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Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Tag: DOA (page 1 of 2)

Quand ANTONIN VARENNE parle de DOA.

Un petit commentaire en soirée… qui ne serait sûrement pas beaucoup lu. Et pourtant, c’est un truc bien sympa et qui semble très important pour son auteur.

Antonin Varenne s’exprime sur DOA, sur la démarche de l’auteur, loin de la complaisance et qui l’interpelle. La même honnêteté, la même intégrité, la même discrétion, tout sauf une surprise. Moment intelligent.

« Belle interview, le piège de la paraphrase du livre y est bien déjoué. Au point de donner envie de lire le bouquin. Parfaite démonstration d’intelligence.

Les différences évoquées entre fiction et non-fiction, les distinctions faites entre les goûts et la qualité, la condamnation morale d’une oeuvre, sa censure légale, un hastag et une réaction critique digne, sont essentielles.

Je suis dans les premiers moments d’un prochain livre, et la lecture de cet entretien remet quelques boussoles dans la bonne direction. A commencer par ces conseils —ou règles— que les auteurs ne devraient pas oublier: ne pas penser aux lecteurs (ni aux éditeurs); raconter et non asséner; éventuellement se donner pour objectif, comme le disait Benjamin Whitmer lors d’une rencontre à Limoges il y a peu: « to slowly crush the heart of the reader in my hand », de faire passer des émotions, donc (douloureuses ou moins); d’assumer cet « affranchissement total » que permet la création.

Mais la liberté —artistique, philosophique, physique…— n’est pas donnée. Elle n’est presque toujours qu’une conquête. Une bataille a priori sans victoire, mais sans défaite non plus. Pour les auteurs comme pour les autres. On n’est jamais libre, on essaie seulement de se libérer (que serait un être entièrement libre?…Dieu, dévoreur de chair humaine, fou, artiste total muet sourd et aveugle, homme transformé en meuble?). Et c’est la dernière boussole, avec la prise de risque, que je retiendrai de la lecture de cet entretien: ce qu’a fait DOA avec ce livre, et qu’importe à ce stade que je ne l’ai pas encore lu. Il a cassé le moule, il s’est libéré d’un des auteurs qu’il était pour en devenir un différent. Parce qu’il est vite tentant de se contenter d’en être un seul, celui qui vend ou celui qui nous fait du bien, celui en qui on a le plus confiance, et de ne pas se frotter aux autres. Intéressant que ce soit par ce livre qu’il s’essaie au « JE ».
Merci aux questions, et un grand merci aux réponses.

A bientôt.

Antonin. »

L’entretien de Nyctalopes du 4 octobre 2018.

Lykaia chez Nyctalopes.

Lykaia chez Unwalkers.

Wollanup.

DOA, LYKAIA, l’entretien.

C’est toujours un bonheur de s’entretenir avec DOA. Il n’élude aucune question, répond toujours de manière précise et sans se défiler. Il nous parle aujourd’hui de « Lykaia » sorti chez Gallimard le 4 octobre 2018, un roman absolument pas tout public. 

EquinoX, Sade, le BDSM, la réification, l’univers des contes, la mythologie, les femmes chez DOA, « Mein Kampf », la liberté d’écrire, la liberté d’éditer, le Darknet, et ses goûts musicaux de chiottes… un moment très riche. On s’y est mis à deux !

 

1 –Wollanup / Prévu initialement dans la collection EquinoX, LYKAIA sort finalement quelques mois plus tard chez Gallimard mais pas non plus à la Série Noire, ce roman a donc déjà une histoire et d’ailleurs certains sur le web ne se sont pas gênés pour diffuser et propager des infos ou des rumeurs ? Que s’est-il passé réellement ?

Laurent Beccaria, boss des éditions Les Arènes, est revenu, pour des raisons qui lui appartiennent, sur la décision de publier ce roman et Aurélien Masson l’a suivi dans cette voie. Pour faire taire la rumeur, cette sale bête, il n’a jamais été question pour moi de quitter Gallimard, juste d’accompagner mon désormais ex-éditeur avec ce texte particulier – dont la nature était connue dès le départ – dans ses nouvelles aventures ; je me suis efforcé d’être le plus clair possible sur ce point avec les principaux intéressés dès que les changements à la tête de la Série Noire ont, plus d’un an avant le lancement d’EquinoX, été rendus publics. La suite est triste, regrettable sur le plan de l’amitié et je n’ai, personnellement, qu’une seule remarque à faire au sujet de cet incident : la plus punk des maisons d’édition n’est pas celle que l’on croit dans cette histoire. L’exception à la règle de c’est celui qui le dit qui l’est ? (sourire)

 

2 –Wollanup / Même si on retrouve certains invariants thématiques et stylistiques qui caractérisent votre œuvre, vous avez quand même énormément changé de sujet. Comment présenteriez-vous LYKAIA ?

C’est une manière de conte, avec sa ou ses morales, comme tout conte qui se respecte, et ses différents niveaux de lecture. C’est en cela qu’il s’éloigne le plus de mes précédents livres. Evidemment, vu son sujet et son traitement, il est plutôt réservé aux adultes à l’estomac solide, d’où l’avertissement que j’ai jugé préférable de mettre en préambule – qui n’est donc pas là juste pour faire joli ou attirer les grandes curieuses. Cependant, s’arrêter à sa surface, la violence dans le cul, c’est passer à côté de l’essentiel.

 

3 – Wollanup /N’avez-vous pas peur de surprendre, voire d’effrayer un lectorat qui ne vous connaîtrait uniquement que par PUKHTU ?

Il est certain que tout lecteur qui s’attend à une nouvelle variation sur le thème du terrorisme ou de l’état profond, pour reprendre une expression chère à nos amis anglo-saxons, sera déçu. Quant à surprendre, je l’espère bien. Effrayer, même si ce n’est pas le but, il est possible que ce soit le cas. En réalité, ce qui me fait peur, c’est d’être enfermé dans une case littéraire, ou de me complaire dans une sorte de routine du clavier, de ne plus oser. Parvenir à un certain niveau de réussite commerciale peut conduire à cela et, pardon de le dire, trop penser aux lecteurs aussi. Non pas qu’il faille manquer de respect aux gens qui vous lisent mais toute démarche artistique digne de ce nom est singulière et autoritaire, pas démocratique ou sondagière. Et elle s’accompagne, me semble-t-il, d’une certaine prise de risques. De cela, nous avons déjà parlé ici il y a quelques temps.

4 –Wollanup / La quatrième de couverture parle de roman sadien… Sadien ou sadique dans une volonté de bousculer le lecteur aventureux ? ou bien les deux ou rien de tout cela ?

Ce terme qui, dans l’avertissement liminaire, est accolé au qualificatif noir, est apparu lorsque nous discutions de la nature du texte avec Aurélien Masson, qui prétendait avoir du mal à le cerner mais voulait à tout prix lui coller une étiquette. Je l’ai gardé parce que c’est une filiation dont je n’ai pas à rougir, assez évidente vu le propos. D’autre part, puisque ce livre est finalement édité par la maison Gallimard, dont la Pléiade publie également le Divin marquis – mais aussi Georges Bataille – c’est d’autant plus approprié. Je continue cependant à penser que c’est surtout un roman noir – ne va-t-il pas gratter là où ça fait (très) mal ? – si l’on n’a pas, de la chose, une définition étriquée qui voudrait, par exemple, que les figures de l’enquête ou du sociopolitique seuls soient consubstantiels à ce genre. Mais qui peut prétendre que le cul n’est ni un fait social, ni un fait politique ?

Quant à bousculer le lecteur, n’est-ce pas la qualité première de la bonne littérature ? Celle qui peut remplir le cœur de belles émotions ou tout à fait le contraire, mettre KO par une série de directs au foie, celle qui convoque le cerveau, ou les tripes, ou les deux, flirte parfois avec le viscéral, fait du sale – pour reprendre une expression lue cet été après une bagarre d’opérette à Orly – avec la psyché ? Si je suis parvenu à ça, j’ai en grande partie réussi mon coup. Mais ce n’est pas à moi de le dire.

 

5 –Wollanup / Vous êtes-vous réveillé un matin en vous disant « je veux du cuir, du latex et des chaînes », comment vous est venue l’idée, pourquoi ?

Mais voyons, dans un grand élan autofictionnel, je voulais étaler mon intimité, c’est évident (sourire). Précision pour ceux qui n’auraient pas compris ou ne voudraient pas comprendre : je plaisante. Autre précision, c’est peut-être ma parano qui s’exprime – si c’est le cas, veuillez accepter mes excuses par avance – mais je pressens dans votre interrogation un questionnement sur le bien-fondé de ce sujet particulier, questionnement auquel je n’ai jamais été soumis pour mes autres romans. Se pencher sur les horreurs de la guerre en Afgha, par exemple, ça passait crème, ça allait de soi. A croire que nous ne sommes pas aussi libres de nos mœurs ni affranchis de la morale judéo-chrétienne que nous le souhaiterions.

La réponse, maintenant. Le chemin qui conduit à un livre n’est pas une ligne droite. Et l’on n’emprunte d’ailleurs pas un seul chemin pour y parvenir. A la suite d’une rencontre, je me suis posé des questions sur ce qui pouvait décider une personne à introduire de la douleur dans le plaisir, douleur reçue ou infligée, à être réifié ou à réifier. Cette curiosité sans agenda particulier a coïncidé avec plusieurs envies professionnelles, changer de thématique, écrire court après avoir fait (trop ?) long, m’essayer au je  – « Lykaia » est un récit à deux voix, un homme, une femme, lui à la première personne, elle à la troisième – jouer, parce qu’il faut aussi savoir s’amuser dans mon métier, à mélanger les figures et les codes des genres, dans le cas présent le noir, le porno ou le gore. Etait-ce suffisant pour justifier un roman ? Pas forcément. Mais deux dimensions m’ont interpellé dans l’univers BDSM (pris au sens large) tel que je l’ai entraperçu au départ : la prédominance du fantasme, à travers les lieux, les accessoires, les scénarisations, et donc de la projection de soi ou de l’autre, d’une part – tout rapprochement avec l’omniprésente mise en scène narcissique des réseaux sociaux qui pollue notre quotidien par la violence et l’asservissement volontaires qu’elle impose n’est pas fortuit – et la chosification du corps, d’autre part, ultime déclinaison de sa transformation en objet transactionnel parfaitement assumé dans un environnement mondialisé, libéralisé, individualisé et bientôt, sans doute, post-humanisé : mon corps, ma propriété, mon choix, j’en fais ce que je veux. En cours de route, l’une de mes sources, Divine Putain pour ne pas la nommer, a attiré mon attention sur le travail de l’anthropologue David Le Breton et cela m’a aidé à formaliser un peu mieux mes pensées. Petit à petit, cet ensemble de réflexions, auxquelles sont venus s’ajouter des éléments mythologiques ou archétypaux (par exemple Venise la romantique) propres à faire basculer le récit dans une autre dimension, plus symbolique ou parodique, a cristallisé jusqu’à « Lykaia » qui est, entre autres, l’évocation d’une société – au sens de milieu humain avec ses règles propres –  dont on pourrait dire qu’elle est la forme extrême de la nôtre, une fois les masques tombés. Peut-être même sa conclusion inéluctable, qui sait ?

Attention cependant, dans ce livre, pas de discours. Pour suivre l’exemple d’Elmore Leonard lorsqu’on lui posait la question, je ne suis pas là pour prendre position, dénoncer ou éduquer, I’m just telling a fucking story. Je laisse toutes ces grandes ambitions édificatrices à d’autres, plus justes – de saints Just ? – intelligents et cultivés que moi.

 

6 –Wollanup / Si je vous ai bien compris le lecteur qui viendrait en voyeur dans un  roman où le candaulisme règne pourtant se serait fourvoyé et raterait l’essentiel mais en même temps (expression bientôt démodée), vous niez toute prise de position. Quel est donc cet essentiel à vos yeux que votre plume toujours aussi acérée et précise doit nous faire découvrir?

Le candaulisme – de Candaule, un roi de l’Antiquité, consiste à s’exciter et jouir de voir son conjoint faire l’amour avec un ou plusieurs autres partenaires – ne règne pas dans « Lykaia », il est évoqué comme partie constituante du passé de l’un des deux personnages principaux et a son importance dans le cheminement mental de celui-ci. Ce n’est donc qu’un des ressorts du roman qui, de ce point de vue, n’est pas destiné aux voyeurs. Je ne peux pas, cependant, empêcher ceux-ci d’acheter le livre lorsqu’il sera disponible en librairie. Mais pourquoi aller s’emmerder à dépenser de l’argent pour lire quand, sur le Net, en deux clics, on trouve tant de choses gratuites à mater pour prendre son pied ? Et pourquoi faire porter au livre, au monde ancien, une responsabilité que l’on ne fait pas porter au monde nouveau ?

