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Chroniques noires et partisanes

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LA DÉCOURONNÉE de Claude Amoz / Rivages.

Le fait des hasards de l’inspiration ou bien le pouvoir de persuasion d’une personne de chez Rivages, peu importe, toujours est-il qu’après le bon retour de Hugues Pagan il y a quelques mois, voici Claude Amoz qui y va aussi d’un nouveau roman dans une collection chez Rivages qui porterait très mal son nom de « thrillers » avec « la découronnée », histoire particulièrement attachante malgré l’extrême banalité et  le caractère très ordinaire des histoires racontées et qui devrait faire fuir les amateurs de polars survitaminés.

« Viâtre, une ville au bord du Rhône. Ce sont les vacances d’été, la chaleur est étouffante. Johan et Guy Mesel sont frères mais tout les oppose: Johan est un universitaire brillant et un passionné d’escalade alors que Guy, complexé par sa petite taille et dévoré par l’eczéma, est agent technique dans un lycée professionnel en montagne. Ils décident d’échanger leurs appartements pour la durée des vacances et c’est ainsi que Guy s’installe dans le logement que Johan vient d’acheter à Viâtre, dans la montée de la Découronnée. Il est saisi par l’atmosphère qui y règne et s’aperçoit que les lieux portent encore la trace des précédents occupants, en particulier un coffre à jouets dans une alcôve. Dans la même ville, Habiba est employée aux cuisines d’un foyer pour SDF sur lequel règne un prêtre tyrannique. La fille d’Habiba, Zahra, partage la vie du père de Camille, une adolescente qui a perdu sa mère dix ans plus tôt. La famille habitait dans la montée de la Découronnée et Camille garde en mémoire des souvenirs flous de scènes violentes entre ses parents. Un mystère plane sur les circonstances de la mort de sa mère dont elle a conservé des photos. Il y a aussi la vieille Maïa, qui a élevé les frères Mesel, et un détective privé pas forcément très doué pour les enquêtes. »

Une ville fictive, au bord d’ un fleuve le Rhône qui n’a pas d’autre rôle que celui de figurant, un quartier « la découronnée », théâtre de trois drames ancrés dans un passé plus ou moins lointain, tel est le décor d’un roman qui va explorer plusieurs voix et voies du passé pour trouver des réponses aux interrogations de différents personnages liés par une dramaturgie tournant autour de ce quartier, ses maisons, ses habitants, ses lieux de vie ou de mémoire. Mais « la découronnée », Claude Amoz nous le dit page 217, c’est aussi et avant tout : « la couronne d’une mère, ce sont ses enfants. » et le roman tourne autour de femmes ayant perdu de force ou par des errements ou par la conséquence des problèmes psychologiques leur « couronne » , leur aura de mère et par conséquent aussi d’enfants victimes de ce manque de protection et d’amour maternels.

Pas d’explosions, pas un meurtre, pas un coup de feu, pas un flic, mais néanmoins une grande violence contée par une Claude Amoz dont le grand talent est de rendre passionnante une histoire pourtant bien peu spectaculaire. En s’attachant par petites pointes très affutées à la psychologie de ses personnages, Claude Amoz réussit à nous rendre familiers, amicaux, complices de ces hommes et femmes en quête d’identité. Ainsi, la tristesse de Guy, la douleur de Maïa, le désarroi de Camille, peu à peu nous apparaissent inducteurs d’empathie et ce parcours a priori bien ordinaire prend des dimensions bien plus altières mais aussi bien plus émotionnellement éprouvantes dans un roman qui séduira les lecteurs prenant le temps de la découverte des non-dits et des non – écrits parsemant un roman évoquant plusieurs fois et de belle manière l’univers d’ Andersen et plus particulièrement le conte « la reine des neiges ».

Très attachant.

Wollanup.

PROFIL PERDU de Hugues Pagan / Rivages.

Vingt ans après « dernière station avant l’autoroute », Hugues Pagan nous revient avec un polar. Il n’est pas resté inactif durant cette période puisqu’il a largement collaboré à l’écriture de scénarios pour la TV comme pour le cinéma. Néanmoins, ceci reste un bel événement pour ses fans et certainement une aubaine pour un public plus jeune pour découvrir cet auteur.

