Chroniques noires et partisanes

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DESERT HOME de James Anderson chez Belfond

Traduction : Jérôme Schmidt.

Originaire de la côte Nord du Pacifique, James Anderson est diplômé d’un master en écriture. Certains de ses écrits ont été publiés dans des revues mais il a longtemps été éditeur. « Desert home » est son premier roman publié. C’est un roman noir et magnifique dont le décor est une route que James Anderson connaît bien puisqu’il partage son temps entre l’Oregon et la région des « four corners ».

« La route 117 coupe le désert de l’Utah.

Le long de cette route, il n’y a rien. Ou si peu. De la poussière à perte de vue, un resto fermé depuis des lustres, quelques maisons témoins d’un vague projet immobilier suspendu pour l’éternité. Et là, dans cette immense solitude, des âmes perdues qui ont fui le monde : les frères Lacey, criminels prêts à tout pour sauver leur peau ; Walt, vieux solitaire dévoré par les remords, qui ne veut plus voir personne et se cloître dans son diner ; John, pécheur repenti, qui traîne chaque été une croix grande comme lui pour échapper à la tentation…

La route 117, Ben la connaît par coeur, lui qui la sillonne toute l’année au volant de son camion.

Et puis, un jour, une apparition. Une jeune femme, belle, étrange, qui joue d’un violoncelle sans cordes. Elle s’appelle Claire, elle est en fuite et Ben est irrésistiblement attiré. »

Tout se passe le long de cette route 117 que Ben Jones emprunte tous les jours pour effectuer ses livraisons à ceux qui y vivent : des êtres cabossés, qui pansent leurs plaies, expient leurs fautes ou tout simplement se planquent. Ce coin de désert aride, hostile est vraiment hors du monde : aucun réseau, aucun signal radio, rien ne passe, même pas le facteur, une sorte de triangle des Bermudes d’où il est facile de disparaître au sens figuré comme au sens propre car l’espérance de vie dans ces conditions extrêmes est courte. James Anderson décrit ce paysage lunaire dans un style magnifique, on étouffe de chaleur, on voit la poussière et surtout la lumière du désert, magique.

Dans cet univers, Ben, le narrateur, est bien plus qu’un livreur. Il connaît tout le monde, il sait que tous ont de bonnes raison d’avoir choisi et accepté l’isolement, que les questions ne sont pas les bienvenues et il a dompté sa curiosité. Il porte sur lui-même et le monde un regard lucide  assez désespéré mais non dénué d’humour et avec une empathie extraordinaire. Il comprend la solitude, le malheur, la souffrance, il connaît, il ne se permet pas de juger. C’est un personnage fort, profondément humain qu’on aime tout de suite. Cette vie lui convient, il y a trouvé la paix à défaut du bonheur, mais elle est en train de déraper, il est au bord de la faillite et sa rencontre avec Claire va tout faire voler en éclats.

James Anderson mêle ses histoires avec un grand talent, des histoires d’amour belles et tragiques, des histoires de trahison, de vengeance, de meurtre. Tous les personnages sont sublimes, paumés, désespérés, un peu barjots ou simplement malchanceux. Le désert les a dépouillés de toute vanité, ils ont renoncé au rêve américain de réussite et James Anderson plonge ainsi au plus profond de l’humanité de chacun avec tout ce qu’elle peut comporter de violence, de noirceur mais aussi d’amour et de rédemption.

Tous ces destins humains réunis créent une atmosphère noire, envoûtante et poétique : on partage une « air cigarette » sur le bord de la route, on joue du violoncelle sans corde, on va jusqu’au bout de la route… autant de scènes étranges et magnifiques que je n’évoquerai pas plus pour ne rien dire de l’histoire. Car il y a en plus le récit principal, le mystère de la présence de Claire qui n’est pas là par hasard bien sûr !

Un premier roman aux allures de chef-d’œuvre !

Raccoon.

UN ANGE BRÛLE de Tawni O’Dell chez Belfond

Traduction : Bernard Cohen.

