Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Étiquette : albin michel (page 2 of 5)

UNE DOUCE LUEUR DE MALVEILLANCE de Dan Chaon / Albin Michel.

Traduction: Madame Hélène Fournier, rien que ça déjà !

Dan Chaon, auteur américain, déjà publié cinq fois par Francis Geffard chez Albin Michel revient cette année avec un roman encensé aux USA et qui devrait connaître pareil plébiscite ici, j’espère, tant il a la couleur des grands romans qu’on n’oublie pas.

« Nous n’arrêtons pas de nous raconter des histoires sur nous-mêmes. Mais nous ne pouvons maîtriser ces histoires. Les événements de notre vie ont une signification parce que nous choisissons de leur en donner une. »

Tel pourrait être le mantra de Dustin Tillman, psychologue dans la banlieue de Cleveland. Ce quadragénaire, marié et père de deux adolescents, mène une vie somme toute banale lorsqu’il apprend que son frère adoptif, Rusty, vient d’être libéré de prison. C’est sur son témoignage que, trente ans plus tôt, celui-ci a été condamné à perpétuité pour le meurtre de leurs parents et de deux proches. Maintenant que des tests ADN innocentent son frère, Dustin s’attend au pire.

Au même moment, l’un de ses patients, un policier en congé longue maladie, lui fait part de son obsession pour une étrange affaire : la disparition de plusieurs étudiants des environs retrouvés noyés, y voyant la marque d’un serial killer. Pour échapper à sa vie personnelle, Dustin se laisse peu à peu entraîner dans une enquête périlleuse, au risque de franchir les limites que lui impose son rôle de thérapeute.

Dans un entretien accordé au quotidien le Monde en 2011, Dan Chaon déclarait à propos de son roman “cette vie ou une autre “:

         « Je voulais écrire un thriller, tout en même temps qu’ explorer les thèmes qui me tiennent à cœur. Pour moi, la plus inquiétante des questions reste : peut-on vraiment connaître quelqu’un ? »

Huit ans après, Dan Chaon en est au même point de ses interrogations tout en tentant, enfin c’est ce qu’il prétend, malicieux, d’écrire à nouveau un thriller. Car en effet, le roman démarre comme un bon vieux polar avec deux intrigues criminelles. Dès les premières pages au son de Black Sabbath est racontée la tragédie des années 80 et le meurtre des parents de Dustin puis très vite le récit alterne avec le présent et une enquête officieuse sur un supposé serial killer avec, en fond sonore, le premier album de Modest Mouse, parfait pour illustrer le désarroi ambiant.

Puis, Dan Chaon passe à un tout autre genre de roman, très loin du factuel, même si bien sûr tout est étroitement lié et parfois de manière très fine, discrète, innocente, alors que rien n’est innocent chez Chaon, chaque détail parait millimétré. Partant de la rencontre entre Dustin et celle qui deviendra son épouse puis la mère de ses enfants, nous est racontée toute la vie de cet homme aujourd’hui complètement perdu par la mort de son épouse et l’innocence de son demi-frère qu’il a contribué à emprisonner et n’arrivant pas non plus à établir de liens avec ses deux fils ados. Dustin est Le personnage de cette histoire et Dan Chaon nous fait souvent voyager dans son cerveau, très loin…

Alors, “Une douce lueur de malveillance”, expression qui arrive tôt dans le roman comme un avertissement de la malice  de l’auteur qui brouille souvent les cartes, détournant, interrompant son propos, en repartant sur un autre sujet ou nous réexpédiant dans une autre époque tout en nous imposant parfois jusqu’ à la torture, une réflexion sur les actes de Dustin bien sûr mais aussi sur le ressenti, sur la vie de Rusty qui a passé 30 ans de sa vie derrière les barreaux alors qu’il était innocent. Dan Chaon est vraiment le maître du jeu et il impose son rythme de lecture nous harcelant, incitant à l’interrogation, créant le doute et par dessus tout un malaise bien tangible, omniprésent. Effarante narration. Dans un style qui ne brille pas particulièrement tout en s’avérant proche de l’exhaustivité, Chaon arrive à imposer questions, doutes, sentiments, remettant en cause les personnalités que le lecteur a pu bâtir partiellement au fur et à mesure de sa lecture.

