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Chroniques noires et partisanes

Étiquette : Mercure de France

LA FEMME DU CHEF DE TRAIN de Ashley Hay / Mercure de France.

Traduction : Josette Chicheportiche (Australie)

Ashley Hay résidente de Brisbane, édite ce deuxième roman couronné par plusieurs prix en Australie mais c’est la première fois qu’elle est publiée en France

« En un instant, le bonheur paisible d’Ani Lachlan, entre un mari très amoureux et leur petite fille de dix ans, a volé en éclats. On est à Thirroul, une petite ville australienne au bord de la mer, en 1948. Mac, chef de train, est mort dans un accident sur les voies.

Parmi les voisins d’Ani, ils sont au moins deux frappés de plein fouet, eux aussi, par le malheur : Roy McKinnon, un jeune poète dévasté d’avoir dû tuer pendant la guerre en Europe, et le docteur Draper, qui ne peut oublier ce qu’il a découvert à la libération des camps de concentration.

Dans le cadre somptueux d’une nature superbe et bien sûr indifférente, chacun tente de reprendre le cours de sa vie. Un des deux hommes saura-t-il, pourra-t-il toucher le cœur d’Ani? Mais le désire-t-elle? »

Annika conserve une dignité « somptueuse » dans son deuil. Son isolement intérieur se mêle avec un froid réalisme de cet isolement à travers cette étendue paysagère de carte postale.

Le dédain irrémédiable de la nature n’a cure de la souffrance du manque et l’évolution des endeuillées ne peut que se rattacher à des souvenirs, à des lumières du passé. La gravitation d’Ani, tentant d’exister dans une acceptation conditionnée, autour de moteur qu’est sa fille, s’intercale deux hommes marqués par leur passé respectif récent.

Mais, et surtout, elle s’accroche à des rameaux matérialisés par le pouvoir des livres. Et c’est aussi, en partie, une ode à ce vecteur thérapeutique, à cette alternative de reconstruction. Ils seront par ailleurs les ponts, les liens entre ces trois adultes en  perte de repères nécessitant de nouveau de tracer une ligne vers l ‘avant.

La question, alternant régulièrement avec les souvenirs forts égrainés remémorant Mac, d’un hypothétique frémissement des sentiments envers ce docteur ou ce poète lacéré de meurtrissures sombres heurtant leur conscience.

L’écriture est fine, luxuriante, pointilliste dans cette palette chromatique, on a envie d’adhérer au propos mais, malgré de concrètes propensions stylistiques, l’ambiance sirupeuse générale ne m’a pas incliné à une sincère et profonde plongée. Mon esprit du moment ne m’aura pas  infléchi à cette fusion espérée.

L’écriture est bien présente, le fond un peu tendre à mes aspirations, mes attentes.

Chouchou.

 

 

 

UN COLLECTIONNEUR ALLEMAND de Manuel Benguigui / Mercure de France

Au décours de la seconde guerre mondiale, un homme investit pour son goût immodéré pour l’art, ses sens se portent invariablement vers ces œuvres portants, à ses yeux, le sens ultime de son existence. Le conflit lui ouvrira les portes de sa passion mais sera, en outre, le vecteur d’une autre qui le rapprochera de sa condition humaine. Continue reading

CRIS DE GUERRE AVENUE C de Jérôme CHARYN/ Mercure De France

Traduction: Marc Chénetier

Carrefour d’avenues de Manhattan, jonction d’une sous civilisation dans le New York de quartiers disparates d’une mégalopole exsangue dans ces années reaganiennes, se cristallise un îlot protecteur dans cette école hébraïque, ce Talmud Torah. De cette communauté matriarcale, symbolisée par Sarah « Saigon », se juxtapose un panégyrique de personnalités disparates et belliqueuses ourdie par leurs histoires gangrenées par les parasites d’Hô Chi Minh Ville.

« Les avenues A, B, C et D forment une espèce d’appendice crasseux du Lower East Side de Manhattan : ces îlots à initiale sont devenus territoire indien, le pays du meurtre et de la cocaïne… Interrogés sur les origines de leur Alphabetville, les habitants répondront que le Christ s’est arrêté à l’entrée de l’avenue A… Mais enfoncez-vous un peu plus loin dans le quartier. L’avenue B, où tous les repères rassurants s’évaporent, arbore les couleurs de la pauvreté les plus primaires… Or c’est quasiment la civilisation comparée à la C.

Avenue C, ce sont des patrouilles d’ados qui font régner l’ordre – enfin, leur ordre –, protégeant les dealers du coin et dissuadant les malfrats du nord de la ville de venir s’aventurer par là. Leur chef est une femme, Sarah, surnommée Saïgon, parce qu’elle a été infirmière militaire au Vietnam. Avec Howie, son amour d’enfance, on va se laisser emporter dans des aventures qui défient l’imagination la plus enfiévrée, entre les rois de la drogue, les agents doubles, les truands de haut vol, les coups tordus des uns, les crimes des autres. »

Saigon, ex-infirmière militaire au Vietnam, règne sur un royaume composé de rebuts d’une société au sortir d’un conflit lytique des âmes, lytique des destinées. Enfouraillée de deux colts 45 en permanence, son assise dans ce monde rugueux est aussi le fruit de sa propre histoire. Son idylle précoce avec Howie, alias le Prof durant le conflit Viet, la pousse à une émancipation forcée. Parcours de vie, parcours familial la poussent à afficher cette poigne de titane dans un gantelet de simili velours.

