Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Étiquette : EquinoX

LES FÉROCES de Jedidiah Ayres / EquinoX/ Les arènes.

Traduction: Antoine Chainas.

« J’ai rencontré Jedidiah à Philadelphie, là même où je suis tombé sur le livre de Patrick M. Finn. Il lisait ses nouvelles sur une scène et je dois avouer que j’avais beaucoup de mal à tout capter tellement son accent texan était à couper au couteau. Mais le type avait l’air sauvage et totalement habité. Après la lecture, nous sommes allés boire des bières et des whiskeys dans un bar texan du coin où les serveuses étaient légèrement vêtues et les buveurs édentés et j’ai réellement fait la connaissance de Jedidiah. Fils de pasteur, amateur de noir et de rock, il place sur le même plan l’Ancien Testament, les livres d’Ellroy et les films de Peckinpah. Que pouvais-je lui dire à part : «Travaillons ensemble» ? Plus le temps passe, moins je crois au hasard. » Le mot de l’éditeur Aurélien Masson.

Dernière livraison de l’année de la collection d’ Aurélien Masson qui aura bien négocié cette première année, creusant son sillon dans une certaine « subculture » très appréciable. Si certains auteurs francophones l’ont suivi dans cette nouvelle aventure et ont permis un début de reconnaissance de la collection auprès du public, c’est néanmoins avec les deux novellas ricaines qu’il a apporté un nouveau souffle. Sauvage, sans pitié, sans rédemption, tel pourrait être le credo ricain d’ EquinoX . Après, tout le monde n’aime pas forcément lire le spectacle de la bestialité, de la déchéance qui caractérisent « Ceci est mon corps » de Patrick Michael Smith et  « Les féroces » qui clôt cette première saison mais quel que soit votre sentiment en fin de lecture, il est exclu que vous ne ressentiez rien devant ces Cours des Miracles modernes.

« À la frontière entre le Mexique et les États-Unis, la mafia a bâti un hameau fait de bric et de broc, aux allures de village fantôme. Ses hommes de main s’y réfugient de temps en temps, histoire de se faire oublier des forces de l’ordre quand cela chauffe trop. Pas grand-chose à faire, à part se soûler jusqu’à plus soif et se taper une des innombrables
putes qu’ils appellent « les Marias ».
Jusqu’au jour où les Marias relèvent la tête. Elles déferlent dans le désert. Gare aux hommes qui croiseront leur chemin. L’heure de la vengeance a sonné. »

Jedidiah Ayres a dit de cette nouvelle qu’ elle était  » la plus douce histoire d’amour que je n’écrirai jamais ». Ce fan halluciné de Sam Peckinpah se double donc d’un sacré farceur et le lecteur conviendra aisément qu’il faut creuser très profondément dans le désert mexicain pour trouver un ersatz d’amour ici ou quelque chose y ressemblant vaguement.

Conte de l’horreur, « Les Féroces » raconte le bras armé de la vengeance, le sang des salopards, leur sacrifice, leur souffrance pour la purification des suppliciés de la barbarie, la réponse barbare à la barbarie. Au milieu des massacres, à la périphérie des abominations, dans l’immonde cloaque de sang, de merde, d’urine, de sueur, de sperme, affleure ce qui pourrait être, parfois, un semblant d’ humanité de la part de ses femmes détruites.

« Antichambre d’Hadès ».

Wollanup.

PRÉSUMÉE DISPARUE de Susie Steiner / EquinoX / Les Arènes

« Une nuit, après une énième rencontre Internet ratée, Manon Bradshaw est envoyée sur une scène de crime.Edith Hind, étudiante à Cambridge, belle, brillante et bien née, a disparu. Peu d’indices, des traces de sang…Chaque heure compte pour la retrouver vivante. Les secrets que l’inspectrice Bradshaw s’apprête à découvrir auront des conséquences irréversibles, non seulement pour la famille d’Edith mais pour Manon elle-même. »

Manon Bradshaw est une des voix de ce roman choral, certainement la plus importante pour ce qui concerne l’enquête. Les autres sont les voix de la douleur: de la mère d’abord ébranlée puis effondrée et d’ Helena la meilleure amie d’Edith au cœur de la tourmente, dernière personne à avoir vu Edith. La quatrième voix est celle de Davy, collègue de Manon et permettant d’avoir un éclairage différent sur la personnalité troublée de celle-ci proche de la quarantaine galérant de rencontre en rencontre avec des hommes étant dans le même vide existentiel que le sien, perdus dans la même solitude qui ronge.

