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Chroniques noires et partisanes

Étiquette : jigal polar (page 1 of 2)

TU ENTRERAS DANS LE SILENCE de Maurice Gouiran / Jigal.

1916. La guerre s’est enlisée sur le front, personne ne croit plus à une fin rapide dans ce conflit. Les hommes souffrent, meurent, la France a besoin de sang neuf pour aider ses propres soldats. Le tsar Nicolas II envoie donc des hommes pour nous aider à combattre sur notre front.

Maurice Gouiran, avec ses talents de conteur, nous raconte l’histoire de ces hommes, venus de la lointaine Russie, pour participer à cette guerre et aider l’armée française.

Ils se sont enrôlés pour des raisons personnelles, pour fuir la prison, la misère, par idéal patriotique voire par vengeance. Mais peu se sont engagés pour servir le Tsar qui a envoyé ses hommes dans une guerre effroyable dont beaucoup ne reviendront pas.

Pour l’heure, ils débarquent à Marseille sous les hourras de la foule, mais le but n’est pas de s’attacher trop à cette ville et ses habitants, ils doivent vite repartir pour le front.

Nous suivons ainsi une poignée de soldats pendant leur périple sur le front de l’est. Les mois passent et la rumeur de la révolution russe arrive jusqu’à ces hommes engagés sur un autre front que le leur, aux ordres d’un tsar qui a perdu son pouvoir. Ils ont tous en mémoire la révolution échouée de 1905 et commencent à avoir le cœur plein d’espoir pour cette nouvelle tentative de renverser le pouvoir.

Mais que faire en étant si loin ? Continuer de se battre pour survivre à cette guerre effroyable, rester aux ordres de ces généraux qui les maltraitent ou renverser la table ?

C’est un roman sur la perte des illusions et des rêves que l’on peut avoir à 20 ans. La folie à laquelle ils sont confrontés va s’enraciner dans leurs cœurs, dans leurs têtes et changer leurs vies à jamais. Ils vont connaître la fraternité, l’entraide dès le départ de Moscou et plonger ensemble dans la souffrance, le mal du pays et bien sur l’horreur. La naïveté et la fraîcheur qui les caractérisaient seront vite balayées une fois confrontés à la guerre. Leurs priorités, leurs idéaux ne seront plus les mêmes. Comment survivre après avoir connu les champs de bataille, comment continuer à avoir de l’espérance en la vie, à avoir un projet, à espérer en un avenir

Nul n’en sortira indemne, tant physiquement que moralement. Maurice Gouiran nous offre ainsi un grand roman, sur fond historique, qui restera longtemps dans votre tête après l’avoir lu, sur le sacrifice de toute une génération, le don de soi, de sa personnalité et de ses valeurs.

Marie-Laure.


BROYÉ de Cédric Cham / Jigal.

Dans son précédent roman, « Le fruit de mes entrailles », Cédric Cham nous avait plongés dans un univers très noir et violent, où chaque protagoniste cherchait une forme de rédemption. Nous le retrouvons aujourd’hui dans son nouveau live Broyé, où la tension et la noirceur n’ont pas faiblit. 

Nous suivons Christo, jeune homme bousillé par la vie, qui n’a connu que souffrance, douleur, violence et soumission. Il vit aujourd’hui dans une casse, sans vie sociale. Il préfère se tenir loin du monde extérieur, ne veut pas interagir avec les autres. Sa seule relation c’est celle qu’il a avec son chien Ringo qui le comprend comme s’il avait vécu la même chose. Le hasard fera qu’il croisera Salomé, jeune et belle femme qui saura entrouvrir la porte pour apporter un semblant de bonheur et de douceur à ce personnage.

 Et en parallèle on suit Mattias, jeune garçon qui est enlevé pour être dressé, tel un chien sauvage. Et il s’agit bel et bien d’un dressage pour que Mattias se transforme en soldat, mais en soldat qui se contente d’obéir aux ordres sans bien sûr se rebeller. Nous assistons ainsi à un endoctrinement par le biais de violence, d’humiliations, de privations et participons silencieusement à la naissance d’un mercenaire dépourvu de sentiments.