Tawni O’Dell est née et vit en Pennsylvannie, une région à la fois sauvage et minière où elle situe son œuvre. Son premier roman « le temps de la colère » a obtenu un grand succès et est en cours d’adaptation au cinéma. « Un ange brûle » est son cinquième roman.

« Dove Carnahan n’est pas femme à se laisser déstabiliser. À bientôt cinquante ans, la chef de police d’une petite ville minière de Pennsylvanie a l’habitude des situations difficiles. Pourtant, devant le corps à demi calciné de la jeune Camio Truly, Dove vacille.

Issue d’une famille de rednecks versée dans l’alcool et les magouilles, l’adolescente était promise à un autre avenir : une bourse universitaire, une porte de sortie vers un monde meilleur. Un rêve soudain brisé.

Dove prend l’affaire personnellement. Elle qui a dû se battre pour se sortir d’une enfance chaotique veut rendre justice à cette innocente. Après tout, sa propre famille n’est pas si différente des Truly.

Au même moment, un homme est remis en liberté après trente-cinq ans passés sous les verrous. Pour Dove, pour les siens, c’est le souvenir d’un indicible drame qui ressurgit. »

Dove Carnahan vit depuis toujours à Buchanan, petite ville minière de Pennsylvanie située à côté d’une ville fantôme évacuée après un incendie d’une mine de charbon qui fait encore rage quelques quarante ans après. Si Buchanan est une ville imaginaire, il existe bien en Pennsylvanie une ville désertée à cause d’une mine de charbon qui brûle depuis 1962 : Centralia ! C’est dans une crevasse brûlante de ce genre qu’on retrouve le corps de Camio Truly, l’adolescente assassinée.

Une route près de Centralia.

Cette mine en feu fait partie de leur vie depuis longtemps pour les habitants de Buchanan. Tawni O’Dell évoque magistralement l’ambiance étouffante de cette ville où tout le monde se connaît, où les ragots et les préjugés vont bon train, où les rancœurs sont tenaces et les frontières bien établies entre les classes. C’est une ville plutôt tranquille, il ne s’y passe pas grand-chose mais la misère, la violence et le malheur y sont bien présents.

Le dernier meurtre sanglant qui a défrayé la chronique à Buchanan était celui de la mère de Dove, il y a trente-cinq ans, une femme follement belle, aux mœurs légères, incapable de s’occuper de ses enfants. Dove, l’aînée, sa sœur Neely et son frère Champ ont grandi seuls : délaissés puis orphelins. Marquées par cette enfance chaotique, les deux sœurs, très proches, ont réussi malgré tout à se faire une vie, leur frère est parti dès sa majorité pour ne plus revenir. Pour Dove, chef de la police, l’enquête qu’elle doit mener sur le meurtre de cette adolescence ravive douloureusement les souvenirs liés au meurtre de sa mère. C’est elle la narratrice. Tawni O’Dell construit son roman en alternant les deux histoires au gré des pensées de Dove, l’enquête actuelle et le récit du meurtre de sa mère, et dans les deux elle réussit à maintenir le suspense.

Dove est un très beau personnage de femme forte et libre malgré les traces et les blessures de son enfance cabossée. Elle a cinquante ans, âge inconfortable où l’on voit la vieillesse s’approcher. Elle pose sur la vie, la sienne en particulier un regard extrêmement lucide, elle est sans grandes illusions sur le genre humain et manie l’humour aussi bien envers les autres qu’envers elle-même. Elle connaît la maltraitance et cette compréhension l’empêche d’emprunter les raccourcis faciles et évidents. Tawni O’Dell lui donne un ton vivant, sombre, tendre, parfois ironique avec des répliques cinglantes et l’empathie pour Dove fonctionne très vite.

Les autres personnages ne sont pas négligés : Neely, Champ, Nolan le collègue de Dove, trois générations de Truly (un clan de rednecks bien atteints qui vivent selon leurs propres règles). Ils sont hauts en couleur mais jamais caricaturaux. Tawni O’Dell réussit à créer des personnages crédibles, tristement humains. Dans cet univers noir et violent où les familles dysfonctionnent, ne protègent pas, les secrets révélés ne pourront être que sordides.

