Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Étiquette : le seuil (page 2 of 3)

DANSER DANS LA POUSSIÈRE de Thomas H. Cook / Le Seuil.

Traduction: Philippe Loubat-Delranc.

Le hasard des sorties au Seuil fait que nous avons la chance de découvrir le nouveau Thomas H. Cook juste après la dernière livraison du dernier Ron Rash dont j’avais écrit, comme d’autres chroniqueurs tant cela semblait évident, qu’il ressemblait, dans sa construction, à un roman du premier cité. J’avais ajouté, et j’avais aussi lu le courroux de certains, qu’à l’opposé de Cook, Rash ne savait pas tenir un suspense. Il ne s’agit pas de comparer les œuvres de deux écrivains respectables mais l’occasion m’est donnée ici de pouvoir appuyer ma remarque.

Thomas H. Cook a écrit une vingtaine de romans depuis 1980 et, s’il a écrit des polars classiques, avec souvent un twist final particulièrement redoutable et imprévisible pour le néophyte (l’habitué, lui, s’y attend et cherche à anticiper la diablerie que l’auteur nous réserve pour nous assommer ou nous briser le cœur), il se distingue depuis une dizaine de romans par des histoires racontant un drame du passé qu’un témoin ou un proche tente d’élucider de nos jours. Ces enquêtes menées par des amateurs sont propices à montrer des drames souvent familiaux en explorant finement la psychologie des personnages, l’histoire des lieux et les mentalités de l’époque. Cook est un auteur qui me souffle à chaque fois tant son travail est minutieux, précis dans la narration tout en offrant un rythme qui rend totalement dépendant. Il faut être particulièrement brillant pour réussir à happer le lecteur de la sorte avec des histoires dont on connait au départ la fin macabre. Cook sait provoquer de l’empathie pour ses personnages en les faisant évoluer dans des histoires d’amour à l’issue terrible mais, à chaque fois, un tel fonctionnement représente sûrement un travail herculéen pour l’auteur. Et ici le charisme de Martine Aubert emporte tous les suffrages dès les premiers mots.

« Dans les années 1990, Ray Campbell s’installe au Lubanda, État imaginaire d’Afrique noire, pour le compte d’une ONG.
Sa vision de ce que devrait être l’aide occidentale ne rencontre pas l’approbation de Martine Aubert, née et établie au Lubanda, pays dont elle a adopté la nationalité. Elle y cultive des céréales traditionnelles dans la ferme héritée de son père belge, et pratique le troc. Tant que règne le bon président Dasaï, élu démocratiquement, Martine vit en harmonie avec la population locale. Mais tout bascule quand des rebelles instaurent un régime de terreur : elle devient alors une étrangère « profiteuse ». Sommée de restituer ses terres ou de partir, elle se lance dans une lutte vaine contre le nouveau pouvoir en place avant d’être sauvagement assassinée sur la route de Tumasi. Campbell, amoureux transi de l’excentrique jeune femme, rentre en Amérique.
Vingt ans plus tard, devenu le florissant patron d’une société d’évaluation de risques, il apprend le meurtre, dans une ruelle de New York, de Seso, son ancien boy et interprète. Voilà qui rouvre de vieilles plaies et ravive plus d’un souvenir brûlant. Ayant établi que Seso détenait des documents relatifs à la mort de Martine, il retourne au Lubanda pour confronter les coupables. »

Dans «  Danser dans la poussière », Cook innove en ancrant son récit dans les années 90 et aujourd’hui dans le pays imaginaire du Lubanda tout en complexifiant l’intrigue en y adjoignant des temps à New York, un mois avant l’expérience actuelle vécue par Ray Campbell en Afrique noire. Mais tout reste clair, limpide, de l’horlogerie suisse dans une intrigue qui tranche avec les autres écrits car, en implantant son intrigue en Afrique, Cook écrit aussi un roman hautement politique. Les suites du colonialisme, les peuples nomades, les dirigeants véreux, le droit du sang et le droit du sol, le racisme, le modernisme ou les traditions, l’aide humanitaire et ses limites autant de sujets évoqués avec intelligence et réflexion qui font de ce roman une belle ode à l’Afrique.

A partir de la moitié du roman, on tremble malgré que l’on sache l’issue fatale, voyant la souricière, le piège terrible…Une fois de plus, Cook réussira son twist final après vous avoir trimbalé où il voulait et s’il ne vous mettra peut-être pas sur le cul cette fois-ci, il vous laissera néanmoins un goût salement amer pour terminer un roman magnifique d’intelligence et d’humanité. Un must !

Brillant !

Wollanup.

PAR LE VENT PLEURÉ de Ron Rash / Le Seuil.

Ron rash est un écrivain qu’on ne présente plus à ceux qui aiment la littérature actuelle américaine. La qualité de ses romans et l’humanité qui ressort de l’homme quand on le rencontre plaident énormément en sa faveur. Il a aussi une vie de poète et cela donne des passages descriptifs souvent magnifiques dans des romans magnifiquement pensés, organisés et écrits de main de maître parlant de la Caroline du Nord où il a toujours vécu et où il enseigne la culture appalachienne, l’amour qu’il a pour ses terres natales. Assurément un auteur et un homme formidables et je m’en veux énormément de ne pas plus apprécier son œuvre et je m’en expliquerai plus tard car la raison de mes réticences est encore visible dans ce nouveau livre, une nouvelle fois, enchanteur.

