Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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MACBETH de Jo Nesbo / Série Noire / Gallimard

Traduction: Céline Romand-Monnier

Je partais dans l’inconnu à plus d’un titre en entrant dans ce roman noir. En effet, je n’avais pas eu l’occasion, ou la tentation d’entrer dans l’univers livresque de l’auteur scandinave, pourtant plébiscité dans le monde du noir. J’étais, de même, naïf du monde shakespearien. On est bien là dans une évocation, dans une adaptation libre et il m’est difficile d’y trouver des analogies fortes au su des explications fournies en préambule. Cette dramaturgie, basée sur des thèmes classiques transposés dans une modernité, pouvait augurer de frictions tendues, de source d’émoi pour l’adepte du genre.

«Dans une ville industrielle ravagée par la pauvreté et le crime, le nouveau préfet de police Duncan incarne l’espoir du changement. Aidé de Macbeth, le commandant de la Garde, l’unité d’intervention d’élite, il compte débarrasser la ville de ses fléaux, au premier rang desquels figure Hécate, puissant baron de la drogue. Mais c’est ne faire aucun cas des vieilles rancœurs ou des jalousies personnelles, et des ambitions individuelles… qu’attise Lady, patronne du casino Inverness et ambitieuse maîtresse de Macbeth. Pourquoi ce dernier se contenterait-il de miettes quand il pourrait prendre la place de Duncan? Elle invite alors le préfet et d’éminents politiques à une soirée organisée dans son casino. Une soirée où il faudra tout miser sur le rouge ou le noir. La loyauté ou le pouvoir. La nuit ou le sang. »

Le roman se construit tel une partie d’échecs où stratégie et conciliabules derrière les tentures concourent à une atmosphère sombre, pernicieuse. L’ensemble des protagonistes place ses pions pour tenter de déstabiliser son adversaire et de contrer ses velléités lytiques. On ressent que tout est calculé, millimétré, calibré pour que le jeu évite les écueils des affrontements belliqueux frontaux. En fin de compte, on est face à deux catégories distinctes de personnages: les marionnettes et les marionnettistes.

La pièce se joue en plusieurs actes et son incipit amorce une allégorie récurrente sur la première partie. L’auteur utilise l’image de la goutte de pluie et se repose sur ces éléments scénaristiques pour créer une réflexion implicite de notre imaginaire en forçant le trait par un enchaînement de métaphores et, donc, d’images. Si je devais reprendre sa figure de style, je dirais qu’elle a eu l’effet de diluer les tensions, le côté sombre de sa trame, déjà placée sur une mise en place peu claire.

Au fur et à mesure du récit, sous une plume alerte et experte, mon empathie pour les personnages, mon attachement au fond, mon adhésion au discours prôné se sont délités. J’ai trouvé qu’il y avait un manque de liant mais, surtout, un manque de caractérisation des protagonistes sur quasi 620 pages.

Conclusion: pas accroché…..ça arrive, l’unité de temps, d’état psychologique n’est peut-être pas au rendez vous.

Chouchou.

EMPIRE DES CHIMÈRES d’ Antoine Chainas / Série Noire.

« 1983. La disparition d’une fillette dans un petit village rural.

L’implantation dans la région d’un parc à thème inspiré d’un jeu de rôles sombre et addictif, au succès phénoménal.

L’immersion de trois adolescents dans cet « Empire des chimères », qui semble brouiller dans leurs esprits la frontière entre fiction et « vraie vie « …

Fruit d’un travail de cinq ans, écrit par moments dans un état second comme l’auteur vous l’expliquera dans un entretien demain, voici enfin “Empire des ténèbres”, le nouveau roman d’ Antoine Chainas, qui comme DOA ou Jim Nisbet, à chacun de ses romans m’émeut, me choque, me cogne, me chavire aussi parfois, tout le contraire de la production commune souvent si complaisante. Après le succès public et critique de “PUR”, roman récompensé très justement par le Grand prix de littérature policière 2014, Antoine Chainas était attendu au tournant et sa réponse est superbe, quel roman !

Il y a un aspect fantastique qui rôde sans réellement être présent tout en étant néanmoins absolument nécessaire à la compréhension de l’intrigue et des dérives de certains personnages qui pourrait peut-être freiner les ardeurs des esprits les plus cartésiens mais une fois ces courtes périodes très déstabilisants passées, le reste du roman évolue dans la réalité des années 80, hélas pourrait-on dire tant le tableau est pesant.  L’ épisode quantique permet de voir avec horreur le parallèle entre les orientations imposées aux participations dans le jeu et la partie qu’on voudrait faire jouer aux populations phagocytées dans la vraie vie, toutes les conséquences toxiques quand elles touchent les pans de la population les plus fragiles, les plus démunis ou les plus demandeurs. Sinon, c’est bien dans le réel, le concret que le roman évolue, dans un petit patelin endormi qui ignore les projets pharaoniques qui se trament dans son dos, sur son territoire. L’intrigue évolue dans la France des années 80, une lointaine cousine de l’actuelle, et tous ceux qui ont vécu l’époque y verront de nombreuses occasions de savourer leur Madeleine de Proust.

Dans  “ Empire”, dans un style souvent magnifique, vraiment du très, très haut niveau, Chainas souffle le glacial, comme à son habitude mais en révélant par ailleurs certaines personnalités très positives comme c’est nettement moins son habitude. Le verbe est souvent assassin, chirurgical, claquant dans sa méchanceté, sa morgue, son apparent sinistre détachement, déstabilisant dans ses évocations, Antoine Chainas est un grand maître, le peintre de l’horreur, l’artiste du malheur, de la triste mais prévisible fatalité, des terreurs et cauchemars éveillés: une narration implacable des recherches vaines de la petite fille disparue, l’ épouvante d’un crash.

“Empire des chimères” surprend par la densité, l’universalité de son propos, faisant se cotoyer des réalités géographiques très éloignées tout en confrontant réalité et virtualité, allant de la campagne française à Los Angeles, voyageant aussi dans le temps avec l’histoire, la légende d’un petit coffre en bois puis nous plongeant dans l’univers onirique des jeux de rôles.De même, la complexité du propos confrontant l’intérêt de l’individu aux choix nationaux voire planétaires, opposant l’homme à la nature, offre de multiples sujets de réflexion, sociétaux et mondialement politiques tout en accablant  une fois de plus l’ homme et sa cupidité.

