Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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QUE LE DIABLE SOIT AVEC NOUS de Ania Ahlborn / Denoël.

Traduction: Samuel Sfez

« Deer Valley, Oregon. Le jeune Jude Brighton a disparu depuis trois jours. Les autorités commencent à perdre espoir, et la thèse d’une fugue laisse progressivement la place à des hypothèses plus inquiétantes. Malgré son jeune âge, Steve Clark, le meilleur ami de Jude, est bien conscient de cela. Grand fan de séries policières, il sait que chaque minute qui passe est capitale. D’autant plus que ce drame n’est pas le premier à frapper Deer Valley. Un jeune garçon a été retrouvé mort dix ans plus tôt, son corps atrocement mutilé. Sans oublier tous ces animaux domestiques disparus sans laisser de trace…

Lorsque Jude réapparaît de façon tout à fait inattendue, tous pensent que la vie va reprendre son cours. Mais Steve se rend vite compte que quelque chose ne va pas. Et si le garçon qui était mystérieusement ressorti des bois n’était pas vraiment Jude? »

Dans la collection Sueurs Froides de la maison d’édition, nous avions eu l’an passé un ouvrage de Nick Cutter « Troupe 52 » qui présente des analogies, à me yeux, dans cette volonté de tension croissante et imprégnante. Ce n’est pas mon genre de prédilection,  je reste souvent insensible à l’étalage d’épouvante, d’ouvrages qui cherchent à nuire à votre quiétude nocturne. Mais à l’instar du livre cité en préambule, si la construction, l’écriture, et si surtout l’auteur façonne des personnages crédibles, en explorant leur psychologie, il s’impose à ma lecture malgré mes réticences de genre. Et, justement, l’auteur conserve le souci d’explorer avec patience, minutie, cohérence les personnalités des acteurs principaux.

La mélodie, la cadence, le rythme vont donc crescendo tout en s’attachant à conserver une crédibilité dans le cadre qu’elle se fixe; et non, donc, dans le fond de l’histoire qui n’est pas le propos motivant. Bien que, en continuant le parallèle avec « Troupe 52 », il ne présente pas les mêmes atouts, les mêmes atours dans une tension étirées menaçant de se rompre, on fait face à une noirceur n’autorisant pas la moindre once d’éclaircies. Les jeunes êtres sont éreintés, meurtris, lacérés dans leur chair et leur âme et souffrent, avant tout, de perdre l’innocence de leur enfance, abandonnés par le monde des adultes.

Ouvrage qui devrait véritablement contenter les amateurs du genre et ne pas rebuter, comme ce fut mon cas, dans les aptitudes de l’écrivain à conter avec foi sa fable cathartique.

Chouchou.

JUSTE APRES LA VAGUE de Sandrine COLLETTE/ Denoël.

Ce pourrait être nulle part, ce pourrait être partout. Ça semblerait être maintenant ou bien dans un autre temps. Le unités de lieu et de temps sont subalternes dans la narration de cette tragédie, où se mêleront des oppositions issues de forces naturelles et des cas de conscience lacérant des âmes meurtries, ce qui incline le récit à un dénuement, rattaché tel le muscle à son os. La force, le poids de l’histoire contée se logeront, donc, dans l’affrontement de destins infléchis par la colère de la terre, et où ambivalence, nuance, révolte sont bannis des mots clefs du roman.

«Une petite barque, seule sur l’océan en furie. Trois enfants isolés sur une île mangée par les flots. Un combat inouï pour la survie d’une famille.

Il y a six jours, un volcan s’est effondré dans l’océan, soulevant une vague titanesque, et le monde a disparu autour de Louie, de ses parents et de ses huit frères et sœurs. Leur maison, perchée sur un sommet, a tenu bon. Alentour, à perte de vue, il n’y a plus qu’une étendue d’eau argentée. Une eau secouée de tempêtes violentes, comme des soubresauts de rage. Depuis six jours, ils espèrent voir arriver des secours, car la nourriture se raréfie. Seuls des débris et des corps gonflés approchent de leur île.

Et l’eau recommence à monter. Les parents comprennent qu’il faut partir vers les hautes terres, là où ils trouveront de l’aide. Mais sur leur barque, il n’y a pas de place pour tous. Il va falloir choisir entre les enfants. »

L’on aime à reconnaître que Sandrine Collette est dans un renouvellement constant au fil de son oeuvre. Cependant se proposent à ses lectures des thématiques communes et, alors, l’on pourrait imaginer qu’elles sont constitutives de sa volonté d’écrire ou d’un inconscient expiatoire. L’une de celles-ci, principale, que j’ai isolée pour chacun de ses tableaux est l’enfermement. Et dans cet acte, il apparaît de même sous une forme symbolisée par le radeau, et par l’île absorbée par les flots. Mais effectivement ce renouvellement s’affiche, par contre, au travers les thématiques associées et le cadre stylistique.

La morale, l’éthique, la conscience de parents rongées par un choix inacceptable, la culpabilité, traduisent la noirceur et le drame se jouant devant nos pupilles écarquillées. Écartelés par des incertitudes, suffocant dans leur lien parents/enfants, la souffrance ultime est à son apogée et le besoin impérieux, inextinguible de rédemption se joue des évidences.