La tension monte crescendo au fil des pages. Cédric Cham ne nous épargne pas, et on en redemande ! Pas d’espoir, pas de calme, uniquement de la férocité, de l’horreur page après page. Les seuls moments de répits, pour reprendre notre souffle se situent dans les interactions entre Christo et son chien et dans l’arrivée de Salomé qui apporte un grand souffle d’air frais. Et c’est nécessaire de prendre une grande goulée avant de replonger encore plus profond dans les abîmes de l’âme humaine. Et là, nous parlons de personnages qui n’ont jamais rien connu de positif, aucune caresse, aucun sourire bienveillant. Tout leur univers se limite à la violence et à la noirceur. Nous nous retrouvons enfermés avec les personnages, broyés avec eux sans aucune lueur d’espérance, sans aucune foi dans le bonheur.

Cédric Cham arrive à plonger encore plus loin dans le néant, à ne nous donner aucun espoir dans les relations humaines quand notre parcours ne nous a enseigné que la violence et la dureté. Une fois encore son style très percutant fait mouche à chaque chapitre, et le livre défile sous vos yeux sans que vous ayez le temps de reprendre votre respiration.

Une grande claque !

Marie-Laure.


EN MOI LE VENIN de Philippe Hauret / Jigal.

Nous voilà plongés au cœur d’une campagne électorale d’une ville de banlieue, ou de province. Le sujet n’est pas véritablement la campagne en elle-même mais plutôt la corruption qui y a toute sa place et qui touche chaque strate de la société. C’est l’occasion pour Philippe Hauret de nous dépeindre des personnages blasés, moroses,  ou au contraire ambitieux et cyniques.

Nous suivons Franck Mattis, qui doit rentrer dans sa ville natale pour l’enterrement de ses parents. Ce retour aux sources l’oblige à se questionner sur sa vie, sur ce qu’il veut faire, il est dans une situation où il est bien plus simple de répondre à  l’appel de la bouteille qu’à vraiment prendre des décisions pour réorienter le cours de sa vie.

Il va ainsi croiser ses anciens amis, leurs parcours de vie pouvant être diamétralement opposés, ils se retrouvent tous en ce même endroit, cette ville qui les a forgés. Certains ont mieux réussi que d’autres mais à quel prix ?

Le trait commun à chacun des protagonistes est l’extrême solitude dans laquelle ils se retrouvent. Ben l’ami d’enfance, devenu un vrai geek, sans ami, sans vie sociale, qui se contente de vivoter jour après jour. Esther, qui a tout misé sur sa carrière et qui arrive à un moment de sa vie, où le regard en arrière est lourd : avoir tout sacrifié pour ça et seulement ça, pas de véritables amis non plus, sa vie c’est son boulot. Et son boulot actuel c’est de faire accéder à la mairie Maxence, candidat très extrême droite qui est prêt à tout pour arriver au pouvoir. Pour ce faire, rien de mieux que de s’acoquiner avec le mafieux local, ancien ami de lycée, qui semble avoir réussi : Valéry, propriétaire de boîte de nuit, proxénète sans aucun sentiment, sa seule faiblesse, son jeune amant Warren, qui ressemble plus à une poule de luxe qu’à un véritable partenaire.

Philippe Hauret se livre ainsi à une critique de notre société, où les individus sont désabusés, névrosés et ne parviennent à survivre qu’à grand renfort d’anxiolytiques et /ou d’alcool. Cette tendance n’épargne personne, chacun étant confronté à une violence physique ou psychologique. Les plus démunis n’ont aucun horizon, ils subsistent comme ils peuvent, et ceux qui s’en sortent cherchent à acquérir encore plus de pouvoir par tous les moyens possibles afin d’asservir les autres. 

Le bonheur n’est qu’une utopie dans ce livre, inaccessible à tous, la solitude est le lot de chacun. L’amour n’est qu’un mirage, qui ne permet que d’entrevoir un semblant de bonheur pendant quelques heures. Tout est noir, sinistre, glauque et aucun espoir n’est permis. Vous l’aurez compris, Philippe Hauret a un regard sur notre monde plutôt déprimant, et il nous le dépeint avec un rythme assez lent, à l’image de la vie de ses personnages, qui semble parfois avoir été mise sur pause.