« Une ville de l’Est de la France. Un commissariat que tous les flics surnomment « L’Usine ». En cette soirée de réveillon de l’année 1979, un inspecteur du Groupe stupéfiants interroge Bugsy, dealer connu des services, à propos d’une photo représentant une jeune femme. Le dealer ne dira rien, sinon qu’il faut « demander à Schneider » et le flic le laissera partir, omettant de le fouiller au corps, une erreur de débutant. Schneider est le chef du Groupe criminel. Flanqué de son adjoint Charles Catala, il sillonne la ville en voiture tel un fantôme. Deux événements vont faire basculer son existence : une enquête trouble et complexe sur l’attaque à main armée dont a été victime l’un de ses collègues et une rencontre en forme de coup de foudre ; après Cheroquee la vie ne sera plus jamais la même pour Schneider… »

Pour ce redémarrage, Pagan nous ressort l’inspecteur Schneider un héros de deux de ses romans. Il me semble bien qu’il s’agit d’un prequel mais ayant lu les autres romans de la série, il y a fort longtemps, et n’ayant pas été franchement ébloui de manière réellement durable, à l’époque, par le personnage, il ne m’a pas été très compliqué de retourner dans ce climat très particulièrement sombre cher à l’auteur, autour du héros et de son enquête.

« Profil perdu » est un polar, un vrai, procédurier, dans l’enfer d’un commissariat au milieu des flics qui se supportent, supportent leurs collègues, supportent leurs conditions de travail avec son cocktail de violence, de misère humaine, et de malheur et commandés à la brigade criminelle par Schneider, flic incorruptible, terriblement seul et implacable, une version flic de papier du personnage du samouraï de Melville interprété par Delon dans les années 60 et le côté Bayard sans peur et sans reproche de l’homme pourra un peu énerver certains lecteurs… ou pas. Le roman est situé dans une ville de l’Est de la France en 1979, dans la France de Giscard où  on écoute du Chris Isaak, bien avant que celui-ci ait commencé à produire discographiquement… mais sinon l’époque est bien rendue.

Le roman raconte avant tout l’enquête sur le meurtre d’un flic, crime qui prévoit la guillotine au coupable à l’époque et le déroulement est très réussi, avec moult investigations et sans réels coups d’éclat hollywoodiens dans une atmosphère très sombre atténuée par la rencontre entre Schneider et Cheroquee dans ce qui ressemble à un  coup de foudre.

Retour gagnant donc pour un Hugues Pagan qui maîtrise son art et dont la connaissance parfaite des milieux policiers permet une plongée très enrichissante dans l’univers des commissariats de police de la fin des années 70 tout en montrant les tourments de son héros dans un roman prenant.

Vintage et sobre.

Wollanup.

LE NOEL DU COMMISSAIRE RICCIARDI de Maurizio De Giovanni / Rivages.

Traduction: Odile Rousseau.

Maurizio de Giovanni est un auteur italien qui a enchanté les amateurs de polars avec  son cycle de quatre histoires dit « des saisons » mettant en scène le  commissaire Ricciardi, que nous retrouvons ici au début d’un nouveau cycle, le cycle des fêtes dans les années 30 et toujours situé à Naples. La ville est également brillamment contée, à notre époque, dans une autre série mettant en scène  un commissariat de la ville avec le commissaire Lojacono et son équipe de flics borderline, série qui parait chez Fleuve avec de belles réussites comme « la collectionneuse de boules de neige ». Bref, vu le talent déjà montré en de multiples occasions par l’auteur, on ne risque pas vraiment une désillusion en ouvrant ce roman si on aime les investigations policières.

