Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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LA VIE DONT NOUS RÊVIONS de Michelle Sacks / Belfond.

Traduction: Romain Guillou.

« Sam et Merry ont quitté New York pour s’installer dans un cottage en Suède et élever leur bébé au grand air. Loin de la grande ville, de ses tentations, de sa souillure, les voilà libres de se réinventer. 
Sam, en homme viril et fidèle qui assure le confort et la protection des siens. Merry, en tendre épouse qui s’adonne à ses nouveaux devoirs de mère au foyer.
Le tableau idéal : au cœur de la nature, l’homme, la femme, l’enfant.

Mais aussi Francesca, la meilleure amie de toujours, venue leur rendre visite.
Francesca, la citadine, la sublime, la femme libre.
Francesca, qui ne se sent chez elle nulle part, qui n’a jamais été choisie par un homme, et qui a de très vieux comptes à régler…
« 

Michelle Sacks est née au Cap en Afrique du Sud et vit actuellement en Suisse. Après avoir été remarquée pour ses nouvelles, elle est passée au roman l’an dernier avec “ La vie dont nous rêvions” et ce premier essai dans le genre polar psychologique nous est offert dès ce printemps par Belfond. Alors, certains ont déjà dû quitter la page, à tort, à mon avis en entendant “psy”. Ce genre de huis clos où un couple et ses “satellites”, enfants, parents, amis se fait et se défait n’est pas forcément ma tasse de thé et indéniablement Michelle Sacks a un vrai talent pour ainsi réussir dans un genre vu et revu sous toutes les latitudes du monde, à de multiples époques avec des intrigues bien souvent bancales où moult “deus ex machina” permettent à l’auteur de se sortir du pathos, de la galère.

Cette histoire du couple et de la copine d’enfance qui vient les visiter, créant petit à petit un ambiance déplaisante jusqu’au drame, on l’a lue très souvent. Michelle Sacks peint d’abord les trois personnages Sam, son épouse Merry puis Franck l’amie de Merry, dans leur petit coin de paradis de bobos de la génération facebook qui aime bien montrer, étaler son bonheur, sa réussite, photographier ses doigts de pied avec une mer turquoise en arrière plan ou son assiette au restaurant. Du déjà lu certainement mais intelligemment, l’auteur donne des indices, entrouvre des aspects sombres, manipule la boîte de Pandore, crée de multiples fausses pistes dans une intrigue qui, si elle n’est pas miraculeuse non plus, est néanmoins de bonne facture.

Alors, selon votre âge, vous allez adhérer plus ou moins au fonctionnement de ces trentenaires à qui la vie a pas mal réussi, leur psychologie, leurs motivations et en conséquence leurs tourments, leurs interrogations vous paraîtront plus ou moins recevables. J’imagine qu’un lecteur à Mossoul ou à Sanaa aura bien du mal à comprendre leur désarroi et leur souffrance existentielle.

“Je dois arrêter d’essayer de les comprendre. Les laisser à leur monde précaire de faux-semblants et trouver ma voie ailleurs”

Une méchante tragédie fera exploser le triangle magique et chacun donnera son interprétation du marasme, tentera de comprendre les pensées et agissements des deux autres. En proposant de nouvelles hypothèses, en levant le rideau sur certains secrets, Michelle Sacks continue de tromper, de parsemer la situation de faux-fuyants troublants. Chaque lecteur aura son interprétation mais sera dupé, finement, jusqu’à la dernière ligne et même au delà …

Vicieusement toxique.

Wollanup.


LE CHANT DES REVENANTS de Jesmyn Ward / Belfond.

Traduction: Charles Recoursé.

Le Chant des revenants signe la troisième traduction romanesque en français de l’auteur américaine Jesmyn Ward, après Ligne de Fracture et Bois Sauvage. Sélectionné parmi les dix meilleurs romans de l’année 2017 par The New York Times. Le Chant des revenants a permis à la native de l’Etat du Mississippi de devenir pour la deuxième fois lauréate du prestigieux National Book Award.

Le roman est envoûté, hanté, littéralement, par l’histoire douloureuse de l’Amérique noire, confrontée aujourd’hui encore aux préjugés raciaux, aux injustices et à la misère. Dans le Mississippi, ceux-ci lacèrent au travers de générations la famille de Jojo, treize ans, fils de Léonie et Michael, un couple mixte, petit-fils de River et Philomène et frère de la petite Kayla.

Jojo doit tout à son grand-père et sa grand-mère, mourante, qu’ils l’ont plus élevé que sa mère et son père, que Jojo connaît peu. L’autre partie de sa famille n’a jamais accepté que Michael ait eu des enfants avec une Noire. Le quotidien de Jojo est de nourrir les animaux de la ferme, veiller sur sa petite sœur, s’occuper de sa grand-mère, condamnée par la maladie, écouter les histoires, explicites et en même temps mitées par les silences et hésitations de Papy Riv. Léonie l’a eu jeune, elle cherche à être une meilleure mère, mais l’apaisement illusoire de la drogue lui semble plus attirant. Un jour, on apprend la libération de Michael du pénitencier de Parchman où il purgeait sa peine. Léonie embarque ses enfants en voiture en direction du nord de l’Etat pour le chercher et le voyage ouvre la porte aux dangers, aux promesses mais aussi aux fantômes.