Un bon polar dans un univers bien sombre.

Raccoon.

VOLIA VOLNAIA de Victor Remizov / Belfond.

 

« Guennadi Milioutine, Alexandre Ivanovitch Goussev, Stepane Kobiakov, Sachka Lepiokhine… Dans le village de Rybatchi, tous sont chasseurs, pêcheurs, tous sont braconniers. Ils aimeraient pouvoir acheter une licence pour vendre légalement la récolte de ces mois passés au cœur de la taïga… Mais la milice veille. Et pour elle, il est bien plus avantageux de maintenir ces hommes dans l’illégalité afin de les racketter. Jusqu’à ce que Kobiakov décide de ne pas céder les 20 %. Et ce qui n’était qu’une rébellion inoffensive devient un fait politique lorsqu’un groupe d’officiers de l’OMON, redoutée unité spéciale anti-émeute de la police russe, débarque dans le bourg pour rétablir l’ordre. Que faire ? Se soumettre ou partir dans la taïga, se refaire une vie ? »

La quatrième de couverture réussie est une aubaine pour le chroniqueur qui n’a pas envie de paraphraser l’ auteur mais uniquement donner envie de lire le bouquin. Et là, j’ai envie que ce roman rencontre son public qui peut être très diversifié dans ses goûts tant la qualité ,sous de multiples formes, est au rendez-vous d’un grand premier roman. Et donc quand un bouquin aux antipodes de vos modestes horizons littéraires, vous prend de la sorte, c’est tout simplement une petite extase. Continue reading

UN ENFANT DE SANG CHRÉTIEN de Edmund Levin / Belfond.

Traduction: Anne -Sylvie Homassel.

« Un jour de mars 1911, le cadavre d’un garçon est retrouvé dans une grotte d’un quartier déshérité de Kiev. L’enfant est à demi nu, son corps est lardé de 47 coups de couteau.

L’Ukraine étant alors intégrée à la Russie tsariste, sa population juive est soumise aux mêmes règles de ségrégation et les pogroms sont légion. Le meurtre du garçon va réveiller une vieille superstition antisémite, celle des sacrifices rituels d’enfants chrétiens.
Reste à désigner un coupable, ce sera Mendel Beilis. Ce père de cinq enfants, ouvrier à la briqueterie voisine, mène une vie paisible et discrète. Mais il est juif. »

Ce document du journaliste américain raconte l’affaire Beilis du nom du présumé coupable qui eut simplement la malchance de travailler dans les parages du lieu du crime. Suivant le témoignage d’un allumeur de réverbères qui accuse un juif, Menahen Mendel Beilis est arrêté rapidement car il est  le coupable idéal pour les autorités tsaristes foncièrement antisémites. C’est une histoire qui évidemment fait écho à l’affaire Dreyfus chez nous et qui sera comparée à l’affaire Leo Frank, juif américain directeur d’une usine de crayons à Atlanta  accusé du viol et du meurtre d’une fillette et qui mourra lynché par une foule indignée par les résultats de son second procès en 1915.

Fin du 19ème , début du 20ème , l’antisémitisme se porte donc très bien aux quatre coins de la planète, prémisces au chaos de la seconde guerre mondiale … qui aurait pu être suivi par une nouvelle curée en URSS si Staline n’avait pas eu la très bonne idée de calancher au moment de mettre à exécution ses vils et bas desseins, le brave « petit père des peuples ».

Si vous connaissez déjà l’histoire de Beilis, vous lirez ici une très complète reconstitution historique très documentée quand on sait qu’Edmund Levin a compulsé plus de cinq mille pages d’archives russes pour bien étayer son propos qui s’avère intelligent, fluide tout au long de 440 pages où la subjectivité n’est pas vraiment visible.