« Ricciardi pensait aux morts. Il pensait que Noël ou pas Noël, fête ou pas fête, fraternité ou pas fraternité, quelqu’un mourait toujours et qu’il lui revenait, à lui, de voir le sang et ses ravages. » En cette fin d’année 1931, la ville de Naples est en pleine effervescence à l’approche des fêtes de Noël. Et pourtant, en cette période de réjouissances, une note discordante résonne : dans un luxueux logement près du port, on retrouve les corps d’un « centurion » de la milice fasciste et de son épouse, baignant dans leur sang. Lorsque le commissaire Ricciardi arrive sur les lieux, il perçoit, comme à l’accoutumée, les dernières paroles des morts. Mais ne le conduiront-elles pas sur une fausse piste ? Et pourquoi une statue de saint Joseph a-t-elle été fracassée près de la somptueuse crèche qui trône dans l’appartement ? »

 Et c’est donc sans surprise que les fanas du commissaire Ricciardi peuvent se jeter sur ce nouvel opus situé dans les années sombres du fascisme et dans une période de Noël très animée à Naples. Tous les ingrédients d’un roman d’enquête sont bien là. Un meurtre mystérieux, des victimes au passé un peu, voire, très trouble, des coupables tout trouvés, tout est prêt mais c’est mal connaître le talent et les particularités d’un Ricciardi, personnage étrange mais terriblement attachant. A l’intrigue principale, viennent se greffer d’autres affaires intéressant le commissaire et son fidèle compagnon le brigadier Raffaele Maione, donnant des éléments de suspense supplémentaires quand l’intrigue principale prend un peu son temps.

Il ne faut pas être trop pressé bien sûr et ne pas trop s’attendre à de péripéties abracadabrantes, De Giovanni va à son rythme pour vous montrer avec passion, érudition et tendresse la Naples qu’il aime : les ruelles, les fumets, les odeurs, la vie des quartiers, la ferveur de Noël, les Napolitains dans une petite version personnelle de la commedia dell’arte où rôdent néanmoins l’ombre funeste du fascisme institutionnel et ses tristes dérives ordinaires.

Bonne tranche napolitaine.

Wollanup.

ATTACHEMENT FEROCE de Vivian Gornick chez Rivages

Traduction : Laetitia Devaux.

Journaliste au Village Voice, critique littéraire, figure féministe, Vivian Gornick est une icône aux Etats-Unis. Elle est surtout connue pour son travail autobiographique. Ce roman « attachement féroce », paru en 1987, lui a valu un grand succès. Il est traduit pour la première fois en France et ce récit, malgré ses trente ans, a gardé toute sa force.

« Une mère, une fille. Elles s’aiment profondément. Se haïssent éperdument. Impossible de vivre ensemble, impossible de se séparer pourtant. De ce lien unique, Vivian Gornick tire un texte bouleversant, qui va bien au-delà du récit intime. Tandis que sa mère et elle arpentent les rues de New York et leurs souvenirs, défilent des personnages, des moments de comédie, des amants, des rêves, des déceptions. Autant de portraits de femmes et de destins inoubliables, recréés par une conteuse à la lucidité tranchante, Vivian, gamine du Bronx devenue écrivain. Attachement féroce est le puissant roman d’une vie. La sienne, la nôtre. » Continue reading

TON COEUR COMME UN POING de Sunil Yapa / Rivages.

Traduction: Cyrielle Ayakatsikas

Sunil Yapa est un auteur américain aux origines paternelles sri lankaises qui commet son premier roman avec « Ton cœur comme un poing » et quel beau et grand roman. Dans un précédent post, je l’avais  comparé au formidable  « 6 jours »  de Ryan Gattis. Si la filiation n’est finalement pas si évidente, ils ont en commun néanmoins une belle qualité dans l’écriture et choisissent comme théâtre une période d’émeutes urbaines américaines relativement récente : L.A. pour Gattis et Seattle pour Sunil Yapa. Si Gattis avait choisi de monter le criminalité pendant les jours sans loi de L.A., Yapa, lui, s’intéresse aux acteurs des deux bords pendant ce premier camouflet à l’ordre mondial imposé par l’argent.

« 1 999, Seattle. Plus de 50000 personnes défilent dans les rues, mues par le besoin viscéral de réclamer un monde nouveau. C’est la première manifestation qui s’affirme « altermondialiste », l’étincelle qui donnera lieu des années plus tard à Occupy Wall Street ou Nuit debout. Rapidement, les autorités sont débordées par la foule et l’opposition vire au pugilat. » Continue reading

PRENDRE LES LOUPS POUR DES CHIENS de Hervé Le Corre / Rivages.