Jesmyn Ward réalise une habile composition de voix, celles de Jojo et de Léonie qui résonnent en eux, celle de spectres qui rôdent autour des membres de la famille, comme Richie, jeune garçon noir autrefois emprisonné à Parchman en compagnie de Papy Riv, comme Given, frère aîné de Léonie, abattu par un de mes membres de la famille de Michael. Et le silence ou l’absence du père et du grand-père blancs participent de cet ensemble polyphonique qui raconte la douleur d’une histoire familiale, emblématique à sa façon de celle d’un pays. Il émane une très belle sensibilité de ce texte marqué de poésie et de réalisme magique (dont nous prenons les manifestations aussi comme une respiration bienvenue dans un récit, ramassé sur quelques jours dans la vie de cette famille, qui s’appesantit sur une certaine banalité quotidienne, manger, vomir, boire, dormir…etc). Nul doute que le sujet a inspiré et inspirera encore des voix, uniques, nécessaires, toutefois moins portées sur le lyrisme que Jesmyn Ward.

« Ton papy est nul pour raconter les histoires. Tu le savais ? Il raconte le début mais pas la fin. Ou alors il oublie un détail important au milieu. Ou alors il démarre sans avoir expliqué comment on en est arrivé là. Il a toujours été comme ça. »

J’ai hoché la tête.

« J’ai pris l’habitude d’assembler ce qu’il me dit pour réussir à tout comprendre. D’assembler les paragraphes comme des pièces de puzzle. C’était encore pire quand on a commencé à se fréquenter. Je savais qu’il avait passé plusieurs années à Parchman. Je le savais parce que j’avais écouté aux portes. J’avais seulement cinq ans quand il a été arrêté, mais j’ai entendu parlé de la bagarre au café, et de leur disparition, à lui et à son frère Stag. On ne l’a pas revu avant des années, et quand il est revenu, il s’est installé chez sa mère pour s’occuper d’elle et il a travaillé. Il a encore fallu des années avant qu’il commence à passer chez nous, pour aider mon père et ma mère à bricoler dans la maison. Il a enchaîné un paquet de corvées avant de se présenter à moi. J’avais dix-neuf ans et lui vingt-neuf. Un jour, on était assis tous les deux sous le porche et on a entendu Stag un peu plus loin, sur la route, qui chantait et River a dit, Y a des choses qui nous font avancer. Comme des courants à l’intérieur. Des choses plus fortes que nous. En grandissant, j’ai vu que c’est vrai. Ce qu’il y a à l’intérieur de Stag, c’est une eau tellement noire et profonde qu’on en voit pas le fond. Stag s’était mis à rire. Mais ensuite ton papy a dit, A Parchman, j’ai appris que c’était pareil en moi, Philomène. Quelques jours plus tard, j’ai compris ce qu’il essayait de dire, que devenir adulte, ça signifie apprendre à naviguer dans ce courant : apprendre quand se cramponner, quand jeter l’ancre, quand se laisser porter. Et ça peut être quelque chose d’aussi simple que le sexe, ou d’aussi compliqué que tomber amoureux, et ça peut même être aller en prison avec son frère en croyant qu’on va le protéger. » Le ventilateur ronflait. « Est-ce que tu comprends ce que je te dis, Jojo ?

  • Oui, Mamie », j’ai dit. C’était faux.

Musical, viscéral, peut-être pas aussi magistral.

Paotrsaout

LES JOURS DE SILENCE de Phillip Lewis / Belfond.

Sur un contrefort élevé des Appalaches se tient une étrange demeure, curiosité de verre et d’acier, que chacun, dans le petit village d’Old Buckram, prétend maudite. C’est ici que vivent les Aster.
Il y a le père, Henry Senior, intellectuel autodidacte, homme de lettres révolté dans une contrée hostile aux bibliophiles. La mère, Eleonore, femme insoumise et lumineuse, qui partage ses journées entre la contemplation de la nature environnante et l’élevage de pur-sang. La cadette, Threnody, adorable fillette affublée d’un prénom imprononçable tiré d’un poème de son père. Et, au milieu, se tient Henry Junior, petit garçon sensible et attentif, qui passe le plus clair de son temps caché dans la bibliothèque, à regarder, fasciné, la figure paternelle noircir, jour et nuit, les feuillets qui composeront le roman de sa vie. 
Des années plus tard, Henry Junior n’a qu’une idée : quitter Old Buckram. Fuir pour devenir un homme ; fuir les montagnes et ce silence intranquille qui le ronge ; et, surtout, fuir pour tenter de comprendre ce qui a poussé son père, un matin, à abandonner les siens, en emportant avec lui son mystérieux manuscrit… 

Yaak Valley, Montana de Smith henserson en 2016, Le Sympathisant de Viet Thanh Nguyen l’an dernier et Les jours de Silence de Philip Lewis cette année, tous les ans à la même époque, Belfond sort un grand voire un très grand roman américain au nez et à la barbe des éditeurs spécialisés du marché.

