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Chroniques noires et partisanes

Étiquette : le seuil (page 1 of 3)

AH, LES BRAVES GENS ! de Franz Bartelt / Le Seuil.

Franz Bartelt aussi absent des médias qu’il est prolixe en écriture revient après “Hotel du grand cerf” paru en 2016 et récompensé très justement par le grand prix de la littérature policière. C’est simple, si vous avez aimé “Hotel du grand cerf” vous allez adorer celui-ci et vous pouvez vous ruer chez votre libraire et éventuellement l’agresser verbalement s’il est en rupture de stock. Si vous découvrez Bartelt, “Ah les braves gens” fera une bien belle introduction dans son monde rudement barré et pourtant si juste et tendre.

“À Puffigny – un village ou, plutôt, « un gros bourg tellement perdu au fin fond de la France profonde que les cartographes n’ont même jamais vraiment pu le situer avec exactitude » –, les habitants sont renommés pour être tous plus menteurs les uns que les autres. Difficile d’espérer y mener une enquête. C’est pourtant ce que va tenter Julius Dump, un peu rentier, beaucoup écrivain médiocre, parti sur les traces de son père disparu et d’un mystérieux butin. Car toutes les pistes mènent à Puffigny.”

Bartelt connaît bien les Ardennes pour y vivre depuis l’âge de quatre ans et c’est avec le sceau de l’expertise de ce monde rural qu’il nous entraîne dans le plus profond, le plus intime de ce village si particulier d’une France périphérique pourtant déjà si singulière et si peu connue. On est donc dans l’Est de France mais on pourrait très bien transférer cette irrésistible fantaisie dans d’autres coins isolés de l’hexagone. Néanmoins, Puffigny se distingue par sa concentration de mecs à l’ouest, gentiment borderline et autres énergumènes ayant, eux, franchi la ligne, partis dans des univers parallèles où la raison et l’entendement n’ont plus cours.

 “A Puffigny, on ne retrouve jamais rien. On peut fouiller tout ce qu’on veut jusqu’aux nappes phréatiques, on ne trouve jamais rien, même pas de l’eau! On n’a jamais rien retrouvé! Pour avoir une chance de retrouver quelque chose à Puffigny, il faudrait creuser jusqu’aux antipodes.Et encore! On tomberait certainement sur un antipode où il n’y a rien ! C’est leur formule, ça, aux gens de Puffigny: y a rien!… Y a rien à voir ! Y a rien à dire ! Y a rien à faire ! Y a rien à entendre ! Ya rien à espérer ! Ya rien pour les vieux ! Ya rien pour les jeunes ! Y a rien pour les champs de betteraves ! Y a rien pour les tas de bois !” s’ulcère le procureur confronté à la disparition d’une des miss monde du coin, caissière à la supérette le jour et reine des auto tamponneuses à la fête foraine. Julius Dump va vivre cette énigme qui s’ajoute à sa quête initiale sur le parcours criminel de son père impliqué dans un casse qui s’était terminé en véritable boucherie. Il va donc se fondre dans la vie du bourg, s’initier aux coutumes locales, vivre dans cette cour des miracles où s’ébattent gentils mythos, gros mégalos, banals barjots, alcoolos joviaux, criminels vivants et morts, lolitas campagnardes, rockers séniles, instits aux nerfs brisés, (la connerie semble bien héréditaire). L’aspect polar n’est pas le centre du roman de toute évidence même si les énigmes seront résolues. C’est ce formidable aréopage de “gentils” dingues qui chapitre après chapitre, page après page qui crée l’irrésistibilité du roman, hilarant du début à la fin. Bartelt prend même le parti d’ ajouter au pitoyable barnum des nazis et des cardinaux sans pour autant passer de la fable noire magistrale à la farce.

Vous serez sûrement tentés d’aller chercher Puffigny sur une carte de France. A regret, vous quitterez Puffigny et son bar de la gare, haut lieu de la pensée rurale, son zinc “borne” du réseau social local dont la portée s’étend au fur et à mesure qu’on tire des pressions et qu’on dégoupille les canettes.