Par ailleurs, donner à voir et prendre position sont deux choses différentes. Mon roman est comme ce miroir métaphorique, promené le long d’une grande route, convoqué par Stendhal lorsqu’il définit la littérature, reflet du monde,  dans « Le rouge et le noir » (bon je frime, je sais, avec cette référence que m’a opportunément rappelée Laurent Chalumeau – Pub : « VNR » à lire ! – il y a peu). Il existe apparemment deux grandes écoles romanesques contemporaines – on pourrait même dire créatives ou artistiques – celle qui envisage un sujet avec des réponses et celle qui l’aborde avec des questions. J’appartiens résolument à ce second courant. Pour qui le cheminement de la réflexion est plus important que l’aboutissement (très rare) de celle-ci. S’interroger sur l’autre, être curieux de sa réalité est le premier pas, primordial, vers lui, c’est aussi l’accepter dans toute sa complexité et donc dans son humanité. Mais cela marche dans les deux sens : l’autre doit aussi, dans cette démarche, accepter d’être envisagé selon un filtre qui n’est pas le sien, peut-être moins confortable. Aucune compréhension mutuelle n’est possible sans cet aller-retour.

Et pour conclure, à propos de l’essentiel, je vais me permettre de faire appel à une autre citation. Au début de son magnifique et très émouvant récit, intitulé « Le lambeau », Philippe Lançon évoque son métier de critique littéraire et un entretien avec Michel Houellebecq qu’il planifie pour la fin de la semaine marquée par l’attentat de Charlie Hebdo. Il écrit : La plupart des entretiens avec des écrivains ou des artistes sont inutiles. Ils ne font que paraphraser l’œuvre qui les suscite. Et aussi que le lecteur a besoin de silence. Il a raison et puisque nous avons jusqu’ici évité ces écueils de la redite et du bruit, continuons. Je prends le risque de laisser chacun apporter son expérience et sa vision à celle que présente « Lykaia », et d’en tirer ce qu’il veut ou peut. Si ce n’est pas grand-chose ou rien, qu’in fine, le roman est seulement jugé vulgaire, malsain, creux, racoleur, sans aucune qualité, alors tant pis, je dois l’accepter.

 

7 –Wollanup / Je dois reconnaître que certaines scènes sont épouvantables et le terme est encore bien en deçà de la vérité et sont décrites avec un réalisme et une précision qui montrent une observation fine des paraphilies racontées dans le roman. La question s’était déjà posée avec PUKHTU, quelle est la part de votre connaissance du « terrain » dans LYKAIA ?

J’ai abordé ce roman de la même manière que tous les autres, j’avais un sujet et l’impression de n’entrevoir que sa surface. Il me fallait le connaître mieux, le mieux possible, pour essayer d’en extraire la substantifique moelle, pour paraphraser Rabelais, tout en évitant de raconter trop de conneries. J’ai donc, fidèle à mes habitudes, lu, visionné, rencontré, visité, assisté à, en France, ailleurs en Europe, aux Etats-Unis, pendant plus d’une année, le plus souvent sans trop de difficulté, au contact de personnalités intéressantes, parfois amicales, parfois moins (dans des proportions qui ne diffèrent pas de celles que l’on croise habituellement dans le monde vanille, entendez par là le monde de ceux qui ne pratiquent pas). Quelquefois, les choses ou les gens ont été moins faciles à convaincre, les lieux très secrets et interlopes compliqués et périlleux à dénicher, tout n’étant pas montrable n’importe comment, à n’importe qui. Comme avaient pu l’être, en leur temps, mes interlocuteurs de « Citoyens clandestins » ou de « Pukhtu » et leurs ésotériques repaires. Donc, je ne connais pas tout et je n’ai certainement pas pigé l’intégralité de ce que j’ai appris, mais j’en ai déjà capté pas mal et, pour le dire pudiquement, rien de ce qui figure dans mon récit n’est invraisemblable ou exagéré. Tout est juste, même si rien n’est vrai.

 

8 – Monica / Il y a dans « Lykaia » de nombreuses références à la mythologie et à l’univers des contes (d’ailleurs la quatrième résume bien ces influences). Pourquoi avez-vous voulu les y intégrer?

Difficile de répondre à cette question sans dévoiler quelques éléments ou clés de l’intrigue du roman, alors je vais me contenter de dire ceci : d’une part, comme je l’ai expliqué ailleurs, « Lykaia » est une manière de conte et, par l’emprunt, je m’emploie à accentuer cet aspect du texte. D’autre part, le mythe, le conte nourrissent depuis toujours la littérature. Pour certains même, la littérature ne serait au final que le prolongement des mythologies, une fois celles-ci dépouillées de leur dimension sacrée ou spirituelle. Il apparaît dès lors tout à fait normal qu’il puisse y avoir capillarité. Avec ce livre, je ne fais que m’inscrire dans cette longue tradition, un hommage bien modeste à mes illustres prédécesseurs en la matière. Enfin, il y a dans les contes et les mythes – grecs en ce qui concerne « Lykaia » – des références, des symboles et des savoirs immédiatement accessibles et partagés par un grand nombre. C’est tout cela qui m’intéressait. Et puis, ce sont aussi des récits et des figures qui permettent de s’extraire de l’hyper-rationnel pour aller flirter non pas avec le fantastique mais avec l’inexpliqué. Ou l’inexplicable.

 

9 –Wollanup / Les adeptes du BDSM forment-ils une communauté qui se retrouve sur des principes, des règles communes, des profils psychologiques similaires ? Pourquoi entre-t-on dans cet univers? Assouvir un désir ou soulager un besoin ?

BDSM signifie Bondage domination discipline soumission sadomasochisme. Quatre lettres qui tentent de coiffer une réalité complexe, pas nécessairement très organisée, et des pratiques multiples qui dessinent grossièrement des communautés regroupées par type de paraphilie, par genre, par orientation sexuelle. Ou pas. Pourquoi se cantonner à un seul petit plaisir ? Puisque vous parlez de principes, il y en a deux qui m’ont été répétés tout au long de mes recherches : tolérance et consentement. Ceux-là font à peu près consensus… sauf dans certains cercles, plus difficiles à atteindre mais que j’ai quand même pu entrevoir, où le consentement représente l’ultime verrou à faire sauter pour atteindre la liberté vraie, que ce soit pour celui qui agit ou pour celui qui subit. Le leitmotiv devient alors, comme évoqué dans « Lykaia », consentir à ne plus consentir.

Au fil de mon exploration, j’ai croisé la route de plusieurs centaines de personnes et j’en ai interviewé près d’une soixantaine de façon plus approfondie – pour les vannes à deux balles, c’est maintenant – ce qui est à la fois beaucoup et pas grand-chose, en fait. Parmi les moteurs / déclencheurs évoqués revenaient le plus souvent ce fameux besoin de liberté (avec, par exemple, la logique selon laquelle lorsqu’on est totalement contraint, attaché, dominé, on n’est plus responsable de rien, donc totalement libre de tout), de lâcher prise ou, a contrario, l’envie de contrôle, de se montrer ou de découvrir l’autre sous un jour que personne n’a jamais vu, l’esthétique et, bien évidemment, le plaisir tiré de la transgression, de la peur, de la douleur (à laquelle on résiste en testant ses limites), etc. La psychiatrie et la psychanalyse, auprès desquelles j’ai bien sûr cherché des explications, ne sont guère éclairantes en la matière. Peu d’études sérieuses ont été conduites sur le sujet, qui ne semble pas intéresser plus que cela la recherche médicale. Longtemps, comme l’homosexualité jusque dans les années 1980 en France, les paraphilies les plus courantes du BDSM ont été considérées comme des pathologies. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, même si ces pratiques restent illégales dans certains pays. Au mieux, on est coincé au stade des hypothèses lorsque l’on cherche à aller plus loin que les déclarations spontanées, si tant est qu’il soit nécessaire d’y aller. Tout juste peut-on relever qu’il y a souvent, mais pas toujours, présence d’un traumatisme, très en amont. Par traumatisme, on n’entend pas forcément agression ou viol ou abus physique, même si ceux-ci sont présents dans certains cas. Cela peut-être une maladie grave, handicapante, qui stimule le besoin de reprendre le pouvoir sur soi, sur son corps, par d’autres moyens – voir à ce sujet le documentaire « Sick, the life and death of Bob Flanagan, Supermasochist ». Cela peut être une rupture, un manque ou un déficit d’amour, tel cet enfant délaissé par ses parents trop occupés à prendre soin d’une petite sœur à la santé très fragile et qui aime aujourd’hui se transformer en meuble, se fondre dans le décor en quelque sorte, stade ultime de la réification. Mais des traumas similaires ne produisent pas les mêmes effets chez d’autres gens. Donc est-ce qu’ils permettent d’expliquer, d’extrapoler, de systématiser ? Sûrement pas. Au fond, y a-t-il vraiment une raison pour que l’humanité soit ce qu’elle est et fasse ce qu’elle fait ? Et faut-il qu’il y en ait une ?

10 – Monica /  Les personnages féminins sont particulièrement retors et « elles sont toutes les filles de quelqu’un ». La source du mal serait-elle Mâle à travers leur rapport à leurs pères?

Pourquoi particulièrement retors, parce qu’elles ne sont pas là où on les attend ? Et qu’elles se livrent à des jeux qu’une certaine morale réprouve, parfois dans des rôles habituellement dévolus à des hommes ? Peut-être. Quant à être la fille de quelqu’un, malheureusement, c’est une fatalité. Jusqu’à nouvel ordre, on est toujours l’enfant d’un homme, fournisseur de spermatozoïdes, mais aussi d’une femme, porteuse d’ovules. D’un strict point de vue reproductif, on n’a pas encore trouvé comment faire autrement. Croire que cela n’a aucune influence sur rien me semble illusoire.

Peut-être aussi que, dans mon roman, le mâle fait mal. Si j’avais une quelconque volonté de discours, celui que vous suggérez serait l’un des possibles. Mais, au risque de me tirer une balle dans le pied, un discours totalement opposé pourrait également m’être reproché, dans lequel le mal est femelle (sourire). Ainsi, à titre d’exemple, le personnage féminin principal, seulement connu sous l’appellation la Fille, semble-t-elle avoir moins de problème avec son père et son frère qu’avec sa mère, qui fuit, et sa belle-mère, qui tyrannise. Heureusement pour moi, je ne suis pas dans le discours, surtout en ce qui concerne ce sujet, à propos duquel on frôle déjà l’overdose. J’offre à découvrir une sensibilité sur laquelle les gens viendront de toute façon plaquer les leurs. Je n’ai ni le pouvoir ni l’envie de les empêcher de le faire.

 

11 – Wollanup / Berlin, Prague et Venise comme majestueux décors. Sur la “Sérénissime”, vous vous êtes déjà exprimé et il n’était donc pas dans vos intentions de vérifier l’expression “Voir Venise et mourir” mais pourquoi rien en France. Prague et Berlin sont-elles des bastions des apôtres du donjon ?

Puis-je ne pas être d’accord avec vous à propos de la France ? Le destin de l’un de mes deux personnages principaux est tout entier lié à la France et, sans vouloir en dire trop, sa relation particulière à ce pays est ce qui l’en éloigne, et le roman également, par la force des choses. Mais la France est là, omniprésente, si ce n’est comme décor, au moins en souvenir. Quant à Prague et Berlin, j’y ai été témoin de choses auxquelles je n’ai pas assisté ailleurs – y compris en France – mais qui ne sont pas nécessairement celles que je mets en scène dans le roman. Est-ce un hasard si ce sont des villes qui ont, plus que d’autres, été très profondément marquées par les pires évènements et régimes du XXème siècle ?

 

12 – Monica / Concernant le Darknet, diriez-vous à ceux qui s’y aventurent : « Toi qui entres ici, abandonne toute espérance ? »

Il est amusant que vous citiez cette phrase, empruntée à Dante et sa « Divine comédie », elle place d’emblée le texte sur un certain plan. Peut-être vous souvenez-vous aussi que Bret Easton Ellis en use pour ouvrir ce qui reste, à ce jour, son plus grand roman, « American Psycho ». Une satire, noire, sexuée, violente, qui m’a beaucoup marqué lorsque je l’ai lue à sa sortie, en 1991. Un livre controversé, rejeté lui aussi par son premier éditeur – qui s’était alors abrité derrière des raisons esthétiques, tout change et rien ne change – avant de faire l’objet de vives attaques de la part de ligues de vertu et de certaines figures du féminisme US, opportunistes alliées de circonstance. En plus des tentatives d’interdiction, des insultes, Easton Ellis a reçu, à l’époque, des menaces de mort. Serait-ce, en creux, ce que vous me prédisez ? (Sourire) En tout cas, je ne suis pas certain de vouloir jouir de telles attentions.

