Chroniques noires et partisanes

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LES FANTÔMES DU VIEUX PAYS de Nathan Hill chez Gallimard

Traduction : Mathilde Bach.

Nathan Hill est un jeune auteur américain. Il a publié quelques nouvelles dans des revues et a mis une dizaine d’années à écrire son premier roman « les fantômes du vieux pays », un pavé qui a eu un immense succès : il a été traduit en 30 langues et est en cours d’adaptation en mini-série pour la télévision avec Meryl Streep.

« Scandale aux États-Unis : le gouverneur Packer, candidat à la présidentielle, a été agressé en public. Son assaillante est une femme d’âge mûr : Faye Andresen-Anderson. Les médias s’emparent de son histoire et la surnomment Calamity Packer. Seul Samuel Anderson, professeur d’anglais à l’Université de Chicago, passe à côté du fait divers, tout occupé qu’il est à jouer en ligne au Monde d’Elfscape. Pourtant, Calamity Packer n’est autre que sa mère, qui l’a abandonné à l’âge de onze ans. Et voilà que l’éditeur de Samuel, qui lui avait versé une avance rondelette pour un roman qu’il n’a jamais écrit, menace de le poursuivre en justice. En désespoir de cause, le jeune homme lui propose un nouveau projet : un livre révélation sur sa mère qui la réduira en miettes. Samuel ne sait presque rien d’elle ; il se lance donc dans la reconstitution minutieuse de sa vie, qui dévoilera bien des surprises et réveillera son lot de fantômes. »

Il m’a fallu une centaine de pages pour me plonger réellement dans ce livre foisonnant car ce n’est pas une histoire que Nathan Hill raconte mais plusieurs et progressivement ce qui m’avait perdue au départ m’a captivée. A son rythme, suivant parfois des chemins de traverse, avec des digressions Nathan Hill relie toutes ces histoires et réussit à écrire une fresque immense et magnifique. Une histoire humaine émouvante mêlée à l’Histoire : de la deuxième guerre mondiale en Norvège à nos jours en passant par 1968 à Chicago.

La narration n’est pas linéaire, avec des points d’ancrage dans le présent et de nombreux retours à différentes époques au gré des recherches de Samuel sur sa mère : les années soixante où l’on suit l’adolescence de Faye dans une petite ville puritaine du Midwest, ah… l’éducation des filles, les cours d’hygiène féminine, on s’y croirait ! 1968 à Chicago bien sûr où les émeutes lors de la convention démocrate vont faire basculer bien des vies, 1988, l’année où Faye abandonne Samuel… Même s’il avoue en fin de  bouquin avoir pris des libertés avec la chronologie des faits de 1968, c’est très documenté et à chaque fois Nathan Hill réussit à rendre l’ambiance d’une époque, il dresse ainsi en filigrane un portrait noir et lucide de l’Amérique et de son évolution.

Nathan Hill creuse tous ses personnages et même les plus mineurs, ceux qui ne sont qu’une péripétie dans le récit pour faire avancer l’intrigue, qui n’auraient qu’un petit paragraphe dans un autre roman prennent de l’ampleur. Ils sont crédibles, hauts en couleur, vivants au point qu’on aimerait parfois en savoir encore plus : Bishop ami d’enfance perturbé et sa jumelle Bethany, violoniste virtuose, Pwnage, accroc aux jeux vidéos, Laura, étudiante ambitieuse et tricheuse et bien d’autres… On connaît leurs travers, leurs angoisses : tragiques, drôles ou les deux à la fois, ils sonnent toujours juste.

Avec un immense talent de conteur, Nathan Hill mêle toutes ces histoires à celle de Samuel, confronté à l’abandon, l’une de nos pires angoisse qu’il a du mal à surmonter et celle de Faye qui est loin d’être le monstre que les médias décrivent. C’est une histoire belle et triste, une histoire de malheur et d’angoisses qui se transmettent, une histoire d’abandon, de trahison, de colère mais aussi d’amour, de pardon, magnifique !

Un roman dense et puissant.

Raccoon.

MÉRIDIEN DE SANG ou le rougeoiement du soir dans l’Ouest de Cormac McCarthy / Gallimard.

Traduction : François Hirsch 

C’est dans cette seconde moitié du XIXème siècle, à la lisière du Mexique, qu’un jeune garçon livré à lui-même se trouve mêlé à une horde de tueurs dont le mobile de leurs exactions reste forcément fusionnel avec l’appât du gain. Les pérégrinations violentes, sans foi ni loi, sont placées sous une figure tutélaire, tantôt ange gardien, tantôt démon, tantôt père, tantôt éxecuteur de la pénitence, tantôt lumière, tantôt rideau opaque des destinées…Souffrance, émancipation et maturité accélérées seront les balises d’un sentier pavé de haies où les épines acérées scarifieront une âme en détresse. Les compagnons, ou plutôt les éclaireurs, d’infortune traceront avec lui un sillon profond où se déversera l’hémoglobine de leur terrible labeur hanté par les esprits tourmentés de victimes expiatoires et sacrifiés sur l’autel de luttes frontalières.

