Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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DU SANG SUR LE SABLE de Robert KARJEL / DENOËL

Traduction : Lucas Messmer (Suédois)

Le sable brûlant tâché de zébrures rouge sang dans cette partie orientales de la corne africaine sera le théâtre de deux drames parallèles initialement. Djibouti, ses forces internationales campées dans cette zone, proposent un épicentre propice à des dérives bien trop souvent motivées par un mercantile esprit. Et Grip l’homme qui devra faire face, qui devra gérer un embrouillamini à plusieurs bandes, révèlera des facettes polychromatiques. C’est ces ambivalences, la description de deux faces d’une pièce qui fera le sel du propos.

« Djibouti, au creux de la corne de l’Afrique. Un soldat suédois est tué sur un champ de tir. Les services secrets envoient l’agent Ernst Grip pour faire la lumière sur cette mort suspecte, mais sa présence n’est pas du goût de tout le monde. 
Pendant ce temps, une famille de quatre Suédois naviguant non loin de là, dans le golfe d’Aden, est capturée par des pirates somaliens. Leur vie est en danger, la pression monte pour le gouvernement, et c’est ainsi qu’Ernst Grip se retrouve bombardé négociateur et doit traiter avec les pirates. 
Pour résoudre ces deux affaires, Ernst Grip comprend qu’il va devoir recourir à des méthodes peu orthodoxes. Mais peut-on se permettre de rester dans les limites de la loi et de la moralité quand des vies humaines sont en jeu? »

Robert Karjel est lieutenant-colonel dans l’armée de l’air suédoise, pilote d’hélicoptère qui l’a amené à parcourir le globe. Il vit aujourd’hui à Stockholm et son précédent roman paru en 2016 chez DENOËL “Mon Nom est N. ” était le premier de la série d’Ernst Grip.

Grip, initialement au service de la garde rapprochée de dignitaires suédois, infléchira un parcours vers une enquête spéciale au cœur de l’assassinat d’un officier Scanien. Réticences et obstacles joncheront sa trajectoire dans le cliché de la guerre police/forces militaires. C’est, sans doute, lesté par son histoire personnelle proche que sa motivation, son  implication verront des hauts et des bas. Son instinct profond lui impose consciemment une alacrité de vérité. Sans s’offusquer ou se braquer du poids adjoint par la seconde affaire qui se greffe à la primitive, au contraire, les enjeux ayant une diamétrale opposition, il se trouve investi, régénéré par un « challenge » fort.

Bien que le récit soit linéaire et manquant probablement de cassures, de changements de rythme, l’avancée dans le roman obéit à des intérêts multiples. En premier lieu, comme explicité en liminaire, celui d’exposer les facettes du personnage principal avec justesse et cohérence. Les personnages secondaires ont une part prépondérante dans le décor et la dimension humaine de l’ensemble en soulignant des interstices d’un système vérolé, gangrené. Je pense que le roman aurait eu plus de consistance si les faces sombres avaient été appuyées en les surlignant dans un tempo fait de césures, de virages en épingles, de descentes brutales suivies d’ascensions nerveuses.

Le sable boit un sang qui ne coagule pas !

Roman efficace mais qui pourrait être plus punchy.

Chouchou.

 

L’ESSENCE DU MAL de Luca d’Andrea / Denoël.

Traduction : Anaïs Bouteille-Bokobza


C’est le livre d’une obsession qui convoque et réveille le passé enfoui sous un manteau de neige et de glace au travers une région tout à la fois accueillante mais néanmoins hostile… Cette recherche effrénée telle une compulsion amènera les protagonistes à des sentiments paradoxaux, violents, paroxystiques, dérélictifs. On entre dans ce canyon sans aucune certitude mais on y pénètre avec ce besoin d’étancher une soif de vérité.

« En 1985, dans les montagnes hostiles du Tyrol du Sud, trois jeunes gens sont retrouvés morts dans la forêt de Bletterbach. Ils ont été littéralement broyés pendant une tempête, leurs corps tellement mutilés que la police n’a pu déterminer à l’époque si le massacre était l’œuvre d’un humain ou d’un animal. 
Cette forêt est depuis la nuit des temps le théâtre de terribles histoires, transmises de génération en génération. 
Trente ans plus tard, Jeremiah Salinger, réalisateur américain de documentaires marié à une femme de la région, entend parler de ce drame et décide de partir à la recherche de la vérité. À Siebenhoch, petite ville des Dolomites où le couple s’est installé, les habitants font tout – parfois de manière menaçante – pour qu’il renonce à son enquête. Comme si, à Bletterbach, une force meurtrière qu’on pensait disparue s’était réveillée. »

Mû par des motivations professionnelles et familiales un jeune documentariste télévisé va se retrouver dans cette région du sud Tyrol à la confluence de trois pays : l’Italie, l’Allemagne et l’Autriche. C’est aussi une géographie montagneuse avec ce que cela implique. Par le prisme de personnalités taiseuses, vivant sur des habitudes, des lignes de vie séculaires, la volonté de Salinger de mettre à jour cette affaire macabre sera émaillée, jonchée de précipices, de failles au propre comme au figuré.

Mêler sa chair à celle du diable est une aventure qui n’arrive pas souvent. Des péripéties extravagantes ou horribles il se dégage une poésie particulière, un tableau saisissant d’une zone touristique où la carte postale pointe un azimuth resplendissant. La patte fuligineuse de l’auteur, ses trouvailles, le conflit entre le bien et le mal qu’il peint inlassablement fournit une loi implacable : il fait mourir les personnages les plus touchants sans qu’un muscle de son style bouge. Car il a un style. Lorsqu’on l’a lu, il reste dans l’esprit quelques images puissantes, quelques couleurs sombres contrebalancé par la lumière aveuglante du linceul neigeux.

-« Les morts ont-ils ressuscité ? » murmurai-je. « Les livres disent que non, la nuit hurle que si. »

C’était une citation tirée de mon livre préféré, celui qui m’accompagnait où que j’aille. La phrase de John Fante prit une autre signification dans la bouche de l’assassin qui me regardait dans le miroir.

Je craquai. La conscience de ce que j’avais fait me plia en deux. Ma tête heurta la céramique du lavabo. La douleur fut un soulagement.