La drogue, les médias, les légendes urbaines, la pensée mainstream, sont aussi citées, expliquées pour élargir la connaissance des deux affaires, montrant leur influence sur la perception d’un événement, sur la valeur d’un témoignage, sur la “vérité” qu’on peut bâtir, sur les souvenirs qu’on se crée, sur les moments qu’on veut oublier. Comment se crée notre conscience ? Quelle  est la part de l’inconscient ?

La citation de Lynda Barry: “L’avenir est immobile Le passé mouvant.”présente dans le roman est un judicieux résumé du périple dans l’inconscient individuel mais aussi collectif proposé magistralement par Dan Chaon aux lecteurs patients: le voyage est long, exigeant, périlleux, parfois fastidieux et imposant une totale immersion mais il vous porte très haut, très loin…

Vertigineux, trouble, dérangeant jusqu’au malaise, la grande classe !

Wollanup.

PS et NB: L’auteur sera présent au festival America à Vincennes lors du weekend du 20 au 23 septembre et participera à une rencontre animée par Christine Ferniot  de Télérama à la médiathèque d’ Alforville  le 19 septembre à 20 heures 30  ( 82 rue Marcel Bourdarias 94140 Alfortville tel 01 43 75 10 01 pour réserver)  . A ne pas rater, je pense.

GOODBYE LORETTA de Shawn Vestal chez Albin Michel/Terres d’Amérique

Traduction : Olivier Colette.

Shawn Vestal, éditorialiste pour The Spokesman-Review s’est fait connaître par un recueil de nouvelles qui lui a valu un prix mais n’est pas traduit en France. « Goodbye Loretta » est son premier roman.

« Short Creek, Arizona, 1974. Loretta, quinze ans, vit au sein d’une communauté de mormons fondamentalistes et polygames. Le jour, elle se plie à l’austérité des siens, la nuit, elle fait le mur et retrouve son petit ami. Pour mettre un terme à ses escapades nocturnes, ses parents la marient de force à Dean Harder, qui a trente ans de plus qu’elle, une première femme et déjà sept enfants…

Loretta se glisse tant bien que mal dans son rôle d’ « épouse-sœur », mais continue à rêver d’une autre vie, qu’elle ne connaît qu’à travers les magazines. La chance se présente finalement sous les traits de Jason, le neveu de Dean, fan de Led Zeppelin et du Seigneur des anneaux, qui voue un culte au cascadeur Evel Knievel. C’est le début d’une aventure mémorable aux allures de road trip vers la liberté qui va vite se heurter à la réalité… »

Entre l’Arizona où vit la communauté polygame de Loretta et l’Idaho où vit celle de Jason, moins extrémiste mais tout de même très rigoriste, Shawn Vestal nous entraîne chez les mormons, secte  très présente dans les états de l’Ouest. Il connaît bien cette Amérique puritaine puisqu’il a lui-même grandi dans une famille mormone et il lui porte un regard acéré, réaliste et ironique. Shawn Vestal ponctue son récit d’interventions d’Evel Knievel s’adressant à l’Amérique. Ce cascadeur, célèbre dans les années 70 est le symbole du mythe américain de la réussite tonitruante, de l’audace, de l’esbroufe et l’idole de Jason.

Ses personnages sont crédibles, bien campés, Shawn Vestal les suit sur quelques mois de 1975 avec deux ou trois incursions dans leur passé et leurs démêlés avec les fédéraux. Il y a de beaux salauds, parmi lesquels Dean le mari de Loretta, Tartuffe écœurant que ses croyances autorisent à violer une gamine de seize ans en toute bonne conscience, car, bien évidemment et comme dans toutes les religions, plus on est fondamentaliste, plus ce sont les femmes qui trinquent ! Et il y a les ados pour lesquels, même si l’auteur ne se départit pas de son ironie, on ressent une certaine tendresse : Jason, fan de rock qui étouffe sous le poids des principes rigides de ses parents, son ami Boyd, fils d’une mère alcoolique et d’un inconnu qu’il pense Indien et Loretta bien sûr, personnage très fort, sans beaucoup d’illusions sur le monde.

Puis vient la fuite et on glisse vers un road trip coloré et périlleux au sein de l’Amérique des années 70, le dernier et principal rite d’initiation, l’espoir d’une vie libérée du carcan de l’éducation et de la religion.

