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Chroniques noires et partisanes

Tag: le cherche midi

L’ÉCRIVAIN PUBLIC de Dan Fesperman au Cherche midi

Traduction : Jean-Luc Piningre.

Dan Fesperman, auteur de polars et reporter de guerre américain, a couvert de nombreux conflits en Europe et au Proche-Orient. Il s’est inspiré de son expérience pour certains de ses romans dont trois seulement ont été publiés en France. « L’écrivain public », le premier publié par le Cherche midi, explore le New York du début de la seconde guerre mondiale et a été élu meilleur roman policier de l’année par le New York Times.

« 9 février 1942. Dès son arrivée à New York, Woodrow Cain, un jeune flic du sud des États-Unis, est accueilli par les flammes qui s’échappent du paquebot Normandie, en train de sombrer dans l’Hudson. C’est au bord de ce même fleuve que va le mener sa première enquête, après la découverte d’un cadavre sur les docks, tenus par la mafia. Là, il fait la connaissance d’un écrivain public, Danziger, obsédé par les migrants qui arrivent d’une Europe à feu et à sang, ces fantômes au passé déchiré et à l’avenir incertain. Celui-ci va orienter Cain vers Germantown, le quartier allemand, où, dans l’ombre, sévissent les sympathisants nazis. Alors que le pays marche vers la guerre, la ville est en proie à une paranoïa croissante. Et les meurtres continuent… »

Dan Fesperman nous plonge dans le New York de 1942, cette ville cosmopolite où le patriotisme et la méfiance voire la haine règnent. Les citoyens d’origine japonaise sont maltraités au vu et au su de tous depuis Pearl Harbor et l’incendie du Normandie, accident ou sabotage, provoque bien des suspicions et certains citoyens d’origine allemande vont se retrouver isolés sur Ellis Island. La guerre amène également des alliances contre nature entre des services officiels et la mafia qui règne sur les docks et le port et pendant ce temps, comme toujours, les riches, les puissants continuent de faire des affaires et c’est bien connu, l’argent n’a pas d’odeur… L’écriture de Dan Fesperman est juste, réaliste, documentée et on ressent parfaitement l’ambiance : l’effervescence des docks au petit matin, le danger dans les rues de Bowery où s’entassent les réfugiés les plus pauvres dans des hôtels crasseux, la corruption ordinaire des flics… et c’est passionnant.

On découvre ce New York de 1942 en même temps que Woodrow Cain qui débarque de son Sud natal suite à un drame qui lui a coûté son mariage. Dan Fesperman détourne certains codes du polar, notamment celui du flic alcoolique, il rompt avec les clichés et crée des personnages atypiques et attachants : Woodrow Cain, devenu flic après des études de lettres à cause de la crise de 29, qui arrive à New York pistonné par son beau-père, puissant avocat d’affaires et doit subir la méfiance de ses collègues et Danziger, écrivain public maîtrisant plusieurs langues dont l’allemand, qui lit et rédige les lettres de ses clients illettrés, témoin privilégié de l’horreur en cours en Europe, personnage mystérieux au courant de bien des secrets. Les personnages secondaires ne sont pas négligés : les collègues de Woodrow plus ou moins corrompus, sa fille et Berryl Blum, une femme étonnamment libre pour l’époque, tous sont crédibles et bien campés.

L’enquête de Woodrow Cain, accompagné et guidé par Danzinger qui connaît mieux les rouages et les dangers de la ville, l’entraîne dans le quartier allemand où se côtoient des réfugiés juifs et des sympathisants nazis, mélange étrange et explosif. Dan Fesperman maîtrise le suspense de main de maître et réussit brillamment à intégrer ses personnages, leur vie et leurs secrets dans l’enquête qui s’insère parfaitement dans la réalité historique de l’époque.

Un excellent polar new-yorkais sur des événements peu connus.

Raccoon

 

LA VENGEANCE DES MÈRES de Jim Fergus au Cherche midi

Traduction : Jean-Luc Piningre.

Jim Fergus, après plusieurs romans et des récits, écrit la suite de « mille femmes blanches », son premier roman qui a connu un grand succès. Il n’avait à l’époque pas envisagé d’en écrire une suite, mais après être revenu dans l’Ouest qui lui manquait, il a commencé à penser à ses trois survivantes… Pendant ses recherches, il a également été inspiré par la photo de la couverture, celle de Pretty Nose, un des personnages du roman qui a réellement existé et s’est battu à la bataille de Little Bighorn. Près de vingt ans plus tard, il revient donc en territoire cheyenne au XIXème siècle et son histoire commence où « mille femmes blanches » s’était arrêté. Et finalement, bonne nouvelle pour les amateurs, ce sera une trilogie !

