Chroniques noires et partisanes

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BIG FAN de Fabrice Colin / Folio SF.

« Nous arborons des sourires de cartons-pâtes, nos pas régressent jusqu’aux enfers, nous glorifions la fissure et les pertes, we are accidents waiting to happen »

Ainsi termine Bill Madlock -dit le gros- sa seizième et sans doute plus terrible lettre à l’auteur Fabrice Colin alors qu’il est interné à Grandon, UK, maison d’arrêt spécialisée sur les cas psychiatriques. Nous sommes en 2008 et la fin du monde a déjà eu lieu. Le problème, c’est que personne ne s’en est rendu compte. Sauf lui, le gros, et parce qu’avant toute chose il a su entendre la voix du prophète, comprendre et déchiffrer son message codé. Le prophète se nomme Thom Yorke, il est leader du plus grand groupe de tous les temps : Radiohead.

« Big Fan » est un ovni, un uppercut bien placé à couper le souffle. C’est un livre qui s’adresse à tous ceux qui croient au pouvoir de la musique et des mots, à la poésie et au miracle de l’instant. Si tu as un jour su que la musique était le plus puissant de tous les arts magiques, que cet acte cathartique quasi chamanique a changé ta vie et ta vision à tout jamais, que tu as voué un culte à un groupe parce qu’il ouvrait un chemin pour toi, alors ami lecteur, ce livre est pour toi. Si tu es fan de Radiohead, c’est encore mieux. Mais sinon on s’en fout. Achète-le, ou trouve-le, débrouille-toi mais il est pour toi.

Alors oui, la structure du récit est étrange, un brin déconcertante, mais elle participe activement à l’immersion dans le trip du gros.

D’un côté on a sa vie, telle que le narrateur la décrit : un véritable fracas chaotique d’enfance qui suinte sa misère et sa solitude dans un quartier pourri d’Oxford. On est trimballé de famille nucléaire auto-détruite à l’affectif névrotique, avec papa pilier de comptoirs et maman gentille mais complètement larguée, en cours d’écoles dévastées par le vide astral social (grosse galère pour conclure avec la gente féminine) et enfin plus tard en petit boulots rocambolesques et pathétiques.

Le gros ne rentre dans aucunes cases, et pour cause : il déborde, il déverse sa singularité et son intelligence, sa morgue et ses délires monomaniaques et obsessionnels. Seule compte la musique, balancée à plein tube dans sa chambre avec son pote Pablo l’iguane. La musique et surtout Radiohead.

A ce portrait du Bill Madlock, archétype du geek à venir en proie à une conspiration cosmique dont l’enjeu n’est rien de moins que la survie de nos âmes, se superposent deux autres formats qui se télescopent : une vague de lettres écrites par Madlock à Colin pendant son internement, collection épistolaire poignante, extra-lucide, drôle et sarcastique, ainsi qu’une monographie de Radiohead pointue et vivante, pondue par l’auteur qui ne fait décidément pas semblant et dans laquelle s’immiscent les commentaires acerbes ou désabusés de Madlock (qui blague encore moins).

Fabrice Colin nous livre ici un récit d’une érudition vibrante, traversé de cette pulsation si particulière et propre aux années 90 pré-millénariste. Un style non dénué d’humour noir, parfaitement raccord avec cette fable anglaise rock’n’roll et paranoïaque qu’il tisse d’une plume électrique, cinglante, mais capable aussi d’une grande tendresse et d’absolu (Madlock serait mort de rire en lisant ces mots). Préalablement paru aux éditions Inculte et maintenant épuisé, « Big Fan » s’est vu offrir la bonne surprise de retrouver une nouvelle vie aux éditions Folio SF. Pas vraiment SF (c’est à dire pas du tout dans sa vision traditionnelle) ni même vraiment fantastique, c’est un livre inclassable en fait, et c’est très bien comme ça.

On rappellera cependant que l’auteur, ô combien prolifique, a œuvré pour les littératures de l’imaginaire pendant des années avant de prendre un tournant plus « polarisé ». Plusieurs dizaines de romans à son actif pour presque autant de maisons d’édition différentes et pas moins de quatre grands prix de l’Imaginaire, Fabrice Colin n’a pas chômé ! Il chapeaute maintenant la collection déjantée super 8, dont il est fort à parier qu’on reparle bientôt dans ces colonnes.

We want more !

Wangobi

JENNY de Fabrice Colin / Sonatine.

Troisième apparition dans le polar et dans le catalogue de Sonatine pour Fabrice Colin par ailleurs auteur pour la jeunesse et pour les adultes ainsi que directeur éditorial des éditions Super 8 et scénariste de BD. Tout sauf un débutant et d’ailleurs la lecture de « Jenny » vous fera comprendre que le garçon connaît parfaitement son affaire pour écrire un page-turner particulièrement redoutable.

« Cayucos, Californie. Dans une villa au bord du Pacifique, un homme désespéré se confie. Dans la baignoire à l’étage, le cadavre d’une femme obèse. Comment est-il arrivé ici ? Le moment est venu pour l’homme de raconter son histoire.

Quelques mois plus tôt… Après la disparition de son épouse, le journaliste Bradley Hayden, détruit, s’étourdit dans des liaisons sans lendemain via un site de rencontres. Un jour se présente une femme qui ne correspond en rien à la description qu’elle a faite d’elle. Jenny, 300 livres, QI redoutable, lui montre une vidéo de son épouse. April est en vie. Elle ne le restera que s’il lui obéit en tout. Dès lors, Bradley est contraint de suivre Jenny dans une épopée meurtrière.

Bradley est pris au piège et c’est son histoire avec Jenny qui nous est racontée au fur et à mesure qu’elle le promène par le bout du nez sur les différents lieux de sa tourmente au cours de sa jeune vie qui a fait qu’elle est devenue ce monstre, cet être, particulièrement abject dans son apparence comme dans son comportement. Elle se raconte et il suit…

Et que peut bien faire Bradley, forcé de suivre la dame dans son équipée meurtrière à travers les Etats Unis? Vindicatif, aux aguets au début, il s’effondre peu à peu tandis qu’elle lui révèle le cauchemar qu’elle a pu vivre. Il s’accroche au mince espoir de retrouver son épouse vivante. A lire ces lignes, on pourrait croire que le démon est femme et que les hommes sont voués à vivre l’enfer mais détrompez-vous, dans leur cavale meurtrière, les deux vont rencontrer de beaux salauds, des ordures de classe internationale. Ceci dit, pas un seul personnage féminin du roman ne provoquera un semblant d’empathie tant l’auteur a eu la dent particulièrement dure avec la gente féminine.

Alors, c’est un roman à conseiller fortement aux gens qui aiment les thrillers qui déménagent. Celui-ci démarrant par une disparition, l’intérêt, la curiosité s’installe dès les premières lignes et le rythme imprimé par Fabrice Colin fait que la lecture se fait en un temps record. Malin, l’auteur joue sur deux époques et petit à petit le lecteur se sent démuni, tombant dans le même piège, la même paranoïa que le héros. Roman se situant en différents coins des Etats Unis des magnifiques Catskills à l’étouffante Californie en passant par Flint la sinistrée, « Jenny » est crédible dans sa vision ricaine et ne se situe pas dans le lot des romans français tentant l’Amérique pour mieux se gaufrer.

Certains seront bien avisés d’éviter de se lier avec une Jenny sur certains sites de rencontres.

Solide et terrible.

Wollanup.

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