Un très bon roman.

Raccoon.

DIEU NE TUE PERSONNE EN HAITI de Mischa Berlinski / Albin Michel

Traduction: Renaud Morin.

« Jérémie, « la Cité des poètes », est une petite ville d’Haïti qui semble coupée du monde faute de routes praticables. C’est là, face à une mer de carte postale, qu’atterrit l’Américain Terry White, ancien shérif de Floride, après avoir accepté un poste aux Nations unies. Rapidement happé par la vie locale et ses intrigues politiques, il se lie d’amitié avec Johel Célestin, un jeune juge respecté de tous, qu’il convainc de se présenter aux élections afin de renverser le redoutable sénateur Maxime Bayard, un homme aussi charismatique que corrompu. Mais le charme mystérieux de Nadia, la femme du juge, va en décider autrement, alors que le terrible séisme de 2010 s’apprête à dévaster l’île… »

Que ce soit « Underground USA » de Ellroy , « Tonton Clarinette » de Nick Stone ou encore « La femme qui avait perdu son âme » de Bob Shacochis, les romans récents se situant en Haïti sentent le soufre, couvent de l’étrange et explorent des territoires très incertains où se profile l’ombre inquiétante des pratiques vaudous. Haïti, première nation caribéenne à se délivrer du joug colonialiste, devenue la honte de tous ces peuples esclaves de la Caraïbe par son histoire catastrophique et son bilan cataclysmique, très loin de l’exemple que voulaient montrer les libérateurs d’autrefois. Ce marasme, ce chaos, né de l’incompétence et de la malhonnêteté des différents pouvoirs qui s’y sont succédés et des ingérences multiples des Ricains et des Français fait mal à voir. Naître en Haïti est sûrement aujourd’hui une des pires saloperies qui peut arriver à un enfant.

Misha Berlinski qui avait déjà écrit «le crime de Martiya Van Der Lun », finaliste du national book award, il y a quelques années, a séjourné en Haïti de 2007 à 2011 avec son épouse qui travaillait pour les Nations Unies dans une unité de maintien de paix telle que celle décrite dans le roman. Par son observation pointu du pays, de ses gens, de ses mentalités, de ses politiques, il a pu se faire une idée précise de Haïti tout en s’enrichissant d’histoires locales et d’anecdotes vécues ou racontées par les Haïtiens. Bref, ici point de néocolonialisme littéraire comme certains auteurs se plaisent à le faire en repérant tout ce qui est étrange, dépaysant ou susceptible de plaire lors d’un séjour pour, dès leur retour, en faire un roman exotique pour citadins pâlots et avides d’ailleurs moins monotones .

« Haïti était un pays divisé entre descendants de propriétaires d’esclaves et descendants d’esclaves, entre France et Afrique, français et créole, catholiques et vaudouisants, peaux claires et peaux foncées, urbains et ruraux, une poignée de très riches et une vaste majorité de très pauvres. »

L’intrigue se joue dans le sud-ouest de l’île, à Jérémie, ville de 40 000 habitants oubliée par les instances gouvernementales, laissée dans l’isolement de manière délibérée afin que le sénateur local puisse continuer ses affaires de transferts de narcotiques vers les USA et l’Europe et coupée de communications depuis la terrible époque de Baby Doc Duvalier et de ses tontons macoutes pour des suspicions d’activités révolutionnaires. De l’électricité, trois ou quatre fois dans l’année et pour seulement quelques heures en soirée, ville côtière où on mange du poisson en boîte péruvien, région agricole de l’île où on meurt de faim et pas une seule route pour rejoindre Port-au- Prince.

De la rencontre puis l’amitié entre Terry White le flic ricain en mission en Haïti pour regonfler ses finances (lucratives missions de l’ONU) et Johel Célestin juge haïtien, va naître ce projet  de route financée par le Canada et qui permettrait de mettre un terme à l’isolement, à l’autarcie forcée. L’union de leurs forces doit pouvoir leur permettre de vaincre mais c’est sans compter avec la passion soudaine de Terry pour l’épouse du juge, personne particulièrement énigmatique au passé très lourd. A deux heures d’avion de Miami, on se bat pour une route, pour un peu d’électricité, pour un dentiste, un médecin, pour un minimum vital qui n’est pas assuré, qui n’est pas accordé pour ne pas nuire aux intérêts de plus pourris.

