Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Étiquette : le seuil (page 1 of 3)

LES ÉCOEURÉS de Gérard Delteil / Le Seuil.

Le polar fouille souvent dans le quotidien, s’inspire d’affaires connues ou imbrique des intrigues dans des faits de société, s’en servant parfois pour donner un peu de volume à une intrigue faible. Le phénomène n’est pas nouveau et il était inévitable que surgissent des polars à la couleur gilet jaune. Qu’on le veuille ou non, ce mouvement social  laissera une trace dans l’histoire, peut-être deviendra-t-il un marqueur de ce début de siècle en France ou sera-t-il le premier jalon d’un fondement démocratique à venir ? Ou que sais-je d’autre ou rien ?

“Premier polar en gilet jaune, ce roman raconte comment un policier en formation, Alain Devers, est envoyé par ses supérieurs surveiller les manifestants qui occupent le rond-point du Mouchoir rouge, en Bretagne. Il doit se faire passer pour l’un d’eux. Le jeune homme ne goûte guère cet exercice d’infiltration, d’autant qu’un chauffard renverse soudain une manifestante et la tue, plaçant l’apprenti flic dans une situation de plus en plus périlleuse. Son double jeu se complique encore quand des agents de DCRI cherchent à leur tour à le manipuler, et que les gilets jaunes décident d’occuper le port et de bloquer les ferries, manne économique de la région…”

Gérard Delteil auteur de polars souvent récompensés notamment par le grand prix de littérature policière en 1986 pour “N’oubliez pas l’artiste” est le premier, à mon avis à raconter le mouvement et surtout sa genèse fin novembre début décembre 2018 dans une intrigue policière à la lorgnette d’une ville bretonne. L’auteur a inventé une ville proche de Saint Malo mais nous sommes bien dans la cité corsaire dans la partie Saint Servan, un carrefour se nommant d’ailleurs rond point du Mouchoir Vert, devenant de couleur rouge dans le roman. Nul doute que bien que les noms des personnes comme des sociétés aient été changés, les Malouins goûteront le roman pour toutes ses allusions à la vie de la cité.

Ce roman a été écrit certainement dans la fièvre car il faut être particulièrement engagé au moins moralement pour écrire si vite un roman policier prenant pour décor la révolte des “gilets jaunes” si récente et si encore présente, incontrôlable, collante pour le pouvoir, devenue gênante aussi pour beaucoup d’autres: partis, syndicats, Français fatigués du bronx du samedi… Je ne sais si monsieur Delteil a vécu le début de la crise sur un rond-point malouin ou ailleurs mais il offre à ces populations une voix, montrant les débuts, l’organisation, la solidarité, les amitiés, les premières failles, les premiers courants, le drame de la mort de l’une d’entre elles, les limites de leurs actions, leur désespoir, leur colère, leurs galères…  Parallèlement on explore le microcosme malouin, sont montrés le rôle de l’Etat avec la sous-préfète et le préfet, les intérêts économiques, les magouilles médiocres, les grands patrons. Bras armé de l’Etat, la police est épinglée pour ses méthodes, ses pressions et sa répression tout comme est pointé le rôle vicieux des réseaux sociaux et des médias et l’utilisation qu’en font l’état, la police, et les services de renseignement.

Tout ceci fonctionne très bien, est intéressant, souvent pertinent mais sans être totalement partisan et s’avère un rappel peut-être utile de ce qu’était le mouvement au début. Mais donne une allure de fiction réalité que “les écoeurés” n’est pas puisqu’ y est adjoint une intrigue criminelle. Celle-ci aurait pu être d’un grand intérêt si elle n’avait pas été un peu expédiée et été de si petite envergure, n’étant certainement pas le premier projet de l’auteur quand il s’inscrit dans une tâche d’écriture sur le mouvement vu de Saint Malo.

Assurément, c’est dans le portrait de ces hommes et femmes qu’on ne voit plus qui se sont levés un jour pour être enfin visibles, loin du grand guignol de la vie politique, que réside la réussite d’un roman un peu boiteux qui ne tient pas forcément toujours la route mais qui, sans conteste, négociera parfaitement tous les ronds points de France et de Navarre.

Wollanup.


FEUX DE DÉTRESSE de Julien Capron / Le seuil.

Nous embarquons à bord de l’Excelsior, paquebot de luxe repris par Lok, une des plus puissantes entreprises du monde. Lok est spécialisée dans la sauvegarde de données, et afin d’être le plus indépendant possible vis-à-vis des différents gouvernements, Duardo, son PDG, décide de mettre tous ses serveurs sur un bateau et de sillonner les mers du monde.

