Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Étiquette : métailié

DES HOMMES EN NOIR de Santiago Gamboa / Métailié.

Traduction: François Gaudry.

« Le gamin perché dans son arbre a tout vu. Les trois véhicules aux vitres teintées attaqués à l’arme lourde, la riposte, les hommes qui tombent sous les balles, l’arrivée d’un hélicoptère qui évacue les passagers, deux femmes et un homme en noir. Le lendemain, la route a été nettoyée. Plus de cadavre, aucune trace de balles. Le récit du gamin est pris au sérieux à Bogotá par Edilson Jutsiñamuy, le procureur d’origine indienne. Il demande de l’aide à une journaliste d’investigation, Julieta, qui part sur place avec son assistante Johana, une ex-guérillera des FARC. Leur enquête va dévoiler une inquiétante histoire entre la Colombie, le Brésil et la Guyane française, au coeur des puissantes Églises évangéliques qui ont envahi l’Amérique latine… »

Après des années de guerres intestines entre le pouvoir et les FARC et les narcos, un semblant de calme apparaît dans le pays, un véritable petit paradis si on le compare à l’eden mélenchonien voisin du Vénézuela. Mais comme toujours très proches dans l’Histoire de l’humanité, après le sabre, revoilà le goupillon. Après la coke, l’opium du peuple: la religion… et là aussi, il y a de la thune à se faire pour les charlatans et c’est ce que va réaliser très vite le trio d’enquêteurs,

Santiago Gamboa est un grand conteur, un bon écrivain et ce nouveau roman sans atteindre les sommets de “Nécropolis 1209” superbe Décaméron moderne, se lit avec un réel plaisir, véritable plongée dans les mentalités colombiennes, explorant le quotidien de populations cherchant l’espérance dans ces nouveaux messies « ricanisés » exploitant la crédulité et le désespoir des plus démunis. Avec son trio d’incorruptibles dans un pays où l’espèce semble en voie de disparition, Gamboa monte une enquête fouillée, précise avec des personnages très crédibles, authentiques et malgré la noirceur laisse souvent fleurir l’humour dans les pérégrinations de ce qui paraît parfois être un avatar latino de “Charlie et ses drôles de dames”.

Wollanup.


MORONGA de Horacio Castellanos Moya / Métailié

Traduction: René Solis.

Après “la servante et le catcheur” et “le rêve du retour”, le Hondurien Horacio Castellanos Moya qui a passé son enfance et son adolescence au Salvador avant de s’exiler et qui est actuellement prof dans l’Iowa continue dans “Moronga” à creuser son sillon littéraire sur les conflits fratricides d’ Amérique centrale des années 80 et 90 et plus particulièrement sur l’histoire récente du Salvador.

« Moronga », c’est une espèce de boudin noir, de saucisse que l’on cuisine dans cette région du globe mais c’est aussi toutes les connotations sexuelles, les images qu’on peut y associer. Et vous pouvez oublier l’aspect culinaire du mot dans ce roman particulièrement réussi, comme les deux précédents, également très recommandables.

Dans “Moronga”, Castellanos Moya tisse son récit autour de deux personnages, deux histoires d’exilés aux USA, qui vont se suivre, n’ayant pas vraiment de lien autre que l’origine et bien sûr géographique puisque tous deux vivent et travaillent à Merlow City, ville bien ennuyeuse du Wisconsin. Les deux destinées  se rencontreront bien malencontreusement  à la fin du roman.

Écrites sur deux tons très différents, les deux destinées permettent d’évaluer le poids des souvenirs, de la tragédie vécue tout en montrant beaucoup des travers, des perversions sociales de l’american way of life avant la collision finale .

La première partie s’attache à José Zeledon, ancien guérillero exilé aux USA où il survit avec un job de chauffeur mais on sent bien que ses réflexes sont toujours vifs, qu’il ronge son frein. Ses quelques amis, vétérans de cette époque d’espoir et surtout de mort, l’aident à se tenir à flot dans un pays qui ne fait pas de cadeaux aux indigents, aux inutiles. Mais certains, y compris lui, ont franchi cette fine frontière entre le combat idéologique et la criminalité, c’est tellement simple avec une arme, tellement plus rémunérateur, dans un pays qui permet à chacun de se prendre pour un cowboy, d’instaurer sa propre justice… le ton est ici souvent mélancolique, proche des romans de Sepulveda sur les regrets des vétérans des guerres perdues, les drames revécus chaque nuit mais nul doute que José veut avancer et s’affranchir  des regrets, des remords, des rancœurs et autres rancunes.

