Chroniques noires et partisanes

Étiquette : le bélial’

MIRO HETZEL de Jack Vance / Le Belial’.

 

Traduction; E. C. L. Meistermann, Jean-Pierre Pugi et Pierre-Paul Durastanti

Les éditions du Bélial’ ont une affection toute particulière pour l’œuvre de Jack Vance, écrivain voyageur hissé au panthéon des monstres sacrés de l’âge d’or de la science fiction, maintenant décédé voici quelques années. On trouvera par conséquent nombre d’histoires inédites au sein du catalogue ou de rééditions savamment choisies, compilées et nouvellement traduites en provenance posthume de notre « bourlingueur favori des sept mers étoilées ».

C’est au tour de Miro Hetzel de faire la une cet été. Personnage au pragmatisme implacable et « effectueur » de premier ordre opérant au sein de l’Etendue Gaéane, notre vénal et très professionnel héros se verra propulsé dans d’incroyables imbroglios planétaires d’où il sortira gagnant sur tous les fronts. Sachez, gentil lecteur, qu’un « effectueur », c’est quelqu’un qui effectue des enquêtes et qui se fait rondement payer pour l’occasion. Si on souhaite un service de qualité, on doit savoir bourse délier. Et sachez également qu’Hetzel n’a pas la réputation de donner dans le discount de la filature galactique !

On l’aura deviné, c’est une route semée d’embûches, d’extraterrestres et de personnages retors et rocambolesques qui attend notre enquêteur autour de deux histoires distinctes, hautes en couleurs et tout à fait fascinantes.

On embarquera tout d’abord pour la planète Maz  lors d’une histoire d’espionnage industriel où s’enchevêtreront intrigues politiques inextricables, récit psychédélique improbable, et combats archaïques d’autochtones incompréhensibles et grégaires. Un périple extraordinaire sous un ciel vert non dénué d’une poésie sauvage et romantique au puissant souffle épique.

Une deuxième mission confiée à notre émérite effectueur nous mettra sur la piste d’un ancien camarade de classe devenu chirurgien, individu à la personnalité et aux ambitions aussi étranges qu’ inquiétantes… Une nouvelle occasion de visiter des mondes lointains et de s’immiscer dans des secrets de familles aux accents gothiques et océaniques !

Quels que soient les cieux et les enquêtes, Miro Hetzel y brillera par son sens de la déduction,  sa ténacité, son flegme en toutes situations et son opportunisme hors-pair. L’exotisme et l’aventure sont une nouvelle fois au rendez-vous : l’imaginaire de Vance est un feu d’artifice, ses intrigues et ses personnages foisonnent de vie et d’humour. Il y flotte également un parfum d’antan, rappelant à nos bons souvenirs les aventures pittoresques d’une sorte d’ « Hercule Poirot des étoiles », pour qui aucun mystère ne restera insondable tant qu’on saura y mettre le prix.

Wangobi

LE REGARD de Ken Liu / Le Bélial’ / Collection Une Heure-Lumière.

Traduction: Pierre-Paul Durastanti.

 

Ken Liu, lauréat du Grand Prix de l’Imaginaire 2016 avec « La Ménagerie de papier », revient nous faire un petit clin d’œil dans l’excellente collection Une Heure-Lumière du Bélial’. Revient, car il s’était déjà distingué dans ce « nouveau » catalogue dédié aux romans courts avec, rappelons-le, « l’Homme qui mit fin à l’histoire », confirmant par là-même son très grand talent d’écrivain et de conteur aux mille visages.

« Le Regard » s’annonce comme une nouvelle plongée en territoire hybride, sombre ainsi qu’un rien glaçant : le bouquin parfait pour la route ensoleillée des plages, ou pour celle plus titubante des afters hamac du Barbeuk’&Ricard.  On s’embarque sous des cocotiers bostoniens d’un futur proche auprès de Ruth Law, ex-flic devenue détective privée techno-boostée jusqu’à la moelle, maintenant lancée sur les traces cybernétiques du meurtrier d’une call-girl, Mona, métisse asiatique aussi belle que mystérieuse. On flaire la piste des gangs de Chinatown, la mère éplorée de la victime s’annonçant prête à cracher un maximum de dollars pour sauver l’honneur de sa fille abandonnée par les circuits policiers traditionnels…

Bon ok, je vous vois arriver gros comme une pelleteuse un soir de fest-noz sur le dancefloor : « Mec, j’ai déjà lu ça quelques part, peut-être 475 fois. Ton truc, c’est frelaté jusqu’au trognon : tu veux nous revendre un réchauffé de Philip Marlowe sauce à l’huitre transgénique du futur». Alors détendez-vous les choupinous et reprenez un peu de Moscatel. Je vous l’accorde, question pitch, Ken Liu ne gagne pas ici les oscars de l’originalité. Là où ça devient intéressant, c’est justement que c’est du Ken Liu et qu’on surf sur un truc cyberpunk old school mâtiné polar existentialiste comme j’en avais pas vu depuis… « Strange days » ? (référence audacieuse j’en conviens) voir Robocop.

