Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Étiquette : jigal polar (page 1 of 2)

LE FRUIT DE MES ENTRAILLES de Cédric Cham / Jigal .

Installez-vous bien confortablement au fond de votre canapé, vous allez assister à une séance de lecture cinématographique, ce livre se lit comme on regarde un bon film.

L’histoire raconte 3 vies, 3 personnalités solitaires, sans joie, 3 destins qui se croisent.

Il y a Amia, jeune prostituée, seule, abandonnée, qui n’a aucun rêve ou plutôt qui n’ose pas se permettre d’aspirer à une vie meilleure. Elle se sent faible car elle n’a aucune maîtrise sur sa propre vie. Elle appartient à Dimitri, son mac, homme sans scrupule, violent, gonflé à la testostérone.

Il y a Vrinks, fiché au grand banditisme, qui tire 10 ans de prison et qui a fait une demande de liberté conditionnelle qui est en cours. Aucun point noir dans son dossier, il se tient, aucune violence, prisonnier modèle. Mais l’emprisonnement l’a coupé de sa famille, sa femme l’a quitté, il n’a aucune nouvelle de sa fille, il est seul lui aussi.

Et il y a Alice, flic de la brigade de recherche des fugitifs, elle aussi, seule, pas d’homme, pas d’enfant, pas de famille, femme forte qui vit pour son boulot, et se retrouve face à elle-même, ses peurs, ses doutes, le soir quand elle rentre chez elle.

Vrinks apprend soudain que sa fille a été violemment assassinée et que son corps a été abandonné : tout bascule. Il décide de partir à la recherche des bourreaux de sa fille et de se venger. Sur sa route, il croise Amia. Ces deux-là ont beaucoup de points communs, notamment leur solitude, leur sentiment qu’aucun avenir durable n’est pour eux.

C’est un livre qui va à cent à l’heure, l’histoire est noire, dure, on ressent la grande souffrance des protagonistes. Nous sommes accrochés par leur rage, leur mal-être. Et on en vient à avoir de l’espoir pour eux, que cette course contre la montre, cette plongée dans les abîmes, s’ouvre enfin sur une étincelle de bonheur. Que chacun trouve enfin une certaine douceur, une sérénité qui leur permettrait de s’autoriser à rêver d’un futur possible et un tant soit peu heureux.

L’histoire en elle-même est assez classique, pour autant, la force des personnages, la qualité de l’écriture vous emporte malgré tout, et vous prenez part à cette vengeance, vous tournez les pages aussi vite que le roman défile, dans l’espoir de trouver une fin sereine pour ces trois destins entremêlés.

Cédric Cham nous offre un roman très sombre, avec des personnages très marqués, une tension qui ne redescend pas tout au long de la lecture. Accrochez-vous bien et plongez dans son univers, vous ne le regretterez pas.

Marie-Laure.

JE SUIS UN GUÉPARD de Philippe Hauret / Jigal polar.

La sempiternelle question, l’infini débat, de la définition du polar reste posée. Dans une cascade de dominos, quel est le prépondérant le premier ou le dernier? Et c’est dans cet « affrontement » de deux couples dépareillés que les cartes sont rebattues. Il y a un manifeste manichéisme dans ce récit avec un couple que l’on pourrait étiqueter de gauche et l’autre de droite. C’est aussi par ce prisme que le roman sociétaire s’exprime, il s’exprime d’autant plus dans cette dualité et cette opposition que dans les parcours de vie, où le chaos reste néanmoins plus prononcé pour le premier couple. Ce sont donc des fracturés de l’existence qui font face à un duo ayant connu un tracé plus linéaire. Pas de caricatures, de poncifs ni de raccourcis mais bel et bien un texte brut qui peu à peu revêt tous ses sens…