« De tous ses livres, Blood meridian (Méridien de sang) est sans doute le plus notoire (même pour ceux qui ne l’ont pas lu). Un western métaphysique story-boardé par Dali ou Ernst, une sorte de Horde sauvage, dans lequel William Holden serait The Judge (ils portent d’ailleurs le même nom), ou le Capitaine Achab. Une équipée nihiliste au terme de laquelle rien n’est révélé, où l’on massacre pour cent dollars le scalp, où l’on ne récolte qu’un collier d’oreilles séchées. Le livre contient des scènes fantastiques et grotesques, certaines inoubliables et incroyablement culottées, comme le passage où Holden sauve sa troupe de chasseurs de primes d’une mort certaine aux mains des Apaches (ils n’ont plus de poudre) en concoctant un mélange détonant avec de la merde de chauve-souris et autres salpêtres récoltés à la bouche d’un volcan. Le Juge est lui-même sa propre baleine blanche, énorme et glabre. Il est non seulement le philosophe du groupe, mais aussi son botaniste, historien, entomologiste et exécuteur.
Inutile de dire que cette chevauchée plus que fantastique qui mène le lecteur du Tennessee au Texas, puis à travers les déserts de Chihuahua et Sonora, le laisse aussi complètement horrifié et épuisé. »

Les terres sont arides, aussi bien sur le versant texan ou du Nouveau Mexique, que sur le versant sudiste du pays mexicain, et l’image des virevoltants, « tumbleweed », contrastant par leur mouvement qui s’oppose à la concentration, l’immobilisme et la désolation de ces steppes typiques du Far-West. Les amarantes hydrophiles sont le pendant des renégats avides de liquides de feu frelatés et c’est dans cette carte postale cinématographique qu’évoluent les protagonistes d’une bataille abolissant la pitié et la concorde que n’aurait pas renié un Quentin Tarantino ou magnifié par un Sergio Léone tel « Il était une fois la révolution ». On y retrouve d’ailleurs des profils de personnages similaires et leur cruauté liée à un détachement froid de l’action rehaussent de manière significative la tension métallique du récit. Les scènes anthologiques s’enchaînent dans un rythme « wagnérien » avec toute la pesanteur et cette propension à plomber une atmosphère raidissant l’échine et bloquant le grill costal interrompant transitoirement notre expiration.

Cormac McCarthy possède ce don antagoniste de l’épure du propos foncier, il cherche à le dégraisser pour n’atteindre que le muscle chaud et vivace, et dans un temps parallèle propose une écriture descriptive d’une rare race. Sa peinture kinémique de scènes époustouflantes de violence couplées à une débauche de détails sordides nous renvoie à des triptyques semblables à ceux de Jéronimus Bosch. La langue est précise, la langue est cinématographique et picturale mais elle semble complexe à adapter pour le 7ème art. Les deux vecteurs émotionnels sont additionnés, le cérébral et le viscéral, et le Juge Holden remplit à lui seul l’archétype littéraire voulu par son accoucheur. Les symboliques et son incarnation sis décrites dans le liminaire affichent le profil de ce totem d’où se construit une histoire dévorante, noir créosote, macrophage qui encadre une ouvrage référence.

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Puisse que mes prochaines lectures ne me paraissent point fades !…

CHEF D’ŒUVRE.

Chouchou.

CHAOS DE FAMILLE de Franz Bartelt / Série Noire (2006)

Aussi épaté ce printemps par « Hôtel du grand cerf » que circonspect à la fin de la lecture de « le jardin du bossu », il y a une dizaine d’années, il me fallait bien une nouvelle expérience Franz Bartelt afin de savoir si c’était cette année ou à une lointaine époque que je m’étais fourvoyé dans mon expérience du monde étrange, baroque, décalé et dérangeant de Franz Bartelt.