Et mieux, si vous ne connaissez pas ces événements qui ont eu un énorme retentissement en Russie et un peu partout dans le monde occidental puisque des sommités comme Thomas Mann, H.G. Wells, Arthur Conan Doyle et Anatole France se sont mobilisées, vous lirez alors un document haletant à bien des moments, un excellent bouquin à l’égal d’un bon polar écrit d’une belle plume.

Pendant de nombreuses années les juifs russes seront ensuite nommés de manière insultante « Beilis ». Des décennies plus tard, un grand auteur russe comme Soljenitsyne dézinguera son auréole de prix Nobel par des propos déplacés sur le procès et l’ensemble de l’affaire. Témoignage de l’aveuglement et de l’ignorance « Un enfant de sang chrétien » se lit d’une traite et ouvre à une réflexion sur la bêtise haineuse universelle des médiocres quand on leur donne un peu de pouvoir.

Star tsariste.

Wollanup.

LE POISON de Charles Jackson / Belfond Vintage.

Traduction: Denise Nast.

 » Le poison », premier roman de Charles Jackson fut un immense succès en 1944 mais contribua aussi à la perte de l’auteur qui ne connut ensuite plus vraiment les faveurs du public. Il était sûrement trop allé dans l’introspection car il semblait partager beaucoup de qualités et de défauts avec Don, le héros, écrivain raté dévoré par l’alcoolisme. Le roman fut adapté au cinéma par Billy Wilder avec bonheur puisqu’il obtint les oscars du meilleur réalisateur et du meilleur film.

Don, prétextant un besoin d’écrire tranquille vire tout son entourage pour un long weekend qui finalement sera une longue période d’ivresse. Et ce sera moche, très moche de suivre Don alcoolisé avec grande outrance. Vous vous attendiez à quoi ? On n’est pas ici dans l’alcoolisme mondain où on picole en société, non, on est dans le dur des accros, dans l’alcoolisme assommoir de Zola, où on boit pour oublier. L’alcool est une drogue et crée une addiction chez certaines personnes qui réagissent ensuite comme n’importe quel toxico quand le manque maladif se fait sentir dans le corps comme dans l’esprit. Des effets différents selon les drogues dures consommées mais une grande unité dans le manque qui incite à commettre des actes irresponsables. Et l’alcool, drogue étatique et légalisée, crée bien cette dépendance au contraire du cannabis… et je sais ce que je dis.

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« Le poison » est donc un témoignage sur l’alcoolisme et en cela chacun appréciera à sa manière, à son rapport à l’alcool, les tristes péripéties de ce redoutable roman qui parlera très fort à certains. J’ai lu des regrets chez certains lecteurs qui reprochaient qu’on ne sache pas vraiment les raisons de son alcoolisme. Certains picolent sans raison, d’autres pour de mauvaises raisons mais le résultat est identique et Charles Jackson le savait comme il savait qu’on ne peut comprendre la logique d’une personne dépendante et qu’il est vain de tenter de la raisonner ou de l’aider si elle ne le désire pas.

« Le poison » parlera fort à celles et à ceux qui ont ou qui ont eu une relation très difficile avec la bibine ou autre drogue. Les autres lecteurs découvriront dans son authenticité, dans sa triste réalité le pitoyable tableau d’un homme qui se noie.

Imbibé.

Wollanup.

DANS L’ ÎLE de Thomas Rydahl / Belfond

Traduction: Catherine Renaud.

« Dans l’île » est le premier roman du Danois THOMAS RYDAHL et je serai en mal de vous dire beaucoup plus sur lui vu que je ne comprends pas le danois que l’on trouve sur les sites parlant de l’auteur. L’éditeur, sur son site, est bien sûr plus complet et on peut dire que ce roman a cartonné et a été récompensé au Danemark, qu’il est traduit en une quinzaine de langues et qu’il va être adapté au cinéma.

THOMAS RYDAHL est donc un nouvel auteur qui déjà montre un réel talent et une certaine audace car s’il est convenu généralement qu’il plus facile d’écrire sur les lieux et les univers que l’on côtoie habituellement, l’auteur a choisi les Canaries qui ne sont pas danoises  et un héros la soixantaine bien entamée et sans talent particulier avec lequel il aura du mal à s’identifier, lui qui semble avoir une très jeune quarantaine.

