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Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Tag: gallimard (page 1 of 3)

DOA, LYKAIA, l’entretien.

C’est toujours un bonheur de s’entretenir avec DOA. Il n’élude aucune question, répond toujours de manière précise et sans se défiler. Il nous parle aujourd’hui de « Lykaia » sorti chez Gallimard le 4 octobre 2018, un roman absolument pas tout public. 

EquinoX, Sade, le BDSM, la réification, l’univers des contes, la mythologie, les femmes chez DOA, « Mein Kampf », la liberté d’écrire, la liberté d’éditer, le Darknet, et ses goûts musicaux de chiottes… un moment très riche. On s’y est mis à deux !

 

1 –Wollanup / Prévu initialement dans la collection EquinoX, LYKAIA sort finalement quelques mois plus tard chez Gallimard mais pas non plus à la Série Noire, ce roman a donc déjà une histoire et d’ailleurs certains sur le web ne se sont pas gênés pour diffuser et propager des infos ou des rumeurs ? Que s’est-il passé réellement ?

Laurent Beccaria, boss des éditions Les Arènes, est revenu, pour des raisons qui lui appartiennent, sur la décision de publier ce roman et Aurélien Masson l’a suivi dans cette voie. Pour faire taire la rumeur, cette sale bête, il n’a jamais été question pour moi de quitter Gallimard, juste d’accompagner mon désormais ex-éditeur avec ce texte particulier – dont la nature était connue dès le départ – dans ses nouvelles aventures ; je me suis efforcé d’être le plus clair possible sur ce point avec les principaux intéressés dès que les changements à la tête de la Série Noire ont, plus d’un an avant le lancement d’EquinoX, été rendus publics. La suite est triste, regrettable sur le plan de l’amitié et je n’ai, personnellement, qu’une seule remarque à faire au sujet de cet incident : la plus punk des maisons d’édition n’est pas celle que l’on croit dans cette histoire. L’exception à la règle de c’est celui qui le dit qui l’est ? (sourire)

 

2 –Wollanup / Même si on retrouve certains invariants thématiques et stylistiques qui caractérisent votre œuvre, vous avez quand même énormément changé de sujet. Comment présenteriez-vous LYKAIA ?

C’est une manière de conte, avec sa ou ses morales, comme tout conte qui se respecte, et ses différents niveaux de lecture. C’est en cela qu’il s’éloigne le plus de mes précédents livres. Evidemment, vu son sujet et son traitement, il est plutôt réservé aux adultes à l’estomac solide, d’où l’avertissement que j’ai jugé préférable de mettre en préambule – qui n’est donc pas là juste pour faire joli ou attirer les grandes curieuses. Cependant, s’arrêter à sa surface, la violence dans le cul, c’est passer à côté de l’essentiel.

 

3 – Wollanup /N’avez-vous pas peur de surprendre, voire d’effrayer un lectorat qui ne vous connaîtrait uniquement que par PUKHTU ?

Il est certain que tout lecteur qui s’attend à une nouvelle variation sur le thème du terrorisme ou de l’état profond, pour reprendre une expression chère à nos amis anglo-saxons, sera déçu. Quant à surprendre, je l’espère bien. Effrayer, même si ce n’est pas le but, il est possible que ce soit le cas. En réalité, ce qui me fait peur, c’est d’être enfermé dans une case littéraire, ou de me complaire dans une sorte de routine du clavier, de ne plus oser. Parvenir à un certain niveau de réussite commerciale peut conduire à cela et, pardon de le dire, trop penser aux lecteurs aussi. Non pas qu’il faille manquer de respect aux gens qui vous lisent mais toute démarche artistique digne de ce nom est singulière et autoritaire, pas démocratique ou sondagière. Et elle s’accompagne, me semble-t-il, d’une certaine prise de risques. De cela, nous avons déjà parlé ici il y a quelques temps.

4 –Wollanup / La quatrième de couverture parle de roman sadien… Sadien ou sadique dans une volonté de bousculer le lecteur aventureux ? ou bien les deux ou rien de tout cela ?

Ce terme qui, dans l’avertissement liminaire, est accolé au qualificatif noir, est apparu lorsque nous discutions de la nature du texte avec Aurélien Masson, qui prétendait avoir du mal à le cerner mais voulait à tout prix lui coller une étiquette. Je l’ai gardé parce que c’est une filiation dont je n’ai pas à rougir, assez évidente vu le propos. D’autre part, puisque ce livre est finalement édité par la maison Gallimard, dont la Pléiade publie également le Divin marquis – mais aussi Georges Bataille – c’est d’autant plus approprié. Je continue cependant à penser que c’est surtout un roman noir – ne va-t-il pas gratter là où ça fait (très) mal ? – si l’on n’a pas, de la chose, une définition étriquée qui voudrait, par exemple, que les figures de l’enquête ou du sociopolitique seuls soient consubstantiels à ce genre. Mais qui peut prétendre que le cul n’est ni un fait social, ni un fait politique ?

Quant à bousculer le lecteur, n’est-ce pas la qualité première de la bonne littérature ? Celle qui peut remplir le cœur de belles émotions ou tout à fait le contraire, mettre KO par une série de directs au foie, celle qui convoque le cerveau, ou les tripes, ou les deux, flirte parfois avec le viscéral, fait du sale – pour reprendre une expression lue cet été après une bagarre d’opérette à Orly – avec la psyché ? Si je suis parvenu à ça, j’ai en grande partie réussi mon coup. Mais ce n’est pas à moi de le dire.

 

5 –Wollanup / Vous êtes-vous réveillé un matin en vous disant « je veux du cuir, du latex et des chaînes », comment vous est venue l’idée, pourquoi ?

Mais voyons, dans un grand élan autofictionnel, je voulais étaler mon intimité, c’est évident (sourire). Précision pour ceux qui n’auraient pas compris ou ne voudraient pas comprendre : je plaisante. Autre précision, c’est peut-être ma parano qui s’exprime – si c’est le cas, veuillez accepter mes excuses par avance – mais je pressens dans votre interrogation un questionnement sur le bien-fondé de ce sujet particulier, questionnement auquel je n’ai jamais été soumis pour mes autres romans. Se pencher sur les horreurs de la guerre en Afgha, par exemple, ça passait crème, ça allait de soi. A croire que nous ne sommes pas aussi libres de nos mœurs ni affranchis de la morale judéo-chrétienne que nous le souhaiterions.

La réponse, maintenant. Le chemin qui conduit à un livre n’est pas une ligne droite. Et l’on n’emprunte d’ailleurs pas un seul chemin pour y parvenir. A la suite d’une rencontre, je me suis posé des questions sur ce qui pouvait décider une personne à introduire de la douleur dans le plaisir, douleur reçue ou infligée, à être réifié ou à réifier. Cette curiosité sans agenda particulier a coïncidé avec plusieurs envies professionnelles, changer de thématique, écrire court après avoir fait (trop ?) long, m’essayer au je  – « Lykaia » est un récit à deux voix, un homme, une femme, lui à la première personne, elle à la troisième – jouer, parce qu’il faut aussi savoir s’amuser dans mon métier, à mélanger les figures et les codes des genres, dans le cas présent le noir, le porno ou le gore. Etait-ce suffisant pour justifier un roman ? Pas forcément. Mais deux dimensions m’ont interpellé dans l’univers BDSM (pris au sens large) tel que je l’ai entraperçu au départ : la prédominance du fantasme, à travers les lieux, les accessoires, les scénarisations, et donc de la projection de soi ou de l’autre, d’une part – tout rapprochement avec l’omniprésente mise en scène narcissique des réseaux sociaux qui pollue notre quotidien par la violence et l’asservissement volontaires qu’elle impose n’est pas fortuit – et la chosification du corps, d’autre part, ultime déclinaison de sa transformation en objet transactionnel parfaitement assumé dans un environnement mondialisé, libéralisé, individualisé et bientôt, sans doute, post-humanisé : mon corps, ma propriété, mon choix, j’en fais ce que je veux. En cours de route, l’une de mes sources, Divine Putain pour ne pas la nommer, a attiré mon attention sur le travail de l’anthropologue David Le Breton et cela m’a aidé à formaliser un peu mieux mes pensées. Petit à petit, cet ensemble de réflexions, auxquelles sont venus s’ajouter des éléments mythologiques ou archétypaux (par exemple Venise la romantique) propres à faire basculer le récit dans une autre dimension, plus symbolique ou parodique, a cristallisé jusqu’à « Lykaia » qui est, entre autres, l’évocation d’une société – au sens de milieu humain avec ses règles propres –  dont on pourrait dire qu’elle est la forme extrême de la nôtre, une fois les masques tombés. Peut-être même sa conclusion inéluctable, qui sait ?

Attention cependant, dans ce livre, pas de discours. Pour suivre l’exemple d’Elmore Leonard lorsqu’on lui posait la question, je ne suis pas là pour prendre position, dénoncer ou éduquer, I’m just telling a fucking story. Je laisse toutes ces grandes ambitions édificatrices à d’autres, plus justes – de saints Just ? – intelligents et cultivés que moi.

 

6 –Wollanup / Si je vous ai bien compris le lecteur qui viendrait en voyeur dans un  roman où le candaulisme règne pourtant se serait fourvoyé et raterait l’essentiel mais en même temps (expression bientôt démodée), vous niez toute prise de position. Quel est donc cet essentiel à vos yeux que votre plume toujours aussi acérée et précise doit nous faire découvrir?

Le candaulisme – de Candaule, un roi de l’Antiquité, consiste à s’exciter et jouir de voir son conjoint faire l’amour avec un ou plusieurs autres partenaires – ne règne pas dans « Lykaia », il est évoqué comme partie constituante du passé de l’un des deux personnages principaux et a son importance dans le cheminement mental de celui-ci. Ce n’est donc qu’un des ressorts du roman qui, de ce point de vue, n’est pas destiné aux voyeurs. Je ne peux pas, cependant, empêcher ceux-ci d’acheter le livre lorsqu’il sera disponible en librairie. Mais pourquoi aller s’emmerder à dépenser de l’argent pour lire quand, sur le Net, en deux clics, on trouve tant de choses gratuites à mater pour prendre son pied ? Et pourquoi faire porter au livre, au monde ancien, une responsabilité que l’on ne fait pas porter au monde nouveau ?