A chaque fois aussi la couverture est un peu naze mais qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse. Un titre français discutable donnant une impression de roman niais, avec un cheval  provoquant très faussement une image de nature writing, de la soupe pour bobos parisiens ou du romantisme de grande surface… mais dès que vous commencez la lecture, vous êtes surpris par le niveau d’ écriture du monsieur et très tôt vient la conviction jamais démentie que vous tenez là un grand roman.

Roman d’initiation, d’apprentissage pas particulièrement spectaculaire ni original dans ses péripéties mais grand dans les non-dits, dans l’émotion, dans la tendresse, l’humanité,  “les jours de silence” raconte la peine, l’immense tristesse d’un père, son effondrement puis sa fuite. Le livre est vite submergé par le malheur, l’incompréhension, la mélancolie, le sentiment de trahison éprouvés par ceux qui restent qui, finalement, eux aussi, reproduiront mais dans une moindre mesure, des petites fuites mesquines, honteuses. MAIS, il respire aussi une immense tendresse, un amour non feint de l’autre avec une plume brillantissime clamant aussi à de multiples mesures un amour incommensurable des livres, de la littérature, des grands prosateurs américains, au sein d’un propos souvent tempéré par un humour très, très fin. On sent, on flaire, on suspecte le vécu dans certaines anecdotes racontées et de fait, le roman est en partie autobiographique

 La fiction, cette autre réalité que l’on veut souffler au lecteur, n’aura jamais la force du vécu qui lui confère le cachet de l’authenticité, des sentiments éprouvés dans la chair puis racontés avec le cœur; une beauté, une honnêteté, une humilité très identifiables et respectables.

Tout comme le brillant “Little America” de Henry Bromell aux thème et style assez similaires dans la grande qualité et criminellement passé inaperçu, “les jours de silence” est le contraire d’un roman à la mode, d’un roman tapageur mais il possède un charme fou, intemporel et fait partie de ces romans rares que vous n’oublierez pas si jamais en plus votre trajectoire personnelle, votre histoire est interpellée, réveillée douloureusement … par l’histoire racontée par Phillip Lewis.

Grande classe.

Wollanup.

MANHATTAN VERTIGO de Colin Harrison / Belfond noir.

Traduction: Michael Belano.

Colin Harrison nous revient après une longue absence, avec un nouveau roman dont la toile de fond est la ville de New York, et la thématique principale le pouvoir.

L’histoire se passe donc dans cette ville, où tout tourne autour de l’argent du pouvoir et du sexe, avec trois personnages principaux : Ahmed Mehraz, jeune businessman iranien, qui rêve d’une carrière politique afin d’asseoir sa domination. Il est marié à Jennifer, qui en apparence a tout de la jeune américaine de bonne famille, belle et dévouée.

Le seul ami de Jennifer est son voisin, Paul Reeves, avocat spécialisé dans les dossiers d’immigration, qui subit de plein fouet la crise de la cinquantaine. Il est un avocat moyen, divorcé deux fois, sans enfants, son seul plaisir est sa collection de cartes géographiques de New York pour laquelle il est prêt à dépenser des fortunes.

Bien sûr, une multitude de personnages secondaires viennent agrémenter ce roman avec en tout premier lieu, Bill, jeune soldat revenu récemment de mission et qui n’est autre que l’amant de notre belle Jennifer.

Le décor est planté dès les premières pages, comment Ahmed va réagir en découvrant que sa femme le trompe, lui, si sûr de lui, qui souhaite tout maitriser et surtout tout contrôler ? L’ambiance est assez sombre, angoissante. On sent Ahmed capable de tout, aidé en cela par sa famille, immigrés aux Etats-Unis suite à la révolution iranienne en 1979. Il a l’habitude du pouvoir et de régler tous ses problèmes grâce à son immense richesse et à son réseau mafiosi iranien. Pourquoi en serait-il autrement ? Jennifer lui appartient, et on ne s’immisce pas dans ses affaires.

Nous entrons doucement dans un jeu pervers, noir, où le voyeurisme est à son paroxysme, chacun des personnages est plus noir que le précédent, tous ont des motivations propres et ne mènent leur vie qu’en étant égoïste et donc seul. On parcourt New York au fil des chapitres, la ville ayant elle-même les défauts des personnages.

Les femmes, dans le roman, bien qu’ayant un rôle essentiel, sont décrites comme des personnes faibles, seules, incapables de prendre de bonnes décisions, dont les aspirations ne sont que de se trouver un mari qui les entretient et leur donne des enfants.

Vous l’aurez compris, aucun des protagonistes n’est véritablement attachant. Ils sont parfois stupides, souvent prétentieux, et toujours assoiffés de puissance, mais qu’est-ce que c’est bon ! On se surprend à devenir nous-même voyeur et à aimer ça ! Toute la force du roman est là, l’écriture est fluide, on parcourt les rues de New York au fil de l’intrigue et on prend part pleinement à l’histoire.

Marie-Laure.

UN INTRUS de Charles Beaumont chez Belfond/vintage noir

Traduction : Jean-Jacques Villard.