Dans une petite ville paisible au cœur des Appalaches, la rivière vient de déposer sur la grève une poignée d’ossements, ayant appartenu à une jeune femme. Elle s’appelait Ligeia, et personne n’avait plus entendu parler d’elle depuis un demi-siècle.

1967 : le summer of love. Ligeia débarque de Floride avec l’insouciance et la sensualité de sa jeunesse, avide de plaisirs et de liberté. C’est l’époque des communautés hippies, du Vietnam, de la drogue, du sexe et du Grateful Dead. Deux frères, Bill et Eugene, qui vivent bien loin de ces révolutions, sous la coupe d’un grand-père tyrannique et conservateur, vont se laisser séduire par Ligeia la sirène et emporter dans le tourbillon des tentations.

Le roman est porté d’entrée par un titre français génial « par le vent pleuré », rimant tragiquement avec « par le sang versé » et laissant un voile de mystère sur une intrigue qui lorgne beaucoup plus que d’habitude vers le polar, un mystère que ne propose pas le titre original «  the risen » beaucoup plus évocateur pour le lecteur une fois qu’il a lu le bel incipit d’un magistral premier chapitre.

« Dès le début, la faculté d’apparaître et de disparaître qu’avait Ligeia a semblé magique. La première fois, il y a de cela quarante-six ans, c’était à Panther Creek, l’été qui a précédé mon entrée en première. »

Dans ce premier chapitre éblouissant de classe, « la ressuscitée » du titre américain arrive telle une apparition divine, une sirène, une naïade et sa rencontre avec les deux frères en 1969 fera d’eux, à leur corps défendant, des hommes, des êtres de passion pour l’un et de pragmatisme pour l’autre. Les autres personnages importants, le grand père, le père défunt, tout est noté, signalé, tous les ressorts importants de la tragédie sont posés de manière simple, naturelle, limpide, coulant de source dirons-nous dans une nouvelle histoire au bord de l’eau comme cela devient vraiment une habitude chez Ron Rash. Pour terminer ce magnifique tour préliminaire de l’horizon proposé l’auteur finit par nous projeter de nos jours quand Bill apprend la découverte macabre des ossements d’une certaine Jane Mosely.

Par la suite Rash alterne admirablement chapitres sur ce « Summer of love » de 67 qui débarque avec Ligeia dans ce coin perdu de Caroline deux ans après son explosion californienne et chapitres sur les quelques heures où Eugene cherche à savoir auprès de son frère Bill qui a autant réussi sa vie que lui l’a ratée ce qui a pu se produire plus de quatre décennies plus tôt… qui a tué Ligeia et pourquoi ?

La partie 69 est vibrante, sans aucun doute, des souvenirs de Ron rash qui avait 16 ans à l’époque et vivait sur ces terres. La musique du Grateful Dead, de Jefferson Airplane, de Steve Miller, des Doobie Brothers… les premières bières, l’amour libre, les cachetons pour planer, la weed, des rêves de liberté et peut-être bien l’amour. Tout est joliment, intelligemment, conté avec un souci de précision où transparait l’expérience, les bons souvenirs de temps insouciants et finalement heureux s’il n’y avait la terrible issue.

Très proche du schéma préférentiel de Thomas H. Cook avec cette « enquête » sous forme de « cold case », « par le vent pleuré » démarre comme un polar très prometteur mais cela ne dure pas et c’est toujours là que le bât blesse chez Rash… quand il décide de faire du polar. Cook, magicien du genre, va vous balader pendant de longs chapitres pour vous laisser complètement abasourdi, pantois, stupéfait par une ultime pirouette plausible mais totalement inattendue et rageante pour le lecteur bluffé, abusé alors qu’ici la découverte du coupable est bien trop précoce pour le lecteur un peu expérimenté, l’issue bien trop prévisible et le coup de théâtre final bien pauvre. Non, on ne lit pas Rash pour ses talents dans le polar.

Par contre, tous les personnages, Bill et Eugene, leur mère veuve sous la domination d’un beau-père symbole d’un patriarcat très dur, un grand-père proche du colonel du roman « le fils » de Phillip Meyer, Ligeia, la rebelle hippie, sont peints avec grâce par un Ron Rash qui par des phrases d’apparence simples ajoutent des indices utiles à la connaissance intime des personnes. Et puis quelle écriture, pas une ligne inutile, tout est pensé, réfléchi et le roman se lit d’une traite avant de créer de multiples sujets de réflexion sur ces choix qui orientent une vie, une famille un peu comme dans le très beau roman de Larry Watson « Montana 1948 ».

Fidèle à sa réputation justifiée, Ron rash offre, à nouveau et qui pourrait encore en douter, un roman magnifique d’humanité, d’une écriture et d’une construction virtuoses qui l’installent définitivement comme un grand écrivain de son époque.

Brillant.

Wollanup.

HOTEL DU GRAND CERF de Franz Bartelt / le Seuil / Cadre noir.

Franz Bartelt est un poète, nouvelliste, dramaturge et feuilletoniste, plusieurs cordes donc à son arc littéraire. Depuis 20 ans, il est présent dans le paysage littéraire français, et, comme beaucoup certainement, je l’ai découvert il y a plus de dix ans au moment de la sortie à la Série Noire de « le jardin du bossu ». Si vous êtes lassés des polars hyper calibrés, si vous recherchez un roman original tout en restant néanmoins un polar particulièrement solide, plongez dans l’univers baroque de Franz Bartelt, cet « Hôtel du grand cerf » est une étape très recommandée.