Dans la seconde partie, sur un ton bien plus mordant, souvent très drôle, aux diatribes sévères contre les USA et le Salvador, rappelant le verbe acide et la truculence superbement roborative de l’auteur mexicain Enrique Serna, nous suivons le parcours chaotique d’Erasmo Aragon, prof fauché à Merlow City effectuant une recherche à Washington dans les affaires déclassifiées de la CIA sur un poète salvadorien soupçonné d’être une taupe des Ricains et abattu par les siens dans les années 90. Erasmo souffre de paranoïa et les situations dans lesquelles il va se mettre vont particulièrement éprouver son mental et ses intestins. Comme le garçon a l’imagination fertile et qu’il ne peut résister à un sourire féminin et encore moins à un joli minois ou une belle paire de jambes, il va se mettre dans des situations tragi-comiques en permettant à l’auteur d’ instiller son venin profondément et durablement.

Proche du polar, sans en être véritablement un, quoique… “Moronga” s’avère par contre être un roman noir de grande qualité racontant les décennies de violence aveugle en Amérique centrale, ses extensions criminelles vers les USA, trafics de came, essor des Maras tout en dévoilant les aspects très vilains d’une Amérique puritaine, procédurière et fliquant ses citoyens à l’échelle locale et d’une manière peut-être encore plus honteuse que les dérives organisées racontées par Edward Snowden.

De l’enchantement sur le désenchantement.

Wollanup.

NOLI ME TANGERE d’ Andrea Camilleri / Métailié.

Traduction : Serge Quadruppani.

On ne présente plus Camilleri, écrivain italien prolifique de romans policiers, romans noirs, romans historiques…  Il sait tout écrire, dans tous les styles et une fois de plus nous offre un véritable petit bijou, inspiré de la vie d’une de ses amies.

«Laura, belle et brillante épouse d’un grand écrivain, disparaît alors qu’elle était sur le point de finir son premier roman. Son mari s’inquiète, la presse s’emballe et toute une ribambelle d’amants en profitent pour dire tout le mal qu’ils pensent d’elle.

Mais Laura est-elle cette séductrice cruelle et sans cervelle, cette femme calculatrice et superficielle, ce monstre d’égoïsme que décrivent ses amants ? Ou bien un être tourmenté et absolu, avide de spiritualité, chroniquement affligé de crises de mélancolie, de ghibli, comme elle dit, qui l’obligent à se retrancher du monde et des hommes ? »

A la demande du mari qui souhaite la plus grande discrétion, le commissaire Maurizio enquête sur cette disparition qui défraye la chronique. Discret, subtil et ironique, il est vite intrigué par cette femme fascinante et bien décidé à mener cette enquête jusqu’au bout sans se soucier des thèses faciles avancées par sa hiérarchie ou la presse.

Andrea Camilleri construit son roman avec les éléments que l’enquêteur rassemble : témoignages, lettres, articles de journaux… autant d’éclairages différents et pour le moins contrastés sur Laura. Peu à peu, il dévoile la vie de Laura, dessine le portrait magnifique d’une femme en quête d’absolu qui ne peut se contenter de bonheurs communs et en très peu de pages, il réussit à nous captiver. On ne peut pas en dire vraiment plus sans en dire trop…

Un roman court mais fort.

Raccoon.

PASSAGE DES OMBRES d’ Arnaldur Indridason / Métailié noir.

Traduction: Eric Boury.

Avec “Passage des ombres”, l’écrivain Arnaldur Indridason termine de  belle manière une trilogie des ombres consacrée à l’Islande pendant l’occupation des troupes britanniques et américaines pendant la seconde guerre mondiale. Ce cycle met en vedette deux enquêteurs Flovent et Thorston finalement assez quelconques dans le premier opus et beaucoup plus attachants dans ce final. Il est à noter qu’il n’est absolument pas nécessaire d’avoir lu les deux précédents romans pour apprécier pleinement celui-ci qui s’avère, ma foi, d’un bon niveau.