Il s’agit sans aucun doute d’un roman noir qui n’épargne aucune catégorie sociale, aucun environnement, sans aucune éclaircie pour personne.

Marie-Laure



LE FRUIT DE MES ENTRAILLES de Cédric Cham / Jigal .

Installez-vous bien confortablement au fond de votre canapé, vous allez assister à une séance de lecture cinématographique, ce livre se lit comme on regarde un bon film.

L’histoire raconte 3 vies, 3 personnalités solitaires, sans joie, 3 destins qui se croisent.

Il y a Amia, jeune prostituée, seule, abandonnée, qui n’a aucun rêve ou plutôt qui n’ose pas se permettre d’aspirer à une vie meilleure. Elle se sent faible car elle n’a aucune maîtrise sur sa propre vie. Elle appartient à Dimitri, son mac, homme sans scrupule, violent, gonflé à la testostérone.

Il y a Vrinks, fiché au grand banditisme, qui tire 10 ans de prison et qui a fait une demande de liberté conditionnelle qui est en cours. Aucun point noir dans son dossier, il se tient, aucune violence, prisonnier modèle. Mais l’emprisonnement l’a coupé de sa famille, sa femme l’a quitté, il n’a aucune nouvelle de sa fille, il est seul lui aussi.

Et il y a Alice, flic de la brigade de recherche des fugitifs, elle aussi, seule, pas d’homme, pas d’enfant, pas de famille, femme forte qui vit pour son boulot, et se retrouve face à elle-même, ses peurs, ses doutes, le soir quand elle rentre chez elle.

Vrinks apprend soudain que sa fille a été violemment assassinée et que son corps a été abandonné : tout bascule. Il décide de partir à la recherche des bourreaux de sa fille et de se venger. Sur sa route, il croise Amia. Ces deux-là ont beaucoup de points communs, notamment leur solitude, leur sentiment qu’aucun avenir durable n’est pour eux.

C’est un livre qui va à cent à l’heure, l’histoire est noire, dure, on ressent la grande souffrance des protagonistes. Nous sommes accrochés par leur rage, leur mal-être. Et on en vient à avoir de l’espoir pour eux, que cette course contre la montre, cette plongée dans les abîmes, s’ouvre enfin sur une étincelle de bonheur. Que chacun trouve enfin une certaine douceur, une sérénité qui leur permettrait de s’autoriser à rêver d’un futur possible et un tant soit peu heureux.

L’histoire en elle-même est assez classique, pour autant, la force des personnages, la qualité de l’écriture vous emporte malgré tout, et vous prenez part à cette vengeance, vous tournez les pages aussi vite que le roman défile, dans l’espoir de trouver une fin sereine pour ces trois destins entremêlés.

Cédric Cham nous offre un roman très sombre, avec des personnages très marqués, une tension qui ne redescend pas tout au long de la lecture. Accrochez-vous bien et plongez dans son univers, vous ne le regretterez pas.

Marie-Laure.

JE SUIS UN GUÉPARD de Philippe Hauret / Jigal polar.

La sempiternelle question, l’infini débat, de la définition du polar reste posée. Dans une cascade de dominos, quel est le prépondérant le premier ou le dernier? Et c’est dans cet « affrontement » de deux couples dépareillés que les cartes sont rebattues. Il y a un manifeste manichéisme dans ce récit avec un couple que l’on pourrait étiqueter de gauche et l’autre de droite. C’est aussi par ce prisme que le roman sociétaire s’exprime, il s’exprime d’autant plus dans cette dualité et cette opposition que dans les parcours de vie, où le chaos reste néanmoins plus prononcé pour le premier couple. Ce sont donc des fracturés de l’existence qui font face à un duo ayant connu un tracé plus linéaire. Pas de caricatures, de poncifs ni de raccourcis mais bel et bien un texte brut qui peu à peu revêt tous ses sens…

«Le jour, Lino, employé anonyme d’une grosse boîte, trime sans passion au 37e étage d’une tour parisienne. La nuit, dans son studio miteux, il cogite, désespère, noircit des pages blanches et se rêve écrivain… Un peu plus loin, Jessica arpente les rues, fait la manche et lutte chaque jour pour survivre. Deux âmes perdues qui ne vont pas tarder à se télescoper et tenter de s’apprivoiser, entre désir, scrupule, débrouille et désillusion… Jusqu’au jour où Jessica fait la connaissance de Melvin, un jeune et riche businessman qui s’ennuie ferme au bras de la somptueuse Charlène. Deux univers vont alors s’entremêler pour le meilleur et surtout pour le pire… »

