Chroniques noires et partisanes

Étiquette : rivages rouge

ROCK’n’ROLL ANIMALS de David Hepworth / Rivages Rouge.

Rivages Rouge est une collection particulièrement riche s’adressant à tous les mélomanes, les aficionados, les fans de zik, tous les gens qui s’intéressent au rock de très près ou de loin. Nommée ainsi par opposition à Rivages/ Noir créé par François Guérif, elle se signale par la qualité le professionnalisme de ses productions, souffle le feu et diffuse allègrement une connaissance de faits de société, tout sauf mineurs, quand on prend un peu de recul historique.

Vous aimez le rock, vous êtes dans la place et vous allez trouver votre place. Couvrant des univers allant de Sinatra aux Ramones, la collection ne s’intéresse pas uniquement à un artiste mais plus souvent à des mouvements comme la country aux USA, le mouvement hippie des années 60, le mouvement punk, les mods… Vous comprendrez aisément que la collection s’intéresse avant tout aux courants et à leur influence sur la société de la deuxième partie du XXème siècle aux USA, chez les Anglais mais aussi en France: tout l’environnement historique, social,culturel, politique… la musique comme instrument de contre culture, comme étendard d’une certaine subculture.

“Le temps des rock stars, comme celui des cowboys, est révolu. Tué par le streaming, les réseaux sociaux, l’électro, le hip hop… Mais comme pour les cowboys, le mythe de la rock star continue de vivre dans notre imagination. On demandait aux rock stars de littéralement incarner leurs chansons, d’être tout ce que l’on n’était pas, et de nous ressembler en même temps. D’accompagner notre vie. Et surtout de symboliser la jeunesse éternelle. Mission accomplie.”

Nul doute que certains s’interrogent déjà sur les étrennes de Noël. Tout amateur de rock ayant un petit peu sué dans des salles de concert sera évidemment sous le charme de ce bouquin dont le thème montre à partir de quarante portraits d’artistes l’ascension puis la chute de la rock star de la fin du siècle dernier remplacée en ce début de siècle par la facebook star bling bling. Nous parlons d’une époque où la promo existait bien sûr mais où les artistes ne passaient pas leur vie à mettre le contenu de leur assiette sur les réseaux sociaux. Espèce disparue, la rock star revit sous la plume journalistique mais aussi parfois attendrie ou moqueuse d’un David Hepworth qui nous offre un bien bel ouvrage documentaire courant sur 40 ans.

Alors, bien sûr, ses choix sont parfois discutables, on peut noter certains oublis regrettables. Par contre, chaque chapitre est une jolie petit mine d’infos, de surprises y compris sur des artistes que vous n’appréciez pas forcément. Vous remettant dans un contexte que vous avez peut-être oublié, Hepworth vous montre l’envers du décor… je ne donnerai aucun exemple mais il y a de belles surprises (le premier Black Sabbath enregistré en un prise unique et dans les bacs deux jours plus tard) et certaines rock stars verront peut-être leur étoile pâlir.

Un artiste par année, au moment de son ascension ou de sa fin mais un moment clé à chaque fois. Gros avantage, vous pouvez sauter des portraits. L’éclosion d’ Elton John me restera totalement inconnue, ne m’intéressant pas. Cerise sur le gâteau, une playlist des succès de l’année évoquée est donnée en fin d’article. Un index et une belle bibliographie permettront à chacun d’approfondir sa connaissance des sujets… un petit bijou de rock culture.

« Ozzy Osbourne préférait voyager en bus. Non seulement il économisait sur les billets d’avion, mais cela lui permettait aussi de prendre la route dès la fin de ses concerts plutôt que de voir sa chambre accueillir tous les alcooliques et les drogués du coin. Il savait que la tentation serait trop forte. Ozzy avait été renvoyé de Black Sabbath deux ans plus tôt. Les autres membres avaient leurs propres problèmes de drogue et étaient incapables de le gérer. »

Rock on!

Wollanup.

PS: Ma définition d’une rock star.

 

ALTAMONT 69 les Rolling Stones,les Hells Angels et la fin d’un rêve de Joel Selvin / Rivages Rouge.

