Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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LÀ OÙ VIVENT LES LOUPS de Laurent Guillaume / Denoël.

La frontière transalpine au cœur de cette région savoyarde est propice au passage de migrants…Mais quand un « boeuf-carottes » débarque pour un contrôle administratif de routine dans ce poste de la police des frontières, il se voit confronté à un meurtre dénué de rapport avec ces passages illégaux. Son personnage ingrat, rustre, quasi insociable s’impose pourtant et le résultat n’en est que plus savoureux, à la hauteur des diots aux crozets!

« Le train arrive dans la petite gare de Thyanne, terminus de la ligne. Priam Monet descend pesamment d’un wagon. Presque deux mètres pour un bon quintal et demi, mal sapé et sentant le tabac froid, Monet est un flic misanthrope sur la pente descendante. Son purgatoire à lui c’est d’être flic à l’IGPN, la police des polices. Sa mission : inspecter ce petit poste de la police aux frontières, situé entre les Alpes françaises et italiennes. Un bled improbable dans une vallée industrieuse où les règles du Far West ont remplacé celles du droit. Monet n’a qu’une idée en tête, accomplir sa mission au plus vite, quitte à la bâcler pour fuir cet endroit paumé.

Quand on découvre dans un bois le cadavre d’un migrant tombé d’une falaise, tout le monde pense à un accident. Pas Monet. Les vieux réflexes ont la peau dure, et le flic déchu redevient ce qu’il n’a cessé d’être : un enquêteur perspicace et pugnace. La victime était-elle un simple migrant? Qui avait intérêt à la faire disparaître? Quels lourds secrets cache la petite ville de Thyanne? Monet va rester bien plus longtemps que prévu. »

Sans nul doute que Priam Monet n’aurait osé s’aventurer seul dans ces contrées montagneuses, lui l’exclusif du XIème arrondissement parisien, qui plus est pour y retrouver ses « galons » d’enquêteur. Il se prend au jeu dans une société régie par un patriarcat de l’économie locale. Malgré sa propension marquée de franchise pathologique, qui lui ôte bien souvent une quelconque once diplomatique, « l’horloge comtoise » intégrera pas à pas la vie de cette contrée telle un négatif de sa personnalité. Vite rebuté par son caractère abrasif, n’ayant par contre rien du spartiate, on découvre par son évolution captieuse toutes ses facettes. Et alors on mesure l’étendue du personnage plus complexe qu’il n’y paraît. Si vous aimez les récits du  sous-préfet Schiavone, le personnage récurrent d’Antonio Manzini, vous aimerez les tribulations de Priam Monet sous la houlette plumitive de Laurent Guillaume!

L’homme et l’homme de loi présentent des compétences contrebalancées par un empirisme grevé de sa touche irascible et brut de décoffrage. Or, il s’en rendra compte sans se l’avouer, il sied au contexte du pays et s’immisce, s’intègre avec des tuteurs pour lesquels l’affection point. En effet, dans le roman, les personnages secondaires sont joliment esquissés et vivent dans leur réel, dans leur quotidien avec leur passé, avec leur histoire, leur responsabilités incompressibles. Ils vont à merveille avec Priam comme un complément au déficit de sociabilité, qui traduit, aussi, sa volonté inassouvie de polir ses angles aigus. La montagne ne porte que son ombre mais les ombres sont multiples et portent à la cécité. Cécité propre et cécité des esprits bien souvent formatées par une éducation, par une culture n’autorisant plus l’esprit critique, le recul, le libre arbitre.

Efficace sur un Monet binaire, non sur un Monet à la personnalité multiple et profonde. Monet, le cousin Parisien de Schiavone!

Chouchou

 

MY BLOODY VALENTINE de Christine DETREZ/ Denoël

L’image de carte postale est idyllique, réjouissante. Se retrouver sur l’île de beauté en compagnie d’un autre couple et leurs enfants présage de moments de concorde, de bon temps. La mécanique ondule sous les rais du dieu Râ et l’huile des rouages semble se raréfier. Chacun vit avec son histoire, chacun vit avec son âge et ses attraits pulsionnels….