Si vous vivez dans cette France périphérique, Bartelt, avec bonheur, vous fera découvrir des personnages hauts en couleur si proches de vos “héros” locaux et si vous ne connaissez pas ces zones perdues où le réseau ne passe qu’au rond central du terrain de foot de la commune voisine, la surprise se disputera à une hilarité qui vous gagnera rapidement. L’écriture est divine, moqueuse, railleuse mais avec une certaine retenue dévoilant une réelle tendresse pour ce monde obsolète et encombrant pour nos élites.

Du bonheur !

Wollanup.



L’ARBRE AUX FEES de B. Michael Radburn / Le seuil.

The Crossing

Traduction: Isabelle Troin.

“Taylor Bridges, un ranger australien, est hanté par la disparition de sa fille Claire, huit ans. Son couple a volé en éclats et pour cesser de ruminer son chagrin, il demande sa mutation en Tasmanie. Dès son arrivée dans la petite bourgade de Glorys Crossing, Drew, une fillette du même âge que Claire, disparaît également. Taylor y voit une coïncidence avec son propre malheur et mène une enquête au sein d’une population pour le moins hostile. Une initiative qui déplaît à O’Brien, le chef de la police locale. Taylor, convaincu que Drew est vivante, poursuit ses investigations et apprend que d’autres petites filles ont disparu avant elle. Avec l’aide de Grady, un inspecteur du continent envoyé sur place, Taylor découvre une île aux secrets bien gardés…”

B. Michael Radburn est australien et comme les romans venus des antipodes arrivent au compte gouttes, nul doute qu’il attire d’emblée l’attention. En choisissant la Tasmanie, région mal connue voire inconnue pour ma part, il fait preuve d’une belle originalité contrecarrant, un peu, le choix d’une intrigue si souvent déjà lue… les disparitions d’enfants. Vous, je ne sais pas, mais moi, je frise l’overdose. Comme tout a déjà été écrit, avec plus ou moins de talent, plus ou moins de suspense, plus ou moins d’émotion, ne cherchez pas à trouver une quelconque originalité ici. Une région mystérieuse, des autochtones taiseux, des forêts dévoreuse d’enfants, un soupçon de surnaturel et un héros brisé qu’on suit dans son processus à plusieurs étapes: pénitence / résilience / rédemption, rien que du très, très classique anglo-saxon.

Mais, malgré un début très soporifique, un tantinet appuyé dans l’affect, Radburn sait insuffler de la vie à son héros et nul doute que Taylor, attachant dans son malheur et dans son désir d’être utile, peut séduire tous ceux qui ne souffrent pas d’indigestion d’ histoires de gamins avalés par les forêts. Ceux qui n’ont pas connu encore les histoires de disparitions racontées par Lehane et qui n’ont pas affronté l’horreur et la douleur des parents racontée avec crudité et puissance par Joseph Incardona dans “derrière les panneaux il y a des hommes” peuvent aisément s’engager. Les autres passeront, sans regret, leur chemin. Signalons qu’une deuxième histoire avec Taylor est déjà parue en Australie et qu’aucun enfant ne s’y carapate, il semblerait.

A voir…

Wollanup.


LES ÉCOEURÉS de Gérard Delteil / Le Seuil.

Le polar fouille souvent dans le quotidien, s’inspire d’affaires connues ou imbrique des intrigues dans des faits de société, s’en servant parfois pour donner un peu de volume à une intrigue faible. Le phénomène n’est pas nouveau et il était inévitable que surgissent des polars à la couleur gilet jaune. Qu’on le veuille ou non, ce mouvement social  laissera une trace dans l’histoire, peut-être deviendra-t-il un marqueur de ce début de siècle en France ou sera-t-il le premier jalon d’un fondement démocratique à venir ? Ou que sais-je d’autre ou rien ?