Un livre, pour sa lecture, c’est l’essence d’une unité de temps, d’état d’esprit et d’adhésion à un message. L’attractivité, le magnétisme dans cet opus n’ont pas atteint  le niveau du précédent. Le discours sous jacent reste plus fermé à mes yeux en balayant moins de sujets propices à la réflexion. Le paraphe du littérateur est bien là avec aussi ce désir de chercher d’autres sentiers parcourant les itinéraires du mots. La farouche volonté d’imprimer une tension reste toujours bien présente. J’aimerais voir Sandrine Collette s’emparer de sujets permettant d’entrevoir un horizon plus large et de méditer les critiques de notre société. (comme pour « Les Larmes Noires sur la Terre » sans pour autant en produire une resucée stricto sensu- on ne compte pas quand on s’engouffre corps et âme!)

Livre réussi, indéniablement, qui ne m’a pas apporté les mêmes plaisirs que le précédent!

Chouchou.

 

LA NUIT PASSERA QUAND MÊME de Emilie Houssa / Denoël.

Dans ce roman, on accède à une famille qui a ses préceptes. Elle affiche une articulation, dans le foyer, plutôt huilée et équilibrée, bien que l’originalité, le décalage soient de mise en certaines occasions. Sa dimension nucléaire se verra affligée de maux dans les mots. Et parfois ces maux saignent l’âme, pas de fleur bleue dans cet écrit qui aurait pu en présenter les atours qui révèle une richesse subtile, sous jacente.

La famille prit la direction de la mer le premier matin d’août. Ce fut un grand déménagement. Chacun muni d’une valise, d’un chapeau ou d’une casquette se vit également doté d’un attirail spécial à porter : un parasol, confectionné par Martha pour éviter d’en acheter un «les yeux de la tête» près de la plage, une canne à pêche, deux épuisettes et une bouée qu’on avait déjà gonflée pour être sûr qu’elle n’était pas percée mais qu’on n’osait plus dégonfler de peur d’endommager le système. La famille au complet sortit de l’appartement en short et en sandales. On n’avait d’ailleurs pas pris le temps de tester ces dernières et elles firent mal aux pieds avant même d’atteindre la bouche de métro. Tout le monde savait ce qu’il devait faire mais chacun criait à l’autre de faire quelque chose. Le casse-croûte fut donc scrupuleusement oublié sur la toile cirée élégante du salon.

Dans la famille Bernstein, Squatsh est le deuxième des trois enfants : avant lui il y a Ludovic, après lui Marie. Ses parents se nomment Simon et Martha. Ils tiennent une boutique, La Vie moderne, située au 393, rue des Pyrénées à Paris. Outre une famille, Squatsh Bernstein a des principes, comme de s’enfermer aux toilettes pour réfléchir ou de ne jamais porter d’imprimé fleuri. Il fait de la boxe et aime la danse. Pour le reste, il possède peu de choses : un scarabée dans une boîte en carton, des livres, une solide réputation et, quelque part, nichée dans un creux, la mélancolie des gens qui se cognent au monde.

Le cadre familial initial est composé d’un couple et de deux garçons qui se voient annoncer la venue d’un troisième enfant dans la fratrie en la personne de Marie. Ce foyer « traîne » déjà un traumatisme en lien avec le second conflit armé mondial et leur origine juive. Or point de surlignage appuyé sur ce facteur précis mais l’auteur dresse un panoramique pointilliste et coloré bordé d’un zeste de fantaisie, d’audace,  qui m’évoque les tableaux de Pennac. C’est objectivement la première qualité de l’ouvrage sachant manier la légèreté avec les désillusions ou les traumatismes.

Le personnage épicentrique de Squatsh revêt, justement, les ambivalences, les déséquilibres, les paradoxes voulus, probablement, par l’auteur. De part ses origines professionnelles, tournant autour du 7ème art et de l’histoire de l’art, qui ne sont que le reflet de ses passions, elle ne pouvait qu’entrevoir de respirer par l’écriture comme une inspiration saisissante de son amour de la lecture. Sa structure intrinsèque confère à sa plume un espace de vie, de rythme, d’émotions pures qui se jouent du papier avec une fluidité et une constante franchise dans l’amour voué à ses personnages. J’ai, d’ailleurs, une interrogation sur son inspiration qui nous ballade dans le Paris bellevillois, à Saint Marc sur Mer bénéficiant de l’aura de M. Hulot, pour lequel d’ailleurs, dès le prologue, je ressentais des points fugaces de similarités, la station morzinoise et sa « Clef des Champs » face à l’Olympique et en obliquant sur sa gauche apercevoir la majestueuse pointe de Nyon et Chamossière. Toutes ces balises forment un film empli d’une émotion, qui pourrait paraître surannée, et d’une concrète mélancolie sans violons ni excès, toute en subtilité, instillant à intervalles sa dose de pittoresque, singularité.

Car l’écrit est aussi une suite de drames qui déboulonnent des certitudes que Squatsh ne possédait pas en son for intérieur. Sa vie, d’ailleurs, est une perpétuelle recherche de soi s’accouplant avec, paradoxalement, une envie intangible de rebondir. Il se ferme des portes mais en ouvre d’autres qui montrent au fur et à mesure du récit son rôle de phare, tant pour son sens premier que pour son éclairage spirituel.

Emilie Houssa m’a embarqué dans une histoire belle et forte qui a cette acuité pour transcender celle-ci par sa sincérité, sa plume de coeur et son attachement viscéral à ses personnages.

Le sang est le liquide de vie et il n’a fait qu’un tour à cette lecture chaude et inspirante…

Chouchou.

 

 

 

C’ EST AINSI QUE CELA S’ EST PASSÉ de Natalia Ginzburg / Denoël.

