Chroniques noires et partisanes

Étiquette : parker bilal

LA CITÉ DES CHACALS de Parker Bilal / Série noire / Gallimard

City of jackals

Traduction : Gérard de Chergé.


La cité des chacals signe le retour de Parker Bilal, pseudonyme sous lequel Jamal Majhoub, écrivain anglo-soudanais écrit ses romans policiers avec pour personnage principal, Makana, enquêteur soudanais réfugié en Egypte. Les lecteurs du blog se rappellent certainement des chroniques précédentes, Meurtres rituels à Imbaba et Les ombres du désert, qui saluaient le regard vif sur les travers de la société égyptienne du début du XXIe siècle. Là encore, La cité des chacals n’ignore pas cette approche.

Le Caire, fin d’année 2005. L’occupation d’une place de la ville par des réfugiés soudanais pour protester contre leurs conditions fait l’actualité et les conversations. Elle réveille aussi la conscience du privé soudanais Makana, exilé dans la capitale égyptienne. Alors qu’on le charge de retrouver le fils disparu d’un restaurateur local, un pêcheur ramène dans ses filets la tête coupée d’un Dinka du Soudan, si on en juge d’après ses scarifications faciales. Deux faits apparemment sans lien. Mais d’autres disparitions de jeunes Egyptiens et Soudanais s’enchaînent. L’enquête de Makana l’oriente inexorablement vers la communauté de ses compatriotes, issus d’un pays déchiré et marginalisés et exploités dans un autre qui ne veut pas les accueillir.

La véracité des portraits de Parker Bilal constitue l’un des principaux attraits de son roman. Portraits humains tout d’abord. La reconstitution est habile et très vivante, d’un peuple de flics (certains criminels), de petits commerçants et restaurateurs, de journalistes indépendants, d’étudiants, d’entrepreneurs ou de notables, de marginaux, au milieu duquel Makana doit évoluer, parfois sur le fil. Il en est (certains personnages sont ses amis) et il n’en est pas, ses origines soudanaises ne sont pas invisibles et elles ne plaisent à tout le monde. Portrait d’une ville et d’une société, surtout, épuisées par le fatalisme, les préjugés, la corruption et les magouilles, la déglingue et la pollution. Peu ou prou, ses caractéristiques affectent les habitants, les modèlent. Plus remarquables ou plus suspects sont alors ceux qui parviennent à sublimer ces tares et à se détacher dans la lumière ocre et voilée du Caire, entre brumes fluviales et combustions diverses. Le médecin légiste, le Dr Siham, pour laquelle Makana commence à éprouver un béguin, impressionne par son fort caractère et son indépendance qui recouvrent pourtant des blessures personnelles. Makana lui-même n’en est pas exempt. Des allusions aux épisodes précédents nous le font comprendre.

La cité des chacals est un polar, une enquête policière développée avec maîtrise, à défaut d’adrénaline. Les poursuites à tombeau ouvert sont de toute façon délicates dans une capitale en plein engorgement, où les technologies modernes semblent des versions exsangues de ce que nous connaissons : il est par exemple plus facile de toucher des fils dénudés que de capter le WIFI. Mais le livre est également un roman « noir », qui lui, enracine les crimes dans les circonstances sociales dans lesquelles ils sont commis. Au delà des individus criminels, l’auteur dessine le monde de souffrance, de misère, de violence et de corruption spécifique qui produit ces individus criminels, en l’occurrence deux pays voisins, l’Egypte et le Soudan, à l’histoire à la fois commune et antagoniste. Longtemps territoire soumis à l’Egypte (et au Royaume-Uni) et pour partie, dans le sud habité par des populations noires, réservoir de main d’œuvre servile, razziée par les populations arabisées et islamisées du nord, plus proches de l’Egypte. Cette histoire cruelle laisse encore des traces, à l’intérieur du Soudan, malmené pendant de nombreuses années par des guerres civiles et des mouvements de population, selon des fractures communautaires et religieuses héritées de ce passé ; dans des mentalités égyptiennes également, promptes à mépriser ceux de la haute vallée du Nil, surtout s’ils sont Noirs, non-musulmans et réfugiés sans papier. Comme ailleurs, on peut les maudire, les châtier si le besoin de boucs émissaires se fait impérieux, les exploiter aussi. La traite d’êtres humains prend alors d’autres tournures, plus contemporaines : il n’y a pas besoin que de bras mais aussi de reins ou de foies… 

Un roman qui nous emporte dans la réalité noire et authentique d’une capitale égyptienne autrement écrasée par ses représentations iconiques, des pyramides et un fleuve. On se rassure de savoir qu’ici l‘évasion n’est que littéraire.