“Premier polar en gilet jaune, ce roman raconte comment un policier en formation, Alain Devers, est envoyé par ses supérieurs surveiller les manifestants qui occupent le rond-point du Mouchoir rouge, en Bretagne. Il doit se faire passer pour l’un d’eux. Le jeune homme ne goûte guère cet exercice d’infiltration, d’autant qu’un chauffard renverse soudain une manifestante et la tue, plaçant l’apprenti flic dans une situation de plus en plus périlleuse. Son double jeu se complique encore quand des agents de DCRI cherchent à leur tour à le manipuler, et que les gilets jaunes décident d’occuper le port et de bloquer les ferries, manne économique de la région…”

Gérard Delteil auteur de polars souvent récompensés notamment par le grand prix de littérature policière en 1986 pour “N’oubliez pas l’artiste” est le premier, à mon avis à raconter le mouvement et surtout sa genèse fin novembre début décembre 2018 dans une intrigue policière à la lorgnette d’une ville bretonne. L’auteur a inventé une ville proche de Saint Malo mais nous sommes bien dans la cité corsaire dans la partie Saint Servan, un carrefour se nommant d’ailleurs rond point du Mouchoir Vert, devenant de couleur rouge dans le roman. Nul doute que bien que les noms des personnes comme des sociétés aient été changés, les Malouins goûteront le roman pour toutes ses allusions à la vie de la cité.

Ce roman a été écrit certainement dans la fièvre car il faut être particulièrement engagé au moins moralement pour écrire si vite un roman policier prenant pour décor la révolte des “gilets jaunes” si récente et si encore présente, incontrôlable, collante pour le pouvoir, devenue gênante aussi pour beaucoup d’autres: partis, syndicats, Français fatigués du bronx du samedi… Je ne sais si monsieur Delteil a vécu le début de la crise sur un rond-point malouin ou ailleurs mais il offre à ces populations une voix, montrant les débuts, l’organisation, la solidarité, les amitiés, les premières failles, les premiers courants, le drame de la mort de l’une d’entre elles, les limites de leurs actions, leur désespoir, leur colère, leurs galères…  Parallèlement on explore le microcosme malouin, sont montrés le rôle de l’Etat avec la sous-préfète et le préfet, les intérêts économiques, les magouilles médiocres, les grands patrons. Bras armé de l’Etat, la police est épinglée pour ses méthodes, ses pressions et sa répression tout comme est pointé le rôle vicieux des réseaux sociaux et des médias et l’utilisation qu’en font l’état, la police, et les services de renseignement.

Tout ceci fonctionne très bien, est intéressant, souvent pertinent mais sans être totalement partisan et s’avère un rappel peut-être utile de ce qu’était le mouvement au début. Mais donne une allure de fiction réalité que “les écoeurés” n’est pas puisqu’ y est adjoint une intrigue criminelle. Celle-ci aurait pu être d’un grand intérêt si elle n’avait pas été un peu expédiée et été de si petite envergure, n’étant certainement pas le premier projet de l’auteur quand il s’inscrit dans une tâche d’écriture sur le mouvement vu de Saint Malo.

Assurément, c’est dans le portrait de ces hommes et femmes qu’on ne voit plus qui se sont levés un jour pour être enfin visibles, loin du grand guignol de la vie politique, que réside la réussite d’un roman un peu boiteux qui ne tient pas forcément toujours la route mais qui, sans conteste, négociera parfaitement tous les ronds points de France et de Navarre.

Wollanup.


FEUX DE DÉTRESSE de Julien Capron / Le seuil.

Nous embarquons à bord de l’Excelsior, paquebot de luxe repris par Lok, une des plus puissantes entreprises du monde. Lok est spécialisée dans la sauvegarde de données, et afin d’être le plus indépendant possible vis-à-vis des différents gouvernements, Duardo, son PDG, décide de mettre tous ses serveurs sur un bateau et de sillonner les mers du monde.

Afin de donner encore plus d’aura à son entreprise, Duardo créait The C, une compétition qui confronte les 12 projets les plus innovants du monde. The C a tout d’une émission de téléréalité : des candidats qui s’affrontent pour la victoire, ils sont « enfermés » dans un lieu clos, le bateau, coupés du monde extérieur, et le vainqueur est désigné par un système de vote du public lors d’un énorme show télévisé le dernier jour de la compétition.

