Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Étiquette : harper collins noir

NOVEMBER ROAD de Lou Berney / Harper Collins Noir.

Traduction: Maxime Shelledy.

Chez Harper Collins Noir, on commence à se doter d’un catalogue particulièrement intéressant pour les fans de polars. Après la surprise Winslow et l’excellent roman newyorkais “Corruption”, voici Lou Berney, tout nouveau chez nous mais déjà auteur reconnu aux States. Même si Winslow se fend, pour l’occasion, d’un ruban somme toute assez incertain, on aurait tort de snober “November Road”, roman qui se situe au moment de la mort de JFK le 22 novembre 1963 et les quelques jours suivants quand l’ Amérique est abasourdie, sous le choc.

Tout en frôlant la grande histoire de la tragédie de Dallas, “November road” n’est absolument pas un énième roman sur la mort de Kennedy. Il se cadre par contre sur la thèse largement répandue de l’implication de la Mafia et sur l’hypothèse Carlos Marcello, parrain de la Nouvelle Orleans, qui vouait une haine farouche au président adulé.

Frank Guidry, un des bras droits de Carlos Marcello, voit certains des membres de la “Famille” disparaître, exécutés quelques heures après l’assassinat de JFK. Rapidement, il fait le rapprochement et se rend compte que les exécutions sont en lien avec l’évènement monstrueux, il comprend l’implication de son boss et saisit que sa propre implication très indirecte en fait, lui aussi, un témoin gênant. La mort de Lee Harvey Oswald, deux jours plus tard, dans les locaux de la police, sous les balles de Jack Ruby mafieux de bas étage, finit de le convaincre de fuir vers l’Ouest, la Californie, afin de quitter le pays le plus rapidement possible. « Go West » et à tombeau ouvert pour semer Barone, tueur à gages chevronné, vite lancé à ses trousses.

Dans le même temps, Charlotte, dans l’Oklahoma, n’aime plus sa vie. Son ex-prince charmant devenu son mari et le père de ses deux filles se noie dans l’alcool et passe de boulots merdiques à des emplois pourris avec la même constante, il boit son salaire. La famille a du mal et à 30 ans, Charlotte n’en peut plus. Un jour de déprime plus prononcé que les autres, elle décide de mettre ses deux filles et son chien épileptique dans la voiture, de remplir quelques valises et de partir vers L.A., la Californie, retrouver une lointaine parente pour se donner une nouvelle chance.

Le début alterne les péripéties avant le départ des deux fuyards. Nul doute, qu’ils vont se retrouver quelque part sur la route et le roman balance entre un polar, un roman sur la Mafia particulièrement bon et addictif dans son urgence et sa violence froide et un drame social, un roman noir plus intime, ordinaire, plus tourné vers le désespoir d’une Américaine moyenne des années 60, voulant forcer le destin, briser les chaînes imposées par son épave de mari. La seule pitié qu’il lui inspire ne suffit plus.

Le roman se lit, dans sa première partie, comme un page turner tout en développant une version crédible de Dallas, montrant le fonctionnement de la Pieuvre en Louisiane mais donnant aussi un intéressant instantané de l’ Amérique au moment d’une tragédie nationale. Guidry veut leurrer le tueur à ses trousses et Charlotte, ses deux filles et le chien, en panne, dans un bled pourri, très loin de l’Eldorado californien sont une aubaine pour lui. Hélas, Guidry, un dur, un salopard, un vrai mafieux, un collectionneur de femmes faciles va tomber sur un os, un très gros… en la personne de Charlotte. Son charme ordinaire, sans artifice ni fard, va foudroyer Guidry, donnant, pendant quelques pages mais quelques pages seulement, un ton beaucoup plus rose aux lignes parcourues.

La deuxième partie hausse le ton d’une intrigue qui se trouve complexifiée par les mensonges de Guidry pour parfaire sa couverture de représentant de commerce aux yeux de Charlotte et d’adorable père de famille aux yeux de tous ceux qu’ils rencontrent sur la route.

Certains amateurs de polars tiqueront certainement sur cette “idylle” si soudaine mais rassurons-les, l’aspect romans de gangsters prévaut très largement et “ November Road” a le charme rétro assez irrésistible de certains polars de cette époque justement et s’avère être avant tout, un pur roman de gangsters, franchement dans la ligne sanglante des polars sur la Mafia. De la bonne came.

Wollanup.

CORRUPTION de DON WINSLOW / Harper Collins Noir.

Traduction: Jean Esch. ( Ce monsieur est la pointure, l’épée du genre. Sur son CV: Chesbro, Westlake, Pelecanos, Block, CRUMLEY et Winslow…toute la crème du roman noir ricain!)

