Chroniques noires et partisanes

Étiquette : erskine caldwell

LA ROUTE AU TABAC de Erskine Caldwell /Belfond Vintage.

Traduction: Maurice-Edgar Coindreau.

Après « le bâtard » et « Haute tension à Palmetto », la collection Vintage creuse à raison le sillon et propose la réédition d’un troisième roman d’Erskine Caldwell. Et quel roman puisque « la route au tabac », vendu à plus de trois millions d’exemplaires est certainement le roman le plus célèbre d’un auteur injustement laissé trop souvent dans l’ombre de son contemporain adulé Faulkner. Si bon nombre d’auteurs ricains actuels citent William Faulkner, nul doute que des écrivains comme Harry Crews, Larry Brown ou Donald Ray Pollock ont sûrement apprécié la prose du Géorgien. Le roman sorti en 1932 fut adapté en 1941 par John Ford mais n’aura pas la qualité de « God’s little acre » autre adaptation en 1958 de Anthony Mann  d’un roman de Caldwell « le petit arpent du bon dieu ».

L’œuvre de Caldwell raconte la vie des petits blancs du Sud, à l’époque de la grande dépression. Le cadre géographique est ici la Géorgie rurale entre Savannah et Atlanta, mais dans un coin particulièrement déshérité devenu désertique. Nous allons suivre quelques jours de la vie de la  famille Lester  haute en couleurs … Jeeter est le père, voleur, menteur et particulièrement porté sur le sexe. Il vit dans sa masure avec Ada, son épouse épuisée et résignée, mère de 16 enfants dont 12 vivants. Ils sont tous partir un jour, en s’enfuyant, en se mariant, pour ne jamais redonner signe de vie. Seuls restent Dude, 16 ans, un peu dérangé et un peu simplet et Ellie May, 18 ans qui n’a pas trouvé mari à 12 ans comme ses sœurs parties épouser des hommes tout en étant prépubères à cause de son bec de lièvre que le père a négligé de modifier. Pour finir le tableau apocalyptique, signalons la grand-mère, redevenue quasi sauvage par la malnutrition et la pellagre qui en est la conséquence provoquant crises de démence… et dont tout le monde espère la mort prochaine. En quelques jours, ce clan Lester va connaître plusieurs évènements regrettables et verra son nombre diminuer…

Caldwell, loin de raconter les heurts et malheurs de ces pauvres bougres abandonnés de tous de manière dramatique et de s’apitoyer sur leur sort choisit la farce en démarrant par une histoire pathétique de vol de navets. Le roman peut, doit choquer tant les misères sociale, économique et humaine sont énormes et tout est raconté sans artifice, crûment et sans aucun parti-pris. On peut très bien avoir du mal à rire des fourberies, des plans à 2 balles organisés par Jeeter mais on ne peut passer à côté du message en filigrane de l’auteur qui en faisant parler ses personnages, explique la grande crise du début des années 30, l’isolement, la famine, la volonté de rester sur ses terres,l’exode rural et la terre promise des filatures à Augusta dont Jeeper ne veut pas entendre parler, les carences dues à la malnutrition et à l’héritage génétique ainsi que l’absence d’avenir même uniquement rêvé.

Si le sujet vous passionne mais vous choque par son aspect farce cruelle, lisez « louons maintenant les grands hommes », fabuleuse enquête de James Agee, illustré par des photos de Walker Evans, contant la vie de trois familles de métayers en Alabama au milieu des années 30,

Roman terrible par ce qu’il montre de l’époque et des gens vivant cet isolement, cette désolation, « la route au tabac » séduira aussi les amateurs de farces noires particulièrement cruelles.

Important !

Wollanup.

LE BÂTARD de Erskine Caldwell / Belfond Vintage.

Traduction: Jean Pierre Turbergue.

Exhumé par les éditions Belfond en 2013, « le bâtard » est un roman qui vaut le détour. Sorti quelques mois avant la crise de 1929, il fut tout de suite interdit à la vente et on comprend très vite la raison à la lecture des premiers chapitres. A de nombreuses reprises, j’ai lu que Caldwell était un des précurseurs du roman noir et force est de reconnaître que le compliment est loin d’être usurpé. En un peu plus de 130 pages, Caldwell nous raconte les tribulations de Gene, bâtard, dans les deux sens du terme : de père inconnu et belle ordure.

Sans état d’âme et sans discours moralisateur, Caldwell, qui a vécu la vie qu’il décrit, nous raconte le parcours de ce fils de pute, à nouveau dans les deux sens du terme : fils de prostituée et vrai salopard, évoluant dans une Amérique profonde plus proche de l’animalité que d’une société évoluée.

Au fil des pages en suivant cet « animal » se frottant à d’autres créatures du même niveau, on apprend beaucoup sur la condition des « rednecks », « crackers », « hillbillies», « Okies » et autres selon la localisation géographique, des Noirs et des femmes. Ce n’est pas bien ragoûtant, très violent, d’une cruauté que je ne pensais pas possible dans des écrits de cette époque et en même temps, c’est le prototype du polar « hardboiled ».

Nombre d’auteurs contemporains ont dû avoir Caldwell comme livre de chevet : Williamson, Whitmer, Sallis de « Drive » et « Driven », Don Carpenter de  « sale temps pour les braves », Frank Bill…pour les noms qui me viennent d’emblée à l’esprit,  ont écrit en étant inspirés sciemment ou inconsciemment par cet auteur très populaire de son vivant. Le terme faulknérien, employé à tort et à travers dès la sortie d’un bon roman se situant dans le Sud des USA pourrait être remplacé par « caldwellien » tant ses écrits inspirent une grande partie de la production actuelle : violence non justifiée ou expliquée et  complètement banalisée, absence de sentiments ou de remords,  justice expéditive, description des laissés pour compte  du rêve américain…

On est encore loin des romans  comme « le petit arpent du bon dieu », «Un p’tit gars de Géorgie » ou « la route du tabac » qui lui apporteront la reconnaissance publique. L’intrigue est un peu bancale, il s’opère un bouleversement dans le comportement de Gene dans le dernier tiers qui pourrait faire croire, au premier abord, à une erreur d’impression. L’humour présent dans ses écrits futurs (comme chez Lansdale, un de ses héritiers évidents,) n’en est encore qu’à ses balbutiements mais l’ensemble tient bien sa route de violence gratuite, de destins minables ou désespérés, du grand noir en même temps qu’une idée des comportements et habitudes de l’époque. Peut-être pas le roman du siècle mais un aperçu de la genèse d’un genre littéraire qui nous fait tant lire.

Ce n’est pas réellement le plus indispensable des romans de Caldwell mais sortir cet écrivain de l’oubli injustifié qui est le sien était vraiment une très bonne idée de la part des éditions Belfond. Et, en ce qui me concerne, un gros coup de cœur pour l’œuvre et l’homme !

Wollanup.

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