« Dieu ne tue personne en Haïti » est un très recommandable roman politique montrant Haïti dans sa misère, sa corruption, son épuisement mais aussi les dernières énergies vives, les derniers  fugitifs espoirs d’un monde un peu moins dégueulasse. La plume experte de Berlinski montre et démontre, expose, décortique, explique, analyse en intégrant dans son propos de judicieux compléments historiques, géographiques, politiques, sociologiques voire folkloriques, toujours à bon escient et au bon moment avec la grande préoccupation de justesse  mais sans jamais oublier les aspects bouffons de la politique des Nations Unies, de l’aide dite humanitaire internationale, dans une période électorale particulièrement propice aux débordements de toutes sortes, violents, tordus comme singuliers, pointant plus d’une fois ce simulacre de démocratie, cette supercherie orchestrée depuis des décennies par le pouvoir et les puissants.

Au sein d’une galerie de personnages particulièrement bien dépeints, sans manichéisme, Berlinski glisse la dramatique qui va se jouer entre les deux hommes et l’iconique Nadia dont la personnalité, la volonté resteront, pour moi, finalement aussi mystérieuses que pour eux. Cette « idylle »,  bien qu’essentielle au déroulement de l’histoire, m’a paru moins au diapason, moins au zénith que le reste du roman. Misha berlinski, propose souvent un beau et respectueux regard pudique, discret, distancié des situations, faisant vivre pleinement son texte en multipliant les canaux d’information, variant les émetteurs, proposant des pistes plus ou moins crédibles, de la belle ouvrage digne des plus grands…

Portrait particulièrement fouillé et souvent tendre de Haïti et des Haïtiens , « Dieu ne tue personne en Haïti » s’inscrit pleinement en plaidoyer d’un pays damné de la Terre au sein d’une intrigue politique originale racontée avec beaucoup de talent mais aussi de retenue, de pudeur.

Éclairant.

Wollanup.

 

 

LE MIEL DU LION de Matthew Neill Null / Albin Michel.

Traduction: Bruno Boudard

 

1904, en Virginie appalachienne, point de départ du roman, un train convoie des centaines de bûcherons surnommés “les loups de la forêt”. Quittant leurs camps sur les hauteurs pour quelques heures de repos, ils s’en vont à Helena, la ville dont l’économie et la survie dépendent uniquement et exclusivement de l’exploitation forestière et de sa scierie qui emploient 4000 personnes. Alcool, femmes, musique, danses, tout est bon pour oublier l’enfer de leur vie à abattre des arbres plusieurs fois centenaires, jour après jour, saison après saison pour un salaire de misère et dans des conditions souvent dantesques tout en contribuant de fait à un massacre environnemental de grande envergure. Mais au sein de cette assemblée baroque et insolite, certains sont là aussi pour trouver les moyens de lancer une grève musclée, armée, sanglante pour en terminer avec l’insolence des Absentéistes de New York, les propriétaires de l’immense affaire, deux sénateurs et un juge pressenti pour la cour suprême des USA.

Dès ce départ, l’auteur introduit les personnages clés de l’histoire tout en nous montrant le monde cosmopolite “la lie de l’Europe” qui compose cette main d’oeuvre exploitable à volonté et rapidement interchangeable. Ainsi de surprenants destins nous sont contés chez les bûcherons bien sûr mais aussi dans la population très hétéroclite dans ses classes les plus modestes: une veuve slovène qui ne l’est pas réellement, un pasteur désemparé qui doute de lui et de sa foi, un touchant colporteur syrien égaré et précieux passeur de culture…

Et dans ce monde évolue depuis quelques années Cur Greathouse qui a quitté la ferme familiale dont il aurait dû hériter pour s’épuiser sur des troncs en plein coeur de l’hiver. L’expérience vécue et le hasard des rencontres lui ont fait rejoindre le camp de ceux, anonymes, qui veulent être payés un peu plus, avoir quelques garanties en cas de maladie ou d’accident du travail… un peu moins de cent hommes prêts à s’armer et aller au combat pour que les choses changent.