Traduction: Georges Piroué (Italien)

C’est sur une pellicule teintée sépia que se déroule le film de l’autopsie d’un homicide où l’on dissèque l’étiologie de ce geste fatal. De cette période faste post conflit mondial, dans cet Italie cherchant à se reconstruire, la vie morne d’un couple dépareillé par l’âge, par les aspirations respectives, se voit confronté à des choix cornéliens pour leur futur mutuel. Au coeur du miracle économique italien, dans cette période forte de croissance, le contexte coïncidant avec la chute du fascisme semble ne pas avoir d’emprise sur ces deux êtres qui dérivent insidieusement vers une vacuité des sentiments où ceux-ci semblent n’avoir jamais été éprouvés au travers un conformisme confondant ou de façade.

«Un matin gris à Turin dans les années cinquante. Une femme en imperméable marche sans but dans la ville. Elle vient de tirer une balle entre les deux yeux de son mari. Un geste sec et efficace accompli sans aucune préméditation. Perdue au milieu des avenues muettes et hivernales, elle se souvient : la rencontre et l’espoir, l’attente et l’incertitude, puis la vie à deux jusqu’à cette matinée fatale. »

Natalia Ginzburg publie ses premiers récits qui témoignent de son expérience de ces années troubles, du fascisme, de l’invasion allemande, de la résistance et de la libération : “La Strada che va in città” son premier court roman paru en 1942 sous le pseudonyme d’Alessandra Tornimparte; puis les romans “È stato così”, “Tutti i nostri ieri”, les récits autobiographiques “Le Piccole Virtù” et “Lessico famigliare”.

D’ entrée le décor et la fatalité non préméditée nous tournent vers un récit direct qui ne cherche pas les ellipses ni les probables. L’auteur fustige les actes derrière les paravents. Elle décrit, avec distanciation, les actes et les pensées sans artifices ni déviations. Néanmoins elle conserve une place et un espace aux questionnements afférents à des existences qui auraient pu choisir des alternatives. Sans aucun doute, au fil des pages, on ressent que les murs, les grilles d’une geôle se dessinent autour de cette femme marquée par le fatalisme.

De cette sécheresse stylistique, de cette sécheresse spirituelle l’ouvrage retranscrit une époque, des façons d’être, les problématiques sociétales et sociales par le prisme du couple. L’inéluctable conclusion ne paraissant pas de prime abord comme une évidence mais plutôt comme une hypothèse, on se surprend à penser que celle-ci avait bien d’autres issues.

L’auteur de son temps évoque son monde avec une certaine désespérance et fatalité. En bridant son écriture elle surajoute à la morosité ambiante, une rugosité des relations, affirmant la relation homme-femme tel un carcan rigidifié.

Tout en dénonçant une candeur ancrée dans une éducation rongée par la naïveté, Natalia Ginzburg avait une lucidité sur ce qui l’entourait.

Tragique dans plusieurs dimensions. Roman témoin d’une époque en extrayant les racines de tels expédients.

Chouchou

 

DU SANG SUR LE SABLE de Robert KARJEL / DENOËL

Traduction : Lucas Messmer (Suédois)

Le sable brûlant tâché de zébrures rouge sang dans cette partie orientales de la corne africaine sera le théâtre de deux drames parallèles initialement. Djibouti, ses forces internationales campées dans cette zone, proposent un épicentre propice à des dérives bien trop souvent motivées par un mercantile esprit. Et Grip l’homme qui devra faire face, qui devra gérer un embrouillamini à plusieurs bandes, révèlera des facettes polychromatiques. C’est ces ambivalences, la description de deux faces d’une pièce qui fera le sel du propos.

« Djibouti, au creux de la corne de l’Afrique. Un soldat suédois est tué sur un champ de tir. Les services secrets envoient l’agent Ernst Grip pour faire la lumière sur cette mort suspecte, mais sa présence n’est pas du goût de tout le monde. 
Pendant ce temps, une famille de quatre Suédois naviguant non loin de là, dans le golfe d’Aden, est capturée par des pirates somaliens. Leur vie est en danger, la pression monte pour le gouvernement, et c’est ainsi qu’Ernst Grip se retrouve bombardé négociateur et doit traiter avec les pirates. 
Pour résoudre ces deux affaires, Ernst Grip comprend qu’il va devoir recourir à des méthodes peu orthodoxes. Mais peut-on se permettre de rester dans les limites de la loi et de la moralité quand des vies humaines sont en jeu? »

Robert Karjel est lieutenant-colonel dans l’armée de l’air suédoise, pilote d’hélicoptère qui l’a amené à parcourir le globe. Il vit aujourd’hui à Stockholm et son précédent roman paru en 2016 chez DENOËL “Mon Nom est N. ” était le premier de la série d’Ernst Grip.

Grip, initialement au service de la garde rapprochée de dignitaires suédois, infléchira un parcours vers une enquête spéciale au cœur de l’assassinat d’un officier Scanien. Réticences et obstacles joncheront sa trajectoire dans le cliché de la guerre police/forces militaires. C’est, sans doute, lesté par son histoire personnelle proche que sa motivation, son  implication verront des hauts et des bas. Son instinct profond lui impose consciemment une alacrité de vérité. Sans s’offusquer ou se braquer du poids adjoint par la seconde affaire qui se greffe à la primitive, au contraire, les enjeux ayant une diamétrale opposition, il se trouve investi, régénéré par un « challenge » fort.

Bien que le récit soit linéaire et manquant probablement de cassures, de changements de rythme, l’avancée dans le roman obéit à des intérêts multiples. En premier lieu, comme explicité en liminaire, celui d’exposer les facettes du personnage principal avec justesse et cohérence. Les personnages secondaires ont une part prépondérante dans le décor et la dimension humaine de l’ensemble en soulignant des interstices d’un système vérolé, gangrené. Je pense que le roman aurait eu plus de consistance si les faces sombres avaient été appuyées en les surlignant dans un tempo fait de césures, de virages en épingles, de descentes brutales suivies d’ascensions nerveuses.