Manon et son équipe d’enquêteurs du Cambridgeshire, comté au nord de Londres, vont fouiller, gratter et le parfait vernis de la famille Hind va salement s’effriter au fur et à mesure des révélations sur la vie et sur la sexualité d’Edith, pas l’oie blanche, pas la gentille bourgeoise en devenir que son père, intime d’un ministre et médecin de la couronne britannique,  envisage, espère. Avant tout un roman d’investigation policière “ Présumée disparue” se distingue néanmoins par son déroulement où interrogatoires musclés, interpellations, coups de feu, bastons sont totalement absents. Susie Steiner montre le caractère minutieux, ennuyeux, désespérant de la procédure. Les jours, les semaines passent…

Parallèlement à une enquête où elle distille des révélations plus ou moins explosives dans une intrigue bien agencée dans sa progression, Susie Steiner s’intéresse beaucoup à la vie de Manon, à ses rendez-vous câlins peut-être, coquins parfois et à ses échecs surtout… qu’elle arrive à surmonter, aidée par ses collègues. Tout ceci est raconté en détail et là, on manque de peu, à plusieurs reprises, de quitter le cadre du polar pour lire une nouvelle mouture de Bridget Jones, sans l’humour néanmoins.

Certains, et je ne leur donnerai pas forcément tort , trouveront que l’intrigue se noie dans des passages, dans des considérations qui n’apportent pas grand chose à l’intrigue criminelle. En fait, tout dépendra de l’empathie que Susie Steiner aura su créer chez vous, de la proximité affective que vous pourrez avoir de par votre parcours, votre sexe, votre âge, votre propre vie quoi, avec la tourmente vécue par Manon et les autres personnages féminins qui ont la part « belle », importante du roman. “Présumée disparue”  daté de 2016 est la première des enquêtes de Manon dont la suite “ Persons unknown” de 2017 paraîtra bientôt dans la collection.

Que penser vraiment de ce roman avec un peu de recul? Il est certain que l’enquête est bien maîtrisée, réserve un final réussi sans être à tomber non plus, mais l’ensemble est quand même très ralenti par les états d’âme finalement assez lisses des différents personnages délivrant ainsi un résultat somme tout un peu convenu et manquant des multiples aspérités, de la rugosité, qui distingue depuis ses débuts les productions EquinoX.

Tiède.

Wollanup.

REQUIEM POUR MIRANDA de Sylvain Kermici / EquinoX, Les Arènes

Il faut se délecter du nectar! Pas par soif vitale mais par unique plaisir, plaisir coupable, véniel, où l’on ressent au siège des émotions une emprise barbare et catalytique. De ces courtes pages, l’adhésion doit être totale afin de frissonner à l’insondable, de s’emplafonner dans l’innommable. La sécheresse du propos ne s’ampoule pas de détails superfétatoires. Et si l’on s’isole dans sa bulle, on fait face à une sombre fable, ouvrant la porte du royaume d’Hadès. On ose y entrer ou l’on refoule cet univers.

Pile ou face?

«Il essaie de se souvenir des jours précédents, des autres proies, de leurs visages vidés par l’imminence de la mort, de leur odeur, leur odeur de lait et de méthane, de leur tétanie. Rien n’émerge. Jamais. Et c’est bien pourquoi il va recommencer… »

Né en 1976, Sylvain Kermici vit à Paris et le présent roman est son deuxième suivant Hors la Nuit à la Série Noire.

Le huis clos, formé par la victime et ses bourreaux, entretient la tension. Il confère, dans ce face à face, aux questionnements envers autrui mais envers soi-même concomitamment.

En prenant le parti-pris de dégrader le récit par la vision simultanée des protagonistes, il nous offre des sentiments contradictoires, évidemment, or ceux-ci se parent, par la même, de points d’achoppements et, en regard, de coalescences paradoxales. La violence exprimée ou intériorisée atteint un paroxysme et se veut être la résultante d’un cheminement inéluctable morbide.

