Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Étiquette : gallmeister (page 2 of 3)

UN MOINDRE MAL de Joe Flanagan / Gallmeister Noire.

Traduction: Janique Jouin – de Laurens.

 

Après plus de dix ans d’existence, ce n’est plus de la découverte ni une surprise, Gallmeister, même s’ils ne sont pas les seuls sur la place à le faire, proposent de la bonne littérature américaine à celles et ceux qui aiment vraiment cela. Bon, si je reste plus réservé sur certains romans qui paraissent dans la collection « néonoir », je reconnais la qualité générale des sorties de l’éditeur qui peut aussi nous offrir de très belles découvertes noires comme ce très, très,très bon premier polar situé à Cape Cod en 1957 et  signé Joe Flanagan.

Bien sûr  les bandeaux accompagnant les romans sont faits pour vous attirer mais ils sont aussi parfois très trompeurs. Sur « Un moindre mal », une citation d’un journaliste de Publishers weekly dit « ce premier roman transpose le monde corrompu du L.A. Confidential à Cape Cod ». Alors, oui, le sujet est un peu similaire, la corruption des flics, mais il est très difficile de comparer Hyannis et sa petite communauté de 20 000 habitants sur la côte Est et la mégapole de Los Angeles versant Pacifique. De même, il n’y a pas grande similitude entre le style des deux auteurs et pas plus dans le traitement de l’intrigue. Bref, ce n’est pas du Ellroy, c’est tout simplement du Flanagan et les amateurs de polars costauds, étoffés devraient y trouver néanmoins très largement leur compte. En fait, c’est juste en visionnant le film adapté du roman de James Ellroy que Flanagan a choisi de situer son intrigue à la même époque. Par ailleurs, Cape Cod et le village de Hyannis sont très chers à l’auteur qui y est né, y a vécu et y a suivi la carrière de flic local de son père qui correspond en gros, aux dires de l’auteur, au personnage de Warren, flic local, qui mène l’enquête.

« Cape Cod, 1957. Dans cette petite communauté tranquille, une série de meurtres d’enfants paralyse la population, une famille disparaît dans d’étranges circonstances, un homme se fait violemment tabasser et refuse de dénoncer ses agresseurs. Le lieutenant Warren, de la police locale, découvre la difficulté de mener à bien son enquête dans un service corrompu. Sa position devient intenable quand arrive dans la région Stasiak, officier légendaire de la Police d’État aux méthodes douteuses. Dépossédé de ses dossiers, Warren comprend vite qu’élucider ces affaires n’est pas le but premier de ce flic brutal et manipulateur. Pourtant il ne peut pas lui laisser le champ libre, au risque d’y perdre sa place, sa réputation et peut-être beaucoup plus. »

« Un moindre mal », c’est tout simplement un bon polar, un vrai roman d’investigation qui prend bien en compte la diversité des multiples personnages tout en se focalisant  sur le duel, au départ, bien disproportionné entre un flic local Warren et Stasiak une légende de la police d’ Etat qui, chacun à sa manière, vont tenter de résoudre les énigmes créées par les meurtres sauvages de petits garçons et par la disparition d’une famille.

Parfois, on ignore pourquoi on est tout de suite attiré par une intrigue, par un bouquin… et « un moindre mal » a réussi cette  alchimie qui a rendu ma lecture particulièrement  furieuse. L’intrigue tient parfaitement la route, les personnages sont soignés, creusés, les dialogues sont percutants et le final d’une centaine de pages transpire l’adrénaline. C’est addictif, parfait, inducteur de multiples théories et se lit d’une traite en attendant le deuxième roman du monsieur.

Addictif !

Wollanup.

LES MARCHES DE L’ AMÉRIQUE de LANCE WELLER / Gallmeister.

Traduit par François Happe(American Marchlands, 2017), Gallmeister, 2017.

 

Tu les avais vu venir à des kilomètres de distance. Le ciel brûlant que l’après-midi avait blanchi semblait aspirer la chaleur de la terre pour la rejeter sous forme d’un voile liquide entre eux et votre petite caravane de trois chariots. La promesse du Territoire de l’Oregon paraissait encore si lointaine derrière le ciel atroce de ce soir-là. Ils s’approchaient en chatoyant ; ils s’amalgamaient, puis éclataient avant de fusionner à nouveau comme du mercure, comme s’ils n’étaient qu’une seule entité, ne devant plus jamais se séparer. Au début tu n’aurais pas pu dire si c’étaient vraiment des êtres humains. Tu n’aurais pas pu dire ce qu’ils étaient. Tu te souviens que ton père avait demandé qu’on lui apporte son fusil mais Dizzy avait dit :

Nan, j’crois que c’est juste des gens avec un chariot.