« À Reugny, petit village au cœur des Ardennes, plane depuis cinquante ans le secret de la mort de Rosa Gulingen. La star mondiale de cinéma avait été découverte noyée dans la baignoire de sa chambre à l’Hôtel du Grand Cerf, qui accueillait l’équipe de son prochain film ; du bout des lèvres la police avait conclu à une mort accidentelle. Quand Nicolas Tèque, journaliste parisien désœuvré, décide de remonter le temps pour faire la lumière sur cette affaire, c’est bien logiquement à l’Hôtel du Grand Cerf qu’il pose ses valises. Mais à Reugny, la Faucheuse a repris du service, et dans le registre grandiose : le douanier du coin, haï de tous, est retrouvé somptueusement décapité. Puis tout s’enchaîne très vite : une jeune fille disparaît ; un autre homme est assassiné. N’en jetons plus : l’inspecteur Vertigo Kulbertus, qui s’est fait de l’obésité une spécialité, est dépêché sur place pour remettre de l’ordre dans ce chaos. »

Quand des auteurs non spécialisés dans le polar y mettent leur plume, les romans, en plus des canons d’un genre, regorgent souvent d’originalités, de trouvailles, de singularités, de moments différents qui plairont au lecteur patient tout en pouvant énerver le lecteur avide de sensations beaucoup plus fortes et immédiates.

Et c’est le cas dans cet éblouissant « Hôtel du grand cerf ». Entamé comme un roman rural très classique, sis dans les Ardennes belges décrivant le petit univers de la commune de Reugny, le roman , tout en gardant la singularité d’une chronique villageoise, s’en démarque très rapidement avec l’arrivée d’un formidable personnage en la personne de Vertigo Kulbertus, enquêteur dépêché par sa hiérarchie pour élucider le mystère de ces meurtres qui s’abattent sur la contrée. Flic solitaire, obèse, à deux semaines de la retraite, l’animal ne va pas y aller avec des pincettes pour réveiller de leur torpeur des autochtones, abasourdis par les méthodes spéciales de Kulbertus, personnage outrancier dans ses agissements, ses réparties… Un punk dans l’âme et sans états d’âme. Vertigo Kulbertus président !

Conséquence de l’arrivée du « barbare », des scènes d’investigation policière complètement à l’ Ouest, des dialogues étranges sur les hémorroïdes devant des suspects ébahis, stupéfaits. Vertigo, à sa manière, sonde l’insondable, provoque gentiment dans les termes et fait horriblement mal dans sa manière de parler sans langue de bois. Et c’est un enchantement, un peu comme dans les romans de l’Autrichien Heinrich Steinfelt (« Requins d’eau douce ») autre grand barge du polar, les tableaux se succèdent dans une ambiance franchement hilarante, décalée et parfois aux bords ultimes du grotesque.

Avec un tel Vertigo au taquet, l’histoire aurait pu rester moyenne, sans coup d’éclat, mais Franz Bartelt a su y adjoindre une intrigue de haut vol qui va vous faire vivre de beaux rebondissements, crédibles et totalement imprévisibles, achevant ainsi le lecteur déjà bien secoué par Super Vertigo et nous renvoyant vers des périodes très obscures de l’histoire du XXème siècle des deux côtés de la frontière.

Ce roman aux senteurs très Agatha Christie avec un Hercule Poirot trash est de plus servi  par une langue riche, particulièrement addictive qui ne permet pas de réelles pauses et sous l’ironie, l’humour, le sarcasme, l’outrance et l’outrage se glisse une description bien navrante de certains comportements humains de la faune locale.

Après « Récit d’un avocat » d’ Antoine Bréa, « Hotel du grand cerf » prouve allègrement que la collection polars du Seuil a su réussir sa mue avec des romans un peu hors du cadre traditionnel et qui font de « cadre noir » , une collection sur laquelle, il faudra vraiment compter à l’avenir , y compris, et c’est bien, pour les auteurs français.

Très attachant.

Wollanup.

AU SCALPEL de Sam Millar / Le seuil, Cadre Noir.

Traduction: Patrick Raynal.

La collection « cadre noir » du Seuil est définitivement lancée puis qu’arrive en ce début de mois une valeur sûre des polars du Seuil, à savoir Sam Millar. L’auteur irlandais ajoute en effet une belle pierre à l’édifice avec la quatrième aventure de Karl Kane, son héros et détective de Belfast.

« Karl Kane, l’irréductible privé de Belfast, est confronté à Walter Arnold, l’homme qui a brutalement assassiné sa mère sous ses yeux, quand il était enfant, avant de le laisser pour mort à côté du cadavre. Quand une très jeune fille disparaît après l’incendie suspect de la maison familiale, Kane le soupçonne aussitôt. De fait, Arnold, inexplicablement libéré après de nombreuses années en prison, séquestre l’adolescente ainsi que Tara, une proie moins innocente qu’il y paraît : elle s’est échappée de Blackmore, une institution pour jeunes personnes « à problèmes », après avoir trucidé l’aumônier, un vrai porc, avec des aiguilles à tricoter (viser les yeux !). Walter Arnold travaille à la terreur, au scalpel et à la violence démente. »

Quatrième opus d’une série qui a déjà fait ses preuves et connu un certain succès en France sans atteindre les sommets de « On the brinks » récit autobiographique où Sam Millar racontait son passé sulfureux d’activiste de l’IRA puis de braqueur de banque aux USA, « Au scalpel » cristallise tout ce qu’on aime mais aussi tout ce qui peut nous lasser dans une série aussi bonne soit-elle.