Par ailleurs, donner à voir et prendre position sont deux choses différentes. Mon roman est comme ce miroir métaphorique, promené le long d’une grande route, convoqué par Stendhal lorsqu’il définit la littérature, reflet du monde,  dans « Le rouge et le noir » (bon je frime, je sais, avec cette référence que m’a opportunément rappelée Laurent Chalumeau – Pub : « VNR » à lire ! – il y a peu). Il existe apparemment deux grandes écoles romanesques contemporaines – on pourrait même dire créatives ou artistiques – celle qui envisage un sujet avec des réponses et celle qui l’aborde avec des questions. J’appartiens résolument à ce second courant. Pour qui le cheminement de la réflexion est plus important que l’aboutissement (très rare) de celle-ci. S’interroger sur l’autre, être curieux de sa réalité est le premier pas, primordial, vers lui, c’est aussi l’accepter dans toute sa complexité et donc dans son humanité. Mais cela marche dans les deux sens : l’autre doit aussi, dans cette démarche, accepter d’être envisagé selon un filtre qui n’est pas le sien, peut-être moins confortable. Aucune compréhension mutuelle n’est possible sans cet aller-retour.

Et pour conclure, à propos de l’essentiel, je vais me permettre de faire appel à une autre citation. Au début de son magnifique et très émouvant récit, intitulé « Le lambeau », Philippe Lançon évoque son métier de critique littéraire et un entretien avec Michel Houellebecq qu’il planifie pour la fin de la semaine marquée par l’attentat de Charlie Hebdo. Il écrit : La plupart des entretiens avec des écrivains ou des artistes sont inutiles. Ils ne font que paraphraser l’œuvre qui les suscite. Et aussi que le lecteur a besoin de silence. Il a raison et puisque nous avons jusqu’ici évité ces écueils de la redite et du bruit, continuons. Je prends le risque de laisser chacun apporter son expérience et sa vision à celle que présente « Lykaia », et d’en tirer ce qu’il veut ou peut. Si ce n’est pas grand-chose ou rien, qu’in fine, le roman est seulement jugé vulgaire, malsain, creux, racoleur, sans aucune qualité, alors tant pis, je dois l’accepter.

 

7 –Wollanup / Je dois reconnaître que certaines scènes sont épouvantables et le terme est encore bien en deçà de la vérité et sont décrites avec un réalisme et une précision qui montrent une observation fine des paraphilies racontées dans le roman. La question s’était déjà posée avec PUKHTU, quelle est la part de votre connaissance du « terrain » dans LYKAIA ?

J’ai abordé ce roman de la même manière que tous les autres, j’avais un sujet et l’impression de n’entrevoir que sa surface. Il me fallait le connaître mieux, le mieux possible, pour essayer d’en extraire la substantifique moelle, pour paraphraser Rabelais, tout en évitant de raconter trop de conneries. J’ai donc, fidèle à mes habitudes, lu, visionné, rencontré, visité, assisté à, en France, ailleurs en Europe, aux Etats-Unis, pendant plus d’une année, le plus souvent sans trop de difficulté, au contact de personnalités intéressantes, parfois amicales, parfois moins (dans des proportions qui ne diffèrent pas de celles que l’on croise habituellement dans le monde vanille, entendez par là le monde de ceux qui ne pratiquent pas). Quelquefois, les choses ou les gens ont été moins faciles à convaincre, les lieux très secrets et interlopes compliqués et périlleux à dénicher, tout n’étant pas montrable n’importe comment, à n’importe qui. Comme avaient pu l’être, en leur temps, mes interlocuteurs de « Citoyens clandestins » ou de « Pukhtu » et leurs ésotériques repaires. Donc, je ne connais pas tout et je n’ai certainement pas pigé l’intégralité de ce que j’ai appris, mais j’en ai déjà capté pas mal et, pour le dire pudiquement, rien de ce qui figure dans mon récit n’est invraisemblable ou exagéré. Tout est juste, même si rien n’est vrai.

 

8 – Monica / Il y a dans « Lykaia » de nombreuses références à la mythologie et à l’univers des contes (d’ailleurs la quatrième résume bien ces influences). Pourquoi avez-vous voulu les y intégrer?

Difficile de répondre à cette question sans dévoiler quelques éléments ou clés de l’intrigue du roman, alors je vais me contenter de dire ceci : d’une part, comme je l’ai expliqué ailleurs, « Lykaia » est une manière de conte et, par l’emprunt, je m’emploie à accentuer cet aspect du texte. D’autre part, le mythe, le conte nourrissent depuis toujours la littérature. Pour certains même, la littérature ne serait au final que le prolongement des mythologies, une fois celles-ci dépouillées de leur dimension sacrée ou spirituelle. Il apparaît dès lors tout à fait normal qu’il puisse y avoir capillarité. Avec ce livre, je ne fais que m’inscrire dans cette longue tradition, un hommage bien modeste à mes illustres prédécesseurs en la matière. Enfin, il y a dans les contes et les mythes – grecs en ce qui concerne « Lykaia » – des références, des symboles et des savoirs immédiatement accessibles et partagés par un grand nombre. C’est tout cela qui m’intéressait. Et puis, ce sont aussi des récits et des figures qui permettent de s’extraire de l’hyper-rationnel pour aller flirter non pas avec le fantastique mais avec l’inexpliqué. Ou l’inexplicable.

 

9 –Wollanup / Les adeptes du BDSM forment-ils une communauté qui se retrouve sur des principes, des règles communes, des profils psychologiques similaires ? Pourquoi entre-t-on dans cet univers? Assouvir un désir ou soulager un besoin ?

BDSM signifie Bondage domination discipline soumission sadomasochisme. Quatre lettres qui tentent de coiffer une réalité complexe, pas nécessairement très organisée, et des pratiques multiples qui dessinent grossièrement des communautés regroupées par type de paraphilie, par genre, par orientation sexuelle. Ou pas. Pourquoi se cantonner à un seul petit plaisir ? Puisque vous parlez de principes, il y en a deux qui m’ont été répétés tout au long de mes recherches : tolérance et consentement. Ceux-là font à peu près consensus… sauf dans certains cercles, plus difficiles à atteindre mais que j’ai quand même pu entrevoir, où le consentement représente l’ultime verrou à faire sauter pour atteindre la liberté vraie, que ce soit pour celui qui agit ou pour celui qui subit. Le leitmotiv devient alors, comme évoqué dans « Lykaia », consentir à ne plus consentir.

Au fil de mon exploration, j’ai croisé la route de plusieurs centaines de personnes et j’en ai interviewé près d’une soixantaine de façon plus approfondie – pour les vannes à deux balles, c’est maintenant – ce qui est à la fois beaucoup et pas grand-chose, en fait. Parmi les moteurs / déclencheurs évoqués revenaient le plus souvent ce fameux besoin de liberté (avec, par exemple, la logique selon laquelle lorsqu’on est totalement contraint, attaché, dominé, on n’est plus responsable de rien, donc totalement libre de tout), de lâcher prise ou, a contrario, l’envie de contrôle, de se montrer ou de découvrir l’autre sous un jour que personne n’a jamais vu, l’esthétique et, bien évidemment, le plaisir tiré de la transgression, de la peur, de la douleur (à laquelle on résiste en testant ses limites), etc. La psychiatrie et la psychanalyse, auprès desquelles j’ai bien sûr cherché des explications, ne sont guère éclairantes en la matière. Peu d’études sérieuses ont été conduites sur le sujet, qui ne semble pas intéresser plus que cela la recherche médicale. Longtemps, comme l’homosexualité jusque dans les années 1980 en France, les paraphilies les plus courantes du BDSM ont été considérées comme des pathologies. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, même si ces pratiques restent illégales dans certains pays. Au mieux, on est coincé au stade des hypothèses lorsque l’on cherche à aller plus loin que les déclarations spontanées, si tant est qu’il soit nécessaire d’y aller. Tout juste peut-on relever qu’il y a souvent, mais pas toujours, présence d’un traumatisme, très en amont. Par traumatisme, on n’entend pas forcément agression ou viol ou abus physique, même si ceux-ci sont présents dans certains cas. Cela peut-être une maladie grave, handicapante, qui stimule le besoin de reprendre le pouvoir sur soi, sur son corps, par d’autres moyens – voir à ce sujet le documentaire « Sick, the life and death of Bob Flanagan, Supermasochist ». Cela peut être une rupture, un manque ou un déficit d’amour, tel cet enfant délaissé par ses parents trop occupés à prendre soin d’une petite sœur à la santé très fragile et qui aime aujourd’hui se transformer en meuble, se fondre dans le décor en quelque sorte, stade ultime de la réification. Mais des traumas similaires ne produisent pas les mêmes effets chez d’autres gens. Donc est-ce qu’ils permettent d’expliquer, d’extrapoler, de systématiser ? Sûrement pas. Au fond, y a-t-il vraiment une raison pour que l’humanité soit ce qu’elle est et fasse ce qu’elle fait ? Et faut-il qu’il y en ait une ?

10 – Monica /  Les personnages féminins sont particulièrement retors et « elles sont toutes les filles de quelqu’un ». La source du mal serait-elle Mâle à travers leur rapport à leurs pères?

Pourquoi particulièrement retors, parce qu’elles ne sont pas là où on les attend ? Et qu’elles se livrent à des jeux qu’une certaine morale réprouve, parfois dans des rôles habituellement dévolus à des hommes ? Peut-être. Quant à être la fille de quelqu’un, malheureusement, c’est une fatalité. Jusqu’à nouvel ordre, on est toujours l’enfant d’un homme, fournisseur de spermatozoïdes, mais aussi d’une femme, porteuse d’ovules. D’un strict point de vue reproductif, on n’a pas encore trouvé comment faire autrement. Croire que cela n’a aucune influence sur rien me semble illusoire.

Peut-être aussi que, dans mon roman, le mâle fait mal. Si j’avais une quelconque volonté de discours, celui que vous suggérez serait l’un des possibles. Mais, au risque de me tirer une balle dans le pied, un discours totalement opposé pourrait également m’être reproché, dans lequel le mal est femelle (sourire). Ainsi, à titre d’exemple, le personnage féminin principal, seulement connu sous l’appellation la Fille, semble-t-elle avoir moins de problème avec son père et son frère qu’avec sa mère, qui fuit, et sa belle-mère, qui tyrannise. Heureusement pour moi, je ne suis pas dans le discours, surtout en ce qui concerne ce sujet, à propos duquel on frôle déjà l’overdose. J’offre à découvrir une sensibilité sur laquelle les gens viendront de toute façon plaquer les leurs. Je n’ai ni le pouvoir ni l’envie de les empêcher de le faire.

