parents. Un mystère plane sur les circonstances de la mort de sa mère dont elle a conservé des photos. Il y a aussi la vieille Maïa, qui a élevé les frères Mesel, et un détective privé pas forcément très doué pour les enquêtes. »

Une ville fictive, au bord d’ un fleuve le Rhône qui n’a pas d’autre rôle que celui de figurant, un quartier « la découronnée », théâtre de trois drames ancrés dans un passé plus ou moins lointain, tel est le décor d’un roman qui va explorer plusieurs voix et voies du passé pour trouver des réponses aux interrogations de différents personnages liés par une dramaturgie tournant autour de ce quartier, ses maisons, ses habitants, ses lieux de vie ou de mémoire. Mais « la découronnée », Claude Amoz nous le dit page 217, c’est aussi et avant tout : « la couronne d’une mère, ce sont ses enfants. » et le roman tourne autour de femmes ayant perdu de force ou par des errements ou par la conséquence des problèmes psychologiques leur « couronne » , leur aura de mère et par conséquent aussi d’enfants victimes de ce manque de protection et d’amour maternels.

Pas d’explosions, pas un meurtre, pas un coup de feu, pas un flic, mais néanmoins une grande violence contée par une Claude Amoz dont le grand talent est de rendre passionnante une histoire pourtant bien peu spectaculaire. En s’attachant par petites pointes très affutées à la psychologie de ses personnages, Claude Amoz réussit à nous rendre familiers, amicaux, complices de ces hommes et femmes en quête d’identité. Ainsi, la tristesse de Guy, la douleur de Maïa, le désarroi de Camille, peu à peu nous apparaissent inducteurs d’empathie et ce parcours a priori bien ordinaire prend des dimensions bien plus altières mais aussi bien plus émotionnellement éprouvantes dans un roman qui séduira les lecteurs prenant le temps de la découverte des non-dits et des non – écrits parsemant un roman évoquant plusieurs fois et de belle manière l’univers d’ Andersen et plus particulièrement le conte « la reine des neiges ».

Très attachant.

Wollanup.

PROFIL PERDU de Hugues Pagan / Rivages.

Vingt ans après « dernière station avant l’autoroute », Hugues Pagan nous revient avec un polar. Il n’est pas resté inactif durant cette période puisqu’il a largement collaboré à l’écriture de scénarios pour la TV comme pour le cinéma. Néanmoins, ceci reste un bel événement pour ses fans et certainement une aubaine pour un public plus jeune pour découvrir cet auteur.

« Une ville de l’Est de la France. Un commissariat que tous les flics surnomment « L’Usine ». En cette soirée de réveillon de l’année 1979, un inspecteur du Groupe stupéfiants interroge Bugsy, dealer connu des services, à propos d’une photo représentant une jeune femme. Le dealer ne dira rien, sinon qu’il faut « demander à Schneider » et le flic le laissera partir, omettant de le fouiller au corps, une erreur de débutant. Schneider est le chef du Groupe criminel. Flanqué de son adjoint Charles Catala, il sillonne la ville en voiture tel un fantôme. Deux événements vont faire basculer son existence : une enquête trouble et complexe sur l’attaque à main armée dont a été victime l’un de ses collègues et une rencontre en forme de coup de foudre ; après Cheroquee la vie ne sera plus jamais la même pour Schneider… »

Pour ce redémarrage, Pagan nous ressort l’inspecteur Schneider un héros de deux de ses romans. Il me semble bien qu’il s’agit d’un prequel mais ayant lu les autres romans de la série, il y a fort longtemps, et n’ayant pas été franchement ébloui de manière réellement durable, à l’époque, par le personnage, il ne m’a pas été très compliqué de retourner dans ce climat très particulièrement sombre cher à l’auteur, autour du héros et de son enquête.

« Profil perdu » est un polar, un vrai, procédurier, dans l’enfer d’un commissariat au milieu des flics qui se supportent, supportent leurs collègues, supportent leurs conditions de travail avec son cocktail de violence, de misère humaine, et de malheur et commandés à la brigade criminelle par Schneider, flic incorruptible, terriblement seul et implacable, une version flic de papier du personnage du samouraï de Melville interprété par Delon dans les années 60 et le côté Bayard sans peur et sans reproche de l’homme pourra un peu énerver certains lecteurs… ou pas. Le roman est situé dans une ville de l’Est de la France en 1979, dans la France de Giscard où  on écoute du Chris Isaak, bien avant que celui-ci ait commencé à produire discographiquement… mais sinon l’époque est bien rendue.

Le roman raconte avant tout l’enquête sur le meurtre d’un flic, crime qui prévoit la guillotine au coupable à l’époque et le déroulement est très réussi, avec moult investigations et sans réels coups d’éclat hollywoodiens dans une atmosphère très sombre atténuée par la rencontre entre Schneider et Cheroquee dans ce qui ressemble à un  coup de foudre.

Retour gagnant donc pour un Hugues Pagan qui maîtrise son art et dont la connaissance parfaite des milieux policiers permet une plongée très enrichissante dans l’univers des commissariats de police de la fin des années 70 tout en montrant les tourments de son héros dans un roman prenant.

Vintage et sobre.

Wollanup.

LE NOEL DU COMMISSAIRE RICCIARDI de Maurizio De Giovanni / Rivages.