Cette année, parmi les équipes se trouve celle de eVal, créateur d’une application qui permet d’attribuer une nOte toute subjective aux gens que l’on côtoie, ou que l’on croise. Cette application a déjà gagné The C il y a 10 ans. Ils reviennent aujourd’hui pour la Mise à Jour : « Quand quelqu’un devenait un paria parce que sa moyenne numérique le mettait au ban de l’humanité, (…), l’équipe enquêtait. S’ils découvraient que l’évaluation était injuste, ils intervenaient pour la faire remonter, (…), ils la mettaient à jour ».

Bien sûr, le tournoi ne va pas se passer comme prévu. Dès que le bateau quitte le port, certains candidats voient leur note passer dans le rouge, et alors, la sécurité de Lok entre en jeu : tous les accès sont verrouillés, vous vous retrouvez enfermés dans votre cabine, sans avoir accès à quoi que ce soit ou, pire, qui que ce soit.

L’équipe de la Mise à Jour doit alors enquêter et montrer que son application fonctionne dans le monde réel.

Le livre de Julien Capron  nous montre à l’extrême ce que nos comportements d’aujourd’hui, avec nos téléphones remplis d’applications, peuvent provoquer et ce vers quoi nous tendons. Nous vivons dans un monde où chaque personne se considère comme un juge : nous attribuons une note à un restaurant, un hôtel,  un taxi, un artisan, quel que soit le service nous nous permettons d’en juger la qualité, et d’en faire profiter le monde autour de nous. Vous conviendrez que ces appréciations sont basées sur des critères qui nous sont propres, et pourtant, notre note permet de donner une image plus ou moins flatteuse de l’objet de notre jugement. Ce pouvoir que nous nous attribuons est en fait d’ instiller des sentiments tels que la peur, la colère, ou la joie si la note est positive, dans les sujets  que nous évaluons.

Le récit est construit par la présentation des nombreux personnages dès le départ, et dès l’embarquement à bord du paquebot, vous êtes projetés au cœur de cette société pas si futuriste 2.0

L’écriture est assez froide ce qui nous permet de rester en retrait et d’analyser les comportements de chaque personnage et du programme en prenant de la hauteur. Nous regardons ce qui se passe comme on observe une expérience scientifique de laboratoire au travers d’un microscope. Ce n’est pas un beau roman, au sens charmant, mais un huis-clos pertinent et passionnant sur le monde connecté qui arrive et que nous construisons.

Marie-Laure.


MOSCOU 61 de Joseph Kanon / Le seuil.

Traduction: Lazare Bitoun.

Si vous aimez les romans d’espionnage plein d’actions, à la James Bond, passez votre chemin, par contre, si vous appréciez les histoires d’espionnage qui prennent leur temps pour poser les personnages, qui ont une narration assez lente, une intrigue assez complexe, une ambiance paranoïaque foncez. Oui, le livre peut paraître lent mais en fait, chaque phrase, chaque action, chaque pas, chaque parole a son importance dans ce livre.

Simon et Franck sont deux frères, américains, qui ont travaillé pour l’OSS pendant la guerre et se retrouvent naturellement à la CIA en 1945. Mais Franck est un agent double. Il est recruté par les Russes et exfiltré avec sa femme. Simon devient alors persona non grata au sein de la CIA, il quitte ses fonctions et devient éditeur.

Des années plus tard, Franck veut écrire ses mémoires et les faire éditer aux Etats-Unis par son frère. Simon est donc invité par les Russes, pour travailler avec Franck sur le manuscrit. Il n’a pas revu ni eu de nouvelles de son frère depuis que ce dernier est parti à l’est. Comment cette rencontre va-t-elle se passer, que lui veut réellement Franck qui n’a pas hésité à trahir son pays et sa famille ?

Nous nous retrouvons donc transportés de l’autre côté du rideau de fer, dans un Moscou des années 60, à suivre un pur Américain venu retrouver son frère. Sa femme est malheureuse, elle boit, se sent seule. La vie d’espion qui ne peut plus être sur le terrain est ennuyeuse, ils sont constamment surveillés, ne peuvent pas rencontrer n’importe qui, faire ce qu’ils veulent. Simon découvre la nouvelle vie de son frère entouré exclusivement d’autres espions ayant également trahi leur pays. Mais il s’interroge, que fait-il réellement là, quelles sont les véritables motivations de Franck, à quoi va-t-il le mêler ? Nous sommes plongés dans une atmosphère de suspicion et de paranoïa : qui ment à qui, qui manipule qui, quel complot est fomenté par qui ? La trahison pour ces agents exfiltrés est aussi naturelle que de respirer, aucun n’est transparent, tous cachent leurs véritables motivations, leur ego prenant le pas sur leur honnêteté.