«Paul n’a pas dérogé à la tradition : passer le mois d’août en Corse, retrouver la villa louée chaque année avec un couple d’amis de longue date, leurs deux fils et Valentine, la petite amie de l’aîné. Mais, cette année, il est venu avec Delphine, sa nouvelle compagne, et ses deux fils adolescents. Joyeuse tribu en apparence qui s’adonne au farniente dans la touffeur de l’été. En apparence seulement, car le terrain est miné pour Delphine. Différence de revenus, de centres d’intérêt, animosité de la toute petite fille de Paul, les souvenirs des étés d’avant avec l’ex planent, et Delphine ne sait pas où poser le pied sans faire de gaffes. Pourtant c’est d’ailleurs que viendra le vrai danger. Valentine a la beauté explosive des adolescentes en fleur. Sexy en diable, elle aimante les regards des garçons et des hommes, bouleversant le fragile équilibre de la maisonnée, jusqu’au drame… »

Un nouveau couple se constitue avec l’amour comme carburant. Bien que les tâtonnements existent, le sirocco envahit les corps et les esprits, retrouvant les frissons lointains, des sensations délitées. La recomposition pour cette fête estivale conquiert l’enthousiasme légitime. Or des grains de silice s’insinuent et vont perturber le scénario. Delphine, le point de gravité, se retrouve malgré elle dans un oeil cyclonique l’engageant dans une remise en question, un saut dans son passé, douloureux. Elle s’effrite, ses moyens s’excorient, ses repères propres s’effacent. La troupe n’a pas les yeux ouverts et dans l’insouciance de l’été se jouent des évidences.

Christine Détrez aborde de nombreux thèmes sans jouer ou sur-jouer la carte de la sensiblerie. Sous sa peinture impressionniste luxuriante, elle fait cohabiter une zone sombre décrivant de manière réaliste et objective ces difficultés. La période de l’adolescence y est donc traitée, à mettre en parallèle avec les questionnements des parents ne sachant se positionner; écouter uniquement son coeur ou situer le curseur sur une attitude purement rationnelle. Les écueils à trouver sa place dans ce schéma de couple prennent une part prépondérante du récit. L’ensemble accouche d’un noeud gordien qui, à mots voilés, se jette vers une dramaturgie trop fréquemment exprimée pour la tranche d’âge pré-adulte. L’île de Beauté fleure bon la garrigue et le maquis entre genévrier, sauge, lavande protégés par les cistes, arbousier ou ajoncs, il décline malheureusement une litanie bien rugueuse, transfixiante.

Carte postale mirifique qui cache à son verso un abîme relationnel mise en valeur par une plume sensible, gorgée d’humanisme et d’humanité.

Chouchou

LE SALON DE BEAUTÉ de Melba Escobar / Denoël.

Traduction: Margot N’guyen Béraud 

Bogota possède une attraction que Carthagène n’a pas. Centre névralgique de la Colombie, elle étincelle pour bon nombre, cherchant émancipation, reconnaissance ou évolution indépendante. Cette expérience et cette équation se jouent au sein d’un salon d’esthétique. Lui aussi semble être l’épicentre d’illusions, le carrefour de luttes des classes, le théâtre des cloisonnements ancrant un déterminisme violent, sans concessions. La narratrice du récit voit les actes de l’intérieur, en dirigeant les projecteurs vers cette esthéticienne symbolisant les pratiques d’un pays et ses dérives, elle nous décrira avec acuité et sens une critique acide de son monde.

«La Maison de la Beauté est un luxueux institut de la Zona Rosa, l’un des quartiers animés de Bogotá, et Karen l’une de ses esthéticiennes les plus prisées. Mais son rôle dépasse largement l’art de la manucure et de la cire chaude. Ses clientes lui confient leurs secrets les plus intimes. Un petit massage avant l’épilation… et Karen apprend tout sur leurs implants mammaires, leurs week-ends à Miami, leurs divorces ou leurs amourettes.

Un après-midi pluvieux, une adolescente entre dans le salon – en uniforme d’écolière et sentant très fort l’alcool : Sabrina doit être impeccable pour une occasion très particulière. Le lendemain elle est retrouvée morte.

Karen est la dernière personne à l’avoir vue vivante. Qui Sabrina a-t-elle rejoint ce soir-là? Que se sont confié les deux jeunes femmes lors de ce dernier rendez-vous? »

Melba Escobar de Nogales, née en 1976, a soutenu un thèse de littérature sur le journalisme culturel. Chroniqueuse pour le journal El Pais de Cali, elle a bénéficié d’une résidence d’écrivain au sein de l’université de Santa Fé, Nouveau-Mexique, “Le Salon de Beauté” est son troisième livre publié mais sa première incursion dans le roman noir.