 

J’avais raté mes précédents rendez-vous avec Hervé Le Corre, peut-être pas le bon moment ou alors tout simplement déboussolé par un auteur girondin dont le nom évoque tant des origines bretonnes. Après ce roman qui sort jeudi dans toutes les bonnes librairies, je rejoins en courant la cohorte des lecteurs sous le charme de cet auteur. Continue reading

BONDRÉE d’ Andrée A. Michaud / Rivages.

Andrée A. Michaud est l’auteure québécoise de ce roman paru en 2013 et récompensé à plusieurs reprises outre-atlantique dans sa partie francophone.

« À l’été 67, une jeune fille disparaît dans les épaisses forêts entourant Boundary Pond, un lac des confins du Québec rebaptisé Bondrée par un trappeur mort depuis longtemps. Elle est retrouvée morte. On veut croire à un accident, lorsqu’une deuxième adolescente disparaît à son tour… »

Les femmes sont à l’honneur chez Rivages en cette rentrée: Jane Smiley et Emily Saint John Mandel pour les romancières reconnues internationalement et donc maintenant Andrée Michaud qui n’est pas totalement inconnue chez nous puisqu’un de ses précédents polars est paru en France et qui, par cette histoire, devrait atteindre une reconnaissance amplement méritée.

Alors, premièrement, vous l’aurez compris par le résumé de l’éditeur un tueur rôde dans cette communauté installée dans des chalets de vacances autour d’un étang à cheval sur la frontière entre le Canada et les Etats Unis. C’est une période heureuse, les familles profitent de l’été , « Lucy in the sky with diamonds » dans le transistor, les épouses semblent passer leur temps à préparer des gâteaux tandis que les maris pêchent ou chassent. Bel été, loin des clameurs du monde, le français et l’anglais se côtoient dans les conversations lors des barbecues nocturnes quand la bière a échauffé les esprits pour devenir un franglais cocasse agrémenté de pointes lexicales québécoises que nous, Français, adorons, entendre avec un brin de curiosité condescendante.

Et dans ce petit éden, rêvent de petites ados en passe de devenir des lolitas mais que la plupart des hommes voient finalement comme des gamines qu’elles sont toujours même si de récentes formes féminines, des attitudes, tendent à faire penser qu’elles ont passé un cap,quitté l’innocence de la tendre enfance. Et c’est sur elles que va tomber la foudre. Une première victime puis rapidement une deuxième pour énoncer l’horreur et prouver qu’un salopard est tapi dans la forêt aux alentours de ce havre si hospitalier.

C’est à ce moment que l’on remarque l’omniprésence des hommes, des maris, des pères, des frères qui par leur agitation, leur douleur, leur colère, leurs soupçons, leurs initiatives, leurs muscles, leur détresse occupent tout le devant de la scène. Ils sont rejoints par Michaud, flic américain ne parlant pas un traître mot de français malgré un patronyme qui trahit des origines francophones. Personnage hanté par une autre histoire de jeune fille assassinée, Michaud flic expérimenté paraissant usé par son boulot vit très mal cette affaire qui le ramène à son échec précédent.

De facture très classique, Bondrée ne vous séduira sûrement pas par son aspect thriller mais ce huis-clos est absolument à lire tant la plume de Andrée Michaud est belle, travaillée avec malice parfois et classe toujours. Certains magnifiques passages se superposent à un ton général de haute tenue qui donne à la lecture un ton désuet, mélancolique qui sied parfaitement à l’atmosphère générale d’une histoire qui semble au départ suspendue hors du temps pour mieux accélérer sur la fin dans une symphonie triste de la douleur, de la perte et de l’incompréhension jusqu’au dénouement dramatique et tellement regrettable, une vérité qu’ apporteront finalement les femmes, les petites filles moins visibles mais finalement bien plus présentes que la gente masculine. Elles dévoileront cette lumière sale qui souillera, tuera un si joli petit coin, jusqu’à ce qu’un jour, une autre génération reprenne possession de ces lieux oubliant qu’à une époque la mort a frappé si sauvagement et de manière si injuste.

Si le roman ne brille pas par ses péripéties, il offre, par contre de très belles scènes et des passages beaux, tellement beaux comme les paroles d’une petite fille à propos de sa mère.