Afin de donner encore plus d’aura à son entreprise, Duardo créait The C, une compétition qui confronte les 12 projets les plus innovants du monde. The C a tout d’une émission de téléréalité : des candidats qui s’affrontent pour la victoire, ils sont « enfermés » dans un lieu clos, le bateau, coupés du monde extérieur, et le vainqueur est désigné par un système de vote du public lors d’un énorme show télévisé le dernier jour de la compétition.

Cette année, parmi les équipes se trouve celle de eVal, créateur d’une application qui permet d’attribuer une nOte toute subjective aux gens que l’on côtoie, ou que l’on croise. Cette application a déjà gagné The C il y a 10 ans. Ils reviennent aujourd’hui pour la Mise à Jour : « Quand quelqu’un devenait un paria parce que sa moyenne numérique le mettait au ban de l’humanité, (…), l’équipe enquêtait. S’ils découvraient que l’évaluation était injuste, ils intervenaient pour la faire remonter, (…), ils la mettaient à jour ».

Bien sûr, le tournoi ne va pas se passer comme prévu. Dès que le bateau quitte le port, certains candidats voient leur note passer dans le rouge, et alors, la sécurité de Lok entre en jeu : tous les accès sont verrouillés, vous vous retrouvez enfermés dans votre cabine, sans avoir accès à quoi que ce soit ou, pire, qui que ce soit.

L’équipe de la Mise à Jour doit alors enquêter et montrer que son application fonctionne dans le monde réel.

Le livre de Julien Capron  nous montre à l’extrême ce que nos comportements d’aujourd’hui, avec nos téléphones remplis d’applications, peuvent provoquer et ce vers quoi nous tendons. Nous vivons dans un monde où chaque personne se considère comme un juge : nous attribuons une note à un restaurant, un hôtel,  un taxi, un artisan, quel que soit le service nous nous permettons d’en juger la qualité, et d’en faire profiter le monde autour de nous. Vous conviendrez que ces appréciations sont basées sur des critères qui nous sont propres, et pourtant, notre note permet de donner une image plus ou moins flatteuse de l’objet de notre jugement. Ce pouvoir que nous nous attribuons est en fait d’ instiller des sentiments tels que la peur, la colère, ou la joie si la note est positive, dans les sujets  que nous évaluons.

Le récit est construit par la présentation des nombreux personnages dès le départ, et dès l’embarquement à bord du paquebot, vous êtes projetés au cœur de cette société pas si futuriste 2.0

L’écriture est assez froide ce qui nous permet de rester en retrait et d’analyser les comportements de chaque personnage et du programme en prenant de la hauteur. Nous regardons ce qui se passe comme on observe une expérience scientifique de laboratoire au travers d’un microscope. Ce n’est pas un beau roman, au sens charmant, mais un huis-clos pertinent et passionnant sur le monde connecté qui arrive et que nous construisons.

Marie-Laure.


MOSCOU 61 de Joseph Kanon / Le seuil.

Traduction: Lazare Bitoun.

Si vous aimez les romans d’espionnage plein d’actions, à la James Bond, passez votre chemin, par contre, si vous appréciez les histoires d’espionnage qui prennent leur temps pour poser les personnages, qui ont une narration assez lente, une intrigue assez complexe, une ambiance paranoïaque foncez. Oui, le livre peut paraître lent mais en fait, chaque phrase, chaque action, chaque pas, chaque parole a son importance dans ce livre.

Simon et Franck sont deux frères, américains, qui ont travaillé pour l’OSS pendant la guerre et se retrouvent naturellement à la CIA en 1945. Mais Franck est un agent double. Il est recruté par les Russes et exfiltré avec sa femme. Simon devient alors persona non grata au sein de la CIA, il quitte ses fonctions et devient éditeur.

Des années plus tard, Franck veut écrire ses mémoires et les faire éditer aux Etats-Unis par son frère. Simon est donc invité par les Russes, pour travailler avec Franck sur le manuscrit. Il n’a pas revu ni eu de nouvelles de son frère depuis que ce dernier est parti à l’est. Comment cette rencontre va-t-elle se passer, que lui veut réellement Franck qui n’a pas hésité à trahir son pays et sa famille ?