Bien souvent la quatrième de couverture et les accroches afférentes paraissent éloignées d’une vérité, d’une honnêteté intellectuelle. En ce qui concerne cet écrit, et en particulier l’avis d’El Tiempo synthétise le rendu de celui-ci! « A la fois roman social, récit urbain, roman d’apprentissage, thriller sur fond de corruption politique » éclaire de manière concise les spécificités et qualités de l’ouvrage.

Le social creuse son sillon dans un pays qui peine encore à trouver de la stabilité et s’inscrire dans une volonté populaire d’infléchir une politique dénuée de structures, d’infrastructures. Il n’y a pas de volonté institutionnelle d’encadrer les missions régaliennes qui permettent sécurité, éducation, soutien aux démunis.

Récit urbain, bien sûr, dans ce mirage représenté par la capitale où les contrastes saisissent face à ses pendants provinciaux. La cité des décisions législatives et exécutives semble mépriser la plèbe des rues, ses concitoyens.

Roman d’apprentissage, d’émancipation, ou en tous les cas les tentatives, dont Karen reste le point de gravité. Elle n’a pas toutes les armes, elle se laisse happer par des expédients lui promettant la solution à ses problèmes et son objectif posé. Elle apprend, mais souvent à ses dépends, dans la douleur.

Thriller sur fond de corruption politique, dont la tension est très bien retranscrite, révèle, de nouveau, les scories d’un état lesté d’un histoire récente traumatisante.

Ces multiples entités rhétoriques sont parfaitement agencées en réussissant à se limiter à des descriptions sensées, fortes de personnages  traînant qui une souffrance, qui une remise en cause, qui l’opacification d’actes non assumés. Et ce roman réussit son entreprise, dans une dimension raisonnée, pour dépeindre aussi bien une société et des personnages symboles de celle-ci. Sa lecture nous révèle sous ce prisme une Colombie exsangue lacérant des êtres hypnotisés par l’onirisme et la crédulité.

Une claque où les marques des ongles tatouent le visage et l’esprit!

Chouchou

BON A TUER de Paola Barbato / Denoël.

Traduction: Anaïs Bouteille-Bokobza

La fébrilité est réflexe à l’annonce d’un nouvel effort de l’auteur transalpine. En effet, son premier roman, paru dans l’hexagone sous le titre « A Mains Nues », m’avait littéralement soufflé. Son propos, et sa forme, de cette parution chez ce même éditeur en 2014, se présentaient, ou se voulaient, plutôt clivants. Pour les uns, il n’était que violence pour la violence, Pour les autres, dont je faisais donc partie, la Milanaise, parallèlement scénariste TV et BD, nous percutait dans un combat sur un ring sans règles ni cordes, tant au sens littéral que figuré. La romancière a ce don du frisson, de l’impact indélébile des sens. J’avais donc hâte de me plonger dans ce nouvel écrit qui prenait ses quartiers dans le monde de l’édition.

«Corrado De Angelis et Roberto Palmieri sont deux écrivains que tout oppose. Le premier, neurochirurgien, doit son succès à la qualité de ses textes qui ont su redonner au roman policier ses lettres de noblesse. Palmieri est quant à lui un auteur vedette qui ne rate pas une occasion de faire le buzz et passe son temps sur les plateaux de télévision pour le plus grand plaisir de ses milliers de fans, et ce malgré la piètre qualité de ses romans. Les maisons d’édition de De Angelis et de Palmieri ont passé un accord diabolique : les deux auteurs sortiront leur nouveau polar le même jour à la même heure, et un prix sera décerné à qui vendra le plus de livres. La compétition sera lancée en direct à la télévision. Mais, le grand soir, rien ne se passe comme prévu, et De Angelis disparaît quelques minutes après avoir quitté le plateau. Le mystère s’épaissit lorsque débute une série de meurtres imitant à la lettre les crimes des thrillers de l’écrivain disparu. Une véritable chasse à l’homme commence alors, car tout porte à croire que Palmieri, jaloux et souffrant d’un indéniable complexe d’infériorité, est coupable. Mais la réalité est bien différente et, comme dans chaque roman de Paola Barbato, insoupçonnable. »

Le synopsis de base s’appuie sur un affrontement entre deux écrivains, aux profils antagonistes, sur une idée promotionnelle novatrice de leur maison d’édition respective, en s’appuyant sur le vecteur médiatique télévisuel. Le face à face vire au drame. Dans ce contexte, le déroulé empruntera les voies hypothétiques des instants suivant le clash. Un certain nombre de protagonistes directs et indirects s’accumulent, densifiant le propos, impliquant une certaine inertie. Sur ce point, j’ai trouvé justement que le récit se complexifiait, devenait flou. Le cadre devenait instable, mouvant, imprécis. Je me suis quelque peu perdu dans son fil directeur.