En débutant ce roman, j’ai eu cette impression personnelle, sans réelle explication, d’être devant un film d’Altman. Comme une sorte de « Short Cuts », tel les détails d’une planche contact, traduisant un chemin de vie semé d’embûches et de verrous, on assiste avec une certaine colère à ce que le déterminisme a de plus vil et violent. Il y a pourtant des inflexions, des ouvertures pour casser l’inéluctable. On aime à penser, à espérer, que le romanesque triomphera du cadre social et sociétal.

Mais Philippe Hauret ne semble pas calculer, il écrit pour respirer, il exprime la brutalité des idéaux frustrés. En évoquant sans fariboles ni contorsions des personnages vivant du lest de leur passé, il tente de leur offrir un avenir où les couleurs apparaîtront. Et c’est quand la dernière pièce du domino tombe que l’on comprend ce que le noir évoque. Son guépard est le fruit d’une enfance meurtrie, elle engendre  la révolte et le refus d’un quelconque cadre.

La banalité magnifiée!

Chouchou

 

JAUNE SOUFRE de Jacques Bablon /Jigal Polar.

Une molécule de soufre volatile a la fragrance âcre et pénétrante. Elle a des vertus bronchiques mais elle repousse de même les velléités de rapprochement de nos congénères. Ce jaune soufre n’est pas la teinte capillaire arborée par une Esther mais par Marisa, l’un des points cardinaux de ce récit néo-polar. En partant d’un point noir, pas un comédon, Bablon trace deux lignes formant un ovale qui invariablement se rejoindront…

«D’un côté il y a Rafa pour qui le boulot se fait rare et qui, diplôme en poche, se voit contraint d’enchaîner des jobs merdiques. Avec sa chance insolente, il est même possible qu’une bande de cons viennent braquer la caisse de la station-service où il bosse… De l’autre il y a Warren, parti à l’autre bout du pays sur une moto volée à la recherche d’une petite sœur qu’il n’a jamais vue… Elle, c’est Marisa, une forte tête n’ayant que moyennement confiance en l’homme, et qui après avoir incendié un dépôt de nourriture et tenté d’empoisonner les animaux du zoo, ne compte vraiment pas s’embarrasser d’un frère dont elle n’a rien à faire ! Une mère excessive d’un côté, un père tué par balle de l’autre, un pactole qui tombe du ciel, un assassin qui court toujours… Tout est apparemment là pour que les retrouvailles n’aient rien d’un conte de fées et se règlent à coups de flingues… »

Il y donc quatre pôles dans ce roman, qui n’a que de jaune son titre et la tignasse de l’un d’eux, quatre pôles qui se frôlent, qui se croisent, qui se repoussent, qui inter-agissent. La force de l’ouvrage se loge dans l’énergie de parcours de vie chaotique qui cherche des réponses à des questions pas toujours claires dans l’esprit des protagonistes. Sans se départir de son style direct, Bablon fait mouche à chaque frappe de son stylet et l’on se prend à éprouver de la sympathie pour ce quatuor. On ne peut pourtant pas avouer que ceux-ci soient doués pour la sociabilisation, ni pour la quiétude d’une vie conformiste. Mais leurs souffrances conscientes ou inconscientes dessinent intangiblement la forme d’un fractale.

Bablon, sous couvert de son ouvrage uppercut, nous adresse en filigrane des réflexions sur la mono-parentalité  et l’éducation d’enfants hors du cadre de la famille conventionnelle. Il impose son rythme et nous capte dans sa tarentelle littéraire.

Le jaune est l’empreinte chromatique de ce chapitre toujours plus noir, je parierais pour le mauve funeste pour le prochain!

Chouchou.

LA REINE NOIRE de Pascal Martin / Jigal polar.