« Camina est née avec ce caractère infâme. Issue d’une famille de grands déprimés. Tous pensionnés, incapables d’un travail régulier, toujours à pleurnicher, à se plaindre, à courir les médecins, à se bourrer de cachets. Incroyable. Le père s’est flingué. Il était contrôleur des trains. La mère continue de verser des larmes. Les frères et les sœurs ont leurs habitudes à l’asile. L’aîné palpe une pension d’invalidité, tant il se fabrique des idées sombres reconnues par la médecine. Il pense tellement à mal qu’il ne peut même pas éplucher une pomme de terre sans formuler le vœu de tomber, carotide en avant, sur la pointe du couteau. Les grands-parents ne valaient pas mieux. Ils sont toutefois morts de vieillesse. Comme bien des incurables. »

Sorti en 2006 à la SN, « Chaos de famille » a depuis bénéficié d’une réédition chez Folio qui permet de garder en poche ce petit roman par exemple lors d’un weekend ennuyeux dans la belle famille. Si vous attribuez les traits de votre belle-mère à Camina et ceux de votre beau-père au « pauvre » narrateur, votre pensum dominical peut devenir une escale franchement réjouissante. Méfiez-vous néanmoins, votre hilarité peut être mal perçue. Restez mesuré.

Bref, si vous avez envie de vous marrer, si vous aimez l’humour noir, si Dupontel est pour vous une référence incontournable, l’univers de « chaos de famille » est pleinement pour vous. On comprend très vite que ce « chaos de famille » évoque aussi le caveau de famille puisque entamé par la mort de la mère le roman raconte le déclin et la disparition progressive mais régulière d’une famille de grands malades et le qualificatif de grand malade prend toute sa dimension quand on constate assez rapidement que personne ne fonctionne de façon à peu près censée dans ce petit monde très barré.

Alors, d’aucuns diront que l’on ne retient pas grand-chose d’une telle lecture. Certes, néanmoins c’est explosif, ça fuse pendant 224 pages bien trop vite avalées, appréciées et cornées pour faire profiter son entourage de passages particulièrement hilarants malgré ou à cause du côté glauque de la situation. Sûr, ce n’est pas toujours du meilleur goût mais qu’est ce qu’on se marre. A lire toutes les petites digressions n’ayant pas beaucoup de rapport avec l’histoire, on imagine bien le plaisir d’écriture certainement rencontré par l’auteur. Enfin, je ne sais pas ce que consomme Franz Bartelt quand il écrit mais je veux bien la même chose.

Massacre plumitif hilarant.

Wollanup.

LEON, ZACK tome II de Mons Kallentoft et Markus Lutteman, Série Noire, Gallimard

Traduction : Hélène Hervieu.

Mons Kallentoft et Markus Lutteman ont repris la plume à quatre mains pour le deuxième tome des aventures de Zack Herry, inspirées par les travaux d’Hercule. S’ils pensaient au départ écrire une série de douze livres, ils n’écriront selon leurs dires qu’une trilogie. Dommage…  ils ont le droit de changer d’avis, car ce deuxième opus vaut le premier, que j’avais déjà beaucoup aimé… Si ça vous intéresse : Zack tome I car il vaut peut-être mieux avoir lu le premier… Continue reading

NUMÉRO 11 de Jonathan Coe / Gallimard.

Traduction: Josée Kamoun

« Rachel et son amie Alison, dix ans, sont très intriguées par la maison du 11, Needless Alley, et par sa propriétaire qu’elles surnomment la Folle à l’Oiseau. D’autant plus lorsqu’elles aperçoivent une étrange silhouette à travers la fenêtre de la cave. 
Val Doubleday, la mère d’Alison, s’obstine quant à elle à vouloir percer dans la chanson, après un unique succès oublié de tous. En attendant, elle travaille – de moins en moins, restrictions budgétaires obligent – dans une bibliothèque et trouve refuge dans le bus numéro 11, pour profiter de son chauffage et de sa chaleur humaine. Jusqu’à ce qu’un appel inespéré lui propose de participer à une émission de téléréalité. 
Quelques années plus tard, dans un quartier huppé de Londres, Rachel travaille pour la richissime famille Gunn, qui fait bâtir onze étages supplémentaires… souterrains. Piscine avec plongeoir et palmiers, salle de jeux, cinéma, rien ne manquera à l’immense demeure. Mais plus les ouvriers s’approchent des profondeurs du niveau –11, plus des phénomènes bizarres se produisent. Si bien que Rachel croit devenir folle. « 

Pas réellement attiré par la littérature anglaise, je reste néanmoins l’un des grands fans de Jonathan Coe et si je regrette un peu de ne plus trouver dans ces derniers romans la même ambition qu’ autrefois,  la lecture de ses productions reste toujours un grand moment d’espoir qu’il nous refasse le coup d’un « testament à l’anglaise » ou bien du duo extraordinaire « bienvenue au club » « le cercle fermé », magnifiques histoires à l’humour mordant et portraits très caustiques de ses contemporains les nantis dans le premier nommé et de la gente anglaise dans les deux autres.