Dans ce volet, on retrouve le cadre de l’Ulster même s’il est beaucoup moins présent que dans les précédents romans. Du point de vue de la construction, on s’aperçoit que l’on retrouve des aspects déjà connus : un méchant, tendance gros malade irrécupérable, une scène choc pour démarrer le roman et y instiller l’horreur, des éléments de la vie du héros et de son entourage et un puissant crescendo dans le rythme pour atteindre un final particulièrement musclé. Tout cela nous donne un roman qui sent un peu le formatage, le plan qui a déjà bien fonctionné dans les précédentes aventures. Bref, on est parfois un peu trop dans du « déjà lu », une impression de cycle qui ronronne, qui se repose sur ses acquis, ses réussites.

Mais l’atout principal des romans de la série Karl Kane est avant tout Karl Kane lui-même, personnage très charismatique et surtout mec sympa qu’on aimerait avoir comme pote. Toujours prêt à rendre service à ses amis, Karl paye de sa personne pour résoudre les énigmes qui lui sont soumises avec un art de la répartie qui cogne autant que les gnons et les coups de latte qu’il distribue à l’envi.

Ni meilleur ni pire que les autres aventures « Au scalpel » ravira les fans de l’auteur tout en laissant un peu sur leur faim des lecteurs plus exigeants qui aimeraient bien que l’auteur sorte un peu des sentiers battus et rebattus.

Solide mais classique.

Wollanup.

LES PIÈGES DE L’ EXIL de Philip Kerr / le Seuil.

 

Riche, beau, savoureux, toujours prenant, et horrible ; du Grand Art.

« On peut dire que le genre de chance dont vous avez bénéficié ressemblait fortement à celle décrite par Sénèque. La rencontre de l’opportunité et de la préparation. »

Il faut avant tout dans cet admirable roman, après le talent de Philippe Kerr, féliciter la traduction de Philippe Bonnet. Cette phrase sort de la bouche de Somerset Maugham, vieil écrivain – dans le livre – anglais homosexuel, et, au delà de son apport spirituel, la simple manière dont elle est émise est un vrai plaisir de lecture. Philippe Kerr est un écrivain complet, il a décidé de nous conter une histoire d’espionnage, d’hommes déchus, de survivants, de femmes fatales, et, comme à son habitude, une histoire d’Histoire. C’est ce qui est le plus fascinant, au delà de son habileté d’écriture,  – les dialogues par exemple, lorsqu’il s’agit de faire parler ces sortes d’aristocrates anglais des années cinquante, un peu « pédérastes », « Suaves, reptilien, et suintant le dédain. ». « Incarnation du scélérat bien élevé et sardonique. » Les dialogues sont savoureux et précis, quelle réussite (il s’agissait tout de même de mettre en scène un des plus grands écrivains de son époque). Il y a tous ces personnages et toutes ces images d’une époque, une analyse sur le lien du secret entre espions anglais et homosexuels, tout aussi anglais, le genre d’attitude était alors réprimandé par la loi dans leur propre pays. Pays dont ils défendaient la cause, nous sommes en pleine guerre froide, et puis, il y a notre détective privé préféré, Bernie Gunther, survivant de guerre, de trahisons, d’histoires d’amour et d’amitié. Il officie en tant que concierge au Grand Hôtel. Dès le départ, cette simple allusion, rend hommage, et ce ne sera pas le seul, aux romans de John Le Carré. On pense au titre « The night manager », mais bien sur, sur toute la deuxième partie de l’histoire, il s’agit de « La Taupe », cette histoire d’espion infiltré durant des années dans les services secrets Britannique et travaillant pour les Russes. On retrouve les noms des protagonistes, à commencer par le fameux Philby !

Encore une fois, et même si vous ne connaissez pas ses romans, Philippe Kerr manie le roman policier avec art. On a beau aimer le roman noir, le polar, il n’en est pas moins qu’on a tous commencé par lire des Arsène Lupin, Sherlock Holmes et Agatha Christie, de grands classiques, et c’est ce genre de lectures, réactualisées au goût de l’Histoire avec un grand H, que nous livre l’auteur. Il y a du Hercule Poirot dans ces personnages millionnaires ou aristocrates profitant de la beauté et des charmes de la Côte d’azur. Cela débute simplement, une histoire de chantage contre un grand écrivain anglais homosexuel, on embauche le concierge de l’Hôtel, Bernie / Walter, qui se cache de son passé, de lui même aussi, c’est un personnage profond, couvert de blessures, d’amour propre et de dignité, témoin de ses propres erreurs, et, comme il le dit lui-même : survivant.

À partir de là, surgit le talent de Kerr, la Vérité, l’Histoire, il nous parle des drames de la deuxième guerre mondiale en Europe, mais, comme à chaque fois, vu par un Allemand lambda, ni nazi, ni guerrier, c’est nous montrer que la guerre est faite par les politique et des extrémistes pour ravager des populations, il y mêle mystères et rapport de forces, liés à la corruption et à l’inhumanité des dirigeants ou pire, profiteurs de ces situations, en parlant, par exemple de la légendaire Chambre d’Ambre, et déjà nous sommes dans les jeux d’espions, il raconte aussi le sort des homosexuels allemands sous le régime d’Adolf Hitler, et dès 1933, que ceux-ci soient des généraux, ou de simples citoyens, leur traitement était impitoyable.