De l’écrivain, il a le goût des âmes, la curiosité pour la Mal, ou tout au moins pour les excès de la nature humaine. Un romancier aime tous ses personnages sans exception, les bons comme les méchants. Il démontre des vérités obscures ou douteuses en les comparant à des vérités claires et incontestables. On est abasourdi par la maturité du littérateur qui emprunte à la connaissance des lieux sis-décrits une force narrative, une faculté d’émulsionner des ingrédients de tension en la rendant croissante. C’est un tour de force littéraire et le conte nous suspend dans un espace temps où l’on aime à se perdre.

L’Essence du Mal, des mots sombres nécessaires !

Chouchou.

 

CE QUE CACHAIT ARCHIE FERBER de Casey B. Dolan / Denoël

Traduction: Perrine Chambon et Arnaud Beignot .

L’obstination, l’abnégation d’une Docteur en psychiatrie comportementale déterminera un périple entre Afrique du sud et Etats-Unis. L’ouvrage de deux parties distinctes brossera, par la même, les prismes de profils de personnages assaillis par leur passé, leur mode de vie et leur choix dans celle-ci. Pas de complaisances ou d’empathie surfaites dans ce roman où se croiseront l’abomination aux vices sous tendus par des troubles psychopathologiques.

« Chaque psychiatre a, au cours de sa carrière, rencontré un patient pas comme les autres. Un patient qui l’obsède, qui hante ses pensées et ses cauchemars. Pour Felicity Sloane, experte médico-légale à Boston, il s’agit d’Archie Ferber, jeune Texan timide qui a fait fortune dans la restauration. 
Lui et son compagnon Matthew désirent un enfant à tout prix. Toutes leurs tentatives d’adoption aux États-Unis se soldant par des échecs, ils se tournent vers l’Afrique du Sud, pays d’origine de Matthew, où ils font appel à une mère porteuse qui met au monde la petite Hannah. Mais le bébé disparaît, la mère est sauvagement assassinée, et c’est Archie qui est montré du doigt. Y compris par Matthew. La seule personne capable de le sauver d’une extradition vers l’Afrique du Sud est Felicity Sloane. Celle-ci est capable de mesurer les tendances meurtrières d’un suspect grâce à des techniques de pointe. Mais cela suffira-t-il à tirer Archie d’affaire? Et est-il réellement l’innocente victime qu’il prétend être? »

Casey B. Dolan comédienne et présentatrice télévisée, animatrice radiophonique en Afrique du Sud a également commis des chroniques pour des publications variées.

 » Stein lève la tête. Le bon docteur vient de perdre l’avantage et son regard croise celui du proc qui est pris, littéralement, d’un tressaillement. Je ne sais pas si le jeune procureur va tolérer longtemps cette petite comédie. Il n’est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds, et comme l’a dit Saint Augustin : « C’est l’orgueil qui a changé les anges en démons ; c’est l’humilité qui transforme les hommes en anges. » il est clair que le proc a choisi son camp. »

La première partie, au gré d’un procès localisé au Cap, cité la plus australe du continent africain, nous plonge, tel à mano a mano juridictionnel, dans une tension palpable et croissante. L’enjeu, outre la défense ou l’accusation des mis en cause, reste bel et bien la santé, voire la vie d’une jeune enfant. On explore les personnalités profondes des protagonistes avec en appui régulier, cadencé, les minutes des pièces à conviction. Les faces humaines rugueuses, ténébreuses, tourmentées forment un pentaèdre sensoriel de l’esprit irrégulier. Les joutes au sein du tribunal rythment l’oppression des participants dans un quasi huis-clos, dans cette recherche sempiternelle de déstabilisation de l’autre par l’entremise de ficelles plus ou moins solides. Le procès devient obsédant en particulier pour le Docteur Sloane et le Procureur McCormac….

La césure de la deuxième partie nous entraîne alors dans un type de road trip au travers le parcours de l’accusé, et se bouscule un flot de questions nouvelles, d’interrogations dérangeantes. C’est dans cet acte que la dimension suspense, sueurs froides, prend sa structure, son envergure déstabilisante. Au travers de la reconstitution d’une histoire perclus de souffrances, de non-dits, de vérités travesties, l’oppression présente dans le premier acte s’affirme sur d’autres vecteurs et cibles.

L’auteur nous montre sa capacité à lier des atmosphères, un propos aux antipodes les uns des autres pour construire un déroulé, tout sauf linéaire, en mariant des sentiments contradictoires inclus dans la peinture des ses personnages. Vérités et interprétation de celles-ci s’émulsionnent dans une matière propice à la réflexion personnelle et à un recoupement avec des problématiques sociétales contemporaines.

Comme la citation de Jean Dutourd : « Toute vérité commence par une piqûre ou par une blessure. » Casey B. Dolan nous en explicite les contours.

Terribles destinées du premier chapitre au dernier !

Chouchou.

 

 

 

 

LE PAYS DES HOMMES BLESSÉS d’Alexander Lester / Denoël.

Traduction : Vincent Raynaud (Anglais)

Le roman a pour décor la Rhodésie, actuel Zimbabwe, et on assistera à des combats. Oui DES combats car ils sont multiples dans ce récit épique en couleurs, fragrances et sensations. La ferme d’un cultivateur de tabac dans ce pays en mouvance meurtrie dessine l’épicentre du décorum. Composé de trois parties, l’ouvrage se veut aussi, ou surtout, un manifeste envers le conflit qui rebaptisera in fine cette nation jouxtant l’Afrique du Sud.

« Rhodésie, années 1970. La colère gronde dans cette ancienne colonie britannique devenue indépendante, mais restée aux mains des Blancs. Alors qu’une guerre civile sans précédent s’apprête à ravager le pays, le jeune Wayne Roberts, fils d’un puissant propriétaire terrien rhodésien, n’a qu’une obsession : sauver Msasa, la ferme familiale dont il doit un jour hériter. Il y consacre tout son temps, pendant que son jeune frère Patrick préfère au dur labeur les romans d’aventures. La guerre achève d’éloigner les deux frères : Wayne veut à tout prix défendre la terre familiale contre les nationalistes africains, tandis que Patrick estime que les terres doivent être rendues au peuple shona. Ce sera le début d’une plongée dans la violence que rien, et surtout pas leur irrépressible besoin de vengeance, ne pourra arrêter. Le sang qui les lie pourra-t-il les réconcilier un jour? »

Alexander Lester est né à Londres en 1967 et a grandi en Rhodésie, en retournant au Royaume uni que pour ses études d’histoire. C’est alors au Zimbabwe qu’il rencontre et épouse sa femme. Vivant à ce jour dans le Kent avec leurs deux enfants.