“Un vieil homme solitaire est retrouvé mort dans son lit. Il semble avoir été étouffé sous son oreiller. Dans ses tiroirs, des coupures de presse sur la découverte du corps d’une jeune couturière dans le passage des Ombres en 1944, pendant l’occupation américaine.
Pourquoi cet ancien crime refait-il surface après tout ce temps ? La police a-t-elle arrêté un innocent ?
Soixante ans plus tard, l’ex-inspecteur Konrad décide de mener une double enquête. Jumeau littéraire d’Erlendur, il a grandi en ville, dans ce quartier des Ombres si mal famé, avec un père escroc, vraie brute et faux spirite. Il découvre que l’Islande de la « situation » n’est pas tendre avec les jeunes filles, trompées, abusées, abandonnées, à qui on souffle parfois, une fois l’affaire consommée, « tu diras que c’était les elfes ».”

Bien sûr, pour apprécier Indridason, il faut s’intéresser un tant soit peu à l’Islande, île pas franchement rock n’roll sous la plume de l’auteur islandais, et aimer les polars d’investigation aux enquêtes précises, minutieuses, lentes et basées essentiellement sur les témoignages de personnes âgées voire très âgées mémoires de meurtres non élucidés très anciens, les « cold cases ».

Indridason est un grand auteur de polars, c’est une évidence, mais qui produit beaucoup et parfois la construction peut fatiguer ou plutôt lasser tant la machine ronronne en mettant bien (trop) en avant la fibre émotionnelle, la compassion, l’empathie pour les oubliés, les déshérités.

Dans la plupart de ses romans Indridason raconte, décrit les heurs et malheurs d’une minorité islandaise bafouée  ou marginale, et dans celui-ci, il montrera le choc de la rencontre des jeunes Islandaises avec les soldats ricains et plus particulièrement le triste destin de jeunes filles ayant rêvé de la lune, abusées, tuées ou disparues. Les premiers romans d’Indridason mettant en scène l’excellent flic Erlendur comme “la cité des jarres”, “la voix”, “la femme en vert” sont les plus convaincants et si la qualité d’écriture reste, les histoires du maître islandais ne sont plus toujours à tomber, reconnaissons donc la grande qualité de “Passage des ombres” qui séduira certainement les fans de la première heure et qui peut représenter une bonne entrée en matière pour les néophytes.

Rendez-nous Erlendur!

Wollanup.

 

LE TEMPS DES HYÈNES de Carlo LUCARELLI / Métailié

Traduction: Serge Quadruppani

Dans la grande corne australe du continent africain, l ’Erythrée est le théâtre de découvertes macabres autour d’un sycomore. Cette colonie italienne est-elle propice à des actes de la commedia dell’ Arte ou bien le résultat d’une décrépitude d’un monde en mutation? Le face à face entre autochtones et les éléments d’un pays, se disant suzerain, sera t-il un élément déclencheur de prise de conscience? En tous les cas des courants de culture s’opposant, entre incompréhensions, dissensions et quiproquos la clarification de l’énigme des pendus ne sera pas chose aisée.

«Une épidémie de suicides s’empare de la colonie italienne d’Érythrée : le sort des indigènes n’intéresse guère, mais quand on découvre le corps du marquis Sperandio, propriétaire des terres et pionnier enthousiaste, pendu au plus haut sycomore d’Afelba, les autorités s’émeuvent. Aussitôt le capitaine des carabiniers royaux Colaprico et Ogbà, son Sherlock Holmes abyssin, accourent.

Nos deux enquêteurs s’égarent dans des fausses pistes à dos de mulet, du port de Massaoua aux hauts plateaux d’Asmara : il faudra bien scruter la terre rouge. Une vieille sorcière, un étrange chien féroce, une princesse noire, d’anciennes amitiés, deux sales types qui cachent bien leur jeu et des métaphores à base de piment viennent épaissir le mystère. Les agioteurs mafieux ne sont pas loin, le temps des hyènes a commencé. »

L’homme de lettres transalpin sait manier le verbe, sait tourner les phrases. Son acuité littéraire n’est pas à mettre en doute. Mais au cours de ma route, cette lecture s’est trouvée jonchée de nids-de-poule dans l’emploi massif de termes locaux constamment traduits, ne permettant pas une fluidité dans l’avancée du récit. De ce fait et de part un fond un peu pauvre, j’ai eu du mal à m’insérer dans cet écrit. Il y a bien sûr la description d’un pays très mal connu, dans une période de son histoire sous le joug de nos voisins de la botte, mais la cadence, le tempo, permettent difficilement de se familiariser avec celui-ci. On peine à intégrer les subtilités entre les deux entités coloniales et les conséquences induites par cette enquête, avec cette absence de tension, restent floues, sans réelles accroches.