Mais il s’agit avant tout d’un roman policier doublé d’un roman d’espionnage, le rythme est prenant, les rebondissements et révélations s’empilent, et de plus en plus dans la dernière partie, double-jeu, ancien ennemi avec qui l’on doit coopérer, bluff, soupçon, trahison, retournement, c’est tellement prenant, d’autant plus que cela sort directement d’une réalité vécue par les uns et les autres en ces années précises. Il nous décrit si bien la vie de cet écrivain passionné d’art et de peinture et de sa cour sous le soleil calme de la Riviera française (et si vous aimez le bridge, votre plaisir sera double, les analogie par rapport à ce jeu sont multiples), les senteurs de ses jardins, la beauté de ses petites villes, de Eze à la Turbie, il nous emmène même faire un tour dans la rue Obscure de Villefranche, pour ceux qui connaissent, un vrai régal. Il y aussi des clins d’œil à des « personnages » de l’époque (Pierre Brunneberg, le maître nageur de l’hôtel, « il avait appris à tout le monde, de Picasso à David Niven » – avec sa si particulière pédagogie que je vous laisse découvrir).

Mais la cerise, au-delà de l’Histoire dans l’histoire (Histoire passée et du moment, on est en plein conflit sur le Canal de Suez), des descriptions, des ambiances et des dialogues savoureux, passes d’armes ciselées, réparties désuètes et belles, la cerise c’est Bernie Gunther. Un vrai détective de roman noir ; désabusé, trahi, ballotté, castagné, et surtout, doté d’un humour ravageur et sombre ; «  On aurait dit que mes couilles avaient passé la nuit sur une table de billard de brasserie. » Comme d’habitude, nous autres Français, en prenons pour notre grade, mais, ça va, les Anglais et les Américains ne sont pas en reste, de même qu’il fustige ses propres compatriotes de l’époque, « Avec sa moustache en brosse à dent et son élégante tunique du parti, Koch ressemblait à l’effigie d’Adolf Hitler sur un carnet de rationnement. J’avais déjà vu des nazis plus petits, mais seulement dans les jeunesses hitlériennes. » Même si son enracinement à l’Allemagne et à Berlin, dont il nous narre le destin sous le rideau de fer, aussi bien que lors de son époque festive dans les années 20, reste plein de mélancolie. Et bien sûr, il n’omet pas les Russes, rappelant les outrages et la barbarie sans-nom qu’ont subie les femmes et filles des petites villes d’Allemagne lors de l’invasion des troupes de Staline.

Bien sur, à la fin, malgré les nouvelles cicatrices, malgré les petites victoires, les gnons et encore plus de secrets enfouis, l’Histoire continue, et, pour notre plus grand plaisir, celle de Bernie Gunther.

Du Philip Kerr, du Bernie Gunther tout craché, savoureux, violent et mélancolique, du Grand Art.

JOB.

EN MÉMOIRE DE FRED de Clayton Lindemuth / le Seuil.

Traduction: Patrice Carrer.

 

« En mémoire de Fred » est le second roman de Clayton Lindemuth qui avait commis en 2015 le très bon « une contrée paisible et froide ». Tous les lecteurs du premier roman doivent se réjouir du retour de celui qui avait été un peu abusivement comparé à Donald Ray Pollock à l’époque et qui montre ici qu’il n’écrit pas vraiment dans la même registre et qu’il n’évolue pas non plus tout à fait dans la même division.

« Baer Crichton est un cul-terreux fruste et macho obsédé par le Bien et le Mal. Depuis que, gamin, son grand frère Larry a essayé de l’électrocuter, il reçoit une décharge chaque fois que quelqu’un lui ment. Ou alors il voit une lueur rouge dans les yeux du menteur. Un don fort utile, mais est-ce suffisant maintenant qu’il faut venger Fred ? Le pitbull, son seul ami dans les bois de Caroline du Nord où il vit pas très loin des personnages de Ron Rash, a été kidnappé. On le lui a rendu en piteux état, victime d’un des impitoyables combats de chiens clandestins qu’organise l’abominable Joe Stipe, le caïd de la région. Quand il ne soigne pas Fred devenu quasi aveugle, Baer distille une gnôle si sublime que tout le monde lui en achète, le shérif compris. Ça lui donne du courage pour mûrir son plan. Non qu’il en manque, mais, en face, l’ennemi surarmé est en nombre et la lutte semble inégale. « Œil pour œil, dent pour dent », tel est le code de l’honneur hérité des pionniers. Baer l’appliquera jusqu’au bout. Voire plus loin. » Continue reading

RÉCIT D’UN AVOCAT d’Antoine Brea / Le Seuil / Cadre Noir + un entretien avec Antoine Brea.

Seuil Policiers, la collection polar du Seuil fait peau neuve. Rebaptisée « Cadre Noir », elle a été brillamment repensée sur la forme mais aussi et c’est plus intéressant pour le lecteur sur le fond. Pour l’inaugurer, on n’a pas lésiné sur la qualité et arrivent donc un inédit posthume du regretté William Gay dont on vous a déjà parlé et le deuxième roman de Clayton Lindemuth dont je vous causerai prochainement mais dont je peux dire d’ores et déjà que, dans un genre un peu différent de « une contrée paisible et froide », il ravira à nouveau tous ceux qui ont aimé le premier roman. Pour ma part, je me régale avec un personnage de Baer complexe, marginal, borné et inconscient mais particulièrement attachant. Mais Lindemuth comme Gay étaient déjà dans le catalogue du Seuil et la cerise sur le gâteau et véritable innovation c’est incontestablement l’arrivée d’auteurs français de Noir dans une collection dont le manque se faisait cruellement ressentir si on excepte Romain Slocombe. Et c’est Antoine Brea qui ouvre la voie. Tout de suite, la chronique et ensuite un petit entretien avec l’auteur. Continue reading

PETITE SŒUR LA MORT de William Gay / le Seuil / CADRE NOIR.