Les atouts sont bel et bien là, pourtant, écriture, style, faculté à engendrer l’addiction. La preuve de base du roman ayant atteint son objectif reste bien l’excitation à reprendre l’objet livre avec délectation. Or, mon ressenti positif global s’est retrouvé amputé par mes errements et les errements de sa génitrice. Un panel de personnages restreint, une avancée plus cohérente et direct auraient permis, à mes yeux, un résultat à la hauteur de la moëlle de conteuse dont est pourvue Paola Barbato. Elle possède un beau jeu de Scopa mais, sur cette mène, les cartes dominantes  dont les carreaux ne sont pas au bout….

Chouchou.

 

 

UN HOMME SEUL d’ Antonio Manzini / Denoël.

Traduction: Samuel Sfez.

“Depuis qu’ Adele, la fiancée de son meilleur ami, a été assassinée par erreur, l’inénarrable Rocco Schiavone ne croit plus en rien et s’isole dans une pension sordide. Il décide malgré tout de retrouver l’assassin de la jeune femme et se met à passer en revue tous ceux qui pourraient lui en vouloir : entre Stefania Zaccaria, qu’il a arrêtée pour proxénétisme, et Antonio Biga, malfrat septuagénaire à la retraite, la liste des candidats est longue.

En parallèle, Rocco poursuit son enquête sur la famille Turrini, tous corrompus jusqu’à l’os. Rocco pense qu’ils sont les relais locaux de la ’ndrangheta, la mafia calabraise, visiblement bien implantée dans le Val d’Aoste.”

“Un homme seul “ est la quatrième aventure de Rocco Shiavone, vice préfet particulièrement mal dépoli mais flic très efficace, Romain dans l’âme et pour l’éternité mais œuvrant dans le Val d’Aoste, géographiquement, thermiquement mais aussi culturellement très loin de la Louve. Rocco est certainement le flic le plus intéressant arrivé dans le polar ces dernières années.

Qu’est ce qui peut nous rendre un personnage de papier si sympathique ? Certainement, son comportement comme sa manière de vivre mais aussi bien sûr le talent de Manzini particulièrement habile pour nous sortir à chaque fois une enquête qui tient franchement la route. C’est cette corrélation flic atypique et intrigue de qualité qui fait que le rendez vous annuel avec Rocco devient un passage obligé pour les amateurs de polars d’investigation ritals.

Ce quatrième opus débute directement à la suite du précédent “Maudit printemps” et Rocco se rend compte que même en mai, il ne fait pas beau dans le coin mais ceci est finalement le cadet de ses soucis. Victime d’une dépression en début d’histoire, meurtri par la mort à sa place de la fiancée d’un ami, Rocco va sortir du “coma” particulièrement en colère. Lui qui, d’habitude, cultive un certain pédantisme, une belle forme de mépris et d’arrogance vis à vis des événements et des personnes dans sa périphérie va montrer un tout autre visage animé par une rage bien tangible.

On retrouve, bien sûr, les situations du dernier roman mais il n’est absolument pas nécessaire d’avoir lu les précédents pour comprendre l’intrigue. Idéalement, il serait préférable d’avoir tout lu pour bien comprendre l’évolution du personnage mais ce polar, même s’il est peut-être moins habile que les premiers, se suffit à lui-même pour vous promener, vous berner, vous séduire par son intrigue pointue et claire.

On peut raisonnablement trouver quelques points communs entre Rocco et Montalbano le flic sicilien, personnage iconique d’Andréa Camilleri mais autant Montalbano aime la Sicile et tous ses trésors autant Rocco hait le Val d’Aoste et tout ce qu’il y vit et il sait très bien le montrer avec un humour noir particulièrement percutant et des répliques qui flinguent.