Et, c’est dans ce rythme saccadé, qui ne laisse pas la place à la reprise d’inspiration, que l’on reçoit les coups, que l’on perçoit les blessures, que l’on devine les cris intérieurs. C’est fébrile, parcouru de frissons et la cage thoracique enserrée dans une gangue passé la dernière page, on expire!…

Fable noire en huis clos morbide frappant le plexus solaire!

Chouchou

MAMIE LUGER de Benoit Philippon/ Les Arènes / EquinoX .

Les similitudes sont réelles avec le long métrage de Claude Miller, “Garde À Vue” en 1981. Tout d’abord le contexte du face à face, qui plus est avec le profil du représentant de la loi, dans un huis-clos propice à une palpable tension dans des échanges où se jouent la destinée du mis en cause. Mais globalement, derrière une couverture caricaturale, grand guignolesque, les convergences en restent là car les deux êtres séparés par un bureau n’ont pas les mêmes attributs que dans le film, bien que les dialogues, l’écriture d’Audiard ne dépareillerait pas pour ce récit.

«Six heures du matin, Berthe, cent deux ans, canarde l’escouade de flics qui a pris d’assaut sa chaumière auvergnate. Huit heures, l’inspecteur Ventura entame la garde à vue la plus ahurissante de sa carrière. La grand-mère au Luger passe aux aveux et le récit de sa vie est un feu d’artifice. Il y est question de meurtriers en cavale, de veuve noire et de nazi enterré dans sa cave. Alors aveux, confession ou règlement de comptes ? Ventura ne sait pas à quel jeu de dupes joue la vieille édentée mais il sent qu’il va falloir creuser. Et pas qu’un peu. »

On est dans une fable à la Frédéric Dard, un conte burlesque situé non loin de St Flour dans le département du Cantal, les Salers paissent et se repaissent avec délectation autour du brouhaha distillé par Berthe. Berthe n’est plus centenaire, elle a dépassé cette barrière canonique et elle peut se targuer d’offrir son expérience, son recul, son bon sens sur ce que peut représenter la vie et sa morale. Elle nous fait sourire, voire rire mais je l’étouffe de crainte de passer pour un psychotique notoire en communauté, de part sa gouaille, son allant et ses réparties du tac au tac. En balayant son existence pavée de sombres heures, elle balaie par la même l’histoire d’un pays confronté à des démons, à une éthique parfois en toc.

Philippon aime ses personnages, j’en suis certain, il ne se contente pas de la gaudriole, salvatrice certes, mais par le support du ping-pong de la mise en examen il en extrait un substrat bien plus profond qu’il n’y paraît. La forme est là et la subtilité aussi afin de nous exposer des réflexions d’ordre politiques, sociétales ou philosophiques. En quelque sorte il exprime comme un syndrome de Stockholm inversé qui pousse à ce que le poil se dresse, à la difficulté à déglutir, à l’empathie non surjouée. Mamie Luger, quel surnom, vous le comprendrez apparaîtra au fur et à mesure du récit comme l’aïeule rêvée, pour certains, mais je l’ai eu… Elle est de ces femmes qui ont dû lutter seules, qui ont dû se forger une carapace au monde extérieur et aux attaques intérieures, qui ont dû s’affirmer pour que leurs pieds restent intacts, elle est le cri de révolte, la négation de la fatalité, la femme qui se lève et qui fait face. Saura t-elle vous retourner? Sans salmigondis, l’auteur nous ouvre des voies de la raison malgré des faits réprouvés par un code législatif ou populaire. Il est de ces ouvrages qui derrière la légèreté vous permettent la réflexion sans injonctions lestes.

Profondément humain!

Chouchou

PS: A l’écriture de ce billet, j’écoutais un titre Soul que je ressentais parfaitement correspondre au ton, à la parole de l’ouvrage mais étant introuvable sur la toile je vous en livre les références: Brother Bill « Wha’s Happ’nin » sur le label Numéro Group.

CECI EST MON CORPS de Patrick Michael Finn / EquinoX / Les Arènes.