Roman kaléidoscopique, “Empire des chimères” est habité par une intrigue diabolique, monstre multicéphale dont le lecteur garde un souvenir bien après, un sale goût dans la bouche, une odeur de moisissure mais aussi le souvenir d’un grand roman.

Comment une petite bestiole totalement inoffensive genre scarabée qui peuple nos campagnes peut-elle tuer à Los Angeles et pousser au suicide en France?

Avec “Empire”,  Antoine Chainas avait choisi de grimper une montagne, rassurez-vous, il est au sommet.

Wollanup.

PS: et il y a une touche d’humour noir dans le roman, si, si! Ah ouais, faut la trouver mais il y en a une!

 

APRES PUKHTU, DOA.

C’est donc le troisième entretien que je fais avec DOA à propos de Pukhtu. Après avoir évoqué Primo, puis l’ ensemble de l’oeuvre titanesque, l’auteur a accepté de revenir  faire un bilan de ce tour de force héroïque et unique dans la production française le hissant au niveau des meilleurs Anglo-Saxons du genre.

La manière dont son roman a été réussi, sa confrontation aux médias et à son lectorat, le travail consenti, l’aspect financier, les accusations de plagiat, la page qu’il a tournée, son prochain roman, tout est évoqué, rien n’est laissé de côté, rien n’est biaisé. Avoir DOA en entretien, c’est un vrai bonheur, il ne rechigne pas, il se justifie, avance, prouve, explique, argumente, accepte les relances, respecte les engagements qu’il prend… Toujours du lourd comme vous allez pouvoir ,une fois de plus, le constater.

On peut m’ accuser de copinage et vous verrez que dans cette « grande famille du polar », l’accusation malhonnête, la connerie, la bassesse, la jalousie, la rumeur…  sont souvent les pauvres atouts de trolls, de gueux, de jaloux et d’aigris médiocres se regroupant comme des hyènes pour hurler en bande ou bien planqués derrière leurs ordis à pondre leurs besogneuses chroniques souvent largement pompées ailleurs. Tentons la vérité aussi. J’ai aimé les premiers romans de DOA, sans plus, mais c’est « l’honorable société » écrit avec Dominique Manotti puis  Pukhtu qui m’ont profondément et durablement marqué. J’aime beaucoup l’auteur et la multiplication des contacts a fait que je commence à apprécier l’homme mais DOA n’est absolument pas mon ami et je l’attends au tournant quand nous parlerons de son prochain roman.

Appréciez à sa juste valeur un auteur qui a des choses à dire et qui les dit franchement.

Et c’est également MC DOA pour la zik et  ses choix, non commentés, ne sont pas anodins, non plus.

1 – En 2015 « Pukhtu Primo », puis en 2016, « Pukhtu secundo » et à l’époque, vous aviez déclaré chez nous : Ce « Pukhtu », c’était ce que je pouvais écrire de mieux au moment où je l’ai rédigé. Ce ne sera sans doute plus vrai dans un an ou deux, du moins je l’espère, mais dans l’immédiat je ne pouvais pas aller plus haut, plus fort. Loin de penser qu’il fallait changer quelque chose à cette bombe, je me demandais juste si vous aviez eu le temps de faire votre bilan, un an et quelques mois après la sortie de la deuxième partie? Le résultat est-il à la hauteur de vos espérances y compris financières quand on connaît les efforts consentis pendant six ans?

 

Evacuons d’emblée les aspects commerciaux et financiers. A mon échelle, « Pukhtu » est un succès et j’en suis plutôt content. Merci les critiques, qui l’ont apprécié, les libraires, qui l’ont soutenu, et les lecteurs, qui l’ont acheté et recommandé ensuite par le bouche à oreille. C’est le premier roman qui me permet de gagner de quoi vivre décemment sans faire autre chose que me consacrer à l’écriture de livres, un luxe ! Pour les deux ou trois ans à venir quoi qu’il en soit – parce qu’en ce qui concerne les cinq années ayant précédé la sortie de la première partie, c’est autre chose. Mes ventes sont assez bonnes pour un texte de cette ampleur, aussi exigeant, et très au-dessus des moyennes du genre littéraire auquel il est rattaché. Cependant, il faut savoir raison garder et toujours être conscient de l’endroit où l’on se situe réellement dans la chaîne alimentaire : j’ai vendu en deux ans et demi, en cumulant les deux tomes, autant de grands formats que Jean d’Ormesson ou Pierre Lemaître deux semaines et demi après la sortie de leurs derniers ouvrages respectifs. Et entre eux et moi, il y a pas mal de monde.

 

D’un point de vue plus romanesque / littéraire, les retours de la critique et du public ont donc été, dans l’ensemble, positifs. Si l’on en juge par les notes attribuées au roman sur différents sites, globalement, les lecteurs sont contents ou très contents. En fait, il n’y a guère de lecteurs mitigés : j’ai une majorité de satisfaits et des réfractaires, fort peu d’entre-deux. Et beaucoup plus de lectrices cette fois, dont la plupart ont apprécié ce qu’elles découvraient. Ce qui fait la force du livre pour les uns, sa richesse, sa précision, sa galerie de personnages très peuplée, est sa grande faiblesse pour les autres, trop « essai », trop technique, trop de protagonistes, trop. Ce sont des remarques qui m’ont donné matière à réflexion pour la suite et je vais essayer de mieux travailler sur la construction de mes textes pour ne rien lâcher sur tous ces aspects mais faciliter l’accès au récit. J’espère avoir donné envie aux gens de revenir d’une façon ou d’une autre en Afghanistan, ce magnifique pays au destin si tragique, et je suis heureux de l’accueil reçu par certains nouveaux personnages du « Cycle clandestin » comme Sher Ali Khan Zadran ou Peter Dang. J’aurais aimé que Voodoo marque plus les esprits, ce qui n’est pas le cas, et donc il me faut reconnaître que je n’ai pas su le mettre suffisamment en valeur. A écouter les commentaires, je m’aperçois qu’Amel divise toujours, mais moins que lors de sa précédente apparition, ce qui me fait dire qu’elle et moi avons un peu progressé. Je me suis beaucoup amusé à lire certaines remarques la concernant : en substance, elles taxent ma vision de la femme de « misogyne »  (vers la fin de l’entretien réalisé chez Nyctalopes, Wollanup) au prétexte que j’en aurais fait une « petite conne » aux mœurs légères qui, malgré les risques, se lance à corps perdu dans l’aventure, pour son plus grand malheur puisque je la malmène beaucoup et qu’il faut la secourir. Critique que je n’ai lue pour aucun de mes personnages masculins qui font pourtant tous exactement la même chose, ne souffrent pas moins (voire beaucoup plus) et ont autant besoin d’être sauvés, réellement ou symboliquement. Confirmation que l’on est toujours malgré soi, en tant qu’auteur, le révélateur des angles morts de ses lecteurs ou de l’époque durant laquelle on écrit.