Le sable boit un sang qui ne coagule pas !

Roman efficace mais qui pourrait être plus punchy.

Chouchou.

 

L’ESSENCE DU MAL de Luca d’Andrea / Denoël.

Traduction : Anaïs Bouteille-Bokobza


C’est le livre d’une obsession qui convoque et réveille le passé enfoui sous un manteau de neige et de glace au travers une région tout à la fois accueillante mais néanmoins hostile… Cette recherche effrénée telle une compulsion amènera les protagonistes à des sentiments paradoxaux, violents, paroxystiques, dérélictifs. On entre dans ce canyon sans aucune certitude mais on y pénètre avec ce besoin d’étancher une soif de vérité.

« En 1985, dans les montagnes hostiles du Tyrol du Sud, trois jeunes gens sont retrouvés morts dans la forêt de Bletterbach. Ils ont été littéralement broyés pendant une tempête, leurs corps tellement mutilés que la police n’a pu déterminer à l’époque si le massacre était l’œuvre d’un humain ou d’un animal. 
Cette forêt est depuis la nuit des temps le théâtre de terribles histoires, transmises de génération en génération. 
Trente ans plus tard, Jeremiah Salinger, réalisateur américain de documentaires marié à une femme de la région, entend parler de ce drame et décide de partir à la recherche de la vérité. À Siebenhoch, petite ville des Dolomites où le couple s’est installé, les habitants font tout – parfois de manière menaçante – pour qu’il renonce à son enquête. Comme si, à Bletterbach, une force meurtrière qu’on pensait disparue s’était réveillée. »

Mû par des motivations professionnelles et familiales un jeune documentariste télévisé va se retrouver dans cette région du sud Tyrol à la confluence de trois pays : l’Italie, l’Allemagne et l’Autriche. C’est aussi une géographie montagneuse avec ce que cela implique. Par le prisme de personnalités taiseuses, vivant sur des habitudes, des lignes de vie séculaires, la volonté de Salinger de mettre à jour cette affaire macabre sera émaillée, jonchée de précipices, de failles au propre comme au figuré.

Mêler sa chair à celle du diable est une aventure qui n’arrive pas souvent. Des péripéties extravagantes ou horribles il se dégage une poésie particulière, un tableau saisissant d’une zone touristique où la carte postale pointe un azimuth resplendissant. La patte fuligineuse de l’auteur, ses trouvailles, le conflit entre le bien et le mal qu’il peint inlassablement fournit une loi implacable : il fait mourir les personnages les plus touchants sans qu’un muscle de son style bouge. Car il a un style. Lorsqu’on l’a lu, il reste dans l’esprit quelques images puissantes, quelques couleurs sombres contrebalancé par la lumière aveuglante du linceul neigeux.

-« Les morts ont-ils ressuscité ? » murmurai-je. « Les livres disent que non, la nuit hurle que si. »

C’était une citation tirée de mon livre préféré, celui qui m’accompagnait où que j’aille. La phrase de John Fante prit une autre signification dans la bouche de l’assassin qui me regardait dans le miroir.

Je craquai. La conscience de ce que j’avais fait me plia en deux. Ma tête heurta la céramique du lavabo. La douleur fut un soulagement.

De l’écrivain, il a le goût des âmes, la curiosité pour la Mal, ou tout au moins pour les excès de la nature humaine. Un romancier aime tous ses personnages sans exception, les bons comme les méchants. Il démontre des vérités obscures ou douteuses en les comparant à des vérités claires et incontestables. On est abasourdi par la maturité du littérateur qui emprunte à la connaissance des lieux sis-décrits une force narrative, une faculté d’émulsionner des ingrédients de tension en la rendant croissante. C’est un tour de force littéraire et le conte nous suspend dans un espace temps où l’on aime à se perdre.

L’Essence du Mal, des mots sombres nécessaires !

Chouchou.

 

CE QUE CACHAIT ARCHIE FERBER de Casey B. Dolan / Denoël

Traduction: Perrine Chambon et Arnaud Beignot .

L’obstination, l’abnégation d’une Docteur en psychiatrie comportementale déterminera un périple entre Afrique du sud et Etats-Unis. L’ouvrage de deux parties distinctes brossera, par la même, les prismes de profils de personnages assaillis par leur passé, leur mode de vie et leur choix dans celle-ci. Pas de complaisances ou d’empathie surfaites dans ce roman où se croiseront l’abomination aux vices sous tendus par des troubles psychopathologiques.

« Chaque psychiatre a, au cours de sa carrière, rencontré un patient pas comme les autres. Un patient qui l’obsède, qui hante ses pensées et ses cauchemars. Pour Felicity Sloane, experte médico-légale à Boston, il s’agit d’Archie Ferber, jeune Texan timide qui a fait fortune dans la restauration. 
Lui et son compagnon Matthew désirent un enfant à tout prix. Toutes leurs tentatives d’adoption aux États-Unis se soldant par des échecs, ils se tournent vers l’Afrique du Sud, pays d’origine de Matthew, où ils font appel à une mère porteuse qui met au monde la petite Hannah. Mais le bébé disparaît, la mère est sauvagement assassinée, et c’est Archie qui est montré du doigt. Y compris par Matthew. La seule personne capable de le sauver d’une extradition vers l’Afrique du Sud est Felicity Sloane. Celle-ci est capable de mesurer les tendances meurtrières d’un suspect grâce à des techniques de pointe. Mais cela suffira-t-il à tirer Archie d’affaire? Et est-il réellement l’innocente victime qu’il prétend être? »

Casey B. Dolan comédienne et présentatrice télévisée, animatrice radiophonique en Afrique du Sud a également commis des chroniques pour des publications variées.