« Son nom est Erhard mais tout le monde l’appelle « l’Ermite ». Il a la soixantaine, il est danois et a quitté femme et enfants pour s’exiler à Fuerteventura, au large de l’Espagne. Le jour, il fait le taxi, accorde des pianos et lit beaucoup. La nuit, il rejoint Raúl et Beatriz, un couple d’amis, pour se soûler au lumumba, ce cocktail rhum-chocolat qui lui fait souvent perdre la tête. Une vie d’ermite bien tranquille, en somme.

Jusqu’à ce terrible fait divers : sur Cotillo Beach, le corps d’un bébé est retrouvé dans une voiture abandonnée. Curieusement, la police se désintéresse rapidement de l’affaire. Erhard, lui, décide de lancer son enquête, à l’ancienne, sans ordinateur ni téléphone portable. Et chaque nouvelle piste semble révéler un nouveau secret…

Quand il retrouve Beatriz battue à mort, il comprend qu’il a mis le pied dans un engrenage fatal. »

Erhard, c’est l’antihéros parfait, le type vieillissant qui n’a pas l’eau dans son taudis, qui a pour compagnie (et non compagnes !!!) deux chèvres, qui mange à même les conserves, un vieil ours mal léché mais qui aimerait pouvoir séduire encore, un chauffeur de taxi sans grand charisme et digne de peu d’intérêt, un mec banalement insignifiant qui va  devenir le héros iconoclaste d’un polar bien troussé et absolument dépaysant dans sa manière utilisée pour l’investigation.

Dans le rythme et dans la volonté inépuisable de découvrir des vérités dont tout le monde se moque, on pourrait voir un lien de parenté avec Indridason et par tous les à-côtés de la vie insulaire, on retrouve un peu de la chaleur  méditerranéenne des romans de Camilleri même si Fuerteventura se trouve dans l’Atlantique mais aussi un peu les ambiances de Peter May, pourquoi, je l’ignore concernant l’Ecossais.

Certains, dès qu’on cite Indridason, fuient en se disant que le rythme ne leur conviendra pas. C’est possible et pourtant le débat est bien plus musclé que chez l’Islandais. Il faut reconnaître que l’âge de notre héros ne nous laisse pas envisager moult prouesses physiques démesurées ou des situations hautement « adrénalinées » mais vous risquez d’être surpris. Sûr qu’avec trente ans de moins, le héros, il te torche tout cela en 200 pages, oui mais alors, ce ne serait plus le même roman.

Par le biais de cet enquêteur atypique et âgé, un autre mode de pensée, une autre vision de la vie, sont révélés et peu à peu l’empathie pour ce mec bien l’emporte. Il se dégage du roman une belle chaleur avec un regard néanmoins assez amer et des exemples de la faille entre le sentiment amoureux et le désir sexuel.

« Dans l’île », bon polar beaucoup moins classique qu’il n’y paraît offre même un final plutôt réussi dans une intrigue offrant une belle découverte de ce petit caillou au large de l’Afrique et donnant la part belle aux insulaires et leurs trafics.

Dépaysant.

Wollanup.

 

 

 

 

 

 

 

YAAK VALLEY, MONTANA de Smith Henderson chez Belfond.

Traduction: Nathalie Peronny.

On y est, c’est la rentrée littéraire et le hasard des sorties fait que l’on commence avec un bouquin énorme, un premier roman et je vous conseille de retenir le nom de Smith Henderson, originaire du Montana et auteur d’un magnifique roman à vous briser le cœur par son humanité et à vous tenir éveillé toute la nuit tant le destin des nombreux personnages, les principaux comme les secondaires va vous fasciner, vous émouvoir si vous aimez ce genre de littérature chevaleresque aux sublimes héros ordinaires.

