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Chroniques noires et partisanes

Étiquette : anamosa

DEBORDEMENTS de Olivier Villepreux,Samy Mouhoubi et Frédéric Bernard / Anamosa.

« Le football n’est pas toujours cette fête que l’on voudrait qu’il soit. 13 destins sombres d’acteurs de ce sport révèlent les excès et la schizophrénie d’un milieu où ambitions, politique et argent font très mauvais ménage. Sport populaire, le football est traité ici comme chambre d’écho de l’Histoire ou de faits de société. De la collaboration aux crimes de guerre en passant par la corruption ou la dépression, le football a le don de mettre en évidence les maux du XXe et du XXIe siècle. Le livre, à travers le destin de 13 joueurs ou dirigeants dépassés, ou dévorés, par leur ambition, révèle l’envers du décor du sport-roi qui fait rêver les enfants de tous les continents. Dans ces chroniques inédites et nourries des affaires les plus récentes, deux plumes du journalisme de sport et de société et un fin connaisseur du football s’attachent à décrypter les excès de ce sport, excès profondément liés aux époques et sociétés dépeintes ici. Loin du plaisir du seul jeu, le football donne le vertige comme milieu propice aux débordements humains et aux pertes de repères. »

Le football aussi aimé que haï, source de bonheur comme de tant de désillusions comme on peut le constater si amèrement en ce moment par le comportement de barbares dans les tribunes des stades comme dans les rues de nos villes, une internationale de la connerie quand ils sont bourrés ou le reflet des plus vils nationalismes quand leur violence est travaillée pour faire mal ou diffuser des idées puantes. Le foot qu’il est de si bon ton de démolir pour certaines pseudo élites intellectuelles alors qu’il peut offrir des moments d’extase, faisant rêver les gamins s’imaginant devenir Messi, provoquant des larmes de bonheur chez certaines personnes sensibles comme leurs parents, créant des « conflits » dans certaines familles. Le foot, nouvel opium des peuples mais aussi une passion universelle, le sport le plus populaire de la planète avec tous les excès de la médiatisation moderne, le dopage, le fric, les magouilles, les manœuvres politiques cachées, ces « stars » pourries gâtées au QI faiblissime que les médias font dieux, ouais le foot qui fait vendre du shampooing ou des voitures. Le foot, de toutes les manières, phénomène culturel étouffant mais aussi parfois rassurant (se sentir avec les autres en tribune à la Beaujoire à pousser, chanter) qu’on ne peut ignorer et qu’il est nécessaire d’analyser, de comprendre d’un point de vue sociologique avant de le résumer à 22 gars en short qui se battent pour un ballon et de devenir aussi abrutis que certains tarés dans les stades.

Les ouvrages de passionnés et de fins connaisseurs pour le grand public parlant intelligemment et de manière docte sur le football sont rares. Et après un très bon « Les émeutes raciales de Chicago de 1919 », les éditions Anamosa, vraiment dans le coup dans la très bonne vulgarisation de réalités sociales, nous offre ce « Débordements » qui montre certains aspects sombres du football à travers l’histoire. Démarrant de manière héroïque en 1938 avec l’histoire de Matthias Sindelar l’Autrichien qui a su narguer les nazis, le livre nous conte des histoires tristement authentiques où le foot est toujours en mauvaise compagnie: tristes pratiquants, supporters lamentables, magouilleurs militaires, politiques ou vulgaires escrocs.

Il est certain que ce triste tableau que couvrent ces beaucoup trop courtes 260 pages ravira tous les détracteurs de sport mais il comblera tous les lecteurs intelligents soucieux de comprendre ce phénomène de société qui a depuis longtemps quitté l’ enceinte des stades pour servir souvent les intérêts les plus vils ou perturber les plus fragiles ou les plus navrants des pratiquants: l’histoire de Tony Adams capitaine alcoolique du club d’Arsenal, par exemple, est particulièrement poignante. Notons aussi pour tous les amoureux de ce sport le fantastique et jouissif chapitre sur le couple infernal Jean Pierre Bernès Bernard Tapie montrant que l’histoire du match truqué OM/VA n’est que la partie visible de l’iceberg des magouilles du duo.

Tous les chapitres taclent dur, souvent au niveau du genou, et je ne saurais terminer sans rendre hommage aux trois auteurs passionnés Olivier Villepreux, Sami Mouhoubi et Frédéric Bernard pour leur beau travail de dénonciation de certains des aspects obscurs du monde du football, hélas triste reflet de notre réalité moderne.

Mais n’oubliez pas non plus ou découvrez les beaux moments que peuvent déclencher le football et seulement le football: lisez « une saison de Vérone » de Tim parks, « carton rouge » de Nick Hornby, », « la peine capitale » de Santiago Roncagliolo, « 44 jours » de David Peace, « jeudi noir » de Michaël Mention… Regardez le Barça de Guardiola, l’Ajax Amsterdam de Johan Cruyff, le Brésil de 1970, le FC Nantes de Denoueix, les dribbles de Garrincha (grand absent de l’ouvrage), la classe de Van Basten et de Zidane, le kop d’Anfield et les matchs des débutants avec le ballon qui leur arrive au genou.