Pour revenir au Dark net ou Dark web – l’association d’une multitude de darknets, des réseaux privés, anonymisés, aux protocoles particuliers – nul besoin d’aller s’y balader pour trouver matière à nourrir des fantasmes BDSM. De nombreux sites, dont s’inspire le silling.sx de « Lykaia », sont librement accessibles – moyennant un abonnement – sur le web normal. Même si plusieurs pays, dont les Etats-Unis, ont cherché à faire fermer certains d’entre eux à plusieurs reprises – pour des raisons morales mais en détournant d’autres articles de lois comme ceux, antiterroristes, du Patriot Act, par exemple – jusqu’à nouvel ordre, ils restent parfaitement légaux en différents lieux où, bien sûr, ils se font héberger. Evidemment, plonger plus profond dans les méandres obscurs du grand réseau mondial donne accès à des fantasmes plus extrêmes encore, mais l’on sort dès lors du strict sujet BDSM pour aller vers autre chose, de très criminel voire de pathologique. C’est esquissé dans mon roman, mais ce n’est pas cet aspect des choses que j’avais envie de raconter. Ce qui est clair, c’est que c’est un territoire virtuel touffu, difficile à naviguer, rempli de gens mal intentionnés à l’affût de vos données personnelles ou de votre argent, de marginaux qui ont des choses illégales à échanger ou à vendre, mais aussi de journalistes et d’activistes politiques qui cherchent à échapper à l’attention des états. Ouvert à tous – avec un soupçon de connaissances techniques néanmoins – mais pas fait pour tout le monde.

 

13 – Monica /  Y a-t-il un personnage que vous préférez? A la lecture on a l’impression que vous les regardez comme un scientifique à travers son microscope, pourquoi ce manque d’affect?

Un préféré, non. Dans ce roman-ci, le nombre de protagonistes est limité, il y en a deux principaux, que j’apprécie et que j’ai aimé construire pour des raisons différentes. Quant au manque d’affect, je ne suis pas certain d’être d’accord avec vous. « Lykaia » se développe en trois actes et, si j’admets une certaine distance dans le premier, celle-ci n’est que la conséquence de la situation même des personnages : tous deux sont verrouillés dans des logiques qui les isolent, dans un univers mental et physique compliqué. Leurs chemins se croisent et se séparent pour se rejoindre à la fin de cette partie-là. Dès lors, même si elle semble désespérée et destructrice, leur histoire prend une dimension passionnelle, entière, sincère – parfois à la limite de la naïveté – durant laquelle ils laissent libre cours aux émotions dont ils sont capables, en grands cabossés de l’existence. Ils s’ouvrent l’un à l’autre et au lecteur. Evidemment, peut-être ai-je mal dosé mon intrigue et en réalité échoué à faire passer l’émotion aux endroits où je souhaitais le faire.

 

14-Wollanup / Vous avez parlé de la démarche créative autoritaire de l’artiste mais peut-on, doit-on tout écrire? Vous fixez-vous des limites? Et par extension puisque vous avez vécu une infortune peut-on, doit-on tout éditer ? Aviez-vous une opinion, par exemple, lors du débat récent à propos de la réédition de « Mein Kampf », entre autres ?

Attention, nous nous rapprochons dangereusement du point G. Le point Godwin, hein, à quoi croyez-vous que je faisais allusion ? Puis-je à nouveau, non sans mauvaise foi, constater que c’est une question – sur le bien-fondé de tout publier – et une comparaison – avec le livre maudit par excellence – qui ne m’a jamais été posée ou opposée à propos de « Pukhtu » qui, à bien des égards, est beaucoup plus violent et noir que « Lykaia » ?

Il me semble que lorsqu’il est question de littérature il convient de distinguer ce qui relève de la non-fiction – le document, l’essai, le pamphlet – dont la vocation est de mettre à jour ou d’asséner une vérité, de ce qui ressort de la fiction – le roman, la nouvelle, la poésie – qui ne cache pas son origine inventée et donc mensongère en quelque sorte. Dès lors, mettre sur le même plan, quand on s’interroge sur l’opportunité de tout publier, le roman – et en l’occurrence ici, sous-entendu, « Lykaia » – et un pamphlet autobiographique et programmatique qui a contribué à l’avènement d’un régime totalitaire et au plus grand génocide de l’humanité me semble très inapproprié (mais nous ne sommes plus à une provocation près – sourire). N’avons-nous pas déjà des lois, qui encadrent ce qui peut être écrit, dit ou fait, surtout pour ce qui se réclame du vrai ?

Evacuons, si j’ose dire, le problème « Mein Kampf ». Le livre, publié ou pas, est librement disponible sur Internet, c’est un fait. N’importe qui peut en obtenir une copie. Impossible, de ce point de vue, de l’empêcher de circuler. Alors quoi, vaut-il mieux se contenter de ça, ce à quoi conduit la censure officielle, ou essayer de proposer une version agrémentée d’un appareil critique – c’est le cas du projet que vous évoquez, si j’ai bien compris – élaborée par des spécialistes du fait nazi ? Les seules questions à se poser à son propos me semblent donc être les suivantes : qui édite (et donc finance ce travail), une institution publique ou une structure privée, avec quels spécialistes et qu’est-il moralement acceptable de faire des bénéfices occasionnés par les ventes ?

La fiction littéraire et, par-delà, la création artistique, n’obéit pas, ou ne devrait pas obéir, je crois, aux mêmes règles que la non-fiction. C’est à la fois sa bénédiction et une forme de malédiction. L’art, c’est d’abord une recherche esthétique, la manifestation d’une sensibilité particulière au réel, et pas une pensée construite pour tenter d’organiser ou réorganiser celui-ci. Il doit pouvoir tout se permettre, c’est dans sa nature. Vouloir le censurer, décréter que tel art vaut la peine et tel autre n’a pas droit de cité, me semble extrêmement dangereux. Les nazis, puisque vous avez introduit ce loup particulier dans la bergerie, ont fait ça. Tous les régimes totalitaires font ça. Pas tant parce que l’art s’oppose toujours frontalement à eux mais parce qu’il est cet espace où s’exprime une liberté qu’ils ne contrôlent pas. Horreur ! Je suis moi-même parfois très heurté par ce que certaines œuvres font ou prétendent accomplir, mais il ne me viendrait pas à l’idée de les proscrire par la loi. Le corollaire à cet affranchissement total, qui est au fond une lourde responsabilité pour l’artiste – dont il ne prend d’ailleurs pas toujours la mesure –, est le suivant : si l’on se lance dans une voie qui peut être perçue comme une provocation, il faut admettre la possibilité d’une réaction (évidemment dans les limites fixées par la justice ; j’aurais aimé ajouter par l’honnêteté intellectuelle, l’intelligence et la courtoisie, mais à une époque où le simple hashtag d’un opportuniste imbécile peut ruiner l’existence de n’importe qui, ce serait naïf et illusoire) et s’y préparer le mieux possible.

 

15 -Wollanup /  Et bien sûr, quels sont vos projets littéraires, vos chantiers ou prospections, le thème qui vous motive, vous inspire?

Les SS, enfin un en particulier (belle tentative de transition, « Mein Kampf »  – sourire). J’ai commencé à remonter son histoire, mais je suis encore très loin du but, le sujet est tellement vaste et piégé. Rendez-vous dans quelques années. Je réfléchis également, mais pas tout seul, à une série sous forme de podcasts. Là encore, trop tôt pour en dire plus.

 

16 -Wollanup /  Quel est le morceau qui envelopperait le mieux Lykaia ? A Nyctalopes, on aime la musique mais on a aussi une réputation à préserver et s’il est possible d’éviter Actéon de Marc Antoine Charpentier même si cette pastorale sied peut-être parfaitement à une scène mémorable à Venise, je vous en serai reconnaissant. On a déjà mis du Purcell pour Antoine Chainas, ça part en couille le milieu du polar.

Artiste : Biosphere. Morceau : Decryption. Album : Patashnik. Le sample vocal So frightened to lose yourself est tiré du « Scanners » de David Cronenberg (il n’y a pas de hasard – sourire).

 

Merci !

Entretien réalisé par échange de mails en août, septembre et octobre 2018.

Monica et Wollanup.

POPOPOP du 2 octobre 2018. Antoine De Caunes en entretien avec DOA.

Et dans l’émission Mauvais Genres de François Angelier sur France Culture du 6 octobre 2018.

 

 

LYKAIA de DOA / Gallimard.

« Berlin Ouest. Le BUNK’R est un club discret et sélectif où se pratiquent des séances de sadomasochisme chics et sophistiquées. Un client s’apprête à être livré aux mains expertes du narrateur, un ancien chirurgien de haut vol, qui s’est reconverti dans la pratique du bondage high-tech, après un grave accident qui le laissa défiguré. Telle est la laideur de son visage qu’il doit porter un masque en latex : parfois il aime se recouvrir la tête d’un postiche de Loup, dont il ne se sépare jamais vraiment.”

“chroniques noires et partisanes”, telle est l’annonce de Nyctalopes. Et le côté partisan est particulièrement vérifié quand je parle de DOA auteur que je suis depuis longtemps et avec qui j’entretiens une correspondance épistolaire épisodique depuis quelques années. Cette “relation” s’est accompagnée d’entretiens sur Unwalkers puis sur Nyctalopes complétant de manière plus formelle des échanges plus libres. De plus comme nous mettons vendredi un nouvel entretien, je sais quelles étaient sa volonté, son désir en écrivant Lykaia. Ainsi mon avis, inconsciemment, est totalement biaisé. Parfaitement conscient aussi des remous que la lecture pourrait très bien provoquer chez certains, j’imagine déjà certains levées de boucliers… je désire donc, modestement, proposer un avis positif car horriblement bousculé une fois de plus par la prose de DOA, je tiens à dire tout le bien que je pense de Lykaia.

Ce roman a déjà eu une belle histoire bien avant sa sortie. Prévu en début d’année aux Arènes, il sort en octobre chez Gallimard mais pas à la Série Noire. Beaucoup de rumeurs et de conneries ont circulé durant l’hiver et demain dans un entretien, DOA nous donne sa version. Personnellement, je n’ai pas vraiment d’opinion du moment que le bouquin sorte. Néanmoins, sur cet épisode, je ne peux m’empêcher, toutes proportions gardées, de penser à l’histoire du producteur qui en son temps avait refusé de signer les Beatles, toutes proportions gardées je répète.

Pukhtu est devenu culte, Lykaia, est, lui, résolument cul.

Attention, si le voyeurisme est votre truc, préférez Youporn et autres sites de streaming à Lykaia. La vision de l’univers spécial du BDSM ( Bondage, Domination, Sadisme et Masochisme) proposée par DOA est parfois franchement gore, particulièrement insoutenable dès la première scène et dans le final. Si vous passez cette première scène, votre navigation sur le Styx restera très éprouvante mais pas choquante comme le final qui donne tout son sens à l’expression “Voir Venise et mourir”.

Alors si vous ne vous intéressez pas du tout aux pratiques sadomaso, n’y entrez pas. Si vous ne connaissez de l’oeuvre de DOA que Pukhtu, méfiez-vous, vous n’êtes pas à l’abri d’une cruelle désillusion. Si Pukhtu montrait la guerre au XXIème siècle dans toutes ses multiples dimensions jusque les plus secrètes, les plus ignorées, Lykaia saura aussi vous montrer l’envers d’un décor. Dans cette autre guerre, plus locale, aussi secrète, synonyme de souffrance et de douleur mais exempte de mort, DOA, comme à son habitude, avec professionnalisme et avec son apparente distance vous montrera tout jusqu’à l’Armageddon terminal.

Certains ne verront dans Lykaia qu’un catalogue de paraphilies montrées, expliquées, analysées, vécues par les personnages dans leur chair. Et comment les condamner? Si vous êtes choqués par les faits montrés, votre capacité d’analyse, de réflexion s’en trouvera troublée et passablement amoindrie. La colère ou le dégoût prenant le pas sur tous les autres sentiments, vous ne serez pas à même de voir tous les autres axes, en rapport avec les actes commis, mis en évidence par l’auteur. Tous ces rapports ambivalents sujet/objet, maîtr(esse)/ esclave, dominant/dominé, désir/besoin, exhibitionnisme/voyeurisme, plaisir/souffrance, gratuit/payant, réel/factice…. Tous les aspects physiologiques, psychologiques, psychiatriques, économiques , sociologiques sont abordés, décortiqués, offerts au lecteur en attente de compréhension, d’explication.

Et au milieu, cerise sur le pal, une histoire d’amour, plusieurs histoires d’amour, à la DOA, bien sûr, dans le milieu BDSM de surcroît entre le Loup et la Fille, troublante inconnue évoluant dans cette jungle, les deux personnages de l’histoire juste hantés par la présence virtuelle mais constante de la femme et de la fille du Loup.

L’intrigue évolue entre Berlin, Prague et Venise et l’issue s’imagine très bien effroyable tant le couple tend à vouloir explorer les limites de l’autre dans un jeu dangereux et douloureux. En aucune façon, on s’imagine que le conte puisse bien se terminer mais j’avoue que je n’avais pas un instant imaginé l’enfer terminal dans la cité des Doges.

Si vous avez apprécié “Citoyens clandestins”, “Pukhtu” pour leur grande capacité à montrer de manière précise, exhaustive l’envers du décor, de la zone de combat, vous retrouverez ici les mêmes qualités, la même exigence, la même froideur aussi et toujours ces récurrences de DOA: le corps, les plaies, la douleur, la souffrance, la violence, la résignation, la marginalisation, la stigmatisation, les visages défigurés, le guerrier solitaire.