 

(…)

Et enfin, tu te souviens d’eux, repartis, disparus dans le lointain, un lointain liquide où la chaleur du monde suintait comme le pus d’une blessure. L’énergie fiévreuse de leur voyage en direction du sud, associée à votre propre marche incessante vers l’ouest, produisant une autre sorte de chaleur qui se joignit à celle du monde, celle du ciel, ainsi que celle des étoiles, pour hâter l’extinction finale de tout ce qui existait.

Il est des fois quand une quatrième de couverture dit la vérité. C’est une impression confirmée très vite (les lignes ci-dessus appartiennent au premier chapitre du roman de Lance Weller) : ce texte est un voyage, une errance en charriot. Je veux dire physiquement. Un chariot qui se dirige lentement et inexorablement vers son destin. Il branle, gémit, couine, ses roues épousent la boue, luttent pour se dégager, éclatent la surface de la terre craquelée, s’y enfoncent. Vous reniflez la sueur des chevaux, votre propre sueur, miel de mouches méchantes et bourdonnantes. Vous sentez votre propre angoisse. Elle a un parfum. Car le pays terrible et immense qui s’ouvre devant vous vous impressionne et vous fait peur. Même si il signifie s’éloigner un peu plus d’un passé de honte et de douleur. Elles aussi ont leur odeur entêtante dont on ne peut se débarrasser.

Ils sont trois, réunis par le désir de vengeance et de revanche. Tom Browning, visage d’ange et conscience termite dans le vieux bois du monde. Trop lucide. Ses crises de migraine le rendent dingue, à intervalles réguliers. Il tue pour survivre. Il tue pour avancer encore même si la mort est au bout du chemin. Il doit faire ce chemin. Pisgmeat, son ami d’enfance. Une âme presque innocente mais remodelée à jamais par la brutalité des guerres indiennes et la perte de sa femme chérie. Eux deux se pardonnent leur condition. Ils sont amis. Et puis il y a Flora, l’esclave à la beauté inquiétante, qui trouve son oxygène dans la haine. Elle a été avilie et ne peut pas l’oublier*. Ils iront jusqu’au bout, au Mexique, et présenter à l’ancien maître de Flora le corps de son fils unique conservé dans un cercueil rempli de sel.

Tous trois sont des victimes aussi, d’un monde en construction. Il est violent. Il s’appelle l’Amérique. Et si en cette première moitié du XIXe siècle, il n’occupe géographiquement que la partie orientale du continent, jusqu’au fleuve Mississippi, il avance, grignote l’ouest et le sud, vers l’autre côte et le Mexique. Ceux qui rêvent d’un avenir meilleur, ceux qui fuient un passé lourd ou raté se sont mis en route. Si leur chariot semble chargé du strict minimum, ils portent déjà en eux, avec eux, ils poussent devant eux, les tares et les péchés de la société qu’ils veulent fuir. Les essieux de leur chariot grincent, ils sont grippés par une intrinsèque rouille.

C’est peut-être un talent de Lance Weller. Vous faire subir physiquement un pays et des scènes. Vous n’y échapperez pas. Ses phrases vous garrottent. Lumières, sons, odeurs s’imposent à vos sens. Par petits gestes précis, répétés, on pourrait croire qu’il charge le tableau, écrasant même ses personnages sous des coups de marteau. Lance Weller ciselle. En défonce et relief, vous retrouverez quelque chose de saisissant. De même qu’il faudra un tour de roue complet pour avancer, il faudra attendre la fin de ce travail pour saisir l’importance du moment écrit. Rien n’est gratuit.

Mais ce roman peut aller bien plus loin. Il a des ramifications philosophiques. Il affronte l’Histoire et le Mythe, les désigne du doigt, l’index. Oui, l’Amérique s’est construit avec un esprit d’aventure, terriblement humain mais aussi dans la violence et le sang, et sans doute qu’elle s’en nourrit encore. D’innombrables vies ont été broyées ou abîmées sur le chemin, ce que la fresque vive omet d’évoquer. Elle ne veut en conserver que quelques figures choisies. Avec trois personnages, à taille humaine, Lance Weller nous invite à envisager la force mais aussi le caractère destructeur de l’Amérique. Un pays mais aussi un concept.