«Le jour, Lino, employé anonyme d’une grosse boîte, trime sans passion au 37e étage d’une tour parisienne. La nuit, dans son studio miteux, il cogite, désespère, noircit des pages blanches et se rêve écrivain… Un peu plus loin, Jessica arpente les rues, fait la manche et lutte chaque jour pour survivre. Deux âmes perdues qui ne vont pas tarder à se télescoper et tenter de s’apprivoiser, entre désir, scrupule, débrouille et désillusion… Jusqu’au jour où Jessica fait la connaissance de Melvin, un jeune et riche businessman qui s’ennuie ferme au bras de la somptueuse Charlène. Deux univers vont alors s’entremêler pour le meilleur et surtout pour le pire… »

En débutant ce roman, j’ai eu cette impression personnelle, sans réelle explication, d’être devant un film d’Altman. Comme une sorte de « Short Cuts », tel les détails d’une planche contact, traduisant un chemin de vie semé d’embûches et de verrous, on assiste avec une certaine colère à ce que le déterminisme a de plus vil et violent. Il y a pourtant des inflexions, des ouvertures pour casser l’inéluctable. On aime à penser, à espérer, que le romanesque triomphera du cadre social et sociétal.

Mais Philippe Hauret ne semble pas calculer, il écrit pour respirer, il exprime la brutalité des idéaux frustrés. En évoquant sans fariboles ni contorsions des personnages vivant du lest de leur passé, il tente de leur offrir un avenir où les couleurs apparaîtront. Et c’est quand la dernière pièce du domino tombe que l’on comprend ce que le noir évoque. Son guépard est le fruit d’une enfance meurtrie, elle engendre  la révolte et le refus d’un quelconque cadre.

La banalité magnifiée!

Chouchou

 

JAUNE SOUFRE de Jacques Bablon /Jigal Polar.

Une molécule de soufre volatile a la fragrance âcre et pénétrante. Elle a des vertus bronchiques mais elle repousse de même les velléités de rapprochement de nos congénères. Ce jaune soufre n’est pas la teinte capillaire arborée par une Esther mais par Marisa, l’un des points cardinaux de ce récit néo-polar. En partant d’un point noir, pas un comédon, Bablon trace deux lignes formant un ovale qui invariablement se rejoindront…

«D’un côté il y a Rafa pour qui le boulot se fait rare et qui, diplôme en poche, se voit contraint d’enchaîner des jobs merdiques. Avec sa chance insolente, il est même possible qu’une bande de cons viennent braquer la caisse de la station-service où il bosse… De l’autre il y a Warren, parti à l’autre bout du pays sur une moto volée à la recherche d’une petite sœur qu’il n’a jamais vue… Elle, c’est Marisa, une forte tête n’ayant que moyennement confiance en l’homme, et qui après avoir incendié un dépôt de nourriture et tenté d’empoisonner les animaux du zoo, ne compte vraiment pas s’embarrasser d’un frère dont elle n’a rien à faire ! Une mère excessive d’un côté, un père tué par balle de l’autre, un pactole qui tombe du ciel, un assassin qui court toujours… Tout est apparemment là pour que les retrouvailles n’aient rien d’un conte de fées et se règlent à coups de flingues… »

Il y donc quatre pôles dans ce roman, qui n’a que de jaune son titre et la tignasse de l’un d’eux, quatre pôles qui se frôlent, qui se croisent, qui se repoussent, qui inter-agissent. La force de l’ouvrage se loge dans l’énergie de parcours de vie chaotique qui cherche des réponses à des questions pas toujours claires dans l’esprit des protagonistes. Sans se départir de son style direct, Bablon fait mouche à chaque frappe de son stylet et l’on se prend à éprouver de la sympathie pour ce quatuor. On ne peut pourtant pas avouer que ceux-ci soient doués pour la sociabilisation, ni pour la quiétude d’une vie conformiste. Mais leurs souffrances conscientes ou inconscientes dessinent intangiblement la forme d’un fractale.

Bablon, sous couvert de son ouvrage uppercut, nous adresse en filigrane des réflexions sur la mono-parentalité  et l’éducation d’enfants hors du cadre de la famille conventionnelle. Il impose son rythme et nous capte dans sa tarentelle littéraire.

Le jaune est l’empreinte chromatique de ce chapitre toujours plus noir, je parierais pour le mauve funeste pour le prochain!