Traduction: Stan Cuesta

 

Joel Selvin est une sommité dans le monde du rock américain. Après avoir commencé par la couverture de concerts à San Francisco dont il est originaire, il a ensuite collaboré pendant de nombreuses années à Rolling Stone, Billboard et le Melody Maker, des noms qui sonnent très doux aux oreilles des amateurs de musique du monde entier. Il a écrit plusieurs ouvrages sur le rock, se spécialisant dans des écrits sur les phénomènes musicaux et les artistes des années 60. Ce magnifique ouvrage raconte l’histoire du fiasco du concert d’Altamont en 1969 où un spectateur a trouvé la mort dans ce qui reste comme le meilleur plantage de la grosse machine à fric qu’était déjà devenue la bande de Mick Jagger.

« Le 6 décembre 1969, un grand festival gratuit réunit, devant une foule immense, Santana, Jefferson Airplaine, les Flying Burrito Brothers, Crosby, Stills, Nash and Young, Grateful Dead (qui finalement ne jouera pas) et les Rolling Stones, sur le circuit automobile d’Altamont, non loin de San Francisco. Mais très vite, ce qui devait être la réponse de la Côte Ouest aux « trois jours de paix, de musique et d’amour » du festival de Woodstock , tourne au cauchemar.  Une horde de Hells Angels brutaux et défoncés, assurant la sécurité du show, envahissent la scène, rossent plusieurs musiciens et font régner une terreur qui s’achèvera dans la soirée par le meurtre d’un spectateur, alors que Mick Jagger et ses hommes plaquaient les derniers accords de Under My Thumb .»

Ce n’est évidemment pas un roman mais si vous ne connaissez pas l’histoire et si vous n’avez pas vu le film « Gimme shelter » de David Maysles, Albert Maysles et Charlotte Zwerin daté de 1970 montrant la tournée ricaine de 1969 des Stones avec des gros plans sur le concert newyorkais au Madison square Garden et le fameux concert d’Altamont et que vous vous intéressez un peu au groupe, à l’ambiance du gros cirque du rock de cette époque, vous allez vous régaler. Le style, la documentation et les anecdotes délivrées par Selvin qui a interrogé plus d’une centaine d’acteurs connus et anonymes de l’évènement font du livre un document très fort sur le rock de la fin des années 60, sa mentalité, son amateurisme et ses terribles déviances causées par le fric, les drogues et l’inévitable égocentrisme et inconscience des nouveaux maîtres mondiaux du rock.

Début 69, les Stones pensent, sans doute à raison, qu’ils sont devenus plus populaires que les Beatles. Mais si leur popularité est au plus haut, leurs finances sont au plus bas, pas de liquidités. Ils sont en train de préparer un de leurs sommets musicaux « Let it bleed », vivent comme des rois partout où ils vont mais Jagger, notamment, n’arrive pas à se payer la maison de ses rêves. Ils « pensent » qu’il faudrait reconquérir l’Amérique et veulent, eux aussi, s’inscrire dans ses grands rendez-vous californiens gratuits où jouent des groupes comme Jefferson Airplane et le Grateful Dead. S’appuyant sur les méthodes et l’expérience de la bande de Jerry Garcia, ils se lancent dans l’idée d’un grand rendez-vous de la côte Est à San Francisco pour contrebalancer le succès mythique de la côte Est, le festival de Woodstock qu’ils ont malheureusement raté.

Ces grands rendez-vous champêtres, ces  communions entre les musiciens et leurs fans correspondent beaucoup plus au nouveau public du rock ricain, beaucoup plus adulte issu des grandes universités californiennes. Terminé l’âge d’or pourtant très récent des ados hurlant et défaillant dans leurs concerts comme dans ceux des Beatles et ils se lancent dans l’aventure, naïvement, leur  cerveau embrumé par les multiples expériences en matières de stupéfiants ne leur permettant pas de voir les difficultés, les dangers, la complexité de la tâche… « show must go on » et le pognon doit rentrer coûte que coûte. Ils ont déjà fait preuve de leur insensibilité en jouant à Hyde Park à Londres, deux jours seulement après la noyade dans sa piscine de Brian Jones, membre du groupe qu’ils venaient juste de virer à cause de sa dépendance aux drogues… Humour. Ce jour-là, ils avaient déjà bien montré leur morgue, leur mépris, Jagger déguisé en espèce d’ange avec une tunique prévue à l’origine pour Sammy Davis Jr. et lisant un poème de Shelley pour rendre un hommage obligatoire mais sentant l’attitude pute d’un tiroir-caisse.