 

A titre personnel, je regrette que l’aspect « documenté » du roman ait quelque peu occulté mon travail sur la langue et son architecture. La densité et la richesse de la matière font que la plupart des lecteurs sont, pour le moment, passés à côté de nombreux détails mais j’espère que c’est un texte qui habitera suffisamment ses amateurs pour qu’ils y reviennent encore et encore, et découvrent avec plaisir des choses qui leur avaient échappé à la première lecture – comme moi j’ai pu le faire avec certains romans m’ayant marqué. Autre regret, avoir dû couper « Pukhtu » à cause de sa taille, une nécessité qui a pu donner à certains l’impression d’une différence de style entre les deux tomes alors qu’il s’agit seulement d’une progression logique du récit : le décor étant planté, les différents protagonistes présentés dans leur réalité et leur environnement, leurs enjeux posés, il est inutile de revenir à toutes ces choses dans la deuxième moitié de l’histoire et l’on peut se concentrer sur la progression de l’intrigue jusqu’à son dénouement. Peu ont remarqué que le texte était construit sur le même modèle que « Citoyens clandestins », dont il est l’héritier, à savoir : les deux premiers tiers de l’ensemble sont inscrits dans un certain genre, précédemment le thriller d’espionnage – arrêter l’attentat – et ici le roman de guerre, puis il y a une rupture qui rebat toutes les cartes, dans « Citoyens » c’est la découverte de l’identité de Lynx, dans « Pukhtu », c’est la chute de 6N, et change la nature du livre. Là encore, matière à réflexion pour moi, ce sont des aspects de ma production sur lesquels je dois m’améliorer.

2 – En 2017, vous avez fait des salons et des rencontres dans les librairies de Brest à Strasbourg et du Nord au Sud. Ces évènements sont-ils des passages obligatoires, nécessaires, le boulot quoi, ou alors vous ont elles permis de cerner plus précisément la portée de votre roman? Salons et rencontres en librairie ont-ils d’ailleurs le même intérêt, la même portée? Y fait-on des rencontres qui marquent ?

 

Ce qui permet de cerner plus précisément la portée d’un roman, ce sont les ventes, les commentaires mis en ligne et les éventuels courriers reçus. On a commencé à m’adresser plus de lettres chez Gallimard avec « Pukhtu », un phénomène très rare au cours des huit années qui ont précédé sa publication. Pour ce qui est des salons et des librairies, la réalité est légèrement différente. On m’invite plus dans des salons généralistes alors que jusque-là, c’étaient les manifestations spécialisées polar qui constituaient l’essentiel des requêtes. Néanmoins, à mon niveau, un succès – relatif, voir le début de la réponse précédente – ne signifie pas nécessairement de longues files devant les stands des salons, spécialisés ou pas. Parfois, c’est même le contraire. Difficile ainsi de se rendre compte de quoi que ce soit. En ce qui concerne les librairies, les invitations sont aussi, évidemment, plus nombreuses, mais d’une enseigne à l’autre, et malgré toute la bonne volonté des hôtes, l’affluence est aléatoire, pas nécessairement le reflet du succès perçu. La taille du commerce n’est pas non plus un facteur déterminant. J’ai été confronté à des auditoires nombreux dans de toutes petites structures et à de véritables déserts dans des établissements beaucoup plus importants. C’est très étrange.

 

Maintenant, à titre personnel, j’ai toujours considéré que mon activité traversait différentes phases, de la création à la promotion. Cette dernière n’est pas moins nécessaire ou prenante et, dans une certaine mesure, constitue une manière de récompense. Rencontrer ceux qui prêchent votre bonne parole et ceux qui vous lisent est intéressant et enrichissant, et rassurant aussi disons-le, bien que je ne me sente pas toujours très à l’aise dans cet exercice – après tout, casanier, pudique et un peu timide, j’ai choisi un travail solitaire et je le pratique sous pseudo, c’est dire ma sociabilité (sourire). Je préfère aller au contact des gens en librairie ou en médiathèque, où l’échange est souvent plus riche que lors d’un salon, du simple fait de la configuration de l’événement. Je le disais plus haut, bibliothécaires et libraires qui invitent un auteur mettent en général les bouchées doubles pour faire de la rencontre organisée un épisode mémorable pour tout le monde, et laissent l’espace et le temps à chacun de s’exprimer. Dans un festival, forcément, les choses se passent différemment, de façon plus impersonnelle, même s’il faut saluer le travail effectué par tous les bénévoles qui, chaque week-end, organisent des manifestations dans toute la France.

 

Je dois néanmoins avouer que l’ambiance régnant dans certains festivals spécialisés m’en a, année après année, éloigné. A de notables exceptions près, je n’accepte plus d’invitation à ce type d’évènements. Je n’y ai en effet pas souvent trouvé la franchise, la chaleur, la fraternité et l’amitié, tant vis-à-vis de moi que d’autres – certaines de nos camarades romancières, par exemple, ne sont pas toujours traitées avec le respect dû à des égales – dont aime se prévaloir « la grande famille du polar ».

3 – Comme vous vous êtes lancé dans d’autres projets d’écriture totalement différents, semble-t-il, à quel moment avez-vous décidé de tourner la page, si vous avez réussi à le faire?