La partie première du roman s’ouvre sur l’évocation fondatrice d’une famille de fermiers blancs, sur cette terre d’ébène, qui se félicite de créer une harmonie d’existence entre travail, vie sociale et au sein de l’entité nucléaire. La fratrie, composée de deux frères dissemblables, présente une figure tutélaire forte qu’est le père, secondée par une mère d’honneur et de rectitude. Présentant fatalement des failles, ils s’arc boutent sur des préceptes érodés et passéistes. La magnificence paternelle pour l’un et son despotisme pour l’autre orientera leurs destinées respectives et leurs visions politiques.

Au travers de la seconde partie on entre de plain-pied dans cette guerre du bush de Rhodésie du sud et l’on assiste, dans une fureur mortifère, au chaos d’une guérilla décennale. C’est au décours de ces années noires que les trajectoires des frères diffèrent de manière prononcée. L’ainé, Wayne Roberts, doté de faculté physiques hors normes et d’une violence intrinsèque ravageuse sans limites,  se confronte sans appréhension aux exactions des différentes factions engagées. Additionnée à une soif de rancœur et de vengeance il laisse des traces indélébiles aux hommes qui croiseront son chemin tout en, insidieusement et paradoxalement, saupoudrant son barycentre d’une teinte où s’immisce une chaleur pour son prochain. Son jeune frère Patrick épris de littérature et de justice universelle, lui, laisse des empreintes « morses » à ses condisciples et son entourage. Et l’on devine que la jonction de leur parcours sera l’un des fils rouges de la troisième et ultime partie.

La clôture de l’ouvrage dressera avec justesse et sans lyrisme surfait d’une volonté de retour aux sources, de tentatives de résilience, de nécessité de tisser une paix avec soi même et autrui, de renouer un contact avec son sang afin de recréer « l’œuvre » du père. Et dans ces capacités à se réinventer sur les souvenirs et l’éducation de parents garants d’un certain art de vivre que les frères feront corps avec la nature et leur nature. On ne s’amende pas d’un coup de gomme d’actes réprouvés par la morale mais l’on peut échafauder un trajet parallèle par une remise en cause emplie d’un courage rare. Wayne reconstruit donc un espoir au travers sa famille et une clairvoyance édictée par une maturité qui aurait pu paraître inespérée.

Le récit, à travers cette famille symptomatique d’un conflit méconnu, a vertu d’enseignement historique en partie certes mais dresse les portraits denses de personnalités conférant à l’ensemble une envergure romanesque touchante.

Ce n’est sans nul doute pas le plus grand livre que j’ai lu mais c’est un coup de cœur.

Chouchou.

 

 

ENTRETIEN AVEC PASCAL GODBILLON / Lunes d’encre.

Pascal Godbillon, directeur de l’emblématique collection de poche Folio SF chez Gallimard, a été promu récemment à la tête de la collection Lunes d’encre chez Denoël. Cette collection dédiée aux littératures de l’imaginaire, connue pour son catalogue éclectique, irrévérencieux et pointu, rassemblant grands anciens et fine fleur mondiale de cette littérature de genre, va donc connaître un nouveau chapitre de son histoire.

Nous l’avons rencontré au détour d’un petit café parisien non loin de la rue du Bac pour une discussion à bâtons rompus retraçant son parcours et abordant ses visions futures…

 

Avant de nous parler de votre récente prise de poste en tant que nouveau directeur de collection chez Lunes d’encre, peut-être pouvons-nous évoquer votre parcours chez Folio SF. Vous avez passé plus d’une dizaine d’années à sa tête, choisissant de nouvelles trajectoires en terme de lignes éditoriales et redessinant la carte du territoire des littératures de l’imaginaire…

 

Oui alors, quand vous dites cela, il faut tout de même savoir que lorsqu’on travaille avec une collection de poche, on fait avec l’offre proposée. Bien sûr, lorsque j’ai choisi de publier « Spin » de Robert Charles Wilson par exemple, ou « La Horde du Contrevent » d’Alain Damasio (deux très grands succès de la collection) ce sont avant tout des romans que j’ai adorés. Cependant, si ces deux ouvrages n’avaient pas été publiés préalablement, j’aurais dû faire avec autre chose. Même s’il n’en reste pas moins que ce sont des choix personnels d’édition et qu’un autre aurait peut-être fait autrement avec les livres à disposition sur le marché, il faut rester humble : le succès vient surtout de la qualité des oeuvres proposées.

 

Donc on ne peut pas véritablement parler d’une stratégie personnelle en terme de choix d’édition ?

 

Non, c’est le meilleur moyen de se planter! Tout se passe à la lecture d’un livre. On se dit « Oh là là, celui-là il faut que je le fasse ». C’est par conséquent une question de personnalité, et il y a un processus inconscient, une part d’instinct et de flair. On ne se rend pas vraiment compte que se dessine une ligne éditoriale. En dix ans à la tête de Folio SF, je me suis dit pour quatre titres seulement « Celui-là ça va être une tuerie ». Et sur les quatre j’ai eu raison trois fois. Là, je parle de quatre titres qui n’étaient pas vraiment attendus. Je ne parle donc pas de « Spin » qui s’était vendu à presque 15000ex en Lunes d’encre, et où là j’étais donc plutôt confiant. Le premier c’est « La Horde du Contrevent » de Damasio, ensuite « Janua Vera » de Jean-Philippe Jaworski et pour finir « Le Déchronologue » de Stéphane Beauverger. Bon, pour le quatrième, par respect pour l’auteur et pour la famille, on n’en dira pas plus. Mais concernant ces deux derniers auteurs, qui n’étaient donc pas forcement connus lorsque je les ai publiés, j’ai immédiatement senti qu’ils allaient faire de grandes choses, et pour moi c’était une évidence qu’il fallait qu’ils soient en Folio SF !