Hormis, donc, la propension à nous exposer un cadre social en cette période coloniale, le roman manque d’un fil directeur appuyé et d’une fluidité salvatrice.

L’ Érythrée vu par un Italien se perdant dans une contrée qu’il tente de nous faire découvrir avec sa belle plume dépourvu de constant fil rouge.

Chouchou.

 

DANS L’ OMBRE de Arnaldur Indridason /Métailié.

Traduction: Eric Boury

Arnaldur Indridason, le grand maître du polar islandais est de retour et, a priori, pour les fans, c’est une bonne nouvelle. Pour ma part, c’est plus nuancé, enfin, empreint d’inquiétude. Va -t-il enfin nous faire revivre Erlandur qu’il a perdu à la recherche de son frère disparu depuis des décennies dans l’épilogue de «  Etranges rivages » ou le faire réapparaître à d’autres périodes plus anciennes de sa vie, comme ce fut le cas ces dernières années dans « les nuits de Reykjavik » ou « le Duel »? Continue reading

LA CHAIR de Rosa Montero chez Métailié

Traduction : Myriam Chirousse.

Rosa Montero, journaliste et romancière espagnole a écrit de nombreux livres : romans, récits et essais. Elle est très populaire dans le monde hispanophone et neuf de ses romans ont été traduits en français mais je ne les ai pas lus. Elle raconte dans « la chair » l’histoire « d’une séductrice impénitente aux prises avec les ravages du temps ». Continue reading

LA DOUBLE VIE DE JESUS de Enrique Serna / Métailié

Traduction: François Gaudry.

jesus

 

J ‘ai beaucoup d’affection pour Enrique Serna qui écrit de grands romans sur la réalité sociale mexicaine. Encensé par les plus grands  comme Gabriel Garcia Marquez, Serna est de la race de ses grands conteurs sud-américains qui ravissent les amateurs de grandes fresques en langue espagnole. Quatrième roman de l’auteur traduit en français et une nouvelle fois une fresque apocalyptique du Mexique et de sa classe politique.

« La ville de Cuernavaca est une poudrière dont tous les niveaux ont été infiltrés par les narcotrafiquants. La vie quotidienne est ponctuée par les échanges de coups de feu, la découverte de cadavres décapités, les cartels se disputent la place. Comment un homme disposé à défendre ses convictions jusqu’au bout, à mettre en pratique ses idéaux de légalité et de justice, peut-il se battre sur ce terrain miné ? Jesús a su, malgré la corruption ambiante, se tenir à l’écart des factions qui utilisent le pouvoir à des fins personnelles. Et il pense qu’il peut accéder à la mairie. »

Et Jesús y croit dur comme fer, lui, au prénom prédestiné, fonctionnaire sérieux et incorruptible il pense qu’il sera désigné par son parti. Mais les romans du Mexicain  abondent de pièges cruels et le prénom de Jesús choisi par Serna sera particulièrement pertinent pour lui faire subir un véritable chemin de croix. Au départ, on peut  être désorienté par la profusion de personnages ainsi que par la multitude de titres honorifiques ou réels présentés par l’auteur mais très vite, on suit aisément le tragi-comique parcours du combattant de Jesús . Dans le marigot politique local s’affrontent de nombreux prédateurs, pourris, arrivistes, putes, corrompus et Jesús en fera les frais. Les alliances se font et se défont dès qu’apparaissent l’argent ou le pouvoir, rien de bien neuf, on connait les mêmes fripouilles ici mais au Mexique, dans une société encore très dépendante de la religion et de supposées bonnes manières Jesús va, de plus, faire l’énorme erreur de tomber amoureux de la mauvaise personne quand on veut gagner une élection en se présentant comme le chevalier blanc. Son électorat peut très bien lui pardonner son divorce en pleine campagne mais s’il apprend la liaison sulfureuse qui est sienne, son avenir politique est mort. Et quand bien même, la chair est faible et Serna a déjà bien raconté les malheurs des mâles mexicains dans son irrésistible « Coup de sang » également paru chez Métailié en 2013, et Jesús, amoureux fou, va prendre le risque de continuer cette passion amoureuse tout en la gardant secrète. Je vous souhaite la même surprise que celle qui fut mienne.