Smith Henderson a été éducateur spécialisé dans le Montana avant d’émigrer vers des terres plus clémentes au sud et nul doute qu’il s’est servi de son expérience professionnelle pour écrire ce roman choc, violent et magnifique par ce qu’il dégage comme hauteur d’esprit, élégance, un peu comme la littérature de Willy Vlautin.

Pete est assistant social dans un coin paumé de l’état au début des années 80, il vit dans une cabane où les commodités de la vie moderne n’ont pas été encore installées, cela viendra bien un jour mais il s’en fout car c’est un homme qui ne va pas très bien. Séparé maintenant de Beth son amour d’enfance avec qui il a eu, à 17 ans, une fille maintenant âgée de 13 ans, il survit à ce crève-cœur en picolant plus que de raison souvent et en s’impliquant autant qu’il le peut et parfois de manière quasi suicidaire dans son boulot.

Roman imposant par le propos mais aussi par son volume, « Yaak valley, Montana » raconte quelques mois de la vie de Pete et de trois ados dont il s’occupe, trois histoires, trois drames d’innocents, victimes de leurs familles ou de ce qu’il en reste. Dans la littérature, mis à part chez Crumley, le Montana est souvent décrit comme une région paisible, inclinant à la méditation, à la poésie et Henderson connaît et montre l’envers de la médaille crûment, franchement, cet univers décomposé où les enfants sont détruits, punis par l’irresponsabilité de leurs parents.

Cecil vit dans le plus grand des dénuements avec sa mère dans une bicoque, un monde de sous alimentation, d’alcool, de drogues, de prostitution et introduit le roman par une scène marquante où il faut l’intervention de la police et de Pete pour mettre fin à un pugilat entre le fils et sa mère qui a déjà bien pourri la vie de son môme au delà de l’entendement comme Pete le découvrira bien plus tard.

Benjamin vit caché avec son père dans les bois, allumé survivaliste frayant avec les mouvements fachos, antisémites, le suivant partout dans une fuite des autorités, de l’état, attendant l’apocalypse proche prédite par la mère disparue comme le reste de sa fratrie. Les deux survivent de trafics  minables et annoncent la fin des temps en gravant des « hobo nickels ».

hobo nickel

Rachel, elle, est le cas insoutenable pour Pete puisqu’il s’agit de sa fille partie vivre au Texas avec sa mère et disparue un beau matin. Enlèvement, assassinat ou fugue…l’horreur des parents dans l’incertitude, les recherches désespérées aux quatre coins du pays dans les lieux de perdition pour la jeunesse.

Se greffent là-dessus d’autres personnages marquants pour créer un portrait au vitriol des USA des oubliés, des coins reculés, par les souffrances subies par les enfants. Drogue, prostitution, alcool, maltraitances, manquements voire absence d’éducation, cécité de la police et des services sociaux, tout y passe en une macabre parade et Pete s’emploie avec les moyens qui lui sont alloués et sa grandeur d’âme à donner un semblant d’humanité à un univers qui n’en a plus pour ces mômes sacrifiés sur l’autel de la connerie de leurs parents.Choc!

Humainement magnifique et d’une écriture éblouissante.

Wollanup.

PS: Smith Henderson sera à Paris début septembre et notamment à America à Vincennes.

RETOUR A CAYRO de Dorothy Allison chez Belfond

Traduction : Michèle Valencia.

Dorothy Allison est une écrivaine américaine aux écrits variés : essais, poésies, nouvelles, roman. Son premier roman autobiographique « l’histoire de Bone » sur son enfance dans une famille pauvre du Sud où elle a été maltraitée et violée par un beau-père violent l’a fait connaître. « Retour à Cayro » est son deuxième roman, il a été publié en 1998 et Belfond le réédite cette année, remettant ainsi cette œuvre puissante et émouvante en lumière.