 

11 – Wollanup / Berlin, Prague et Venise comme majestueux décors. Sur la “Sérénissime”, vous vous êtes déjà exprimé et il n’était donc pas dans vos intentions de vérifier l’expression “Voir Venise et mourir” mais pourquoi rien en France. Prague et Berlin sont-elles des bastions des apôtres du donjon ?

Puis-je ne pas être d’accord avec vous à propos de la France ? Le destin de l’un de mes deux personnages principaux est tout entier lié à la France et, sans vouloir en dire trop, sa relation particulière à ce pays est ce qui l’en éloigne, et le roman également, par la force des choses. Mais la France est là, omniprésente, si ce n’est comme décor, au moins en souvenir. Quant à Prague et Berlin, j’y ai été témoin de choses auxquelles je n’ai pas assisté ailleurs – y compris en France – mais qui ne sont pas nécessairement celles que je mets en scène dans le roman. Est-ce un hasard si ce sont des villes qui ont, plus que d’autres, été très profondément marquées par les pires évènements et régimes du XXème siècle ?

 

12 – Monica / Concernant le Darknet, diriez-vous à ceux qui s’y aventurent : « Toi qui entres ici, abandonne toute espérance ? »

Il est amusant que vous citiez cette phrase, empruntée à Dante et sa « Divine comédie », elle place d’emblée le texte sur un certain plan. Peut-être vous souvenez-vous aussi que Bret Easton Ellis en use pour ouvrir ce qui reste, à ce jour, son plus grand roman, « American Psycho ». Une satire, noire, sexuée, violente, qui m’a beaucoup marqué lorsque je l’ai lue à sa sortie, en 1991. Un livre controversé, rejeté lui aussi par son premier éditeur – qui s’était alors abrité derrière des raisons esthétiques, tout change et rien ne change – avant de faire l’objet de vives attaques de la part de ligues de vertu et de certaines figures du féminisme US, opportunistes alliées de circonstance. En plus des tentatives d’interdiction, des insultes, Easton Ellis a reçu, à l’époque, des menaces de mort. Serait-ce, en creux, ce que vous me prédisez ? (Sourire) En tout cas, je ne suis pas certain de vouloir jouir de telles attentions.

Pour revenir au Dark net ou Dark web – l’association d’une multitude de darknets, des réseaux privés, anonymisés, aux protocoles particuliers – nul besoin d’aller s’y balader pour trouver matière à nourrir des fantasmes BDSM. De nombreux sites, dont s’inspire le silling.sx de « Lykaia », sont librement accessibles – moyennant un abonnement – sur le web normal. Même si plusieurs pays, dont les Etats-Unis, ont cherché à faire fermer certains d’entre eux à plusieurs reprises – pour des raisons morales mais en détournant d’autres articles de lois comme ceux, antiterroristes, du Patriot Act, par exemple – jusqu’à nouvel ordre, ils restent parfaitement légaux en différents lieux où, bien sûr, ils se font héberger. Evidemment, plonger plus profond dans les méandres obscurs du grand réseau mondial donne accès à des fantasmes plus extrêmes encore, mais l’on sort dès lors du strict sujet BDSM pour aller vers autre chose, de très criminel voire de pathologique. C’est esquissé dans mon roman, mais ce n’est pas cet aspect des choses que j’avais envie de raconter. Ce qui est clair, c’est que c’est un territoire virtuel touffu, difficile à naviguer, rempli de gens mal intentionnés à l’affût de vos données personnelles ou de votre argent, de marginaux qui ont des choses illégales à échanger ou à vendre, mais aussi de journalistes et d’activistes politiques qui cherchent à échapper à l’attention des états. Ouvert à tous – avec un soupçon de connaissances techniques néanmoins – mais pas fait pour tout le monde.

 

13 – Monica /  Y a-t-il un personnage que vous préférez? A la lecture on a l’impression que vous les regardez comme un scientifique à travers son microscope, pourquoi ce manque d’affect?

Un préféré, non. Dans ce roman-ci, le nombre de protagonistes est limité, il y en a deux principaux, que j’apprécie et que j’ai aimé construire pour des raisons différentes. Quant au manque d’affect, je ne suis pas certain d’être d’accord avec vous. « Lykaia » se développe en trois actes et, si j’admets une certaine distance dans le premier, celle-ci n’est que la conséquence de la situation même des personnages : tous deux sont verrouillés dans des logiques qui les isolent, dans un univers mental et physique compliqué. Leurs chemins se croisent et se séparent pour se rejoindre à la fin de cette partie-là. Dès lors, même si elle semble désespérée et destructrice, leur histoire prend une dimension passionnelle, entière, sincère – parfois à la limite de la naïveté – durant laquelle ils laissent libre cours aux émotions dont ils sont capables, en grands cabossés de l’existence. Ils s’ouvrent l’un à l’autre et au lecteur. Evidemment, peut-être ai-je mal dosé mon intrigue et en réalité échoué à faire passer l’émotion aux endroits où je souhaitais le faire.

 

14-Wollanup / Vous avez parlé de la démarche créative autoritaire de l’artiste mais peut-on, doit-on tout écrire? Vous fixez-vous des limites? Et par extension puisque vous avez vécu une infortune peut-on, doit-on tout éditer ? Aviez-vous une opinion, par exemple, lors du débat récent à propos de la réédition de « Mein Kampf », entre autres ?

Attention, nous nous rapprochons dangereusement du point G. Le point Godwin, hein, à quoi croyez-vous que je faisais allusion ? Puis-je à nouveau, non sans mauvaise foi, constater que c’est une question – sur le bien-fondé de tout publier – et une comparaison – avec le livre maudit par excellence – qui ne m’a jamais été posée ou opposée à propos de « Pukhtu » qui, à bien des égards, est beaucoup plus violent et noir que « Lykaia » ?

Il me semble que lorsqu’il est question de littérature il convient de distinguer ce qui relève de la non-fiction – le document, l’essai, le pamphlet – dont la vocation est de mettre à jour ou d’asséner une vérité, de ce qui ressort de la fiction – le roman, la nouvelle, la poésie – qui ne cache pas son origine inventée et donc mensongère en quelque sorte. Dès lors, mettre sur le même plan, quand on s’interroge sur l’opportunité de tout publier, le roman – et en l’occurrence ici, sous-entendu, « Lykaia » – et un pamphlet autobiographique et programmatique qui a contribué à l’avènement d’un régime totalitaire et au plus grand génocide de l’humanité me semble très inapproprié (mais nous ne sommes plus à une provocation près – sourire). N’avons-nous pas déjà des lois, qui encadrent ce qui peut être écrit, dit ou fait, surtout pour ce qui se réclame du vrai ?

Evacuons, si j’ose dire, le problème « Mein Kampf ». Le livre, publié ou pas, est librement disponible sur Internet, c’est un fait. N’importe qui peut en obtenir une copie. Impossible, de ce point de vue, de l’empêcher de circuler. Alors quoi, vaut-il mieux se contenter de ça, ce à quoi conduit la censure officielle, ou essayer de proposer une version agrémentée d’un appareil critique – c’est le cas du projet que vous évoquez, si j’ai bien compris – élaborée par des spécialistes du fait nazi ? Les seules questions à se poser à son propos me semblent donc être les suivantes : qui édite (et donc finance ce travail), une institution publique ou une structure privée, avec quels spécialistes et qu’est-il moralement acceptable de faire des bénéfices occasionnés par les ventes ?

La fiction littéraire et, par-delà, la création artistique, n’obéit pas, ou ne devrait pas obéir, je crois, aux mêmes règles que la non-fiction. C’est à la fois sa bénédiction et une forme de malédiction. L’art, c’est d’abord une recherche esthétique, la manifestation d’une sensibilité particulière au réel, et pas une pensée construite pour tenter d’organiser ou réorganiser celui-ci. Il doit pouvoir tout se permettre, c’est dans sa nature. Vouloir le censurer, décréter que tel art vaut la peine et tel autre n’a pas droit de cité, me semble extrêmement dangereux. Les nazis, puisque vous avez introduit ce loup particulier dans la bergerie, ont fait ça. Tous les régimes totalitaires font ça. Pas tant parce que l’art s’oppose toujours frontalement à eux mais parce qu’il est cet espace où s’exprime une liberté qu’ils ne contrôlent pas. Horreur ! Je suis moi-même parfois très heurté par ce que certaines œuvres font ou prétendent accomplir, mais il ne me viendrait pas à l’idée de les proscrire par la loi. Le corollaire à cet affranchissement total, qui est au fond une lourde responsabilité pour l’artiste – dont il ne prend d’ailleurs pas toujours la mesure –, est le suivant : si l’on se lance dans une voie qui peut être perçue comme une provocation, il faut admettre la possibilité d’une réaction (évidemment dans les limites fixées par la justice ; j’aurais aimé ajouter par l’honnêteté intellectuelle, l’intelligence et la courtoisie, mais à une époque où le simple hashtag d’un opportuniste imbécile peut ruiner l’existence de n’importe qui, ce serait naïf et illusoire) et s’y préparer le mieux possible.

 

15 -Wollanup /  Et bien sûr, quels sont vos projets littéraires, vos chantiers ou prospections, le thème qui vous motive, vous inspire?

Les SS, enfin un en particulier (belle tentative de transition, « Mein Kampf »  – sourire). J’ai commencé à remonter son histoire, mais je suis encore très loin du but, le sujet est tellement vaste et piégé. Rendez-vous dans quelques années. Je réfléchis également, mais pas tout seul, à une série sous forme de podcasts. Là encore, trop tôt pour en dire plus.

 

16 -Wollanup /  Quel est le morceau qui envelopperait le mieux Lykaia ? A Nyctalopes, on aime la musique mais on a aussi une réputation à préserver et s’il est possible d’éviter Actéon de Marc Antoine Charpentier même si cette pastorale sied peut-être parfaitement à une scène mémorable à Venise, je vous en serai reconnaissant. On a déjà mis du Purcell pour Antoine Chainas, ça part en couille le milieu du polar.

Artiste : Biosphere. Morceau : Decryption. Album : Patashnik. Le sample vocal So frightened to lose yourself est tiré du « Scanners » de David Cronenberg (il n’y a pas de hasard – sourire).