Le nombre 11 à l’origine de ce « numéro 11 » peut évoquer « Downing street » et ce n’est pas un hasard car le pouvoir britannique est encore bien tancé dans cet opus mais c’est aussi le onzième roman de l’auteur  sorti outre-manche le 11/11 / 2015.

Le roman se veut aussi une suite de son grand succès « testament à l’anglaise » mais l’auteur a été tellement impitoyable avec les Winshaw (famille noble, héros de son roman) dans le final, qu’on peut se demander comment il allait pouvoir donner une nouvelle vie à cette branche familiale si peu épargnée à l’époque, en 1996. C’est d’ailleurs avec ce roman que les curieux pourront découvrir l’auteur car, les trois premiers romans précédents, publiés en France après le succès retentissant de « Testament… » ne valent quand même pas  pas tripette.

Moins une suite qu’une évocation de la famille Winshaw « numéro 11 » est formé de cinq histoires sur une vingtaine d’années sans vrai lien apparent entre elles …a priori, traitant chacune d’un aspect de la vie sociale, politique ou économique britannique. La finance, les divertissements télévisés, l’agroalimentaire et la presse sont autant de sujets traités avec importance ou en filigrane dans des histoires dont le simple lien semble être un rapport avec deux petites filles rencontrées dans la première partie.

Si le roman connait des épisodes très réussis, il faut reconnaître que certaines parties malgré la belle plume de Coe sont plus…vaines ou ne provoquent pas le même engouement chez un public moins au fait du monde de la perfide Albion. Même en étant un fan inconditionnel d’ un auteur qui semble par ailleurs avoir perdu une partie de ses compétences humoristiques qui rendaient ses romans si délicieusement « so british », force est de reconnaître, hélas, une tangible mineure déception. Dans la satire sociale, Coe était évidemment bien plus brillant dans son diptyque « bienvenue au club, le cercle fermé » et l’apparition d’une certaine forme de fantastique, pour moi, n’améliore pas réellement l’ensemble.

Même si le roman est somme toute plaisant à lire, il séduira en priorité  les inconditionnels de Jonathan Coe.

Average.

Wollanup.

PUKHTU secundo de DOA / Série Noire / Gallimard.

 

Présenter ou résumer PUKHTU Secundo c’est utopique, voire irrespectueux pour son géniteur et son (futur) lectorat. Un ressenti de cette saga additionnée à des bribes symptomatiques de ma lecture, de ma plongée, n’en sera que le sel d’un roc brut aride mais qui délivrera des émotions que seul le vivant reste susceptible de transmettre, de communiquer.

« “Vous avez bonne mémoire. ”

Montana acquiesce, songeur. Ce nom le hante depuis six ans. Après avoir atteint leur objectif, empêcher l’attaque et récupérer le puissant neurotoxique d’origine française dont les islamistes entendaient faire usage, le clandestin et l’infiltré, Robert Ramdane, se sont volatilisés. Un imprévu contrariant. Il avait en effet été décidé de rhabiller les deux hommes en ennemis de la République et de les tuer, pour leur faire endosser plus aisément la responsabilité d’une série de décès suspects, ceux des véritables intégristes, auxquels les journaux et les services de police commençaient à s’intéresser. “Où se cache-t-il ? ” »

Les sentiments, les affects, les tensions se conjuguent à tous les temps et de son rythme propre l’auteur nous convoque comme prévu pour ce second acte. Avide de dénouer les nœuds gordiens d’une géopolitique implacable, froide, on rentre les épaules pour se frayer un passage dans la nasse tressée. Les retrouvailles avec les différents acteurs sont parfois empreintes de retenues, d’une certaine frilosité. Mais de nouveau on perçoit que nous ne sommes pas les parangons d’une farce, d’une duperie, d’une vile manipulation. La manipulation elle procède d’un autre niveau, ce niveau qui ne tient pas compte des êtres dans leur singularité, leur richesse propre. On assiste alors à une révolte de « pions » qui ne veulent plus en être. Et comme dans tout soulèvement, il y’a des victimes, des virages, des inflexions de vie à assumer. La poussière vole, les cœurs se déchirent, les estomacs se nouent et proche de la nausée on vomit une coulée d’émotions où nous sommes contraints de faire face !

Les consciences face au miroir sont meurtries qui mènent à des prises de décisions lourdes mais irrévocables. Possédé par la force suggestive derrière une fresque « picaresque » à la Guernica, on se résout à constater, qu’inconsciemment ou pas, que noter empathie pour les différents acteurs grandit tout au long de notre trajet en leurs compagnies. La force magnétique de chacun montre et démontrent l’universalité des émotions, des sentiments et la difficulté d’y faire face, d’exister avec. A chaque impasse, à chaque cul-de-sac la lumière l’emporte sur la terreur.