Donc là si je comprends bien, vous fonctionnez surtout au coup de coeur. Lorsque je parlais de lignes éditoriales, je faisais référence au fait que la Fantasy, d’un côté et les auteurs français de l’autre, prenaient une part prépondérante dans le catalogue de Folio SF ces dernières années.

 

Oui, je pense que c’est conjoncturel plus qu’autre chose… Alors c’est drôle déjà, parce qu’au début, on me reprochait de ne pas publier d’auteurs français ! Pour moi, que ce soit français, turc, chinois ou russe, je m’en fous : apportez-moi des bons bouquins ! Ce dont vous parlez, c’est aussi la conjonction de plusieurs facteurs.

Tout d’abord la plupart des éditeurs ont créé leur propre collection de poche. On a par conséquent une raréfaction des titres proposés. Ceci ajouté au fait que pour les grosses machines SFFF, les auteurs à succès, comme Robin Hobb par exemple, hé bien les éditeurs se les gardent pour leur propre collection de poche.

Concernant les auteurs étrangers, il y a un coût à ajouter, celui de la traduction. Il faut vendre 5000ex, en gros, pour rentrer dans ses frais. On constate donc une prudence à publier les auteurs étrangers et une facilité à publier des Français. D’autant plus qu’il y a une offre plus importante et de grande qualité chez les auteurs francophones depuis ces dernières années. Et pas que de Fantasy. On n’a plus à rougir aujourd’hui de la comparaison avec les anglo-saxons dans le domaine de la SF pure. Laurent Genefort, avec « Omale » a été une des plus grosses ventes de l’année dernière par exemple. Après, moi les genres m’importent peu : ce qui compte c’est que le titre soit en résonance avec le reste du catalogue. Là où on croit distinguer des lignes de force qui se dessinent, il faudrait plutôt voir des hasards heureux.

Vous avez eu cette phrase assez drôle : « J’aimerai faire de cette collection quelque chose de plus proche du musée Pompidou que de celui des Arts premiers ». Alors si vous deviez faire un bilan, mission accomplie ?

 

Et oui, c’est vrai que les formules marrantes, c’est à ça que l’on me reconnait ! Alors premièrement, cette phrase, c’était pour répondre à un certain constat que l’on pouvait faire à une époque où certains voyaient Folio SF comme une collection un peu vieillotte de classiques. Bien sûr, ces classiques sont importants, car ils forment une porte d’entrée pour tous ces jeunes et moins jeunes lecteurs vers la découverte de la SF. La question maintenant, c’est surtout: quels seront les classiques de demain? Pour moi, il est évident que « La Horde du Contrevent » de Damasio en fait partie, au côté de l’oeuvre de Jaworski, Wilson, Priest et tant d’autres.

 

Peut-être pourrait-on parler de Lunes d’encre maintenant… Vous venez donc de remplacer au pied levé Gilles Dumay, son père fondateur, que vous connaissez bien pour avoir travaillé ensemble pendant de nombreuses années. Il a d’ailleurs eu ce mot pour vous: « Sans Pascal, il n’y aurait sans doute jamais eu Ian McDonald chez Lunes d’encre ».

Voilà des années qu’il annonçait des difficultés financières, lors notamment de bilans annuels qu’on pouvait lire sur Elbakin.net… Et puis là, miracle! il rayonne sur le bilan 2016, on sent l’espoir renaître… puis annonce son départ quelques temps après ! On est un peu sous le choc, qu’en est-il exactement?

 

Alors, concernant Ian McDonald, j’ai juste été le catalyseur d’une envie existante. Gilles et moi venons d’une même région mentale, on a grandi avec les mêmes livres et nos goûts ne sont pas si éloignés que ça bien que nous n’ayons pas eu le même parcours.

Concernant son départ, il s’est passé ce qui se passe dans plein d’entreprises : à un moment donné Gilles a eu envie de tenter d’autres aventures. Aussi, quand on m’a proposé de prendre la suite, j’étais évidemment très flatté et ravi, dans la mesure où on a longtemps travaillé ensemble. En plus, ça correspondait à une évolution personnelle et professionnelle que je souhaitais. Après dix ans de poche, j’avais très envie de me retrouver sur de l’inédit grand format avec tout ce que ça implique en terme d’achat étranger et de négociations. Même si je passe mon temps à dire, en blaguant à moitié, que ce que j’ai entrepris chez Folio SF, un autre aurait pu le faire, je pense tout de même qu’il s’agit d’une forme de reconnaissance du travail que j’ai effectué. Il y a par ailleurs une logique de cohérence et de verticalité dans le fait que la personne qui s’occupe du grand format soit aussi celle qui se charge de l’édition de poche.

 

Alors pour la rentrée, que nous mitonnez-vous donc en Lunes d’encre?

 

Et bien tout d’abord un nouveau roman de Jo Walton, « Les Griffes et les crocs »: un roman victorien où les personnages sont des dragons. Un livre vraiment marrant et très malin. On trouvera les auteurs dont les sorties étaient initialement prévues : Scott Hawkins et sa très surprenante « Bibliothèque de Mount Char », Al Robertson avec « Station : la chute » : de la vraie SF mâtinée de thriller. « Children of Time » d’Adrian Tchaikovsky arrive aussi pour l’année prochaine…

Et puis sinon, mais c’est top secret, j’espère la signature prochaine d’un auteur étranger. Tout ce que je peux dire, c’est que j’ai fait une première offre et qu’il y a vraiment moyen de s’éclater avec ce roman !

En souvenir des plages de cet été, des festivals et des joyeuses routes de randonnées, vous auriez peut-être quelques livres à nous conseiller pour aborder sereinement cette rentrée ?

 

Eh bien, au coin du feu, cet automne, on pourrait bien entendu savourer « Pornarina », premier roman inclassable et improbable de Raphaël Emery, jeune auteur paru en Lunes d’encre cet été qu’on n’aurait peut-être pas imaginé rejoindre la collection. Totalement atypique, à classer dans le genre gothique fantastique et complètement le genre de livre que j’affectionne pour son côté « ça passe ou ça casse ». Le roman vient d’ailleurs de recevoir le prix Sade du premier roman. Une première pour Lunes d’encre!