Nous nous retrouvons donc transportés de l’autre côté du rideau de fer, dans un Moscou des années 60, à suivre un pur Américain venu retrouver son frère. Sa femme est malheureuse, elle boit, se sent seule. La vie d’espion qui ne peut plus être sur le terrain est ennuyeuse, ils sont constamment surveillés, ne peuvent pas rencontrer n’importe qui, faire ce qu’ils veulent. Simon découvre la nouvelle vie de son frère entouré exclusivement d’autres espions ayant également trahi leur pays. Mais il s’interroge, que fait-il réellement là, quelles sont les véritables motivations de Franck, à quoi va-t-il le mêler ? Nous sommes plongés dans une atmosphère de suspicion et de paranoïa : qui ment à qui, qui manipule qui, quel complot est fomenté par qui ? La trahison pour ces agents exfiltrés est aussi naturelle que de respirer, aucun n’est transparent, tous cachent leurs véritables motivations, leur ego prenant le pas sur leur honnêteté.

Simon, et nous par extension, sommes remplis de doutes, de tension, de suspense silencieux, qui avance lentement accentuant ainsi une ambiance lourde, pleine de faux semblants, on devient claustrophobe dans ce Moscou écrasant.
Aucune caricature simpliste dans ce livre, Joseph Kanon ne tombe pas dans la facilité, il nous offre ainsi un roman d’espionnage complexe, tortueux, essoufflant par la tension qu’il nous fait ressentir. Et il nous fait découvrir un nouvel angle de la guerre froide, le monde vu par des occidentaux qui ont cru aux promesses des Russes, à leur vision d’un monde idéal.

Un très bon moment de lecture.

Ne faites confiance à personne…

Marie-Laure.

PENSION COMPLÈTE de Jacky Schwartzmann / Le Seuil

Doit-on s’attendre désormais à une livraison annuelle de Jacky Schwartzmann ? Juste un an après le réussi “Demain, c’est loin”, il revient avec un encore plus réjouissant “pension complète”, ersatz voulu de polar mais réel moment de plaisir méchant, de mauvaise foi assumé où se cache une réelle tendresse déjà rencontrée dans le précédent roman.

Dino a quitté sa barre HLM lyonnaise il y a une vingtaine d’années pour le Luxembourg accompagné d’un compagnon d’ infortune avec l’idée géniale et honnête qui devait les rendre riches. Las, un fiasco mais Dino a su gagner le cœur d’une riche héritière locale et depuis vingt ans, il file le parfait amour avec Lucienne de trente deux ans son aînée. Dino un gigolo? Pas pour lui, il clame son amour pour elle comme sa haine de sa belle-mère bientôt âgée de 100 ans qui n’a visiblement pas encore l’intention de casser sa pipe. Dino est un naïf, un candide ou un faux-cul de classe mondiale, vous jugerez. A 45 ans, il est bien malheureux de quitter le Grand-Duché pour quelques temps suite à un pétage de plombs pas bien vu de sa belle et des autorités et il échoue dans ce camping du sud de la France, antichambre, porte de l’enfer des vacances populaires des populations européennes attirées par le soleil. Il rencontre et sympathise avec son voisin de bungalow, un écrivain goncourisé venu chercher l’inspiration et c’est le début de la fin, la fin de la tranquillité puisque les cadavres s’accumulent très vite aux Naïades tandis qu’au Luxembourg son horizon s’assombrit salement.

Il est certain que les amateurs de polars purs et durs ne trouveront pas leur compte dans cette farce sanglante, Jacky Schwartzmann semblant n’utiliser le polar uniquement parce que le Noir sied si bien aux romans sociétaux. Et comme dans “Demain, c’est loin”, l’auteur se plaît à dézinguer sans aucune pitié les travers de ses contemporains qui le gênent ou qui l’énervent avec une mauvaise foi évidente. Les lieux et les gens rencontrés et racontés étant certainement les fruits d’expériences vécues ou observées avec minutie.

On rit beaucoup parce que beaucoup des propos sonnent très juste et que vous trouverez sûrement en lui un excellent messager pour dénoncer nos turpitudes et bien sûr, bien plus risibles, celles de nos semblables. Et qu’importe si la vraisemblance de l’intrigue était partie, elle aussi, en vacances quand il a écrit son pamphlet, le verbe et le rythme tout comme les péripéties sont au zénith d’un soleil méditerranéen estival. Dès les premières pages, les premiers mots, les personnages âgées, les petits enfants, les banquiers, les Luxembourgeois, les chansons de Bashung (???), les bourgeois, les Belges tatoués, la marque des cuvettes de toilettes sur les cuisses des vacancières… tout le monde morfle. Ça cogne dur, à la batte en alu parfois et on en redemande surtout quand il défonce nos têtes de turc, nos souffre-douleur et autres personnes toxiques de notre existence.