Chouchou.

LA REINE NOIRE de Pascal Martin / Jigal polar.

«En ce temps-là, il y avait une raffinerie de sucre dont la grande cheminée dominait le village de Chanterelle. On l’appelait la Reine Noire. Tous les habitants y travaillaient. Ou presque… Mais depuis qu’elle a fermé ses portes, le village est mort. Et puis un jour débarque un homme vêtu de noir, effrayant et fascinant à la fois… Wotjeck est parti d’ici il y a bien longtemps, il a fait fortune ailleurs, on ne sait trop comment… Le même jour, un autre homme est arrivé. Lui porte un costume plutôt chic. L’un est tueur professionnel, l’autre flic. Depuis, tout semble aller de travers : poules égorgées, cimetière profané, suicide, meurtre… Alors que le village gronde et exige au plus vite un coupable, dans l’ombre se prépare un affrontement entre deux hommes que tout oppose : leur origine, leur classe sociale, et surtout leur passé… La Reine Noire est peut-être morte, mais sa mémoire, c’est une autre histoire… »

Le tableau initial dressé est pragmatique, précis, sans ambiguïté. Les personnages qui jalonneront ce récit sont d’une implacable limpidité dans ce décorum désolé aux confins de ce village en décrépitude de la Meuse. Les rôles sont attribués avec manichéisme conférant des dualités naturelles et irrémédiables. Les affrontements basés sur des rancœurs, des haines, dont l’origine unique, centrale symbolisée par la fermeture de cette raffinerie de sucre, semblent être voués à des évidences tant par leur histoire que par les profils de chacun.

Au milieu, ou plutôt en avant de cette fresque, se dressent deux éphèbes, voire deux métrosexuels, soucieux à leur manière propre de leur paraître, leur apparence. L’un fringué de pied en cap par un noir insondable colle, à priori, à sa fonction. L’autre présenterait plus un style british capiteux, rigoureux, baigné dans une fragrance en rapport avec ce style, Habit Rouge lui colle à l’épiderme comme le Petrole Hahn lui colle au cuir chevelu. Leurs fonctions respectives les opposent et dans leur sillage véhiculent une aura, des idées préconçues, conformistes. Et c’est de ce duel que le roman tire son sel, son acidité, les confusions larvées…

Car l’auteur présente et possède ces ressources de contre-pied permanent et la faculté d’insérer de nombreuses références littéraires enveloppées d’un humour, noir ou non, dévastateur. Il y’a des virages cachés, des tours de force tel un Robert Desnos qui rencontrerait un Maurice Carême qui entremêle « Le Chat et le soleil » et « La Fourmi »!… Les personnages sont hauts en couleurs ou banalement confondants de sottises dans leur tartufferie, leur archétype de villages végétant dans leur entre-soi. Il peint au couteau et nous balance dans les cordes d’un ring sans échappatoire, comme cette jeune falote, certes qui n’est pas une lumière, mais croustillante affublée d’un syndrome proche du Gilles de la Tourette pouvant évoquer l’exorciste. Ca crisse sous les molaires, ça fond en sublingual avec une aigreur et une odeur nauséabonde dans ce village de corbeaux qui fut le sport local et qui revient à la mode.

Mais les faux-semblants, les esquisses présentent des versos surprenants, déroutants. C’est aussi une autre force de Pascal Martin qui manie la vérité des coulisses, la lumière derrière les lourdes tentures en décontextualisant nos sentiments et notre ressenti. C’est probablement un cousin, un frère des auteurs marquants du néo-polar et ça suinte de ses pages. Preuve en sera cette petite confiserie perdue dans le fil du récit nous renvoyant avec aplomb et cohérence dans un ouvrage de Manchette…

Réussite noire truffée d’humour et de cadrage-débord!

Chouchou.

 

QUE DIEU ME PARDONNE de Philippe Hauret / Jigal polar.