Charles Beaumont (1929 – 1967) est un écrivain et scénariste américain. Auteur principalement de récits de science-fiction, fantastiques et policiers, il a également écrit des scénarios originaux ou adaptés de ses propres textes pour la télévision et le cinéma, et deux romans dont « Un intrus » adapté au cinéma par Roger Corman en 1962. Dans la préface de cette édition, ce dernier raconte les conditions du tournage de ce film, en 1962 où ils ont dû adopter la technique du « shoot and go » : tourner la scène le plus vite possible et partir en courant avant que les habitants réagissent ! Paru en France en 1960 aux éditions Seghers, cette réédition dans la collection Belfond vintage permet de découvrir ou redécouvrir un texte beau et fort.

« La petite ville sudiste de Caxton est déboussolée : l’arrêt de la Cour suprême vient de tomber ; désormais, les écoles publiques sont ouvertes aux enfants noirs. On s’étonne, on s’agace, et puis finalement on laisse faire.

Jusqu’à l’arrivée d’un intrus.

L’inconnu s’installe, intrigue, séduit, et petit à petit distille le poison : des Noirs ? Avec vos enfants chéris ? Vous n’y pensez pas !

Alors on s’invective, on rugit, on brandit le poing. Et puis montent la fureur, la haine, le sang… »

Écrit en 1959, alors que les faits sont d’actualité, le roman nous emmène à Caxton, petite ville du sud des États-Unis où la ségrégation ne gêne pas grand monde, depuis toujours ou presque les Noirs vivent à part, dans le quartier de Simon’s Hill. Après l’arrêt de la Cour suprême déclarant la ségrégation scolaire inconstitutionnelle, la ville ayant épuisé les recours, à la prochaine rentrée, dans quelques jours, des enfants noirs vont intégrer l’école publique de la ville. Cela ne réjouit pas les Blancs de la ville, mais ils s’y étaient résignés, jusqu’à l’arrivée d’Adam Cramer, un homme charismatique, activiste pro ségrégation qui ne va pas avoir trop de mal à faire repartir les braises du mécontentement latent et à enflammer les esprits racistes dans cette ville où il est dangereux de se révéler partisan de la déségrégation, où le ku klux klan parade parfois la nuit.

Charles Beaumont écrit au présent, les faits s’enchainent, la tension monte dans la chaleur de l’été sudiste. Il réussit avec un grand talent à rendre l’ambiance de cette ville, de cette époque en suivant toute une galerie de personnages qui vont se croiser : Tom McDaniel, journaliste au Messenger, le canard local et sa fille Ella, adolescente insouciante de 16 ans ; Joey Green un des écoliers noirs, et sa mère Charlotte, conscients de ce qu’ils risquent, Sam Griffin vendeur itinérant qui écume les foires du coin et vit à l’hôtel avec sa femme Vy… Tous sont justes et vivants, des plus importants aux secondaires et  on assiste à l’échauffement des esprits, à la violence sourde qui enfle inexorablement et ne pourra qu’exploser. Les dialogues sont percutants, le suspense fonctionne, c’est un bouquin qu’on lit d’une traite d’autant plus que l’analyse de cette montée du populisme résonne encore, hélas, dans notre actualité où racisme et préjugés sont loin d’avoir disparu.

Un très bon roman, noir et puissant.

Raccoon

LES CHASSEURS DE GARGOUILLES de John Freeman Gill / Belfond.

Traduction: Anne-Sylvie Homassel.

Dans une atypique famille new-yorkaise, une contagion s’empare d’un père et de son fils en une passion tenace, experte, des ornements habillant les monuments et immeubles de leur ville. La déambulation est de mise dans ce « street-trip » pour dénicher les sculptures décorant les édifices d’époque révolues. On lève la tête, nos pupilles s’écarquillent afin de cibler la rareté, afin de  révéler un coup de burin esthétique. Mais l’ouvrage ne se résume pas qu’à un cours d’architecture, il plus que cela et, surtout ou avant tout, il se pare d’une plume racée.

«Depuis la séparation de ses parents, Griffin Watts, treize ans, tourne en rond. Sa sœur n’a plus une minute pour lui, trop occupée à faire sa révolution sexuelle ; son artiste de mère tient table ouverte à tous les hippies du quartier. Quant à son père, Nick, antiquaire exalté, collectionneur frénétique, il vit désormais dans son atelier.

Désireux de maintenir un semblant d’équilibre familial, Griffin va suivre la dernière lubie paternelle : récupérer statues, bas-reliefs, moulures et autres gargouilles sur les vieux immeubles new-yorkais voués à la destruction.

Mais ces gentilles escapades père-fils vont bientôt prendre un tour dangereux. Alors que la passion de Nick se fait chaque jour plus dévorante, Griffin se retrouve embarqué dans ce qui pourrait bien être le vol du siècle… »

Les ornements de structures figées ne sont donc pas le centre unique du roman. Il est aussi, et certainement, un support, un prétexte, de la mise à plat d’une relation père/fils singulière. En effet l’empreinte nucléaire n’existe plus, le foyer familial, où ne réside plus le Pater, est le théâtre d’une sorte d’auberge espagnole. « Dirigée », avec de gros guillemets, par une mère apathique, attentiste, atone, le rythme du quotidien s’émerveille de banalités.

C’est dans ce tableau que gravite Griffin, adolescent dans ces années 70 symbole d’une période ouverte à la liberté. Il épouse volontiers la passion dévorante de son père, reclus de son atelier de TriBeCa, dans cette effrénée quête de ces êtres de pierre. Le chemin de croix de ces aventuriers citadins n’est pas que pavé de louables intentions ni de déconcertantes facilités.