 

La page a été tournée à la seconde où j’ai mis le point final à « Secundo ». Par cette action, je concluais dix ans de travail et disais adieu aux personnages qui peuplent les quatre récits du « Cycle clandestin », avec un pincement au cœur mais sans regret. Je n’étais, au départ, pas parti pour écrire autant de romans dans cet univers et, si j’y ai pris du plaisir, je n’avais aucunement l’intention de devenir un monomaniaque des barbus et barbouzes littéraires. Voire du roman documenté à caractère politique. J’ai besoin d’abreuver ma plume à d’autres sources, d’autres formes littéraires, d’autres personnalités, d’autres thématiques et d’autres univers, parce que si je ne le fais pas, j’ai le sentiment que je vais finir par tourner en rond ou pire, régresser, m’ennuyer, m’épuiser, m’étioler. Et le lecteur avec moi. J’espère seulement ne pas payer le prix fort de mon changement brutal – dans tous les sens du terme – de paradigme et que ceux qui ont apprécié mon travail me feront suffisamment confiance pour accepter d’être bousculés différemment par et avec moi. Le risque existe néanmoins. Et il fait tout le sel de mon métier puisqu’il me semble indispensable d’essayer de se renouveler, vital même. Alors en avant, jouons !

4 – Y a-t-il eu en 2017, des événements qui auraient très bien plu à un DOA en manque d’inspiration ?

 

Les sujets, on peut les trouver partout, tout le temps. Je ne peux donc imaginer que 2017 n’a pas été riche en possibilités intéressantes. Cependant, occupé à diverses choses, dont l’écriture de mon dernier roman, je n’étais pas du tout réceptif à quoi que ce soit. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas suivi ce qui se passait, juste que je ne l’ai pas fait dans le but d’en extraire quelque chose. Mon esprit était ailleurs.

 

5 – D’où vous est venue l’idée de ce nouveau roman qui sort ce printemps ou est-ce trop tôt pour dévoiler le sujet ?

 

C’est un récit noir et passionnel empruntant à l’univers du BDSM – Bondage & discipline, domination et soumission, sadomasochisme – et lorgnant vers le conte pour adultes. A la façon de mes écrits précédents, il plonge dans les ténèbres de l’humain et le fait sans retenue. Mais vous dire où et pourquoi ce sujet n’est pas si simple. Il n’y a pas une seule origine ou raison, comme à chaque fois que j’aborde un récit. C’est un processus lent, multiple, interne et externe, intime et étranger à soi, qui finit par cristalliser sous la forme d’un roman. Je m’attends cependant à devoir répondre beaucoup et souvent à cette interrogation, compte tenu de la thématique et de la rupture qu’elle opère – en apparence – avec mes travaux plus anciens (et contrairement à ce qui s’est passé pour les travaux en question où l’on m’a finalement très peu interrogé sur mes motivations). Possible que je me contente de répondre : « Pourquoi pas ? » A mon sens, ce qui définit en premier lieu un créateur c’est sa liberté, de dire et faire ce qu’il veut, artistiquement parlant bien sûr, et donc de transgresser, d’aller à contre-courant. Ou pas. Mais sa liberté envers et contre tout. Et ce qui compte, c’est la qualité de la proposition finale, pas le pourquoi ni le comment. Je fais partie de ceux qui déplorent que l’époque soit plutôt au mème et au même, à la limitation des risques, à l’exploitation du filon, autant de conceptions très libérales, « industrielles », et que la singularité, l’exploration de genres et de territoires nouveaux soient généralement très mal récompensées, surtout lorsque l’on est déjà « catalogué ». Et contrairement aux idées reçues, dans le domaine culturel comme ailleurs, l’originalité, l’audace, le radical sont aussi surtout loués en discours. En actes, beaucoup plus rarement. J’en ai la confirmation très régulièrement.

 

6 – Dans votre actu des derniers mois, il y a eu aussi l’adaptation ciné du « Serpent aux mille coupures », qu’en avez-vous pensé ? Avez-vous été partie prenante dans le projet ? Rêvez-vous d’un film à partir de « Pukhtu » et qui verriez-vous pour l’adapter sans le dénaturer ?

 

J’ai décidé, au moment de la sortie du film, de ne pas faire de commentaire sur celui-ci. Je ne souhaite pas déroger à cette règle aujourd’hui. Quant à des adaptations audiovisuelles futures, il est très peu probable, si cela devait se passer, que je sois impliqué dans celles-ci d’une manière quelconque. Le processus par lequel des romans sont portés à l’écran s’accorde mal avec ma façon de faire et je ne souhaite plus frotter directement ma plume à ce milieu. Cela n’exclut pas, en revanche, que je cède mes droits, tant que je ne suis pas obligé de m’associer à un résultat qui sera, dans tous les cas de figure, une œuvre étrangère à la mienne. Il me semblerait stupide, si le projet paraît solide et a des chances de voir le jour – deux conditions rarement réunies, je l’ai appris plusieurs fois à mes dépends – de cracher sur d’éventuels moyens financiers supplémentaires de poursuivre mon travail personnel.

 

7 – Ne pensez-vous pas que « Pukhtu » restera lié à votre image d’auteur ? Avez-vous l’impression que l’on vous attend au tournant maintenant ?

 