 

Merci !

Entretien réalisé par échange de mails en août, septembre et octobre 2018.

Monica et Wollanup.

POPOPOP du 2 octobre 2018. Antoine De Caunes en entretien avec DOA.

Et dans l’émission Mauvais Genres de François Angelier sur France Culture du 6 octobre 2018.

 

 

LYKAIA de DOA / Gallimard.

« Berlin Ouest. Le BUNK’R est un club discret et sélectif où se pratiquent des séances de sadomasochisme chics et sophistiquées. Un client s’apprête à être livré aux mains expertes du narrateur, un ancien chirurgien de haut vol, qui s’est reconverti dans la pratique du bondage high-tech, après un grave accident qui le laissa défiguré. Telle est la laideur de son visage qu’il doit porter un masque en latex : parfois il aime se recouvrir la tête d’un postiche de Loup, dont il ne se sépare jamais vraiment.”

“chroniques noires et partisanes”, telle est l’annonce de Nyctalopes. Et le côté partisan est particulièrement vérifié quand je parle de DOA auteur que je suis depuis longtemps et avec qui j’entretiens une correspondance épistolaire épisodique depuis quelques années. Cette “relation” s’est accompagnée d’entretiens sur Unwalkers puis sur Nyctalopes complétant de manière plus formelle des échanges plus libres. De plus comme nous mettons vendredi un nouvel entretien, je sais quelles étaient sa volonté, son désir en écrivant Lykaia. Ainsi mon avis, inconsciemment, est totalement biaisé. Parfaitement conscient aussi des remous que la lecture pourrait très bien provoquer chez certains, j’imagine déjà certains levées de boucliers… je désire donc, modestement, proposer un avis positif car horriblement bousculé une fois de plus par la prose de DOA, je tiens à dire tout le bien que je pense de Lykaia.

Ce roman a déjà eu une belle histoire bien avant sa sortie. Prévu en début d’année aux Arènes, il sort en octobre chez Gallimard mais pas à la Série Noire. Beaucoup de rumeurs et de conneries ont circulé durant l’hiver et demain dans un entretien, DOA nous donne sa version. Personnellement, je n’ai pas vraiment d’opinion du moment que le bouquin sorte. Néanmoins, sur cet épisode, je ne peux m’empêcher, toutes proportions gardées, de penser à l’histoire du producteur qui en son temps avait refusé de signer les Beatles, toutes proportions gardées je répète.

Pukhtu est devenu culte, Lykaia, est, lui, résolument cul.

Attention, si le voyeurisme est votre truc, préférez Youporn et autres sites de streaming à Lykaia. La vision de l’univers spécial du BDSM ( Bondage, Domination, Sadisme et Masochisme) proposée par DOA est parfois franchement gore, particulièrement insoutenable dès la première scène et dans le final. Si vous passez cette première scène, votre navigation sur le Styx restera très éprouvante mais pas choquante comme le final qui donne tout son sens à l’expression “Voir Venise et mourir”.

Alors si vous ne vous intéressez pas du tout aux pratiques sadomaso, n’y entrez pas. Si vous ne connaissez de l’oeuvre de DOA que Pukhtu, méfiez-vous, vous n’êtes pas à l’abri d’une cruelle désillusion. Si Pukhtu montrait la guerre au XXIème siècle dans toutes ses multiples dimensions jusque les plus secrètes, les plus ignorées, Lykaia saura aussi vous montrer l’envers d’un décor. Dans cette autre guerre, plus locale, aussi secrète, synonyme de souffrance et de douleur mais exempte de mort, DOA, comme à son habitude, avec professionnalisme et avec son apparente distance vous montrera tout jusqu’à l’Armageddon terminal.

Certains ne verront dans Lykaia qu’un catalogue de paraphilies montrées, expliquées, analysées, vécues par les personnages dans leur chair. Et comment les condamner? Si vous êtes choqués par les faits montrés, votre capacité d’analyse, de réflexion s’en trouvera troublée et passablement amoindrie. La colère ou le dégoût prenant le pas sur tous les autres sentiments, vous ne serez pas à même de voir tous les autres axes, en rapport avec les actes commis, mis en évidence par l’auteur. Tous ces rapports ambivalents sujet/objet, maîtr(esse)/ esclave, dominant/dominé, désir/besoin, exhibitionnisme/voyeurisme, plaisir/souffrance, gratuit/payant, réel/factice…. Tous les aspects physiologiques, psychologiques, psychiatriques, économiques , sociologiques sont abordés, décortiqués, offerts au lecteur en attente de compréhension, d’explication.

Et au milieu, cerise sur le pal, une histoire d’amour, plusieurs histoires d’amour, à la DOA, bien sûr, dans le milieu BDSM de surcroît entre le Loup et la Fille, troublante inconnue évoluant dans cette jungle, les deux personnages de l’histoire juste hantés par la présence virtuelle mais constante de la femme et de la fille du Loup.

L’intrigue évolue entre Berlin, Prague et Venise et l’issue s’imagine très bien effroyable tant le couple tend à vouloir explorer les limites de l’autre dans un jeu dangereux et douloureux. En aucune façon, on s’imagine que le conte puisse bien se terminer mais j’avoue que je n’avais pas un instant imaginé l’enfer terminal dans la cité des Doges.

Si vous avez apprécié “Citoyens clandestins”, “Pukhtu” pour leur grande capacité à montrer de manière précise, exhaustive l’envers du décor, de la zone de combat, vous retrouverez ici les mêmes qualités, la même exigence, la même froideur aussi et toujours ces récurrences de DOA: le corps, les plaies, la douleur, la souffrance, la violence, la résignation, la marginalisation, la stigmatisation, les visages défigurés, le guerrier solitaire.

Par ailleurs, chacun aura une lecture toute personnelle face à ces démonstrations et nul doute que chacun, à un moment qui sera le sien et secret, sera interpellé par une pratique semblant peut-être plus ou moins apparenté à un de ses propres fantasmes. Mais chacun s’en défendra bien, niera tout malaise intellectuel et gardera sa propre vérité pour lui. Mais ça, c’est autre chose, juste un des effets corrupteurs de DOA, personne parfois toxique.

Le conte, on l’a bien compris, est cruel et sa morale si elle souligne bien la faiblesse de l’homme donne quand même un bien vilain rôle aux femmes de l’histoire à des années lumière des héroïnes à la mode dans le genre actuellement. Une fois de plus, DOA reste dans la marge culturelle qui importe, proposant courageusement des univers aussi troublants que réels, montrant sans complaisance la diversité des comportements humains, explorant les cités interdites, les no man’s lands modernes de la conscience humaine et collective, très loin des conventions.

Gutsy !

Wollanup.

 

MACBETH de Jo Nesbo / Série Noire / Gallimard

Traduction: Céline Romand-Monnier

Je partais dans l’inconnu à plus d’un titre en entrant dans ce roman noir. En effet, je n’avais pas eu l’occasion, ou la tentation d’entrer dans l’univers livresque de l’auteur scandinave, pourtant plébiscité dans le monde du noir. J’étais, de même, naïf du monde shakespearien. On est bien là dans une évocation, dans une adaptation libre et il m’est difficile d’y trouver des analogies fortes au su des explications fournies en préambule. Cette dramaturgie, basée sur des thèmes classiques transposés dans une modernité, pouvait augurer de frictions tendues, de source d’émoi pour l’adepte du genre.

«Dans une ville industrielle ravagée par la pauvreté et le crime, le nouveau préfet de police Duncan incarne l’espoir du changement. Aidé de Macbeth, le commandant de la Garde, l’unité d’intervention d’élite, il compte débarrasser la ville de ses fléaux, au premier rang desquels figure Hécate, puissant baron de la drogue. Mais c’est ne faire aucun cas des vieilles rancœurs ou des jalousies personnelles, et des ambitions individuelles… qu’attise Lady, patronne du casino Inverness et ambitieuse maîtresse de Macbeth. Pourquoi ce dernier se contenterait-il de miettes quand il pourrait prendre la place de Duncan? Elle invite alors le préfet et d’éminents politiques à une soirée organisée dans son casino. Une soirée où il faudra tout miser sur le rouge ou le noir. La loyauté ou le pouvoir. La nuit ou le sang. »

Le roman se construit tel une partie d’échecs où stratégie et conciliabules derrière les tentures concourent à une atmosphère sombre, pernicieuse. L’ensemble des protagonistes place ses pions pour tenter de déstabiliser son adversaire et de contrer ses velléités lytiques. On ressent que tout est calculé, millimétré, calibré pour que le jeu évite les écueils des affrontements belliqueux frontaux. En fin de compte, on est face à deux catégories distinctes de personnages: les marionnettes et les marionnettistes.

La pièce se joue en plusieurs actes et son incipit amorce une allégorie récurrente sur la première partie. L’auteur utilise l’image de la goutte de pluie et se repose sur ces éléments scénaristiques pour créer une réflexion implicite de notre imaginaire en forçant le trait par un enchaînement de métaphores et, donc, d’images. Si je devais reprendre sa figure de style, je dirais qu’elle a eu l’effet de diluer les tensions, le côté sombre de sa trame, déjà placée sur une mise en place peu claire.

Au fur et à mesure du récit, sous une plume alerte et experte, mon empathie pour les personnages, mon attachement au fond, mon adhésion au discours prôné se sont délités. J’ai trouvé qu’il y avait un manque de liant mais, surtout, un manque de caractérisation des protagonistes sur quasi 620 pages.

Conclusion: pas accroché…..ça arrive, l’unité de temps, d’état psychologique n’est peut-être pas au rendez vous.

Chouchou.

EMPIRE DES CHIMÈRES d’ Antoine Chainas / Série Noire.

« 1983. La disparition d’une fillette dans un petit village rural.

L’implantation dans la région d’un parc à thème inspiré d’un jeu de rôles sombre et addictif, au succès phénoménal.

L’immersion de trois adolescents dans cet « Empire des chimères », qui semble brouiller dans leurs esprits la frontière entre fiction et « vraie vie « …

Fruit d’un travail de cinq ans, écrit par moments dans un état second comme l’auteur vous l’expliquera dans un entretien demain, voici enfin “Empire des ténèbres”, le nouveau roman d’ Antoine Chainas, qui comme DOA ou Jim Nisbet, à chacun de ses romans m’émeut, me choque, me cogne, me chavire aussi parfois, tout le contraire de la production commune souvent si complaisante. Après le succès public et critique de “PUR”, roman récompensé très justement par le Grand prix de littérature policière 2014, Antoine Chainas était attendu au tournant et sa réponse est superbe, quel roman !