Il est évident qu’il manque encore à ce capharnaüm, l’élément indispensable à la vie politique, économique et sociale du pays, la fraction qui gouverne réellement le pays, les cartels. Et fort évidemment Jesus aura à affronter deux d’entre eux qui veulent s’accorder ses bonnes grâces… au départ puis l’éliminer devant son attitude méprisante. Et pourtant, un cartel va réussir à le piéger tandis que l’autre va jouer sur ses liens familiaux avec l’amour défendu de Jesús.

Les personnages sont bien en place : Jesús contre les politiciens corrompus, les cartels, une police achetée, un adversaire jeune premier marié à une vedette adulée des telenovelas…. Ne manque plus que le décor, Cuernavaca (365 000 hbts) dans l’état du Morelos, ville située à 13 km de Temixco (100 000 hbts) où Gisela Mota, 33 ans a été abattue le lendemain matin de son investiture à la mairie, devant ses parents, le 2 janvier 2016. Belle région!

Gisela Mota

Gisela Mota

Enrique Serna, en grand observateur de son pays et de ses contemporains, va faire exploser cette poudrière dans un roman furieux où son puissant humour cruel vient au secours de la tragédie pour ne pas rendre le propos et l’histoire encore plus glauques qu’elles nous apparaissent au fur et à mesure que sont pointées toutes les tares inexpugnables d’ un Mexique n’existant que selon le bon vouloir des narco-trafiquants et de la part du butin que chacun peut s’octroyer.

«Je te jure, beau-frère, que j’aurais aimé être comme toi : honnête, responsable, exemplaire. Mais ici, au Mexique, la droiture est un luxe que les pouilleux ne peuvent pas se permettre… J’aurais aimé te voir assis sur un trottoir, sans un rond en poche, ta vie foutue à dix-huit ans, méprisé par les nanas qui te font envie, humilié par les flics qui t’embarquent parce que tu es en train de picoler dans la rue, oui, j’aurais bien aimé voir si t’aurais pas fini voyou. »

Roman éminemment social sur le Mexique traité à la manière d’une comédie cruelle au verbe très fort, « la double vie de Jesús » se double d’un dénouement digne des meilleurs polars pour en faire un roman exceptionnellement riche.

Génial!

Wollanup.

SORTIE LE 25 AOÛT.

 

 

LE POIDS DU CŒUR de Rosa Montero/Métailié.

Traduction:Myriam Chirousse

Polar, aventure, science-fiction, roman d’amour et d’amitié, mais aussi réflexion sur l’allant de notre monde, notre (sombre) avenir, à travers une écriture vive et belle, Montero nous secoue, il est temps de se réveiller, c’est dans l’air (pollué), il est temps de dire assez, stop, arrêtez ! Et regardez.

Nous sommes des êtres sensibles qui n’aspirons qu’à vivre, travailler, et profiter des nôtres, et surtout, de la beauté du monde. Et nous nous battrons pour cela.

Un grand roman, universel et humain.

«  Les humains sont de lents et lourds pachydermes, alors que les réplicants sont des tigres rapides et désespérés. »

Bruna est une réplicante (oui cela s’écrit ainsi), nous sommes en 2109, elle a été fabriquée par les humains à leur image et n’a droit qu’à une dizaine d’années de vie. Il ne lui reste que trois ans dix mois et quatorze jours. Chaque jour, en effet, elle retranche le temps qu’il lui reste à vivre ; «  rapide et désespérée ».

Nous retrouvons l’univers de Blade Runner emprunté à Philip K Dick que l’auteure espagnole avait déjà mis en place à sa manière dans son sublime roman « Des larmes sous la pluie ». Rosa Montero n’utilise pas seulement le monde crée par l’écrivain américain, elle nous plonge, tout comme il le faisait, dans la psyché des personnages, leurs émotions et leurs questionnements, et c’est ce qui rend ce roman attachant, terriblement touchant.