“Un homme seul” n’est peut-être pas le meilleur de la série mais il se distingue néanmoins, à l’aise, de la production policière ordinaire qu’on tente de nous vendre à longueur d’année.

Percutant.

Wollanup.

QUE LE DIABLE SOIT AVEC NOUS de Ania Ahlborn / Denoël.

Traduction: Samuel Sfez

« Deer Valley, Oregon. Le jeune Jude Brighton a disparu depuis trois jours. Les autorités commencent à perdre espoir, et la thèse d’une fugue laisse progressivement la place à des hypothèses plus inquiétantes. Malgré son jeune âge, Steve Clark, le meilleur ami de Jude, est bien conscient de cela. Grand fan de séries policières, il sait que chaque minute qui passe est capitale. D’autant plus que ce drame n’est pas le premier à frapper Deer Valley. Un jeune garçon a été retrouvé mort dix ans plus tôt, son corps atrocement mutilé. Sans oublier tous ces animaux domestiques disparus sans laisser de trace…

Lorsque Jude réapparaît de façon tout à fait inattendue, tous pensent que la vie va reprendre son cours. Mais Steve se rend vite compte que quelque chose ne va pas. Et si le garçon qui était mystérieusement ressorti des bois n’était pas vraiment Jude? »

Dans la collection Sueurs Froides de la maison d’édition, nous avions eu l’an passé un ouvrage de Nick Cutter « Troupe 52 » qui présente des analogies, à me yeux, dans cette volonté de tension croissante et imprégnante. Ce n’est pas mon genre de prédilection,  je reste souvent insensible à l’étalage d’épouvante, d’ouvrages qui cherchent à nuire à votre quiétude nocturne. Mais à l’instar du livre cité en préambule, si la construction, l’écriture, et si surtout l’auteur façonne des personnages crédibles, en explorant leur psychologie, il s’impose à ma lecture malgré mes réticences de genre. Et, justement, l’auteur conserve le souci d’explorer avec patience, minutie, cohérence les personnalités des acteurs principaux.

La mélodie, la cadence, le rythme vont donc crescendo tout en s’attachant à conserver une crédibilité dans le cadre qu’elle se fixe; et non, donc, dans le fond de l’histoire qui n’est pas le propos motivant. Bien que, en continuant le parallèle avec « Troupe 52 », il ne présente pas les mêmes atouts, les mêmes atours dans une tension étirées menaçant de se rompre, on fait face à une noirceur n’autorisant pas la moindre once d’éclaircies. Les jeunes êtres sont éreintés, meurtris, lacérés dans leur chair et leur âme et souffrent, avant tout, de perdre l’innocence de leur enfance, abandonnés par le monde des adultes.

Ouvrage qui devrait véritablement contenter les amateurs du genre et ne pas rebuter, comme ce fut mon cas, dans les aptitudes de l’écrivain à conter avec foi sa fable cathartique.

Chouchou.

JUSTE APRES LA VAGUE de Sandrine COLLETTE/ Denoël.

Ce pourrait être nulle part, ce pourrait être partout. Ça semblerait être maintenant ou bien dans un autre temps. Le unités de lieu et de temps sont subalternes dans la narration de cette tragédie, où se mêleront des oppositions issues de forces naturelles et des cas de conscience lacérant des âmes meurtries, ce qui incline le récit à un dénuement, rattaché tel le muscle à son os. La force, le poids de l’histoire contée se logeront, donc, dans l’affrontement de destins infléchis par la colère de la terre, et où ambivalence, nuance, révolte sont bannis des mots clefs du roman.

«Une petite barque, seule sur l’océan en furie. Trois enfants isolés sur une île mangée par les flots. Un combat inouï pour la survie d’une famille.

Il y a six jours, un volcan s’est effondré dans l’océan, soulevant une vague titanesque, et le monde a disparu autour de Louie, de ses parents et de ses huit frères et sœurs. Leur maison, perchée sur un sommet, a tenu bon. Alentour, à perte de vue, il n’y a plus qu’une étendue d’eau argentée. Une eau secouée de tempêtes violentes, comme des soubresauts de rage. Depuis six jours, ils espèrent voir arriver des secours, car la nourriture se raréfie. Seuls des débris et des corps gonflés approchent de leur île.