« Delia Byrd a fui un mari violent et dangereux pour suivre Randall Pritchard et son groupe de rock, abandonnant du même coup ses deux petites filles, Amanda et Dede. Dix ans ont passé, mais ni le succès, ni les frissons de la scène, ni la naissance de Cissy, sa troisième fille, n’ont réussi à guérir ses blessures ou à apaiser sa culpabilité. L’alcool l’a presque détruite et l’amour l’a déçue une seconde fois. Quand Randall meurt dans un accident de moto, Delia décide de quitter la Californie et de rentrer chez elle, en Géorgie. Sa vieille voiture chargée de tout ce qu’elle possède, une Cissy murée dans un silence hostile à l’arrière, elle traverse d’une traite le pays, persuadée que son salut passe par un retour à Cayro, sa ville natale. Récupérer ses filles deviendra son obsession, plus forte que la haine que lui voue Cissy, que la rancoeur de Dede et d’Amanda, que la dureté des habitants de Cayro, des gens du Sud… »

Dorothy Allison nous livre des portraits magnifiques de femmes qui luttent pour vivre ce qu’elles jugent juste, malgré la culpabilité, la pression des préjugés, de la religion chez les pauvres blancs de ce sud puritain où elles sont les victimes faciles car souvent résignées et sans voix de la violence. Delia d’abord, personnage central, qui a tout perdu pour avoir voulu sauver sa peau, mais aussi ses filles Cissy, Amanda et Dede qu’on suit sur une dizaine d’années dans une grande fresque familiale, même si la famille est bien déglinguée. Chacune réagit à la souffrance différemment mais à chaque fois Dorothy Allison fait mouche et les personnages sonnent juste : jamais monolithiques, si elles sont fortes, ces femmes ne sont pas sans peur et sans reproche, elles dégringolent parfois dans l’alcool, la drogue, la dépression, la religion…

Le malheur, la souffrance sont très présents chez tous les personnages, victimes et coupables, aggravés par la rigidité morale de cette société et la pauvreté ambiante. Pas d’angélisme, un être blessé peut être violent, dangereux, méchant et les filles de Delia n’échappent pas à cette règle. Bref elles sont humaines, imparfaites et leur combat n’en est que plus beau et plus émouvant !

Dorothy Allison raconte dans un style puissant, rageur, drôle parfois mais jamais larmoyant le combat de Delia pour rompre le cycle infernal de reproduction du malheur. Elle suit l’évolution de Delia et de chacune de ses filles tour à tour avec quelques retours en arrière dans la narration qui surprennent parfois mais ces éclairages multiples donnent finalement une grande profondeur à l’ensemble du roman. Ce livre est un hymne au pardon, à la rédemption, à la résilience.

Il y a de beaux passages sur la musique, passion de Delia qui l’a absorbée lorsqu’elle s’est enfuie mais n’a pu apaiser sa culpabilité vis-à-vis de ses filles et à laquelle elle renonce pour se consacrer à elles. Dorothy Allison réussit également une peinture vivante d’une petite ville du Sud :  elle décrit brillamment le sud profond et on y est, on ressent tout : la chaleur écrasante, abrutissante dans les mobil-homes, la fraîcheur qui ne vient qu’avec la nuit, la pesanteur des regards, des jugements…

Très fort !

Raccoon

CHER MONSIEUR M de Herman Koch chez Belfond

Traduction : Isabelle Rosselin.

Herman Koch est très connu aux Pays-Bas, acteur et réalisateur d’émissions de télévision, éditorialiste dans le journal de Volkskrant et bien sûr écrivain. Son livre « le dîner » a connu un immense succès international, c’est un des livres néerlandais les plus traduits, et il a été adapté plusieurs fois au cinéma. Ce roman est son troisième traduit en français.

« Herman a un passe-temps : il écrit des lettres. Pas n’importe lesquelles, des lettres de menace à son voisin, monsieur M., auteur de best-sellers internationaux.

Des lettres qu’il n’envoie pas mais dans lesquelles il fait part de sa fascination mêlée de dégoût pour ce romancier, gloire passée des librairies, vieux beau fortuné, à l’épouse trop jeune, trop belle.

Ce cher monsieur M. avec lequel Herman joue les gentils voisins, en attendant son heure.