Traduction: Odile Rousseau.

Maurizio de Giovanni est un auteur italien qui a enchanté les amateurs de polars avec  son cycle de quatre histoires dit « des saisons » mettant en scène le  commissaire Ricciardi, que nous retrouvons ici au début d’un nouveau cycle, le cycle des fêtes dans les années 30 et toujours situé à Naples. La ville est également brillamment contée, à notre époque, dans une autre série mettant en scène  un commissariat de la ville avec le commissaire Lojacono et son équipe de flics borderline, série qui parait chez Fleuve avec de belles réussites comme « la collectionneuse de boules de neige ». Bref, vu le talent déjà montré en de multiples occasions par l’auteur, on ne risque pas vraiment une désillusion en ouvrant ce roman si on aime les investigations policières.

« Ricciardi pensait aux morts. Il pensait que Noël ou pas Noël, fête ou pas fête, fraternité ou pas fraternité, quelqu’un mourait toujours et qu’il lui revenait, à lui, de voir le sang et ses ravages. » En cette fin d’année 1931, la ville de Naples est en pleine effervescence à l’approche des fêtes de Noël. Et pourtant, en cette période de réjouissances, une note discordante résonne : dans un luxueux logement près du port, on retrouve les corps d’un « centurion » de la milice fasciste et de son épouse, baignant dans leur sang. Lorsque le commissaire Ricciardi arrive sur les lieux, il perçoit, comme à l’accoutumée, les dernières paroles des morts. Mais ne le conduiront-elles pas sur une fausse piste ? Et pourquoi une statue de saint Joseph a-t-elle été fracassée près de la somptueuse crèche qui trône dans l’appartement ? »

 Et c’est donc sans surprise que les fanas du commissaire Ricciardi peuvent se jeter sur ce nouvel opus situé dans les années sombres du fascisme et dans une période de Noël très animée à Naples. Tous les ingrédients d’un roman d’enquête sont bien là. Un meurtre mystérieux, des victimes au passé un peu, voire, très trouble, des coupables tout trouvés, tout est prêt mais c’est mal connaître le talent et les particularités d’un Ricciardi, personnage étrange mais terriblement attachant. A l’intrigue principale, viennent se greffer d’autres affaires intéressant le commissaire et son fidèle compagnon le brigadier Raffaele Maione, donnant des éléments de suspense supplémentaires quand l’intrigue principale prend un peu son temps.

Il ne faut pas être trop pressé bien sûr et ne pas trop s’attendre à de péripéties abracadabrantes, De Giovanni va à son rythme pour vous montrer avec passion, érudition et tendresse la Naples qu’il aime : les ruelles, les fumets, les odeurs, la vie des quartiers, la ferveur de Noël, les Napolitains dans une petite version personnelle de la commedia dell’arte où rôdent néanmoins l’ombre funeste du fascisme institutionnel et ses tristes dérives ordinaires.

Bonne tranche napolitaine.

Wollanup.

ATTACHEMENT FEROCE de Vivian Gornick chez Rivages

Traduction : Laetitia Devaux.

Journaliste au Village Voice, critique littéraire, figure féministe, Vivian Gornick est une icône aux Etats-Unis. Elle est surtout connue pour son travail autobiographique. Ce roman « attachement féroce », paru en 1987, lui a valu un grand succès. Il est traduit pour la première fois en France et ce récit, malgré ses trente ans, a gardé toute sa force.

« Une mère, une fille. Elles s’aiment profondément. Se haïssent éperdument. Impossible de vivre ensemble, impossible de se séparer pourtant. De ce lien unique, Vivian Gornick tire un texte bouleversant, qui va bien au-delà du récit intime. Tandis que sa mère et elle arpentent les rues de New York et leurs souvenirs, défilent des personnages, des moments de comédie, des amants, des rêves, des déceptions. Autant de portraits de femmes et de destins inoubliables, recréés par une conteuse à la lucidité tranchante, Vivian, gamine du Bronx devenue écrivain. Attachement féroce est le puissant roman d’une vie. La sienne, la nôtre. » Continue reading

TON COEUR COMME UN POING de Sunil Yapa / Rivages.

Traduction: Cyrielle Ayakatsikas

Sunil Yapa est un auteur américain aux origines paternelles sri lankaises qui commet son premier roman avec « Ton cœur comme un poing » et quel beau et grand roman. Dans un précédent post, je l’avais  comparé au formidable  « 6 jours »  de Ryan Gattis. Si la filiation n’est finalement pas si évidente, ils ont en commun néanmoins une belle qualité dans l’écriture et choisissent comme théâtre une période d’émeutes urbaines américaines relativement récente : L.A. pour Gattis et Seattle pour Sunil Yapa. Si Gattis avait choisi de monter le criminalité pendant les jours sans loi de L.A., Yapa, lui, s’intéresse aux acteurs des deux bords pendant ce premier camouflet à l’ordre mondial imposé par l’argent.

« 1 999, Seattle. Plus de 50000 personnes défilent dans les rues, mues par le besoin viscéral de réclamer un monde nouveau. C’est la première manifestation qui s’affirme « altermondialiste », l’étincelle qui donnera lieu des années plus tard à Occupy Wall Street ou Nuit debout. Rapidement, les autorités sont débordées par la foule et l’opposition vire au pugilat. » Continue reading

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