Ce roman est tout sauf une surprise, c’est juste le retour du Grand Don Winslow, du très grand Winslow,  jusqu’au vertige. Il y a deux Winslow, un auteur capable d’écrire des romans grandioses mais aussi du très quelconque même si ses bouquins les plus ordinaires feraient le bonheur de bien des auteurs. Seulement, on peut avoir du mal à supporter des daubes comme ses histoires de surfers écrites quand il s’est installé à San Diego au paradis de la glisse californien, sur les bords du Pacifique et les insupportablement xénophobes et clichetons “Savages” et “Cool” de la part d’un écrivain qui nous a offert le chef d’oeuvre que l’on n’attendait pas vraiment de lui, qu’il n’avait pas laissé vraiment deviner, au cœur de l’été 2007…  “la griffe du chien”. Neuf ans après, retour de l’extase avec “Cartel” qui continuera ce qui sera une trilogie exceptionnelle sur la guerre contre les narcos-trafiquants. Enfin, début novembre déboule un nouveau monument nommé “the force”, hélas très pauvrement rebaptisé “Corruption” .

“Denny Malone est le roi de Manhattan North, le leader charismatique de La Force, une unité d’élite qui fait la loi dans les rues de New York et n’hésite pas à se salir les mains pour combattre les gangs, les dealers et les trafiquants d’armes. Après dix-huit années de service, il est respecté et admiré de tous. Mais le jour où, après une descente, Malone et sa garde rapprochée planquent pour des millions de dollars de drogue, la ligne jaune est franchie.
Le FBI le rattrape et va tout mettre en œuvre pour le force à dénoncer ses coéquipiers. Dans le même temps, il devient une cible pour les mafieux et les politiques corrompus. Seulement, Malone connaît tous leurs secrets.
Et tous, il peut les faire tomber……”

Denny Malone et ses trois collègues, potes, amis, frères forment une équipe soudée qui fait la guerre jour après jour et qui comme les autres flics, les politiciens, les juges, les avocats, les promoteurs en croque. Pas de raison de faire le sale boulot dans la rue tandis que les cols blancs s’en foutent plein les poches. Ils vont chercher le pognon sur le territoire des gangs (voir la stupéfiante carte interactive du crime), des prises de guerre. Les dealers vivent vite et meurent jeunes, Malone vit vite et veut mourir vieux. Il pense à sa retraite, les études des gosses… Il faut beaucoup de thune pour pouvoir vivre à New York, il amasse mais en risquant sa vie jour et nuit et il tombe… Malone, héros ou salaud, les deux ou ni l’un ni l’autre? Avant tout un très grand personnage romanesque, un mec inoubliable avec ses convictions, ses contradictions, ses failles… « Serpico », Le prince de New York », Denny Malone le cinéma de Sydney Lumet.

Quand les Noirs ne tuent pas des Noirs, les flics s’en chargent. Dans un cas comme dans l’autre, se dit Malone, des Noirs meurent.

Et il est toujours flic.

New York est toujours New York.

Le monde est toujours le monde.

Oui et non. Son monde a changé.

Il a mouchardé.

La première fois, se dit-il, ça change la vie.

La deuxième fois, c’est juste la vie.

La troisième fois,c’est votre vie.

C’ est ce que vous êtes devenu.

Une balance.

Mais Malone a du sang irlandais qui coule dans ses veines, la famille, le clan c’est sa vie son graal. Le fighting spirit, il l’a appris dans la rue, il maîtrise et il va entamer une putain de guerre dégueulasse pour sa vie, pour les siens et surtout son honneur. Don Winslow, dans des rues sordides, dans des halls dégueulasses, dans des apparts immondes peuplés de malades, de salauds, de paumés, de criminels crée la plus stupéfiante, la plus frappante des tragédies, un roman que vous n’oublierez sûrement jamais. 

Corruption, c’est aussi et surtout New York et Manhattan mais pas celui des touristes et du faste, une zone qui commence quand Central Park disparaît, des endroits que le touriste n’entrapercevra que s’il monte jusqu’au musée des Cloisters. Harlem en intro colorée puis Washington Heighs et Inwood que la Harlem River séparera du Bronx. Des rues plus étroites où la pierre conserve la mémoire et les stigmates de guerres antérieures, des occupations irlandaises ou ritales puis hispanophones puis caribéennes et mettent en garde le passant imprudent, territoires attendant chaque soir que le soleil disparaisse derrière la skyline pour devenir des zones de guerre urbaine quand les junkies vont chercher leur dose. Winslow est originaire de New-York et on le sent, on le voit, on le touche immédiatement. Et son  immense talent de conteur allié à une connaissance parfaite de son environnement romanesque entièrement dévoué au lecteur novice fonctionne une nouvelle fois à merveille.

Si vous connaissez New York, c’est un bonheur. Si vous avez vécu à New York, c’est un immense bonheur, si vous ne connaissez pas New York, c’est aussi un bonheur. Winslow aime New York, vous fait aimer New York, vous emporte, vous chavire, vous émeut. Il y a très longtemps que je n’avais pas connu un tel bonheur de lecture.

“Dans une seule rue vous entendez cinq langues, vous sentez six cultures, vous écoutez sept genres musicaux, vous voyez une centaine de personnes, un millier d’histoires, et tout ça c’est New York.

New York est le monde.

Le monde de Malone en tout cas.

Jamais il ne la quittera.

Il n’a aucune raison de le faire.”

Un roman exceptionnel, un chef d’oeuvre.

Masterpiece!

Wollanup.

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