Car Herman le sait, le succès de monsieur M. est bâti sur un mensonge. La vérité, lui seul la connaît. Et aujourd’hui, il est bien décidé à se venger. »

Le livre commence bien : les lettres d’Herman sont franchement inquiétantes. Ce voisin qui guette, qui traque tel un chasseur à l’affût… on craint le pire pour Monsieur M. l’écrivain, mais surtout pour sa jeune épouse et leur fillette, le suspense monte. Puis Herman Koch change d’approche, il suit l’écrivain vieillissant et fait de nombreux retours dans le passé où on découvre peu à peu le fameux voisin alors adolescent, le drame qui a marqué sa vie et que l’écrivain a utilisé pour écrire son meilleur livre. Se posent alors beaucoup de questions sur la création littéraire, la fiction et la réalité, le droit qu’a un auteur de l’utiliser, de la modifier…

Herman Koch dresse en plus un portrait assez grinçant du monde littéraire : les auteurs, les éditeurs, les séances de lecture, de dédicaces, les bibliothécaires, les profs… tout le monde en prend pour son grade. Aucun des personnages n’est sympathique, mais ce n’est pas forcément gênant dans un livre de vengeance où tout le monde a quelque chose à se reprocher, ça va avec le ton du bouquin. C’est parfois drôle, dans le genre caricatural et provoquant.

Mais cela ne rentre pas vraiment en résonnance avec la partie thriller, ça l’alourdit. Herman Koch fait un mélange des genres qui ne prend pas, brouille les pistes et l’intérêt décline. On a le fin mot de l’histoire principale, bien sûr, mais on reste sur sa faim.

Décevant. Si on veut découvrir cet écrivain, mieux vaut se tourner vers « le dîner ».

Raccoon

ROUTE 40 de Romain Slocombe chez Belfond

Romain Slocombe, auteur de romans noirs, réalisateur, illustrateur, photographe…  réunit dans « route 40 » cinq nouvelles qu’il a écrites entre 1980 et 2005. Deux d’entre elles n’étaient pas des nouvelles  à l’origine : « fantôme du passé » était une pièce radiophonique et « weekend à Tokyo », un scénario. Romain Slocombe les a toutes révisées et retravaillées avant cette édition.

 « Quel est le point commun entre un shérif posté dans le désert de Mojave, une hippie qui sillonne les routes californiennes en stop, une musicienne suicidaire égarée dans une petite station des Alpes, et une vieille touriste à Paris désireuse de renouer avec son passé ?

Le Japon, leur pays de naissance ou d’origine et inspiration éternelle de Romain Slocombe, qui ajoute à la liste de ses talents celui d’auteur incomparable de nouvelles.»

Le Japon comme fil conducteur, donc, ce pays qui fascine Romain Slocombe et qu’il connaît bien, il y a situé plusieurs de ses romans. Ce fil est parfois évident comme dans «fantôme du passé » qui évoque un pan de l’histoire d’après-guerre au Japon, parfois ténu, juste dans l’origine des personnages, en particulier pour celles qui se passent aux Etats-Unis, « June’s highway » et « route 40 ». On retrouve également dans ces nouvelles notre lot de femmes blessées, bandées ou non, autre obsession de Slocombe.

L’univers de ces histoires est un univers noir et trouble où les apparences sont trompeuses, les victimes, les coupables, les gentils, les méchants ne sont pas forcément ceux qu’on  croit. Romain Slocombe, nous entraîne rapidement dans l’ambiance de chaque nouvelle, toujours noire mais avec parfois une note d’humour, une certaine ironie.

Dans un style épuré, il dévoile en même temps l’action et les personnages et avec un grand talent nous captive et nous surprend. On s’attache vite à ses personnages souvent désespérés, seuls, en quête d’amour qui affrontent la vie et ses cruautés d’une manière différente allant de la résignation à la violence.

Cinq très belles nouvelles qui se dévorent en un rien de temps, on en aurait voulu plus !

Raccoon

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