Paotrsaout


MEURTRES RITUELS A IMBABA de Parker Bilal au Seuil/policiers

Traduction : Gérard de Chergé

Parker Bilal est le pseudonyme sous lequel Jamal Majhoub, écrivain anglo-soudanais dont certains romans sont publiés chez Actes Sud, écrit ses romans policiers. C’est ici le deuxième opus des aventures de Makana. On peut le lire indépendamment, l’auteur n’est pas un débutant et il réussit à rappeler les éléments indispensables pour comprendre la cause de la présence de Makana au Caire par petites touches. Ceux qui, comme moi, ont lu le premier seront ravis de retrouver ce détective attachant qui a déjà vécu la montée de l’intégrisme au Soudan, qui le voit émerger et monter en puissance dans son pays d’accueil et qui a du mal à garder sa langue dans sa poche.

« Le Caire, 2001. Makana, ex-officier de police soudanais exilé politique en Égypte, est chargé d’identifier l’auteur d’une lettre de menaces reçue par le patron de l’agence de voyages l’Ibis bleu. Peu après, Meera, employée copte de l’agence et femme d’un universitaire musulman révoqué pour opinions subversives, est assassinée dans une galerie marchande. Makana voit là un lien avec les meurtres sanglants de jeunes garçons à Imbaba, quartier déshérité comptant plusieurs églises. Et si les autorités avaient décidé d’en rendre les coptes responsables ? Ce qui semble à première vue n’être qu’un complot politico-religieux se révèle peu à peu, au fil d’une enquête semée d’embûches qui mène Makana jusqu’à Louxor et à un monastère désaffecté dans le désert, une magouille impliquant une banque cairote coupable de transactions douteuses.

Pouvoir, argent et corruption : une équation vieille comme le monde… »

On retrouve donc Makana, toujours désespéré par la perte de sa femme et de sa fille, vivotant sur la vieille péniche délabrée au bord du Nil. Au nom de la solidarité entre exilés et parce qu’il faut bien payer le loyer, il accepte cette affaire de lettre de menaces.

On retrouve également ses amis : Sami le journaliste intègre et donc souvent menacé et sa femme Rania, Aswani le restaurateur qui accepte de faire crédit, Yunis un faussaire presque aveugle qui connaît les dessous troubles de la ville, sa logeuse Oum Ali… qui forment la petite bande typique des acolytes du détective mais qui sont tellement bien croqués, intégrés au récit et à la réalité de la ville qu’ils dépassent largement les clichés. Pas de doute, Parker Bilal sait écrire !

Et on retrouve Le Caire bien sûr, le terrain d’investigation de Makana. Parker Bilal décrit magnifiquement cette ville. La description n’est pas idyllique, l’auteur nous montre une ville sous tension, surpeuplée où l’urbanisme sauvage et la corruption ont créé des quartiers entiers livrés à la misère et à la violence. Des enfants vivent dans la rue, y meurent aussi sans que cela dérange grand-monde.

Tous les ingrédients sont là pour une explosion de violence, il suffit de désigner un bouc émissaire à la vindicte populaire et… les Coptes sont là. L’enquête de Makana va dériver après l’assassinat de Meera, vers les meurtres d’enfants des rues d’Imbaba et vers les intégristes qui ne sont jamais loin, envahissant peu à peu toutes les sphères de la société égyptienne.

On assiste à cette montée, on en comprend les mécanismes avec la connivence entre les services secrets, les intégristes, la pègre… tout ce beau monde trafique et se fait de l’argent ensemble. Le talent de Parker Bilal est d’intégrer tout ça à une enquête complexe, passionnante et mouvementée.

Et violente, forcément ! Tous ces gens ne sont pas des enfants de chœur et les réponses à qui s’occupe un peu trop de ce qui ne le regarde pas sont violentes et disproportionnées. Ça ne rigole pas avec les opposants dans cette ville où on peut disparaître sans laisser de trace du jour au lendemain !

Parker Bilal nous fait ressentir cette atmosphère oppressante de peur, de violence, de danger. Il y a  quelques lueurs d’espoir avec des personnages qui se révoltent un peu. Mais le livre se termine le 11 septembre 2001… Ce n’est que le début, il va s’en passer encore des choses…

Un excellent polar noir, très noir et très intelligent !

Raccoon.

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