Brillamment important.

Le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités” Albert Camus.

Wollanup.

« Who is that screming in Lunar Park?

If they make Tony Adams captain

We could all go screaming in Lunar Park. »

Joe Strummer.

LES ÉMEUTES RACIALES DE CHICAGO JUILLET 1919 de Carl Sandburg / Editions Anamosa.

Traduction: Morgane Saysana.

Troisième publication de la toute nouvelle maison d’édition Anamosa spécialisée dans les sciences humaines « les émeutes raciales de Chicago » de 1919 est un bien bel ouvrage inédit puisque l’ensemble des textes de Carl Sandburg n’avait jamais été traduit en français.

Chicago, juillet 1919 : un jeune Noir se noie, terrorisé par des adolescents blancs qui commençaient à lui jeter des pierres, sur une plage partagée par une frontière raciale invisible. La police refuse d’intervenir, ouvrant la voie à plusieurs jours d’émeutes qui, dans la ville, laissent derrière eux 23 morts parmi les Noirs, 15 parmi les Blancs et des dizaines d’immeubles dévastés. Rapidement, durant ce  » Red Summer « , des dizaines de villes américaines connaissent à leur tour des émeutes raciales.

L’ouvrage qui se décline en plusieurs parties forme un beau livre où préface, texte proprement dit, puis cahier annexe de fin d’ouvrage avec cartes, photographies et mémorial des victimes offrent un panorama complet des tragiques événements de juillet 1919 à Chicago qui ne sont néanmoins qu’une petite partie des émeutes qui ont secoué et endeuillé le pays cet été là.

La partie centrale et majeure du livre est bien sûr l’écrit de Carl Sandburg qui décrit la condition des Afro-Américains à Chicago au sortir de la guerre. Ils arrivent en grand nombre en pensant que la vie au Nord sera moins difficile que dans le terrible Sud où ils ne sont que les descendants d’esclaves et où les droits minimum ne leur sont pas garantis sans compter l’accès au travail et à la même éducation que la population blanche. Cet afflux à Chicago et dans les grandes métropoles industrielles du Nord se fait sans aucune organisation des autorités qui se contrefoutent bien des conditions de vie des arrivants qui seront forcément mieux lotis dans l’ Illinois que dans le Mississipi ou autres états moyen-moyenâgeux où les lynchages sont monnaie courante. Carl Sandburg explique d’ailleurs que chaque cas de lynchage dans un état du sud est suivi d’arrivées massives en gare de Chicago dans les jours qui suivent.

Carl Sandburg va ainsi montrer les différents aspects de la vie sociale et économique de ces arrivants qui s’ils ne sont pas haïs et méprisés comme en dessous de la ligne Mason-Dixon sont néanmoins largement exploités dans leurs conditions de vie,de travail et dans leurs accès à la propriété ou à un logement décent. Cette partie du livre qui date de l’époque fera le bonheur, bien sûr, des historiens et des sociologues mais aussi de toutes les personnes intéressées par l’Amérique, ses maux, ses fractures et ses paradoxes.

Profane, je vais sûrement faire hurler les puristes mais la partie inoubliable, brillante, c’est l’introduction écrite en février 2016 par Christophe Granger historien, membre du centre d’Histoire sociale du XXème siècle qui réussit un formidable travail de didactique pour les béotiens comme moi en démarrant son propos intitulé « L’Amérique et le démon de la race » par cette phrase : « mais s’il faut le lire encore, si loin après sa parution initiale, c’est peut-être moins pour ce qu’il nous restitue de son époque que pour ce qu’il nous dit de la nôtre ».Un siècle plus tard, on ne compte plus les émeutes raciales qui ont ensanglanté l’histoire des USA avec toujours les mêmes raisons, la ghettoïsation, les différences économiques entre les groupes, le laxisme des autorités, les inégalités sociales, la volonté universelle de médiocres d’écraser pour montrer qu’ils existent.

Si Sandburg, dans cette compilation d’articles qu’il avait écrits pour le Chicago Daily News à l’époque, explique, démontre les conditions qui ont permis l’horreur, Granger, lui, tout en nous apprenant à apprendre de l’Histoire montre les événements avec le recul de l’Historien et donne ainsi des clés indispensables à la compréhension des écrits de Sandburg et du déroulement des jours d’effroi.

On pourrait se dire que ce n’est qu’un phénomène ricain et pourtant l’universalité des maux saute aux yeux.

« Tant que nous n’aurons pas appris à loger tout le monde, à employer tout le monde à un salaire décent et avec un statut professionnel valorisant, à garantir à chacun ses libertés civiles et lui prodiguer une éducation et des divertissements dignes de ce nom, tout ce que nous pourrons dire au sujet du « problème racial » ne restera qu’une sinistre mythologie. »Walter Lippmann août 1919.

Très belle initiative des éditions Anamosa, ouvrage essentiel.

Wollanup.

 

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