Réjouissant.

Wollanup.

DEGRADATION de Benjamin Myers / Le Seuil.

Traduction: Isabelle Maillet.

Benjamin Myers fait son apparition dans les librairies françaises cet automne mais l’auteur anglais implanté dans la campagne du Yorkshire où il situe ses intrigues n’en est pas à son coup d’essai outre-Manche.

“Au plus profond de l’hiver, dans la lande rugueuse et désolée du nord de l’Angleterre, une jeune fille disparaît. Deux hommes la recherchent : le détective James Brindle, solitaire, taciturne, obsessionnel, et Roddy Mace, ex-journaliste des tabloïds fuyant son passé de débauche à Londres. Ils ne tardent pas à dénicher le suspect idéal : Steven Rutter, terrifiant personnage, plus proche de la bête sauvage que de l’homme, qui vit retiré dans une ferme isolée et rumine de sombres secrets. Mais il n’est pas le seul, et ce qui s’annonçait comme un banal fait divers va bientôt basculer dans l’horreur, à mesure que Brindle et Mace plongent dans les coulisses insoupçonnées de la vie du hameau.”

Le “rural noir” sous-genre très à la mode avait forcément des exemples dans la littérature anglaise policière et le Seuil a eu la main particulièrement heureuse et a bien flairé la pépite en nous proposant ce “ Turning blue”, couleur qui instillera l’effroi chez les lecteurs, même les plus endurcis, même chez les plus coutumiers d’histoires horribles.

Prenant comme cadre une commune rurale reculée du Yorkshire, Myers en fait un tableau redoutable de misère, de dépravation, de coterie bien malfaisante dans un atmosphère particulièrement méphitique. Steven Rutter est un monstre, son histoire lui donne des circonstances atténuantes mais ne suffit pas à comprendre l’indicible. Steven, c’est un peu Lester Ballard d’ “Un enfant de Dieu” mais quand McCarthy se contente de montrer le visage barbare de l’humanité, Myers va beaucoup plus loin en montrant ce que les gens en apparence comme il faut peuvent faire en instrumentalisant les penchants horribles du pauvre type.

Et là, c’est très fort, enfin manière de parler… Un bandeau sur le roman déclare “ âmes sensibles, vous auriez tort de vous abstenir”, néanmoins il faut avoir l’estomac bien accroché pour survivre à certaines scènes, et elles sont légion sans en faire pourtant un roman gore. On voyage dans le dégueu, dans le crade, l’innommable, la misère intellectuelle et sociale et la perversion de la plus basse espèce. Roman particulièrement addictif parce qu’écrit de manière très intelligente et ne voilant pas certains détails, “Dégradation” ne souffre d’aucun temps mort dans sa narration mais l’abjection, parfois modérée par de belles descriptions de la région en hiver, incite souvent à des pauses dans une lecture d’un noir insondable voire parfois insoutenable, un peu comme dans les premiers Peace avec qui il partage le cadre blafard du Yorkshire

Il va sans dire que l’âpreté, l’insoutenabilité du récit n’est que rarement tempérée par un quelconque humour noir.L’ alchimie entre les deux enquêteurs fait corps assez rapidement et leurs souffrances, leurs errances, ajoutent une note supplémentaire de désolation à un tableau déjà apocalyptique.

“Dégradation” souffre néanmoins d’un choix d’écriture sans virgule particulièrement superfétatoire auquel il faudra s’habituer en début de roman. Par ailleurs, un post de Ben Myers m’apprend qu’une suite « These Darkening Days » est déjà écrite et paraîtra en France, rendant ce premier opus parfaitement impeccable et totalement indispensable.
Un auteur redoutable à découvrir et à suivre.

Effroyablement bon!

Wollanup.

Sortie le 6 septembre.

 

COLÈRE BLANCHE de Cilla et Rolf Börjlind / Le Seuil.

La Suède. Un pays parfois considéré comme l’un des plus tolérants au monde. L’un des plus accueillants. L’un des plus ouverts à l’autre. Mais, même en Suède, se pourrait-il que le racisme ait pris racines ?

Le pays est confronté à une montée de la xénophobie importante, avec des crimes et des discours haineux à l’encontre des minorités. Ce fait n’est pas seulement un sujet de roman, il s’agit d’une réelle préoccupation soulignée par le Comité des Nations Unies pour l’élimination de la discrimination raciale qui a publié plusieurs rapports à ce sujet.