DOA a tenté, a réussi un pari osé qui aurait pu passer pour un roman d’étude géopolitique, qu’il est en partie, mais indubitablement le roman d’êtres humains mis à nu avec leurs forces, leurs faiblesses. Cette irrépressible volonté de dénuder ses personnages pour en faire les égaux de nous-mêmes exploite nos émotions les plus profondes, les plus authentiques, les plus limbiques.

La littérature sert aussi à se voir comme l’on aimerait être sans cette dimension du paraître. Nul besoin d’artifices, d’atomiseurs, de formes tapageuses, les tripes et la pompe à fluides vitaux, sont bel et bien les seules armes de nos existences réelles.

« Un IPod, ombilic superflu, indispensable à sa raison » c’est dérisoire mais nécessaire au même titre que rechercher l’humain, bien trop dédaigné, méprisé, est essentiel.

MERCI Monsieur !

Chouchou.

LE BON PERE de Noah Hawley / Série Noire.

« Le bon père » est le quatrième roman de l’auteur américain Noah Hawley paru en 2012 aux USA et édité chez nous en 2013 par la SN. Son nouveau roman « After the fall » est sorti au printemps outre atlantique et espérons sans en doûter une seule seconde qu’Aurélien Masson en fera bientôt profiter les lecteurs de sa collection.

Noah Hawley, depuis  un ou deux ans, a atteint une grande renommée aux USA en temps que scénariste car après avoir travaillé sur des séries comme « Bones », il est devenu en 2014, le créateur et réalisateur de la somptueuse série  « FARGO » que tous les amateurs de Noir se doivent d’avoir vu et dont la troisième saison est prévue pour 2017,tout comme son autre projet très attendu des fans de super-héros, « Légion ».

Paul Allen, la cinquantaine fringante, est un rhumatologue de premier plan à New York. Il s’est remarié avec Fran avec qui il a eu des jumeaux aujourd’hui âgés de 10 ans. Réussite sociale et réussite familiale font de Paul un homme heureux. Le jeudi, tradition familiale, c’est la soirée pizzas maison et toute la famille réunie s’affaire dans la bonne humeur dans la cuisine. On imagine un drapeau américain qui claque quelque part dans le jardin, du Springsteen qui flotte dans la pièce, le labrador couché la tête posée sur ses pattes.

La télé qui bourdonne, dans un coin, va briser ces instants de bonheur simple. A l’écran, apparaissent les images d’un meeting à L.A. de l’idole de l’Amérique, le futur président des USA, l’espoir de toute la nation, le démocrate Jay Seagram. Le futur homme fort du pays est assassiné en direct par un jeune homme blanc vite appréhendé par les services de sécurité au moment où il voulait s’enfuir en profitant de la panique qu’il avait déclenchée.

Et là, tout bascule dans l’horreur quand, quelques minutes après, les services secrets sonnent à la porte pour emmener le Dr Allen à fin d’interrogatoire puisque le tueur identifié, c’est son fils issu d’un premier mariage. Daniel, âgé de 20 ans, qui a surtout vécu avec sa mère et qui a lâché l’université un an plus tôt pour traverser le pays à bord d’une vieille Honda, est un jeune homme discret, un peu rêveur, un peu paumé et parfaitement inoffensif.

A partir de cet instant tous les valeurs du docteur Allen, toutes ses certitudes disparaissent. Tout son univers s’écroule. Dans ces premières heures vont se succéder la surprise, l’étonnement, l’abattement, la colère et l’incrédulité. Mais, dès la première heure, ce qui va dominer et pour de nombreux mois, c’est la détermination et la volonté de sauver son fils.

C’est le combat d’un père qui est décrit ici. La culpabilité qui s’empare de Paul Allen, ses recherches minutieuses et parfois futiles, ses théories de complot, ses espoirs souvent déçus, sa détresse extrême quand il pense qu’il va échouer, ce lien ténu qu’il entretient avec son fils pour connaître la vérité, tout cela est si brillamment décrit qu’au bout d’un moment, on fait corps avec lui et on espère qu’il réussisse. Hawley va nous faire revivre avec tendresse les moments sympas entre l’enfant et son père, des heures complices, tous ces moments somme toute très anodins mais qui avaient finalement maintenant le goût des jours heureux.