Par ailleurs, chacun aura une lecture toute personnelle face à ces démonstrations et nul doute que chacun, à un moment qui sera le sien et secret, sera interpellé par une pratique semblant peut-être plus ou moins apparenté à un de ses propres fantasmes. Mais chacun s’en défendra bien, niera tout malaise intellectuel et gardera sa propre vérité pour lui. Mais ça, c’est autre chose, juste un des effets corrupteurs de DOA, personne parfois toxique.

Le conte, on l’a bien compris, est cruel et sa morale si elle souligne bien la faiblesse de l’homme donne quand même un bien vilain rôle aux femmes de l’histoire à des années lumière des héroïnes à la mode dans le genre actuellement. Une fois de plus, DOA reste dans la marge culturelle qui importe, proposant courageusement des univers aussi troublants que réels, montrant sans complaisance la diversité des comportements humains, explorant les cités interdites, les no man’s lands modernes de la conscience humaine et collective, très loin des conventions.

Gutsy !

Wollanup.

 

APRES PUKHTU, DOA.

C’est donc le troisième entretien que je fais avec DOA à propos de Pukhtu. Après avoir évoqué Primo, puis l’ ensemble de l’oeuvre titanesque, l’auteur a accepté de revenir  faire un bilan de ce tour de force héroïque et unique dans la production française le hissant au niveau des meilleurs Anglo-Saxons du genre.

La manière dont son roman a été réussi, sa confrontation aux médias et à son lectorat, le travail consenti, l’aspect financier, les accusations de plagiat, la page qu’il a tournée, son prochain roman, tout est évoqué, rien n’est laissé de côté, rien n’est biaisé. Avoir DOA en entretien, c’est un vrai bonheur, il ne rechigne pas, il se justifie, avance, prouve, explique, argumente, accepte les relances, respecte les engagements qu’il prend… Toujours du lourd comme vous allez pouvoir ,une fois de plus, le constater.

On peut m’ accuser de copinage et vous verrez que dans cette « grande famille du polar », l’accusation malhonnête, la connerie, la bassesse, la jalousie, la rumeur…  sont souvent les pauvres atouts de trolls, de gueux, de jaloux et d’aigris médiocres se regroupant comme des hyènes pour hurler en bande ou bien planqués derrière leurs ordis à pondre leurs besogneuses chroniques souvent largement pompées ailleurs. Tentons la vérité aussi. J’ai aimé les premiers romans de DOA, sans plus, mais c’est « l’honorable société » écrit avec Dominique Manotti puis  Pukhtu qui m’ont profondément et durablement marqué. J’aime beaucoup l’auteur et la multiplication des contacts a fait que je commence à apprécier l’homme mais DOA n’est absolument pas mon ami et je l’attends au tournant quand nous parlerons de son prochain roman.

Appréciez à sa juste valeur un auteur qui a des choses à dire et qui les dit franchement.

Et c’est également MC DOA pour la zik et  ses choix, non commentés, ne sont pas anodins, non plus.

1 – En 2015 « Pukhtu Primo », puis en 2016, « Pukhtu secundo » et à l’époque, vous aviez déclaré chez nous : Ce « Pukhtu », c’était ce que je pouvais écrire de mieux au moment où je l’ai rédigé. Ce ne sera sans doute plus vrai dans un an ou deux, du moins je l’espère, mais dans l’immédiat je ne pouvais pas aller plus haut, plus fort. Loin de penser qu’il fallait changer quelque chose à cette bombe, je me demandais juste si vous aviez eu le temps de faire votre bilan, un an et quelques mois après la sortie de la deuxième partie? Le résultat est-il à la hauteur de vos espérances y compris financières quand on connaît les efforts consentis pendant six ans?

 

Evacuons d’emblée les aspects commerciaux et financiers. A mon échelle, « Pukhtu » est un succès et j’en suis plutôt content. Merci les critiques, qui l’ont apprécié, les libraires, qui l’ont soutenu, et les lecteurs, qui l’ont acheté et recommandé ensuite par le bouche à oreille. C’est le premier roman qui me permet de gagner de quoi vivre décemment sans faire autre chose que me consacrer à l’écriture de livres, un luxe ! Pour les deux ou trois ans à venir quoi qu’il en soit – parce qu’en ce qui concerne les cinq années ayant précédé la sortie de la première partie, c’est autre chose. Mes ventes sont assez bonnes pour un texte de cette ampleur, aussi exigeant, et très au-dessus des moyennes du genre littéraire auquel il est rattaché. Cependant, il faut savoir raison garder et toujours être conscient de l’endroit où l’on se situe réellement dans la chaîne alimentaire : j’ai vendu en deux ans et demi, en cumulant les deux tomes, autant de grands formats que Jean d’Ormesson ou Pierre Lemaître deux semaines et demi après la sortie de leurs derniers ouvrages respectifs. Et entre eux et moi, il y a pas mal de monde.

 

D’un point de vue plus romanesque / littéraire, les retours de la critique et du public ont donc été, dans l’ensemble, positifs. Si l’on en juge par les notes attribuées au roman sur différents sites, globalement, les lecteurs sont contents ou très contents. En fait, il n’y a guère de lecteurs mitigés : j’ai une majorité de satisfaits et des réfractaires, fort peu d’entre-deux. Et beaucoup plus de lectrices cette fois, dont la plupart ont apprécié ce qu’elles découvraient. Ce qui fait la force du livre pour les uns, sa richesse, sa précision, sa galerie de personnages très peuplée, est sa grande faiblesse pour les autres, trop « essai », trop technique, trop de protagonistes, trop. Ce sont des remarques qui m’ont donné matière à réflexion pour la suite et je vais essayer de mieux travailler sur la construction de mes textes pour ne rien lâcher sur tous ces aspects mais faciliter l’accès au récit. J’espère avoir donné envie aux gens de revenir d’une façon ou d’une autre en Afghanistan, ce magnifique pays au destin si tragique, et je suis heureux de l’accueil reçu par certains nouveaux personnages du « Cycle clandestin » comme Sher Ali Khan Zadran ou Peter Dang. J’aurais aimé que Voodoo marque plus les esprits, ce qui n’est pas le cas, et donc il me faut reconnaître que je n’ai pas su le mettre suffisamment en valeur. A écouter les commentaires, je m’aperçois qu’Amel divise toujours, mais moins que lors de sa précédente apparition, ce qui me fait dire qu’elle et moi avons un peu progressé. Je me suis beaucoup amusé à lire certaines remarques la concernant : en substance, elles taxent ma vision de la femme de « misogyne »  (vers la fin de l’entretien réalisé chez Nyctalopes, Wollanup) au prétexte que j’en aurais fait une « petite conne » aux mœurs légères qui, malgré les risques, se lance à corps perdu dans l’aventure, pour son plus grand malheur puisque je la malmène beaucoup et qu’il faut la secourir. Critique que je n’ai lue pour aucun de mes personnages masculins qui font pourtant tous exactement la même chose, ne souffrent pas moins (voire beaucoup plus) et ont autant besoin d’être sauvés, réellement ou symboliquement. Confirmation que l’on est toujours malgré soi, en tant qu’auteur, le révélateur des angles morts de ses lecteurs ou de l’époque durant laquelle on écrit.

 

A titre personnel, je regrette que l’aspect « documenté » du roman ait quelque peu occulté mon travail sur la langue et son architecture. La densité et la richesse de la matière font que la plupart des lecteurs sont, pour le moment, passés à côté de nombreux détails mais j’espère que c’est un texte qui habitera suffisamment ses amateurs pour qu’ils y reviennent encore et encore, et découvrent avec plaisir des choses qui leur avaient échappé à la première lecture – comme moi j’ai pu le faire avec certains romans m’ayant marqué. Autre regret, avoir dû couper « Pukhtu » à cause de sa taille, une nécessité qui a pu donner à certains l’impression d’une différence de style entre les deux tomes alors qu’il s’agit seulement d’une progression logique du récit : le décor étant planté, les différents protagonistes présentés dans leur réalité et leur environnement, leurs enjeux posés, il est inutile de revenir à toutes ces choses dans la deuxième moitié de l’histoire et l’on peut se concentrer sur la progression de l’intrigue jusqu’à son dénouement. Peu ont remarqué que le texte était construit sur le même modèle que « Citoyens clandestins », dont il est l’héritier, à savoir : les deux premiers tiers de l’ensemble sont inscrits dans un certain genre, précédemment le thriller d’espionnage – arrêter l’attentat – et ici le roman de guerre, puis il y a une rupture qui rebat toutes les cartes, dans « Citoyens » c’est la découverte de l’identité de Lynx, dans « Pukhtu », c’est la chute de 6N, et change la nature du livre. Là encore, matière à réflexion pour moi, ce sont des aspects de ma production sur lesquels je dois m’améliorer.

2 – En 2017, vous avez fait des salons et des rencontres dans les librairies de Brest à Strasbourg et du Nord au Sud. Ces évènements sont-ils des passages obligatoires, nécessaires, le boulot quoi, ou alors vous ont elles permis de cerner plus précisément la portée de votre roman? Salons et rencontres en librairie ont-ils d’ailleurs le même intérêt, la même portée? Y fait-on des rencontres qui marquent ?

 

Ce qui permet de cerner plus précisément la portée d’un roman, ce sont les ventes, les commentaires mis en ligne et les éventuels courriers reçus. On a commencé à m’adresser plus de lettres chez Gallimard avec « Pukhtu », un phénomène très rare au cours des huit années qui ont précédé sa publication. Pour ce qui est des salons et des librairies, la réalité est légèrement différente. On m’invite plus dans des salons généralistes alors que jusque-là, c’étaient les manifestations spécialisées polar qui constituaient l’essentiel des requêtes. Néanmoins, à mon niveau, un succès – relatif, voir le début de la réponse précédente – ne signifie pas nécessairement de longues files devant les stands des salons, spécialisés ou pas. Parfois, c’est même le contraire. Difficile ainsi de se rendre compte de quoi que ce soit. En ce qui concerne les librairies, les invitations sont aussi, évidemment, plus nombreuses, mais d’une enseigne à l’autre, et malgré toute la bonne volonté des hôtes, l’affluence est aléatoire, pas nécessairement le reflet du succès perçu. La taille du commerce n’est pas non plus un facteur déterminant. J’ai été confronté à des auditoires nombreux dans de toutes petites structures et à de véritables déserts dans des établissements beaucoup plus importants. C’est très étrange.

 

Maintenant, à titre personnel, j’ai toujours considéré que mon activité traversait différentes phases, de la création à la promotion. Cette dernière n’est pas moins nécessaire ou prenante et, dans une certaine mesure, constitue une manière de récompense. Rencontrer ceux qui prêchent votre bonne parole et ceux qui vous lisent est intéressant et enrichissant, et rassurant aussi disons-le, bien que je ne me sente pas toujours très à l’aise dans cet exercice – après tout, casanier, pudique et un peu timide, j’ai choisi un travail solitaire et je le pratique sous pseudo, c’est dire ma sociabilité (sourire). Je préfère aller au contact des gens en librairie ou en médiathèque, où l’échange est souvent plus riche que lors d’un salon, du simple fait de la configuration de l’événement. Je le disais plus haut, bibliothécaires et libraires qui invitent un auteur mettent en général les bouchées doubles pour faire de la rencontre organisée un épisode mémorable pour tout le monde, et laissent l’espace et le temps à chacun de s’exprimer. Dans un festival, forcément, les choses se passent différemment, de façon plus impersonnelle, même s’il faut saluer le travail effectué par tous les bénévoles qui, chaque week-end, organisent des manifestations dans toute la France.

 

Je dois néanmoins avouer que l’ambiance régnant dans certains festivals spécialisés m’en a, année après année, éloigné. A de notables exceptions près, je n’accepte plus d’invitation à ce type d’évènements. Je n’y ai en effet pas souvent trouvé la franchise, la chaleur, la fraternité et l’amitié, tant vis-à-vis de moi que d’autres – certaines de nos camarades romancières, par exemple, ne sont pas toujours traitées avec le respect dû à des égales – dont aime se prévaloir « la grande famille du polar ».

3 – Comme vous vous êtes lancé dans d’autres projets d’écriture totalement différents, semble-t-il, à quel moment avez-vous décidé de tourner la page, si vous avez réussi à le faire?

 

La page a été tournée à la seconde où j’ai mis le point final à « Secundo ». Par cette action, je concluais dix ans de travail et disais adieu aux personnages qui peuplent les quatre récits du « Cycle clandestin », avec un pincement au cœur mais sans regret. Je n’étais, au départ, pas parti pour écrire autant de romans dans cet univers et, si j’y ai pris du plaisir, je n’avais aucunement l’intention de devenir un monomaniaque des barbus et barbouzes littéraires. Voire du roman documenté à caractère politique. J’ai besoin d’abreuver ma plume à d’autres sources, d’autres formes littéraires, d’autres personnalités, d’autres thématiques et d’autres univers, parce que si je ne le fais pas, j’ai le sentiment que je vais finir par tourner en rond ou pire, régresser, m’ennuyer, m’épuiser, m’étioler. Et le lecteur avec moi. J’espère seulement ne pas payer le prix fort de mon changement brutal – dans tous les sens du terme – de paradigme et que ceux qui ont apprécié mon travail me feront suffisamment confiance pour accepter d’être bousculés différemment par et avec moi. Le risque existe néanmoins. Et il fait tout le sel de mon métier puisqu’il me semble indispensable d’essayer de se renouveler, vital même. Alors en avant, jouons !