Et l’eau recommence à monter. Les parents comprennent qu’il faut partir vers les hautes terres, là où ils trouveront de l’aide. Mais sur leur barque, il n’y a pas de place pour tous. Il va falloir choisir entre les enfants. »

L’on aime à reconnaître que Sandrine Collette est dans un renouvellement constant au fil de son oeuvre. Cependant se proposent à ses lectures des thématiques communes et, alors, l’on pourrait imaginer qu’elles sont constitutives de sa volonté d’écrire ou d’un inconscient expiatoire. L’une de celles-ci, principale, que j’ai isolée pour chacun de ses tableaux est l’enfermement. Et dans cet acte, il apparaît de même sous une forme symbolisée par le radeau, et par l’île absorbée par les flots. Mais effectivement ce renouvellement s’affiche, par contre, au travers les thématiques associées et le cadre stylistique.

La morale, l’éthique, la conscience de parents rongées par un choix inacceptable, la culpabilité, traduisent la noirceur et le drame se jouant devant nos pupilles écarquillées. Écartelés par des incertitudes, suffocant dans leur lien parents/enfants, la souffrance ultime est à son apogée et le besoin impérieux, inextinguible de rédemption se joue des évidences.

Un livre, pour sa lecture, c’est l’essence d’une unité de temps, d’état d’esprit et d’adhésion à un message. L’attractivité, le magnétisme dans cet opus n’ont pas atteint  le niveau du précédent. Le discours sous jacent reste plus fermé à mes yeux en balayant moins de sujets propices à la réflexion. Le paraphe du littérateur est bien là avec aussi ce désir de chercher d’autres sentiers parcourant les itinéraires du mots. La farouche volonté d’imprimer une tension reste toujours bien présente. J’aimerais voir Sandrine Collette s’emparer de sujets permettant d’entrevoir un horizon plus large et de méditer les critiques de notre société. (comme pour « Les Larmes Noires sur la Terre » sans pour autant en produire une resucée stricto sensu- on ne compte pas quand on s’engouffre corps et âme!)

Livre réussi, indéniablement, qui ne m’a pas apporté les mêmes plaisirs que le précédent!

Chouchou.

 

LA NUIT PASSERA QUAND MÊME de Emilie Houssa / Denoël.

Dans ce roman, on accède à une famille qui a ses préceptes. Elle affiche une articulation, dans le foyer, plutôt huilée et équilibrée, bien que l’originalité, le décalage soient de mise en certaines occasions. Sa dimension nucléaire se verra affligée de maux dans les mots. Et parfois ces maux saignent l’âme, pas de fleur bleue dans cet écrit qui aurait pu en présenter les atours qui révèle une richesse subtile, sous jacente.

La famille prit la direction de la mer le premier matin d’août. Ce fut un grand déménagement. Chacun muni d’une valise, d’un chapeau ou d’une casquette se vit également doté d’un attirail spécial à porter : un parasol, confectionné par Martha pour éviter d’en acheter un «les yeux de la tête» près de la plage, une canne à pêche, deux épuisettes et une bouée qu’on avait déjà gonflée pour être sûr qu’elle n’était pas percée mais qu’on n’osait plus dégonfler de peur d’endommager le système. La famille au complet sortit de l’appartement en short et en sandales. On n’avait d’ailleurs pas pris le temps de tester ces dernières et elles firent mal aux pieds avant même d’atteindre la bouche de métro. Tout le monde savait ce qu’il devait faire mais chacun criait à l’autre de faire quelque chose. Le casse-croûte fut donc scrupuleusement oublié sur la toile cirée élégante du salon.

Dans la famille Bernstein, Squatsh est le deuxième des trois enfants : avant lui il y a Ludovic, après lui Marie. Ses parents se nomment Simon et Martha. Ils tiennent une boutique, La Vie moderne, située au 393, rue des Pyrénées à Paris. Outre une famille, Squatsh Bernstein a des principes, comme de s’enfermer aux toilettes pour réfléchir ou de ne jamais porter d’imprimé fleuri. Il fait de la boxe et aime la danse. Pour le reste, il possède peu de choses : un scarabée dans une boîte en carton, des livres, une solide réputation et, quelque part, nichée dans un creux, la mélancolie des gens qui se cognent au monde.