«En ce temps-là, il y avait une raffinerie de sucre dont la grande cheminée dominait le village de Chanterelle. On l’appelait la Reine Noire. Tous les habitants y travaillaient. Ou presque… Mais depuis qu’elle a fermé ses portes, le village est mort. Et puis un jour débarque un homme vêtu de noir, effrayant et fascinant à la fois… Wotjeck est parti d’ici il y a bien longtemps, il a fait fortune ailleurs, on ne sait trop comment… Le même jour, un autre homme est arrivé. Lui porte un costume plutôt chic. L’un est tueur professionnel, l’autre flic. Depuis, tout semble aller de travers : poules égorgées, cimetière profané, suicide, meurtre… Alors que le village gronde et exige au plus vite un coupable, dans l’ombre se prépare un affrontement entre deux hommes que tout oppose : leur origine, leur classe sociale, et surtout leur passé… La Reine Noire est peut-être morte, mais sa mémoire, c’est une autre histoire… »

Le tableau initial dressé est pragmatique, précis, sans ambiguïté. Les personnages qui jalonneront ce récit sont d’une implacable limpidité dans ce décorum désolé aux confins de ce village en décrépitude de la Meuse. Les rôles sont attribués avec manichéisme conférant des dualités naturelles et irrémédiables. Les affrontements basés sur des rancœurs, des haines, dont l’origine unique, centrale symbolisée par la fermeture de cette raffinerie de sucre, semblent être voués à des évidences tant par leur histoire que par les profils de chacun.

Au milieu, ou plutôt en avant de cette fresque, se dressent deux éphèbes, voire deux métrosexuels, soucieux à leur manière propre de leur paraître, leur apparence. L’un fringué de pied en cap par un noir insondable colle, à priori, à sa fonction. L’autre présenterait plus un style british capiteux, rigoureux, baigné dans une fragrance en rapport avec ce style, Habit Rouge lui colle à l’épiderme comme le Petrole Hahn lui colle au cuir chevelu. Leurs fonctions respectives les opposent et dans leur sillage véhiculent une aura, des idées préconçues, conformistes. Et c’est de ce duel que le roman tire son sel, son acidité, les confusions larvées…

Car l’auteur présente et possède ces ressources de contre-pied permanent et la faculté d’insérer de nombreuses références littéraires enveloppées d’un humour, noir ou non, dévastateur. Il y’a des virages cachés, des tours de force tel un Robert Desnos qui rencontrerait un Maurice Carême qui entremêle « Le Chat et le soleil » et « La Fourmi »!… Les personnages sont hauts en couleurs ou banalement confondants de sottises dans leur tartufferie, leur archétype de villages végétant dans leur entre-soi. Il peint au couteau et nous balance dans les cordes d’un ring sans échappatoire, comme cette jeune falote, certes qui n’est pas une lumière, mais croustillante affublée d’un syndrome proche du Gilles de la Tourette pouvant évoquer l’exorciste. Ca crisse sous les molaires, ça fond en sublingual avec une aigreur et une odeur nauséabonde dans ce village de corbeaux qui fut le sport local et qui revient à la mode.

Mais les faux-semblants, les esquisses présentent des versos surprenants, déroutants. C’est aussi une autre force de Pascal Martin qui manie la vérité des coulisses, la lumière derrière les lourdes tentures en décontextualisant nos sentiments et notre ressenti. C’est probablement un cousin, un frère des auteurs marquants du néo-polar et ça suinte de ses pages. Preuve en sera cette petite confiserie perdue dans le fil du récit nous renvoyant avec aplomb et cohérence dans un ouvrage de Manchette…

Réussite noire truffée d’humour et de cadrage-débord!

Chouchou.

 

QUE DIEU ME PARDONNE de Philippe Hauret / Jigal polar.

Il y a le blanc et le noir, il y a le yin et le yang, la raison et l’action, la radicalité et l’humanisme, il y a la componction et l’impénitence. Les dualités sont au cœur constant de notre société et pour certains ce sont des occasions de construire et pour d’autres d’anéantir. Tout un chacun possède cette capacité de réflexion dans cette dimension inextinguible d’évolution au sein d’une communauté. On se retrouve face à des personnages qui s’opposent par leurs classes sociales, leurs statuts professionnels et sociales, leurs visions de l’existence. L’enquête n’est pas le cœur du récit et les flics ont « naturellement » en leur sein les personnalités disparates constituant notre société. Et l’engrenage impitoyable noir de jais broiera des trajectoires, des rêves, anéantira des idéaux, révélera des déviances lytiques.