4 – Y a-t-il eu en 2017, des événements qui auraient très bien plu à un DOA en manque d’inspiration ?

 

Les sujets, on peut les trouver partout, tout le temps. Je ne peux donc imaginer que 2017 n’a pas été riche en possibilités intéressantes. Cependant, occupé à diverses choses, dont l’écriture de mon dernier roman, je n’étais pas du tout réceptif à quoi que ce soit. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas suivi ce qui se passait, juste que je ne l’ai pas fait dans le but d’en extraire quelque chose. Mon esprit était ailleurs.

 

5 – D’où vous est venue l’idée de ce nouveau roman qui sort ce printemps ou est-ce trop tôt pour dévoiler le sujet ?

 

C’est un récit noir et passionnel empruntant à l’univers du BDSM – Bondage & discipline, domination et soumission, sadomasochisme – et lorgnant vers le conte pour adultes. A la façon de mes écrits précédents, il plonge dans les ténèbres de l’humain et le fait sans retenue. Mais vous dire où et pourquoi ce sujet n’est pas si simple. Il n’y a pas une seule origine ou raison, comme à chaque fois que j’aborde un récit. C’est un processus lent, multiple, interne et externe, intime et étranger à soi, qui finit par cristalliser sous la forme d’un roman. Je m’attends cependant à devoir répondre beaucoup et souvent à cette interrogation, compte tenu de la thématique et de la rupture qu’elle opère – en apparence – avec mes travaux plus anciens (et contrairement à ce qui s’est passé pour les travaux en question où l’on m’a finalement très peu interrogé sur mes motivations). Possible que je me contente de répondre : « Pourquoi pas ? » A mon sens, ce qui définit en premier lieu un créateur c’est sa liberté, de dire et faire ce qu’il veut, artistiquement parlant bien sûr, et donc de transgresser, d’aller à contre-courant. Ou pas. Mais sa liberté envers et contre tout. Et ce qui compte, c’est la qualité de la proposition finale, pas le pourquoi ni le comment. Je fais partie de ceux qui déplorent que l’époque soit plutôt au mème et au même, à la limitation des risques, à l’exploitation du filon, autant de conceptions très libérales, « industrielles », et que la singularité, l’exploration de genres et de territoires nouveaux soient généralement très mal récompensées, surtout lorsque l’on est déjà « catalogué ». Et contrairement aux idées reçues, dans le domaine culturel comme ailleurs, l’originalité, l’audace, le radical sont aussi surtout loués en discours. En actes, beaucoup plus rarement. J’en ai la confirmation très régulièrement.

 

6 – Dans votre actu des derniers mois, il y a eu aussi l’adaptation ciné du « Serpent aux mille coupures », qu’en avez-vous pensé ? Avez-vous été partie prenante dans le projet ? Rêvez-vous d’un film à partir de « Pukhtu » et qui verriez-vous pour l’adapter sans le dénaturer ?

 

J’ai décidé, au moment de la sortie du film, de ne pas faire de commentaire sur celui-ci. Je ne souhaite pas déroger à cette règle aujourd’hui. Quant à des adaptations audiovisuelles futures, il est très peu probable, si cela devait se passer, que je sois impliqué dans celles-ci d’une manière quelconque. Le processus par lequel des romans sont portés à l’écran s’accorde mal avec ma façon de faire et je ne souhaite plus frotter directement ma plume à ce milieu. Cela n’exclut pas, en revanche, que je cède mes droits, tant que je ne suis pas obligé de m’associer à un résultat qui sera, dans tous les cas de figure, une œuvre étrangère à la mienne. Il me semblerait stupide, si le projet paraît solide et a des chances de voir le jour – deux conditions rarement réunies, je l’ai appris plusieurs fois à mes dépends – de cracher sur d’éventuels moyens financiers supplémentaires de poursuivre mon travail personnel.

 

7 – Ne pensez-vous pas que « Pukhtu » restera lié à votre image d’auteur ? Avez-vous l’impression que l’on vous attend au tournant maintenant ?

 

Tant mieux, si l’on me reconnaît au moins ça, il y a pire, non ? Quant à être attendu au tournant, je l’ai déjà été auparavant. Au moins dans le monde du noir. Avant « Pukhtu » par exemple, lorsque la rumeur soufflait que j’allais me planter, que je ne ferais jamais aussi bien que « Citoyens clandestins ». Ou avant « Citoyens clandestins », quand on s’en prenait à Aurélien Masson et à moi, lui parce qu’il venait de remplacer Patrick Raynal, renouvelait la ligne éditoriale et changeait le format de la Série Noire – ce qui a empêché cette collection alors moribonde de disparaître, on a tendance à l’oublier – et moi, parce que je sortais un « gros » livre, une rareté sous nos latitudes, sur l’espionnage de surcroît, sujet soi-disant impopulaire auprès des lecteurs français. Dont le traitement m’a aussi valu d’être soupçonné du pire sur le plan politique. Et puis, vous savez quoi, d’aucuns prétendent également que je suis un « plagiaire ». Depuis une petite dizaine d’années en effet, j’ai un troll personnel, un monsieur désormais publié qui continue à m’accuser à tort – mais seulement en petit comité, jamais franchement, il risquerait gros sur le plan juridique s’il me diffamait ouvertement – d’avoir « plagié », avec « La ligne de sang », un de ses textes inédit à ce jour. Evidemment, il n’a jamais été mis à jour dans mon livre le moindre extrait qui aurait été un décalque de sa prose, donc le terme « plagiat » est inapproprié. Ce monsieur s’est d’ailleurs finalement résolu à m’attaquer en « contrefaçon », ce qui est très différent, avant de perdre sa procédure. C’est pour cela que j’écris « continue à m’accuser à tort », parce qu’à l’issue de l’action en justice qu’il a intenté contre moi en 2006, trois magistrats de Lyon – tribunal choisi par lui et, avant qu’on le suggère, pas soudoyé par moi – ont, notamment après lecture de nos textes respectifs, estimé que ses accusations étaient infondées. Ils l’ont également condamné à me verser de l’argent. Et il n’a pas fait appel de leur décision. Etrange pour un mec tellement convaincu de son bon droit, non ? Cette fin de non-recevoir judiciaire ne l’empêche cependant pas de tenter de salir ma réputation à l’occasion, lorsque c’est sans risque ; il a su trouver des oreilles complaisantes pour écouter ses calomnies et les répandre ensuite, autant d’idiots utiles dont je doute qu’ils aient ne serait-ce que pris la peine de lire les écrits en question pour se faire leur propre idée. L’anecdote fait vibrer une corde sensible, celle de l’injustice frappant le « petit » auteur talentueux abusé par le « grand », usurpateur forcément, avec la complicité du « malhonnête » monde de l’édition (qui m’aurait transmis son texte). Dans notre milieu, où tout début de réussite est systématiquement perçu comme suspect, la parabole de David contre Goliath rencontre toujours un franc succès, même si elle résiste mal à la confrontation avec le réel. Ainsi, selon la version des faits présentée par mon contempteur au tribunal, l’incident en question se serait déroulé entre 2002 et 2003. Or, à cette époque, aucun de mes livres n’avait encore été commercialisé : je ne pouvais pas être un « grand » auteur, je n’étais rien. Et aucun éditeur digne de ce nom n’aurait pris le risque d’une telle manipulation, qui plus est pour un inconnu. Mais ça ne compte pas pour certains, aujourd’hui, je le suis, édité, et je vends un peu, donc j’ai tort. Pierre Desproges a écrit, dans ses « Chroniques de la haine ordinaire », que « la rumeur, c’est le glaive merdeux souillé de germes épidermiques que brandissent dans l’ombre les impuissants honteux. Elle se profile à peine au sortir des égouts pour vomir ses miasmes poisseux aux brouillards crépusculaires des hivers bronchiteux. » C’est si joli. Et si juste.

 

Vous le voyez, « être attendu au tournant » n’est, au fond, pas très nouveau pour moi et mon petit doigt me dit que cela va être plus encore le cas cette fois, mais j’essaie d’en prendre mon parti et de compter sur l’intelligente bienveillance que libraires et lecteurs m’ont jusqu’ici témoigné.

Entretien réalisé par échange de mails en janvier 2018.

Wollanup.

 

 

 

AVANT PUKHTU de D.O.A. / Folio Gallimard.

« La peur, prélude à la violence, est là elle aussi. Jamais montrée, parfois discutée, mais avec une infinie pudeur. La guerre est un mystère intime qui place ceux qui la vivent face à eux-mêmes et les oblige sans cesse à redessiner les contours de leur humanité. »

Hou là, on ne s’excite pas en vain. DOA  n’a pas sacrifié à la mode du prequel utilisé par de plus en plus d’auteurs en mal d’inspiration ou voulant reprendre ou approfondir une histoire.

Franchement, vous pensez que DOA a besoin d’approfondir sa furieuse épopée ? il est passé à autre chose depuis, très loin des barbus et  barbouzes..

« Avant Pukhtu » n’est juste qu’une nouvelle de moins de vingt pages écrite à l’occasion du dixième anniversaire de Quais du Polar et qui « sera ajoutée à la version numérique de Pukhtu à sortir le 7 septembre (Folio Gallimard) ou téléchargeable seule, mais payante. Il n’y aura pas de version papier. »

« Le 24 mai 2005, assistés d’une compagnie de soldats irakiens, mille marines se lancent dans une opération, dite d’encerclement et fouille, à Haditha. Son objectif est de localiser et neutraliser les groupes terroristes qui contrôlent cette cité. Ce jour-là̀, ils ne sont pas les seuls Américains à grenouiller dans le coin. Un groupe de paramilitaires, embauché par une société de sécurité privée et mené par Voodoo, se lance aussi dans la chasse à l’homme… »

En une quinzaine de pages hallucinées, on retrouve avec un énorme plaisir, peut-être coupable, Voodoo, Ghost et les membres de son commando privé dans une opération de traque de Abou Moussab Al-Zarqaoui à l’origine du projet Etat Islamique. Excellente introduction à l’aspect guerre du roman, « Avant Pukhtu » vous envoie dans une guerilla urbaine du XXIème siècle avec armes sophistiquées et appui de drones, fulgurant, de quoi vous donner envie d’acheter le bouquin et d’ entrapercevoir la qualité de l’écriture de DOA.

Pour celles et ceux qui n’ont pas encore entendu parler de « Pukhtu » et qui ne devaient donc pas être en France ces deux dernières années et n’être jamais passé chez nous avant, nos petits liens (chroniques et entretiens avec DOA) qui vous informeront un peu sur l’oeuvre, l’auteur et l’homme :

Entretien sur le cycle « Clandestin » de DOA.

Pukhtu Secundo par Wollanup.

Entretien avec DOA pour Pukhtu Primo.

Mon Amérique à moi

Pukhtu secundo par Chouchou.

Notons qu’avant la sortie folio de « Primo » et « Secundo » les deux parties du roman, le téléchargement de la nouvelle est gratuit et légal…

 

 

                                                                                                

 

Où télécharger « Avant Pukhtu » ? Allez, DOA se mérite et Google est votre ami.

Wollanup.

 

 

 

 

 

 

 

Dead on Arrival, 9 Novembre 2016

Le temps maussade et plutôt frais aux alentours de 18h30 ne devait pas porter à une certaine allégresse. Je me trouvais dans le quartier des éditeurs à quelques encablures de la rue du Bac. Mais voilà, un événement motivant m’attendait en ce jeudi soir. En effet les éditions Gallimard et la Série Noire nous accueillaient en petit comité, sous l’égide de Babélio, pour une rencontre excitante, débordant du simple cadre de la lecture puisque nous allions, j’allais rencontrer le géniteur de l’œuvre magistrale PUKHTU.

Un peu tendu en pareille circonstance d’assister, de participer à un tel échange avec ce littérateur qui m’a tellement transporté dans ce qui représente l’une de mes nourritures spirituelles incontournables. Je dois préciser que mon adhésion au travail du sieur ne se limite pas à ce dernier ; j’ai aussi vibré sur « La Ligne de Sang » qui avait reçu un accueil mitigé et bien sûr le socle du dernier en date « Citoyens Clandestins » et « Le Serpent aux mille coupures ».

Questions/réponses sur une durée de 45’ une heure nous exposant la genèse dudit écrit et l’homme n’est pas avare dans ses explications. Je pourrais dire qu’au delà de ma réceptivité de son travail d’écrivain j’ai découvert un être humain, de manière partielle, à l’écoute, sensible aux avis de son lectorat, ouvert à la critique constructive sous couvert d’un ensemble didactique. En nous révélant ses méthodes d’élaboration de son œuvre maîtresse, en précisant certaines anecdotes ponctuant l’avancée de celle-ci,il témoignait de sa volonté sincère et respectueuse d’une relation tournée vers autrui. Cela a amplifié mon ressenti face à une concrète humanité manifestée pour son amour de ses personnages.