Simon, et nous par extension, sommes remplis de doutes, de tension, de suspense silencieux, qui avance lentement accentuant ainsi une ambiance lourde, pleine de faux semblants, on devient claustrophobe dans ce Moscou écrasant.
Aucune caricature simpliste dans ce livre, Joseph Kanon ne tombe pas dans la facilité, il nous offre ainsi un roman d’espionnage complexe, tortueux, essoufflant par la tension qu’il nous fait ressentir. Et il nous fait découvrir un nouvel angle de la guerre froide, le monde vu par des occidentaux qui ont cru aux promesses des Russes, à leur vision d’un monde idéal.

Un très bon moment de lecture.

Ne faites confiance à personne…

Marie-Laure.

PENSION COMPLÈTE de Jacky Schwartzmann / Le Seuil

Doit-on s’attendre désormais à une livraison annuelle de Jacky Schwartzmann ? Juste un an après le réussi “Demain, c’est loin”, il revient avec un encore plus réjouissant “pension complète”, ersatz voulu de polar mais réel moment de plaisir méchant, de mauvaise foi assumé où se cache une réelle tendresse déjà rencontrée dans le précédent roman.

Dino a quitté sa barre HLM lyonnaise il y a une vingtaine d’années pour le Luxembourg accompagné d’un compagnon d’ infortune avec l’idée géniale et honnête qui devait les rendre riches. Las, un fiasco mais Dino a su gagner le cœur d’une riche héritière locale et depuis vingt ans, il file le parfait amour avec Lucienne de trente deux ans son aînée. Dino un gigolo? Pas pour lui, il clame son amour pour elle comme sa haine de sa belle-mère bientôt âgée de 100 ans qui n’a visiblement pas encore l’intention de casser sa pipe. Dino est un naïf, un candide ou un faux-cul de classe mondiale, vous jugerez. A 45 ans, il est bien malheureux de quitter le Grand-Duché pour quelques temps suite à un pétage de plombs pas bien vu de sa belle et des autorités et il échoue dans ce camping du sud de la France, antichambre, porte de l’enfer des vacances populaires des populations européennes attirées par le soleil. Il rencontre et sympathise avec son voisin de bungalow, un écrivain goncourisé venu chercher l’inspiration et c’est le début de la fin, la fin de la tranquillité puisque les cadavres s’accumulent très vite aux Naïades tandis qu’au Luxembourg son horizon s’assombrit salement.

Il est certain que les amateurs de polars purs et durs ne trouveront pas leur compte dans cette farce sanglante, Jacky Schwartzmann semblant n’utiliser le polar uniquement parce que le Noir sied si bien aux romans sociétaux. Et comme dans “Demain, c’est loin”, l’auteur se plaît à dézinguer sans aucune pitié les travers de ses contemporains qui le gênent ou qui l’énervent avec une mauvaise foi évidente. Les lieux et les gens rencontrés et racontés étant certainement les fruits d’expériences vécues ou observées avec minutie.

On rit beaucoup parce que beaucoup des propos sonnent très juste et que vous trouverez sûrement en lui un excellent messager pour dénoncer nos turpitudes et bien sûr, bien plus risibles, celles de nos semblables. Et qu’importe si la vraisemblance de l’intrigue était partie, elle aussi, en vacances quand il a écrit son pamphlet, le verbe et le rythme tout comme les péripéties sont au zénith d’un soleil méditerranéen estival. Dès les premières pages, les premiers mots, les personnages âgées, les petits enfants, les banquiers, les Luxembourgeois, les chansons de Bashung (???), les bourgeois, les Belges tatoués, la marque des cuvettes de toilettes sur les cuisses des vacancières… tout le monde morfle. Ça cogne dur, à la batte en alu parfois et on en redemande surtout quand il défonce nos têtes de turc, nos souffre-douleur et autres personnes toxiques de notre existence.