« Ici, une banlieue tranquille, un quartier résidentiel et ses somptueuses maisons dans lesquelles le gratin de la ville coule des jours paisibles… À quelques encablures, une petite cité, grise et crasseuse. Avec sa bande de jeunes désœuvrés qui végètent du matin au soir. Deux univers qui se frôlent sans jamais se toucher.

 D’un côté, il y a Kader, le roi de la glande et des petits trafics, Mélissa, la belle plante qui rêve d’une vie meilleure… De l’autre, Rayan, le bourgeois fortuné mais un peu détraqué… Et au milieu, Mattis, le flic ténébreux, toujours en quête de rédemption.

 Une cohorte d’âmes égarées qui n’auraient jamais dû se croiser… Des destins qui s’emmêlent, des illusions perdues, des espoirs envolés… Et puis, cette petite mécanique qui se met en place comme une marche funèbre… implacable ! »

Sans coup férir le saut dans la mer banlieusarde est profond et rude. Tout aussi prestement, on s’attache à des personnages qui suintent le bon faisant face au désarroi, au désoeuvrement, à l’absence de part onirique ou à son excès. Les hommes se livrent pour se délivrer d’un carcan instrumentalisé par nos politiques déracinés du terrain de  nos quotidiens. C’est bien dans ce condensé littéraire d’une réalité crue que Philippe Hauret puise le message d’espoir d’une société exsangue, gangrenée par l’arrivisme, l’abandon de valeurs, le refus d’accepter et de comprendre son prochain.

La lumière attire les borgnes et l’angélus refoule les parvenus. Sans parasite, le récit se tend d’une inéluctable dramaturgie en invectivant son lecteur d’une salvatrice parabole grattant la preuve que la clarté est universelle. Et de nouveau, au travers d’un personnage déchiré par un trouble dissociatif, Rayan, les symboliques récurrentes de nos sociétés émergent, trouvent appui, pour perpétrer l’irréparable.

La nuance est vaine, la réalité est dure, sans écho, sans ébauche d’une quelconque leçon. Le drame est ancré et Hauret cloue au pilori nos immuables oppositions vérolées d’une concorde.

(petit bémol pour l’avant dernier paragraphe semblant sorti de nulle part et brisant quelque peu la cohérence, de fil directeur)

Que Dieu lui pardonne, ça reste à voir !…

Contrition ravageuse d’un cumulus gonflé d’une haine ébène.

Chouchou.

 

CONNEMARA BLACK de Gérard Coquet/ Jigal Polar.

Les effluves et les vapeurs distillées des Jameson, Paddy ou autre Bushmills exhalent les rancoeurs, les inimitiés, le conflit Ìrlando-anglais encore dans les esprits des vieux mais aussi, tel un génotype culturel, d’éducation, chez les plus jeunes. Dans cette terre des lacs du Conmaicne Mara, « descendants de Con Mhac de la mer », sur la côte occidentale du pays, les ressources se résument à l’élevage de moutons, l’exploitation de la tourbe et le tourisme. On entre dans ce milieu féru de pêche à la mouche mais nulle nécessité de maîtriser des notions halieutiques. Les bottes et cirés restent de mises en raison de précipitations brutales et massives de macchabés.

« La Connemara Black est une mouche artificielle permettant au pêcheur de ne jamais rentrer bredouille… C’est également le nom d’un ancien groupe armé de l’IRA, l’Armée Républicaine Irlandaise. Mais c’est aussi le surnom donné aux filles vivant dans cette baie, à l’ouest de l’Irlande. Elles sont souvent très belles mais plus revêches à apprivoiser qu’un poney des tourbières. Ciara McMurphy en est une. Après un mariage raté, elle a fui la région et s’est engagée dans la Garda, la police locale. Mais lorsqu’une série de meurtres balaie la ville de Galway, c’est elle que le commissaire Grady choisit d’envoyer sur ses terres natales afin de surveiller ce qui reste des indépendantistes. Et entre autres le vieux Zack, un chef de clan, un patriarche qui – entre terres désolées, légendes d’un autre temps, cimetières abandonnés et ex-combattants de tous bords – veille dans l’ombre… Mais sur quoi veille-t-il ? »

