Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Étiquette : éditions asphalte

LA LEGENDE DE SANTIAGO de Boris Quercia / Asphalte.

Traduction: Isabelle Siklodi

« Rien ne va plus pour Santiago Quiñones, flic à Santiago du Chili. Sa fiancée Marina ne l’aime plus, ses collègues policiers le méprisent, et il est rongé par la culpabilité depuis qu’il a aidé son beau-père, gravement malade, à mourir.

Aussi, quand il tombe sur le cadavre d’un trafiquant dans un resto chinois, son premier réflexe est d’empocher la demi-livre de cocaïne pure qu’il trouve également sur les lieux. Un coup de pouce bienvenu pour traverser cette mauvaise passe, d’autant qu’on vient de lui confier une enquête sensible sur des meurtres racistes… Mais ce faux pas ne va pas tarder à le rattraper. »

Entamée par “ Les rues de Santiago” puis magistralement confirmée par “Tant de chiens”, très justement récompensé par le grand prix de littérature policière 2016, la suite très noire de l’auteur chilien Boris Quercia revient avec ce troisième opus qui ravira tous les aficionados dont je fais partie.

“La légende de Santiago” met à nouveau en scène Santiago Quiñones, flic borderline, accro à la coke, ayant une grande habileté, un immense talent à se mettre dans des coups foireux. Haï de la plupart de ses collègues, Santiago subit bien souvent ses enquêtes, celles-ci passant bien après les démons intérieurs qui sont les siens: came et sexe. Un peu comme avec Jack Taylor de Ken Bruen, on se demande dans quel état on va retrouver Santiago à l’entame d’une nouvelle aventure.

Les deux premiers romans démarraient pied au plancher, l’un notamment commençait par une ahurissante fusillade dans la rue. Ici, la violence, le drame sont instillés de manière aussi forte et aussi fréquente mais de manière un peu plus insidieuse, avec un ton peut-être différent d’antan. On est toujours dans du très solide hardboiled rythmé par les rails que s’enfile Santiago mais beaucoup plus qu’autrefois, on voit poindre des passages plus personnels où sont évoqués la relation amoureuse, les liens du sang, la famille comme dernier rempart à l’isolement et à l’aliénation, le don de soi à autrui.

Plus que dans les précédentes aventures, on entrevoit certains problèmes sociaux du Chili: la xénophobie née de l’arrivée de migrants, la mondialisation et les nouvelles mafias originaires de Chine et une société à l’arrêt. Néanmoins, c’est l’univers de Santiago, attachant malgré toutes ses tares, qui s’avère être le véritable moteur de l’histoire dont l’intrigue policière n’est quand même pas le premier des atouts. Violent, le roman se permet aussi quelques pointes d’humour auquel le lecteur sera sensible selon son empathie devant le spectacle d’un homme qui n’en finit pas de tomber.

Un vrai petit bonheur de polar, impeccable !

Wollanup.

 

SUR LE MONT GOUROUGOU de Juan Tomas Avila Laurel / Asphalte.

Traduction: Maïra Muchnik.

Après les conditions ouvrières dans les abattoirs, « Jusqu’à la bête », nous partons pour la frontière entre le Maroc et l’Espagne, à la rencontre des migrants en compagnie de l’auteur africain, Juan Tomas Avila Laurel et de son second roman, Sur le mont Gourougou.
 
« À la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Melilla s’élève le mont Gourougou, où sont réfugiés des centaines de migrants d’Afrique noire attendant de pouvoir poser le pied en Europe. De cette communauté improvisée, on découvre l’organisation du quotidien, les histoires échangées pour tromper l’ennui, les vices, les jeux, mais aussi la lutte pour échapper aux autorités. Jusqu’à l’explosion de ce fragile équilibre quand certains commerces entre hommes et femmes, tenus secrets jusque-là, sont révélés au grand jour… »
Avec « Sur le mont Gourougou », l’auteur traite d’un sujet délicat, et surtout omniprésent dans l’actualité. Les médias nous informent, nous montrent une réalité douloureuse : les conditions de vie des réfugiés, dans les camps ou encore les conséquences d’une traversée de la méditerranée ou les chances de survies sont minimes. Mais ils parlent peu de ce qui tient en vie ces gens, de ce qui les pousse à quitter leur pays, de la solidarité éphémère qui les lie.
Voila ce dont parle Juan Tomas Avila Laurel.
Le mont Gourougou est un col au Maroc dominant l’enclave Espagnol de Melilla, c’est à dire le dernier obstacle à franchir avant d’entrer en Europe. C’est sur ce col, hostile, que le lecteur rencontre ces hommes et ces femmes venus d’Afrique. C’est dans des conditions difficiles que la vie s’organise. Les migrants vivent dans des grottes, dorment sur des cartons, souvent dans le froid, entassés les uns sur les autres. La faim est l’un des problèmes les plus complexes à régler, des groupes d’hommes tournent pour partir en ville en quête de nourriture que les citadins donnent à contre cœur ou en en quantité infime. De plus, il faut prendre en compte que la police des forêts complique le trajet avec leur chasse à l’homme. Sur le mont Gourougou, les réfugiés ne sont pas les bienvenus.
C’est dans ces conditions que les réfugiés, pour survivre et oublier la douleur se fabriquent de l’espoir. Ils se retrouvent en petits groupes ou chacun prend la parole pour raconter des histoires, souvent leur histoire, ce qui les a menés à quitter leur terre. Et il y a de quoi nous étonner ! L’un a quitté son pays car il a vu une petite fille se transformer en vieille dame, l’autre conte l’étrange histoire d’un marchand mangeur d’argent. Et ce n’est pas tout, pour échapper au chaos, les réfugiés jouent au foot, sport national, des tournois y sont organisés. On devine des sourires s’esquisser sur les visages, et, nous aussi, rions. Et c’est de bon cœur que l’on découvre que le mont est renommé la République populaire de Samuel Eto’o.
 « Sur le mont Gourougou » est un roman plein de malice et de tristesse qui nous met face à l’un des plus grands malheurs de l’humanité.
Bison d’Or.