Autre livre atypique, est également paru récemment chez Folio SF « Le paradoxe de Fermi » de Jean-Pierre Boudine, un récit post apocalyptique qui nous plonge dans l’ici et maintenant : bien glaçant quand il fait trop chaud près du feu ! Et puis pour finir, arrive en librairie, dès le 5 octobre, l’édition poche de « La ménagerie de papier », de Ken Liu, un recueil de nouvelles remarquable, paru initialement au Bélial’. .

 

Pour en revenir à cette rentrée et clore notre entretien, si vous nous parliez un peu du Mois de l’imaginaire qui s’annonce comme un évènement important à venir ?

 

Effectivement, l’idée qui a germé chez quelques éditeurs de poche il y a deux ans maintenant, et qui est désormais ouverte à tous les éditeurs qui le souhaitent, c’est de mettre la SF et la Fantasy en avant pendant un mois, notamment au sein des librairies. En l’occurrence c’est le mois d’octobre qui a été choisi pour cette vaste opération.

Aujourd’hui le combat pour le polar et le thriller est gagné en termes de notoriété. Il nous reste à le mener pour la SFFF ou ce qu’on appelle littérature de l’imaginaire maintenant. Un logo a été créé pour la communication de l’évènement. Les réseaux sociaux avec facebook sont lancés également. Tout un tas de rencontres et d’événements auront lieu, en librairie, mais aussi dans les bibliothèques, à Paris et ailleurs (l’agenda s’étoffe de nouvelles dates presque tous les jours). Chez Folio, une opération promotionnelle est proposée aux libraires, opération qu’ils mettront en place ou non à leur convenance bien évidemment! L’idée c’est de mettre un coup de projecteur sur le genre, et pourquoi pas à terme de faire quelque chose d’un peu plus didactique voire pédagogique.

On sait que la gestion du temps est cruciale aujourd’hui. Lire un livre demande plus d’investissement que regarder une vidéo. L’idée, c’est d’aiguiser la curiosité, de mettre des passerelles en place. Faire savoir qu’il y a un savoir-faire.

 

 

Un grand merci à Pascal pour sa gentillesse et son engouement à parler de son métier et de sa passion de façon si communicative et pleine d’entrain.

Pour ceux et celles qui souhaitent plus d’information sur le Mois de l’imaginaire, vous pouvez vous rendre sur la page facebook ici :

 

https://www.facebook.com/moisdelimaginaire2017/

 

Wangobi

 

LA BIBLIOTHEQUE DE MOUNT CHAR de Scott Hawkins / Lunes d’encre / Denoël.

 

Traduction: Jean-Daniel Brèque.

Sur un bord de la Highway 78, non loin de Garrison Oaks, une jeune fille marche couverte de sang. Un poignard d’obsidienne est caché au creux de ses reins. Elle se nomme Carolyn et se présente comme bibliothécaire américaine. Elle parle en fait plus couramment le Palapi, un langage vieux de plus de 60 000 ans ; phénomène plutôt étrange me diriez-vous, mais qui ne semble cependant pas l’émouvoir plus que cela.

Mais qui est vraiment Carolyn, et surtout qui est cet homme qu’elle recherche et appelle « Père »? Un homme tout aussi mystérieux qu’ omniscient. Une figure ténébreuse, qu’on n’évoque qu’avec respect et terreur. Une ombre qui l’a élevée sous une férule de fer et de bronze, elle ainsi que d’autres enfants tout aussi étranges, comme Michael qui parle aux animaux ou Jennifer qui ressuscite les morts…

Difficile d’en dire plus. “La bibliothèque de Mount Char” s’inscrit certainement dans la liste très prisée  des livres les plus fous, les plus tordus et les moins prévisibles de cette rentrée littéraire. On voit plus ou moins d’où on part, et encore… A la faveur de l’organisation d’un cambriolage, basse besogne bien terre à terre mettant en scène notre jeune protagoniste, on pense retrouver quelques repères connus dans cette histoire. Vaine illusion ! Le contre-pied ne se fait pas attendre bien longtemps et nous voici de nouveau plongeant dans un maelstrom paranormal.

Toute trace de rationalité évanouie, il paraît pourtant évident qu’il y a un sens à tout ceci. Une trame puissante, occulte et sous-jacente cachée aux yeux des simples mortels que nous sommes. Évidemment, tout doit bien avoir une raison, une explication, même l’existence de cet iceberg avec des jambes nommé Q33 Nord et qui peut potentiellement détruire la race humaine !

Scott Hawkins, informaticien américain jusqu’alors absolument inconnu du grand public, signe là un premier opus digne d’un télescopage dément entre le duo Tarantino/Rodriguez satellisé, un Clive Barker en grand forme ainsi qu’un Garth Ennis façon Preacher. C’est percutant, cru, surréaliste et drôle, absolument insaisissable et viscéralement addictif. Les virages sont à 180°, ça drift sévère et on se demande s’il y a un feu à un moment donné, quelque part sur la piste.

Au delà de cette histoire incroyable, « La bibliothèque de Mount Char » parlera aussi de communication, de l’angoisse née de cette sensation de déphasage avec son environnement que l’on peut ressentir dans sa construction personnelle. De la façon d’être au monde donc, d’y trouver sa place et de nourrir les relations avec l’autre.

Au rang des bémols à apporter à cette partition, on pourra éventuellement relever un finish qui s’étire dans un pathos un peu longuet, mais sinon, globalement on a plutôt l’impression de chevaucher un missile transcontinental.

Un roman fantastique et résolument moderne, qui bouscule/annihile les codes du genre avec une adresse jubilatoire. Scott Hawkins en toute simplicité et en l’espace d’un roman est devenu le nouvel auteur à suivre.

Wangobi

TREIZE JOURS de Roxane Gay / Denoël.