Il y a le blanc et le noir, il y a le yin et le yang, la raison et l’action, la radicalité et l’humanisme, il y a la componction et l’impénitence. Les dualités sont au cœur constant de notre société et pour certains ce sont des occasions de construire et pour d’autres d’anéantir. Tout un chacun possède cette capacité de réflexion dans cette dimension inextinguible d’évolution au sein d’une communauté. On se retrouve face à des personnages qui s’opposent par leurs classes sociales, leurs statuts professionnels et sociales, leurs visions de l’existence. L’enquête n’est pas le cœur du récit et les flics ont « naturellement » en leur sein les personnalités disparates constituant notre société. Et l’engrenage impitoyable noir de jais broiera des trajectoires, des rêves, anéantira des idéaux, révélera des déviances lytiques.

« Ici, une banlieue tranquille, un quartier résidentiel et ses somptueuses maisons dans lesquelles le gratin de la ville coule des jours paisibles… À quelques encablures, une petite cité, grise et crasseuse. Avec sa bande de jeunes désœuvrés qui végètent du matin au soir. Deux univers qui se frôlent sans jamais se toucher.

 D’un côté, il y a Kader, le roi de la glande et des petits trafics, Mélissa, la belle plante qui rêve d’une vie meilleure… De l’autre, Rayan, le bourgeois fortuné mais un peu détraqué… Et au milieu, Mattis, le flic ténébreux, toujours en quête de rédemption.

 Une cohorte d’âmes égarées qui n’auraient jamais dû se croiser… Des destins qui s’emmêlent, des illusions perdues, des espoirs envolés… Et puis, cette petite mécanique qui se met en place comme une marche funèbre… implacable ! »

Sans coup férir le saut dans la mer banlieusarde est profond et rude. Tout aussi prestement, on s’attache à des personnages qui suintent le bon faisant face au désarroi, au désoeuvrement, à l’absence de part onirique ou à son excès. Les hommes se livrent pour se délivrer d’un carcan instrumentalisé par nos politiques déracinés du terrain de  nos quotidiens. C’est bien dans ce condensé littéraire d’une réalité crue que Philippe Hauret puise le message d’espoir d’une société exsangue, gangrenée par l’arrivisme, l’abandon de valeurs, le refus d’accepter et de comprendre son prochain.

La lumière attire les borgnes et l’angélus refoule les parvenus. Sans parasite, le récit se tend d’une inéluctable dramaturgie en invectivant son lecteur d’une salvatrice parabole grattant la preuve que la clarté est universelle. Et de nouveau, au travers d’un personnage déchiré par un trouble dissociatif, Rayan, les symboliques récurrentes de nos sociétés émergent, trouvent appui, pour perpétrer l’irréparable.

La nuance est vaine, la réalité est dure, sans écho, sans ébauche d’une quelconque leçon. Le drame est ancré et Hauret cloue au pilori nos immuables oppositions vérolées d’une concorde.

(petit bémol pour l’avant dernier paragraphe semblant sorti de nulle part et brisant quelque peu la cohérence, de fil directeur)

Que Dieu lui pardonne, ça reste à voir !…

Contrition ravageuse d’un cumulus gonflé d’une haine ébène.

Chouchou.

 

CONNEMARA BLACK de Gérard Coquet/ Jigal Polar.

Les effluves et les vapeurs distillées des Jameson, Paddy ou autre Bushmills exhalent les rancoeurs, les inimitiés, le conflit Ìrlando-anglais encore dans les esprits des vieux mais aussi, tel un génotype culturel, d’éducation, chez les plus jeunes. Dans cette terre des lacs du Conmaicne Mara, « descendants de Con Mhac de la mer », sur la côte occidentale du pays, les ressources se résument à l’élevage de moutons, l’exploitation de la tourbe et le tourisme. On entre dans ce milieu féru de pêche à la mouche mais nulle nécessité de maîtriser des notions halieutiques. Les bottes et cirés restent de mises en raison de précipitations brutales et massives de macchabés.