« 1875. Dans le but de favoriser l’intégration, un chef cheyenne, Little Wolf, propose au président Grant d’échanger mille chevaux contre mille femmes blanches pour les marier à ses guerriers. Grant accepte et envoie dans les contrées reculées du Nebraska les premières femmes, pour la plupart « recrutées » de force dans les pénitenciers et les asiles du pays. En dépit de tous les traités, la tribu de Little Wolf ne tarde pas à être exterminée par l’armée américaine, et quelques femmes blanches seulement échappent à ce massacre.

Parmi elles, deux sœurs, Margaret et Susan Kelly, qui, traumatisées par la perte de leurs enfants et par le comportement sanguinaire de l’armée, refusent de rejoindre la « civilisation ». Après avoir trouvé refuge dans la tribu de Sitting Bull, elles vont prendre le parti du peuple indien et se lancer, avec quelques prisonnières des Sioux, dans une lutte désespérée pour leur survie. »

J’avais tellement aimé « mille femmes blanches » que j’appréhendais la lecture de cette suite et s’il n’y a plus la surprise de la découverte, le charme fonctionne encore et j’ai replongé dans ce monde pourtant bien noir avec bonheur. L’écriture de Jim Fergus n’y est pas pour rien, c’est un conteur hors pair ! Il a également su éviter l’écueil de la redite, il s’attarde moins sur l’adaptation des nouvelles femmes aux mœurs indiennes, facilitée par la présence de celles qui ont survécu et plus sur l’ambiance qui est différente : la guerre se prépare, une guerre totale dont les Indiens savent bien qu’ils ne peuvent sortir vainqueurs mais qu’ils ne peuvent refuser sans renoncer à leur liberté.

Le programme « femmes blanches pour les Indiens » a été interrompu. On a trouvé de l’or dans les environs et le gouvernement juge préférable d’expulser tous les Indiens de ce territoire pourtant promis, l’heure n’est plus à l’intégration mais à l’extermination. Néanmoins le deuxième convoi de femmes est parti par erreur de l’Est et les « nouvelles » sont arrivées dans leur tribu, vivantes pour la plupart malgré un massacre en route. Toutes arrivent avec des destins tragiques, il fallait forcément être au désespoir pour accepter de partir chez les sauvages !

Jim Fergus nous livre encore une fois de beaux portraits de femmes qui ont toutes une force extraordinaire. Toutes ont été victimes de la toute-puissance des hommes de ce XIXème siècle : exploitées, maltraitées, internées, sans droits, sans voix. Elles n’ont rien à retrouver dans leur ancien monde et se lancent dans la bataille juste pour une vie plus libre avec un peu de reconnaissance. Parmi les survivantes certaines ont tout perdu et ne pensent qu’à se venger : les jumelles, Phémie, Pretty Nose, d’autres, comme Martha ont été brisées pour de bon.

C’est à deux de ces femmes que Jim Fergus donne la parole par le biais de leur journal intime : Margaret Kelly, une des jumelles survivante du massacre du village ivre de vengeance et Molly McGill ancienne institutrice emprisonnée pour meurtre qui commençait juste à s’autoriser à vivre. C’est par leurs yeux qu’on découvre leur histoire à toutes. C’est leurs voix qui nous racontent la guerre, la cruauté des hommes, la cupidité, la folie du pouvoir, la douleur du deuil, la soif de vengeance…

Jim Fergus raconte le dernier sursaut victorieux des Indiens avant l’effondrement prévisible de leur civilisation, la bataille de Little Bighorn. Les Indiens, les femmes sont les perdants et les oubliés de l’histoire pourtant malgré la douleur et le désespoir, la force de ces femmes plus tournées vers la vie que vers la mort donne finalement à ce livre une lueur d’espoir.

Très beau !

Raccoon

LE CONVALESCENT de Jessica Anthony / LOT 49 le Cherche Midi.

La collection LOT 49 du Cherche Midi propose depuis des années des romans puissants et exigeants d’auteurs particulièrement doués comme Richard Powers, William Vollmann ou William Gass ainsi que des oeuvres particulièrement déjantées, foutraques et jouissives tels que les écrits du furieux Brian Evenson, de Christopher Miller et son formidable et méconnu « l’Univers de carton » ou de Mark Leyner dont je n’ai hélas pas compris grand chose à son « Divin scrotum ».

Pas un seul roman fade, tiédasse dans la collection mais toujours des bouquins hors du commun, demandant parfois un grand effort au lecteur qui veut s’intéresser à une littérature qui ne se vendra jamais dans les supermarchés ou les halls de gare.