Les auteurs ont choisi ce contexte comme trame de fond, deux enfants sont retrouvés morts, assassinés, un dans le jardin de sa grand-mère et l’autre sur le chemin de l’école. Le point commun entre les deux : ils sont tous deux adoptés, et ne sont ni blancs ni blonds.

L’histoire tourne autour de trois personnages principaux : Olivia Ronning, Mette Olsater, et Tom Stilton. Olivia est une jeune enquêtrice qui se retrouve en Scanie, ou sa condition de jeune femme n’est pas un atout. Elle doit enquêter sur le premier meurtre.

Mette Olsater, son mentor, est une enquêtrice basée à Stockholm et qui aide Olivia à prendre son envol, elle est chargée du second meurtre.

Tom Stilton, lui, est un ancien flic qui a travaillé avec Olivia et Mette, ex SDF, qui décide de reprendre un cold case. Mette va l’aider en lui donnant accès au dossier.

Bien sûr les trois enquêtes vont converger vers un même suspect, il s’agit dans les trois cas de crimes perpétrés avant tout contre les immigrés. Crimes encore plus ignobles lorsqu’il s’agit d’enfants.

Le sujet de départ était pour le moins intéressant mais pas suffisamment approfondi, le thème est utilisé de façon superficielle. Les personnages restent plats, sans attrait, les auteurs tentent de montrer leurs côtés sombres mais cela n’est pas suffisamment fouillé, on ne fait que survoler leurs caractères et leurs faiblesses. Le dénouement arrive avec précipitation, du coup il nous laisse sur notre faim, plusieurs fils tendus le long du roman restent en suspens. Un dernier épilogue, à la toute fin du livre m’a laissé totalement perplexe, me donnant une impression de fin bâclée et déplacée.

Décevant mais je vous laisse juger par vous-même…

Marie-Laure.

SCALP de Cyril Herry /Le Seuil.

Invariablement quand je me plonge dans la lecture d’un conte, d’un récit sylvestre, mon esprit s’incline vers celle de Julien Gracq pour « Un balcon en forêt » édité en 1958. Le côté contemplatif, passif du lieu sied parfois à y décrire une atmosphère pesante, angoissante. L’économie du mot et des superlatifs convient de même à y implanter un registre aride, d’où l’isolement concourt, en contrepoint, à assembler l’inertie, propice au raptus…. Cette histoire romancée correspond justement à ces critères et l’on peut se questionner sur les passages écrits et ceux vécus, en ayant la connaissance du type d’existence du géniteur de l’ouvrage.

« Même si n’importe quel bout de terre ici-bas appartient toujours à quelqu’un, la forêt reste la forêt : pas celle des hommes, celle des mythes ; celle des rêves et des peurs. On aura toujours peur au fond des bois à la nuit venue, quoi qu’on dise. »

Hans a neuf ans. Et sa vie va basculer deux fois en l’espace de soixante-douze heures : la première quand sa mère lui annonce que l’homme auprès de qui il a grandi n’est pas son père. La deuxième quand sa mère décide qu’il est temps pour lui de partir à la rencontre du vrai, de celui qui s’en est allé il y a dix ans, Alex, qui vit maintenant en pleine forêt, loin des hommes, à quelques centaines de kilomètres de là. »

La pratique de la scalpation ou scalp était une pratique bien connue lors des conflits de la conquête de l’Ouest par les Amérindiens. Le fait de retirer le cuir chevelu représentait un trophée retiré à son adversaire mort ou vif. L’explication que je me fais du choix de ce titre m’est peut-être apparue vers la clôture de celui-ci. Mais j’y ai vu aussi de la défiance envers une frange de la société qui s’octroie des droits péremptoires et contraint autrui à vivre selon des codes liberticides où la différence produit le rejet.

Cyril Herry possède cette indéniable connaissance de la forêt, de ses clartés et de ses ombres. Il croque un roman noir minimaliste, qui s’inscrit dans une vague actuelle qui pourrait paraître redondante, en conjuguant les affects d’adultes en quête de réponses et ceux d’un enfant en quête d’un père, donc de son histoire.

L’esbrouffe n’est pas au rendez-vous, encore moins le sensationnalisme, mais on est bien dans un roman de souffle et de vérité. La forêt n’est pas un leurre, elle est bien un personnage à part entière. Et les êtres qui gravitent dans cet espace en sont impactés, néanmoins malgré des vertus naturelles elle dresse bien un rideau d’opacité ou de flou épais.