Le cadre familial initial est composé d’un couple et de deux garçons qui se voient annoncer la venue d’un troisième enfant dans la fratrie en la personne de Marie. Ce foyer « traîne » déjà un traumatisme en lien avec le second conflit armé mondial et leur origine juive. Or point de surlignage appuyé sur ce facteur précis mais l’auteur dresse un panoramique pointilliste et coloré bordé d’un zeste de fantaisie, d’audace,  qui m’évoque les tableaux de Pennac. C’est objectivement la première qualité de l’ouvrage sachant manier la légèreté avec les désillusions ou les traumatismes.

Le personnage épicentrique de Squatsh revêt, justement, les ambivalences, les déséquilibres, les paradoxes voulus, probablement, par l’auteur. De part ses origines professionnelles, tournant autour du 7ème art et de l’histoire de l’art, qui ne sont que le reflet de ses passions, elle ne pouvait qu’entrevoir de respirer par l’écriture comme une inspiration saisissante de son amour de la lecture. Sa structure intrinsèque confère à sa plume un espace de vie, de rythme, d’émotions pures qui se jouent du papier avec une fluidité et une constante franchise dans l’amour voué à ses personnages. J’ai, d’ailleurs, une interrogation sur son inspiration qui nous ballade dans le Paris bellevillois, à Saint Marc sur Mer bénéficiant de l’aura de M. Hulot, pour lequel d’ailleurs, dès le prologue, je ressentais des points fugaces de similarités, la station morzinoise et sa « Clef des Champs » face à l’Olympique et en obliquant sur sa gauche apercevoir la majestueuse pointe de Nyon et Chamossière. Toutes ces balises forment un film empli d’une émotion, qui pourrait paraître surannée, et d’une concrète mélancolie sans violons ni excès, toute en subtilité, instillant à intervalles sa dose de pittoresque, singularité.

Car l’écrit est aussi une suite de drames qui déboulonnent des certitudes que Squatsh ne possédait pas en son for intérieur. Sa vie, d’ailleurs, est une perpétuelle recherche de soi s’accouplant avec, paradoxalement, une envie intangible de rebondir. Il se ferme des portes mais en ouvre d’autres qui montrent au fur et à mesure du récit son rôle de phare, tant pour son sens premier que pour son éclairage spirituel.

Emilie Houssa m’a embarqué dans une histoire belle et forte qui a cette acuité pour transcender celle-ci par sa sincérité, sa plume de coeur et son attachement viscéral à ses personnages.

Le sang est le liquide de vie et il n’a fait qu’un tour à cette lecture chaude et inspirante…

Chouchou.

 

 

 

C’ EST AINSI QUE CELA S’ EST PASSÉ de Natalia Ginzburg / Denoël.

Traduction: Georges Piroué (Italien)

C’est sur une pellicule teintée sépia que se déroule le film de l’autopsie d’un homicide où l’on dissèque l’étiologie de ce geste fatal. De cette période faste post conflit mondial, dans cet Italie cherchant à se reconstruire, la vie morne d’un couple dépareillé par l’âge, par les aspirations respectives, se voit confronté à des choix cornéliens pour leur futur mutuel. Au coeur du miracle économique italien, dans cette période forte de croissance, le contexte coïncidant avec la chute du fascisme semble ne pas avoir d’emprise sur ces deux êtres qui dérivent insidieusement vers une vacuité des sentiments où ceux-ci semblent n’avoir jamais été éprouvés au travers un conformisme confondant ou de façade.

«Un matin gris à Turin dans les années cinquante. Une femme en imperméable marche sans but dans la ville. Elle vient de tirer une balle entre les deux yeux de son mari. Un geste sec et efficace accompli sans aucune préméditation. Perdue au milieu des avenues muettes et hivernales, elle se souvient : la rencontre et l’espoir, l’attente et l’incertitude, puis la vie à deux jusqu’à cette matinée fatale. »

Natalia Ginzburg publie ses premiers récits qui témoignent de son expérience de ces années troubles, du fascisme, de l’invasion allemande, de la résistance et de la libération : “La Strada che va in città” son premier court roman paru en 1942 sous le pseudonyme d’Alessandra Tornimparte; puis les romans “È stato così”, “Tutti i nostri ieri”, les récits autobiographiques “Le Piccole Virtù” et “Lessico famigliare”.