Tous les pères seront troublés à la lecture de ce roman qui ne cesse de vous interroger et de vous troubler bien longtemps après en avoir terminé la lecture. On peut  le comparer au très intelligent « feuilles mortes » de Thomas H. Cook où un père essaye d’innocenter son fils accusé d’avoir tué une petite fille durant un baby-baby-sitting. Mais, le roman de Hawley est plus universel, car ici, ce n’est pas la communauté locale qui le juge en tant que père d’assassin mais c’est toute l’Amérique qui le traîne dans la boue. Et il continue malgré l’adversité, malgré les évidences. Tenter à tout prix de comprendre l’inconcevable, ce qui veut dire finalement l’accepter, voilà l’enfer infligé à Paul Allen.

Il est surprenant de voir ce roman catalogué de thriller sur la quatrième de couverture. C’est vraiment autre chose  s’il se lit comme un thriller, d’une traite car il est bien difficile de s’arrêter : peu d’action mais tellement d’attentes, d’espoirs.

Pour moi, un très grand roman, talentueux, éprouvant et… tellement d’autres choses mais qu’il faut taire…

Une lecture la gorge serrée, un nœud au ventre avec une fin bouleversante aussi réussie que le dernier chapitre de « lunar park » de Brett Easton Ellis, c’est dire !

Paternel.

Wollanup.

 

 

LA MORT AURA TES YEUX de James Sallis / Gallimard La Noire et Folio Policier.

« La mort viendra et elle aura tes yeux –
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu’au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remords
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence. »

Cesare Pavese

Traduction : Elisabeth Guinsbourg.

Comme Woodrell et Burke, Sallis fait partie des auteurs dont j’adore tout ce qu’ils font et donc on peut très bien relativiser mes emportements à chaque chronique que je consacre à ces quatre grands auteurs de polars américains contemporains. Et celui-ci ne fera pas exception  car c’ est un putain de chef d’œuvre. Egal de « le condor  » de Stig Holmås chroniqué il y a peu, il regorge des mêmes qualités tant dans la forme poétique que sur le fond. Alors, comme « le condor », ce roman s’adresse à un certain lectorat, sans faire d’élitisme. On peut être obtus à ce genre de romans où l’introspection est privilégiée à une action qui existe néanmoins, une tension bien réelle à qui veut rentrer dans la prose. Si vous n’avez pas aimé « le condor », vous ne serez pas plus convaincu. Si vous n’avez pas vu l’intrigue dans « le condor » comme certains neuneus qui feraient bien de lire autre chose plutôt que de vouloir faire comme les autres et ensuite faire beaucoup de mal à des joyaux en écrivant des propos bien tristes, vous pouvez laisser tomber. Mais si William Malcolm Openshaw le héros de Stig Holmås vous a surpris, secoué, l’histoire de David va vous envoûter, vous ébranler au moins autant.

« Aujourd’hui, il se fait appeler David et commence à connaître un certain succès comme sculpteur. Autrefois, au temps de la guerre froide, sous un autre nom, il était l’un des meilleurs espions américains… Une nuit, il reçoit un coup de téléphone : l’un de ses anciens collègues aurait perdu les pédales, il doit le neutraliser. David quitte tout, sa petite amie, son identité, son atelier, et se met en chasse à travers les États-Unis… »

Tout de suite avant que certains ne s’égarent, ce n’est pas un roman d’espionnage, enfin pas un classique, le sujet est bien l’espionnage et les agents secrets mais on est très loin d’une chasse à l’homme classique comme semble le suggérer bien à tort la quatrième de couverture. Ceux qui ont déjà lu Sallis savent très bien qu’il peut prendre un genre et le remodeler à sa manière de façon à ce que l’on soit à des années-lumière de ce à quoi l’on s’attendait. Sans refaire toute sa carrière, je ne suis pas expert, Sallis s’attache à des histoires de genre policier ou noir mais en y mettant énormément les pensées intimes, puissantes ou dérisoires du personnage principal, invitant à la réflexion voire à la philosophie de la vie d’une manière si belle, triste, désabusée, originale à tel point qu’elles finissent par dominer l’intrigue principale. J’ai l’énorme chance d’échanger par mails avec l’auteur et je sens que l’homme n’est pas très loin des personnages qu’il dépeint si admirablement dans leurs craintes, leurs incertitudes, leurs regrets et désillusions marqués par le poids des absences et l’usure provoquée par la vie.

Point de roman d’espionnage donc ici mais néanmoins un polar génial avec une atmosphère bien étrange dans ce bouquin qui est aussi un hommage aux gens rencontrés par David lors de son voyage de Boston à la Nouvelle Orleans. Les motels déserts avec la pluie contre les carreaux, la bouffe américaine, les paumés dans les bars, les filles qui attendent leur prince dans un « diner » aux lumières blafardes, les voyous locaux, la solitude de tous ces gens ordinaires…Tous ces égarés de la vie, tous ces petits tableaux créés par Sallis montrent une Amérique moins flashy, une Amérique loin du rêve, plus intime, moins belle certes mais plus vraie et plus attachante aussi parfois.