Traduction : Santiago Artozqui (Américain)


C’est un retour aux sources qui se brise sur des scories d’une société affichant dans un même temps le beau du laid, les sourires des pleurs, de l’accueillant au rejet brut. L’expatriée vit sur ses souvenirs, sur un inconscient idéalisé et reçoit de plein fouet la rage, la rancœur d’un peuple révolté, d’une société exsangue. Dans ce contexte du kidnapping de motivation pécuniaire, une femme Haïtienne qui écrit son histoire dans une Floride aux antipodes d’un pays déstructuré, structurant, se voit brisée dans sa chair et sa psyché. C’est le récit d’une déconstruction et d’une reconstruction pavées de remises en causes, de désillusions, de profondes déceptions et de viscérales souffrances.

« Fille de l’un des hommes les plus riches d’Haïti, Mireille Duval Jameson mène une vie confortable aux États-Unis. Mais alors qu’elle est en vacances à Port-au-Prince avec son mari Michael et leur bébé Christophe, Mireille est kidnappée. Ses ravisseurs réclament un million de dollars à son père. Pourtant, ce dernier refuse de payer la rançon, convaincu que toutes les femmes de sa famille seraient alors enlevées les unes après les autres. Pendant treize jours, Mireille vit un cauchemar. Son ravisseur, dit le commandant, est d’une cruauté sans nom. Comment survivre dans de telles conditions et, une fois libérée, comment surmonter le traumatisme, pardonner à son père et recréer une intimité avec son mari ? 
Mireille et les siens vont pourtant réussir à reprendre pied et découvrir que la rédemption peut revêtir les formes les plus inattendues. »

L’auteure possède une envergure sociétale dans son écriture et de par sa reconnaissance. Née à Omaha en 1974, dans le Nebraska, enseignant l’écriture dans l’université de l’Illinois, elle aime aborder dans ses ouvrages ses thématiques électives telles le racisme, les conflits de classe et l’identité sexuelle.

Elsa, une amie jamaïcaine, m’a parlé une fois d’une berceuse populaire dans son pays, sur une mère avec treize enfants. La mère en tue un pour nourrir les douze autres, puis un pour nourrir onze, puis un pour en nourrir dix, jusqu’à ce qu’il ne lui en reste plus qu’un, qu’elle tue également parce qu’elle a aussi faim. Finalement, elle retourne dans le champ où elle a assassiné ses enfants, où reposent les os de leur treize corps. Elle se tranche la gorge parce qu’elle ne supporte pas d’avoir fait ce qui devait être fait. « Aux Caraïbes, une femme doit toujours affronter de tels choix », a conclu Elsa après m’avoir raconté son histoire .

Paragraphe symptomatique d’un peuple et de vies basées sur le sacrifice et la souffrance de choix lacérants mais vitaux. (l’analogie entre les deux pays restant probablement juste)

Dans un premier temps la description de l’enlèvement et des Treize jours de tortures morales et physiques est directe, sans ambages. Les coups ne sont pas éludés ni contournés sans pour autant plonger dans un pathos surligné. On est dans un « document » du quotidien par les prismes de la détenue, des ravisseurs et de la famille. Notre propre regard sur ces entités va tour à tour être marqué par l’empathie, la révolte, l’incompréhension, le questionnement. Car apparaît dans ce temps une surprise, une « incongruité », que l’on pourrait avoir du mal à s’expliquer, à en trouver le sens, UN sens. Cette dissonance aura une terrible résonance dans le récit mais aussi une prépondérance dans l’écriture.

Et c’est sans nul doute que notre appétence littéraire revêt un caractère « viral ». Le prodrome de cette première partie nous plonge dans la seconde avec les symptômes de la fébrilité. Enclin à découvrir les voies de la résilience, de la reconstruction on est réellement happé par la portée de l’écriture et la transcription d’une équation à plusieurs inconnues. Les souffrances sont multiples et s’agrègent en une pelote où la trame s’entrecroise, s’emmêle, qui aboutit à des incompréhensions, des dissensions.

« Treize Jours » est donc un roman riche d’enseignement sur une culture, sur la filiation, sur la famille, sur les tentatives de retrouver une voie et sa voix sans pouvoir effacer les stigmates d’un trauma violent et inscrit dans une chair fibrosée. Et sous une plume incisive sachant imprimer un style, un regard laissant la place à la réflexion personnelle du lecteur, on est embarqué dans ce roman magnétique, profond.

Chouchou.

 

AUX CONFINS DU MONDE de Karl Ove Knausgaard / Denoël.

Traduction : Marie Pierre Fiquet.


On sait très rapidement, et instinctivement, que l’on va s’engouffrer dans un ouvrage littéraire avec un grand L. Très rapidement car le ton est donné, car la plume marque de son empreinte dès la première page un journal d’une page de l’existence du géniteur. Tant dans la précocité de son entrée dans le monde des adultes que par les responsabilités lui incombant s’installent, alors, de profondes ambivalences jumelées à de légitimes questions d’une réflexion personnelle mal dégrossie. D’une trace directe, sans faux-semblant, sans verser dans la digression excessive, la patte nordique affiche ses atours et cette musique épurée.

« À dix-huit ans, fraîchement sorti du lycée, Karl Ove Knausgaard part vivre dans un petit village de pêcheurs au nord du cercle arctique, où il sera enseignant. Il n’a aucune passion pour ce métier, ni d’ailleurs pour aucun autre : ce qu’il veut, c’est mettre de côté assez d’argent pour voyager et se consacrer à l’écriture. Tout se passe bien dans un premier temps : il écrit quelques nouvelles, s’intègre à la communauté locale et attire même l’attention de plusieurs jolies jeunes femmes du village. S’installe peu à peu la nuit polaire, plongeant dans l’obscurité les somptueux paysages de la région et jetant un voile noir sur la vie de Karl Ove. L’inspiration vient à manquer, sa consommation d’alcool de plus en plus excessive lui vaut des trous de mémoire préoccupants, ses nombreuses tentatives pour perdre sa virginité se soldent par des échecs humiliants, et pour son plus grand malheur il commence à éprouver des sentiments pour l’une de ses élèves. 
Entrecoupé de flash-back où l’on découvre l’adolescence de Karl Ove, et grâce auxquels on distingue l’ombre omniprésente de son père, Aux confins du monde capture d’une main de maître le mélange enivrant d’euphorie et de confusion que chacun traverse à la fin de l’adolescence. »

L’auteur norvégien, né en 1968 vivant actuellement en Suède avec ses trois enfants, est considéré, par l’entremise de son incroyable autobiographie divisée en six volumes, comme un littérateur « nobellisable » en renouvelant le genre de l’autofiction.