Tant mieux, si l’on me reconnaît au moins ça, il y a pire, non ? Quant à être attendu au tournant, je l’ai déjà été auparavant. Au moins dans le monde du noir. Avant « Pukhtu » par exemple, lorsque la rumeur soufflait que j’allais me planter, que je ne ferais jamais aussi bien que « Citoyens clandestins ». Ou avant « Citoyens clandestins », quand on s’en prenait à Aurélien Masson et à moi, lui parce qu’il venait de remplacer Patrick Raynal, renouvelait la ligne éditoriale et changeait le format de la Série Noire – ce qui a empêché cette collection alors moribonde de disparaître, on a tendance à l’oublier – et moi, parce que je sortais un « gros » livre, une rareté sous nos latitudes, sur l’espionnage de surcroît, sujet soi-disant impopulaire auprès des lecteurs français. Dont le traitement m’a aussi valu d’être soupçonné du pire sur le plan politique. Et puis, vous savez quoi, d’aucuns prétendent également que je suis un « plagiaire ». Depuis une petite dizaine d’années en effet, j’ai un troll personnel, un monsieur désormais publié qui continue à m’accuser à tort – mais seulement en petit comité, jamais franchement, il risquerait gros sur le plan juridique s’il me diffamait ouvertement – d’avoir « plagié », avec « La ligne de sang », un de ses textes inédit à ce jour. Evidemment, il n’a jamais été mis à jour dans mon livre le moindre extrait qui aurait été un décalque de sa prose, donc le terme « plagiat » est inapproprié. Ce monsieur s’est d’ailleurs finalement résolu à m’attaquer en « contrefaçon », ce qui est très différent, avant de perdre sa procédure. C’est pour cela que j’écris « continue à m’accuser à tort », parce qu’à l’issue de l’action en justice qu’il a intenté contre moi en 2006, trois magistrats de Lyon – tribunal choisi par lui et, avant qu’on le suggère, pas soudoyé par moi – ont, notamment après lecture de nos textes respectifs, estimé que ses accusations étaient infondées. Ils l’ont également condamné à me verser de l’argent. Et il n’a pas fait appel de leur décision. Etrange pour un mec tellement convaincu de son bon droit, non ? Cette fin de non-recevoir judiciaire ne l’empêche cependant pas de tenter de salir ma réputation à l’occasion, lorsque c’est sans risque ; il a su trouver des oreilles complaisantes pour écouter ses calomnies et les répandre ensuite, autant d’idiots utiles dont je doute qu’ils aient ne serait-ce que pris la peine de lire les écrits en question pour se faire leur propre idée. L’anecdote fait vibrer une corde sensible, celle de l’injustice frappant le « petit » auteur talentueux abusé par le « grand », usurpateur forcément, avec la complicité du « malhonnête » monde de l’édition (qui m’aurait transmis son texte). Dans notre milieu, où tout début de réussite est systématiquement perçu comme suspect, la parabole de David contre Goliath rencontre toujours un franc succès, même si elle résiste mal à la confrontation avec le réel. Ainsi, selon la version des faits présentée par mon contempteur au tribunal, l’incident en question se serait déroulé entre 2002 et 2003. Or, à cette époque, aucun de mes livres n’avait encore été commercialisé : je ne pouvais pas être un « grand » auteur, je n’étais rien. Et aucun éditeur digne de ce nom n’aurait pris le risque d’une telle manipulation, qui plus est pour un inconnu. Mais ça ne compte pas pour certains, aujourd’hui, je le suis, édité, et je vends un peu, donc j’ai tort. Pierre Desproges a écrit, dans ses « Chroniques de la haine ordinaire », que « la rumeur, c’est le glaive merdeux souillé de germes épidermiques que brandissent dans l’ombre les impuissants honteux. Elle se profile à peine au sortir des égouts pour vomir ses miasmes poisseux aux brouillards crépusculaires des hivers bronchiteux. » C’est si joli. Et si juste.

 

Vous le voyez, « être attendu au tournant » n’est, au fond, pas très nouveau pour moi et mon petit doigt me dit que cela va être plus encore le cas cette fois, mais j’essaie d’en prendre mon parti et de compter sur l’intelligente bienveillance que libraires et lecteurs m’ont jusqu’ici témoigné.

Entretien réalisé par échange de mails en janvier 2018.

Wollanup.

 

 

 

MA ZAD de Jean-Bernard POUY/ Série Noire.

Lieu et contexte du récit sont dans une ZAD…La ZAD, un lieu communautaire, d’échanges et d’affrontements drainant une population hétéroclite reste, de la même, l’épicentre d’un discours politique marqué. Fusions et antagonismes coexistent. Camille, la figure centrale du roman, se retrouve dans une période d’existence où les éléments contraires se mutualisent à son encontre. Professionnelle, personnelle, philosophique, sa destinée est plongée dans des incertitudes menaçantes et ses roubignoles auront tout de même voix au chapitre. (…!)

«Camille Destroit, quadra, célibataire, responsable des achats du rayon frais à l’hyper de Cassel, est interpellé lors de l’évacuation du site de Zavenghem, occupé par des activistes. A sa sortie de GAV, le hangar où il stockait des objets de récup’ destinés à ses potes zadistes (ZAD = Zone à défendre), n’est plus qu’un tas de ruines fumantes. Son employeur le licencie, sa copine le quitte et il se fait tabasser par des crânes rasés. Difficile d’avoir pire karma et de ne pas se radicaliser.Heureusement, la jeune Claire est là qui, avec quelques compagnons de lutte, égaye le quotidien de Camille et lui redonne petit à petit l’envie de se révolter et de tuer tous les affreux : en l’occurrence la famille Valter, les potentats locaux et ennemis désignés des zadistes, sur qui Camille va enquêter pour trouver de quoi les neutraliser. »

La problématique de la Zone A Défendre reste, à mes yeux, un prétexte contextuel. Ma « véritable » lecture de cet écrit s’est focalisée sur ce personnage connecté avec son temps mais victime, néanmoins, de cette modernité. Victime, oui donc, dans ses différents aspects, tant sur le plan de son engagement salarié et ses conflits hiérarchiques, erratiques que dans sa vie d’homme avec ses affres myocardiques en relation directe avec le genre opposé, que dans sa (dé)construction de valeurs idoines à ses engagements sociaux, associatifs où les préceptes sont basés sur la notion exclusive d’égalité. (marqueur intangible et indélébile d’inflexion politique)

Jean-Bernard Pouy nous habitue, à l’instar des perles telles « Spinoza encule Hegel », « Suzanne et les ringards », « La Belle de Fontenay » ou autre « Roubignoles du destin », à un style propre. L’auteur se joue des mots en s’inscrivant dans un burlesque décalé, exacerbé de façade. Emporté par sa fougue joyeuse, dont l’homme-écrivain ne semblant ne faire qu’un, il nous mitraille d’une culture tous azimuts jouant ce jeu populaire baltringue du ping-pong verbal sans règles pré-établies. Mais, mais, ses règles sont bien présentes derrière les lourdes tentures vaudevillesques. Car il y a toujours, dans ses efforts littéraires, un fondement, pas de la luxure, une architecture nous dirigeant vers une morale profondément humaine, humaniste nous pouvons le clamer, et indéfectiblement politique. Il est de ces homo sapiens sapiens qui ont le goût du paraître verbal sans se prendre au sérieux mais désireux de transmettre des idées, un message, un discours pour et par la cité. Est-ce philosophique? N’ayant jamais forniqué avec Spinoza, ni Hegel, je ne saurai l’affirmer or cette constance stylistique ainsi que cette volonté, ce but, cette mission objective de nous délivrer une vérité, sa vérité nous aident à diagnostiquer son penchant inné…

JBP, jongleur des mots, n’est pas qu’un saltimbanque il est aussi, voire surtout, un oculiste pointant nos déficiences sociétales. Hypermétrope ou presbyte il éclaire de la même façon, avec sa faconde, notre dédale d’esprits formatés, cadenassés.