 » Stein lève la tête. Le bon docteur vient de perdre l’avantage et son regard croise celui du proc qui est pris, littéralement, d’un tressaillement. Je ne sais pas si le jeune procureur va tolérer longtemps cette petite comédie. Il n’est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds, et comme l’a dit Saint Augustin : « C’est l’orgueil qui a changé les anges en démons ; c’est l’humilité qui transforme les hommes en anges. » il est clair que le proc a choisi son camp. »

La première partie, au gré d’un procès localisé au Cap, cité la plus australe du continent africain, nous plonge, tel à mano a mano juridictionnel, dans une tension palpable et croissante. L’enjeu, outre la défense ou l’accusation des mis en cause, reste bel et bien la santé, voire la vie d’une jeune enfant. On explore les personnalités profondes des protagonistes avec en appui régulier, cadencé, les minutes des pièces à conviction. Les faces humaines rugueuses, ténébreuses, tourmentées forment un pentaèdre sensoriel de l’esprit irrégulier. Les joutes au sein du tribunal rythment l’oppression des participants dans un quasi huis-clos, dans cette recherche sempiternelle de déstabilisation de l’autre par l’entremise de ficelles plus ou moins solides. Le procès devient obsédant en particulier pour le Docteur Sloane et le Procureur McCormac….

La césure de la deuxième partie nous entraîne alors dans un type de road trip au travers le parcours de l’accusé, et se bouscule un flot de questions nouvelles, d’interrogations dérangeantes. C’est dans cet acte que la dimension suspense, sueurs froides, prend sa structure, son envergure déstabilisante. Au travers de la reconstitution d’une histoire perclus de souffrances, de non-dits, de vérités travesties, l’oppression présente dans le premier acte s’affirme sur d’autres vecteurs et cibles.

L’auteur nous montre sa capacité à lier des atmosphères, un propos aux antipodes les uns des autres pour construire un déroulé, tout sauf linéaire, en mariant des sentiments contradictoires inclus dans la peinture des ses personnages. Vérités et interprétation de celles-ci s’émulsionnent dans une matière propice à la réflexion personnelle et à un recoupement avec des problématiques sociétales contemporaines.

Comme la citation de Jean Dutourd : « Toute vérité commence par une piqûre ou par une blessure. » Casey B. Dolan nous en explicite les contours.

Terribles destinées du premier chapitre au dernier !

Chouchou.

 

 

 

 

LE PAYS DES HOMMES BLESSÉS d’Alexander Lester / Denoël.

Traduction : Vincent Raynaud (Anglais)

Le roman a pour décor la Rhodésie, actuel Zimbabwe, et on assistera à des combats. Oui DES combats car ils sont multiples dans ce récit épique en couleurs, fragrances et sensations. La ferme d’un cultivateur de tabac dans ce pays en mouvance meurtrie dessine l’épicentre du décorum. Composé de trois parties, l’ouvrage se veut aussi, ou surtout, un manifeste envers le conflit qui rebaptisera in fine cette nation jouxtant l’Afrique du Sud.

« Rhodésie, années 1970. La colère gronde dans cette ancienne colonie britannique devenue indépendante, mais restée aux mains des Blancs. Alors qu’une guerre civile sans précédent s’apprête à ravager le pays, le jeune Wayne Roberts, fils d’un puissant propriétaire terrien rhodésien, n’a qu’une obsession : sauver Msasa, la ferme familiale dont il doit un jour hériter. Il y consacre tout son temps, pendant que son jeune frère Patrick préfère au dur labeur les romans d’aventures. La guerre achève d’éloigner les deux frères : Wayne veut à tout prix défendre la terre familiale contre les nationalistes africains, tandis que Patrick estime que les terres doivent être rendues au peuple shona. Ce sera le début d’une plongée dans la violence que rien, et surtout pas leur irrépressible besoin de vengeance, ne pourra arrêter. Le sang qui les lie pourra-t-il les réconcilier un jour? »

Alexander Lester est né à Londres en 1967 et a grandi en Rhodésie, en retournant au Royaume uni que pour ses études d’histoire. C’est alors au Zimbabwe qu’il rencontre et épouse sa femme. Vivant à ce jour dans le Kent avec leurs deux enfants.

La partie première du roman s’ouvre sur l’évocation fondatrice d’une famille de fermiers blancs, sur cette terre d’ébène, qui se félicite de créer une harmonie d’existence entre travail, vie sociale et au sein de l’entité nucléaire. La fratrie, composée de deux frères dissemblables, présente une figure tutélaire forte qu’est le père, secondée par une mère d’honneur et de rectitude. Présentant fatalement des failles, ils s’arc boutent sur des préceptes érodés et passéistes. La magnificence paternelle pour l’un et son despotisme pour l’autre orientera leurs destinées respectives et leurs visions politiques.