Le littérateur possède une déconcertante faculté du genre et décline celle-ci avec virtuosité. J’aimerais poser sur le papier mes mots de cette manière. La tonalité, les nuances, la poésie parfois, sont maîtrisées. Après, le rhétorique du fond reste un peu circulaire et l’ouvrage aurait pu se limiter à moins de pages. Il y a néanmoins une extrapolation des thèmes abordés, qui a son sens, mais son emploi et sa légitimité ne souffrent d’aucun accroc, hors le fait de tourner en rond. On cherche à nous enserrer le larynx et expulser des poussières confinées dans nos glandes lacrymales mais la dernière pression n’est pas suffisante.

Ecrivain de qualité que j’aimerais (re)lire pour un roman plus abouti et profond.

Chouchou.

 

LE SYMPATHISANT de Viet Thant Nguyen / Belfond.

Traduction: Clément Baude.

Viet Thant Nguyen est né au Vietnam qu’il a fui avec sa famille à la chute de Saïgon pour vivre aux USA et c’est donc un peu son histoire qu’il raconte même s’il était un enfant de 4 ans quand les évènements se sont produits. Belfond parle de roman choc et je ne vois pas quel qualificatif s’appliquerait mieux à ce « Sympathisant » premier roman, récompensé par un Pulitzer en 2016, prix prestigieux jamais usurpé.

Je suis un espion, une taupe, un agent secret, un homme au visage double.

Sous couvert d’espionnage et d’aventures, « le sympathisant », roman éminemment intelligent, brasse en profondeur de multiples thèmes particulièrement politiques et idéologiques envoyant au tapis à de multiples reprises l’occidental et sa vision de l’Histoire tout en montrant le fossé entre Occident et Orient, deux hémisphères qui se craignent souvent pour de mauvaises raisons. Ecrit avec un incroyable talent, le roman file, impossible de lâcher les belles digressions, les envolées lyriques, la réflexion dérangeante, le sens de l’intrigue, la profondeur de la réflexion et l’humour très fin permettant d’évacuer parfois la crainte voire l’épouvante sur la fin.

« Avril 1975, Saïgon est en plein chaos. À l’abri d’une villa, entre deux whiskies, un général de l’armée du Sud Vietnam et son capitaine dressent la liste de ceux à qui ils vont délivrer le plus précieux des sésames : une place dans les derniers avions qui décollent encore de la ville.

Mais ce que le général ignore, c’est que son capitaine est un agent double au service des communistes. Arrivé en Californie, tandis que le général et ses compatriotes exilés tentent de recréer un petit bout de Vietnam sous le soleil de L.A., notre homme observe et rend des comptes dans des lettres codées à son meilleur ami resté au pays. Dans ce microcosme où chacun soupçonne l’autre, notre homme lutte pour ne pas dévoiler sa véritable identité, parfois au prix de décisions aux conséquences dramatiques. »

L’œuvre et ce héros dont on ne connaîtra jamais le nom, issu de la liaison d’une jeune vietnamienne de 13 ans et d’un prêtre français, sont complexes et il est particulièrement difficile de relater sans trop déflorer et d’en parler sans oublier certains moments et réflexions essentiels. Le roman est, en gros, articulé en deux parties. La première démarre avec la narration des dernières heures de Saïgon quand l’élite militaire, politique et économique sud-vietnamienne quitte l’enfer de la défaite en suivant l’exemple du président à l’abri depuis longtemps. Le chaos des combats, les marchandages pour pouvoir être du dernier voyage en payant, en tuant, en vendant son corps, l’apocalypse de l’aéroport bombardé par l’infanterie vietcong et la terreur de celles et ceux qui ne pourront pas monter, des pages très fortes où on lit le cynisme, la lâcheté, l’asservissement à l’oncle Sam pour fuir une mort certaine promise à ces élites ayant vécu grand train jusqu’à la chute inenvisageable pour eux tant une défaite militaire de l’Amérique était impensable.

Le roman se poursuit ensuite par la démonstration, une fois la communauté des bannis en Californie, que le rêve américain n’est pas pour eux. La reconquête de la patrie perdue se fera sans l’aide d’un pays qui considère maintenant qu’il en fait assez en accueillant ces populations qui leur rappellent trop la grosse branlée qu’ils ont prise face à une armée de paysans mal équipés et sous-alimentés. Mais la paix californienne, une période où l’auteur se fait plus léger se moquant de ses compatriotes perdus dans le Nouveau Monde tout en raillant le comportement ricain moyen et ça envoie du lourd qui éclabousse pas mal aussi les Français, n’est que de courte durée pour notre homme qui, tout en continuant à informer le Nord Vietnam, doit répondre aux attentes de plus en plus bellicistes du  Général sous peine d’être découvert. En s’appuyant sur la situation du Vietnam, Viet Thant Nguyen extrapole brillamment sur le colonialisme, les conséquences dramatiques des découpages géographiques orchestrés par les occidentaux lors du XIXème siècle et raisons de tant de conflits du XXème siècle sur des territoires dont ils avaient éduqués les populations avec l’aide de missionnaires et prêtres dont certains devenaient des démons sans âme comme le père du narrateur. Il met aussi l’accent sur l’incompréhension entre l’Occident et l’Orient nés de deux philosophies de la vie différentes, c’est puissant et c’est toujours sujet à réflexion pour le lecteur. Vaut-il mieux être valet au paradis ou seigneur en enfer ?