Jubilatoire (mais) didactique!

Chouchou.

 

 

A L’ OMBRE DU POUVOIR de Neely Tucker / Série Noire Gallimard.

Traduction: Alexandra Maillard.

« Lorsque Billy Ellison, le fils de la famille afro-américaine la plus influente de Washington DC, est retrouvé mort dans le fleuve Potomac, près d’un refuge de drogués, le reporter chevronné Sully Carter comprend qu’il est temps de poser les vraies questions, peu importent les conséquences. D’autant plus qu’on fait pression sur lui pour qu’il abandonne son enquête et que la police n’a censément aucune piste. Carter va découvrir que la portée de l’affaire dépasse le simple meurtre de Billy et semble concerner les hautes sphères de la société de Washington. »

« A l’ombre du pouvoir » est le deuxième roman de Neely Tucker sortant à la SN. Malgré quelques clichés dans la création du personnage Sully, ex-reporter de guerre rentré blessé de sa couverture du conflit en Bosnie et particulièrement meurtri par la mort de l’être aimé, « la voie des morts » offrait un bon moment de lecture. Exerçant ses talents dorénavant à Washington, la capitale, ville à la communauté afro-américaine très importante et si souvent bien décrite par Pelecanos grande plume de la capitale du crime, Sully va mener une enquête très dure qui va le voir se frotter à la lie de la criminalité comme à l’élite noire américaine de D.C.

Dans cette deuxième enquête, l’auteur a su effacer pas mal de facilités d’écriture de la première enquête décrivant Sully comme un reporter complètement alcoolique, au bout du rouleau. Si on sent l’homme toujours en proie à ses démons, on pointe nettement moins ses travers pour retenir l’opiniâtreté, l’entêtement, voire le côté suicidaire de ce journaliste prêt à tout pour connaître la vérité et payant de sa personne dans ses « rencontres » avec les gangs de la ville comme avec les dirigeants de la cité, les familles illustres de la capitale.

Profitant de l’intrigue, Nelly Tucker raconte la ville, son histoire et si le discours peut paraître parfois un peu complexe, il prendra néanmoins tout son sens dans la très réussie épilogue. Même s’il existe plusieurs scènes d’action assez éprouvantes, le roman est avant tout un polar d’investigation, Sully profitant de multiples témoignages, pour relier les pièces du puzzle, pour bâtir sa théorie. La résolution de l’enquête permettra de comprendre un drame affreux, une histoire terrible que beaucoup veulent cacher tant sa révélation serait désastreuse pour le pouvoir local et les familles qui tiennent le haut du pavé à Washington D.C.

Prenant.

« Un crime capital dans la capitale du crime. »

Wollanup.

LES FANTÔMES DU VIEUX PAYS de Nathan Hill chez Gallimard

Traduction : Mathilde Bach.

Nathan Hill est un jeune auteur américain. Il a publié quelques nouvelles dans des revues et a mis une dizaine d’années à écrire son premier roman « les fantômes du vieux pays », un pavé qui a eu un immense succès : il a été traduit en 30 langues et est en cours d’adaptation en mini-série pour la télévision avec Meryl Streep.

« Scandale aux États-Unis : le gouverneur Packer, candidat à la présidentielle, a été agressé en public. Son assaillante est une femme d’âge mûr : Faye Andresen-Anderson. Les médias s’emparent de son histoire et la surnomment Calamity Packer. Seul Samuel Anderson, professeur d’anglais à l’Université de Chicago, passe à côté du fait divers, tout occupé qu’il est à jouer en ligne au Monde d’Elfscape. Pourtant, Calamity Packer n’est autre que sa mère, qui l’a abandonné à l’âge de onze ans. Et voilà que l’éditeur de Samuel, qui lui avait versé une avance rondelette pour un roman qu’il n’a jamais écrit, menace de le poursuivre en justice. En désespoir de cause, le jeune homme lui propose un nouveau projet : un livre révélation sur sa mère qui la réduira en miettes. Samuel ne sait presque rien d’elle ; il se lance donc dans la reconstitution minutieuse de sa vie, qui dévoilera bien des surprises et réveillera son lot de fantômes. »

Il m’a fallu une centaine de pages pour me plonger réellement dans ce livre foisonnant car ce n’est pas une histoire que Nathan Hill raconte mais plusieurs et progressivement ce qui m’avait perdue au départ m’a captivée. A son rythme, suivant parfois des chemins de traverse, avec des digressions Nathan Hill relie toutes ces histoires et réussit à écrire une fresque immense et magnifique. Une histoire humaine émouvante mêlée à l’Histoire : de la deuxième guerre mondiale en Norvège à nos jours en passant par 1968 à Chicago.

La narration n’est pas linéaire, avec des points d’ancrage dans le présent et de nombreux retours à différentes époques au gré des recherches de Samuel sur sa mère : les années soixante où l’on suit l’adolescence de Faye dans une petite ville puritaine du Midwest, ah… l’éducation des filles, les cours d’hygiène féminine, on s’y croirait ! 1968 à Chicago bien sûr où les émeutes lors de la convention démocrate vont faire basculer bien des vies, 1988, l’année où Faye abandonne Samuel… Même s’il avoue en fin de  bouquin avoir pris des libertés avec la chronologie des faits de 1968, c’est très documenté et à chaque fois Nathan Hill réussit à rendre l’ambiance d’une époque, il dresse ainsi en filigrane un portrait noir et lucide de l’Amérique et de son évolution.

Nathan Hill creuse tous ses personnages et même les plus mineurs, ceux qui ne sont qu’une péripétie dans le récit pour faire avancer l’intrigue, qui n’auraient qu’un petit paragraphe dans un autre roman prennent de l’ampleur. Ils sont crédibles, hauts en couleur, vivants au point qu’on aimerait parfois en savoir encore plus : Bishop ami d’enfance perturbé et sa jumelle Bethany, violoniste virtuose, Pwnage, accroc aux jeux vidéos, Laura, étudiante ambitieuse et tricheuse et bien d’autres… On connaît leurs travers, leurs angoisses : tragiques, drôles ou les deux à la fois, ils sonnent toujours juste.