« Le soleil faisait étinceler le cercle jaune qui se diluait autour de ses iris, pareil à un anneau de minuscules pépites en fusion. Il y avait un tel amour dans ces yeux que j’avais pensé que jamais, de toute ma vie, je n’en reverrais de si beaux. J’ avais détourné le regard pour ne pas être pétrifiée… »

Insidieuse, la plume de Michaud instille une petite musique qui ne s’arrête pas une fois la dernière page tournée, imposant une réflexion sur l’humain, sur le temps qui passe et relativise les plus grands drames, les immenses douleurs… la marque des grands romans.

Outrageusement beau.

Wollanup.

PS1: une belle chronique québécoise du roman.

http://www.hopsouslacouette.com/2016/09/bondree-andree-michaud.html

PS2: un petit clin d’œil amical, l’intéressé se reconnaîtra. Je ne cite pas le traducteur et le félicite encore moins parce que tout simplement le roman est écrit en français, Tabernacle!

STATION ELEVEN d’Emily St John Mandel chez Rivages

Traduction : Gérard de Chergé.

Emily St John Mandel, jeune auteure canadienne qui vit actuellement à New York, est déjà connue en France pour ses trois premiers romans, mais c’est ce quatrième, paru en 2014 aux Etats-Unis, finaliste du National Book Award qui lui a apporté un immense succès en Amérique du Nord. Comme pour tous les succès outre-Atlantique, le cinéma s’est emparé de l’histoire et il devrait y être adapté.

« Un soir d’hiver à l’Elgin Theatre de Toronto, le célèbre acteur Arthur Leander s’écroule sur scène, en pleine représentation du Roi Lear. Plus rien ne sera jamais comme avant.

Dans un monde où la civilisation s’est effondrée, une troupe itinérante d’acteurs et de musiciens parcourt la région du lac Michigan et tente de préserver l’espoir en jouant du Shakespeare et du Beethoven. Ceux qui ont connu l’ancien monde l’évoque avec nostalgie, alors que la nouvelle génération peine à se le représenter. De l’humanité ne subsistent plus que l’art et le souvenir. Peut-être l’essentiel. »

Une grippe super virulente a effacé 99% de la population de la planète en quelques jours, les rescapés de cette catastrophe survivent dans les décombres de l’ancien monde, chasseurs-cueilleurs ayant connu internet pour les plus anciens. Le monde post-apocalyptique qu’Emily St John Mandel décrit est plausible, un monde rétréci, que l’on arpente à pied ou à cheval, un monde sans communications, où chaque survivant s’est fait piéger à l’endroit où il se trouvait le jour de la catastrophe, séparé à jamais des siens, un monde moyenâgeux où les routes ne sont pas sûres avec des pans entiers de terra incognita.

Logiquement, les hommes retrouvent les réflexes ancestraux et s’organisent en petites communautés, tribus vivant en autarcie, indépendantes les unes des autres et où l’ambiance doit beaucoup à la personnalité des leaders. Dans le désespoir le plus total, parfois des prophètes apparaissent et avec eux, comme toujours, le malheur…

C’est un monde violent, certes, mais on est loin des outrances d’un « Mad Max », on assiste juste à la résistance de la vie dans ce monde en ruine sans angélisme, sans héroïsme, sans illusion sur la nature humaine. Dans ce roman, Emily St John Mandel nous emporte avec une écriture belle et forte dans une ambiance sombre et nostalgique où tous les sentiments humains coexistent, de la violence à la tendresse, du désespoir à l’espérance, comme dans la vraie vie. L’empathie avec les personnages fonctionne car ils sonnent vraiment juste : des problèmes terre à terre, des aspirations humaines, des détails qui résonnent dans les mémoires et ravivent des souvenirs comme on le vit tous…

Vingt ans après la catastrophe, dans un monde plus ou moins apaisé, organisé, on suit une troupe de baladins : la Symphonie itinérante, acteurs et musiciens qui jouent surtout Shakespeare et Beethoven parce que « survivre ne suffit pas », slogan de la compagnie, une citation issue de  « Star Trek », tout ce qui vient du monde d’avant les fascine, pas de snobisme dans les vestiges de la mémoire.