Au travers de la seconde partie on entre de plain-pied dans cette guerre du bush de Rhodésie du sud et l’on assiste, dans une fureur mortifère, au chaos d’une guérilla décennale. C’est au décours de ces années noires que les trajectoires des frères diffèrent de manière prononcée. L’ainé, Wayne Roberts, doté de faculté physiques hors normes et d’une violence intrinsèque ravageuse sans limites,  se confronte sans appréhension aux exactions des différentes factions engagées. Additionnée à une soif de rancœur et de vengeance il laisse des traces indélébiles aux hommes qui croiseront son chemin tout en, insidieusement et paradoxalement, saupoudrant son barycentre d’une teinte où s’immisce une chaleur pour son prochain. Son jeune frère Patrick épris de littérature et de justice universelle, lui, laisse des empreintes « morses » à ses condisciples et son entourage. Et l’on devine que la jonction de leur parcours sera l’un des fils rouges de la troisième et ultime partie.

La clôture de l’ouvrage dressera avec justesse et sans lyrisme surfait d’une volonté de retour aux sources, de tentatives de résilience, de nécessité de tisser une paix avec soi même et autrui, de renouer un contact avec son sang afin de recréer « l’œuvre » du père. Et dans ces capacités à se réinventer sur les souvenirs et l’éducation de parents garants d’un certain art de vivre que les frères feront corps avec la nature et leur nature. On ne s’amende pas d’un coup de gomme d’actes réprouvés par la morale mais l’on peut échafauder un trajet parallèle par une remise en cause emplie d’un courage rare. Wayne reconstruit donc un espoir au travers sa famille et une clairvoyance édictée par une maturité qui aurait pu paraître inespérée.

Le récit, à travers cette famille symptomatique d’un conflit méconnu, a vertu d’enseignement historique en partie certes mais dresse les portraits denses de personnalités conférant à l’ensemble une envergure romanesque touchante.

Ce n’est sans nul doute pas le plus grand livre que j’ai lu mais c’est un coup de cœur.

Chouchou.

 

 

ENTRETIEN AVEC PASCAL GODBILLON / Lunes d’encre.

Pascal Godbillon, directeur de l’emblématique collection de poche Folio SF chez Gallimard, a été promu récemment à la tête de la collection Lunes d’encre chez Denoël. Cette collection dédiée aux littératures de l’imaginaire, connue pour son catalogue éclectique, irrévérencieux et pointu, rassemblant grands anciens et fine fleur mondiale de cette littérature de genre, va donc connaître un nouveau chapitre de son histoire.

Nous l’avons rencontré au détour d’un petit café parisien non loin de la rue du Bac pour une discussion à bâtons rompus retraçant son parcours et abordant ses visions futures…

 

Avant de nous parler de votre récente prise de poste en tant que nouveau directeur de collection chez Lunes d’encre, peut-être pouvons-nous évoquer votre parcours chez Folio SF. Vous avez passé plus d’une dizaine d’années à sa tête, choisissant de nouvelles trajectoires en terme de lignes éditoriales et redessinant la carte du territoire des littératures de l’imaginaire…

 

Oui alors, quand vous dites cela, il faut tout de même savoir que lorsqu’on travaille avec une collection de poche, on fait avec l’offre proposée. Bien sûr, lorsque j’ai choisi de publier « Spin » de Robert Charles Wilson par exemple, ou « La Horde du Contrevent » d’Alain Damasio (deux très grands succès de la collection) ce sont avant tout des romans que j’ai adorés. Cependant, si ces deux ouvrages n’avaient pas été publiés préalablement, j’aurais dû faire avec autre chose. Même s’il n’en reste pas moins que ce sont des choix personnels d’édition et qu’un autre aurait peut-être fait autrement avec les livres à disposition sur le marché, il faut rester humble : le succès vient surtout de la qualité des oeuvres proposées.

 

Donc on ne peut pas véritablement parler d’une stratégie personnelle en terme de choix d’édition ?

 

Non, c’est le meilleur moyen de se planter! Tout se passe à la lecture d’un livre. On se dit « Oh là là, celui-là il faut que je le fasse ». C’est par conséquent une question de personnalité, et il y a un processus inconscient, une part d’instinct et de flair. On ne se rend pas vraiment compte que se dessine une ligne éditoriale. En dix ans à la tête de Folio SF, je me suis dit pour quatre titres seulement « Celui-là ça va être une tuerie ». Et sur les quatre j’ai eu raison trois fois. Là, je parle de quatre titres qui n’étaient pas vraiment attendus. Je ne parle donc pas de « Spin » qui s’était vendu à presque 15000ex en Lunes d’encre, et où là j’étais donc plutôt confiant. Le premier c’est « La Horde du Contrevent » de Damasio, ensuite « Janua Vera » de Jean-Philippe Jaworski et pour finir « Le Déchronologue » de Stéphane Beauverger. Bon, pour le quatrième, par respect pour l’auteur et pour la famille, on n’en dira pas plus. Mais concernant ces deux derniers auteurs, qui n’étaient donc pas forcement connus lorsque je les ai publiés, j’ai immédiatement senti qu’ils allaient faire de grandes choses, et pour moi c’était une évidence qu’il fallait qu’ils soient en Folio SF !

Donc là si je comprends bien, vous fonctionnez surtout au coup de coeur. Lorsque je parlais de lignes éditoriales, je faisais référence au fait que la Fantasy, d’un côté et les auteurs français de l’autre, prenaient une part prépondérante dans le catalogue de Folio SF ces dernières années.

 

Oui, je pense que c’est conjoncturel plus qu’autre chose… Alors c’est drôle déjà, parce qu’au début, on me reprochait de ne pas publier d’auteurs français ! Pour moi, que ce soit français, turc, chinois ou russe, je m’en fous : apportez-moi des bons bouquins ! Ce dont vous parlez, c’est aussi la conjonction de plusieurs facteurs.