Ce regard extérieur sur le comportement de la troisième république et de son grand partisan de la colonisation Jules Ferry surnommé le Tonkinois par les oppposants et par une opinion publique peu encline à une extension de l’empire (comment peut-on encore baptiser de ce nom des écoles aujourd’hui ?) est certainement douloureux mais permet aussi de rafraîchir la mémoire ou s’ouvrir sur une époque où la région était française, nommée Indochine, où l’Etat français était le dealer d’opium officiel.

La seconde partie, elle, montrera les conséquences de l’arrivée au pouvoir des Vietcongs ainsi que les pratiques de lavage de cerveau créées par la CIA et adoptées par l’Internationale des salopards tortionnaires. Cette partie est particulièrement difficile, l’anéantissement psychologique d’une personne exercée comme un art, une science est éprouvant à lire au fur et à mesure que l’on constate la fin des résistances d’un individu. Parallèlement s’ouvre encore une grande réflexion sur la Révolution et surtout ses conséquences quand les victimes deviennent les bourreaux.

« Maintenant que nous sommes les puissants, les Français et les Américains n’ont même plus besoin de nous baiser. On peut très bien s’en charger nous-mêmes. »

On peut légitimement s’interroger pour savoir si ce sujet et ce pays lointains peuvent nous intéresser vraiment. Je me suis posé la question en début de lecture mais les doutes s’évanouissement rapidement tant le roman est particulièrement bien écrit et monté d’une part mais aussi surtout parce qu’il permet d’universaliser une réflexion et de quitter le cadre américano-vietnamien. Quarante après, les guerres impérialistes continuent leurs effets dévastateurs enrichissant les industriels et laissant exsangues les populations locales, Guantanamo, entre autres, prouve qu’à la CIA on ne change pas une thérapie qui fonctionne, les « boat people » en mer de Chine des années 70 font écho aux embarcations de migrants en Méditerranée, les Sud-Vietnamiens abandonnés par les autorités américaines en rappel de l’histoire des Pieds Noirs et des Harkis au moment de l’indépendance de l’Algérie … et tous ces échos, ces rappels à l’Histoire mondiale, à notre Histoire nationale font du « Sympathisant » un roman important, un bouquin très intelligent.

« Que font ceux qui luttent contre le pouvoir une fois qu’ils ont pris le pouvoir ? Que fait le révolutionnaire une fois que la révolution a triomphé ? Pourquoi ceux qui réclament l’indépendance et la liberté prennent-ils l’indépendance et la liberté des autres ? »

Héros ou salaud, idéaliste ou opportuniste, cynique, pragmatique… à vous de vous faire votre idée.

Grand roman explosif à ne pas rater.

Wollanup.

LA TANCHE de Inge Schilperoord /Belfond.

La rentrée littéraire commençant de plus en plus tôt et dans un souci très modeste d’orienter vers certaines lectures les heureux vacanciers d’août désireux de profiter tranquillement et sereinement des premières richesses de la mi-août avant la déferlante de la fin du mois et de septembre, je vous propose donc un roman que je déconseille fortement sur le bord de la piscine, dans les transats à l’ombre ou dans tout lieu de villégiature où on aime passer du bon temps.

 « La tanche » n’est pas un polar mais un horrible roman noir, la tanche ne vous apprendra pas grand-chose de passionnant sur le poisson pas plus que sur sa pêche mais il faut le lire.

« La tanche » ne possède pas des qualités littéraires qui pourrait le distinguer du reste de la production littéraire et pourtant passer à côté de ce roman serait une grave erreur.

« La tanche » parle d’un sujet de société grave et particulièrement dérangeant, la pédophilie, certainement aussi difficile à lire qu’à écrire. Inge Schilperood est rédactrice et chroniqueuse pour des grands journaux aux Pays Bas et « La tanche » est un premier roman qui a enflammé les débats là-bas avant de recevoir un accueil enthousiaste de la critique en Angleterre.

 « En cette étouffante journée d’été, Jonathan sort de prison. Dans le bus qui le ramène chez sa mère, il se répète ce que lui a dit le psychologue : ce n’est pas lui qui est mauvais, ce sont ses actes. Et s’il parvient à organiser rigoureusement ses journées, il sera un homme meilleur.
Jonathan se le promet. Il va s’occuper de sa mère asthmatique, retourner travailler à l’usine de poissons, promener le chien, aller à la pêche. Il restera seul, il ne parlera à personne, il va s’occuper les mains, l’esprit, tout faire pour ne pas replonger.

Car il le sait, s’il a été libéré, faute de preuves, le psy a parlé d’un taux de récidive de 80 %. Il ne doit pas se laisser déborder à nouveau.