Sous couvert d’un polar – il y a eu des meurtres, Bruna, grande jeune femme de combat, torturée par son passé et sa condition, est embauchée pour enquêter. À travers ses déplacements et ses rencontres, Montero nous dévoile ses mondes imaginaires. Mais il ne s’agit pas d’un conte. Tous ces mondes – totalitaires, religieux, pseudo-démocratique – nous les (re)-connaissons, et c’est sans vouloir juger, seulement à travers les réactions de Bruna et de ses amis que nous ressentons le danger qu’ils représentent, le malaise qu’ils apportent pour qui est un tantinet humain, à l’image de Bruna la parano, car blessée au plus profond d’elle même.

C’est la richesse de cette auteure, à travers un seul livre, nous allons de réflexions en réflexions, de révélations en révélations, sur le monde, sur nous-même, elle arrive à faire ressentir les émotions dans les échanges entre ses personnages, car qu’y a t-il de plus important que l’amour, que l’autre, l’humain, au delà de l’amitié. Notre détective doit s’occuper d’une petite fille russe qui a été irradiée, et même violée, et oui, il ne s’agit pas d’un conte, son vieux mentor et ami l’aide en apportant ses connaissance sur l’art et l’histoire, car ce sont des sujets qui reviennent à nouveau. Cette fois il s’agit de peinture, son ex-amant veut l’aider, quitte à se faire détester par cette fille indépendante et méfiante, méfiante de tout, de l’amitié des autres, de leur besoin d’elle, sa petite vie ne l’a pas épargnée. Elle va rencontrer son double, la même réplicante qu’elle, en plus jeune, là aussi, une belle histoire humaine, de rapports et de conseils, entre grande et petite sœur, la bravache et la sérieuse, l’optimiste et celle, déjà minée par sa courte vie.

Car c’est à nouveau, un des sujets principaux, cette vie, si courte au fond, que nous menons en ne pensant qu’à nous, alors que le monde tout autour s’efforce de la raccourcir un peu plus chaque jour, à travers les guerres, les maladies (pollution) et les radiations. Rosa Montero, parle du monde, de son avenir, de ce que nous faisons pour essayer, soi-disant, de le préserver, et à nouveau nous reconnaissons des actes politiques, des gâchis, des atermoiements, et renoncements, entre une idée de départ salutaire et humaine, jusqu’à son résultat corrompu et dévié par nos dirigeants. Tant qu’à parler du futur, l’auteur ne se gène pas pour afficher les dégâts, plus que prévisibles, du réchauffement climatique, de la pollution, et bien sûr du cynisme et de la cupidité qui mènent nos économies, ceux-là-même qui gèrent le travail que nous fournissons chaque jour. Air irrespirable, eau potable au prix exorbitant, crise de logements, ségrégations sociales par territoires séparés par des murs. Rosa Montero nous réveille, elle insiste sur un thème qu’elle a soigneusement étudié, car contemporain et malheureusement en constante progression, le problème des centaines de milliers de tonnes de déchets nucléaires que nous produisons. Nous empoisonnons chaque jour un peu plus notre propre terre.

Plusieurs fois la question est posée, même par les adeptes du totalitarisme ; finalement, la démocratie, le foutoir, les arrangements, les compromissions, la diplomatie, n’est-ce pas la pire chose pour notre monde ?

Bruna, accompagnée de sa « jeune » sœur, de sa « fille » adoptée, à qui elle raconte un de ces contes horrifiques et beaux dont les Espagnols ont le secret, accompagnée de ses amis, savent, après avoir traversé des mondes noircis par la guerre, grimpés dans une tour/ville de 300 étages ( sans ascenseur), visité une sorte de Califat moyenâgeux où les femmes sont considérées comme des biens et esclaves, et découvert quelques terribles secrets du monde libre, oui, ils savent, que seules l’écoute, la volonté, le partage et l’acceptation des différences des autres ( « parce que les monstres sont beaux »), eux seuls, peuvent maintenir une société heureuse, en vie, en courte vie.

Quand à nous, pauvres petites entités organiques, la réponse se trouve dans le questionnement de Bruna sur le suicide. Quelque chose l’en avait empêché « Ou peut-être était-il impossible de mourir sous un ciel aussi beau que celui de cette nuit-là ? »

La beauté, toute simple, du monde et de l’autre, et de la communion des deux ; de l’art.