Par ailleurs, lors de ce concert londonien, les Stones avaient déjà eu un service d’ordre composé de Hells Angels mais d’opérette, non affiliés à la terrible organisation manœuvrant dans bien de magouilles pourries et dangereuses aux States et donc, sans se poser de questions, avaient conclu que ces gens-là assuraient bien la sécurité. La lucidité des membres du groupe et de l’entourage qui bossait pour eux était très épisodique à cause de la grande défonce qu’était leur vie et comme leurs proches étaient dans le même état (Marianne Faithfull, compagne de Jagger, passant son temps à tenter de se suicider à chaque fois qu’elle n’était pas perchée), personne n’a vu venir la catastrophe.

Pourtant, les conditions où 300 à 500 000 personnes étaient confinées dans un espace non aménagé pour un tel événement, l’absence de scène, le public touchant les musiciens, les heurts et violences qui ont émaillé les premiers concerts dans le public mais aussi sur scène et dans les coulisses, l’état du public sous alcool et stupéfiants et énervé par l’attente de plus de trois heures entre la sortie de Crosby, Stills and Nash et l’entrée sur scène des Rolling Stones, l’état stupéfiant aussi des Hells Angels patatant à qui mieux mieux un public qu’il était chargé de protéger, d’encadrer… tout ceci aurait dû mettre les esprits en éveil. Mais non, les Stones ont attaqué, comme des gros bourrins, par un dantesque « Sympathy for the devil » offert à un public des premiers rangs qui n’avait pas besoin d’être échauffé un peu plus. Pas de problème, même si le groupe n’était pas fier devant cette marée humaine si proche… « It’s only rock n’roll » comme ils le chanteront plus tard, on fait le buzz et on va vendre des tonnes de «Let it bleed », la dernière galette à dollars.

Les Rolling Stones ne peuvent être tenus comme coupables de la mort de Mérédith Hunter, jeune étudiant noir de 18 ans poignardé mortellement pendant le morceau « Under my thumb » sous les yeux de sa petite amie mais leur comportement inconscient, leurs multiples addictions, leur volonté de maintenir leur mythe de mauvais garçons opposés aux gentils Beatles aussi défoncés qu’eux à l’époque mais moins explosifs, ainsi que, déjà, leur soif de pognon n’ont pas aidé à ce que ce concert devienne historique autrement que comme un triste plantage, une terrible catastrophe, hélas certainement évitable, un vilain fait divers ce que raconte divinement un Joel Selvin qui rend hommage aux Rolling Stones en tant que musiciens hors pair mais montre sans concession leur inconscience… pour rester poli.

Passionnant et affligeant

Wollanup .

SINATRA CONFIDENTIAL de Shawn Levy / Rivages Rouge.

Traduction: Nicolas Guichard.

Nyctalopes s’intéresse enfin à la collection musicale Rivages Rouge dont les bouquins m’ont souvent fait saliver et donc, avant un passionnant ouvrage sur le concert tragique des Rolling Stones à Altamont en 1969, voici un bon, très bon ouvrage sur Frank Sinatra.

Mais, ce n’est absolument pas une biographie du parcours du musicien qui m’aurait gavé très rapidement, le monsieur ne faisant vraiment pas partie de mon petit monde musical. Non, non dès le titre très évocateur mais parfaitement justifié, bien qu’ici on ne soit pas dans la fiction, on pointe une parenté avec James Ellroy que l’on comprend dès les premières pages tournées. Les sous-titres « Showbiz, casinos et mafia » offrent même une compréhension encore plus fine du propos envisagé et génialement traité.

Dans ses remerciements, l’auteur résume sommairement les évènements qui vont, je l’espère, finir de vous convaincre que vous avez là un livre nettement au-dessus de beaucoup de romans noirs et qu’une fois de plus, la réalité dézingue la fiction.