Traduction: Jean-Paul Gratias.

C’est avec une référence affichée à Shining de Stephen King (William Gay et celui-là se portaient une admiration réciproque) que nous est présenté Petite Soeur La Mort. Binder, l’auteur d’un premier roman, succès de librairie, a trébuché sur la production de son deuxième manuscrit. Il décide d’emménager avec sa famille dans une demeure du Tennessee, célèbre pour son histoire tourmentée : elle serait hantée par une présence maléfique. Certain d’y trouvé l’inspiration (l’endroit et son histoire le fascinent), il s’attelle à l’écriture d’un roman de commande qui doit le relancer. Bien vite, il va se rendre compte que sa décision n’est pas sans conséquence sur sa vie et celle des siens tandis quelque chose de diabolique va affirmer son emprise sur les lieux.

Par ses romans La demeure éternelle et, surtout, La mort au crépuscule, William Gay s’est fait connaître comme un nom du Southern Gothic, ce genre où la rigueur, la morale, la religion sont minées par la dégénérescence, l’esprit du mal, le surnaturel, un processus de délitement accentué par ce qui caractérise le Sud en tant que milieu : la chaleur, la torpeur, la pauvreté, tout ce qui abîme le corps et l’âme.

Le terroir du Tennessee est rendu avec densité sous la plume de William Gay, une qualité du texte qu’il faut reconnaître. Il est apprivoisé depuis peu de temps au regard de l’Histoire, auparavant les sauvages libres l’occupaient depuis des siècles. Il suffit que l’homme baisse les bras ou connaisse un mauvais coup du sort pour que la plantation ou la ferme retourne à l’état de nature. Une nature pas spécialement douce, peuplée d’insectes agressifs, d’oiseaux au cri lugubre, de serpents mortels, de végétation rétive, soumise aux orages violents ou à la merci d’un incendie d’été.

 

 Je ne sais pas si l’auteur, l’écrivain fait un bon personnage de roman. J’ai des réticences personnelles à accompagner un héros qui travaille, hésite, avance, s’enfièvre face à sa machine à écrire. Je n’aime pas retrouver une certaine idée de l’écrivain, en fait. Et je n’ai aucune jubilation à lire un metalivre. Ayons l’honnêteté d’écrire ici que ce processus, ce projet sciemment décidé par Binder et dont le contrôle va lui échapper car la personnalité de la maison va se révéler et le transformer, se met difficilement en place. Les ingrédients d’une histoire d’horreur sont là, tout autour : bruits dans la maison, spectres canin ou féminin, atmosphère pesante… Un livre qui fout la peur au ventre ? C’est déjà trop annoncé pour que cela advienne vraiment. Seules les dernières pages, l’approche du dénouement, font légèrement monter la tension. Pas d’orgie de sang ni du spectaculaire, au final, mais quelque chose de plus psychologique et de trivial presque dans la forme. Binder s’est transformé en un personnage plus noir. Il souhaite la mort de son beau-frère et laisse un serpent le mordre. Le beau-frère détestable n’en mourra même pas.Des inserts ou chapitres historiques sont glissés dans le déroulé de l’histoire fixée à l’été 1982. 1785. 1933. C’est sombre, menaçant, rythmé. L’un d’entre eux ferait même une excellente nouvelle southern gothic si elle respirait seule. Quand on retrouve Binder et son récit, quelque chose piétine ou chancelle. Le livre se boucle par une sorte de justification écrite à la première personne. William Gay semble nous parler de son intérêt pour la légende de la sorcière du Tennessee qui a défrayé la chronique jusqu’au XXe siècle et qui est à l’origine de l’histoire.

Le roman de Willian Gay est une oeuvre publiée à titre posthume, un manuscrit « ressuscité ». Si les aficionados prendront plaisir peut-être à retrouver la voix et l’imaginaire de l’auteur aimé, à discerner là un hommage, je pense que d’autres lecteurs resteront comme moi en attente d’un texte plus abouti, décalaminé et mieux construit, d’un texte à frissons qui vous fait dresser les poils sur les avant-bras ou frémir par sa cruauté. L’auteur vivant aurait-il même de la sorte laissé partir son texte pour l’imprimerie ? La question se pose. Et si l’on peut se douter un peu plus désormais que l’art d’écrire est délicat et cruel, il est à nouveau la preuve que du Scotch et des accroches marketing ne font pas un roman même si William Gay – dont le talent a été autrement apprécié – en a fourni le matériau.

Paotrsaout.

 

CARTEL de Don Winslow au Seuil

Traduction : Jean Esch.