Karl Ove mène sa barque dans le but de s’émanciper mais aussi dans l’ambition de concrétiser son doux songe de devenir écrivain.

Son détachement de « l’écrin familial » prendra forme en cette mission de professeur principal jouxtant la fin de ses études secondaires. L’indépendance et la survenue de concrètes responsabilités ne sont, bien entendu, pas sans écueils. Mais au sortir de l’adolescence et à l’orée de l’âge adulte résident des inflexions, des magnétismes où l’humoral est sur un piédestal. La sève est un moteur, elle est un leitmotiv. Tout comme l’impériosité socialisante festive qui scelle les amitiés, renforce son empreinte dans ce coin et cette communauté inconnus. On ressent inéluctablement le malaise dans la difficulté à s’affirmer, dans la difficulté à afficher des certitudes d’homme et de littérateur. Comme bien souvent la pente est abrupte, les accotements instables et la direction floue…Le trajet est fatalement semé d’embûches. Et c’est cette fragilité, cette profonde humanité, l’expression d’angoisses universelles qui rend le projet littéraire sincère et marquant.

L’écrit est beau car il est empreint d’une véracité sans nuances. La langue est touchante car elle n’est pas cérébrale mais cardiaque. Le verbe est fort, hypnotique car vécu et non choisi. S’y retrouver c’est s’y égarer, sans dissimuler ni les émotions, ni les poils qui s’hérissent, sans renoncer à l’idée que le passé reste constitutif de notre présent bien souvent dans son intégralité. L’empirisme est ainsi fait d’erreurs, d’hésitations, de tâtonnements tout en portant les stigmates de notre histoire incluse dans notre éducation, notre culture. Les confins du monde c’est une cellule forgée notre être singulier qui se veut paradoxal afin de nous ouvrir à autrui pour nous affirmer à nous même.

Dans cette période d’une vie où se côtoie une multitude d’ambivalents sentiments, les états extrêmes et brutaux se succèdent avec célérité. Sous couvert, donc, d’un récit de la rupture où vide et plein s’alternent, l’auteur scandinave nous gratifie d’un tour de force d’écriture sans détours ni ambages.

Réalisme vécu d’un littérateur exigeant un vital dynamisme !

Chouchou.

 

PISTE NOIRE de Antonio Manzini / Denoël / Sueurs froides.

Traduction: Samuel Sfez.

« Le commissaire Rocco Schiavone est romain jusqu’au bout des ongles : snob, macho et ronchon, il est doté d’un humour noir dévastateur. Muté à Champoluc dans le val d’Aoste, il vit son départ en province comme un exil. À son corps défendant, il doit quitter sa paire de Clarks adorée pour porter de répugnants après-ski et considère ses nouveaux collègues comme des ploucs.
Peu après son arrivée, on trouve le cadavre d’un homme sur une piste de ski, écrasé sous une dameuse. Accident ou meurtre? Quand le médecin légiste découvre un foulard dans la gorge de la victime, le doute n’est plus permis. Schiavone se plonge alors dans une enquête rocambolesque, freiné par son ignorance, voire son mépris, de la région et de ses usages. Mais certains habitants de cette vallée hostile et glaciale trouvent grâce à ses yeux. Notamment une habitante : la somptueuse Luisa Pec… »

J’avais beaucoup aimé la deuxième aventure de Rocco Schiavone Froid comme la mort , flic romain pur souche tendance exclusive, nommé dans la vallée d’Aoste et la troisième Maudit printemps  a d’ailleurs trouvé grâce aux yeux difficiles de Chouchou. L’été m’a semblé la bonne période pour lire le premier opus, qui, en général, installe le héros. Du coup, de par ma lecture précédente et postérieure dans le cycle Rocco Schiavone, je n’ai pas ou moins eu les surprises qui vous attendent en découvrant cet odieux et attachant sous-préfet (commissaire) qui vomit à la population locale son fort mécontentement d’exilé .

Les Ritals font vraiment de bons polars et Manzini devrait gagner ici, comme en Italie où une série de la RAI est consacrée aux enquêtes de Rocco Schiavone, un large public avec ces romans qui font décidemment penser que beaucoup d’auteurs transalpins ont été fortement et durablement influencés par les polars de Manchette ou de Fajardie. Le ton est vif, les dialogues sont au cordeau, il suinte des propos de Rocco beaucoup de méchanceté, d’ironie et de morgue, une contenance hautaine et méprisante pour tout ce qui n’est pas Rome. Rocco n’est pas un petit saint et demeure meurtri par des failles qui sont évoquées mais pas vraiment racontées : on installe juste le personnage. Alors, les fans de Camilleri trouveront peut-être que l’attitude de Rocco devant ses subordonnés ressemble un peu trop à celle de Montalbano envers ses adjoints ignares mais ce n’est que fugitif, au tout début, et totalement absent du deuxième roman. Si Rocco sait se montrer ignoble de manière quasi naturelle et spontanée, il peut apparaître par ailleurs, fort sympathique par ses démonstrations d’irritation et mauvaise foi tout comme ses petites habitudes : porter des clark’s dans la neige, fumer un petit pétard en arrivant au boulot le matin… Et puis c’est un Rital quand même et toutes ses relations avec les femmes sont autant de démonstrations réussies ou gravement plantées du charme à l’italienne.

« Je suis le pire des fils de pute, …Et je dois me faire face chaque jour. Dans le miroir, dans une flaque d’eau, quand je conduis, quand je mange et quand je vais aux chiottes. Et même quand je vois ce putain de ciel gris que vous avez par ici. Toujours. Un jour ou l’autre, je paierai mon dû. Mais je n’ai pas de cadavres innocents sur la conscience. Si d’après toi ça ne suffit pas, je m’en bats allègrement les couilles. »

« Piste noire » est un bon roman d’investigation, un whodunit qui fonctionne très bien, rien de génial (le second est bien meilleur encore) mais du solide, des preuves bien établies avec le souci du détail où on apprendra la vérité dans un lieu bien original et dans des circonstances très déplacées.