L’homme, et concomitamment l’auteur, fait montre d’une réelle propension à la prise de risque, c’est son adrénaline, probablement sa raison de vivre, son combat, ses challenges. On le perçoit structuré, s’affranchissant du superflu, s’amendant du sensationnalisme pour le sensationnalisme en cherchant à décrire des réalités crues sans guirlandes et trompettes.

Ce fut, donc, sous les ors et lambris du cadre imposant des éditions Gallimard tout sauf une soirée maussade mais bien la découverte derrière le rideau d’un condisciple, n’aimant pas les représentations imagées, qui préfère la ligne droite tout en étant capable de tracer des voies d’emprunts parallèle à sa ligne de conduite.

Rencontre riche et humaine !

Chouchou.

PUKHTU secundo de DOA / Série Noire / Gallimard.

 

Présenter ou résumer PUKHTU Secundo c’est utopique, voire irrespectueux pour son géniteur et son (futur) lectorat. Un ressenti de cette saga additionnée à des bribes symptomatiques de ma lecture, de ma plongée, n’en sera que le sel d’un roc brut aride mais qui délivrera des émotions que seul le vivant reste susceptible de transmettre, de communiquer.

« “Vous avez bonne mémoire. ”

Montana acquiesce, songeur. Ce nom le hante depuis six ans. Après avoir atteint leur objectif, empêcher l’attaque et récupérer le puissant neurotoxique d’origine française dont les islamistes entendaient faire usage, le clandestin et l’infiltré, Robert Ramdane, se sont volatilisés. Un imprévu contrariant. Il avait en effet été décidé de rhabiller les deux hommes en ennemis de la République et de les tuer, pour leur faire endosser plus aisément la responsabilité d’une série de décès suspects, ceux des véritables intégristes, auxquels les journaux et les services de police commençaient à s’intéresser. “Où se cache-t-il ? ” »

Les sentiments, les affects, les tensions se conjuguent à tous les temps et de son rythme propre l’auteur nous convoque comme prévu pour ce second acte. Avide de dénouer les nœuds gordiens d’une géopolitique implacable, froide, on rentre les épaules pour se frayer un passage dans la nasse tressée. Les retrouvailles avec les différents acteurs sont parfois empreintes de retenues, d’une certaine frilosité. Mais de nouveau on perçoit que nous ne sommes pas les parangons d’une farce, d’une duperie, d’une vile manipulation. La manipulation elle procède d’un autre niveau, ce niveau qui ne tient pas compte des êtres dans leur singularité, leur richesse propre. On assiste alors à une révolte de « pions » qui ne veulent plus en être. Et comme dans tout soulèvement, il y’a des victimes, des virages, des inflexions de vie à assumer. La poussière vole, les cœurs se déchirent, les estomacs se nouent et proche de la nausée on vomit une coulée d’émotions où nous sommes contraints de faire face !

Les consciences face au miroir sont meurtries qui mènent à des prises de décisions lourdes mais irrévocables. Possédé par la force suggestive derrière une fresque « picaresque » à la Guernica, on se résout à constater, qu’inconsciemment ou pas, que noter empathie pour les différents acteurs grandit tout au long de notre trajet en leurs compagnies. La force magnétique de chacun montre et démontrent l’universalité des émotions, des sentiments et la difficulté d’y faire face, d’exister avec. A chaque impasse, à chaque cul-de-sac la lumière l’emporte sur la terreur.

DOA a tenté, a réussi un pari osé qui aurait pu passer pour un roman d’étude géopolitique, qu’il est en partie, mais indubitablement le roman d’êtres humains mis à nu avec leurs forces, leurs faiblesses. Cette irrépressible volonté de dénuder ses personnages pour en faire les égaux de nous-mêmes exploite nos émotions les plus profondes, les plus authentiques, les plus limbiques.

La littérature sert aussi à se voir comme l’on aimerait être sans cette dimension du paraître. Nul besoin d’artifices, d’atomiseurs, de formes tapageuses, les tripes et la pompe à fluides vitaux, sont bel et bien les seules armes de nos existences réelles.

« Un IPod, ombilic superflu, indispensable à sa raison » c’est dérisoire mais nécessaire au même titre que rechercher l’humain, bien trop dédaigné, méprisé, est essentiel.

MERCI Monsieur !

Chouchou.

PUKHTU Secundo / DOA / SN.

« C’est un long voyage, mouvementé, souvent difficile, parfois grandiose, à travers le monde d’aujourd’hui – son versant noir et caché s’entend – mais, à l’instar de tous les périples lointains, il est exigeant et se mérite. Quant aux deux parties, leur différence perçue est surtout la conséquence de leur séparation physique. Lue dans la continuité, la seconde moitié apparaît pour ce qu’elle est, l’évolution logique de la première, un resserrement du général au détail et au personnel. » (DOA, extrait de l’entretien en ligne le 14/10/2016)

Les propos de l’auteur vous garantissent une continuité entre les deux tomes de Pukhtu mais ne parlent aucunement des énormes surprises que ce second opus réserve au lecteur. Il va sans dire que ceux qui n’ont pas lu Primo doivent commencer par le faire. Le mieux est même de commencer par « Citoyens clandestins », d’enchaîner par « le serpent aux mille coupures » pour bien appréhender le final de ce cycle que DOA expliquera avec la franchise qu’on lui connait dans l’entretien haut de gamme qu’il nous a accordé, en ligne vendredi. Cette fin de cycle qui représente plus de dix ans de travail, ce qui n’aurait pas à être mentionné s’il aboutissait à un résultat médiocre, mais c’est loin d’être le cas et même l’emploi de superlatifs ne peut rendre compte de ce que j’ai pu éprouver à la lecture de Secundo.

« Un resserrement du général au détail et au personnel ». Le général, c’est bien sûr Primo avec la guerre au XXIème siècle et je reprends ici des passages de ma chro du livre parue chez Unwalkers à l’époque, avril 2015, et aujourd’hui disparue du Net.

[Ce pavé parle de la guerre en Afghanistan à une époque, 2008, dans un pays rendu exsangue par les ravages de la guerre et où les magouilles traditionnelles du pays le plus corrompu de la planète à égalité avec la Corée du Nord et la Somalie se sont développées avec l’argent des occupants américains et à la faveur de l’anonymat créé par la guerre en Irak. Mais avant tout, comme dans « la Religion », c’est le combat entre deux sociétés qui ne se comprennent pas et se combattent comme à l’époque des croisades. Rien n’a changé. Comme Willocks, DOA sait décrire les combats, la peur, l’horreur, la folie meurtrière, l’héroïsme, la boucherie, la folie des hommes… et comme chez Willocks, on reste hébété devant le carnage décrit très maladroitement par les média et que les auteurs arrivent à nous faire vivre comme l’enfer sur Terre avec ces combattants, dans chaque camp, égarés, complices d’intérêts qu’ils ne comprennent pas et dont ils sont les premières victimes.]

 

Quand on reprend l’histoire, c’est le même enfer :

« Ouais, ouais y a du déchet, quelques morts, enfin pas mal, des blessés et des innocents qui finissent dans des cages, des jeunes et des vieux aussi, des gentilles barbes grises, et eux, c’est presque sûr, ils se retrouvent là pour des comptes mal réglés ou parce qu’ils l’ont ouvert trop grand, contre le président afghan qui pédale dans l’ opium, les alliés du président qui les rackettent, les battent et violent leurs femmes et leurs gosses, ou nous autres, les alliés des alliés du président qui fermons les yeux… Mais tu le sais toi, que c’est pas simple de trouver qui est qui dans ce pays de putains d’enculés de leur mère, qu’a pas envie de sortir de sa merde… Alors s’il faut marcher sur des pieds, tordre des bras, fracasser deux trois crânes voire buter des inoffensifs pour leur mettre la main dessus, aux nuisibles, tant pis, ils avaient qu’à pas être là, hein ? Eux ou nous, mon frère, eux ou nous. » (page 312).

Mais la grande particularité de Secundo, c’est « au détail et au personnel » car, après nous avoir conté de manière très didactique et passionnante cette guerre et toutes les guerres souterraines, toute la folie, les magouilles des différents camps, DOA va se consacrer à ce que tout lecteur attend avec force, l’heure où certains salopards vont payer pour leurs exactions, leurs manœuvres, leurs profits. Certains doivent payer mais ce n’est jamais si simple chez DOA et vous n’êtes pas au bout de vos surprises parce que si châtiment il y aura bien, impossible de savoir qui tiendra le glaive et qui seront les victimes.

La grande force de Secundo, c’est d’arriver à faire vivre la multitude de personnages qui peuplent son œuvre, d’analyser en détail la psychologie de chacun, les principaux comme les secondaires tout en réveillant des fantômes, créant ainsi un immense tableau apocalyptique dont tous les participants vont se diriger inexorablement, implacablement vers un chaos prévisible, espéré pour certains et bien regrettable pour d’autres.

Comme jamais auparavant, même si certaines pages de Primo, déjà, débordaient de tristesse, DOA fait ressentir la douleur de la disparition, la folie, le désespoir, la misère du monde chez des hommes, des femmes et des enfants victimes du côté sombre de l’humanité. Il prouve ainsi à ceux qui en doutaient encore qu’il est un grand écrivain, malgré sa volonté de rester invisible et imperméable aux émotions dans ces romans, animé d’une grande humanité.

On connait l’impact douloureux des scènes choc chez DOA et finalement, c’est dans les scènes les plus intimes comme l’errance solitaire dans les montagnes afghanes d’un personnage ou la relation entre un enfant et une personne emprisonnée ou enfin le dernier moment de grâce d’un homme qui sait sa mort prochaine qu’il se montre le plus redoutable, qu’il émeut, qu’il renverse comme seuls les plus grands savent le faire.Un crescendo infernal !

Géant !

Wollanup.

Teaser « Pukhtu secundo ».Entretien avec DOA d’avril 2015 pour « Pukhtu primo ».

Commentaire du 2 septembre 2016.

« Pukhtu secundo » sort le 13 octobre et il me semble essentiel d’avoir lu »Pukhtu Primo »  ou, encore mieux, tout le cycle avec « citoyens clandestins » et « le serpent aux mille coupures » pour voir le destin des personnages du  « Guerre et Paix » de DOA et pleinement apprécier le final. Donc, si ce n’est pas  fait, vous avez encore le temps de réparer votre très regrettable bévue.

A l’heure où on loue à juste titre Ellroy et Winslow, on a parfois tendance à oublier qu’ en France on a un écrivain aussi talentueux, aussi impressionnant. Et pour mieux vous préparer à l’effroyable explosion finale, je remets en ligne un entretien réalisé avec DOA en 2015 dans une France qui n’avait pas encore connu les attentats et précédemment mis en ligne chez Unwalkers.

doa

 

DOA est un grand écrivain, sans nul doute mais c’est aussi un homme, un vrai. Au cours de cet entretien-fleuve, il se dévoile et c’est aussi puissant et convaincant que ses écrits : son enfance, ses débuts, ses modèles, l’Afghanistan, Pukhtu, le milieu du polar, la loi sur le renseignement, la tristesse et le chagrin, Ellroy…le tout sans langue de bois, attention aux turbulences.       

                                                                                                      ***                                                                                                                         

 Je sais votre volonté de rester le plus anonyme possible et je ne vais donc pas vous demander de nous raconter votre vie dont des bribes apparaissent néanmoins sur le net mais pouvez-vous nous dire quand le désir d’écrire est apparu chez vous et de quelle manière ?

Aussi loin que remontent mes souvenirs, raconter des histoires m’a toujours plu. Petit, satisfait d’être mon seul public, je me baratinais beaucoup moi-même. Gros risque de paraître complètement dingo. Il m’arrivait parfois de les écrire, ces histoires, dans des cahiers, sans jamais aller au bout. C’était un plaisir, un passe-temps, pas une vocation. Et c’est encore pour passer le temps, entre deux boulots, que j’ai repris ce qui n’était à l’époque qu’un vieux projet de BD pour servir de base aux « Fous d’avril » mon premier – et très maladroit – roman. Après quelques péripéties, l’éditeur chez lequel ce livre-ci a finalement été publié, le Fleuve Noir, a bien voulu prendre un autre projet, qui était à l’origine un script de film, sur lequel j’avais commencé à travailler : « La ligne de sang ». Ensuite, il y a eu « Citoyens clandestins », pour lequel Gallimard m’a récupéré et puis « Le serpent aux mille coupures », et puis, et puis… Et puis, le passe-temps est devenu un vrai boulot.

le serpent

Quels sont les auteurs qui vous ont marqué, avez-vous des modèles ?