Traduction: Yoko Lacour.

Troisième sortie de la collection EquinoX et je ne sais combien de temps va durer le phénomène mais que ce soit avec Manotti, Thomas Sands ou Patrick Michael Finn qui nous intéresse aujourd’hui, à chaque fois, dans un genre différent, nous sont offerts des bouquins déclenchant toutes sortes de sentiments ou de réactions, tout sauf l’indifférence.

Si on met à part, Dominique Manotti qui, une fois de plus et de manière magistrale, dézingue les Américains, les politiques et les puissants de ce monde, les deux autres romans, novellas, comme vous voulez, sont de purs moments de Rock n’ Roll, des romans à ne pas mettre entre toutes les mains et à réserver un public particulièrement averti. Si “un feu dans la plaine” semblait tout droit sorti de l’imagination d’un grand fan de thrash metal, “Ceci est mon corps” serait plutôt un grand hurlement punk originel et sans concession du style Sex Pistols, voire plus ancien comme the Stooges.

A Joliet dans l’Illinois, pour le Good Friday, le Vendredi Saint, les adultes qui s’arsouillent habituellement au bar du coin après leur journée de travail sont restés bosser à l’usine parce qu’ils sont payés double ce jour-là. Et ce sont leurs rejetons, des ados de la pire espèce qui vont les remplacer, profitant de l’invitation du patron du bar qui célèbre la mort de sa soeur décédée il y a trente ans, en se défonçant méthodiquement et très sérieusement ce jour-là. L’ado ne brille pas toujours par son discernement ni par son intelligence, c’est connu, reconnu et ceux-ci vont montrer à quel point, ils s’entraînent avec ardeur à devenir de belles racailles.

Commencé dans le malsain, l’histoire file rapidement vers le sordide, l’abject, le crade dans un grand crescendo dégueulasse. Alors, tout ceci serait néanmoins assez vain si l’auteur n’ intégrait dans le pandémonium deux naïfs, deux débutants ayant décidé de passer ce soir leur rite de passage. Besoin de reconnaissance pour Mickey, l’idiot de la bande et pour Suzy, petite môme qui se fait des films le soir et qui veut enfin les réaliser en séduisant Joey, le tombeur du coin.

No future, pas de rédemption dans “Ceci est mon corps”. L’alcool aidant, on sombre très vite dans le très mauvais et la crédulité de certains sera payée chèrement. Je n’ai pas vraiment lu de message dans le propos si ce n’est une représentation particulièrement éprouvante du malaise de jeunes en proie aux affres d’un avenir peu dégagé et engageant que leur penchant déjà prononcé pour la biture va totalement boucher. Je ne saurai dire si j’ai vraiment aimé ce roman, je sais par contre que je ne le conseillerai pas à n’importe qui. Ceux qui ont lu et apprécié Selby y  trouveront largement leur compte mais il est indéniable que tout le monde sera particulièrement secoué par ce cauchemar.

Rock on!

Wollanup.

https://www.youtube.com/watch?v=BJIqnXTqg8I

 

UN FEU DANS LA PLAINE de Thomas Sands / Equinox / Les Arènes.

 

21 mars donc, débuts de la nouvelle collection Equinox des éditions les Arènes dont on vous a déjà parlé lors d’ un petit entretien avec son éditeur Aurélien Masson. Mais ce n’était que des mots, place au verbe maintenant. La page blanche que rêve d’enluminer l’éditeur pourrait être écrite par une Dominique Manotti dont on connaît déjà tous l’immense talent et dont le douzième roman “Racket” sort aussi aujourd’hui dans la même collection. Nous y reviendrons sous peu mais il semblait plus judicieux de s’intéresser, dans un premier temps, au premier roman d’un inconnu, Thomas Sands, une découverte maison et qui ne laissera pas indifférent, clivera peut-être.