Tout d’abord la plupart des éditeurs ont créé leur propre collection de poche. On a par conséquent une raréfaction des titres proposés. Ceci ajouté au fait que pour les grosses machines SFFF, les auteurs à succès, comme Robin Hobb par exemple, hé bien les éditeurs se les gardent pour leur propre collection de poche.

Concernant les auteurs étrangers, il y a un coût à ajouter, celui de la traduction. Il faut vendre 5000ex, en gros, pour rentrer dans ses frais. On constate donc une prudence à publier les auteurs étrangers et une facilité à publier des Français. D’autant plus qu’il y a une offre plus importante et de grande qualité chez les auteurs francophones depuis ces dernières années. Et pas que de Fantasy. On n’a plus à rougir aujourd’hui de la comparaison avec les anglo-saxons dans le domaine de la SF pure. Laurent Genefort, avec « Omale » a été une des plus grosses ventes de l’année dernière par exemple. Après, moi les genres m’importent peu : ce qui compte c’est que le titre soit en résonance avec le reste du catalogue. Là où on croit distinguer des lignes de force qui se dessinent, il faudrait plutôt voir des hasards heureux.

Vous avez eu cette phrase assez drôle : « J’aimerai faire de cette collection quelque chose de plus proche du musée Pompidou que de celui des Arts premiers ». Alors si vous deviez faire un bilan, mission accomplie ?

 

Et oui, c’est vrai que les formules marrantes, c’est à ça que l’on me reconnait ! Alors premièrement, cette phrase, c’était pour répondre à un certain constat que l’on pouvait faire à une époque où certains voyaient Folio SF comme une collection un peu vieillotte de classiques. Bien sûr, ces classiques sont importants, car ils forment une porte d’entrée pour tous ces jeunes et moins jeunes lecteurs vers la découverte de la SF. La question maintenant, c’est surtout: quels seront les classiques de demain? Pour moi, il est évident que « La Horde du Contrevent » de Damasio en fait partie, au côté de l’oeuvre de Jaworski, Wilson, Priest et tant d’autres.

 

Peut-être pourrait-on parler de Lunes d’encre maintenant… Vous venez donc de remplacer au pied levé Gilles Dumay, son père fondateur, que vous connaissez bien pour avoir travaillé ensemble pendant de nombreuses années. Il a d’ailleurs eu ce mot pour vous: « Sans Pascal, il n’y aurait sans doute jamais eu Ian McDonald chez Lunes d’encre ».

Voilà des années qu’il annonçait des difficultés financières, lors notamment de bilans annuels qu’on pouvait lire sur Elbakin.net… Et puis là, miracle! il rayonne sur le bilan 2016, on sent l’espoir renaître… puis annonce son départ quelques temps après ! On est un peu sous le choc, qu’en est-il exactement?

 

Alors, concernant Ian McDonald, j’ai juste été le catalyseur d’une envie existante. Gilles et moi venons d’une même région mentale, on a grandi avec les mêmes livres et nos goûts ne sont pas si éloignés que ça bien que nous n’ayons pas eu le même parcours.

Concernant son départ, il s’est passé ce qui se passe dans plein d’entreprises : à un moment donné Gilles a eu envie de tenter d’autres aventures. Aussi, quand on m’a proposé de prendre la suite, j’étais évidemment très flatté et ravi, dans la mesure où on a longtemps travaillé ensemble. En plus, ça correspondait à une évolution personnelle et professionnelle que je souhaitais. Après dix ans de poche, j’avais très envie de me retrouver sur de l’inédit grand format avec tout ce que ça implique en terme d’achat étranger et de négociations. Même si je passe mon temps à dire, en blaguant à moitié, que ce que j’ai entrepris chez Folio SF, un autre aurait pu le faire, je pense tout de même qu’il s’agit d’une forme de reconnaissance du travail que j’ai effectué. Il y a par ailleurs une logique de cohérence et de verticalité dans le fait que la personne qui s’occupe du grand format soit aussi celle qui se charge de l’édition de poche.

 

Alors pour la rentrée, que nous mitonnez-vous donc en Lunes d’encre?

 

Et bien tout d’abord un nouveau roman de Jo Walton, « Les Griffes et les crocs »: un roman victorien où les personnages sont des dragons. Un livre vraiment marrant et très malin. On trouvera les auteurs dont les sorties étaient initialement prévues : Scott Hawkins et sa très surprenante « Bibliothèque de Mount Char », Al Robertson avec « Station : la chute » : de la vraie SF mâtinée de thriller. « Children of Time » d’Adrian Tchaikovsky arrive aussi pour l’année prochaine…

Et puis sinon, mais c’est top secret, j’espère la signature prochaine d’un auteur étranger. Tout ce que je peux dire, c’est que j’ai fait une première offre et qu’il y a vraiment moyen de s’éclater avec ce roman !

En souvenir des plages de cet été, des festivals et des joyeuses routes de randonnées, vous auriez peut-être quelques livres à nous conseiller pour aborder sereinement cette rentrée ?

 

Eh bien, au coin du feu, cet automne, on pourrait bien entendu savourer « Pornarina », premier roman inclassable et improbable de Raphaël Emery, jeune auteur paru en Lunes d’encre cet été qu’on n’aurait peut-être pas imaginé rejoindre la collection. Totalement atypique, à classer dans le genre gothique fantastique et complètement le genre de livre que j’affectionne pour son côté « ça passe ou ça casse ». Le roman vient d’ailleurs de recevoir le prix Sade du premier roman. Une première pour Lunes d’encre!