Les Marches de l’Amérique est le deuxième roman de Lance Weller, après Wilderness, publié en 2013 chez Gallmeister. Beau et abouti, déjà. Lance Weller était attendu. Il revient avec tout ce souffle historique et humain.

– Ecoute. Tu n’en es qu’au début de ton voyage. Et de l’autre côté de cette rivière, il y a des choses à voir que tu ne trouveras nulle part ailleurs que là où elles sont. Des paysages et des ciels si beaux que tu en auras des douleurs dans les dents. Mais tu rencontreras le mal aussi. Le mal en abondance.  Alors il va falloir que tu sois équipé. (Il haletait dans l’obscurité. Sa respiration était sifflante.) Ces beaux petits bijoux que je t’ai montrés. Vas-y, prend-les. **

*magnifiques lignes quand nous découvrons le regard sur le monde de Flora, femme, belle, esclave, objet donc. Terrible et juste, me semble-t-il.

** Le locuteur, Gaspar, parle d’un sabre et d’un pistolet.

Paotrsaout.

UNE AFFAIRE D’HOMMES de Todd Robinson chez Gallmeister

Traduction : Laurent Bury.

Avant de devenir écrivain, Todd Robinson a créé une revue spécialisée dans la littérature noire et policière. Il a exercé plusieurs métiers dont barman et videur, à Boston et à New York. Il connaît bien ce milieu des bars et des clubs qui l’a inspiré. Dans ce deuxième roman, on retrouve Boo et Junior, les deux héros de « Cassandra ». Je ne l’avais pas lu à l’époque et ça ne m’a pas empêché d’apprécier « Une affaire d’hommes », mais j’ai désormais une furieuse envie de découvrir les débuts de ces enquêteurs attachants, percutants et drôles.

« Boo et Junior sont amis depuis l’orphelinat et videurs dans un club depuis que leurs muscles et tatouages en imposent suffisamment. Ils cultivent depuis toujours leur talent pour se mettre dans les pires situations et s’en sortir avec de manière surprenante. Quand une de leurs collègues leur demande d’avoir une conversation avec un petit ami trop violent, nos deux compères sont trop heureux de jouer les chevaliers servants. Lorsque le type en question est retrouvé mort, Boo et Junior font des coupables parfaits. »

Boo a grandi dans un orphelinat après le meurtre de sa mère, un lieu où les ados vivaient dans un climat de tension permanente et de violence où seuls les plus forts pouvaient avoir la paix. Leur seule protection, une bande : d’autres pauvres mômes livrés à eux-mêmes, paumés, terrorisés qui sont devenus des adultes complètement déglingués. Ils se débrouillent tous avec leurs blessures, leurs cicatrices plus ou moins secrètes, plus ou moins à vif mais ne se sont pas perdus de vue depuis cette époque et se soutiennent toujours même si les noms d’oiseaux fusent. Il y a Boo et Junior, videurs dans le même club miteux, mais aussi Ollie et Twitch.

Todd Robinson nous offre une galerie de personnages fracassés, susceptibles, violents, paranos et pourtant touchants. Quelques flash-backs seulement, souvent dans le feu de l’action, et Todd Robinson les rend attachants, l’empathie fonctionne. C’est Boo le narrateur, il parle dans un langage cru, drôle, car s’il est lucide sur lui-même, sur les autres, sur sa vie, ça ne l’empêche pas de voir rouge assez souvent, de péter les plombs et de se fourrer dans le pétrin même quand il le sent venir. La violence, il connaît, donner et prendre des coups, ça fait partie de son univers. Il a également le sens de la répartie et de la provoc, si ça lui cause des ennuis, ça donne des dialogues plutôt savoureux. Les autres personnages ne sont pas en reste et sont également hauts en couleur. On est dans un univers qui fait penser à celui d’Hap et Leonard de Lansdale sauf qu’ici on est en ville, à Boston.

Junior est accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis et toute la bande va devoir enquêter pour le disculper car la police se satisfait de ce suspect, un coupable idéal et ne cherche pas plus loin. Todd Robinson nous entraîne sur un rythme d’enfer dans une enquête où les scènes d’action s’enchaînent sans temps mort. Il sait brouiller les pistes, entretenir le suspense : on se retrouve aussi perdus que les personnages (sauf que nous on rit, on ne prend pas de baffes !) jusqu’au dénouement.