INDIAN PSYCHO de Arun Krishnan / Asphalte.

Traduction : Marthe Picard.

« Arjun Clarkson est le rêve américain incarné : cet orphelin indien issu d’une basse caste, complexé et peu sûr de lui, a immigré à New York où il connaît une brillante carrière dans la publicité. Jusqu’au jour où, dans un accès de folie, il poignarde une ancienne collègue…
Pour brouiller les pistes, Arjun décide de faire croire à l’existence d’un tueur en série chassant ses proies sur le plus populaire des réseaux sociaux : MyFace. Certes, cela implique de commettre d’autres assassinats, mais n’est-ce pas l’occasion rêvée de se venger de tous ceux qui se sont moqués de lui ?
Au fil des meurtres, la rumeur de ce « tueur de MyFace » s’amplifie et sème la panique sur la toile, car Arjun est un excellent publicitaire. Sa distraction, en revanche, risque de compromettre sa carrière de serial killer… »

A propos de l’auteur Arun Krishnan, Asphalte dit : « Arun Krishnan est né en Inde et vit désormais aux États-Unis. Professionnel du marketing et de la communication, il travaille pour de nombreuses entreprises technologiques et organisations non gouvernementales. » et c’est sans nul doute pour cela que le discours de l’auteur sur les réseaux sociaux est si pertinent. Krishnan analyse les comportements, les codes, les règles d’un réseau social nommé Myface, composé à partir de Myspace et facebook, vous aviez sûrement reconnu et c’est passionnant, très mordant et souvent très drôle et parfois un peu moins hilarant quand on retrouve ses propres travers. Je vous ferai grâce de mon état d’esprit quand apparaît sur mon actu la premier dent de la petite dernière, les poses du chat, le contenu de l’assiette du repas au restau, des groupes hilares par forte addiction alcoolisée, les pieds et les jambes de la copine terminés par ses doigts de pied en éventail devant la mer turquoise, des selfies dégueu, des photos déplacées, des analyses politiques du café du commerce, la directrice de collection en maillot de bain…tous ces trucs qu’on reçoit qui nous gonflent mais qu’on aime bien balancer par ailleurs ! Ayant créé mon profil pour le site, je ne vais pas non plus cracher dans la soupe mais chacun risque d’y retrouver ses propres erreurs, les manifestations de son égocentrisme, l’exposition de son narcissisme ainsi que sa subordination à la mode ou au message bien-pensant dans des pages particulièrement mordantes.

Forcément se dégage un portrait terriblement féroce d’une élite newyorkaise qui bosse à Manhattan mais vit dans des placards à Queen’s. Une classe dirigeante, branchée, blanche, WASP avec une moralité Nouvelle Angleterre très austère qui codifie tous les rapports entre les individus y compris et surtout les rapports sentimentaux.

Toute personne ayant vécu à New York, verra rapidement la justesse de la description et s’apercevra que les goûts, les choix, les snobismes, les tropismes présentés dans le roman font montre d’une connaissance très pointue de ce petit monde où à la première rencontre, avant de voir si on pourrait se plaire, on annonce combien on gagne et donc si on appartient au même monde.

Enfin, « Indian Psycho » est un bon thriller mais que l’on devrait plutôt aborder comme un conte cruel dans le théâtre extraordinaire de Manhattan parce que si Arjun exploite les failles laissées par ses victimes sur les réseaux sociaux, le gouffre, c’est quand même du côté de l’enquête qu’il est le plus béant favorisant cette grande boucherie que nous allons vivre dans la peau de l’assassin.

Non par le ton mais par certains points comme le cadre, le milieu évoqué,  on pourra rapprocher le roman de celui de Brett Easton Ellis  » American psycho » et en partie pour les difficultés d’intégration au très réussi « Indian Killer » de Sherman Alexie où on parle d’Amérindiens.