Il y a un aspect fantastique qui rôde sans réellement être présent tout en étant néanmoins absolument nécessaire à la compréhension de l’intrigue et des dérives de certains personnages qui pourrait peut-être freiner les ardeurs des esprits les plus cartésiens mais une fois ces courtes périodes très déstabilisants passées, le reste du roman évolue dans la réalité des années 80, hélas pourrait-on dire tant le tableau est pesant.  L’ épisode quantique permet de voir avec horreur le parallèle entre les orientations imposées aux participations dans le jeu et la partie qu’on voudrait faire jouer aux populations phagocytées dans la vraie vie, toutes les conséquences toxiques quand elles touchent les pans de la population les plus fragiles, les plus démunis ou les plus demandeurs. Sinon, c’est bien dans le réel, le concret que le roman évolue, dans un petit patelin endormi qui ignore les projets pharaoniques qui se trament dans son dos, sur son territoire. L’intrigue évolue dans la France des années 80, une lointaine cousine de l’actuelle, et tous ceux qui ont vécu l’époque y verront de nombreuses occasions de savourer leur Madeleine de Proust.

Dans  “ Empire”, dans un style souvent magnifique, vraiment du très, très haut niveau, Chainas souffle le glacial, comme à son habitude mais en révélant par ailleurs certaines personnalités très positives comme c’est nettement moins son habitude. Le verbe est souvent assassin, chirurgical, claquant dans sa méchanceté, sa morgue, son apparent sinistre détachement, déstabilisant dans ses évocations, Antoine Chainas est un grand maître, le peintre de l’horreur, l’artiste du malheur, de la triste mais prévisible fatalité, des terreurs et cauchemars éveillés: une narration implacable des recherches vaines de la petite fille disparue, l’ épouvante d’un crash.

“Empire des chimères” surprend par la densité, l’universalité de son propos, faisant se cotoyer des réalités géographiques très éloignées tout en confrontant réalité et virtualité, allant de la campagne française à Los Angeles, voyageant aussi dans le temps avec l’histoire, la légende d’un petit coffre en bois puis nous plongeant dans l’univers onirique des jeux de rôles.De même, la complexité du propos confrontant l’intérêt de l’individu aux choix nationaux voire planétaires, opposant l’homme à la nature, offre de multiples sujets de réflexion, sociétaux et mondialement politiques tout en accablant  une fois de plus l’ homme et sa cupidité.

Roman kaléidoscopique, “Empire des chimères” est habité par une intrigue diabolique, monstre multicéphale dont le lecteur garde un souvenir bien après, un sale goût dans la bouche, une odeur de moisissure mais aussi le souvenir d’un grand roman.

Comment une petite bestiole totalement inoffensive genre scarabée qui peuple nos campagnes peut-elle tuer à Los Angeles et pousser au suicide en France?

Avec “Empire”,  Antoine Chainas avait choisi de grimper une montagne, rassurez-vous, il est au sommet.

Wollanup.

PS: et il y a une touche d’humour noir dans le roman, si, si! Ah ouais, faut la trouver mais il y en a une!

 

APRES PUKHTU, DOA.

C’est donc le troisième entretien que je fais avec DOA à propos de Pukhtu. Après avoir évoqué Primo, puis l’ ensemble de l’oeuvre titanesque, l’auteur a accepté de revenir  faire un bilan de ce tour de force héroïque et unique dans la production française le hissant au niveau des meilleurs Anglo-Saxons du genre.

La manière dont son roman a été réussi, sa confrontation aux médias et à son lectorat, le travail consenti, l’aspect financier, les accusations de plagiat, la page qu’il a tournée, son prochain roman, tout est évoqué, rien n’est laissé de côté, rien n’est biaisé. Avoir DOA en entretien, c’est un vrai bonheur, il ne rechigne pas, il se justifie, avance, prouve, explique, argumente, accepte les relances, respecte les engagements qu’il prend… Toujours du lourd comme vous allez pouvoir ,une fois de plus, le constater.

On peut m’ accuser de copinage et vous verrez que dans cette « grande famille du polar », l’accusation malhonnête, la connerie, la bassesse, la jalousie, la rumeur…  sont souvent les pauvres atouts de trolls, de gueux, de jaloux et d’aigris médiocres se regroupant comme des hyènes pour hurler en bande ou bien planqués derrière leurs ordis à pondre leurs besogneuses chroniques souvent largement pompées ailleurs. Tentons la vérité aussi. J’ai aimé les premiers romans de DOA, sans plus, mais c’est « l’honorable société » écrit avec Dominique Manotti puis  Pukhtu qui m’ont profondément et durablement marqué. J’aime beaucoup l’auteur et la multiplication des contacts a fait que je commence à apprécier l’homme mais DOA n’est absolument pas mon ami et je l’attends au tournant quand nous parlerons de son prochain roman.

Appréciez à sa juste valeur un auteur qui a des choses à dire et qui les dit franchement.

Et c’est également MC DOA pour la zik et  ses choix, non commentés, ne sont pas anodins, non plus.

1 – En 2015 « Pukhtu Primo », puis en 2016, « Pukhtu secundo » et à l’époque, vous aviez déclaré chez nous : Ce « Pukhtu », c’était ce que je pouvais écrire de mieux au moment où je l’ai rédigé. Ce ne sera sans doute plus vrai dans un an ou deux, du moins je l’espère, mais dans l’immédiat je ne pouvais pas aller plus haut, plus fort. Loin de penser qu’il fallait changer quelque chose à cette bombe, je me demandais juste si vous aviez eu le temps de faire votre bilan, un an et quelques mois après la sortie de la deuxième partie? Le résultat est-il à la hauteur de vos espérances y compris financières quand on connaît les efforts consentis pendant six ans?

 

Evacuons d’emblée les aspects commerciaux et financiers. A mon échelle, « Pukhtu » est un succès et j’en suis plutôt content. Merci les critiques, qui l’ont apprécié, les libraires, qui l’ont soutenu, et les lecteurs, qui l’ont acheté et recommandé ensuite par le bouche à oreille. C’est le premier roman qui me permet de gagner de quoi vivre décemment sans faire autre chose que me consacrer à l’écriture de livres, un luxe ! Pour les deux ou trois ans à venir quoi qu’il en soit – parce qu’en ce qui concerne les cinq années ayant précédé la sortie de la première partie, c’est autre chose. Mes ventes sont assez bonnes pour un texte de cette ampleur, aussi exigeant, et très au-dessus des moyennes du genre littéraire auquel il est rattaché. Cependant, il faut savoir raison garder et toujours être conscient de l’endroit où l’on se situe réellement dans la chaîne alimentaire : j’ai vendu en deux ans et demi, en cumulant les deux tomes, autant de grands formats que Jean d’Ormesson ou Pierre Lemaître deux semaines et demi après la sortie de leurs derniers ouvrages respectifs. Et entre eux et moi, il y a pas mal de monde.

 

D’un point de vue plus romanesque / littéraire, les retours de la critique et du public ont donc été, dans l’ensemble, positifs. Si l’on en juge par les notes attribuées au roman sur différents sites, globalement, les lecteurs sont contents ou très contents. En fait, il n’y a guère de lecteurs mitigés : j’ai une majorité de satisfaits et des réfractaires, fort peu d’entre-deux. Et beaucoup plus de lectrices cette fois, dont la plupart ont apprécié ce qu’elles découvraient. Ce qui fait la force du livre pour les uns, sa richesse, sa précision, sa galerie de personnages très peuplée, est sa grande faiblesse pour les autres, trop « essai », trop technique, trop de protagonistes, trop. Ce sont des remarques qui m’ont donné matière à réflexion pour la suite et je vais essayer de mieux travailler sur la construction de mes textes pour ne rien lâcher sur tous ces aspects mais faciliter l’accès au récit. J’espère avoir donné envie aux gens de revenir d’une façon ou d’une autre en Afghanistan, ce magnifique pays au destin si tragique, et je suis heureux de l’accueil reçu par certains nouveaux personnages du « Cycle clandestin » comme Sher Ali Khan Zadran ou Peter Dang. J’aurais aimé que Voodoo marque plus les esprits, ce qui n’est pas le cas, et donc il me faut reconnaître que je n’ai pas su le mettre suffisamment en valeur. A écouter les commentaires, je m’aperçois qu’Amel divise toujours, mais moins que lors de sa précédente apparition, ce qui me fait dire qu’elle et moi avons un peu progressé. Je me suis beaucoup amusé à lire certaines remarques la concernant : en substance, elles taxent ma vision de la femme de « misogyne »  (vers la fin de l’entretien réalisé chez Nyctalopes, Wollanup) au prétexte que j’en aurais fait une « petite conne » aux mœurs légères qui, malgré les risques, se lance à corps perdu dans l’aventure, pour son plus grand malheur puisque je la malmène beaucoup et qu’il faut la secourir. Critique que je n’ai lue pour aucun de mes personnages masculins qui font pourtant tous exactement la même chose, ne souffrent pas moins (voire beaucoup plus) et ont autant besoin d’être sauvés, réellement ou symboliquement. Confirmation que l’on est toujours malgré soi, en tant qu’auteur, le révélateur des angles morts de ses lecteurs ou de l’époque durant laquelle on écrit.

 

A titre personnel, je regrette que l’aspect « documenté » du roman ait quelque peu occulté mon travail sur la langue et son architecture. La densité et la richesse de la matière font que la plupart des lecteurs sont, pour le moment, passés à côté de nombreux détails mais j’espère que c’est un texte qui habitera suffisamment ses amateurs pour qu’ils y reviennent encore et encore, et découvrent avec plaisir des choses qui leur avaient échappé à la première lecture – comme moi j’ai pu le faire avec certains romans m’ayant marqué. Autre regret, avoir dû couper « Pukhtu » à cause de sa taille, une nécessité qui a pu donner à certains l’impression d’une différence de style entre les deux tomes alors qu’il s’agit seulement d’une progression logique du récit : le décor étant planté, les différents protagonistes présentés dans leur réalité et leur environnement, leurs enjeux posés, il est inutile de revenir à toutes ces choses dans la deuxième moitié de l’histoire et l’on peut se concentrer sur la progression de l’intrigue jusqu’à son dénouement. Peu ont remarqué que le texte était construit sur le même modèle que « Citoyens clandestins », dont il est l’héritier, à savoir : les deux premiers tiers de l’ensemble sont inscrits dans un certain genre, précédemment le thriller d’espionnage – arrêter l’attentat – et ici le roman de guerre, puis il y a une rupture qui rebat toutes les cartes, dans « Citoyens » c’est la découverte de l’identité de Lynx, dans « Pukhtu », c’est la chute de 6N, et change la nature du livre. Là encore, matière à réflexion pour moi, ce sont des aspects de ma production sur lesquels je dois m’améliorer.