Autre livre atypique, est également paru récemment chez Folio SF « Le paradoxe de Fermi » de Jean-Pierre Boudine, un récit post apocalyptique qui nous plonge dans l’ici et maintenant : bien glaçant quand il fait trop chaud près du feu ! Et puis pour finir, arrive en librairie, dès le 5 octobre, l’édition poche de « La ménagerie de papier », de Ken Liu, un recueil de nouvelles remarquable, paru initialement au Bélial’. .

 

Pour en revenir à cette rentrée et clore notre entretien, si vous nous parliez un peu du Mois de l’imaginaire qui s’annonce comme un évènement important à venir ?

 

Effectivement, l’idée qui a germé chez quelques éditeurs de poche il y a deux ans maintenant, et qui est désormais ouverte à tous les éditeurs qui le souhaitent, c’est de mettre la SF et la Fantasy en avant pendant un mois, notamment au sein des librairies. En l’occurrence c’est le mois d’octobre qui a été choisi pour cette vaste opération.

Aujourd’hui le combat pour le polar et le thriller est gagné en termes de notoriété. Il nous reste à le mener pour la SFFF ou ce qu’on appelle littérature de l’imaginaire maintenant. Un logo a été créé pour la communication de l’évènement. Les réseaux sociaux avec facebook sont lancés également. Tout un tas de rencontres et d’événements auront lieu, en librairie, mais aussi dans les bibliothèques, à Paris et ailleurs (l’agenda s’étoffe de nouvelles dates presque tous les jours). Chez Folio, une opération promotionnelle est proposée aux libraires, opération qu’ils mettront en place ou non à leur convenance bien évidemment! L’idée c’est de mettre un coup de projecteur sur le genre, et pourquoi pas à terme de faire quelque chose d’un peu plus didactique voire pédagogique.

On sait que la gestion du temps est cruciale aujourd’hui. Lire un livre demande plus d’investissement que regarder une vidéo. L’idée, c’est d’aiguiser la curiosité, de mettre des passerelles en place. Faire savoir qu’il y a un savoir-faire.

 

 

Un grand merci à Pascal pour sa gentillesse et son engouement à parler de son métier et de sa passion de façon si communicative et pleine d’entrain.

Pour ceux et celles qui souhaitent plus d’information sur le Mois de l’imaginaire, vous pouvez vous rendre sur la page facebook ici :

 

https://www.facebook.com/moisdelimaginaire2017/

 

Wangobi

 

LA BIBLIOTHEQUE DE MOUNT CHAR de Scott Hawkins / Lunes d’encre / Denoël.

 

Traduction: Jean-Daniel Brèque.

Sur un bord de la Highway 78, non loin de Garrison Oaks, une jeune fille marche couverte de sang. Un poignard d’obsidienne est caché au creux de ses reins. Elle se nomme Carolyn et se présente comme bibliothécaire américaine. Elle parle en fait plus couramment le Palapi, un langage vieux de plus de 60 000 ans ; phénomène plutôt étrange me diriez-vous, mais qui ne semble cependant pas l’émouvoir plus que cela.

Mais qui est vraiment Carolyn, et surtout qui est cet homme qu’elle recherche et appelle « Père »? Un homme tout aussi mystérieux qu’ omniscient. Une figure ténébreuse, qu’on n’évoque qu’avec respect et terreur. Une ombre qui l’a élevée sous une férule de fer et de bronze, elle ainsi que d’autres enfants tout aussi étranges, comme Michael qui parle aux animaux ou Jennifer qui ressuscite les morts…

Difficile d’en dire plus. “La bibliothèque de Mount Char” s’inscrit certainement dans la liste très prisée  des livres les plus fous, les plus tordus et les moins prévisibles de cette rentrée littéraire. On voit plus ou moins d’où on part, et encore… A la faveur de l’organisation d’un cambriolage, basse besogne bien terre à terre mettant en scène notre jeune protagoniste, on pense retrouver quelques repères connus dans cette histoire. Vaine illusion ! Le contre-pied ne se fait pas attendre bien longtemps et nous voici de nouveau plongeant dans un maelstrom paranormal.

Toute trace de rationalité évanouie, il paraît pourtant évident qu’il y a un sens à tout ceci. Une trame puissante, occulte et sous-jacente cachée aux yeux des simples mortels que nous sommes. Évidemment, tout doit bien avoir une raison, une explication, même l’existence de cet iceberg avec des jambes nommé Q33 Nord et qui peut potentiellement détruire la race humaine !

Scott Hawkins, informaticien américain jusqu’alors absolument inconnu du grand public, signe là un premier opus digne d’un télescopage dément entre le duo Tarantino/Rodriguez satellisé, un Clive Barker en grand forme ainsi qu’un Garth Ennis façon Preacher. C’est percutant, cru, surréaliste et drôle, absolument insaisissable et viscéralement addictif. Les virages sont à 180°, ça drift sévère et on se demande s’il y a un feu à un moment donné, quelque part sur la piste.

Au delà de cette histoire incroyable, « La bibliothèque de Mount Char » parlera aussi de communication, de l’angoisse née de cette sensation de déphasage avec son environnement que l’on peut ressentir dans sa construction personnelle. De la façon d’être au monde donc, d’y trouver sa place et de nourrir les relations avec l’autre.

Au rang des bémols à apporter à cette partition, on pourra éventuellement relever un finish qui s’étire dans un pathos un peu longuet, mais sinon, globalement on a plutôt l’impression de chevaucher un missile transcontinental.

Un roman fantastique et résolument moderne, qui bouscule/annihile les codes du genre avec une adresse jubilatoire. Scott Hawkins en toute simplicité et en l’espace d’un roman est devenu le nouvel auteur à suivre.

Wangobi

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