Dans ce récit articulé en trois parties, les questions se font plus pressantes au fil des pages et les questions plus urgentes. Malgré une première partie, posant les fondations du récit, souffreteuse, l’écrit s’affirme dans l’équation à deux inconnues de la mère et du fils tentant de démêler un écheveau. L’écriture n’est pas pompier et il y a une lecture entre les lignes….

La forêt et les arbres ont des racines souvent invisibles à l’ œil nu!

Chouchou.

DEMAIN C’ EST LOIN de Jacky Schwartzmann / Le Seuil.

« J’avais un nom de juif et une tête d’Arabe mais en fait j’étais normal. » Voici François Feldman, originaire de la cité des Buers à Lyon, plus tout à fait un gars des quartiers mais n’ayant jamais réussi non plus à se faire adopter des Lyonnais de souche, dont il ne partage ni les valeurs ni le compte épargne. Il est entre deux mondes, et ça le rend philosophe. Juliane, elle, c’est sa banquière. BCBG, rigide et totalement dénuée de sens de l’humour, lassée de renflouer le compte de François à coups de prêt. « Entre elle et moi, de sales petites bestioles ne cessaient de se reproduire et de pourrir notre relation, ces sales petites bêtes contre lesquelles nous ne sommes pas tous égaux : les agios. » Mais le rapport de force va s’inverser quand, un soir, François lui sauve la mise, un peu malgré lui, suite à un terrible accident. Et la banquière coincée flanquée du faux rebeu des cités de se retrouver dans une improbable cavale, à fuir à la fois la police et un caïd de banlieue qui a posé un contrat sur leurs têtes. Pour survivre, ils vont devoir laisser leurs préjugés au bord de la route, faire front commun. Et c’est loin d’être gagné. »

Après s’être servi de sa propre expérience professionnelle pour écrire « mauvais coûts », l’an dernier, Jacky Schwartzmann semble s’être encore inspiré de sa propre vie dans ce nouveau roman qu’il situe à Lyon et Villeurbanne qu’il connaît bien, il a bien observé les comportements des habitants, leurs us et coutumes et les montre dans ce roman très speedé.

Basé sur une association criminelle plus « la belle et la bête » que « Bonnie and Clyde », l’intrigue policière est vraiment au second plan d’un roman sociétal mené à un train d’enfer dans un style très imagé et très proche du parler mais qui convient parfaitement aux costards que taille l’auteur tout au long de l’histoire et qui rappelle beaucoup l’excellent « la daronne » de Hannelore Cayre. Les banquiers, les profs, les Français, les Algériens, les jeunes des cités, les fillonistes (mot en voie d’extinction)… chacun à son tour a le droit à ses coups de lattes et nous sont ainsi assénés des vérités bien senties, des rappels salutaires mais aussi quelques commentaires plus discutables, une ou deux diatribes proches des échanges de comptoir du café du commerce en toute fin de soirée. Et tout cela avec une verve réjouissante et souvent franchement hilarante qui fait que même si vous vous sentez « attaqués », l’offense ne tient pas face au ton hautement chambreur de la pique… et vous vous marrez.

Après Antoine Bréa au printemps, la collection « cadre noir » continue sa mue en offrant un nouvel auteur français au discours « politique » et ici pleinement tourné vers la base, vers ces gens-là qu’on n’entend plus et qu’on écoute uniquement quand ils cassent ou qu’ils représentent une menace électorale.

Très sympa.

Wollanup.

Le morceau éponyme de IAM, bande son parfaite du roman.

DANSER DANS LA POUSSIÈRE de Thomas H. Cook / Le Seuil.

Traduction: Philippe Loubat-Delranc.

Le hasard des sorties au Seuil fait que nous avons la chance de découvrir le nouveau Thomas H. Cook juste après la dernière livraison du dernier Ron Rash dont j’avais écrit, comme d’autres chroniqueurs tant cela semblait évident, qu’il ressemblait, dans sa construction, à un roman du premier cité. J’avais ajouté, et j’avais aussi lu le courroux de certains, qu’à l’opposé de Cook, Rash ne savait pas tenir un suspense. Il ne s’agit pas de comparer les œuvres de deux écrivains respectables mais l’occasion m’est donnée ici de pouvoir appuyer ma remarque.