« La Connemara Black est une mouche artificielle permettant au pêcheur de ne jamais rentrer bredouille… C’est également le nom d’un ancien groupe armé de l’IRA, l’Armée Républicaine Irlandaise. Mais c’est aussi le surnom donné aux filles vivant dans cette baie, à l’ouest de l’Irlande. Elles sont souvent très belles mais plus revêches à apprivoiser qu’un poney des tourbières. Ciara McMurphy en est une. Après un mariage raté, elle a fui la région et s’est engagée dans la Garda, la police locale. Mais lorsqu’une série de meurtres balaie la ville de Galway, c’est elle que le commissaire Grady choisit d’envoyer sur ses terres natales afin de surveiller ce qui reste des indépendantistes. Et entre autres le vieux Zack, un chef de clan, un patriarche qui – entre terres désolées, légendes d’un autre temps, cimetières abandonnés et ex-combattants de tous bords – veille dans l’ombre… Mais sur quoi veille-t-il ? »

Ciara mène l’enquête et se voit contrainte de retourner sur ses terres d’origine, sur sa vie antérieure. Elle y découvre, ou y redécouvre, des rites et des habitudes tenaces liés aux pratiques druidiques tournant autour d’une sorte de grimoire, et en particulier l’un de ses exemplaires, ponctuant l’enquête et l’hécatombe de personnalités afférentes à l’ouvrage tel un jeu de quilles. Les hommes sont rudes, sont épais, sont taiseux, l’histoire de cette nation et de son peuple déteignent sur les âmes et leurs psychologies. C’est dans cette âpreté qu’elle tente d’avancer ses pions mais rien ne progresse sans ce maudit passé, en occultant la politique conflictuelle des affrontements catholiques/protestants.

Gérard Coquet possède un don du dialogue et impose, sans forceps, son atmosphère conjuguant le verbe et maîtrisant le second degré dans un style propre. Sa plume est fine, tantôt empreinte d’un raffinement marquant, tantôt, donc, sous l’égide d’un ton virevoltant et désarmant d’un burlesque évoquant des situations cocasses dans une effusion d’hémoglobine. En affichant son identité littéraire sous ce jour, il affirme une propension solide dans le genre et capte notre intérêt par cette double entrée stylistique et une capacité de dérision. De cet opus, où les clins d’œil à Sam Millar sont multiples, on tire de notre lecture comme une offrande sincère à notre satiété noire.

La dent est carnassière, la pensée noire, mais le cœur est ouvert attiré par la lumière chaleureuse de l’âtre où la tourbe se consume.

Une réussite dans ce jeu de cartes où ne domine que le trèfle !

Chouchou.

LA TÊTE DE L’ ANGLAISE de Pierre D’Ovidio / JIGAL Polar

Dans une campagne française inconnue, ordinaire, se joue le conte de la folie ordinaire.

« Très tôt, Joël, garçon taciturne et craintif, a été soumis à l’autorité du Père, une brute expéditive, ancien héros de la Résistance, sous-off’ « efficace » et acharné en Algérie. À sa mort, Joël, un taiseux comme le sont parfois les gens de la campagne, reprend la ferme du Vieux et va se libérer… De sa famille et de tout le reste… Avant de commettre cet horrible crime… Emprisonné et en attente du jugement, il est devenu « le Monstre », celui pour lequel « on » rétablirait bien la torture et la peine de mort… »

Sous la coupe d’un père violent un enfant voit son jumeau partir accidentellement. Son éducation, sa construction propre seront à jamais marqués par cet événement. On assiste alors à une genèse psychopathologique d’un être désincarné par son histoire, ses histoires sous le sceau de la brutalité, la mort, la culpabilité, et ses répercussions.

C’est alors LA rencontre, on pourrait affirmer UNE rencontre, qui accouchera d’une atrocité sans nom, résultante d’une route chaotique, cabossée, sombre. Les questions évidentes se posent alors : pourquoi ? Comment ? Quoi faire ? Car oui quoi faire dans pareil cas. Doit-on abolir la peine capitale ou la proroger ? La population s’incline « naturellement » vers la première option. Lecteurs nous avons une trame d’existence permettant de posséder les tenants et les aboutissants. Devant un tel déchaînement de fureur, de perte de sens commun on prend conscience de la criminopathie de Joël et de ses origines. Sa froideur, son sens de l’ellipse et son détachement face à l’événement est glaçant d’un cas concret en l’espèce ; un psychopathe se définit par ses racines, son vécu et la somme des éléments le fondant.