Parfait pour les vacances.

Wollanup.

 

LA CITE DU FUTUR de Robert Charles Wilson Denoël / Lunes d’encre.

Traduction : Henry-Luc Planchat.

Qui n’a jamais rêvé de vivre l’Ouest américain du temps des pionniers ? Respirer ce parfum d’antan, cet air non pollué encore vierge d’une civilisation oppressante ? Parcourir ces plaines ondoyantes du midwest et peut-être même apercevoir des troupeaux de bisons à l’état sauvage ! Et pour ceux que les joies bucoliques ne tentent pas, arpenter les rues de New York ou de San Francisco bien avant que les gratte-ciels n’en obscurcissent l’horizon de vaines promesses de grandeur, ne serait-ce pas le plus prodigieux des voyages ?

« L’authenticité est essentielle pour les profits. Les gens qui paient pour voir l’Ouest du XIXe siècle ne veulent pas d’un parc à thème où de faux cow-boys se la coulent douce dans un ranch et regardent Netflix en grignotant des Doritos. Ils souhaitent contempler l’Ouest authentique. » (Auguste Kemp)

Si l’aventure vous tente, elle est désormais à votre portée. C’est tout du moins ce que propose le milliardaire Auguste Kemp, sorte de génie à la Elon Musk. Ce dernier possède en effet une technologie fabuleuse appelée communément « le Miroir » qui permet le voyage dans le temps. Nous sommes donc invités, nous résidents du XXIe siècle, à embarquer pour un incroyable périple vers ce glorieux passé où sévissent encore cow-boys et indiens. L’invitation sera cependant de courte durée, puisque le portail temporel se refermera en 1877, soit cinq années après sa mise en service.

A Futurity, la ville bâtie en un temps record dans les plaines de l’Illinois par Kemp pour accueillir les touristes, tout est vrai. On ne se balade donc pas dans une sorte de « Westworld bis » pour ceux qui auraient pressenti l’éventuelle entourloupe. Futurity n’est pas non plus exclusivement peuplée par nos contemporains : afin d’augmenter sa source de business, Kemp a fait construire deux tours qui s’élèvent comme des flèches ardentes vers l’azur, constructions titanesques pour l’époque faisant office d’hôtel de luxe pour les nouveaux arrivants. Si La tour n°1 s’avère effectivement réservée aux touristes du futur, servant de base de départ à leurs pérégrinations, la tour n°2 ouvre ses portes quant à elle aux gens du XIXe afin de leur faire profiter des merveilles technologiques de notre époque. Enfin, de leur donner un aperçu édulcoré, dirons-nous.

C’est là que nous retrouvons Jesse Cullum, garde taciturne autochtone au passé flou et ayant participé à la construction de Futurity suite à des désagréments de voyage (on l’a jeté d’un train et il s’est retrouvé là sans le sou). C’est un grand jour pour la Cité, le général Grant est de visite et Jesse fait le planton dans le cordon de sécurité. Manque de bol, ça tombe sur lui : un homme va dégainer une sorte d’arme pas très catholique et tenter d’assassiner le président. Mais Jesse est rapide, et il en a vu d’autres…

Si l’idée d’une machine à explorer le temps n’est pas nouvelle, depuis H. G. Wells et tant d’autres qui en ont repris la thématique, elle n’en reste pas moins un outil puissant pour tout écrivain avide de plonger son lecteur dans les potentialités d’un monde parallèle. Robert Charles Wilson avait d’ailleurs lui-même déjà brillamment utilisé ce principe dans « les Chronolites » paru chez Gallimard au rayon Folio SF. Au delà du décalage induit et propre au merveilleux, l’idée est de se servir du voyage dans le temps pour soutenir un propos, une thèse, ouvrir une perspective nouvelle et finalement parler de notre présent. Peu importe que cette fameuse machine ait été inventée un bon millier de fois sous toutes ses coutures, ou plutôt sous tous ses boulons devrions-nous dire, l’essentiel est ailleurs.

En l’occurrence ici, la trame rocambolesque et savoureuse de Jesse Cullum nous amènera sur les rives humanistes de la tolérance, chère à l’auteur, envers celui dont on ne comprend pas forcement la culture et les moeurs. L’autochtone, l’indigène, le barbare au comportement impropre et scandaleux, c’est forcement toujours l’autre…

Le racisme, le sexisme et l’homophobie d’une époque feront ainsi face au dédain, à la trivialité et à la suffisance d’une autre. Wilson traite l’incompréhension des contemporains de ces deux époques qui se télescopent comme d’autres parleront d’interférence culturelle et de la difficulté d’accepter cet étranger qui nous regarde comme son égal.

Si le récit s’annonce par ailleurs alerte et léger, drôle et porté par un souffle épique propre au roman d’aventure – parfois violent comme tout bon western qui se respecte – il s’avérera également nimbé par moment d’une aura plus grave, état d’âme qui s’exprimera dans de nombreuses thématiques sous-jacentes parsemant le récit comme autant de zones plus sombres. On pense ici au drame du 11 septembre (l’image des deux tours n’est sans doute pas anodine) ou à celui du stress post-traumatique vécu par ces soldats rescapés des champs de batailles.

Ce qui nous amène au point névralgique de cette chronique : la grande force de Robert Charles Wilson, c’est son humanité ainsi que la justesse avec laquelle il dépeint ses personnages et la qualité des relations qu’ils tissent les uns les autres au cours de l’aventure. Tout sonne juste, on est à mille lieux des stéréotypes fastidieux servant la soupe à un récit bancal. Il y a des moments de grâce chez Wilson, des petits moments de magie où les personnages prennent vie au delà de la trame principale pour notre plus grand bonheur.

L’auteur canadien signe ici une nouvelle grande fresque dans l’épopée spatio-temporelle, cinglante et haletante comme un bon vieux western, mais aussi touchante et vibrante d’une humanité qui colmate ses failles comme elle peut.

Wangobi.

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