Lors d’un long et émotionnellement très riche analepse, la vingtaine d’années de vie de Cur avant son arrivée à Helena nous est contée avant que nous retrouvions l’histoire dans ses préparatifs de coup de force armé. Matthew Neill Null, loin d’écrire un roman “nature writing” raconte la dure vie de ces forçats des bois sous de multiples angles avec intelligence et une connaissance pointue du monde forestier qu’il nous explique avec passion. Ce sont ces déracinés, ces damnés de la terre que l’auteur nous montre au jour le jour dans tous les aspects de leur vie, leurs peines, leurs épreuves, leurs rêves fous d’ailleurs ensoleillés ou d’emplois juste un peu moins éprouvants et un peu mieux payés voire de retours radieux au pays regretté, des espoirs de mariage, de création de familles… Et parmi eux, ces hommes dont Cur qui veulent agir mais dont les chefs, les meneurs, les plus hardis, disparaissent les uns après les autres.

Par sa situation initiale et dans son déroulement “le miel du lion” est assurément un sacré roman noir, politique et prouve une fois de plus des difficultés de lutter quand argent, justice et pouvoir vous sont tous trois confisqués.

Au cours de cette poignante histoire de lutte ouvrière, Matthew Neill Null montre la barbarie de ce capitalisme à travers l’histoire économique de cette ville, Helena, née de rien et dépendante du bon vouloir de trois nantis cupides et de leur frénésie à détruire la forêt, préférant laisser pourrir du bois plutôt que d’arrêter la scierie. Plusieurs fois dans son propos l’auteur montre pareillement que les horreurs de la condition ouvrière ne parviennent même pas à fédérer réellement cette internationale de la misère. Roman hautement politique, « le miel du lion » raconte de manière captivante les débuts tragiques et balbutiants des mouvements syndicaux en se focalisant sur cette lutte rurale en Virginie.

L’an dernier, dans la même collection, Jon Sealy faisait des débuts époustouflants de classe et de maîtrise avec “Un seul parmi les vivants”, passionnante histoire dans le milieu des moondoggies sous la prohibition. Un an après, “le miel du lion” propose la même intelligence, la même passion et la même érudition pour un univers, le même talent à créer, avec un bien beau style, de grands et mémorables personnages de tragédie illuminant des romans aux intrigues douloureuses mais imparables.

Nectar !

Wollanup.

 

LA ROUTE SAUVAGE de Willy Vlautin / Albin Michel / Terres d’ Amérique.

Traduction: Luc Baranger.

« Charley, quinze ans, délaissé par un père insouciant, et Lean on Pete, une bête destinée à l’abattoir. Afin d’aider l’animal à échapper au destin funeste qui l’attend, Charley vole un pick-up et une remorque, et tous deux entreprennent un voyage vers le Wyoming où vit, aux dernières nouvelles, la tante de Charley. Ce périple de près de deux mille kilomètres sur les routes de l’Ouest américain ne sera pas de tout repos, et l’adolescent vivra en un seul été plus d’aventures que bien des hommes au cours de toute une vie… »

« La route sauvage » a connu une première vie éphémère en 2012 grâce au talent des très regrettées éditions « 13ème note » sous le beau titre « Cheyenne en automne » mais lui aussi très éloigné du titre original mettant en avant le vieux cheval. Repris, et il y est parfaitement à sa place, dans la très pointue collection Terres d’Amérique au moment de la sortie sur nos écrans de l’adaptation du roman, espérons qu’il permette à Willy Vlautin d’avoir la reconnaissance qu’il mérite amplement.

Noyé dans une catégorie où excellent les romanciers ricains, nombreux chez Terres d’Amérique comme chez Gallmeister ou chez les très recommandables éditions Tusitala, il est évident qu’il est impossible de lire tous ces récits de vie qui peuplent ces romans nous faisant découvrir une autre Amérique beaucoup plus humaine que l’on peut croire mais beaucoup plus démunie aussi qu’on peut bien le penser.