Avant la catastrophe, on suit Arthur Leander, célèbre acteur d’Hollywood dont la vie se termine sur scène à la veille du cataclysme, dans cet ancien monde frivole et connecté où la vie était si facile. Par une construction brillante, avec des allers-retours continuels dans la chronologie, sans jamais perdre le lecteur, Emily St John Mandel tisse une grande toile où tous les personnages sont reliés par des fils parfois ténus, une BD, un simple objet, un souvenir et toujours par l’art auquel la plupart d’entre eux consacre leur vie et qui permet de ne pas sombrer dans la sauvagerie. L’art et la mémoire comme remparts à la barbarie…

Un roman passionnant dans un monde sombre et noir mais d’où le tendre n’est pas absent.

Magnifique !

Raccoon

PETIT TRAITÉ DE LA FAUCHE de Jim Nisbet /Rivages Noir.

« Dans une ville de San Francisco dominée par les nouvelles technologies, les vieilles arnaques ne font plus recette. C’est désormais avec des Smartphones ou sur le Net que se font les coups fourrés. Klinger traîne ses guêtres au Howse Hole, un rade sordide du quartier de Tenderloin. Petit délinquant désabusé, il se laisse aller malgré lui à faire confiance à une femme dont l’irruption dans sa vie a tout d’exceptionnel. Et il se fait rouler dans les grandes largeurs… »

Jim Nisbet, grâce à Rivages, est peut-être plus reconnu chez nous qu’aux USA. Vivant à San Francisco, la ville, qu’il semble connaître à fond y compris dans ces parties les plus obscures, lui sert souvent de décor. Parler d’un roman de Jim Nisbet n’est pas chose aisée tant l’écrivain peut partir dans des délires ou dans des chapitres montrant sa grande connaissance de sujets qui lui tiennent à coeur comme la navigation dans son précédent roman « traversée vent debout »daté de 2012 ou le marché de l’art dans « le codex Syracuse » romans parfois un peu touffus pour le lecteur s’attendant à un polar ordinaire. Un peu comme chez William Bayer, c’est le travail méticuleux d’un grand artisan. Parallèlement Nisbet peut aussi écrire des romans beaucoup plus brefs, qui cognent parfois de manière totalement abominable tant la noirceur et la violence sont fulgurantes comme chez Jim Thomson. Mais à la différence de son glorieux aîné, Nisbet est capable d’adoucir son propos par un humour forcément noir voire gore comme dans « Prélude à un cri », roman noir qui m’a marqué à vie et me sert depuis longtemps d’étalon pour mesure le degré d’effroi d’un bouquin.

Pour « Petit traité de la fauche », Nisbet innove en choisissant d’aborder un ton ouvertement humoristique qu’on ne lui connaissait pas réellement auparavant. Attention, comme à son habitude, ces personnages sont des ratés, des rejetés,des alcoolos, des toxicos, des petites frappes partageant leur vie entre la taule et la rue où ils accomplissent de médiocres larcins leur permettant de vivre ou de survivre.

Klinger est l’un d’eux ni pire ni meilleur, rendu néanmoins attachant par sa manière d’être désabusée et c’est lui que l’on va suivre pendant quelques heures de sa triste existence de raté dans les rues de San Francisco où il s’est installé durant les années 70 et dont il continue à battre le pavé quarante ans plus tard. Plus victime que coupable, Klinger apparaît à la première page avec une misérable collision de sa voiture volée avec un lampadaire et le reste de son histoire sera au diapason de ce premier gros plantage avec néanmoins de multiples situations surréalistes dans des bistrots pourraves faisant venir abondamment les sourires.

Reprenant aussi le thème de la femme fatale dans une ville continuellement douchée par la pluie, Jim Nisbet crée donc l’archétype d’un bon roman noir qui ravira les amateurs de l’auteur et qui sera un bonne entrée en matière pour découvrir la belle écriture du maître et son troublant univers pour les autres.

Efficace!

Wollanup.

 

 

 

CECI N’EST PAS UNE HISTOIRE D’AMOUR de Mark Haskell Smith / Rivages.

Traduction:Julien Guérif.