“C’est un pays perdu… Un pays agenouillé, humilié, sous le joug d’une poignée de dirigeants de start-up. Soudain, il surgit de nulle part. Il n’a pas vingt-trois ans. Maigre comme sont les chiens de combat, le visage marqué parfois, arcades fraîchement refermées, pommettes étoilées de sang séché, phalanges éclatées. Il possède ce mélange de douleur, de mémoire et de fragilité qui mène certains hommes à la violence. Il se porte aux côtés de ceux qui ne sont rien. Il allume un feu dans la plaine…”

Et quel feu parce que si le roman ne comporte que 138 pages, l’incendie déclenché sera dévastateur. Ce premier roman de Sands entre, et c’est une évidence, dans la catégorie des bouquins coup de poing, grosse baffe, claque dans la gueule…pas forcément des coups de coeur mais toujours des garde-fous essentiels… si vous entrez dans l’histoire, si vous adhérez au propos. Dans le cas contraire, si le propos vous semble très éloigné du monde que vous vivez, que vous sentez, cet immense coup de gueule, particulièrement violent dans son issue, vous semblera vain.

Doit-on ici dissocier l’auteur de son personnage tant le propos semble écrit, jeté, avec les tripes, douloureusement, révélateur d’une colère froide qui engendrera bien vite la révolte, la lutte auprès de ceux qui n’ont plus grand chose et qui veulent exister malgré la félonie des politiques, les forces coercitives, les mensonges des médias valets d’un pouvoir parfaitement identifié ici comme macronien. Le style, urgent, colle parfaitement à l’intrigue, à la fièvre qui s’empare du héros et sied parfaitement à une histoire qui ira  très loin dans l’outrance. L’urgence est prégnante, envahissante mais souffrirait certainement d’une certaine usure, d’une lassitude sur un format plus long.

Sans vouloir rappeler que beaucoup d’avancées sociales, de victoires populaires ont été gagnées dans le sang et non le cul posé sur une place parisienne à discuter ou en s’imaginant en marche alors qu’on est, au mieux, à l’arrêt, “Un feu dans la plaine” se veut le témoin impitoyable des dérives actuelles, des privilèges dégueulasses, de la paupérisation de classes “déclassées”, sans intérêt ni utilité, dans le monde magique que l’on nous concocte. La trajectoire douloureuse, mortifère, du personnage principal indique aussi très clairement que là-haut, tout en haut de la gabegie étatique, dans les salons des ministères comme dans les salles de rédaction inféodées, nul est à l’ abri d’un kamikaze désespéré, d’un sniper déterminé.

« On cesse d’être humain, d’être rattaché au monde, aux autres, à ceux que l’on aime à la seconde où l’on ne peut plus dissocier les événements de ses émotions.A la seconde où les mots vous manquent.C’est toujours la honte qui engendre le crime. »

Brûlot salutaire.

Wollanup.

 

Entretien avec Aurélien Masson / Collection EquinoX / Editions les Arènes.

Photo Fred Kihn pour Libération

« C’est une grande aventure, comme il en arrive une fois dans une vie d’éditeur: créer un univers à partir d’une page blanche. »

Il est de retour. Aurélien Masson, ex-boss de la Série Noire repart à l’aventure en créant une nouvelle collection EquinoX  aux éditions les Arènes. Elle débarque chez votre libraire le 21 mars.

 

***

Personne ne s’y attendait vraiment, pourquoi avoir quitté la SN et Gallimard ?

C’est une question très française, nous ne sommes pas les champions des changements et de le réinvention de soi. Je suis entré à la Série Noire comme lecteur en juin 2000, je l’ai dirigée de 2004 à 2017…je pense que 17 ans dans un même lieu c’est déjà bien non?

N’as-tu pas peur d’être associé longtemps à la SN ?

C’est une drôle de question, non seulement je n’ai pas peur mais en plus il n’y a rien infamant à porter cet héritage Série Noire, j’en suis même très fier sinon je n’y serais pas resté…

Concernant toujours la SN, y a-t-il des auteurs que tu aurais voulu éditer et que tu n’as pas pu faire par manque de temps ou par des problèmes de financement?

Je n’aime pas les regrets, ça fait du sang noir et après on pourrit de l’intérieur. Donc non pas de regret.

Que retiendras-tu de ton passage d’une dizaine d’années chez Gallimard ?