D’ entrée le décor et la fatalité non préméditée nous tournent vers un récit direct qui ne cherche pas les ellipses ni les probables. L’auteur fustige les actes derrière les paravents. Elle décrit, avec distanciation, les actes et les pensées sans artifices ni déviations. Néanmoins elle conserve une place et un espace aux questionnements afférents à des existences qui auraient pu choisir des alternatives. Sans aucun doute, au fil des pages, on ressent que les murs, les grilles d’une geôle se dessinent autour de cette femme marquée par le fatalisme.

De cette sécheresse stylistique, de cette sécheresse spirituelle l’ouvrage retranscrit une époque, des façons d’être, les problématiques sociétales et sociales par le prisme du couple. L’inéluctable conclusion ne paraissant pas de prime abord comme une évidence mais plutôt comme une hypothèse, on se surprend à penser que celle-ci avait bien d’autres issues.

L’auteur de son temps évoque son monde avec une certaine désespérance et fatalité. En bridant son écriture elle surajoute à la morosité ambiante, une rugosité des relations, affirmant la relation homme-femme tel un carcan rigidifié.

Tout en dénonçant une candeur ancrée dans une éducation rongée par la naïveté, Natalia Ginzburg avait une lucidité sur ce qui l’entourait.

Tragique dans plusieurs dimensions. Roman témoin d’une époque en extrayant les racines de tels expédients.

Chouchou

 

DU SANG SUR LE SABLE de Robert KARJEL / DENOËL

Traduction : Lucas Messmer (Suédois)

Le sable brûlant tâché de zébrures rouge sang dans cette partie orientales de la corne africaine sera le théâtre de deux drames parallèles initialement. Djibouti, ses forces internationales campées dans cette zone, proposent un épicentre propice à des dérives bien trop souvent motivées par un mercantile esprit. Et Grip l’homme qui devra faire face, qui devra gérer un embrouillamini à plusieurs bandes, révèlera des facettes polychromatiques. C’est ces ambivalences, la description de deux faces d’une pièce qui fera le sel du propos.

« Djibouti, au creux de la corne de l’Afrique. Un soldat suédois est tué sur un champ de tir. Les services secrets envoient l’agent Ernst Grip pour faire la lumière sur cette mort suspecte, mais sa présence n’est pas du goût de tout le monde. 
Pendant ce temps, une famille de quatre Suédois naviguant non loin de là, dans le golfe d’Aden, est capturée par des pirates somaliens. Leur vie est en danger, la pression monte pour le gouvernement, et c’est ainsi qu’Ernst Grip se retrouve bombardé négociateur et doit traiter avec les pirates. 
Pour résoudre ces deux affaires, Ernst Grip comprend qu’il va devoir recourir à des méthodes peu orthodoxes. Mais peut-on se permettre de rester dans les limites de la loi et de la moralité quand des vies humaines sont en jeu? »

Robert Karjel est lieutenant-colonel dans l’armée de l’air suédoise, pilote d’hélicoptère qui l’a amené à parcourir le globe. Il vit aujourd’hui à Stockholm et son précédent roman paru en 2016 chez DENOËL “Mon Nom est N. ” était le premier de la série d’Ernst Grip.

Grip, initialement au service de la garde rapprochée de dignitaires suédois, infléchira un parcours vers une enquête spéciale au cœur de l’assassinat d’un officier Scanien. Réticences et obstacles joncheront sa trajectoire dans le cliché de la guerre police/forces militaires. C’est, sans doute, lesté par son histoire personnelle proche que sa motivation, son  implication verront des hauts et des bas. Son instinct profond lui impose consciemment une alacrité de vérité. Sans s’offusquer ou se braquer du poids adjoint par la seconde affaire qui se greffe à la primitive, au contraire, les enjeux ayant une diamétrale opposition, il se trouve investi, régénéré par un « challenge » fort.

Bien que le récit soit linéaire et manquant probablement de cassures, de changements de rythme, l’avancée dans le roman obéit à des intérêts multiples. En premier lieu, comme explicité en liminaire, celui d’exposer les facettes du personnage principal avec justesse et cohérence. Les personnages secondaires ont une part prépondérante dans le décor et la dimension humaine de l’ensemble en soulignant des interstices d’un système vérolé, gangrené. Je pense que le roman aurait eu plus de consistance si les faces sombres avaient été appuyées en les surlignant dans un tempo fait de césures, de virages en épingles, de descentes brutales suivies d’ascensions nerveuses.

Le sable boit un sang qui ne coagule pas !

Roman efficace mais qui pourrait être plus punchy.

Chouchou.

 

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