Ce premier roman de l’Américaine Jessica Anthony est à ranger dans la catégorie des romans barrés et provoquera à la fois réflexion, interrogations et énormes tranches de rire.

« Il est petit. Chétif. Infirme. Hirsute. Il vit seul dans un vieux bus déglingué, échoué à perpétuité au milieu d’un champ, dans un trou perdu de Virginie. Boucher de son état et paria parmi les parias, Rovar Ákos Pfliegman est, de son propre aveu, « le dernier descendant d’une des lignées les plus misérables de toute l’histoire de l’humanité ».
L’histoire de Rovar commence en effet quelques siècles plus tôt, dans le bassin des Carpates, à l’époque où se constitue la nation hongroise, née de l’unification de dix tribus barbares. Rovar est issu de celle des Pfliegman, qu’on pourrait définir comme le plus éclatant ratage de toute la création.
Cette anomalie de l’évolution est aujourd’hui parvenue à son stade ultime, et disparaîtra bientôt. Mais la rencontre de Rovar avec le Dr Monica, une jolie pédiatre qui décide de le prendre sous son aile et dont il ne tarde pas à tomber amoureux, va peut-être changer la donne… »

Rovar est le dernier specimen d’une tribu hongroise parmi les plus démunies, la plus démunie depuis au moins un millénaire qu’elle est recensée et qui a passé les siècles à la remorque de l’humanité, sans rien faire d’utile. Il vit dans son bus qui s’est arrêté un jour, en panne, dans un champ dans un coin perdu de l’Amérique. Dès les premières lignes, on sent poindre un tableau peu éloigné du film Borat avec cette rencontre improbable entre la civilisation ricaine de Virginie et cet accident de l’Histoire perdu là. D’ailleurs, Darwin est souvent convoqué pour comprendre les agissements de ce pauvre troll bien inoffensif et muet de surcroît qui s’intéresse à un brin d’herbe nommé Marjorie qui pousse dans sa « propriété » et a pour animal de compagnie un énorme cafard qu’il a appelé madame Kipner. On aura compris qu’il est ici question d’une fable à la fois cruelle et tendrement mélancolique autour d’un personnage finalement très attachant si on est capable de s’intéresser à cette histoire particulièrement bien racontée.

Jessica Anthony, souvent très en retenue, très tendre avec son « héros », manie avec aisance un humour qui s’apparente à celui de Charlie Chaplin et qui, du coup, ne fera pas mouche à tous les coups quand elle raconte la passion amoureuse de Rovar Akos Pfliegman et devient franchement désopilante et irrésistible quand elle raconte la saga de la famille Pliegman à travers les siècles mais surtout dans le bas Moyen Age. Certaines scènes mêlant personnages ayant réellement existé de l’histoire de la Hongrie dont l’origine du peuplement n’est d’ailleurs pas encore totalement connue par les spécialistes tel que le grand prince Arpad seigneur des dix tribus qui colonisèrent une région sur les bords du Danube à la fin du 9ème siècle et les boulets de la tribu Pfliegman collant à leurs basques tels les gros nullos qu’ils étaient, poussés vers l’Ouest par un peuple Petchénègue bien décidé à prendre ses aises dans la région.

Mêlant scènes héroïques dignes d’une chanson de geste magyare et couillonnades des inénarrables Pfliegman, Jessica Anthony y va de bon cœur pour le plus grand bonheur du lecteur ahuri par tant de crétineries au mètre carré sous la tente des tarés Pfliegman, toujours prêts à comprendre et à agir de travers dans des temps pourtant déjà bien perturbés. Grandes envolées lyriques et discours de bas étage, un régal.

« les églises ne bruissaient que d’une seule prière, dont l’écho se répercutait jusqu’aux confins du pittoresque et pastoral univers médiéval:De sagittis Hungarorum libera nos, Domine- Seigneur, garde-nous des flèches des Hongrois! » Quoique une autre prière fût également assez en vogue à cette époque: « Nom de dieu de bordel de merde, faut qu’on se les chope, ces enculés. »

Après, quand il y a de telles explosions, quand l’auteur part dans de tels délires, parfois, on a un peu de mal à comprendre certaines choses et je dois reconnaître que la  fin de cette étrange et belle fable reste encore obscure pour moi, surprenante et à la fois très étrange, une métaphore que je n’ai pas comprise… Mais le roman recèle tant de saveurs réjouissantes que vous auriez tort de vous priver de l’histoire de la Hongrie vue par Jessica Anthony ainsi que du portrait d’une certaine Amérique qu’elle dresse sans complaisance.

Bouffonnesque!

Wollanup.

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