« Les meufs qui ont des couilles assurent. »

« TUCSON AIME LA CHATTE. »

Cinquième roman de Mark Haskell Smith et encore un petite merveille d’humour et d’inventivité sur un sujet à nouveau inédit pour l’auteur qui se renouvelle à chaque écrit. Mark Haskell Smith produit des polars qui n’en sont pas vraiment même si à chaque fois on y trouve des meurtres. Par contre, inévitablement, on a le droit à un savant cocktail de bouffonneries, de situations invraisemblables, de scènes de cul,  et de dialogues qui claquent dans des romans toujours impeccables  malgré les excès en tous genres ou grâce à eux aussi et témoignant d’une évidente empathie pour ses personnages .

Sepp Gregory, star de télé réalité élu « homme le plus sexy de l’année » par la presse people, est en tournée de promotion de son premier roman, très autobiographique. Sepp n’a même pas besoin de lire le livre, il le vit en direct ! Le triomphe est immédiat, au point de lui valoir l’attention… de gens sérieux. Lorsqu’elle entend l’invitée de l’une des émissions les plus cérébrales du pays s’épancher sur les abdos de Sepp, Harriet Post, critique respectée, hurle au scandale. Décidée à révéler au grand public à quel point le succès littéraire de Sepp est une escroquerie, elle lit son livre, Totalement réalité, et… le trouve génial ! Pour elle, c’est forcément l’œuvre d’un nègre, qu’elle compte donc débusquer, mais un concours de circonstances entraîne Sepp et Harriet dans un road-trip qui se révèle vite ultra-hot. « L’esprit » rencontre « le corps », et la situation échappe à tout contrôle.

Le nombre de chroniques dithyrambiques déjà écrites tendrait à prouver que beaucoup de chroniqueurs découvrent l’auteur avec cette satire ébouriffée et ébouriffante qui pourtant n’arrive pas à la cheville de son dernier roman « Défoncé » déjà paru chez Rivages, comme tous les autres, en 2013. Espérons que ce succès critique sera suivi d’un succès public et que les gens en profiteront pour lire les précédents bouquins tous hautement recommandables. Tous le romans de Haskell Smith sont bons, gravement barrés et très orientés sexe. L’auteur ne s’en cache pas, il fume de la beuh quand il écrit et peut-être aussi à d’autres moments et sans faire l’apologie des drogues, cela lui réussit vraiment, au niveau de l’inspiration, particulièrement fertile et débridée, comme ce fut le cas pour son chef d’œuvre « Défoncé » qui parlait d’un doux dingue qui avait créé la meilleure herbe du monde et qui devait affronter bien des périls suite à sa grande découverte.

Dans ce roman à nouveau fracassant, il s’attaque à la télé-réalité, à ses « stars » et une fois de plus, il s’en donne à cœur joie, un gros délire et une attaque chargée et néanmoins empreinte de beaucoup de lucidité… et n’allez pas dire que je regarde ce genre de programmes mais sans le vouloir, on finit toujours par croiser certains de ces tristes sires au détour d’un malencontreux zapping.

Néanmoins si le sujet est propice à la moquerie tant ce monde créé par les médias pour faire rêver une partie de l’humanité tandis que l’autre partie se gausse ou se lamente devant l’affliction créée par ces candidats au rêve en carton, l’auteur apporte une réflexion assez aboutie au milieu des pire délires, montrant le possible tourment des « stars » ayant perdu pied, sans plus aucune connexion avec justement la réalité, l’opposition réalité, télé-réalité souvent soulignée dans le propos.

Sous la farce, Haskell Smith glisse une certaine réflexion et une certaine tendresse pour Sepp et par le biais de Harriet, antithèse de l’étalon précédemment cité, offre une critique virulente et désopilante du monde de l’édition dans son ensemble allant même jusqu’à éclabousser pour le meilleur… les blogueurs. Comme toujours chez l’auteur, il y aura des scènes de cul torrides et comme bien souvent aussi les héros, en voulant s’en sortir, sombreront de manière encore plus pathétique. Pas spécifiquement un roman noir mais réellement un bouquin qui vous mettra de bonne humeur par sa jouissive méchanceté et sa subtile loufoquerie.

Gravement barré!

Wollanup.

PS: « Défoncé » est sorti en poche en juin.

 

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