Ce « petit » monde est tiraillé dans des frictions létales claniques. Baladé alternativement entre des faubourgs de Brooklyn, Hô Chi Minh, le berceau de « boulangers » russes (hum, hum,…Peaky Blinders ?!) l’affrontement gronde dans un voyage immobile des songes suscités par les galets de goudron, les sucettes de réglisse ou autres boules d’opium. De ces tribulations introspectives d’opiacés hérités du conflit du Sud-Est asiatique, on voit flou, on mange mou, on déambule dans des mondes parallèles oniriques.

Ce château de cartes qu’est le Talmud Torah nous invite dans des lieux de villégiatures disparates, peuplés d’habitants perclus de stigmates mentaux légués du Vietnam, véritable broyeur d’illusions perdues, d’innocences remisées, et la résultante en est un monde psychédélique.

Ce récit rime avec poésie. Poésie du propos, poésie crue du style. Charyn nous submerge d’un halo multicolore, drapé dans des sentiments éphémères. De cette fable, de ce conte onirique, on est exfiltré du monde réel, manichéen le temps de cette lecture lysergique.

Lyrisme brut déconnectant et surprenant dans un contre pied continu !

Chouchou.

LA MORT de MITALI DOTTO de Anirban Bose / Mercure de France

Traduit de l’anglais (Inde) par Josette Chicheportiche

L’Inde a ses rites, ses us et coutumes. Pays en plein essor économique, il conserve, néanmoins, derrière les devantures, aux périphéries des mégalopoles, des scissions profondes sociales et des habitudes ancestrales dans ses relations humaines. Le retour au pays d’un brillant chirurgien oncologue, promis à la félicité, ne sera que désenchantement, surprises malsaines et vérités « boomerang ».

« Après avoir exercé aux États-Unis pendant quinze ans, le docteur Neel Dev-Roy est revenu en Inde pour travailler dans un hôpital de New Delhi. Plein d’enthousiasme au début, il va vite se heurter à une insupportable bureaucratie, une déplorable gestion et surtout une corruption à tous les échelons.

Quand il est confronté au cas si douloureux de la jeune et jolie Mitali Dotto, plongée dans le coma après avoir été poignardée, il va se battre pour essayer de sauver cette patiente qui n’intéresse personne : pas d’argent, pas de famille, pas de relations. Mais il devra redoubler d’efforts, après avoir découvert que Mitali est enceinte de trois mois. Ce n’est plus pour une vie, mais deux, qu’il lutte désormais, contre à peu près tout le monde. »

L’auteur né en 1970 a lui-même exercé aux Etats Unis après avoir étudié la médecine à Bombay, vivant à Calcutta. Et cet ouvrage est le premier à être édité dans la langue de Modiano, l’on peut aisément se dire que celui-ci renferme une part d’histoire personnelle.

Neel rentre donc au bercail bardé d’une expérience médicale solide dans sa spécialité. Son choix de retour est délibéré et acté par son épouse initialement retors à ce virage de vie. Dans une utopie, une crédulité sincère professionnelle, il pense que les portes du milieu hospitalier indien seront grandes ouvertes. Il y découvre un système qui se veut être l’égal des établissements occidentaux, voire leur ravir le leadership, qui derrière les murs opaques d’un théâtre de dupes, en parallèle les démons séculaires d’une société sclérosée par des habitus délétères à cette expansion.

Derrière ses choix, son trajet hospitalier, Neel conserve le but inavoué de renouer avec ce père légendaire, tant dans sa dimension médicale que par son engagement politique, et de remonter un temps jonché de frustrations, de non dits, de zones d’ombres. Son amour pour sa mère décédée et le mystère concomitant de ce père dont l’image instantanée reste voilée déroule le fil d’un écheveau ponctué de nœuds.

L’histoire au médian du récit vire dans une narration et des thématiques proches du polar avec ses manipulations, ses menaces, ses conspirations et l’on se prête volontiers aux combats du personnage principal. Ces thématiques intriquées politique, déontologique, morale et rattachées par des traditions séculaires « trahissent » les idéaux de Neel mais lui permettent irrémédiablement de recouvrer ses racines et comprendre la genèse de son éducation et ses ramifications.

Ouvrage empreint d’émotions, de reconstructions morales, de désillusions abreuvées par des chimères friables, on est emporté dans ce récit sincère qui dresse le portrait sans concessions d’une société mi-dorée, mi-terne. Riche d’enseignements sur cette culture ambivalente et face à un bel objet littéraire on referme ce livre rasséréné.

Eclairant, jubilatoire, remise à plat de valeurs humaines fondamentales !

Très belle découverte.

Chouchou.

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