2 – En 2017, vous avez fait des salons et des rencontres dans les librairies de Brest à Strasbourg et du Nord au Sud. Ces évènements sont-ils des passages obligatoires, nécessaires, le boulot quoi, ou alors vous ont elles permis de cerner plus précisément la portée de votre roman? Salons et rencontres en librairie ont-ils d’ailleurs le même intérêt, la même portée? Y fait-on des rencontres qui marquent ?

 

Ce qui permet de cerner plus précisément la portée d’un roman, ce sont les ventes, les commentaires mis en ligne et les éventuels courriers reçus. On a commencé à m’adresser plus de lettres chez Gallimard avec « Pukhtu », un phénomène très rare au cours des huit années qui ont précédé sa publication. Pour ce qui est des salons et des librairies, la réalité est légèrement différente. On m’invite plus dans des salons généralistes alors que jusque-là, c’étaient les manifestations spécialisées polar qui constituaient l’essentiel des requêtes. Néanmoins, à mon niveau, un succès – relatif, voir le début de la réponse précédente – ne signifie pas nécessairement de longues files devant les stands des salons, spécialisés ou pas. Parfois, c’est même le contraire. Difficile ainsi de se rendre compte de quoi que ce soit. En ce qui concerne les librairies, les invitations sont aussi, évidemment, plus nombreuses, mais d’une enseigne à l’autre, et malgré toute la bonne volonté des hôtes, l’affluence est aléatoire, pas nécessairement le reflet du succès perçu. La taille du commerce n’est pas non plus un facteur déterminant. J’ai été confronté à des auditoires nombreux dans de toutes petites structures et à de véritables déserts dans des établissements beaucoup plus importants. C’est très étrange.

 

Maintenant, à titre personnel, j’ai toujours considéré que mon activité traversait différentes phases, de la création à la promotion. Cette dernière n’est pas moins nécessaire ou prenante et, dans une certaine mesure, constitue une manière de récompense. Rencontrer ceux qui prêchent votre bonne parole et ceux qui vous lisent est intéressant et enrichissant, et rassurant aussi disons-le, bien que je ne me sente pas toujours très à l’aise dans cet exercice – après tout, casanier, pudique et un peu timide, j’ai choisi un travail solitaire et je le pratique sous pseudo, c’est dire ma sociabilité (sourire). Je préfère aller au contact des gens en librairie ou en médiathèque, où l’échange est souvent plus riche que lors d’un salon, du simple fait de la configuration de l’événement. Je le disais plus haut, bibliothécaires et libraires qui invitent un auteur mettent en général les bouchées doubles pour faire de la rencontre organisée un épisode mémorable pour tout le monde, et laissent l’espace et le temps à chacun de s’exprimer. Dans un festival, forcément, les choses se passent différemment, de façon plus impersonnelle, même s’il faut saluer le travail effectué par tous les bénévoles qui, chaque week-end, organisent des manifestations dans toute la France.

 

Je dois néanmoins avouer que l’ambiance régnant dans certains festivals spécialisés m’en a, année après année, éloigné. A de notables exceptions près, je n’accepte plus d’invitation à ce type d’évènements. Je n’y ai en effet pas souvent trouvé la franchise, la chaleur, la fraternité et l’amitié, tant vis-à-vis de moi que d’autres – certaines de nos camarades romancières, par exemple, ne sont pas toujours traitées avec le respect dû à des égales – dont aime se prévaloir « la grande famille du polar ».

3 – Comme vous vous êtes lancé dans d’autres projets d’écriture totalement différents, semble-t-il, à quel moment avez-vous décidé de tourner la page, si vous avez réussi à le faire?

 

La page a été tournée à la seconde où j’ai mis le point final à « Secundo ». Par cette action, je concluais dix ans de travail et disais adieu aux personnages qui peuplent les quatre récits du « Cycle clandestin », avec un pincement au cœur mais sans regret. Je n’étais, au départ, pas parti pour écrire autant de romans dans cet univers et, si j’y ai pris du plaisir, je n’avais aucunement l’intention de devenir un monomaniaque des barbus et barbouzes littéraires. Voire du roman documenté à caractère politique. J’ai besoin d’abreuver ma plume à d’autres sources, d’autres formes littéraires, d’autres personnalités, d’autres thématiques et d’autres univers, parce que si je ne le fais pas, j’ai le sentiment que je vais finir par tourner en rond ou pire, régresser, m’ennuyer, m’épuiser, m’étioler. Et le lecteur avec moi. J’espère seulement ne pas payer le prix fort de mon changement brutal – dans tous les sens du terme – de paradigme et que ceux qui ont apprécié mon travail me feront suffisamment confiance pour accepter d’être bousculés différemment par et avec moi. Le risque existe néanmoins. Et il fait tout le sel de mon métier puisqu’il me semble indispensable d’essayer de se renouveler, vital même. Alors en avant, jouons !

4 – Y a-t-il eu en 2017, des événements qui auraient très bien plu à un DOA en manque d’inspiration ?

 

Les sujets, on peut les trouver partout, tout le temps. Je ne peux donc imaginer que 2017 n’a pas été riche en possibilités intéressantes. Cependant, occupé à diverses choses, dont l’écriture de mon dernier roman, je n’étais pas du tout réceptif à quoi que ce soit. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas suivi ce qui se passait, juste que je ne l’ai pas fait dans le but d’en extraire quelque chose. Mon esprit était ailleurs.

 

5 – D’où vous est venue l’idée de ce nouveau roman qui sort ce printemps ou est-ce trop tôt pour dévoiler le sujet ?

 

C’est un récit noir et passionnel empruntant à l’univers du BDSM – Bondage & discipline, domination et soumission, sadomasochisme – et lorgnant vers le conte pour adultes. A la façon de mes écrits précédents, il plonge dans les ténèbres de l’humain et le fait sans retenue. Mais vous dire où et pourquoi ce sujet n’est pas si simple. Il n’y a pas une seule origine ou raison, comme à chaque fois que j’aborde un récit. C’est un processus lent, multiple, interne et externe, intime et étranger à soi, qui finit par cristalliser sous la forme d’un roman. Je m’attends cependant à devoir répondre beaucoup et souvent à cette interrogation, compte tenu de la thématique et de la rupture qu’elle opère – en apparence – avec mes travaux plus anciens (et contrairement à ce qui s’est passé pour les travaux en question où l’on m’a finalement très peu interrogé sur mes motivations). Possible que je me contente de répondre : « Pourquoi pas ? » A mon sens, ce qui définit en premier lieu un créateur c’est sa liberté, de dire et faire ce qu’il veut, artistiquement parlant bien sûr, et donc de transgresser, d’aller à contre-courant. Ou pas. Mais sa liberté envers et contre tout. Et ce qui compte, c’est la qualité de la proposition finale, pas le pourquoi ni le comment. Je fais partie de ceux qui déplorent que l’époque soit plutôt au mème et au même, à la limitation des risques, à l’exploitation du filon, autant de conceptions très libérales, « industrielles », et que la singularité, l’exploration de genres et de territoires nouveaux soient généralement très mal récompensées, surtout lorsque l’on est déjà « catalogué ». Et contrairement aux idées reçues, dans le domaine culturel comme ailleurs, l’originalité, l’audace, le radical sont aussi surtout loués en discours. En actes, beaucoup plus rarement. J’en ai la confirmation très régulièrement.

 

6 – Dans votre actu des derniers mois, il y a eu aussi l’adaptation ciné du « Serpent aux mille coupures », qu’en avez-vous pensé ? Avez-vous été partie prenante dans le projet ? Rêvez-vous d’un film à partir de « Pukhtu » et qui verriez-vous pour l’adapter sans le dénaturer ?

 

J’ai décidé, au moment de la sortie du film, de ne pas faire de commentaire sur celui-ci. Je ne souhaite pas déroger à cette règle aujourd’hui. Quant à des adaptations audiovisuelles futures, il est très peu probable, si cela devait se passer, que je sois impliqué dans celles-ci d’une manière quelconque. Le processus par lequel des romans sont portés à l’écran s’accorde mal avec ma façon de faire et je ne souhaite plus frotter directement ma plume à ce milieu. Cela n’exclut pas, en revanche, que je cède mes droits, tant que je ne suis pas obligé de m’associer à un résultat qui sera, dans tous les cas de figure, une œuvre étrangère à la mienne. Il me semblerait stupide, si le projet paraît solide et a des chances de voir le jour – deux conditions rarement réunies, je l’ai appris plusieurs fois à mes dépends – de cracher sur d’éventuels moyens financiers supplémentaires de poursuivre mon travail personnel.

 

7 – Ne pensez-vous pas que « Pukhtu » restera lié à votre image d’auteur ? Avez-vous l’impression que l’on vous attend au tournant maintenant ?