JOB.

DES LARMES SOUS LA PLUIE de Rosa Montero (Métailié/Suite)

Un Blade Runner au féminin, fascinant, et d’une écriture envoûtante.

« Bruna se réveilla en sursaut et se rappela qu’elle allait mourir.

Mais pas maintenant. »

« Quatre ans trois mois et quatre jours… »

Encore une fois les éditions Métailié nous ouvrent la porte de la littérature mondiale pour nous offrir une superbe traduction d’un roman de l’auteure Espagnole Rosa Montero, entre la science fiction-fiction, le polar, le roman sociétal et surtout existentiel. Il y a tant de choses dans ce livre, une telle richesse de thème, amenée par une écriture douce et rafraîchissante que c’est un véritable bonheur de se plonger dedans afin de poursuivre les aventures et émotions de son personnage principal ; Bruna (prononcez Brouna, elle est Madrilène).

Et encore je ne parle pas des réminiscences, petites pointes de plaisir titillant, que tout fan du film Blade Runner (dont c’est inspiré l’auteure), et même des écrits de Philip K Dick, éprouvera en attaquant les premières pages. Les réminiscences et la mémoire étant d’ailleurs un des sujets principal de ce livre.

Nous sommes en 2109, les humains maîtrisent la technologie, ils ont conquis les planètes et découvert de nouveaux minéraux permettant accroître cette technologie. Afin de pouvoir voyager dans l’espace et d’exploiter ces mines ils créent des humanoïdes, des « répliquants », des copies physiques conformes à l’homme et à la femme pouvant s’exprimer et même penser. « Ces humanoïdes obtiennent un succès immédiat, tant dans les colonies que sur la Terre où les versions se multiplient, androïdes de combat, de calcul, d’exploitation et même de plaisir (cette dernière spécialité sera interdite par la suite). »

Les « répliquants » sortent des usines comme des grandes poupées nues déjà grandes ; âgées de 25 ans. Par contre, leur durée de fonctionnement est matériellement limitée à 10 années, les scientifiques n’ayant pas encore trouvé le moyen de faire mieux.

Afin que ces humanoïdes se socialisent le mieux possible, il leur a été implanté une « Mémoire », un passé, fabriqué par des écrivains, contenant des scènes d’enfance, des parents ( ayant disparu durant l’adolescence ou l’enfance), des souvenirs faisant vivre des sentiments, des douleurs et des joies, il est aussi raconté que vers l’âge de quatorze ans, les parents annoncent à leur enfants qu’ils sont en réalité des humanoïdes destinés à servir, et à mourir jeunes. Tout cela le « Rep » n’en prend conscience qu’au début de sa vie, à 25 ans (je sais, ça a l’air compliqué, mais c’est très bien expliqué dès le début du livre).

Bon, ça, c’est pour les personnages, quand à leur place dans la société ; suite à des guerres et des révoltes, et à la prise de conscience de ces humanoïdes, de plus en plus nombreux et de plus en plus indispensables ( en tant qu’ « esclaves »), des droits leur ont été donnés. Ainsi, ils travailleront gratuitement pendant les deux premières années de leur vie pour les entreprises d’état (en tant que soldat, ouvrier, ingénieur) et disposeront ensuite de leur huit années suivantes pour s’intégrer dans la société et vivre une vie normale, avec relation d’amour (mais pas d’enfant), travail rémunéré, vacances, visites au musée, prises de position politique, etc…

Ouf, voilà, je vous ai expliqué en gros le tableau, c’est là qu’arrive notre personnage, bon, je ne vais pas vous raconter l’histoire, juste essayer de partager le plaisir que j’ai pris en lisant ce livre.

Ce personnage, c’est Bruna, une détective privée, ancienne androïde de combat, à qui il reste à vivre « Quatre ans, trois mois et quinze jours », (leitmotiv qu’elle se répète tous les matins à son réveil en enlevant une journée), elle a donc 31 ans, et a déjà vécu une relation amoureuse avec un autre répliquant, qui malheureusement était proche de ses 35 ans et qui est mort, parti, débranché, désactivé ? Elle se sent différente, elle sait que sa mémoire, ses parents, ont été inventés, de nombreux répliquants l’acceptent, mais pas elle.