Réjouissant.

Wollanup.

DEGRADATION de Benjamin Myers / Le Seuil.

Traduction: Isabelle Maillet.

Benjamin Myers fait son apparition dans les librairies françaises cet automne mais l’auteur anglais implanté dans la campagne du Yorkshire où il situe ses intrigues n’en est pas à son coup d’essai outre-Manche.

“Au plus profond de l’hiver, dans la lande rugueuse et désolée du nord de l’Angleterre, une jeune fille disparaît. Deux hommes la recherchent : le détective James Brindle, solitaire, taciturne, obsessionnel, et Roddy Mace, ex-journaliste des tabloïds fuyant son passé de débauche à Londres. Ils ne tardent pas à dénicher le suspect idéal : Steven Rutter, terrifiant personnage, plus proche de la bête sauvage que de l’homme, qui vit retiré dans une ferme isolée et rumine de sombres secrets. Mais il n’est pas le seul, et ce qui s’annonçait comme un banal fait divers va bientôt basculer dans l’horreur, à mesure que Brindle et Mace plongent dans les coulisses insoupçonnées de la vie du hameau.”

Le “rural noir” sous-genre très à la mode avait forcément des exemples dans la littérature anglaise policière et le Seuil a eu la main particulièrement heureuse et a bien flairé la pépite en nous proposant ce “ Turning blue”, couleur qui instillera l’effroi chez les lecteurs, même les plus endurcis, même chez les plus coutumiers d’histoires horribles.

Prenant comme cadre une commune rurale reculée du Yorkshire, Myers en fait un tableau redoutable de misère, de dépravation, de coterie bien malfaisante dans un atmosphère particulièrement méphitique. Steven Rutter est un monstre, son histoire lui donne des circonstances atténuantes mais ne suffit pas à comprendre l’indicible. Steven, c’est un peu Lester Ballard d’ “Un enfant de Dieu” mais quand McCarthy se contente de montrer le visage barbare de l’humanité, Myers va beaucoup plus loin en montrant ce que les gens en apparence comme il faut peuvent faire en instrumentalisant les penchants horribles du pauvre type.

Et là, c’est très fort, enfin manière de parler… Un bandeau sur le roman déclare “ âmes sensibles, vous auriez tort de vous abstenir”, néanmoins il faut avoir l’estomac bien accroché pour survivre à certaines scènes, et elles sont légion sans en faire pourtant un roman gore. On voyage dans le dégueu, dans le crade, l’innommable, la misère intellectuelle et sociale et la perversion de la plus basse espèce. Roman particulièrement addictif parce qu’écrit de manière très intelligente et ne voilant pas certains détails, “Dégradation” ne souffre d’aucun temps mort dans sa narration mais l’abjection, parfois modérée par de belles descriptions de la région en hiver, incite souvent à des pauses dans une lecture d’un noir insondable voire parfois insoutenable, un peu comme dans les premiers Peace avec qui il partage le cadre blafard du Yorkshire

Il va sans dire que l’âpreté, l’insoutenabilité du récit n’est que rarement tempérée par un quelconque humour noir.L’ alchimie entre les deux enquêteurs fait corps assez rapidement et leurs souffrances, leurs errances, ajoutent une note supplémentaire de désolation à un tableau déjà apocalyptique.

“Dégradation” souffre néanmoins d’un choix d’écriture sans virgule particulièrement superfétatoire auquel il faudra s’habituer en début de roman. Par ailleurs, un post de Ben Myers m’apprend qu’une suite « These Darkening Days » est déjà écrite et paraîtra en France, rendant ce premier opus parfaitement impeccable et totalement indispensable.
Un auteur redoutable à découvrir et à suivre.

Effroyablement bon!

Wollanup.

Sortie le 6 septembre.

 

COLÈRE BLANCHE de Cilla et Rolf Börjlind / Le Seuil.

La Suède. Un pays parfois considéré comme l’un des plus tolérants au monde. L’un des plus accueillants. L’un des plus ouverts à l’autre. Mais, même en Suède, se pourrait-il que le racisme ait pris racines ?