Intimiste, c’est le terme qui pourrait résumer l’œuvre de James Sallis mais c’est un polar quand même et il y a des poursuites en voiture, des bagarres, de la violence fulgurante (prélude à ce que seront « Drive » puis « Driven » ), des moments touchants voire poignants, de la bonne zik, un héros très attachant dans sa dure quête d’humanité.

Pléthore de thèmes évoqués invitant à la réflexion, un mélange de genre noir et blanc éblouissant, un talent de conteur inégalable, un roman qui se lit d’une traite et qui laisse une trace indélébile. Et puis avec un titre magnifique de la sorte, extrait d’un poème de Pavese écrit peu de temps avant son suicide, on ne peut attendre qu’excellence et intelligence et de fait, on a les deux.

Unique!

Wollanup.

 

 

 

 

INTERIEUR NUIT de Marisha Pessl chez Gallimard

Traduction de Clément Baude

Marisha Pessl est une jeune auteure américaine, « Intérieur nuit » est son deuxième roman.

Avant même de l’ouvrir, on est attiré par ce livre. D’abord on le voit, avec ses tranches zébrées par les illustrations, ensuite on le prend, on le soupèse et c’est du lourd, au sens propre, du dense avec un papier super fin, on le sent, il sent bon ! Un beau livre, sensuel… Enfin intrigué, on le lit…

« Par une froide nuit d’octobre, la jeune Ashley Cordova est retrouvée morte dans un entrepôt abandonné de Chinatown. Même si l’enquête conclut à un suicide, le journaliste d’investigation Scott McGrath ne voit pas les choses du même œil.
Alors qu’il enquête sur les étranges circonstances qui entourent le décès, McGrath se retrouve confronté à l’héritage du père de la jeune femme : le légendaire réalisateur de films d’horreur Stanislas Cordova – qui n’est pas apparu en public depuis trente ans. Même si l’on a beaucoup commenté l’œuvre angoissante et hypnotique de Cordova, on en sait très peu sur l’homme lui-même. La dernière fois qu’il avait failli démasquer le réalisateur, McGrath y avait laissé son mariage et sa carrière. Cette fois, en cherchant à découvrir la vérité sur la vie et la mort d’Ashley, il risque de perdre bien plus encore… »

On est vite happé par cette traque étrange où le chasseur se retrouve proie, où on ne sait plus à quel saint (ou diable) se vouer. Les illustrations complètent parfaitement l’histoire, nous montrant la vie de Cordova par une revue de presse plus vraie que nature, celle de sa fille disparue par toutes les traces qu’elle a pu laisser au cours de sa courte vie, la force de l’adoration de ses fans par leur site internet… Et tout s’intègre sans lourdeur au récit, le lecteur découvre les indices en même temps que Scott McGrath, le narrateur.

Le journaliste, déjà broyé dans le passé par la puissance du maître de l’horreur s’engage une nouvelle fois sur sa piste, bien décidé à se réhabiliter et à prouver au monde qu’il avait raison lors de sa première enquête sur Cordova. Il est aidé dans cette quête par deux jeunes gens : un ancien ami d’Ashley, dur au cœur tendre et une actrice en devenir, un peu paumée. Les personnages sont assez stéréotypés mais ils sont attachants et le suspense fonctionne, on a vraiment envie de percer les secrets de cet homme qui a gagné la célébrité par l’horreur et dont la vie recluse sème bien des interrogations…  on est tenu en haleine jusqu’à la fin.

Chez McGrath, comme chez tout le monde, l’œuvre de Cordova ranime des fantasmes, floute la frontière entre réalité et folie et flirte avec la magie noire. On comprend la puissance de cet homme très riche, adulé, protégé par des fans dévoués et on s’inquiète de savoir si le journaliste pourra se sortir des manipulations en cascades dont il est victime. Puis on glisse, tout comme le héros, qui y perd quelque peu la raison, vers la magie … il y a alors quelques longueurs et pour moi une légère déception de trouver par ce biais les explications et… je ne peux rien dire de plus sans spoiler…

Le talent de Marisha Pessl est d’entraîner le lecteur aux côtés du héros dans le monde terrible de Cordova, un univers sombre oscillant entre réalité et cauchemar. On perd nos repères, on ne sait plus que penser… Très habile !

Raccoon

AU PLUS PRES de Joy Castro à la Série Noire Gallimard

Traduction de Thomas Bauduret.