Tout en réussissant un roman d’action où le lecteur n’a pas le temps de souffler, Todd Robinson creuse la psychologie des personnages. De leur adolescence en cage, sombre, dangereuse où ils se sont éduqués seuls, nos héros ont acquis une notion de la virilité spéciale sur laquelle ils sont extrêmement chatouilleux et qui se rapproche dangereusement de l’homophobie. Cela leur fait commettre des erreurs graves et si Boo en prend conscience, c’est plus difficile pour Junior. Todd Robinson s’attaque mine de rien à ces préjugés tenaces qui gangrènent la société américaine des bas-fonds, loin de la tolérance des bobos cultivés.

Un roman où testostérone, adrénaline, humour et intelligence font bon ménage.

Un très bon buddy roman noir.

Raccoon

LE DERNIER BAISER de James Crumley chez Gallmeister

Traduction : Jacques Mailhos.

Illustré par Thierry Murat.

Deuxième roman de l’immense James Crumley à être réédité par Gallmeister avec une nouvelle traduction, « le dernier baiser » écrit en 1978, est la première apparition du détective Sughrue. L’illustration de cette série de rééditions est un plus qui donne du cachet aux bouquins et les dessins en noir et blanc de Thierry Murat collent parfaitement au texte. Une très bonne occasion de découvrir ou redécouvrir Crumley, une des grandes voix du roman noir américain.

«  Pour Sughrue, privé officiant à Meriwether dans le Montana, ce contrat avait tout d’une aubaine. Budget illimité pour écumer les bars des États-Unis à la recherche de Trahaerne, auteur à succès porté sur les fugues autant que sur la boisson. Sitôt l’écrivain débusqué dans un bar miteux de la côte Ouest, Sughrue se trouve chargé d’une nouvelle enquête : il doit retrouver la trace de Betty Sue Flowers, jeune fille énigmatique disparue dix ans auparavant. La compagnie de Trahaerne étant plutôt agréable, notre privé embarque l’alcoolique dans son périple. Mais il ne pouvait prévoir sa fascination grandissante pour la disparue ni les ramifications sans fin de cette affaire où tous semblent sans cesse se jouer de lui. » Continue reading

DANS LA FORÊT de Jean Hegland chez Gallmeister

Traduction : Josette Chicheportiche.

Jean Hegland vit en Caroline du Nord. « Dans la forêt » est son premier roman paru aux Etats-Unis en 1996 il a connu un grand succès. Il a été adapté au cinéma en 2015. C’est une pépite que nous offrent les éditions Gallmeister vingt ans après. Continue reading

SOLEIL ROUGE de Matthew McBride / Gallmeister NÉO NOIRE

Commencer l’année avec un Neo Noire de Gallmeister est une assurance de l’entamer sans ennui mais aussi peut-être sans réelle surprise non plus. Cette collection spécialisée dans les romans narrant les tristes exploits de blancs ruraux plus ou moins cramés par la meth a déjà fait ses preuves et même offert parfois le grand bonheur comme avec Whitmer pour « Cry Father ». Continue reading

AQUARIUM de David Vann chez Gallmeister

Traduction : Laura Derajinski.

David Vann est un écrivain américain dont le succès est venu de France après la publication en 2010 du magnifique et très noir « Sukkwan Island » qui a reçu, entre autres, le prix Médicis du meilleur roman étranger. « Aquarium » est selon ses dires son premier roman sans aucun personnage issu de sa famille, le premier aussi qui n’est pas une tragédie. L’idée du roman lui est venue d’une image : une petite fille et un vieil homme visitant un aquarium…

« Caitlin, douze ans, habite avec sa mère dans un modeste appartement d’une banlieue de Seattle. Afin d’échapper à la solitude et à la grisaille de sa vie quotidienne, chaque jour, après l’école, elle court à l’aquarium pour se plonger dans les profondeurs du monde marin qui la fascine. Là, elle rencontre un vieil homme qui semble partager sa passion pour les poissons et devient peu à peu son confident. Mais la vie de Caitlin bascule le jour où sa mère découvre cette amitié et lui révèle le terrible secret qui les lie toutes deux à cet homme. »

Je me suis lancée dans ce roman, un peu curieuse, sans me méfier : la quatrième parle de conte de fée, il y a des dessins de poissons… Effectivement, pas d’arme à feu, pas de meurtre, mais quelle violence ! David Vann nous entraîne dans un récit d’une intensité extraordinaire. Son écriture est d’une telle justesse, d’une telle puissance qu’on ressort de cette lecture abasourdi.