De fait, c’est aussi une jeune femme moderne, qui galère pour trouver des contrats, de l’argent, qui vit dans un petit deux-pièces de Madrid (ville que l’auteur nous restitue à la fois moderne et ancienne, car, en une centaine d’années, les pierres ne changent pas), nous nous immergeons avec elle dans cette capitale, d’ailleurs, que cela soit dans les quartiers chauds et glauques la nuit où elle part à la recherche de sexe, de drogue ou de violence, ou dans les musées qui la captivent.

Une fille qui picole un peu (beaucoup), prend parfois de la drogue, cherche des partenaires sexuels et surtout, qui a un cruel besoin (ou manque) d’amour, et je ne parle pas de son drame de couple vécu quelques années plus tôt. Tout cela rajouté à son problème existentiel, qui suis-je réellement ? Une machine, un être humain ? Les hommes m’ont fabriqué, pour eux, mais aussi pour vivre, mais pas comme eux ! Vivre juste un morceau de vie ; dix ans à peine. Quelle horreur, se dire que l’on va mourir à 35 ans, essayez d’imaginer ! Tout cela, la plombe, la mine, la bousille parfois. Nous la suivons dans ses réflexions, somme toute simples et normales, et sa détresse, mais aussi son amour de la vie, sa soif de sport, d’art, de rencontres, de rires (son cynisme est terrible et ravageur) en même temps qu’elle se lance dans une enquête sur des meurtres impliquant des forces politiques ainsi que ses semblables, les « réps », organisés, et avec d’autres manières de voir.

C’est là qu’intervient le miroir du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, un monde où les gens différents de la majorité ont toujours souffert. D’ailleurs, Bruna elle-même se trouve confrontée à ce problème, car la terre est peuplée de quelques « réfugiés » à cause de guerre (ben tiens ?), des extra-terrestres aux physiques étranges, réfugiés qui font peur, et qui intriguent, nous croisons l’un d’entre eux, qui devient un ami de Bruna, et vivons ces problèmes et soucis d’adaptation, à lui aussi.

L’auteure nous offre un magnifique passage sur la passion de la musique, on est en pleine littérature, là, sur la beauté, sur l’architecture, sur ce qu’un humain peut ressentir, sur la solitude, l’amitié, l’amour, et pourtant, la société, l’argent, continuent de broyer et de secouer le monde, l’air est devenu payant, l’eau aussi, les pauvres vivent dans des zones infectées. Certains réps sont mieux lotis que d’autres humains.

Il y a cette symbolique de la mort proche, sa violence, cette pauvre ours Melba, la dernière de sa race que les caméras ont filmée jusqu’à sa dernière goulée d’air, avant qu’elle ne sombre, nageant à la recherche d’un bout de banquise (oui, il y a aussi les phénomènes Météo qui ont empiré avec le réchauffement). Melba que l’on a reconstruit en répliquant et qui patauge dans un parc en centre ville pour les enfants. Il y aurait tant et tant à dire…

Puis Bruna rencontre l’écrivain qui l’a « crée », fascinant je vous dis, lui-même n’est pas exempt d’angoisses et de questionnements, de mystères, il l’aime. Elle va aussi s’amouracher, ou s’énerver, d’un flic lourdaud, un gros, (et oui, encore la différence), un humain, c’est peut-être toutes ces petites trouvailles qui font la tendresse, qui font l’attachement, la fascination que l’on a à lire ce livre.

À oui, une dernière chose, l’écriture ! L’écriture fluide, belle, rapide et vivace, comme une androïde de combat qui se bastonne contre des extrémistes (de belles scènes là aussi).

« Il était déprimé par cette heure du petit matin, sale, délavée, où la huit mourrait et le jour nouveau ne pointait pas encore. Cette heure si nue qu’il n’y avait pas moyen de déguiser l’absurdité du monde. »

Ou bien, à propos de la mort de l’amoureux de Bruna ;

« Achevant ainsi son existence fugace de papillon humain. »

Alors, hein ? Fascinant je vous dis !

Et ce n’est pas fini, car la suite des aventures de Bruna vient de sortir en grand format chez Métailié. (Oui, parce que, petits veinards, le livre dont je vous parle est en réédition poche – Suite – chez Métailié)

JOB.

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