C’est rythmé, intense, intelligent, bouillonnant de trouvailles… et beaucoup trop court ! La part laissée à la psychologie et au background des personnages ne s’en trouve pourtant pas massacrée, bien au contraire. Elle forme finalement l’épine dorsale du récit. C’est plutôt le côté « hard-boiled cyber » qui fait les frais de l’amputation. L’introduction du fameux « Régulateur », dispositif électronique cérébro-implanté dont cette novella tire son titre originel, se montre cependant assez novateur et amène une touche d’étrangeté et de malaise tout à fait jouissif. Si certaines ficelles paraissent un peu éculées, cela n’entache en rien le plaisir d’une lecture d’où se dégage une quasi impression d’avoir dans les mains quelque chose qui, porté sur 200 pages de plus, aurait pu être une nouvelle bombe transgenre à mettre au crédit du boss of Boston. Alors, roman court trop ambitieux ou chroniqueur trop gourmand ? Je vous laisse seul juge…

Wangobi.

 

LE TEMPS DE PALANQUINE de Thierry Di Rollo / le Bélial’.

Palanquine, énorme boule de feu rouge sang, traverse les abysses sidéraux à notre rencontre. Inéluctablement. On la surnomme « la Messagère », mais il apparaîtrait surtout qu’elle draine davantage d’interrogations dans son sillage stellaire que de réponses…

Ce monstre cosmique paré du feu de l’Apocalypse a le temps de l’éternité pour lui et semble bien se rire de nos misérables destinées humaines. Il parcourt les éons avec l’assurance d’un Dieu, nous promettant la destruction dans un temps qui sera le sien. Arrivée aux abords de notre système solaire en ce matin d’un XXIIe siècle agonisant, Palanquine colore de flaques sanguines notre planète et plonge l’humanité dans une transe mystique où tous les repères fondent et se désagrègent.

Parce qu’il refuse l’inévitable, qu’une vingtaine d’années supplémentaires en recherche pourraient permettre à une technologie émergente de dévier l’astre honni, le professeur Desmond Lockerbie décide d’envoyer vers le passé des messagers, les rectifieurs. Leur mission consistera à faire avancer les progrès scientifiques de manière suffisamment notable qu’ils puissent endiguer la course de Palanquine dans un lointain futur et parer au cauchemar de la fin des temps. Seront-ils plus forts que ce que l’Histoire avait prévu pour nous ?

Dès les premiers chapitres du Temps de Palanquine, le lecteur se trouve plongé d’une poigne impitoyable dans un monde sombre et oppressant, fortement teinté steampunk (au sens littéral du terme) pour des raisons que nous ne dévoilerons pas ici.

Nous abordons la pénombre d’un appartement de Délicité, ville monstre à l’agonie, théâtre rétro-futuriste et déliquescent dont l’esthétisme se trouve coincé quelque part entre les années 40 du siècle dernier et un futur bien trop proche. Nous y rencontrons John Linker, le narrateur de l’histoire, fou d’amour pour la belle Eleanor Wayne autour de laquelle gravite le merle Nemo et ses trilles chantantes. Ce couple, tel le roc dans le tempête, s’engagera dans l’aventure de la rectification temporelle accompagné de deux acolytes, Sarah Quarry et William Torn. L’un bourreau et l’autre victime, pôles magnétiques entre lesquels s’électrise un arc hideux de violences sexuelles et psychologiques. Une bien étrange équipe pour une destination non moins étonnante et incertaine…

« Alors qu’est ce qu’on est vraiment lorsque d’un coup tout déraille ? J’essaie d’affronter cela et de l’écrire. Et quoi de plus terrible que l’aliénation subie par les êtres humains ? De plus révélateur ? Je parle de l’aliénation sous toutes ses formes : physique, mentale et sociale. C’est mon terreau à moi. »

(entretien paru dans Bifrost n°85 entre Tierry Di Rollo et Olivier Girard, son éditeur)

Si Thierry Di Rollo nous parle ici de voyages temporels, avec force théories et lois scientifiques à l’appui, on aura vite compris que l’intérêt de cet ouvrage se situe ailleurs, c’est à dire vers le centre, dans les nimbes intérieures et autres circonvolutions de l’âme humaine (ou du moins de sa psyché).

Treizième roman à l’actif de l’écrivain, Le Temps de Palanquine s’inscrit par conséquent et par essence dans une dimension poétique, onirique et introspective. S’il renoue bien ici avec les obsessions récurrentes de l’auteur – la violence, le désespoir, le sexe, la drogue (vous reprendrez bien un peu de K. Beckin ?) – il n’en demeure pas moins une tentative nouvelle, alors que tout s’effondre, d’un sursaut vers la vie peu coutumier à l’auteur.

Ce nouvel opus de Di Rollo s’étire en effet comme une ode tenace contre le déterminisme et la fatalité, comme un trait acéré pour l’audace et la croyance dans les champs des possibles. Même si l’espoir s’avère aussi ténu qu’un électron dérivant dans l’infini quantique ; parce que demain est encore là et qu’il faut bien continuer… le Temps de Palanquine s’érige pour ainsi dire en un ardent et phallique majeur dressé à la face de la toute puissante loi de l’entropie et à celle de l’esprit borné, prisonnier de ses propres schémas.

On se réjouira des petites notes d’humour ponctuant le récit comme autant de bulles d’oxygène. Je pense ici au mot laissé par Lockerbie lors de la première mission menée par l’équipe, ou à cette savoureuse rencontre inopinée entre Eleanor et Philip K. Dick à l’occasion d’une convention de SF en 1972.

Le Temps de Palanquine, ouvrage hypnotique à effet de boucle rétroactive s’annonce comme un événement fort ainsi qu’un jalon intime à part dans le parcours littéraire de l’auteur. Une lumière au bout du tunnel.

Wangobi.

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