Caitlin est la narratrice, vingt ans plus tard. David Vann nous plonge dans ses pensées, ses souvenirs, il écrit comme elle pense, faits et dialogues mêlés. Ce n’est vraiment pas gênant pour la lecture, au contraire, on est dans sa tête, on la comprend très vite.

Caitlin et Sheri sa mère sont seules, mais elles s’aiment. Sheri est tout pour Caitlin, ça l’angoisse parfois et l’intrigue : à l’école, elle est la seule à n’avoir aucune famille. Ses questions se heurtent à un mur, sa mère refuse d’évoquer son enfance ou sa famille mais sa seule présence suffit à Caitlin. Elles sont pauvres aussi et Sheri travaillant tard, Caitlin l’attend à l’aquarium. Le monde des poissons la fascine, la happe et lui permet d’échapper à ces heures de solitude. C’est un monde plus rassurant que le monde réel : « La vraie vie ressemblait davantage à l’océan, où n’importe quel prédateur pouvait surgir d’un instant à l’autre. » C’est avec le monde marin qu’on se trouve ici dans le « nature writing » sinon, tout se passe en ville, ici pas de grands espaces. Caitlin voit tout sous l’angle marin : Seattle est une étoile de mer, leur appartement, une grotte… En observant l’aquarium, les poissons, elle observe le monde et les hommes. C’est ainsi qu’elle entre en contact avec le vieil homme.

Cette rencontre fait remonter chez Sheri des souvenirs insupportables qu’elle voulait fuir à jamais et déclenche une tornade de rage et de violence. Elle pète complètement les plombs, oubliant son rôle de mère, l’âge de sa fille. La violence née de la souffrance est effroyable ! Le style de David Vann est simple mais efficace, c’est peu de dire qu’on assiste à des scènes abominables et il nous les fait ressentir presque physiquement.

Caitlin découvre des côtés plus que sombres chez les gens qu’elle aime et toutes ces horreurs vont la changer à jamais. C’est un personnage magnifique. A la manière butée des enfants, elle résiste, elle s’oppose, elle refuse de porter le fardeau de sa mère. Ainsi de façon brutale, en quelques jours elle vit la fin de son enfance et elle l’affronte avec une grande force.

Les autres personnages ne sont pas en reste, David Vann a ce grand talent de créer de beaux personnages, humains, qu’on comprend même quand ils se comportent de manière odieuse car on connaît leurs douleurs et certains vont loin: lâcheté, cruauté, violence…

David Vann écrit un roman initiatique à couper le souffle. Un roman d’une grande intensité sur la fin de l’enfance et sur le pardon aussi, dernière et difficile étape vers l’apaisement. Un roman universel.

Très beau et très fort!

Raccoon.

LE BON FILS de Steve Weddle / Gallmeiser / Néonoir.

Traduction: Josette Chicheportiche.

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« À vingt-six ans, Roy Allison retrouve la liberté après dix années passées en prison. De retour chez lui, il a la ferme intention de redevenir un type bien. Pas question de replonger. Mais dans cette région à la frontière de l’Arkansas et de la Louisiane, la crise économique a fait des ravages, la guerre a brisé des familles, et le monde qu’il retrouve part à la dérive. Et personne n’a oublié les raisons pour lesquelles Roy s’était retrouvé derrière les barreaux ni ne lui a pardonné ses erreurs. Alors, à quoi sert de se comporter en bon fils dans ce pays en ruine où seul le crime vous donne encore l’impression d’être en vie ? »