Or, dans ce quartier en démolition où vit sa mère, vivent aussi une jeune femme et sa fillette… »

Il m’aura fallu plusieurs jours pour venir à bout de la lecture de ce roman n’excédant à peine les 200 pages. L’auteur, horriblement mais de manière très objective nous faire entrer dans le cerveau de Jonathan et ce n’est pas évident comme chacun pourra aisément le constater. La vie de Jonathan dont les psys ont constaté une intelligence en dessous de la moyenne est banalement triste aux côtés d’une mère anesthésiée par la chaleur caniculaire de l’été, une santé moyenne et une consommation excessive d’alcool et qui semble juste heureuse de retrouver son fils pour leurs parties de cartes et les programmes TV qu’ils partagent. Les deux fonctionnent comme un vieux couple et les récents événements sont venus juste les importuner dans cette routine appréciée de la mère.

En cours de roman, nous apprendrons ces fameux faits qui ont provoqué l’incarcération puis la remise en liberté avec un suivi psy à effectuer tant les risques de récidive dans le cas de Jonathan sont importants. Il est à signaler que les actes de barbarie de Jonathan sont particulièrement bien écrits, l’auteur ne rajoutant pas une horreur visible à des actes suffisamment monstrueux à la simple mention.

La tension, qui ne se relâchera qu’à la dernière ligne, est créée d’entrée avec l’apparition de cette gamine plus ou moins livrée à elle-même pendant la journée puisque sa mère, qui fuit les services sociaux, travaille dans la journée et la laisse donc seule durant cet été de braise. Il est évident que leur rencontre, leurs liens naissants, l’innocence de la petite fille, les pulsions de Jonathan provoquent chez le lecteur une énorme appréhension quant à l’évolution prévisible de cette relation, les nerfs étant mis à particulièrement rude épreuve. Inge Schilperrord qui a été psychologue judiciaire, connait bien les dispositifs d’aide mis en place et a donc travaillé avec des cas similaires montre les combats intérieurs de Jonathan tandis qu’on sent de plus en plus que l’inéluctable peut puis va se produire. Dans ce huis-clos stupéfiant, on comprend très rapidement que le salut de la gamine ne viendra pas d’une personne tierce, seul Jonathan peut éviter le drame, éviter cette chronique d’une catastrophe annoncée. Le suspense s’éteindra avec les dernières lignes.

Horrible et nécessaire.

Wollanup.

DESERT HOME de James Anderson chez Belfond

Traduction : Jérôme Schmidt.

Originaire de la côte Nord du Pacifique, James Anderson est diplômé d’un master en écriture. Certains de ses écrits ont été publiés dans des revues mais il a longtemps été éditeur. « Desert home » est son premier roman publié. C’est un roman noir et magnifique dont le décor est une route que James Anderson connaît bien puisqu’il partage son temps entre l’Oregon et la région des « four corners ».

« La route 117 coupe le désert de l’Utah.

Le long de cette route, il n’y a rien. Ou si peu. De la poussière à perte de vue, un resto fermé depuis des lustres, quelques maisons témoins d’un vague projet immobilier suspendu pour l’éternité. Et là, dans cette immense solitude, des âmes perdues qui ont fui le monde : les frères Lacey, criminels prêts à tout pour sauver leur peau ; Walt, vieux solitaire dévoré par les remords, qui ne veut plus voir personne et se cloître dans son diner ; John, pécheur repenti, qui traîne chaque été une croix grande comme lui pour échapper à la tentation…

La route 117, Ben la connaît par coeur, lui qui la sillonne toute l’année au volant de son camion.

Et puis, un jour, une apparition. Une jeune femme, belle, étrange, qui joue d’un violoncelle sans cordes. Elle s’appelle Claire, elle est en fuite et Ben est irrésistiblement attiré. »

Tout se passe le long de cette route 117 que Ben Jones emprunte tous les jours pour effectuer ses livraisons à ceux qui y vivent : des êtres cabossés, qui pansent leurs plaies, expient leurs fautes ou tout simplement se planquent. Ce coin de désert aride, hostile est vraiment hors du monde : aucun réseau, aucun signal radio, rien ne passe, même pas le facteur, une sorte de triangle des Bermudes d’où il est facile de disparaître au sens figuré comme au sens propre car l’espérance de vie dans ces conditions extrêmes est courte. James Anderson décrit ce paysage lunaire dans un style magnifique, on étouffe de chaleur, on voit la poussière et surtout la lumière du désert, magique.

Dans cet univers, Ben, le narrateur, est bien plus qu’un livreur. Il connaît tout le monde, il sait que tous ont de bonnes raison d’avoir choisi et accepté l’isolement, que les questions ne sont pas les bienvenues et il a dompté sa curiosité. Il porte sur lui-même et le monde un regard lucide  assez désespéré mais non dénué d’humour et avec une empathie extraordinaire. Il comprend la solitude, le malheur, la souffrance, il connaît, il ne se permet pas de juger. C’est un personnage fort, profondément humain qu’on aime tout de suite. Cette vie lui convient, il y a trouvé la paix à défaut du bonheur, mais elle est en train de déraper, il est au bord de la faillite et sa rencontre avec Claire va tout faire voler en éclats.