Bon d’abord c’est 17 ans pas 10 ans, c’ est pas pareil….on se sera bien marré…au début des années 2000 la Série Noire était dans une situation complexe et ne suscitait plus autant le désir…Quand Raynal s’est barré y a que Pécherot et Férey qui sont restés…Personne ne nous attendait, on était sous le radar et on défourraillait dans toutes les directions…avec le temps nous avons eu quelques succès et d’un coup l’aventure est devenue plus sérieuse. Pour reprendre Ravalec ces 17 années furent un « pur moment de rock’n roll », vite et fort, comme si on allait mourir demain…Lemmy sors de ce corps…

Le choix de ta nouvelle maison a beaucoup surpris tout en sortant de l’ombre une maison peu connue des amateurs de polars, pourquoi les Arènes?

Ce qui a tout décidé c’est d’abord ma rencontre avec Laurent Beccaria avec qui le contact est tout de suite passé. Je lisais XXI et je me suis très vite mis à rêver à EquinoX comme le pendant « fictionnel » du travail de défrichage du réel opéré par XXI. Et puis j’ai beaucoup aimé l’idée de sortir d’une page blanche. On m’avait proposé de reprendre des collections déjà existantes mais bon je dois avouer qu’après la SN, c’était impossible. Le seul moyen de quitter la SN était de sauter clairement dans l’inconnu. Comme dirait Raizer « face au gouffre un pas en avant ».

Qu’a fait Aurélien Masson depuis son départ de Gallimard?

Vous allez avoir droit à une réponse ultra-originale. Depuis mon départ en mai 2017 de la SN et ben j’ai lu des livres, des manuscrits, j’ai rencontré des auteurs, des confirmés, des débutants…On repart au combat, tout est à faire, le ciel est la limite (et le caniveau). Et depuis le mois de janvier je fais la tournée des libraires avec les représentants histoire d’incarner au maximum EquinoX que les gens comprennent qu’il ne s’agit pas d’une énième collection de polars mais de la prolongation amplifiée de ce que je fais depuis 17 ans.

La rumeur dit déjà que c’est l’influence de la trilogie de Sébastien Raizer qui a dicté ton choix, pourquoi as-tu nommé cette nouvelle collection EquinoX?

Et ben désolé de vous dire que c’est une pure et simple rumeur. J’aime beaucoup Sébastien avec qui j’ai fait une superbe trilogie qui n’a malheureusement pas trouvé son public, mais je connaissais le mot « équinoxe » bien avant…déjà gamin je rêvais de créer un label de musique qui se serait appelé EquinoX.

Qu’as-tu à répondre à ceux qui déclarent (aboient) déjà que tu es en train de monter une SN bis?

Les rumeurs, les aboiements, je vois que l’ambiance est bonne et bienveillante…J’avoue ne pas très bien comprendre la question. J ai bossé à la SN 17ans et je l’ai dirigée 13 ans, donc évidemment que je ne vais pas devenir un autre. Je défends une vision organique de l’édition, faite de hasards, de rencontres. J’ai toujours été affectif donc bien sûr j’ai toujours envie de bosser avec ceux que j’ai aimés et dans le même temps on continue de lire des manuscrits et on continue à rêver les yeux ouverts. Là, 5 personnes sont en train de travailler sur des livres qui ne seront pas finis avant 2020. Et puis la Série Noire Bis est une drôle d’expression: de quelle Série Noire parlons-nous? Celle de Duhamel ? Celle de Soulat et Mounier? Celle de Raynal? La période où je l’ai dirigée? Ou la nouvelle SN de Delestré et Aubert?
Encore une fois ce qui compte ce sont les livres et les chocs qu’ils créent en nous. Quand on me demande quelle est la ligne, je réponds en citant Albert Londres « la seule ligne c’est la ligne de chemins de fer ». Et je pense que d’ici quelques années cette question ne se posera plus, là c’est sûr que pendant un an ou deux la SN va publier certains textes que j’ai choisis (tout comme j’avais publié des textes de Raynal à son départ).

Quel est le contenu de cette première « saison » d’ EquinoX? De nouveaux auteurs, des confirmés, des étrangers ? Qu’est-ce qui dicte tes choix éditoriaux?