Le premier auteur qui a réellement compté pour moi est JRR Tolkien, lu très jeune. J’avais huit ou neuf ans quand une maîtresse d’école m’a fait découvrir « Bilbo le Hobbit » et à peine plus lorsque j’ai ouvert « Le seigneur des anneaux » pour la première fois. J’en ai bavé mais ça valait vraiment le coup de s’accrocher. Le relire est devenu depuis un rendez-vous annuel. La puissance créatrice de cet homme, qui a su construire un univers d’une complexité et d’une profondeur rares en littérature, l’œuvre de toute une vie, m’a toujours impressionné. Mes grands chocs littéraires suivants furent Hemingway – « Paris est une fête », un petit bijou de légèreté désabusée – William Gibson, le Big Boss du Cyberpunk, auteur de « Neuromancien », « Identification des schémas » et j’en passe, et Bret Easton Ellis. J’ai pris son « Moins que zéro », écrit à vingt ans, et surtout « American psycho », qui est à mes yeux un des trois ou quatre grands romans sur les sociopathes, en pleine poire. Ensuite, autre gifle énorme, « Le Quatuor de Los Angeles » de James Ellroy, en particulier « LA Confidential » et « White Jazz », suivie, la gifle, quelques temps plus tard, par l’uppercut « American Tabloïd ». En refermant ce bouquin-là, je me suis dit que si j’étais écrivain et que j’avais le quart du dixième du talent de ce mec, j’aimerais un jour écrire un truc comme ça. Plus récemment, c’est Cormac McCarthy qui m’a bluffé et s’il ne faut en lire qu’un, c’est bien sûr « Méridien de sang ». Après un texte pareil ou sa « Trilogie des confins », le reste de la littérature des grands espaces… Evidemment, ce ne sont là que quelques jalons, parce que des auteurs que j’admire, je pourrais en énumérer plein d’autres, de Dostoïevski à Poe, en passant par Faulkner, Thompson – Hunter S. plus que Jim – Selby Jr, Tolstoï, Brautigan, Mailer, Conrad, Edogawa, McBain, Céline, Baudelaire, K. Dick, Ballard et Keats pour ne citer qu’eux. Aucun n’est mon modèle mais tous m’ont certainement influencé. La seule, au fond, dont la plume a profondément marqué la mienne, c’est Dominique Manotti, ma copine. Parce qu’un jour, quand nous avons commencé à réfléchir à notre quatre mains, « L’honorable société », elle m’a imposé d’écrire au présent. Une révélation et une révolution.

Rentrons dans le sujet du monstre « Pukhtu », Phillipp Meyer a dit avoir lu 300 bouquins sur le Texas avant d’écrire « Le fils », quel a été votre travail de documentation ?

Il y a trois choses assez pénibles dans les usages contemporains de la promotion. La première est cette envie – qui doit être à tout prix satisfaite – de savoir comment les objets artistiques sont conçus et fabriqués dans les moindres détails. C’est une question contrenature pour un créateur, à laquelle lui-même a du mal à répondre, et cela tue, à mon sens, la mystique de son travail et le merveilleux associé aux œuvres. A terme, cela annihile même toute forme d’innocence chez le lecteur/spectateur. La seconde est la propension à se servir de la documentation comme argument de vente, notamment des livres et/ou des films et des séries, tous mis en avant avec cette accroche : tiré de faits super réels. Quand on parle de bouquins notamment, cela permet d’escamoter l’essentiel, ce qui est écrit et la façon dont le sel du roman est transmis à celui qui le lit. Le troisième truc, c’est cette manie ultra-capitaliste qui consiste à aligner, dans tous les domaines, des chiffres pour un oui pour un non afin de se donner l’illusion de la performance ; j’ai lu beaucoup donc forcément ce que je vous raconte est hyper-valable.

Ne vous sentez pas particulièrement attaqué par ma réponse, cette tendance nous concerne tous et il m’arrive de ne pouvoir m’en défaire – je lutte, pourtant, hein ! (sourire) – mais je n’ai pas envie de m’amuser ici à aligner les pommes de la presse avec les poires de la littérature – spécialisée ou non – et les oranges documentaires – officielles ou pas, écrites ou audiovisuelles – avec lesquelles j’ai, entre autres, composé la salade de fruits intellectuelle qui a nourri « Pukhtu ». Il suffit de dire que j’ai pris mon temps, harmonisé les saveurs et rectifié les assaisonnements de façon à la rendre digeste. Enfin, espérons. Il me semble, dès lors que l’on a la prétention d’inscrire son travail dans une certaine réalité, nécessaire de prendre le temps de se renseigner sur le sujet traité, c’est la moindre des politesses.

A la lecture de votre roman, on s’aperçoit que le travail pour rendre ce flot d’informations lisible pour le pékin moyen pas trop au fait de la situation a dû être  fastidieux, y a-t -il des  ouvrages que vous conseilleriez afin d’approfondir la réflexion sur ce conflit ?

Fastidieux, non. Long, détaillé, soupesé, discriminatoire, organisé pour que la matière première de l’histoire n’arrive pas de façon (trop) didactique et soit toujours rattachée à l’un des personnages et à son point de vue sur le monde, héritage de son histoire personnelle et de sa psychologie, sur le moment et sur le long terme… puisque tout homme est la somme de ses propres expériences. Ou presque. Maintenant, aucune illusion, « Pukhtu » n’est pas écrit pour tout le monde, il en rebutera plus d’un.

Difficile de conseiller des ouvrages dans la mesure où l’essentiel de ceux qui m’ont servi sont rédigés en langue anglaise et non traduits. J’avoue avoir ouvert les yeux sur l’Afghanistan en commençant avec un livre très simple et très beau de l’écrivain marcheur Rory Stewart intitulé justement « En Afghanistan ». Il y a eu aussi un retour en grâce de lectures de jeunesse, en particulier « Les cavaliers » de Joseph Kessel, « L’homme qui voulut être roi et autres nouvelles indiennes » de Rudyard Kipling et « Putain de mort » de Michael Herr. Des introductions qui en valent bien d’autres. Sur les talibans, celui qui m’a montré la voie est le journaliste pakistanais Ahmed Rashid, un ancien militant, dont le travail est un préalable intéressant à des textes plus pointus. On trouve certains de ses écrits en français. Il faut également jeter un œil à « Blackwater » de Jeremy Scahill, une première approche de la problématique des sociétés militaires privées, toujours dans les ouvrages traduits, ou « Guerre » de Sebastian Junger, sur la réalité de soldats américains sur le front de l’est afghan. Ce ne sont là que quelques points d’entrée parmi des dizaines d’autres.

Vous avez embrassé la carrière militaire à une époque au sein de l’infanterie de marine spécialisée dans les interventions à l’étranger si je ne m’abuse, cette expérience vous a -t-elle servi pour comprendre le dessous des cartes dans certains théâtres opérationnels ?

Corrigeons tout de suite : je n’ai pas embrassé la carrière militaire, juste compté parmi les derniers couillons obligés de faire leur Service national. Il se trouve que, du fait de mes études, j’ai pu intégrer l’armée comme aspirant dans l’infanterie et, par un concours de circonstances, il m’a fallu choisir entre des unités de légion étrangère et des troupes parachutistes pour mon affectation. A l’époque, les paras paraissaient moins extrêmes. Prolonger l’expérience au maximum m’a permis de voyager, toujours dans des conditions très stables et sûres, et de côtoyer un temps des individus hors normes et, pour certains d’entre eux, assez intéressants. Même s’il y avait aussi pas mal de cons dans le tas. Une constante que l’on retrouve partout, malheureusement, y compris dans le joyeux royaume du polar où tout le monde est si intelligent et s’adore. Cette expérience m’a-t-elle rendu plus sensible à certaines choses ? Peut-être. Quoi qu’il en soit, j’ai trop de respect pour les femmes et les hommes en uniforme, qui risquent désormais leur vie au quotidien, partout dans le monde, au gré des caprices géostratégiques des gouvernements français, pour me draper d’une mante de guerrier qui serait totalement usurpée.

J’ai été très surpris par vos descriptions détaillées de territoires interdits au public en Afghanistan et dans les FATA (zones tribales du Pakistan), comment avez-vous fait en mettant à part des relations qui auraient pu perdurer avec des gens de « la grande muette » ?

Deux règles qui pourraient procéder de la sagesse populaire et sont applicables à « Pukhtu » dans son ensemble – sans nécessiter l’intervention de « la grande muette » – : l’imagination est l’arme première des romanciers et celui qui cherche trouve. On pourrait en ajouter une troisième : les voyages forment la jeunesse.

Pourquoi l’Afghanistan et pas l’Irak ?

« Pukhtu » est la conclusion d’un projet littéraire imaginé après le succès (relatif) de « Citoyens clandestins », mon premier pas à la Série Noire, en 2007. Lorsqu’il a fallu commencer à réfléchir sérieusement aux suites éventuelles à donner à ce volet initial et au « Serpent aux mille coupures » deux certitudes m’ont guidé : il fallait faire revenir, dans la mesure du possible, la plupart des personnages et, par ailleurs, il était nécessaire de sortir du cadre strict des premiers romans. Pas question d’écrire une autre histoire de services secrets et d’attentats à déjouer en France. Pour autant, certaines choses avaient séduit les lecteurs et il semblait important de les retrouver dans un nouvel opus. Parmi celles-ci figurait l’ancrage dans un réel historique proche, puisque l’intrigue de « Citoyens » est bornée par le 11 septembre 2001 et le 21 avril 2002.

L’Irak aurait pu être un terrain de jeu intéressant, après tout ce qui se passait là-bas agitait une bonne partie de la planète. Mais le rude Afghanistan, ce tombeau des empires, me faisait plus bander. Et puis, son invasion et la chute du régime du mollah Omar en deux mois, fin 2001, avaient été les conséquences premières des attentats du 11 septembre. Je me suis donc concentré sur cette zone géographique et sur son histoire, passée et présente. Assez rapidement, les années 2008 et 2009 sont apparues très riches en événements. Autant de thèmes potentiels pour une suite à la hauteur de ce projet. D’une part, 2008, c’est la dernière année de la présidence Bush, l’homme qui a précipité son pays dans deux guerres terribles et embarqué toute la planète ou presque dans sa croisade contre le terrorisme. Il est remplacé par Barack Obama, le premier président noir des Etats-Unis, vendu à l’époque comme une colombe et pas comme un faucon. Lui allait mettre fin au bordel général, la bonne blague. D’ autre part, 2008, c’est aussi l’année où les talibans, laissés relativement tranquilles par des Américains trop occupés à guerroyer chez Saddam, font un retour en force, notamment sur le front de l’est. Ça  couvait depuis un an et demi et le sud du pays était déjà très agité depuis 2004-2005 mais, en 2008, ils montrent qu’ils sont capables d’emmerder le monde sur tout le territoire en frappant au cœur de Kaboul dès le mois de janvier. Si on ajoute à ça que la CIA commence à industrialiser le renseignement à coups de bombardements de drones – plus de frappes en 2008 que pendant les six années qui précèdent, et ça augmente encore en 2009 – et que la production d’opium bat tous les records, alors le tableau est complet et le décor dans lequel mon bouquin s’ouvre planté.

Reuters.

Reuters.

 

A lire les premières critiques, par ailleurs unanimes quant à la qualité de votre roman, se dégagent des avis assez différents sur le sujet réel du roman. Certains ont mis en avant le combat des membres de la 6N dont nous allons reparler quand d’autres (dont je fais partie) y voient un témoignage plus universel, une présentation, une dénonciation d’une guerre du XXIème siècle. Comment présenteriez-vous votre roman à un néophyte ?

Certainement pas comme une dénonciation de quoi que ce soit, déjà. « Pukhtu », en surface, c’est un livre sur la guerre, prise au sens classique de l’affrontement d’entités militarisées et moins classique des conflits secrets ou contre des intérêts criminels. Plus largement, c’est un livre sur la guerre de tous contre tous et de chacun contre lui-même. D’une certaine manière, il est l’écho, évidemment amplifié et déformé – nous sommes dans le domaine de la littérature – de la grande tension qui agite actuellement notre monde, une tension que je trouve, à titre personnel, très inquiétante et oppressante. Une profonde tristesse m’a accompagné tout au long de l’écriture de ce roman, et elle n’a pas encore disparu. Peut-être s’envolera-t-elle lorsque je mettrai le point final au second volume. Les sources de cette mélancolie sont multiples mais il est évident que tout ce que j’ai absorbé lors de l’élaboration de ce texte m’a beaucoup affecté. Ces réalités multiples fondues en une seule, de fiction, sont désespérantes. Donc c’est aussi un texte sur le chagrin. Enfin, à mesure que je l’écrivais, il m’est apparu que le thème de la transmission y affleurait de façon inattendue et répétée : que nous ont transmis ceux qui nous ont précédés et que transmettons-nous aux générations qui suivent ?

Concernant votre présentation du conflit, quelles sont les innovations de cette guerre ? J’ai été très surpris voire choqué par la présence et l’activité de ces officines privées injectées dans cette guerre (le groupe 6N de Fox anciennement Fennec dans le passé dans vos romans) et dont les activités restent bien opaques et incontrôlables et dont on a bien du mal à connaître les vrais commanditaires. Est-ce une nouveauté à laquelle il faudra s’habituer ou est-ce une version moderne des barbouzes ?

Cette guerre, et celle d’Irak, a d’abord permis à l’armée américaine – la plus richement dotée du monde – et dans une moindre mesure, aux autres contingents de l’OTAN, France comprise, de mettre à l’épreuve ou développer, tester et perfectionner tout un tas de nouvelles stratégies, technologies et armements. Les drones en sont l’exemple le plus évident.