« Cinq personnages, une dizaine de seconds rôles importants, huit films environ, deux bandes originales, une campagne présidentielle, une maison de disques, deux casinos et d’innombrables mariages, liaisons, complots, scandales, cigarettes et verres… » et des femmes, des femmes, des femmes…

Si vous aimez la littérature noire ricaine, ses grands personnages, ses mythes et ses réalités dans cet environnement de l’après-guerre où les héros blancs ricains auréolés de leur statut de sauveur du monde occidental balançaient leur modèle social, politique et culturel à une Europe occidentale béate d’admiration.

Et d’un point de vue culturel, Sinatra, Dean, Martin, Sammy Davis Jr. (pour la caution morale, le soutien à la cause noire, pipeau, pipeau !) plus deux autres tristes sires dont un, Anglais, a touché le jackpot en épousant Pat qui est la sœur d’un certain Jack Kennedy, homme politique qui monte, étaient les meilleurs ambassadeurs d’un bon goût américain… Le Rat Pack, tel est le nom de ce groupe d’amuseurs et de chanteurs qui seront au sommet, sur les planches comme dans les affaires louches de 1957 à 1963, la mort de Marylin Monroe puis l’assassinat de Kennedy étant deux tragédies fatales à cette bande de gros cons, ouais, j’ai eu beau chercher, c’est le qualificatif qui leur convient le mieux.

Et le bouquin est franchement passionnant par tout ce qu’on y apprend de leurs frasques bien sûr mais ils n’étaient pas les premiers du showbiz à se comporter comme des barbares et ils n’auront pas été les derniers non plus, montrant la voie aux apôtres de « sex and drugs and rock n’roll ». On trouve son lot de belles et de surprenantes anecdotes people qui montrent comment le Rat Pack se foutait de son public, comment Sinatra enregistrait un morceau en une unique prise, comment il fallait lui brandir de grands panneaux blancs pour qu’il puisse déclamer ses dialogues dans les films, comment ces gugusses se comportaient de manière odieuse avec les actrices et mannequins qu’ils se refilaient, comment ils méprisaient le commun des mortels. Outrageants, lamentables, finalement communs dans ce milieu.

Mais la richesse de l’ouvrage vient de sa description des relations de Sinatra et Dean Martin avec Giancana, boss de la mafia de Chicago : les deals, les affaires, Las Vegas et ses gros profits. On voit aussi les intrigues politiques par le biais de Kennedy complètement inféodé à la mafia depuis l’aide de la pieuvre pour son accession à la présidence et par les relations très régulières et anciennes de son père Joe Kennedy, sénateur et surtout arnaqueur, avec les vrais maîtres du pays à l’époque.

Et tout ceci est écrit d’une belle plume, très vive, souvent assassine pour l’homme mais très respectueuse du talent d’interprète de l’artiste, mais juste de ce point. Il faut dire que le Sinatra  qui apparait ici est particulièrement méprisable. Ne surchargeant pas son récit de détails inutiles, Shawn Levy nous entraîne dans une histoire bien épatante où on assiste à une ascension magnifique tout en espérant une chute proche tant ces fumistes glorifiés, canonisés, sont aussi méprisables que certains personnages des romans d’Ellroy dont on espère la mort, de préférence douloureuse, tant ces salopards sont à gerber parfois depuis plusieurs romans.

D’un point de vue musical, « le crépuscule des stars », sera le fait d’un jeune plouc blanc pauvre du Sud profond nommé Elvis Presley dans un premier temps puis de quatre garçons dans le vent venant de la perfide Albion dont les ventes de disques leur feront bien comprendre que leur temps est passé.

Une culture américaine beauf, vitrine d’une Amérique qu’on a imposée comme modèle social et culturel au monde.

Passionnant.

Wollanup.

PS : si l’époque vous passionne, ne ratez pas le sublime « Dino » de Nick Tosches chez Rivages à propos de Dean martin et le non moins réussi « les larmes d’Edgar » de Marc Dugain sur Edgar Hoover, patron du FBI, grosse enflure de l’époque, étrangement absent du livre.

 

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