Don Winslow, écrivain américain prolifique qu’on ne présente plus, écrit la suite de « la griffe du chien », livre devenu culte. C’est peu de dire que cette suite était attendue ! Dix ans après, il reprend son immense fresque sur le trafic de drogue au Mexique, un roman documenté (Don Winslow a fait des études de journalisme) dont déjà la dédicace fait froid dans le dos : une liste interminable et hélas non exhaustive de noms, ceux de journalistes assassinés ou disparus au Mexique pendant la période couverte par le roman, de 2004 à 2014. Le ton est donné.

« 2004. Adan Barrera, incarnation romanesque d’El Chapo, ronge son frein dans une prison fédérale de Californie, tandis qu’Art Keller, l’ex-agent de la DEA qui a causé sa chute, veille sur les abeilles dans un monastère.

Quand Barrera s’échappe, reprend les affaires en main et met la tête de Keller à prix, la CIA et les Mexicains sortent l’Américain de sa retraite : lui seul connaît intimement le fugitif.

La guerre de la drogue reprend de plus belle entre les différentes organisations, brillamment orchestrée par Barrera qui tire toutes les ficelles : la police, l’armée et jusqu’aux plus hauts fonctionnaires mexicains sont à sa solde. Alors que la lutte pour le contrôle de tous les cartels fait rage, avec une violence inouïe, Art Keller s’emploie à abattre son ennemi de toujours. »

L’absence d’Adan Barrera, emprisonné dans un premier temps aux Etats-Unis, a créé des vides dans son empire. Ils ont tous été occupés par de nouveaux chefs pas forcément prêts à redonner les clés. Pour rentrer au Mexique, où il a trouvé des conditions de détention bien plus confortables, il s’est mis à table et a livré son rival le plus puissant… il doit jouer serré pour récupérer le pouvoir.

La puissance des narcotrafiquants est telle que désormais, ils ne mènent plus eux-mêmes les assauts mais engagent des armées de professionnels : anciens militaires, combattants aguerris et formés à la torture. Winslow montre la lutte de tous ces narcotrafiquants et c’est une véritable guerre, une guerre qui va toucher plusieurs états du Mexique, l’ensemble du pays pratiquement, avec des points chauds au niveau des villes frontières dont l’importance stratégique est évidente pour inonder le marché américain.

Ce roman est une gigantesque fresque avec une multitude de lieux, de personnages, de dates, l’action s’étale sur dix ans. Forcément, il y a beaucoup de scènes d’action, et les personnages de « la griffe du chien » sont resitués : dans un premier temps, on se dit qu’on est dans un livre d’action genre Hollywood, Winslow présente des faits, il n’approfondit pas les personnages. En particulier Art Keller et Adan Barrera : mis à part la haine éternelle qu’ils se vouent et leur désir de vengeance, on ne les voit pas évoluer… on est un peu déçu… dix ans depuis « la griffe du chien », on se rappelle la claque prise en lisant ce bouquin, on attendait autre chose.

Puis Winslow s’attarde sur d’autres personnages, des figures de femmes notamment : Magda obligée d’Adan en prison qui va peu à peu devenir son égale, Marisol, médecin de Mexico qui retourne exercer dans la région de Juarez, sa terre natale, après une élection confisquée, des journalistes Ana, Jimena, Pablo, un enfant tueur avant ses douze ans… et une foule de personnages mêlés de près ou de loin au trafic mais qui vont tous en souffrir ou en mourir parce qu’en fait il n’y a pas beaucoup d’autres choix. Winslow grâce à son talent nous les présente en peu de mots, les rend vivants, humains, et l’empathie fonctionne, on ressent leur souffrance, leurs peurs et on comprend l’ampleur de cette tragédie. Tous ces gens entraînés dans cette guerre horrible parce qu’ils sont nés au mauvais endroit au mauvais moment… Alors l’accumulation de scènes violentes, d’horreur prend une autre tonalité, on se sent bien loin d’Hollywood !

Les narcos prennent des populations en otage, menacent des villes entières, tuent tous ceux qui ne collaborent pas, avec leur famille pour faire bonne mesure. Ils inspirent la terreur et des villes tombent dans le chaos, elles se retrouvent sans élus, sans police, sans justice car qui veut tenir ce rôle en étant sûr d’être abattu ? Winslow ne nous épargne pas et montre un pays où les exécutions sont monnaie courante dans la population, où la police et l’armée complètement corrompues ne font pas grand-chose pour arrêter le carnage parfois empêchent même les secours d’arriver à temps aux victimes.

Les armées des différents cartels ont quartier libre quand il s’agit de conquérir un territoire et elles s’en donnent à cœur joie, sans aucune limite à la cruauté : tortures, représailles, nul n’est épargné. Parmi les personnages les plus forts, se trouvent ceux qui résistent avec un incroyable courage car c’est leur vie qu’ils mettent en jeu, mais certains ne peuvent se résoudre à renoncer à la démocratie, à la liberté. C’est un roman bien sûr, et un très bon, mais il s’inspire de faits réels : rien qu’en 2010, plus de 15 000 personnes sont mortes au Mexique, on est plus dans des chiffres de guerre que de criminalité…

Les narcos se conduisent en terroristes. Une unité spéciale, totalement secrète est créée au Mexique, avec laquelle Art Keller travaille officieusement. Elle s’inspire des méthodes utilisées contre les terroristes islamistes. C’est vers eux que sont tournés les services secrets américains, la guerre contre la drogue est moins la priorité depuis 2001. Art Keller réussit à obtenir l’attention de ses chefs en leur montrant une connexion entre ces deux fléaux.