Cette année nous publierons 9 textes. 4 romans en grand format, 4 romans d’un format court et un recueil de poèmes!! L’idée est d’avoir deux formats afin de ne rien s’interdire. Il n’y a rien de plus déprimant que de se faire entendre dire, quand on est auteur, « j adore votre texte mais il est trop court ».
Dans les grands formats nous allons retrouver Dominique Manotti avec Racket qui nous décrit les coulisses machiavéliques du rachat d’Alstom par General Electric, en lisant ce livre on pense à la citation de Mao « le poisson pourrit par la tête ».

En mai il y aura le nouveau livre de Benoît Philippon Mamie Luger qui nous décrit la garde à vue d’une auvergnate centenaire au sang chaud dont on vient de trouver 7 cadavres dans sa cave, humour noir garanti. En octobre, Patrick Delperdange revient avec L’éternité n’est pas pour nous qui confirme la proximité esthétique de cet auteur belge avec des auteurs américains comme Larry Brown. Un livre à la fois noir et tendre qui vous froissera le coeur. Et enfin en octobre nous publierons Présumé disparue de Susie Steiner, premier roman d’une jeune auteure anglaise et le début d’une série centrée autour d’une femme flic célibataire haute en couleurs (le second sera publié en octobre 2019).


Les textes courts, vous le verrez en les lisant, sont des textes coup de poing suffisamment forts de par leur sujet et/ou leur parti-pris stylistique pour que nous n’ayons pas besoin de plus. Le bal s’ouvre avec Un feu dans la Plaine, premier roman d’un jeune français, vous décrit l’errance hallucinée d’un jeune prolétaire dans une France tétanisée et fracturée gavée discours politiques rances. Le genre de livre qui vous fait vous sentir moins seul face à la folie du monde. Le mois suivant arrive Ceci est mon corps de Patrick Michael Finn dont c’est le premier roman publié en France et qui nous décrit un vendredi saint dans une ville ouvrière américaine où une bande d’adolescents est laissée seule à elle-même pour le meilleur et pour le pire. Ce livre est une sorte de rencontre monstrueuse entre Sa majesté des mouches et la première partie de Voyage au bout de l’enfer. Une révélation… En septembre nous publierons le nouveau roman de Sylvain Kermici, Requiem pour Miranda, un livre âpre qui vous prend au tripes et vous hante et qui décrit en 60 pages la séquestration d’une femme par deux tueurs en série. Nous ne sommes pas ici dans la fascination du tueur, tout au contraire, l’auteur nous place à la hauteur de la victime et des bourreaux et nous fait plonger dans les méandres de la psyché humaine. En novembre ce sera le tour de Jedidiah Ayres avec Les féroces, roman sec et nerveux qui nous décrit la révolte sans pitié d’un groupe de prostituées mexicaines maintenues en détention dans le désert. Fils de pasteur texan, amateur de romans noirs, de rock n roll et Peckinpah, Jedidiah va faire parler de lui dans les prochaines années.


Et enfin pour finir en beauté, beauté crépusculaire mais beauté quand même, nous éditerons au sein d’EquinoX le recueil posthume de poèmes d’Hervé Prudon. Prudon était un ami, je l’appelais mon papa des étoiles car il avait toujours l’air d’avoir la tête perdue dans le cosmos. Les deux derniers mois de son existence, Hervé a noirci quelques pages dans différents carnets. Sa femme, Sylvie Péju, les a retranscrits avant de me les confier. Vous verrez, c’est fort et hanté, ça sort des clous, bref c’est du Hervé Prudon, jamais à sa place et c’est tant mieux…

Quel est le roman qu’il ne faudra surtout pas rater cette année, perso, j’ai repéré « les féroces », très bien critiqué aux USA?

Ouhh la vilaine question, un papa aime tous ses enfants donc aucun favoritisme mais bon d’après ce que tu viens de dire et te connaissant, je ne peux que te conseiller de lire Ceci est mon corps de Patrick Michael Finn, tu vas te prendre une sacrée baffe et en plus c’ est admirablement traduit. Mais une fois lu, il faudra passer aux autres hein…

Propos recueillis par mail le 6 mars. Sincères remerciements à Aurélien Masson pour sa disponibilité et bonne chance à EquinoX.

Wollanup.

 

 

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