James Anderson mêle ses histoires avec un grand talent, des histoires d’amour belles et tragiques, des histoires de trahison, de vengeance, de meurtre. Tous les personnages sont sublimes, paumés, désespérés, un peu barjots ou simplement malchanceux. Le désert les a dépouillés de toute vanité, ils ont renoncé au rêve américain de réussite et James Anderson plonge ainsi au plus profond de l’humanité de chacun avec tout ce qu’elle peut comporter de violence, de noirceur mais aussi d’amour et de rédemption.

Tous ces destins humains réunis créent une atmosphère noire, envoûtante et poétique : on partage une « air cigarette » sur le bord de la route, on joue du violoncelle sans corde, on va jusqu’au bout de la route… autant de scènes étranges et magnifiques que je n’évoquerai pas plus pour ne rien dire de l’histoire. Car il y a en plus le récit principal, le mystère de la présence de Claire qui n’est pas là par hasard bien sûr !

Un premier roman aux allures de chef-d’œuvre !

Raccoon.

UN ANGE BRÛLE de Tawni O’Dell chez Belfond

Traduction : Bernard Cohen.

Tawni O’Dell est née et vit en Pennsylvannie, une région à la fois sauvage et minière où elle situe son œuvre. Son premier roman « le temps de la colère » a obtenu un grand succès et est en cours d’adaptation au cinéma. « Un ange brûle » est son cinquième roman.

« Dove Carnahan n’est pas femme à se laisser déstabiliser. À bientôt cinquante ans, la chef de police d’une petite ville minière de Pennsylvanie a l’habitude des situations difficiles. Pourtant, devant le corps à demi calciné de la jeune Camio Truly, Dove vacille.

Issue d’une famille de rednecks versée dans l’alcool et les magouilles, l’adolescente était promise à un autre avenir : une bourse universitaire, une porte de sortie vers un monde meilleur. Un rêve soudain brisé.

Dove prend l’affaire personnellement. Elle qui a dû se battre pour se sortir d’une enfance chaotique veut rendre justice à cette innocente. Après tout, sa propre famille n’est pas si différente des Truly.

Au même moment, un homme est remis en liberté après trente-cinq ans passés sous les verrous. Pour Dove, pour les siens, c’est le souvenir d’un indicible drame qui ressurgit. »

Dove Carnahan vit depuis toujours à Buchanan, petite ville minière de Pennsylvanie située à côté d’une ville fantôme évacuée après un incendie d’une mine de charbon qui fait encore rage quelques quarante ans après. Si Buchanan est une ville imaginaire, il existe bien en Pennsylvanie une ville désertée à cause d’une mine de charbon qui brûle depuis 1962 : Centralia ! C’est dans une crevasse brûlante de ce genre qu’on retrouve le corps de Camio Truly, l’adolescente assassinée.

Une route près de Centralia.

Cette mine en feu fait partie de leur vie depuis longtemps pour les habitants de Buchanan. Tawni O’Dell évoque magistralement l’ambiance étouffante de cette ville où tout le monde se connaît, où les ragots et les préjugés vont bon train, où les rancœurs sont tenaces et les frontières bien établies entre les classes. C’est une ville plutôt tranquille, il ne s’y passe pas grand-chose mais la misère, la violence et le malheur y sont bien présents.

Le dernier meurtre sanglant qui a défrayé la chronique à Buchanan était celui de la mère de Dove, il y a trente-cinq ans, une femme follement belle, aux mœurs légères, incapable de s’occuper de ses enfants. Dove, l’aînée, sa sœur Neely et son frère Champ ont grandi seuls : délaissés puis orphelins. Marquées par cette enfance chaotique, les deux sœurs, très proches, ont réussi malgré tout à se faire une vie, leur frère est parti dès sa majorité pour ne plus revenir. Pour Dove, chef de la police, l’enquête qu’elle doit mener sur le meurtre de cette adolescence ravive douloureusement les souvenirs liés au meurtre de sa mère. C’est elle la narratrice. Tawni O’Dell construit son roman en alternant les deux histoires au gré des pensées de Dove, l’enquête actuelle et le récit du meurtre de sa mère, et dans les deux elle réussit à maintenir le suspense.

Dove est un très beau personnage de femme forte et libre malgré les traces et les blessures de son enfance cabossée. Elle a cinquante ans, âge inconfortable où l’on voit la vieillesse s’approcher. Elle pose sur la vie, la sienne en particulier un regard extrêmement lucide, elle est sans grandes illusions sur le genre humain et manie l’humour aussi bien envers les autres qu’envers elle-même. Elle connaît la maltraitance et cette compréhension l’empêche d’emprunter les raccourcis faciles et évidents. Tawni O’Dell lui donne un ton vivant, sombre, tendre, parfois ironique avec des répliques cinglantes et l’empathie pour Dove fonctionne très vite.

Les autres personnages ne sont pas négligés : Neely, Champ, Nolan le collègue de Dove, trois générations de Truly (un clan de rednecks bien atteints qui vivent selon leurs propres règles). Ils sont hauts en couleur mais jamais caricaturaux. Tawni O’Dell réussit à créer des personnages crédibles, tristement humains. Dans cet univers noir et violent où les familles dysfonctionnent, ne protègent pas, les secrets révélés ne pourront être que sordides.

Un bon polar dans un univers bien sombre.

Raccoon.

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