Il est certain que les romans parlant des rednecks sont maintenant légion et qu’on peut parfois souffrir de l’indigestion tant ils ont tendance à se ressembler dans la forme et souvent dans le fond avec des histoires violentes sous meth, explorant le filon de situations choquantes où la pire vermine blanche ricaine devient la star de romans hallucinés où le déchaînement d’ignominies peut paraitre parfois légitimé pour les auteurs par la situation bien triste de ces coins perdus où la loi n’a pas eu cours très longtemps. Alors, ce « bon fils » est-il une énième inutile preuve de la chute de la maison Amérique gangrénée par le chômage, le trafic de came et l’abandon de l’Etat dans les coins les plus reculés ? Non, le roman de Steve Weddle est bien plus ambitieux, brillamment écrit et construit, propice à la réflexion et parfois un vrai crève–cœur par ces tragédies banales, ordinaires, ces choix à faire dans la douleur ou dans ce parti pris choisi de la délinquance. Bien sûr, ces calamités du chômage, du portefeuille vide, de la solitude, de l’abandon, elles ont de plus en plus un caractère universel dans des pays occidentaux où l’écart continue de se creuser de manière folle entre les nantis et les autres en proie à la précarité mais il me semble que cet aspect est beaucoup plus évoqué par les auteurs ricains. Aussi quand  Benjamin Whitmer du fin fond du Colorado, Steve Weddle de la frontière entre l’Arkansas et la Louisiane vous montrent la misère ordinaire avec une plume largement au-dessus du lot d’un point de vue émotionnel, le combat souvent vain pour sortir la tête de l’eau, il ne faut pas rater ces rendez-vous éprouvants mais si prenants.

Le roman commence et se termine avec Roy mais c’est aussi et surtout l’histoire de la communauté rurale qu’il retrouve qui est ici racontée. Le chômage, les traites à payer, les combines minables, les petits trafics, la solitude, la corruption, la came, la délinquance, la guerre, le système de santé, la violence, la mort, la perte, les espoirs, les rêves, le baseball… tout y passe et parfois le propos peut paraître complexe et il est sûr que le roman demande une certaine attention afin de comprendre les liens qui unissent tous ces moments, tous ces lieux, tous ces gens mais on est récompensés tant l’empathie qu’arrive parfois à faire naître Weddle vaut vraiment la lecture tout comme chez Whitmer.

Ne nous trompons pas, non plus, nous sommes bien dans la collection néonoir et si la violence physique est moins visible que dans certains autres opus de la collection, il existe néanmoins des fulgurances qui ne font pas du « Bon fils » un roman juste contemplatif même si le plus douloureux, le plus terrible est provoqué par des histoires à la fois tristes et banales.

Enfin, n’oublions pas que c’est une Amérique réelle qui nous est présentée ici, un réservoir pour Trump, qui, hélas, est leur seul espoir face à une Hillary Clinton qui fait des conférences pour Goldman Sachs (à 250 00 dollars l’heure) en expliquant que ce ne sont pas les banques qui sont les responsables de la crise de 2008 mais les classes ouvrières qui se sont trop endettées… Hillary Clinton dont la campagne sénatoriale sur l’état de New York au début des années 2000 a été financée par Donald Trump.

Prenant et important.

Wollanup.

L’HEURE DE PLOMB de Bruce Holbert / Gallmeister

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Second roman de Bruce Holbert après « Animaux solitaires » de très belle facture en 2013. Ce premier roman, assez controversé à l’époque, était pourtant un petit bijou de roman noir, sorte de western très dur avec une nature hostile et des accents de « la mort au crépuscule »du regretté William Gay.

« Hiver 1918. L’État de Washington connaît, durant un instant, l’Apocalypse : l’un des pires blizzards de l’histoire du pays balaie tout sur son passage. Perdus dans la neige, pétrifiés par le gel, des jumeaux de quatorze ans, Luke et Matt Lawson, sont recueillis in extremis par une femme qui tente de les ranimer à la chaleur de son corps. Seul Matt reprend vie. Le lendemain, le voilà devenu un homme, trop tôt et malgré lui. Car le désastre l’a également privé de son père, le laissant à la tête du ranch familial. Labeur, amour et violence, autant de découvertes pour Matt, qui se retrouve face à la beauté sauvage de cette terre, tentant de maintenir l’équilibre fragile entre les êtres qui l’entourent. »

S’il est bien un roman qui a sa place chez Gallmeister, maison qui a offert dans tant de beaux romans mettant en scène l’Américain confronté à la nature de son pays-continent, c’est bien celui-ci qui contribue bien à promouvoir ce genre devenu très connu maintenant « le nature writing » dont beaucoup d’œuvres parmi les plus connues comme les plus réussies se trouvent dans le catalogue de l’éditeur. Si Gallmeister a bien diversifié son offre par rapport à ses débuts il y a dix ans avec l’arrivée de la collection néo-noir notamment, c’est bien de cette littérature des hommes confrontés aux forces de la nature qu’il est question ici et plus du tout de littérature noire comme dans le terrible « Animaux solitaires ».