Le pays est confronté à une montée de la xénophobie importante, avec des crimes et des discours haineux à l’encontre des minorités. Ce fait n’est pas seulement un sujet de roman, il s’agit d’une réelle préoccupation soulignée par le Comité des Nations Unies pour l’élimination de la discrimination raciale qui a publié plusieurs rapports à ce sujet.

Les auteurs ont choisi ce contexte comme trame de fond, deux enfants sont retrouvés morts, assassinés, un dans le jardin de sa grand-mère et l’autre sur le chemin de l’école. Le point commun entre les deux : ils sont tous deux adoptés, et ne sont ni blancs ni blonds.

L’histoire tourne autour de trois personnages principaux : Olivia Ronning, Mette Olsater, et Tom Stilton. Olivia est une jeune enquêtrice qui se retrouve en Scanie, ou sa condition de jeune femme n’est pas un atout. Elle doit enquêter sur le premier meurtre.

Mette Olsater, son mentor, est une enquêtrice basée à Stockholm et qui aide Olivia à prendre son envol, elle est chargée du second meurtre.

Tom Stilton, lui, est un ancien flic qui a travaillé avec Olivia et Mette, ex SDF, qui décide de reprendre un cold case. Mette va l’aider en lui donnant accès au dossier.

Bien sûr les trois enquêtes vont converger vers un même suspect, il s’agit dans les trois cas de crimes perpétrés avant tout contre les immigrés. Crimes encore plus ignobles lorsqu’il s’agit d’enfants.

Le sujet de départ était pour le moins intéressant mais pas suffisamment approfondi, le thème est utilisé de façon superficielle. Les personnages restent plats, sans attrait, les auteurs tentent de montrer leurs côtés sombres mais cela n’est pas suffisamment fouillé, on ne fait que survoler leurs caractères et leurs faiblesses. Le dénouement arrive avec précipitation, du coup il nous laisse sur notre faim, plusieurs fils tendus le long du roman restent en suspens. Un dernier épilogue, à la toute fin du livre m’a laissé totalement perplexe, me donnant une impression de fin bâclée et déplacée.

Décevant mais je vous laisse juger par vous-même…

Marie-Laure.

SCALP de Cyril Herry /Le Seuil.

Invariablement quand je me plonge dans la lecture d’un conte, d’un récit sylvestre, mon esprit s’incline vers celle de Julien Gracq pour « Un balcon en forêt » édité en 1958. Le côté contemplatif, passif du lieu sied parfois à y décrire une atmosphère pesante, angoissante. L’économie du mot et des superlatifs convient de même à y implanter un registre aride, d’où l’isolement concourt, en contrepoint, à assembler l’inertie, propice au raptus…. Cette histoire romancée correspond justement à ces critères et l’on peut se questionner sur les passages écrits et ceux vécus, en ayant la connaissance du type d’existence du géniteur de l’ouvrage.

« Même si n’importe quel bout de terre ici-bas appartient toujours à quelqu’un, la forêt reste la forêt : pas celle des hommes, celle des mythes ; celle des rêves et des peurs. On aura toujours peur au fond des bois à la nuit venue, quoi qu’on dise. »

Hans a neuf ans. Et sa vie va basculer deux fois en l’espace de soixante-douze heures : la première quand sa mère lui annonce que l’homme auprès de qui il a grandi n’est pas son père. La deuxième quand sa mère décide qu’il est temps pour lui de partir à la rencontre du vrai, de celui qui s’en est allé il y a dix ans, Alex, qui vit maintenant en pleine forêt, loin des hommes, à quelques centaines de kilomètres de là. »

La pratique de la scalpation ou scalp était une pratique bien connue lors des conflits de la conquête de l’Ouest par les Amérindiens. Le fait de retirer le cuir chevelu représentait un trophée retiré à son adversaire mort ou vif. L’explication que je me fais du choix de ce titre m’est peut-être apparue vers la clôture de celui-ci. Mais j’y ai vu aussi de la défiance envers une frange de la société qui s’octroie des droits péremptoires et contraint autrui à vivre selon des codes liberticides où la différence produit le rejet.