D’ Ovidio nous assène une littérature de mots tirée d’une Thompson, d’un riot Gun, nous balance sèchement dans des cordes sèches et abrasives. Les cartouches sont de la chevrotine qui éjectent des phrases lacérantes, transfixiantes. Gelé par le ton, gelé par le récit, on recherche une chaleur qui se traduit par une profonde et sincère empathie d’un littérateur pour son personnage qui reste, malgré tout, humain !

Tétanisant mais révélateur…!

Chouchou.

LES VOLEURS DE SEXE de Janis Otsiemi / Jigal polar.

Alors, redisons- le une dernière fois,  les romans que sort Jimmy Gallier dans sa petite maison d’édition marseillaise Jigal sont bons. Je ne les ai pas tous lus mais je n’ai jamais été déçu. Aussi il était bien temps de s’intéresser au plus éloigné géographiquement des auteurs Jigal, je veux parler de Janis Otsiemi, originaire du Gabon et à ses dires devenu romancier « par effraction » et dont Jimmy n’arrête pas de me vanter sa tchatche depuis longtemps.

« À Libreville, une folle rumeur envahit la ville et crée la psychose… Dans la rue, tout le monde marche les mains dans les poches en évitant soigneusement d’approcher des inconnus… Il semblerait en effet que d’une simple poignée de main, de louches individus détroussent les passants de leurs « bijoux de famille » ! On les appelle les voleurs de sexe… C’est dans cette atmosphère électrique que, parallèlement, les gendarmes de la Direction générale des recherches mènent leur enquête sur un trafic de photos compromettantes touchant le président de la République… De son côté, la police recherche activement les auteurs du braquage qui a mal tourné d’un homme d’affaires chinois, laissant trois morts sur le carreau… À Libreville, la vie n’est pas tous les jours un long fleuve tranquille… »

Dépaysement total avec ce roman, vous je ne sais pas, mais moi, mis à part un excellent « Lagos lady », il y a quelques mois, cette partie de l’Afrique m’est totalement inconnue d’un point de vue littéraire… à tous points de vue finalement . Le Gabon, ancienne colonie française ( et patrie du grand footballeur  Pierre Emerick Aubameyang! ) où les administrations encore en place semblent être encore très inspirées des nôtres est la trame de fond francophone de ce roman où l’équipe de flics ripoux du capitaine Pierre Koumba, directeur des affaires criminelles de la PJ de Libreville va devoir s’escrimer, à sa manière et pour différents motifs, sur trois affaires .

La première concerne une magouille de petits chelous locaux qui tentent un chantage avec des photos compromettantes, une affaire bien trop ambitieuse pour eux surtout quand elle touche le pouvoir, jusqu’au plus haut personnage de l’exécutif « Papa Roméo, le grand émergent », c’est à dire Ali bongo le fils d’Omar Bongo et actuel président du pays. L’histoire racontée par Janis Otsiemi lui a été inspirée par une réalité de 2010 qu’il vous fera découvrir lui même. Il a écrit en 2007 « guerre de succession au Gabon: les prétendants » et connait donc très bien, pour le plus grand bonheur du lecteur, les rouages politiques de son pays .

La seconde affaire suivie par la PJ de Libreville montre un aspect moins amateur de la criminalité de la capitale Libreville quoique… le terrible bilan du braquage raté mettra en évidence les carences des acteurs et Janis Otsiemi en profite pour exposer la corruption des élites policières et le rôle de plus en plus important de la Chine dans l’exploitation des ressources économiques du pays, prenant de plus en plus la place de la France.