Thomas H. Cook a écrit une vingtaine de romans depuis 1980 et, s’il a écrit des polars classiques, avec souvent un twist final particulièrement redoutable et imprévisible pour le néophyte (l’habitué, lui, s’y attend et cherche à anticiper la diablerie que l’auteur nous réserve pour nous assommer ou nous briser le cœur), il se distingue depuis une dizaine de romans par des histoires racontant un drame du passé qu’un témoin ou un proche tente d’élucider de nos jours. Ces enquêtes menées par des amateurs sont propices à montrer des drames souvent familiaux en explorant finement la psychologie des personnages, l’histoire des lieux et les mentalités de l’époque. Cook est un auteur qui me souffle à chaque fois tant son travail est minutieux, précis dans la narration tout en offrant un rythme qui rend totalement dépendant. Il faut être particulièrement brillant pour réussir à happer le lecteur de la sorte avec des histoires dont on connait au départ la fin macabre. Cook sait provoquer de l’empathie pour ses personnages en les faisant évoluer dans des histoires d’amour à l’issue terrible mais, à chaque fois, un tel fonctionnement représente sûrement un travail herculéen pour l’auteur. Et ici le charisme de Martine Aubert emporte tous les suffrages dès les premiers mots.

« Dans les années 1990, Ray Campbell s’installe au Lubanda, État imaginaire d’Afrique noire, pour le compte d’une ONG.
Sa vision de ce que devrait être l’aide occidentale ne rencontre pas l’approbation de Martine Aubert, née et établie au Lubanda, pays dont elle a adopté la nationalité. Elle y cultive des céréales traditionnelles dans la ferme héritée de son père belge, et pratique le troc. Tant que règne le bon président Dasaï, élu démocratiquement, Martine vit en harmonie avec la population locale. Mais tout bascule quand des rebelles instaurent un régime de terreur : elle devient alors une étrangère « profiteuse ». Sommée de restituer ses terres ou de partir, elle se lance dans une lutte vaine contre le nouveau pouvoir en place avant d’être sauvagement assassinée sur la route de Tumasi. Campbell, amoureux transi de l’excentrique jeune femme, rentre en Amérique.
Vingt ans plus tard, devenu le florissant patron d’une société d’évaluation de risques, il apprend le meurtre, dans une ruelle de New York, de Seso, son ancien boy et interprète. Voilà qui rouvre de vieilles plaies et ravive plus d’un souvenir brûlant. Ayant établi que Seso détenait des documents relatifs à la mort de Martine, il retourne au Lubanda pour confronter les coupables. »

Dans «  Danser dans la poussière », Cook innove en ancrant son récit dans les années 90 et aujourd’hui dans le pays imaginaire du Lubanda tout en complexifiant l’intrigue en y adjoignant des temps à New York, un mois avant l’expérience actuelle vécue par Ray Campbell en Afrique noire. Mais tout reste clair, limpide, de l’horlogerie suisse dans une intrigue qui tranche avec les autres écrits car, en implantant son intrigue en Afrique, Cook écrit aussi un roman hautement politique. Les suites du colonialisme, les peuples nomades, les dirigeants véreux, le droit du sang et le droit du sol, le racisme, le modernisme ou les traditions, l’aide humanitaire et ses limites autant de sujets évoqués avec intelligence et réflexion qui font de ce roman une belle ode à l’Afrique.

A partir de la moitié du roman, on tremble malgré que l’on sache l’issue fatale, voyant la souricière, le piège terrible…Une fois de plus, Cook réussira son twist final après vous avoir trimbalé où il voulait et s’il ne vous mettra peut-être pas sur le cul cette fois-ci, il vous laissera néanmoins un goût salement amer pour terminer un roman magnifique d’intelligence et d’humanité. Un must !

Brillant !

Wollanup.

PAR LE VENT PLEURÉ de Ron Rash / Le Seuil.

Ron rash est un écrivain qu’on ne présente plus à ceux qui aiment la littérature actuelle américaine. La qualité de ses romans et l’humanité qui ressort de l’homme quand on le rencontre plaident énormément en sa faveur. Il a aussi une vie de poète et cela donne des passages descriptifs souvent magnifiques dans des romans magnifiquement pensés, organisés et écrits de main de maître parlant de la Caroline du Nord où il a toujours vécu et où il enseigne la culture appalachienne, l’amour qu’il a pour ses terres natales. Assurément un auteur et un homme formidables et je m’en veux énormément de ne pas plus apprécier son œuvre et je m’en expliquerai plus tard car la raison de mes réticences est encore visible dans ce nouveau livre, une nouvelle fois, enchanteur.

Dans une petite ville paisible au cœur des Appalaches, la rivière vient de déposer sur la grève une poignée d’ossements, ayant appartenu à une jeune femme. Elle s’appelait Ligeia, et personne n’avait plus entendu parler d’elle depuis un demi-siècle.