Avec un immense talent de conteur, Nathan Hill mêle toutes ces histoires à celle de Samuel, confronté à l’abandon, l’une de nos pires angoisse qu’il a du mal à surmonter et celle de Faye qui est loin d’être le monstre que les médias décrivent. C’est une histoire belle et triste, une histoire de malheur et d’angoisses qui se transmettent, une histoire d’abandon, de trahison, de colère mais aussi d’amour, de pardon, magnifique !

Un roman dense et puissant.

Raccoon.

MÉRIDIEN DE SANG ou le rougeoiement du soir dans l’Ouest de Cormac McCarthy / Gallimard.

Traduction : François Hirsch 

C’est dans cette seconde moitié du XIXème siècle, à la lisière du Mexique, qu’un jeune garçon livré à lui-même se trouve mêlé à une horde de tueurs dont le mobile de leurs exactions reste forcément fusionnel avec l’appât du gain. Les pérégrinations violentes, sans foi ni loi, sont placées sous une figure tutélaire, tantôt ange gardien, tantôt démon, tantôt père, tantôt éxecuteur de la pénitence, tantôt lumière, tantôt rideau opaque des destinées…Souffrance, émancipation et maturité accélérées seront les balises d’un sentier pavé de haies où les épines acérées scarifieront une âme en détresse. Les compagnons, ou plutôt les éclaireurs, d’infortune traceront avec lui un sillon profond où se déversera l’hémoglobine de leur terrible labeur hanté par les esprits tourmentés de victimes expiatoires et sacrifiés sur l’autel de luttes frontalières.

« De tous ses livres, Blood meridian (Méridien de sang) est sans doute le plus notoire (même pour ceux qui ne l’ont pas lu). Un western métaphysique story-boardé par Dali ou Ernst, une sorte de Horde sauvage, dans lequel William Holden serait The Judge (ils portent d’ailleurs le même nom), ou le Capitaine Achab. Une équipée nihiliste au terme de laquelle rien n’est révélé, où l’on massacre pour cent dollars le scalp, où l’on ne récolte qu’un collier d’oreilles séchées. Le livre contient des scènes fantastiques et grotesques, certaines inoubliables et incroyablement culottées, comme le passage où Holden sauve sa troupe de chasseurs de primes d’une mort certaine aux mains des Apaches (ils n’ont plus de poudre) en concoctant un mélange détonant avec de la merde de chauve-souris et autres salpêtres récoltés à la bouche d’un volcan. Le Juge est lui-même sa propre baleine blanche, énorme et glabre. Il est non seulement le philosophe du groupe, mais aussi son botaniste, historien, entomologiste et exécuteur.
Inutile de dire que cette chevauchée plus que fantastique qui mène le lecteur du Tennessee au Texas, puis à travers les déserts de Chihuahua et Sonora, le laisse aussi complètement horrifié et épuisé. »

Les terres sont arides, aussi bien sur le versant texan ou du Nouveau Mexique, que sur le versant sudiste du pays mexicain, et l’image des virevoltants, « tumbleweed », contrastant par leur mouvement qui s’oppose à la concentration, l’immobilisme et la désolation de ces steppes typiques du Far-West. Les amarantes hydrophiles sont le pendant des renégats avides de liquides de feu frelatés et c’est dans cette carte postale cinématographique qu’évoluent les protagonistes d’une bataille abolissant la pitié et la concorde que n’aurait pas renié un Quentin Tarantino ou magnifié par un Sergio Léone tel « Il était une fois la révolution ». On y retrouve d’ailleurs des profils de personnages similaires et leur cruauté liée à un détachement froid de l’action rehaussent de manière significative la tension métallique du récit. Les scènes anthologiques s’enchaînent dans un rythme « wagnérien » avec toute la pesanteur et cette propension à plomber une atmosphère raidissant l’échine et bloquant le grill costal interrompant transitoirement notre expiration.

Cormac McCarthy possède ce don antagoniste de l’épure du propos foncier, il cherche à le dégraisser pour n’atteindre que le muscle chaud et vivace, et dans un temps parallèle propose une écriture descriptive d’une rare race. Sa peinture kinémique de scènes époustouflantes de violence couplées à une débauche de détails sordides nous renvoie à des triptyques semblables à ceux de Jéronimus Bosch. La langue est précise, la langue est cinématographique et picturale mais elle semble complexe à adapter pour le 7ème art. Les deux vecteurs émotionnels sont additionnés, le cérébral et le viscéral, et le Juge Holden remplit à lui seul l’archétype littéraire voulu par son accoucheur. Les symboliques et son incarnation sis décrites dans le liminaire affichent le profil de ce totem d’où se construit une histoire dévorante, noir créosote, macrophage qui encadre une ouvrage référence.

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Puisse que mes prochaines lectures ne me paraissent point fades !…

CHEF D’ŒUVRE.

Chouchou.

CHAOS DE FAMILLE de Franz Bartelt / Série Noire (2006)

Aussi épaté ce printemps par « Hôtel du grand cerf » que circonspect à la fin de la lecture de « le jardin du bossu », il y a une dizaine d’années, il me fallait bien une nouvelle expérience Franz Bartelt afin de savoir si c’était cette année ou à une lointaine époque que je m’étais fourvoyé dans mon expérience du monde étrange, baroque, décalé et dérangeant de Franz Bartelt.

« Camina est née avec ce caractère infâme. Issue d’une famille de grands déprimés. Tous pensionnés, incapables d’un travail régulier, toujours à pleurnicher, à se plaindre, à courir les médecins, à se bourrer de cachets. Incroyable. Le père s’est flingué. Il était contrôleur des trains. La mère continue de verser des larmes. Les frères et les sœurs ont leurs habitudes à l’asile. L’aîné palpe une pension d’invalidité, tant il se fabrique des idées sombres reconnues par la médecine. Il pense tellement à mal qu’il ne peut même pas éplucher une pomme de terre sans formuler le vœu de tomber, carotide en avant, sur la pointe du couteau. Les grands-parents ne valaient pas mieux. Ils sont toutefois morts de vieillesse. Comme bien des incurables. »

Sorti en 2006 à la SN, « Chaos de famille » a depuis bénéficié d’une réédition chez Folio qui permet de garder en poche ce petit roman par exemple lors d’un weekend ennuyeux dans la belle famille. Si vous attribuez les traits de votre belle-mère à Camina et ceux de votre beau-père au « pauvre » narrateur, votre pensum dominical peut devenir une escale franchement réjouissante. Méfiez-vous néanmoins, votre hilarité peut être mal perçue. Restez mesuré.