Joy Castro est une auteure américaine. Professeure à l’université du Nebraska, elle a beaucoup écrit  de « non-fictionnel » : ses mémoires d’enfant adoptée puis maltraitée, des essais, de la poésie. Elle a fait sa première incursion dans le polar avec « Après le déluge » paru à la SN en 2015, la première aventure de Nola Céspedes journaliste au Times Picayune. Ici, c’est le deuxième roman où on retrouve ce personnage et ceux qui, comme moi, n’ont pas lu le premier vont tout de même tout comprendre : l’auteure donne rapidement les clés du premier opus et on s’embarque sans peine dans son histoire, dans l’ambiance de la Nouvelle Orléans, théâtre une fois de plus d’événements sanglants. Et sans doute, l’envie de lire le premier sera alors très forte, non par nécessité de compréhension, mais pour le plaisir de retrouver Nola et ses premiers pas d’enquêtrice.

« Alors que la Nouvelle-Orléans s’éveille et qu’elle fait son jogging dans un parc, la journaliste du Times-Picayune Nola Céspedes se retrouve au beau milieu d’une scène de crime. Et elle connaît la victime de ce meurtre : il s’agit de Judith Taffner, son ancienne professeure de journalisme. Nola décide de mener sa propre enquête.

« Taffner s’intéressait de près à des affaires sensibles, dont celle d’un vieil homme noir abattu par la police dans des circonstances douteuses : est-ce là ce qui a provoqué sa perte? Et quel rapport avec les actes de vente de chevaux pur-sang trouvés en sa possession? Alors que les meurtres se multiplient, l’enquête de la jeune journaliste la fera remonter jusqu’à la plus haute société de Louisiane, où la notion de classe sociale est omniprésente. Dans une ville marquée par les stigmates de Katrina, la vie humaine ne vaut pas cher… »

La Nouvelle Orléans est une nouvelle fois le théâtre d’un polar avec une nouvelle voix pour décrire cette ville : Joy Castro. Une voix féminine rauque, rageuse, révoltée contre tous les préjugés, de classes, de races qui règnent sur la ville et perpétuent des inégalités criantes. On retrouve l’ambiance oppressante de violence, de corruption, de racisme, de misère et de pauvreté dans un décor somptueux, une chaleur étouffante qu’on connaît bien depuis Burke, Sallis, Gran…

Nola Céspedes, la narratrice, est issue de la minorité hispanique. Elle revient de très loin avec une enfance plus que compliquée, élevée par une mère seule, parlant peu anglais, dans une cité sordide. Violée à huit ans, elle s’en est relativement bien tirée, au moins au niveau social : boursière après le lycée elle a pu obtenir ce diplôme de journalisme. Sur le plan personnel, c’est une autre histoire : une enfance massacrée laisse des traces. Autodestructrice, instable, elle s’insère parfaitement dans la lignée des enquêteurs de polar qu’on aime tant : désespérés, tortueux sans trop d’illusions et qui n’ont pas froid aux yeux. Nola essaye pourtant d’aller bien par tous les moyens : de la vengeance à la psychothérapie…

Le personnage de Nola nous accroche rapidement tant il sonne juste et on retrouve son énergie, son refus de s’avouer vaincue, son envie de crier la vérité dans sa manière d’enquêter où elle va souvent se mettre en danger. Il faut dire qu’à la Nouvelle Orléans, ce n’est pas trop difficile de se mettre en danger : quatre ans après Katrina, les ravages de l’ouragan et le chaos qui s’en est suivi ont réveillé de vieux démons, c’est une ville hautement dangereuse et corrompue où on n’hésite pas à tuer pour étouffer des scandales. Les journalistes ne sont pas à l’abri tant que leur papier n’est pas sorti. Certains se sont relevés très vite de ce désastre, ils en ont profité même et la police n’est pas toujours très motivée pour mener des enquêtes sérieuses d’autant plus qu’elle est parfois mise en cause.

Souvent dans les polars il y a des victimes secondaires, celles qui font avancer l’enquête mais concernent des personnages peu connus ou inconnus et la plupart du temps, on retrouve leur cadavre dans une impasse ou au fond d’un bois et basta ! L’enquête continue…  Ici, Joy Castro réussit, sans s’appesantir, en quelques phrases, à évoquer l’horreur de chaque meurtre, la souffrance des proches, le vide, les vies brisées avec une empathie telle qu’elle nous étourdit un peu. La violence devient plus qu’un climat ou une ambiance, elle est bien plus réelle quand on entrevoit l’abîme de souffrance qu’elle provoque.

Joy Castro construit son roman en mêlant habilement l’histoire de son personnage, celle de la ville à une enquête palpitante et intelligente, où sans surprise, les puissants sont prêts à tout pour le rester et le font sans vergogne et sans états d’âme.

Un roman noir passionnant et intelligent, singulièrement humain.

Raccoon

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