 

Tant mieux, si l’on me reconnaît au moins ça, il y a pire, non ? Quant à être attendu au tournant, je l’ai déjà été auparavant. Au moins dans le monde du noir. Avant « Pukhtu » par exemple, lorsque la rumeur soufflait que j’allais me planter, que je ne ferais jamais aussi bien que « Citoyens clandestins ». Ou avant « Citoyens clandestins », quand on s’en prenait à Aurélien Masson et à moi, lui parce qu’il venait de remplacer Patrick Raynal, renouvelait la ligne éditoriale et changeait le format de la Série Noire – ce qui a empêché cette collection alors moribonde de disparaître, on a tendance à l’oublier – et moi, parce que je sortais un « gros » livre, une rareté sous nos latitudes, sur l’espionnage de surcroît, sujet soi-disant impopulaire auprès des lecteurs français. Dont le traitement m’a aussi valu d’être soupçonné du pire sur le plan politique. Et puis, vous savez quoi, d’aucuns prétendent également que je suis un « plagiaire ». Depuis une petite dizaine d’années en effet, j’ai un troll personnel, un monsieur désormais publié qui continue à m’accuser à tort – mais seulement en petit comité, jamais franchement, il risquerait gros sur le plan juridique s’il me diffamait ouvertement – d’avoir « plagié », avec « La ligne de sang », un de ses textes inédit à ce jour. Evidemment, il n’a jamais été mis à jour dans mon livre le moindre extrait qui aurait été un décalque de sa prose, donc le terme « plagiat » est inapproprié. Ce monsieur s’est d’ailleurs finalement résolu à m’attaquer en « contrefaçon », ce qui est très différent, avant de perdre sa procédure. C’est pour cela que j’écris « continue à m’accuser à tort », parce qu’à l’issue de l’action en justice qu’il a intenté contre moi en 2006, trois magistrats de Lyon – tribunal choisi par lui et, avant qu’on le suggère, pas soudoyé par moi – ont, notamment après lecture de nos textes respectifs, estimé que ses accusations étaient infondées. Ils l’ont également condamné à me verser de l’argent. Et il n’a pas fait appel de leur décision. Etrange pour un mec tellement convaincu de son bon droit, non ? Cette fin de non-recevoir judiciaire ne l’empêche cependant pas de tenter de salir ma réputation à l’occasion, lorsque c’est sans risque ; il a su trouver des oreilles complaisantes pour écouter ses calomnies et les répandre ensuite, autant d’idiots utiles dont je doute qu’ils aient ne serait-ce que pris la peine de lire les écrits en question pour se faire leur propre idée. L’anecdote fait vibrer une corde sensible, celle de l’injustice frappant le « petit » auteur talentueux abusé par le « grand », usurpateur forcément, avec la complicité du « malhonnête » monde de l’édition (qui m’aurait transmis son texte). Dans notre milieu, où tout début de réussite est systématiquement perçu comme suspect, la parabole de David contre Goliath rencontre toujours un franc succès, même si elle résiste mal à la confrontation avec le réel. Ainsi, selon la version des faits présentée par mon contempteur au tribunal, l’incident en question se serait déroulé entre 2002 et 2003. Or, à cette époque, aucun de mes livres n’avait encore été commercialisé : je ne pouvais pas être un « grand » auteur, je n’étais rien. Et aucun éditeur digne de ce nom n’aurait pris le risque d’une telle manipulation, qui plus est pour un inconnu. Mais ça ne compte pas pour certains, aujourd’hui, je le suis, édité, et je vends un peu, donc j’ai tort. Pierre Desproges a écrit, dans ses « Chroniques de la haine ordinaire », que « la rumeur, c’est le glaive merdeux souillé de germes épidermiques que brandissent dans l’ombre les impuissants honteux. Elle se profile à peine au sortir des égouts pour vomir ses miasmes poisseux aux brouillards crépusculaires des hivers bronchiteux. » C’est si joli. Et si juste.

 

Vous le voyez, « être attendu au tournant » n’est, au fond, pas très nouveau pour moi et mon petit doigt me dit que cela va être plus encore le cas cette fois, mais j’essaie d’en prendre mon parti et de compter sur l’intelligente bienveillance que libraires et lecteurs m’ont jusqu’ici témoigné.

Entretien réalisé par échange de mails en janvier 2018.

Wollanup.

 

 

 

MA ZAD de Jean-Bernard POUY/ Série Noire.

Lieu et contexte du récit sont dans une ZAD…La ZAD, un lieu communautaire, d’échanges et d’affrontements drainant une population hétéroclite reste, de la même, l’épicentre d’un discours politique marqué. Fusions et antagonismes coexistent. Camille, la figure centrale du roman, se retrouve dans une période d’existence où les éléments contraires se mutualisent à son encontre. Professionnelle, personnelle, philosophique, sa destinée est plongée dans des incertitudes menaçantes et ses roubignoles auront tout de même voix au chapitre. (…!)

«Camille Destroit, quadra, célibataire, responsable des achats du rayon frais à l’hyper de Cassel, est interpellé lors de l’évacuation du site de Zavenghem, occupé par des activistes. A sa sortie de GAV, le hangar où il stockait des objets de récup’ destinés à ses potes zadistes (ZAD = Zone à défendre), n’est plus qu’un tas de ruines fumantes. Son employeur le licencie, sa copine le quitte et il se fait tabasser par des crânes rasés. Difficile d’avoir pire karma et de ne pas se radicaliser.Heureusement, la jeune Claire est là qui, avec quelques compagnons de lutte, égaye le quotidien de Camille et lui redonne petit à petit l’envie de se révolter et de tuer tous les affreux : en l’occurrence la famille Valter, les potentats locaux et ennemis désignés des zadistes, sur qui Camille va enquêter pour trouver de quoi les neutraliser. »

La problématique de la Zone A Défendre reste, à mes yeux, un prétexte contextuel. Ma « véritable » lecture de cet écrit s’est focalisée sur ce personnage connecté avec son temps mais victime, néanmoins, de cette modernité. Victime, oui donc, dans ses différents aspects, tant sur le plan de son engagement salarié et ses conflits hiérarchiques, erratiques que dans sa vie d’homme avec ses affres myocardiques en relation directe avec le genre opposé, que dans sa (dé)construction de valeurs idoines à ses engagements sociaux, associatifs où les préceptes sont basés sur la notion exclusive d’égalité. (marqueur intangible et indélébile d’inflexion politique)

Jean-Bernard Pouy nous habitue, à l’instar des perles telles « Spinoza encule Hegel », « Suzanne et les ringards », « La Belle de Fontenay » ou autre « Roubignoles du destin », à un style propre. L’auteur se joue des mots en s’inscrivant dans un burlesque décalé, exacerbé de façade. Emporté par sa fougue joyeuse, dont l’homme-écrivain ne semblant ne faire qu’un, il nous mitraille d’une culture tous azimuts jouant ce jeu populaire baltringue du ping-pong verbal sans règles pré-établies. Mais, mais, ses règles sont bien présentes derrière les lourdes tentures vaudevillesques. Car il y a toujours, dans ses efforts littéraires, un fondement, pas de la luxure, une architecture nous dirigeant vers une morale profondément humaine, humaniste nous pouvons le clamer, et indéfectiblement politique. Il est de ces homo sapiens sapiens qui ont le goût du paraître verbal sans se prendre au sérieux mais désireux de transmettre des idées, un message, un discours pour et par la cité. Est-ce philosophique? N’ayant jamais forniqué avec Spinoza, ni Hegel, je ne saurai l’affirmer or cette constance stylistique ainsi que cette volonté, ce but, cette mission objective de nous délivrer une vérité, sa vérité nous aident à diagnostiquer son penchant inné…

JBP, jongleur des mots, n’est pas qu’un saltimbanque il est aussi, voire surtout, un oculiste pointant nos déficiences sociétales. Hypermétrope ou presbyte il éclaire de la même façon, avec sa faconde, notre dédale d’esprits formatés, cadenassés.

Jubilatoire (mais) didactique!

Chouchou.

 

 

A L’ OMBRE DU POUVOIR de Neely Tucker / Série Noire Gallimard.

Traduction: Alexandra Maillard.

« Lorsque Billy Ellison, le fils de la famille afro-américaine la plus influente de Washington DC, est retrouvé mort dans le fleuve Potomac, près d’un refuge de drogués, le reporter chevronné Sully Carter comprend qu’il est temps de poser les vraies questions, peu importent les conséquences. D’autant plus qu’on fait pression sur lui pour qu’il abandonne son enquête et que la police n’a censément aucune piste. Carter va découvrir que la portée de l’affaire dépasse le simple meurtre de Billy et semble concerner les hautes sphères de la société de Washington. »

« A l’ombre du pouvoir » est le deuxième roman de Neely Tucker sortant à la SN. Malgré quelques clichés dans la création du personnage Sully, ex-reporter de guerre rentré blessé de sa couverture du conflit en Bosnie et particulièrement meurtri par la mort de l’être aimé, « la voie des morts » offrait un bon moment de lecture. Exerçant ses talents dorénavant à Washington, la capitale, ville à la communauté afro-américaine très importante et si souvent bien décrite par Pelecanos grande plume de la capitale du crime, Sully va mener une enquête très dure qui va le voir se frotter à la lie de la criminalité comme à l’élite noire américaine de D.C.

Dans cette deuxième enquête, l’auteur a su effacer pas mal de facilités d’écriture de la première enquête décrivant Sully comme un reporter complètement alcoolique, au bout du rouleau. Si on sent l’homme toujours en proie à ses démons, on pointe nettement moins ses travers pour retenir l’opiniâtreté, l’entêtement, voire le côté suicidaire de ce journaliste prêt à tout pour connaître la vérité et payant de sa personne dans ses « rencontres » avec les gangs de la ville comme avec les dirigeants de la cité, les familles illustres de la capitale.

Profitant de l’intrigue, Nelly Tucker raconte la ville, son histoire et si le discours peut paraître parfois un peu complexe, il prendra néanmoins tout son sens dans la très réussie épilogue. Même s’il existe plusieurs scènes d’action assez éprouvantes, le roman est avant tout un polar d’investigation, Sully profitant de multiples témoignages, pour relier les pièces du puzzle, pour bâtir sa théorie. La résolution de l’enquête permettra de comprendre un drame affreux, une histoire terrible que beaucoup veulent cacher tant sa révélation serait désastreuse pour le pouvoir local et les familles qui tiennent le haut du pavé à Washington D.C.

Prenant.

« Un crime capital dans la capitale du crime. »

Wollanup.

LES FANTÔMES DU VIEUX PAYS de Nathan Hill chez Gallimard

Traduction : Mathilde Bach.

Nathan Hill est un jeune auteur américain. Il a publié quelques nouvelles dans des revues et a mis une dizaine d’années à écrire son premier roman « les fantômes du vieux pays », un pavé qui a eu un immense succès : il a été traduit en 30 langues et est en cours d’adaptation en mini-série pour la télévision avec Meryl Streep.