Bref, si vous avez envie de vous marrer, si vous aimez l’humour noir, si Dupontel est pour vous une référence incontournable, l’univers de « chaos de famille » est pleinement pour vous. On comprend très vite que ce « chaos de famille » évoque aussi le caveau de famille puisque entamé par la mort de la mère le roman raconte le déclin et la disparition progressive mais régulière d’une famille de grands malades et le qualificatif de grand malade prend toute sa dimension quand on constate assez rapidement que personne ne fonctionne de façon à peu près censée dans ce petit monde très barré.

Alors, d’aucuns diront que l’on ne retient pas grand-chose d’une telle lecture. Certes, néanmoins c’est explosif, ça fuse pendant 224 pages bien trop vite avalées, appréciées et cornées pour faire profiter son entourage de passages particulièrement hilarants malgré ou à cause du côté glauque de la situation. Sûr, ce n’est pas toujours du meilleur goût mais qu’est ce qu’on se marre. A lire toutes les petites digressions n’ayant pas beaucoup de rapport avec l’histoire, on imagine bien le plaisir d’écriture certainement rencontré par l’auteur. Enfin, je ne sais pas ce que consomme Franz Bartelt quand il écrit mais je veux bien la même chose.

Massacre plumitif hilarant.

Wollanup.

LEON, ZACK tome II de Mons Kallentoft et Markus Lutteman, Série Noire, Gallimard

Traduction : Hélène Hervieu.

Mons Kallentoft et Markus Lutteman ont repris la plume à quatre mains pour le deuxième tome des aventures de Zack Herry, inspirées par les travaux d’Hercule. S’ils pensaient au départ écrire une série de douze livres, ils n’écriront selon leurs dires qu’une trilogie. Dommage…  ils ont le droit de changer d’avis, car ce deuxième opus vaut le premier, que j’avais déjà beaucoup aimé… Si ça vous intéresse : Zack tome I car il vaut peut-être mieux avoir lu le premier… Continue reading

NUMÉRO 11 de Jonathan Coe / Gallimard.

Traduction: Josée Kamoun

« Rachel et son amie Alison, dix ans, sont très intriguées par la maison du 11, Needless Alley, et par sa propriétaire qu’elles surnomment la Folle à l’Oiseau. D’autant plus lorsqu’elles aperçoivent une étrange silhouette à travers la fenêtre de la cave. 
Val Doubleday, la mère d’Alison, s’obstine quant à elle à vouloir percer dans la chanson, après un unique succès oublié de tous. En attendant, elle travaille – de moins en moins, restrictions budgétaires obligent – dans une bibliothèque et trouve refuge dans le bus numéro 11, pour profiter de son chauffage et de sa chaleur humaine. Jusqu’à ce qu’un appel inespéré lui propose de participer à une émission de téléréalité. 
Quelques années plus tard, dans un quartier huppé de Londres, Rachel travaille pour la richissime famille Gunn, qui fait bâtir onze étages supplémentaires… souterrains. Piscine avec plongeoir et palmiers, salle de jeux, cinéma, rien ne manquera à l’immense demeure. Mais plus les ouvriers s’approchent des profondeurs du niveau –11, plus des phénomènes bizarres se produisent. Si bien que Rachel croit devenir folle. « 

Pas réellement attiré par la littérature anglaise, je reste néanmoins l’un des grands fans de Jonathan Coe et si je regrette un peu de ne plus trouver dans ces derniers romans la même ambition qu’ autrefois,  la lecture de ses productions reste toujours un grand moment d’espoir qu’il nous refasse le coup d’un « testament à l’anglaise » ou bien du duo extraordinaire « bienvenue au club » « le cercle fermé », magnifiques histoires à l’humour mordant et portraits très caustiques de ses contemporains les nantis dans le premier nommé et de la gente anglaise dans les deux autres.

Le nombre 11 à l’origine de ce « numéro 11 » peut évoquer « Downing street » et ce n’est pas un hasard car le pouvoir britannique est encore bien tancé dans cet opus mais c’est aussi le onzième roman de l’auteur  sorti outre-manche le 11/11 / 2015.

Le roman se veut aussi une suite de son grand succès « testament à l’anglaise » mais l’auteur a été tellement impitoyable avec les Winshaw (famille noble, héros de son roman) dans le final, qu’on peut se demander comment il allait pouvoir donner une nouvelle vie à cette branche familiale si peu épargnée à l’époque, en 1996. C’est d’ailleurs avec ce roman que les curieux pourront découvrir l’auteur car, les trois premiers romans précédents, publiés en France après le succès retentissant de « Testament… » ne valent quand même pas  pas tripette.

Moins une suite qu’une évocation de la famille Winshaw « numéro 11 » est formé de cinq histoires sur une vingtaine d’années sans vrai lien apparent entre elles …a priori, traitant chacune d’un aspect de la vie sociale, politique ou économique britannique. La finance, les divertissements télévisés, l’agroalimentaire et la presse sont autant de sujets traités avec importance ou en filigrane dans des histoires dont le simple lien semble être un rapport avec deux petites filles rencontrées dans la première partie.

Si le roman connait des épisodes très réussis, il faut reconnaître que certaines parties malgré la belle plume de Coe sont plus…vaines ou ne provoquent pas le même engouement chez un public moins au fait du monde de la perfide Albion. Même en étant un fan inconditionnel d’ un auteur qui semble par ailleurs avoir perdu une partie de ses compétences humoristiques qui rendaient ses romans si délicieusement « so british », force est de reconnaître, hélas, une tangible mineure déception. Dans la satire sociale, Coe était évidemment bien plus brillant dans son diptyque « bienvenue au club, le cercle fermé » et l’apparition d’une certaine forme de fantastique, pour moi, n’améliore pas réellement l’ensemble.

Même si le roman est somme toute plaisant à lire, il séduira en priorité  les inconditionnels de Jonathan Coe.

Average.

Wollanup.

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