Ciara mène l’enquête et se voit contrainte de retourner sur ses terres d’origine, sur sa vie antérieure. Elle y découvre, ou y redécouvre, des rites et des habitudes tenaces liés aux pratiques druidiques tournant autour d’une sorte de grimoire, et en particulier l’un de ses exemplaires, ponctuant l’enquête et l’hécatombe de personnalités afférentes à l’ouvrage tel un jeu de quilles. Les hommes sont rudes, sont épais, sont taiseux, l’histoire de cette nation et de son peuple déteignent sur les âmes et leurs psychologies. C’est dans cette âpreté qu’elle tente d’avancer ses pions mais rien ne progresse sans ce maudit passé, en occultant la politique conflictuelle des affrontements catholiques/protestants.

Gérard Coquet possède un don du dialogue et impose, sans forceps, son atmosphère conjuguant le verbe et maîtrisant le second degré dans un style propre. Sa plume est fine, tantôt empreinte d’un raffinement marquant, tantôt, donc, sous l’égide d’un ton virevoltant et désarmant d’un burlesque évoquant des situations cocasses dans une effusion d’hémoglobine. En affichant son identité littéraire sous ce jour, il affirme une propension solide dans le genre et capte notre intérêt par cette double entrée stylistique et une capacité de dérision. De cet opus, où les clins d’œil à Sam Millar sont multiples, on tire de notre lecture comme une offrande sincère à notre satiété noire.

La dent est carnassière, la pensée noire, mais le cœur est ouvert attiré par la lumière chaleureuse de l’âtre où la tourbe se consume.

Une réussite dans ce jeu de cartes où ne domine que le trèfle !

Chouchou.

LA TÊTE DE L’ ANGLAISE de Pierre D’Ovidio / JIGAL Polar

Dans une campagne française inconnue, ordinaire, se joue le conte de la folie ordinaire.

« Très tôt, Joël, garçon taciturne et craintif, a été soumis à l’autorité du Père, une brute expéditive, ancien héros de la Résistance, sous-off’ « efficace » et acharné en Algérie. À sa mort, Joël, un taiseux comme le sont parfois les gens de la campagne, reprend la ferme du Vieux et va se libérer… De sa famille et de tout le reste… Avant de commettre cet horrible crime… Emprisonné et en attente du jugement, il est devenu « le Monstre », celui pour lequel « on » rétablirait bien la torture et la peine de mort… »

Sous la coupe d’un père violent un enfant voit son jumeau partir accidentellement. Son éducation, sa construction propre seront à jamais marqués par cet événement. On assiste alors à une genèse psychopathologique d’un être désincarné par son histoire, ses histoires sous le sceau de la brutalité, la mort, la culpabilité, et ses répercussions.

C’est alors LA rencontre, on pourrait affirmer UNE rencontre, qui accouchera d’une atrocité sans nom, résultante d’une route chaotique, cabossée, sombre. Les questions évidentes se posent alors : pourquoi ? Comment ? Quoi faire ? Car oui quoi faire dans pareil cas. Doit-on abolir la peine capitale ou la proroger ? La population s’incline « naturellement » vers la première option. Lecteurs nous avons une trame d’existence permettant de posséder les tenants et les aboutissants. Devant un tel déchaînement de fureur, de perte de sens commun on prend conscience de la criminopathie de Joël et de ses origines. Sa froideur, son sens de l’ellipse et son détachement face à l’événement est glaçant d’un cas concret en l’espèce ; un psychopathe se définit par ses racines, son vécu et la somme des éléments le fondant.

D’ Ovidio nous assène une littérature de mots tirée d’une Thompson, d’un riot Gun, nous balance sèchement dans des cordes sèches et abrasives. Les cartouches sont de la chevrotine qui éjectent des phrases lacérantes, transfixiantes. Gelé par le ton, gelé par le récit, on recherche une chaleur qui se traduit par une profonde et sincère empathie d’un littérateur pour son personnage qui reste, malgré tout, humain !

Tétanisant mais révélateur…!

Chouchou.

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