Alors, l’écriture de Holbert est toujours aussi belle, appliquée, faisant bien ressentir le drame, la douleur, l’amour, la souffrance… l’humanité simple de gens très communs comme la beauté, la force la dangerosité de la nature que parfois l’homme doit combattre pour exister ou simplement pour ne pas périr. Cette humanité face aux éléments souvent hostiles est personnifiée par le combat de Matt dont l’existence de l’adolescence à sa mort nous est contée ici avec un talent certain.

Les lecteurs ayant adoré le côté malfaisant de beaucoup des personnages du premier roman seront peut-être un peu déçus mais le voyage à côté de Matt réserve aussi son lot de drames et de passions tout à fait recommandable même si la folie du premier roman n’est plus lisible.

Rustique.

Wollanup.

L’OISEAU DU BON DIEU de James McBride chez Gallmeister

Traduction de François Happe

« L’oiseau du bon dieu » est le dernier roman de James McBride. Il se situe au XIXème siècle, avant la guerre de sécession et nous embarque en compagnie du célèbre abolitionniste : John Brown. Ce livre a remporté le National Book Award en 2013 et une adaptation cinématographique est actuellement en cours.

« En 1856, Henry Shackleford, douze ans, traîne avec insouciance sa condition de jeune esclave noir. Jusqu’à ce que le légendaire abolitionniste John Brown débarque en ville avec sa bande de renégats. Henry se retrouve alors libéré malgré lui et embarqué à la suite de ce chef illuminé qui le prend pour une fille. Affublé d’une robe et d’un bonnet, le jeune garçon sera brinquebalé des forêts où campent les révoltés aux salons des philanthropes en passant par les bordels de l’Ouest, traversant quelques-unes des heures les plus marquantes du XIXe siècle américain. »

C’est Henry le narrateur, et il raconte son histoire sur un tel rythme, avec une telle verve qu’on plonge rapidement dans ses aventures sans avoir envie de lever le nez.

Car si Henry, jeune esclave, est habitué à se taire et à ne pas contredire un blanc (ce qui l’amène à se faire passer pour une fille lorsqu’il est «libéré/kidnappé» par le fameux John Brown), il a un regard terriblement lucide, affûté par ses jeunes années passées dans un saloon et il n’a pas la langue dans sa poche quand il s’agit de commenter in petto…

Dans le même temps, Henry est également habitué à devoir survivre dans un monde où le plus crétin des abrutis peut lui créer des ennuis pourvu qu’il soit blanc. Il connaît donc la nécessité de sauver sa peau et, s’il repère la peur et la lâcheté chez les autres, il n’en est lui-même pas exempt et les comprend. Cela donne un ton profondément humain au livre, il n’y a pas de héros sans peur et sans reproche !

Henry, alias Henrietta, alias l’Echalote va donc côtoyer pendant trois ans John Brown, qui l’a adopté comme porte-bonheur, et son « armée » de quelques hommes dépenaillés.

John Brown en 1856.

James McBride nous donne à voir un personnage haut en couleur : humaniste, généreux, complètement illuminé, (il se sent investi de sa mission par Dieu lui-même avec qui il est en contact régulier !), et prêt à toutes les violences pour faire avancer sa Cause. James McBride nous fait un portrait extrêmement vivant de cet homme qui marqua son époque et dont la renommée traversa l’océan : quand il fut condamné à mort, Victor Hugo écrivit une lettre aux Etats-Unis d’Amérique pour demander sa grâce. On croise également d’autres personnages historiques qui se sont battus contre l’esclavage : Harriet Tubman et Frederick Douglass (qui n’a pas la sympathie de McBride).

Dans cet Ouest sauvage où la justice est expéditive, Henry, témoin privilégié, raconte cette lutte violente qui amènera la guerre de sécession. Sa situation en tant que fille (il va découvrir les avantages et les inconvénients de la féminité), sa liberté de ton agrémentent d’humour ses aventures et mésaventures. Il n’y a pas de temps mort et on suit avec passion l’évolution de ce drôle d’oiseau…

Un beau roman, épique, noir, drôle et tendre où la grande histoire et la fiction se téléscopent de belle manière.

Raccoon

 

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