Par la construction de son roman multipliant les points de vue : les chefs des cartels qui nouent des alliances, soudoient les politiques, placent leurs pions tels des joueurs d’échecs, quelques résistants qui luttent avec des mots principalement et les pauvres gens ordinaires qui ne peuvent que subir, Winslow réussit à donner un aperçu global de la situation et c’est effrayant ! Ce trafic brasse de telles sommes, est si puissant qu’il y a peu de chances qu’il s’arrête un jour. La demande augmente encore et toujours dans les pays « riches » où le capitalisme triomphant laisse de côté de plus en plus de gens. Cette guerre contre la drogue est une guerre contre les pauvres. Les riches, les puissants s’en accommodent quand ils ne trempent pas dedans ! L’argent n’a pas d’odeur et l’argent de la drogue amène du cash dans l’économie légale.

En replongeant au cœur de cette guerre des cartels au Mexique, Winslow  montre que rien ne s’est arrangé en dix ans, au contraire ! On se rend compte du désastre avec toutes ces vies détruites mais on ne voit pas bien comment ça pourrait cesser tant que l’argent est roi… Les victimes qui le peuvent encore doivent panser leurs plaies seules, paix à l’âme des autres.

Très fort et effarant !

Raccoon

SUR LES HAUTEURS DU MONT CRÈVE-CŒUR de Thomas H. Cook au Seuil

Traduction : Philippe Loubat-Delranc

Thomas H. Cook est un grand du roman noir américain. Né dans l’Alabama en 1947. Il a enseigné l’histoire, été secrétaire de rédaction dans un magazine avant de se mettre à écrire. Il a écrit plus de vingt romans, à l’atmosphère sombre où se mêlent souvent des éléments d’histoire et toujours une psychologie très fine des personnages et un style magnifique. C’est le maître des lourds secrets qui, révélés, nous touchent énormément car ils viennent toujours des profondeurs de l’esprit humain les plus noires. « Sur les hauteurs du Mont Crève-Cœur » est un roman de 1995, inédit jusqu’alors en France et c’est un immense bonheur de retrouver cet auteur !

« « Qu’allait faire Kelli sur le mont Crève-Cœur ce jour-là ? Qu’allait-elle chercher, seule dans la profondeur de ces bois ? »

Trente ans après le drame, Ben demeure obsédé par l’image du corps de Kelli tel qu’il a été découvert sur la hauteur de ce mont où, jadis, l’on organisait une course de Noirs avant les enchères du marché aux esclaves.

Dans un de ces flash-back troublants que Thomas H. Cook maîtrise à merveille, le lecteur revisite avec Ben, ancien condisciple de la victime devenu médecin de campagne, les événements qui ont bouleversé la petite communauté blanche et conservatrice de Choctaw, Alabama, au mois de mai 1962.

Le meilleur ami de Ben le soupçonne toujours d’en savoir plus qu’il ne l’admet sur l’agression de la jeune beauté venue de Baltimore : Kelli a-t-elle été tuée parce que Todd, le bourreau des cœurs local, avait plaqué sa petite amie pour elle ou parce qu’elle soutenait la cause des Noirs dans le journal du lycée ? »

Le théâtre de ce roman est une petite ville d’Alabama, Choctaw, où tout le monde se connaît et d’où peu s’échappent. C’est pourtant ce que Ben, lycéen en 1962, rêve de faire. Thomas H. Cook décrit l’atmosphère étouffante de cette petite ville du Sud, calme mais où tout semble en suspens en cette période de lutte pour les droits civiques. La ville a d’ailleurs un passé très violent comme Ben le découvre grâce à Kelli qui arrive du Nord, se passionne pour l’histoire locale et n’a pas les tabous du Sud ancrés dans la tête.

C’est Ben le narrateur. Il est hanté par la mort de Kelli, il nous livre ses souvenirs, ses pensées, ses rêves même, sans repère chronologique. Tout à son obsession, son esprit tourbillonne. Il s’interroge sans cesse sur les origines du mal, il sait que celui-cil ne s’arrête jamais et il n’en finit pas de revivre le passé. On comprend vite qu’il a un secret inavouable, mais Thomas H. Cook construit son histoire avec une habileté époustouflante, non seulement il ne nous perd pas en route mais il ne dévoile rien avant la toute fin.

De surcroît il réussit à mêler à l’histoire de Kelli celle de la ville et d’autres destins individuels, tous poignants. Car il n’y a pas que Ben et Kelli dans cette histoire mais toute une série de personnages, habitants de cette petite ville  dont les vies sont mêlées au drame. Tous sont bien campés, terriblement humains. C’est ce qui rend le bouquin si puissant ; ce qui leur arrive nous atteint, nous bouleverse, on le comprend si bien ! « Chaque lieu renferme le monde entier… », dans ce petit coin d’Alabama se déroule la tragédie universelle des humains, impuissants face à la passion et au Mal…

 « Au-dessus de nos têtes, le ciel demeure inchangé, les étoiles comme autant de pinces à linge argentées fixées dans les ténèbres, les planètes tournant sur elles-mêmes dans les fers de leurs anneaux, pour elles le don de la fixité, pour nous celui du mouvement, elles sans volonté, nous sans direction. »

Et en plus le style est sublime !

Une belle histoire, sombre mais si humaine ! Magnifique !

Raccoon

En lien la chronique de Claude d’action suspense :

http://www.action-suspense.com/2016/08/thomas-h-cook-sur-les-hauteurs-du-mont-creve-coeur-ed-seuil-2016.html

 

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