« Scandale aux États-Unis : le gouverneur Packer, candidat à la présidentielle, a été agressé en public. Son assaillante est une femme d’âge mûr : Faye Andresen-Anderson. Les médias s’emparent de son histoire et la surnomment Calamity Packer. Seul Samuel Anderson, professeur d’anglais à l’Université de Chicago, passe à côté du fait divers, tout occupé qu’il est à jouer en ligne au Monde d’Elfscape. Pourtant, Calamity Packer n’est autre que sa mère, qui l’a abandonné à l’âge de onze ans. Et voilà que l’éditeur de Samuel, qui lui avait versé une avance rondelette pour un roman qu’il n’a jamais écrit, menace de le poursuivre en justice. En désespoir de cause, le jeune homme lui propose un nouveau projet : un livre révélation sur sa mère qui la réduira en miettes. Samuel ne sait presque rien d’elle ; il se lance donc dans la reconstitution minutieuse de sa vie, qui dévoilera bien des surprises et réveillera son lot de fantômes. »

Il m’a fallu une centaine de pages pour me plonger réellement dans ce livre foisonnant car ce n’est pas une histoire que Nathan Hill raconte mais plusieurs et progressivement ce qui m’avait perdue au départ m’a captivée. A son rythme, suivant parfois des chemins de traverse, avec des digressions Nathan Hill relie toutes ces histoires et réussit à écrire une fresque immense et magnifique. Une histoire humaine émouvante mêlée à l’Histoire : de la deuxième guerre mondiale en Norvège à nos jours en passant par 1968 à Chicago.

La narration n’est pas linéaire, avec des points d’ancrage dans le présent et de nombreux retours à différentes époques au gré des recherches de Samuel sur sa mère : les années soixante où l’on suit l’adolescence de Faye dans une petite ville puritaine du Midwest, ah… l’éducation des filles, les cours d’hygiène féminine, on s’y croirait ! 1968 à Chicago bien sûr où les émeutes lors de la convention démocrate vont faire basculer bien des vies, 1988, l’année où Faye abandonne Samuel… Même s’il avoue en fin de  bouquin avoir pris des libertés avec la chronologie des faits de 1968, c’est très documenté et à chaque fois Nathan Hill réussit à rendre l’ambiance d’une époque, il dresse ainsi en filigrane un portrait noir et lucide de l’Amérique et de son évolution.

Nathan Hill creuse tous ses personnages et même les plus mineurs, ceux qui ne sont qu’une péripétie dans le récit pour faire avancer l’intrigue, qui n’auraient qu’un petit paragraphe dans un autre roman prennent de l’ampleur. Ils sont crédibles, hauts en couleur, vivants au point qu’on aimerait parfois en savoir encore plus : Bishop ami d’enfance perturbé et sa jumelle Bethany, violoniste virtuose, Pwnage, accroc aux jeux vidéos, Laura, étudiante ambitieuse et tricheuse et bien d’autres… On connaît leurs travers, leurs angoisses : tragiques, drôles ou les deux à la fois, ils sonnent toujours juste.

Avec un immense talent de conteur, Nathan Hill mêle toutes ces histoires à celle de Samuel, confronté à l’abandon, l’une de nos pires angoisse qu’il a du mal à surmonter et celle de Faye qui est loin d’être le monstre que les médias décrivent. C’est une histoire belle et triste, une histoire de malheur et d’angoisses qui se transmettent, une histoire d’abandon, de trahison, de colère mais aussi d’amour, de pardon, magnifique !

Un roman dense et puissant.

Raccoon.

MÉRIDIEN DE SANG ou le rougeoiement du soir dans l’Ouest de Cormac McCarthy / Gallimard.

Traduction : François Hirsch 

C’est dans cette seconde moitié du XIXème siècle, à la lisière du Mexique, qu’un jeune garçon livré à lui-même se trouve mêlé à une horde de tueurs dont le mobile de leurs exactions reste forcément fusionnel avec l’appât du gain. Les pérégrinations violentes, sans foi ni loi, sont placées sous une figure tutélaire, tantôt ange gardien, tantôt démon, tantôt père, tantôt éxecuteur de la pénitence, tantôt lumière, tantôt rideau opaque des destinées…Souffrance, émancipation et maturité accélérées seront les balises d’un sentier pavé de haies où les épines acérées scarifieront une âme en détresse. Les compagnons, ou plutôt les éclaireurs, d’infortune traceront avec lui un sillon profond où se déversera l’hémoglobine de leur terrible labeur hanté par les esprits tourmentés de victimes expiatoires et sacrifiés sur l’autel de luttes frontalières.

« De tous ses livres, Blood meridian (Méridien de sang) est sans doute le plus notoire (même pour ceux qui ne l’ont pas lu). Un western métaphysique story-boardé par Dali ou Ernst, une sorte de Horde sauvage, dans lequel William Holden serait The Judge (ils portent d’ailleurs le même nom), ou le Capitaine Achab. Une équipée nihiliste au terme de laquelle rien n’est révélé, où l’on massacre pour cent dollars le scalp, où l’on ne récolte qu’un collier d’oreilles séchées. Le livre contient des scènes fantastiques et grotesques, certaines inoubliables et incroyablement culottées, comme le passage où Holden sauve sa troupe de chasseurs de primes d’une mort certaine aux mains des Apaches (ils n’ont plus de poudre) en concoctant un mélange détonant avec de la merde de chauve-souris et autres salpêtres récoltés à la bouche d’un volcan. Le Juge est lui-même sa propre baleine blanche, énorme et glabre. Il est non seulement le philosophe du groupe, mais aussi son botaniste, historien, entomologiste et exécuteur.
Inutile de dire que cette chevauchée plus que fantastique qui mène le lecteur du Tennessee au Texas, puis à travers les déserts de Chihuahua et Sonora, le laisse aussi complètement horrifié et épuisé. »

Les terres sont arides, aussi bien sur le versant texan ou du Nouveau Mexique, que sur le versant sudiste du pays mexicain, et l’image des virevoltants, « tumbleweed », contrastant par leur mouvement qui s’oppose à la concentration, l’immobilisme et la désolation de ces steppes typiques du Far-West. Les amarantes hydrophiles sont le pendant des renégats avides de liquides de feu frelatés et c’est dans cette carte postale cinématographique qu’évoluent les protagonistes d’une bataille abolissant la pitié et la concorde que n’aurait pas renié un Quentin Tarantino ou magnifié par un Sergio Léone tel « Il était une fois la révolution ». On y retrouve d’ailleurs des profils de personnages similaires et leur cruauté liée à un détachement froid de l’action rehaussent de manière significative la tension métallique du récit. Les scènes anthologiques s’enchaînent dans un rythme « wagnérien » avec toute la pesanteur et cette propension à plomber une atmosphère raidissant l’échine et bloquant le grill costal interrompant transitoirement notre expiration.

Cormac McCarthy possède ce don antagoniste de l’épure du propos foncier, il cherche à le dégraisser pour n’atteindre que le muscle chaud et vivace, et dans un temps parallèle propose une écriture descriptive d’une rare race. Sa peinture kinémique de scènes époustouflantes de violence couplées à une débauche de détails sordides nous renvoie à des triptyques semblables à ceux de Jéronimus Bosch. La langue est précise, la langue est cinématographique et picturale mais elle semble complexe à adapter pour le 7ème art. Les deux vecteurs émotionnels sont additionnés, le cérébral et le viscéral, et le Juge Holden remplit à lui seul l’archétype littéraire voulu par son accoucheur. Les symboliques et son incarnation sis décrites dans le liminaire affichent le profil de ce totem d’où se construit une histoire dévorante, noir créosote, macrophage qui encadre une ouvrage référence.

.

Puisse que mes prochaines lectures ne me paraissent point fades !…

CHEF D’ŒUVRE.

Chouchou.

CHAOS DE FAMILLE de Franz Bartelt / Série Noire (2006)

Aussi épaté ce printemps par « Hôtel du grand cerf » que circonspect à la fin de la lecture de « le jardin du bossu », il y a une dizaine d’années, il me fallait bien une nouvelle expérience Franz Bartelt afin de savoir si c’était cette année ou à une lointaine époque que je m’étais fourvoyé dans mon expérience du monde étrange, baroque, décalé et dérangeant de Franz Bartelt.

« Camina est née avec ce caractère infâme. Issue d’une famille de grands déprimés. Tous pensionnés, incapables d’un travail régulier, toujours à pleurnicher, à se plaindre, à courir les médecins, à se bourrer de cachets. Incroyable. Le père s’est flingué. Il était contrôleur des trains. La mère continue de verser des larmes. Les frères et les sœurs ont leurs habitudes à l’asile. L’aîné palpe une pension d’invalidité, tant il se fabrique des idées sombres reconnues par la médecine. Il pense tellement à mal qu’il ne peut même pas éplucher une pomme de terre sans formuler le vœu de tomber, carotide en avant, sur la pointe du couteau. Les grands-parents ne valaient pas mieux. Ils sont toutefois morts de vieillesse. Comme bien des incurables. »

Sorti en 2006 à la SN, « Chaos de famille » a depuis bénéficié d’une réédition chez Folio qui permet de garder en poche ce petit roman par exemple lors d’un weekend ennuyeux dans la belle famille. Si vous attribuez les traits de votre belle-mère à Camina et ceux de votre beau-père au « pauvre » narrateur, votre pensum dominical peut devenir une escale franchement réjouissante. Méfiez-vous néanmoins, votre hilarité peut être mal perçue. Restez mesuré.

Bref, si vous avez envie de vous marrer, si vous aimez l’humour noir, si Dupontel est pour vous une référence incontournable, l’univers de « chaos de famille » est pleinement pour vous. On comprend très vite que ce « chaos de famille » évoque aussi le caveau de famille puisque entamé par la mort de la mère le roman raconte le déclin et la disparition progressive mais régulière d’une famille de grands malades et le qualificatif de grand malade prend toute sa dimension quand on constate assez rapidement que personne ne fonctionne de façon à peu près censée dans ce petit monde très barré.

Alors, d’aucuns diront que l’on ne retient pas grand-chose d’une telle lecture. Certes, néanmoins c’est explosif, ça fuse pendant 224 pages bien trop vite avalées, appréciées et cornées pour faire profiter son entourage de passages particulièrement hilarants malgré ou à cause du côté glauque de la situation. Sûr, ce n’est pas toujours du meilleur goût mais qu’est ce qu’on se marre. A lire toutes les petites digressions n’ayant pas beaucoup de rapport avec l’histoire, on imagine bien le plaisir d’écriture certainement rencontré par l’auteur. Enfin, je ne sais pas ce que consomme Franz Bartelt quand il écrit mais je veux bien la même chose.

Massacre plumitif hilarant.

Wollanup.

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