Cyril Herry possède cette indéniable connaissance de la forêt, de ses clartés et de ses ombres. Il croque un roman noir minimaliste, qui s’inscrit dans une vague actuelle qui pourrait paraître redondante, en conjuguant les affects d’adultes en quête de réponses et ceux d’un enfant en quête d’un père, donc de son histoire.

L’esbrouffe n’est pas au rendez-vous, encore moins le sensationnalisme, mais on est bien dans un roman de souffle et de vérité. La forêt n’est pas un leurre, elle est bien un personnage à part entière. Et les êtres qui gravitent dans cet espace en sont impactés, néanmoins malgré des vertus naturelles elle dresse bien un rideau d’opacité ou de flou épais.

Dans ce récit articulé en trois parties, les questions se font plus pressantes au fil des pages et les questions plus urgentes. Malgré une première partie, posant les fondations du récit, souffreteuse, l’écrit s’affirme dans l’équation à deux inconnues de la mère et du fils tentant de démêler un écheveau. L’écriture n’est pas pompier et il y a une lecture entre les lignes….

La forêt et les arbres ont des racines souvent invisibles à l’ œil nu!

Chouchou.

DEMAIN C’ EST LOIN de Jacky Schwartzmann / Le Seuil.

« J’avais un nom de juif et une tête d’Arabe mais en fait j’étais normal. » Voici François Feldman, originaire de la cité des Buers à Lyon, plus tout à fait un gars des quartiers mais n’ayant jamais réussi non plus à se faire adopter des Lyonnais de souche, dont il ne partage ni les valeurs ni le compte épargne. Il est entre deux mondes, et ça le rend philosophe. Juliane, elle, c’est sa banquière. BCBG, rigide et totalement dénuée de sens de l’humour, lassée de renflouer le compte de François à coups de prêt. « Entre elle et moi, de sales petites bestioles ne cessaient de se reproduire et de pourrir notre relation, ces sales petites bêtes contre lesquelles nous ne sommes pas tous égaux : les agios. » Mais le rapport de force va s’inverser quand, un soir, François lui sauve la mise, un peu malgré lui, suite à un terrible accident. Et la banquière coincée flanquée du faux rebeu des cités de se retrouver dans une improbable cavale, à fuir à la fois la police et un caïd de banlieue qui a posé un contrat sur leurs têtes. Pour survivre, ils vont devoir laisser leurs préjugés au bord de la route, faire front commun. Et c’est loin d’être gagné. »

Après s’être servi de sa propre expérience professionnelle pour écrire « mauvais coûts », l’an dernier, Jacky Schwartzmann semble s’être encore inspiré de sa propre vie dans ce nouveau roman qu’il situe à Lyon et Villeurbanne qu’il connaît bien, il a bien observé les comportements des habitants, leurs us et coutumes et les montre dans ce roman très speedé.

Basé sur une association criminelle plus « la belle et la bête » que « Bonnie and Clyde », l’intrigue policière est vraiment au second plan d’un roman sociétal mené à un train d’enfer dans un style très imagé et très proche du parler mais qui convient parfaitement aux costards que taille l’auteur tout au long de l’histoire et qui rappelle beaucoup l’excellent « la daronne » de Hannelore Cayre. Les banquiers, les profs, les Français, les Algériens, les jeunes des cités, les fillonistes (mot en voie d’extinction)… chacun à son tour a le droit à ses coups de lattes et nous sont ainsi assénés des vérités bien senties, des rappels salutaires mais aussi quelques commentaires plus discutables, une ou deux diatribes proches des échanges de comptoir du café du commerce en toute fin de soirée. Et tout cela avec une verve réjouissante et souvent franchement hilarante qui fait que même si vous vous sentez « attaqués », l’offense ne tient pas face au ton hautement chambreur de la pique… et vous vous marrez.

Après Antoine Bréa au printemps, la collection « cadre noir » continue sa mue en offrant un nouvel auteur français au discours « politique » et ici pleinement tourné vers la base, vers ces gens-là qu’on n’entend plus et qu’on écoute uniquement quand ils cassent ou qu’ils représentent une menace électorale.

Très sympa.

Wollanup.

Le morceau éponyme de IAM, bande son parfaite du roman.

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