Enfin, le troisième pensum de Kouma et de ses adjoints consiste à faire taire ou pour le moins comprendre la réalité d ‘une rumeur qui prêterait uniquement y à rire si elle n’avait pas pour conséquence le lynchage des personnes accusées bien à tort de vol de sexe. N’ayant pas d’intérêts politiques et financiers dans la résolution de cette intrigue, Kouma and co ne s’y intéressent qu’à la suite de la pression qu’exerce sur eux les plus hautes autorités, les gênant ainsi dans l’étude de leurs paris PMU. Là encore et c’est passionnant janis Otsiémi s’est inspiré d’une rumeur qui a vraiment circulé dans plusieurs pays de la région pendant plusieurs décennies.(lire à ce propos l’intéressant article de l’ Obs de 2010 mis en lien en fin de chronique.)

Et tout cela sera résolu en un peu moins de 200 pages, vives, alertes, sans temps mort, avec une verve réjouissante,un bagout explosif qui rappelle Frédéric Dard par cet emploi d’un argot délicieux et ici très ensoleillé. L’auteur manie le verbe brillamment pour les besoins de son histoire mais aussi pour montrer voire dénoncer certains aspects de la société gabonaise et cela allume fort même si l’auteur avoue se mettre des limites  « Il m’arrive de m’autocensurer, c’est-à-dire de m’autoriser des prudences, pour éviter de m’attirer des ennuis. Ce qui m’oblige à utiliser des euphémismes, à créer un langage, à contorsionner la langue à la limite de l’hermétisme pour échapper à cette autocensure » (article de Françoise Alexander, le Monde du 26/10/2015. )

En conclusion, Janis Otsiémi a réussi la parfaite harmonie entre un roman policier intelligent et prenant, basé sur la réalité urbaine de sa ville et une photographie subversive de la société gabonaise et de ses institutions et tout cela avec un franc parler percutant et une verve irrésistible.

Jubilatoire et couillu!

article de l’Obs sur la rumeur des voleurs de sexe.

http://rue89.nouvelobs.com/rue69/2010/11/01/en-afrique-les-voleurs-de-sexe-alimentent-les-rumeurs-173226

Wollanup.

 

RIEN NE SE PERD de Cloé Mehdi / Jigal Polar

La vie ne vaut d’être vécue que si celle-ci conserve un but, un sens, une cohérence… La lutte de ce foyer bancal nous ballote entre souffrances, passés lestés de non-dits et d’épreuves, cassures, fêlures d’existences en recherche d’une hypothétique résilience.

« Une petite ville semblable à tant d’autres… Et puis un jour, la bavure… Un contrôle d’identité qui dégénère… Il s’appelait Saïd. Il avait quinze ans. Et il est mort… Moi, Mattia, onze ans, je ne l’ai pas connu, mais après, j’ai vu la haine, la tristesse et la folie ronger ma famille jusqu’à la dislocation… Plus tard, alors que d’étranges individus qui ressemblent à des flics rôdent autour de moi, j’ai reconnu son visage tagué sur les murs du quartier. Des tags à la peinture rouge, accompagnés de mots réclamant justice ! C’est à ce moment-là que pour faire exploser le silence, les gens du quartier vont s’en mêler, les mères, les sœurs, les amis… Alors moi, Mattia, onze ans, je ramasse les pièces du puzzle, j’essaie de comprendre et je vois que même mort, le passé n’est jamais vraiment enterré ! Et personne n’a dit que c’était juste… »

Sans tergiverser Cloé Mehdi accapare notre esprit dans un style et un discours direct qui nous clouent dans les pages du récit ! Franchise et rudesse  le caractérisent et son incontestable aura littéraire nous éblouit de cette noirceur brute.

Embarqués dans cette histoire où évoluent trois personnages centraux, on est confronté aux maux des banlieues, à l’irrémédiable iniquité des valeurs gravées aux frontispices de nos monuments institutionnels. Les luttes intemporelles sociales, de mixité, profèrent de terribles vérités et démontrent, une fois de plus, que la nation ne propose pas le même chemin, n’offre pas les mêmes outils, les mêmes chances aux enfants de la République.