« Indian Psycho » s’avère très rythmé et le ton est particulièrement drôle et, malheur, on finit presque par s’attacher à ce grand malade qu’est Arjun. Au fur et à mesure que le roman avance, on sent que le filet se resserre, que la fin est proche mais ceci dit, l’auteur ayant pris quelques libertés avec l’authenticité dans l’intrigue, on peut aussi aisément penser qu’il pourrait tout aussi bien surprendre dans l’épilogue.

Pointu et acéré.

Wollanup.

COMME UN BLUES d’ Aníbal Malvar / Asphalte.

Traduction: Hélène Serrano.

 

En Espagne, la pluie est forte et lourde; qui l’aurait cru ?

Carlos Ovelar, l’aurait-il cru qu’un soir pluvieux en 1996, un avocat ferait appel à lui pour retrouver sa fille de 18 ans, Ânia.

Pourquoi faire appel à lui, un simple photographe dans une agence madrilène ?

Parce que Carlos Ovelar est un ancien des services secrets.

Dès les premières pages, on tombe nez à nez avec une note de l’auteur à propos de la figure de Janus. Puis, sur un avertissement à propos du langage utilisé dans le roman, non dénué d’humour : Il espère toutefois que cette petite immersion sera utile à l’aimable lecteur, si d’aventure on le mettait un jour au trou.

Autant le dire tout de suite, l’intrigue de “Comme un Blues” est on ne peut plus simple. L’auteur fait le boulot nécessaire pour nous tenir en haleine et, finalement, on ne lui en demande pas plus lorsqu’on découvre le final très noir. “Comme un Blues” est un grand roman : les personnages sont géniaux! Sombres et résignés, mais géniaux! On se retrouve avec Carlos, quarantenaire et en pleine crise. Un bon flic, cynique et ayant un amour démesuré pour le whisky. Et Carlos est habité par la petite voix Janus, violente réminiscence de son temps dans les services secrets. Le malheur de Carlos est d’être écrasé par deux autres personnages, deux mastodontes: son père dit le Vieux et Gualtrapa. Deux phénomènes qui ont la réplique facile, cinglante et qui imposent le respect. Tous deux d’anciens barbouzes qui ont déjoué le coup d’état du 23 février 1981, d’une manière impossible à dévoiler ici sans risquer de révéler une partie de l’essence qui fait ce roman.

Avec « Comme un Blues », le lecteur découvre une partie de l’histoire espagnole post-franquiste – on devine la difficulté du service de renseignements à s’adapter à un nouveau régime politique, ainsi que le déroulement des opérations, des magouilles pour éviter le putsch du F-23.

Car c’est bien la grande époque (ou ce qu’on veut nous faire croire) des services secrets qui plane sur le roman, qui en fait l’essence. Les vieux barbouzes ne peuvent se défaire de cette partie de leur vie. Et Carlos essaye tant bien que mal à se libérer de cette emprise, en vain.

“Comme un Blues” est un roman de la mémoire et de l’impossible oubli. La pluie tombante sur Compostelle a une étrange ressemblance avec l’antichambre de la mort. Que ce soit pour la jeunesse accro aux drogues, et pour ces fossiles accrochés à la vie qui ne peuvent s’empêcher de mettre des bâtons dans les roues de leurs enfants, de les manipuler jusqu’à une fin tragique.

“Comme un Blues” est un roman noir savamment écrit. On y apprend l’histoire de l’Espagne.

On découvre que là-bas, la pluie est parfois omniprésente. Et Anibal Malvar nous pousse à réfléchir à ce qu’est «l’héritage». Celui laissé par nos aînés.

Bison d’Or.

CHAT SAUVAGE EN CHUTE LIBRE de Mudrooroo / Asphalte.

Cette version de Chat sauvage en chute libre est une réédition du roman de Mudrooroo paru en 1965, puis en 2010 aux éditions Asphalte.

Australie, dans les années 1960. Le narrateur, jeune métis aborigène, sort d’un court séjour en prison suite à un cambriolage. Livré à lui-même, il erre entre les bars jazz, où il risque de retrouver ses mauvaises fréquentations, et les plages où flâne la jeunesse dorée locale. Il se heurte de nouveau aux multiples barrières entre lui et les blancs, lui et les Aborigènes, lui et une société dans laquelle il ne trouve pas ses repères. Dans une librairie, il tombe sur un exemplaire d’En attendant Godot de Samuel Beckett, qui lui fera l’effet d’un électrochoc…

Parcours initiatique entre spleen urbain et retour à la brutalité du bush, Chat sauvage en chute libre est un roman politique, mais aussi l’histoire d’une rédemption.

Chat sauvage en chute libre est une œuvre poétique. Grâce à sa plume habile, Mudrooroo nous emmène dans une déambulation urbaine où notre imagination se confond avec la réalité. Nous avons l’impression d’être l’ombre du narrateur, de le suivre partout. Continue reading

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