Mais la transformation la plus spectaculaire est effectivement, aux Etats-Unis, l’élan de privatisation sans précédent, à tous les niveaux, de la chose militaire, jusque sur la ligne de front. Faut-il s’en inquiéter ? Très certainement. Peut-on lutter contre ? Cela me semble difficile tant la chose paraît normale dans les pays anglo-saxons. Au-delà de la demande évidente des états, les grands groupes industriels et commerciaux, qui ont des intérêts à défendre sur tous les continents, dans des zones de plus en plus instables, intérêts qui ne sont pas nécessairement compatibles avec la diplomatie de leurs pays d’origine, ont les moyens de faire appel à des sociétés militaires privées pour assurer leurs arrières. Et ils ne s’en priveront pas. Le mercenariat, appelons un chat un chat, a toujours existé mais pas à cette échelle, avec les capacités de projection et de destruction d’aujourd’hui. L’avenir va piquer.

Le major général américain Smeldey Butler, dès 1935, a déclaré : “WAR is a racket. It always has been. It is possibly the oldest, easily the most profitable, surely the most vicious. It is the only one international in scope. It is the only one in which the profits are reckoned in dollars and the losses in lives.” A qui profite, dans chaque camp, ce commerce juteux?

A des intérêts privés, évidemment. Grosso modo ce que l’on appelle le complexe militaro- industriel d’un côté et tout un tas d’entités politiques, criminelles, armées, subversives, de l’autre. Les échelles ne sont pas les mêmes mais les motivations et les buts si. Prendre le pouvoir, dominer la concurrence ou l’adversaire, s’enrichir.

En ayant connaissance de la débâcle soviétique dans les années 80, pourquoi les Américains ont-ils occupé l’Afghanistan ? Quelles erreurs ont-ils commises ?

 Je ne vais certainement pas me risquer à répondre à cette question, n’étant ni expert patenté, ni apostériologue professionnel. Juste une remarque : avant les Etats-Unis, l’Union Soviétique n’est pas le premier empire à s’être cassé les dents sur l’Afghanistan. En fait, tous ceux qui ont essayé de l’occuper en ont été pour leurs frais. Personne ne semble vouloir retenir la leçon. L’homme, quoi.

« Pukhtu » est situé en 2008, quelle analyse faites-vous de la situation actuelle ( avril 2015) ? Y a-t-il vraiment un nouveau protagoniste avec l’Etat islamique?

Il y a, en Afghanistan et dans les régions limitrophes de ce pays, une forte concentration de combattants islamistes, d’origines diverses – Arabes, Tchétchènes, Ouzbèkes, convertis occidentaux – qui, ces trente dernières années, ont cherché là un refuge et une terre de djihad. Jusqu’à un passé récent, ils se rassemblaient plus ou moins sous la bannière ou la franchise Al-Qaïda, ou celles d’entités locales. Al-Qaïda est en perte de vitesse, peu à peu remplacée par un nouveau caïd, l’Etat Islamique. Le nouveau est en italiques parce que cette organisation est ancienne en fait. Sa naissance remonte à la fin des années quatre-vingt-dix et son chef a longtemps été Abou Moussab Al-Zarqaoui, bête noire des Etats-Unis en Irak jusqu’au milieu de la première décennie 2000. Le mouvement a été presque entièrement détruit après sa mort, en 2006, mais il a pu se reconstituer en secret, profitant des frustrations des populations sunnites d’Irak, martyrisées par le gouvernement chiite mis en place par les Américains au moment de leur départ du pays, et de dynamiques tribales. Ils font maintenant une sérieuse concurrence au groupe fondé par Ben Laden partout dans le monde, y compris dans la zone Af-Pak.

Dans un passé récent, les Russes, les Américains, les talibans toujours, les lois tribales… existe-t-il un espoir pour les populations civiles ?

Bien sûr, si un jour tous ces mecs sont fatigués de se foutre sur la gueule (sourire). Et puis, les populations civiles ne sont pas toujours étrangères aux dynamiques qui les accablent.

La France doit-elle se considérer en guerre, quel est votre sentiment vis-à-vis de la loi sur le Renseignement ?

 La France et les Français doivent considérer que le monde d’avant a disparu. Nous ne pourrons plus nous promener tranquillement sur la planète comme nous l’avons longtemps fait, sûrs de notre supériorité tricolore, économique, politique, intellectuelle et philosophique, et la réalité qui nous entoure s’invitera sans doute de plus en plus, et de plus en plus violemment, dans notre quotidien. A terme, j’ai le sentiment que nous ne pourrons pas nous abstenir de faire des choix difficiles pour maintenir un certain modèle républicain qui nous est cher.

Quant à la loi sur le renseignement, no comment. Qu’un ministre de l’Intérieur socialiste puisse déclarer sans sourciller, devant l’Assemblée représentant le peuple français, qu’il est normal de sacrifier une partie de notre vie privée m’a semblé tellement surréaliste que j’en suis resté baba. Rappelons que dans le même temps, lui et les autres caciques de son parti, ces vigies de la démocratie idéale, nous mettent en garde contre l’éventualité de l’arrivée du Front National au pouvoir. C’est parfait, si cela devait se produire, tous les instruments de surveillance et de contrôle seront déjà en place. « 1984 » est en train de prendre corps sous nos yeux, en direct sur les chaînes d’info en continu.

 

J’ai apprécié la playlist accompagnant votre roman (enfin, beaucoup plus les Stooges et les Black Angels que Jean- Pierre Castaldi néanmoins et sans vouloir vous offenser), qu’écoutez-vous en ce moment dont vous aimeriez nous faire profiter ? Pareillement y a-t-il des romans que vous nous conseillez.

 Jean-Pierre Castaldi figure dans la playlist parce qu’il était en 2008 dans les bacs de certains DJ résidents du Baron, une boîte parisienne à la mode évoquée dans le roman. Branchitude, quand tu nous tiens. En ce moment, j’écoute beaucoup de musique sans parole, électronique, produite par des labels allemands comme Finest Ego ou Ostgut Ton, et le seul groupe de rock qui trouve encore grâce à mes yeux, c’est Interpol, pour lequel mon intérêt ne se dément pas. Une passade, à n’en pas douter.

Je ne lis plus assez de romans depuis deux ans, et la plupart de ceux que j’ouvre me tombent des mains. J’ai été très déçu par le dernier Ellroy, Perfidia, terminé avec peine il y a quelques semaines. Le Dog tourne à vide, il se caricature lui-même, et son retour sur des terres pourtant familières, entouré de figures connues et bien intentionnées, comme Dudley Smith, m’a profondément ennuyé. Mais peut-être est-ce juste mon goût qui évolue. Mon dernier gros coup de cœur, en fait, est un roman italien : « Les noirs et les rouges » d’Alberto Garlini.

Enfin, parce que je le pense vraiment, quelle est la question que j’ai omis de vous poser et à laquelle vous auriez aimé répondre ?

 Et sinon, comment va la vie ? Bien, merci.

Entretien réalisé par échange de mails entre le 19 et le 22 avril 2015 suite à une brève rencontre le 12 avril 2015 lors du salon du polar de Mauves en Noir.

Wollanup.

PS: lien vers « Mon Amérique à moi » de DOA.

MON AMÉRIQUE À MOI / DOA

MON AMÉRIQUE À MOI / DOA

DOA est l’ acronyme d’un auteur français qui est devenu un grand écrivain avec « PUKHTU primo » et tous ceux qui l’ont lu ont senti la puissance qui émane d’un pavé qu’on aurait bien tort de cantonner à un roman sur la guerre tant il recèle des trésors pour le lecteur patient et attentif; la sensibilité, l’humanité et le chagrin masqués derrière la furie. Devenu l’égal des Ellroy et Winslow et se caractérisant par une modestie et un effacement derrière ses écrits, très soucieux de ses déclarations, DOA  se confie peu et c’est donc avec une joie non dissimulée et non feinte que Nyctalopes vous offre sa vision sans langue de bois de l’Amérique. Take shelter!

Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique:

J’ai eu la chance de voyager tôt et j’ai connu New York avant mes dix ans. Je garde un souvenir très fort du gigantisme (j’étais tout petit au milieu des buildings), premier contact avec les Etats-Unis, et de ma montée en haut du World Trade Center. Forcément, à cet âge-là, la démesure m’avait impressionné. Tout semblait grandiose, possible là-bas. J’entretiens depuis un rapport plus compliqué avec ce pays. J’admire une partie de sa production intellectuelle que d’aucuns pourraient qualifier d’élitiste, et j’en rejette l’essentiel qui, pour moi, contribue à un grand affadissement artistique au profit du fric-roi, mètre-étalon de l’Amérique. Je respecte certaines réussites, mais je crains son développement technologique, et les bouleversements sociologiques et politiques globaux qu’il implique. Enfin, de sa politique étrangère, sur tous les plans, je perçois qu’elle nous mène au chaos total. Après avoir longtemps souscrit au mythe des Etats-Unis protecteurs du monde libre, je pense maintenant qu’ils se comportent comme la brute de la cour de récré, égoïste, aveugle, irrationnelle.

Une image:

 (Burt Reynolds, « Deliverance » – grosse claque ce film, je l’ai vu très jeune, sans tout saisir, sauf le tropisme sauvage du pays, à tous points de vue)

Un événement marquant:

Hiroshima. Les Etats-Unis sont le premier et le seul pays à avoir utilisé l’arme atomique contre un autre état souverain.

Un roman:

« Méridien de sang », de Cormac McCarthy (en fait il y en aurait beaucoup d’autres, difficile de choisir parmi tous les romans qui m’ont marqué. Celui-ci est le dernier).

Un auteur

Ernest Hemingway.

Un film:

« Blade Runner », de Ridley Scott (le réalisateur est anglais, mais le film est américain, se passe dans une Amérique futuriste et est tiré d’un roman écrit par un auteur américain). Vu à sa sortie en salles, puis devenu mon film de chevet lorsque j’étais étudiant. Et encore aujourd’hui. Celui avec lequel j’ai terminé le plus de nuits. J’ai dû le voir plus de trois cents fois, principalement dans sa version de 1982, avec la voix-off, longtemps la seule disponible.

Un réalisateur:

Sam Peckinpah, un personnage de roman noir, intransigeant, fidèle, violent comme ses films, un des premiers à déniaiser le western et à faire de soldats allemands de la Wehrmacht les héros d’un long-métrage.

Un disque:

« Ascenseur pour l’échafaud », de Miles Davis.

Un musicien ou un groupe:

Jimi Hendrix.

Un personnage de fiction:

Harry Callahan.

Un personnage historique:

George Armstrong Custer, la quintessence maudite de l’Amérique est tout entière contenue dans son destin tragique.

Une personnalité actuelle:

Donald Trump, le populiste américain, reflet de nos passions tristes européennes. Celui dont même le camp républicain ne veut pas. S’il est élu, la face du monde s’en trouvera sûrement changée, en pire.

Une ville, une région:

Martha’s Vineyard, la vieille Amérique civilisée et, d’un certain point de vue, l’Amérique primale, une île magnifique hors saison.

Un souvenir, une anecdote

House of Blues, Los Angeles, 1999. La boîte qui m’emploie édite un jeu dont David Bowie compose la musique avec Reeves Gabrels. Il sont là, avec d’autres pointures, dans cette salle de concert mythique qui, ce soir-là, reçoit le gratin du monde vidéoludique et où tout le monde se presse. Je suis le producteur de ce jeu, réalisé par une équipe brillante, ma place est en coulisses, mais du choix du Thin White Duke à la signature de son contrat et à sa présence ce soir-là, mon implication a été essentielle. Moi seul en suis le moteur, personne d’autre. Et ce moment, cette culmination-là, je me les suis offerts à moi-même. Le plaisir que j’ai ressenti tout au long de cette collaboration, intime, est bien plus important que les honneurs ou les avantages collatéraux qui vont ensuite en découler, parce que David Bowie est, ou a été – c’est dur de l’écrire comme ça – le musicien qui m’a initié au rock. Il m’a dépucelé, musicalement, à douze ans, lorsque j’ai découvert le clip de « Ashes to Ashes » et sa voix magnifique. J’ai commencé ensuite à acheter ses disques et je dois encore avoir un exemplaire de tous ses vinyles, y compris ceux de la période Manish Boys / Davy Jones & The Lower Third (de mémoire, deux singles). Mon plus grand souvenir américain, c’est celui-ci. A cette soirée, le monde m’appartenait. Juste après, je partais en virée « Fear and Loathing in Las Vegas », au Bellagio, hôtel aperçu ensuite dans « Ocean’s Eleven », inauguré six mois plus tôt. Une période de grand n’importe quoi.

Le meilleur de l’Amérique

Guns & ammo (les flingues et les munitions, les vrais – pas la revue du même nom).

Le pire de l’Amérique

Guns & ammo.

Un vœu, une envie, une phrase.

Une envie d’Alaska et de « Voyage au bout de la solitude », à la McCandless. On en revient toujours au mythe du territoire sauvage. A noter que la Russie peut aussi, d’un certain point de vue, offrir les mêmes horizons et les mêmes passions, un hasard ?

Entretien réalisé par mail le 6 mai 2016.

Wollanup.

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