1967 : le summer of love. Ligeia débarque de Floride avec l’insouciance et la sensualité de sa jeunesse, avide de plaisirs et de liberté. C’est l’époque des communautés hippies, du Vietnam, de la drogue, du sexe et du Grateful Dead. Deux frères, Bill et Eugene, qui vivent bien loin de ces révolutions, sous la coupe d’un grand-père tyrannique et conservateur, vont se laisser séduire par Ligeia la sirène et emporter dans le tourbillon des tentations.

Le roman est porté d’entrée par un titre français génial « par le vent pleuré », rimant tragiquement avec « par le sang versé » et laissant un voile de mystère sur une intrigue qui lorgne beaucoup plus que d’habitude vers le polar, un mystère que ne propose pas le titre original «  the risen » beaucoup plus évocateur pour le lecteur une fois qu’il a lu le bel incipit d’un magistral premier chapitre.

« Dès le début, la faculté d’apparaître et de disparaître qu’avait Ligeia a semblé magique. La première fois, il y a de cela quarante-six ans, c’était à Panther Creek, l’été qui a précédé mon entrée en première. »

Dans ce premier chapitre éblouissant de classe, « la ressuscitée » du titre américain arrive telle une apparition divine, une sirène, une naïade et sa rencontre avec les deux frères en 1969 fera d’eux, à leur corps défendant, des hommes, des êtres de passion pour l’un et de pragmatisme pour l’autre. Les autres personnages importants, le grand père, le père défunt, tout est noté, signalé, tous les ressorts importants de la tragédie sont posés de manière simple, naturelle, limpide, coulant de source dirons-nous dans une nouvelle histoire au bord de l’eau comme cela devient vraiment une habitude chez Ron Rash. Pour terminer ce magnifique tour préliminaire de l’horizon proposé l’auteur finit par nous projeter de nos jours quand Bill apprend la découverte macabre des ossements d’une certaine Jane Mosely.

Par la suite Rash alterne admirablement chapitres sur ce « Summer of love » de 67 qui débarque avec Ligeia dans ce coin perdu de Caroline deux ans après son explosion californienne et chapitres sur les quelques heures où Eugene cherche à savoir auprès de son frère Bill qui a autant réussi sa vie que lui l’a ratée ce qui a pu se produire plus de quatre décennies plus tôt… qui a tué Ligeia et pourquoi ?

La partie 69 est vibrante, sans aucun doute, des souvenirs de Ron rash qui avait 16 ans à l’époque et vivait sur ces terres. La musique du Grateful Dead, de Jefferson Airplane, de Steve Miller, des Doobie Brothers… les premières bières, l’amour libre, les cachetons pour planer, la weed, des rêves de liberté et peut-être bien l’amour. Tout est joliment, intelligemment, conté avec un souci de précision où transparait l’expérience, les bons souvenirs de temps insouciants et finalement heureux s’il n’y avait la terrible issue.

Très proche du schéma préférentiel de Thomas H. Cook avec cette « enquête » sous forme de « cold case », « par le vent pleuré » démarre comme un polar très prometteur mais cela ne dure pas et c’est toujours là que le bât blesse chez Rash… quand il décide de faire du polar. Cook, magicien du genre, va vous balader pendant de longs chapitres pour vous laisser complètement abasourdi, pantois, stupéfait par une ultime pirouette plausible mais totalement inattendue et rageante pour le lecteur bluffé, abusé alors qu’ici la découverte du coupable est bien trop précoce pour le lecteur un peu expérimenté, l’issue bien trop prévisible et le coup de théâtre final bien pauvre. Non, on ne lit pas Rash pour ses talents dans le polar.

Par contre, tous les personnages, Bill et Eugene, leur mère veuve sous la domination d’un beau-père symbole d’un patriarcat très dur, un grand-père proche du colonel du roman « le fils » de Phillip Meyer, Ligeia, la rebelle hippie, sont peints avec grâce par un Ron Rash qui par des phrases d’apparence simples ajoutent des indices utiles à la connaissance intime des personnes. Et puis quel écriture, pas une ligne inutile, tout est pensé, réfléchi et le roman se lit d’une traite avant de créer de multiples sujets de réflexion sur ces choix qui orientent une vie, une famille un peu comme dans le très beau roman de Larry Watson « Montana 1948 ».

Fidèle à sa réputation justifiée, Ron rash offre, à nouveau et qui pourrait encore en douter, un roman magnifique d’humanité, d’une écriture et d’une construction virtuoses qui l’installent définitivement comme un grand écrivain de son époque.

Brillant.

Wollanup.

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