Gabrielle, Zé et Mattia sont les symboles de ces différences. Leurs parcours dissonants matérialisent les symptômes de cette, de notre société. Ils se serrent les coudes, se frictionnent, se détachent, se retrouvent entre gris clair et gris soutenu pour purger, expier, leurs peines et les scories de leurs histoires. Face à leurs démons, face à leurs peurs et face à leurs combats ils évoluent en brisant des murs, en fracturant leurs inconscients, en luttant contre l’ordre établi. On souffre avec eux, on se révolte, la haine nous envahit contre des systèmes iniques, pervertis par les hommes les constituant. On est furieux, on s’insurge pour des idéaux qui nous sont refusés et l’on se bat contre des chimères mais on ne renie rien et l’on continue de se battre pour nos consciences, pour notre futur !

Dur tel le granit ou le marbre des maisons du peuple, ce cri déchire notre esprit et réveille notre subconscient bien trop souvent formaté. Notre abdomen est mis à rude épreuve là où siègent nos émotions !

Chouchou.

 

 

JE VIS, JE MEURS de Philippe Hauret / Jigal Polar

« C’est en noyant sa soixantaine désabusée dans un bar de quartier que Serge croise les yeux de Janis la première fois. Elle est jeune, jolie, serveuse de son état mais en proie à la violence quotidienne de son petit ami. De confidences en services rendus, de regards en caresses rêvées, une étrange amitié va alors se nouer… De son côté, l’inspecteur Mattis est proche de l’implosion. Divorce, alcool, sexe et dettes de jeux, un grand classique qui dégénère en spirale infernale. S’il tient encore à la vie, il commence sérieusement à être à court d’arguments ! En enquêtant sur une affaire de deal dans une cité, il croise la route de José, le fameux petit ami qui tient ici le business de la dope. Incidemment, l’engrenage vient de se mettre en place : l’espoir d’une autre vie, les rêves envolés, le fric, la violence, les flingues, la cavale… »

Jigal, on aime bien à Nyctalopes. Jimmy Gallier dénicheur de talents, n’a pas son pareil pour nous faire découvrir de bon auteurs français, des mecs hors mode, hors des circuits parisiens où parfois on « construit » des réputations où on se pâme devant des bouquins qui ne valent pas tripette. Ici, ce « Je vis, je meurs », une fois entamé, difficile de le lâcher tant Philippe Hauret avec ses personnages criants de vérité au point que vous pourriez les connaître vous entraîne de suite dans leur désespoir, leur ennui, leur mal de vivre. Vous savez pertinemment qu’il y aura de la casse, que ces inconscients, ces naufragés n’en sortiront pas tous indemnes évidemment, malheureusement et vous ne pouvez plus lâcher le bouquin.

Premier roman déjà sacrément virtuose tournant autour de deux hommes: Serge qui s’imagine une nouvelle vie bien plus belle que son existence de retraité solitaire avec sa caisse pourrie et son morne pavillon et Franck Matthis le flic qui s’enfonce en ne voyant pas l’éclaircie possible. Tous deux sont aveugles et c’est cette cécité qui va créer un roman à lire si vous appréciez la littérature noire vraie, authentique, sans aucun artifice racontant des drames ordinaires de gens eux-aussi bien ordinaires que vous cotoyez tous les jours sans les voir.

Point de gros coups d’éclat, juste des existences poissardes avec des issues très prévisibles et pénibles de banalité et puis soudain l’engrenage à cause d’un sourire, d’un regard qu’on s’imagine si lourd de sens qu’il devient tellement porteur et qu’on en oublie son âge et vogue la galère pour Serge tandis que pour Franck c’est la fuite aidée par l’alcool, une noyade dans les bars, le dégoût de soi, de la vie gâchée et une échéance prochaine terrible. Tout respire la vraie vie dans l’écriture de Philippe Hauret, observateur pointu de ses contemporains. A de maintes reprises je me suis vraiment identifié aux personnages, ai été percuté par la pertinence des réflexions, par la justesse des sentiments et ai été épaté par l’humanité et la bienveillance d’un Philippe Hauret nouvelle belle voix du roman noir social.

Finement juste.

Wollanup.

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