Willy Vlautin n’a pas un style inoubliable et sa voix lorsqu’il chante au sein de Richmond Fontaine, son groupe d’Alt Country, d’Americana n’a vraiment rien d’exceptionnel et donc finalement pourquoi le lire plus lui qu’un autre ? J’ai rencontré et interviewé Willy Vlautin et ce qui ressort à chaque fois, c’est l’humanité du bonhomme, son extrême humilité et la gentillesse d’un type avec qui on se voit bien discuter au comptoir d’un bar, une Schlitz à la main. Cet altruisme visible dans la réalité, éblouit dans ses compositions musicales, comme dans ses romans racontant souvent les galères de jeunes nés au mauvais endroit et dans des familles toxiques ou absentes ou bousillés par les errances du pouvoir.

Les écrits de Vlautin sont tristes, et cette histoire l’est énormément, mais montrent aussi le courage de certains, courbant l’échine mais ne sombrant pas, la volonté désespérée et souvent bien illusoire de s’en sortir et souvent ces constats sévères, ces photographies bien grises offrent néanmoins des rayonnement soudains et magnifiques qui font qu’un morceau chanté ordinairement, sans artifices spéciaux, vous file la chair de poule ou qu’une histoire lue tant de fois pourtant vous chavire une fois de plus et bien plus que d’autres histoires similaires. Chez Vlautin, on sent vraiment l’authenticité, le regard expérimenté et attendri sur l’Amérique débarquée de l’American Dream qui morfle et qui affronte le déclin dans le malheur et l’adversité mais parfois aussi avec une volonté très noble.

« Mes chansons sont la bande-son de mes romans. Ils vivent dans le même univers, dans le même pâté de maisons, dans le même immeuble. La plupart de mes romans étaient, à la base, des chansons. Généralement une idée donne lieu à une chanson. Mais il arrive que j’écrive deux ou trois chansons qui se transforment ensuite en roman. » 

Extrait de l’entretien de février 2016. 

Road trip sous amphets, très chargé d’émotion, « La route sauvage » séduira tous les amoureux de l’ Amérique.

Immanquable.

Wollanup.

DE L’AUTRE CÔTÉ DES MONTAGNES de Kevin Canty chez Albin Michel

Traduction : Anne Damour.

Kevin Canty vit dans le Montana, à Missoula où il enseigne à l’université. Il a déjà écrit plusieurs romans mais je ne les ai pas lus, c’est avec « De l’autre côté des montagnes » que je découvre Kevin Canty.

« 1972, Silverton, petite ville du nord-ouest des États-Unis. La mine d’argent fournit du travail aux hommes, régit la vie des familles et domine les existences. Certains se résignent à une vie de rude labeur, d’autres  ne rêvent que d’échapper à ce destin. Mais lorsqu’une catastrophe survient à la mine, coûtant la vie à des dizaines d’hommes, c’est toute une communauté qui est frappée par une onde de choc et de chagrin. »

Kevin Canty prend le temps de nous présenter toute une galerie de beaux personnages : hommes et femmes de cette petite ville minière, des gens ordinaires pris aux pièges d’une vie rythmée par la mine. Kevin Canty nous les présente avec une empathie extraordinaire, il a un immense talent pour écrire des portraits profondément humains, créant des personnages vraiment attachants avec leurs doutes, leurs failles, leurs désirs. Leurs chemins se croisent beaucoup dans cette ville étouffante où tout le monde se connaît, où l’alcool est la seule manière de s’amuser un peu, où les émanations de la mine font vieillir trop vite. Kevin Canty tresse en toile de fond l’atmosphère de cette ville des années soixante-dix avec réalisme mais sans misérabilisme.

Seul David, étudiant à Missoula est parti de Silverton, s’exposant à l’incompréhension voire au mépris de certains. La plupart, mineurs de pères en fils, sont descendus à la mine après le lycée et se sont mariés jeunes. Leurs femmes, Jordan, mère de deux jumelles et Ann qui voulait absolument un enfant, vont prendre de plein fouet la tragédie inspirée d’un fait réel : l’incendie de la Sunshine Mine dans l’Idaho en 1972. La catastrophe fait des dizaines de victimes, et deux mineurs sont retrouvés vivants au bout d’une semaine.

Tous ont perdu un mari, un frère, un fils, un ami… Les vies s’arrêtent, les espoirs sont anéantis, les dialogues à jamais rompus, les remords inexprimables, les reproches inexprimés. Kevin Canty écrit avec une vérité et une humanité incroyables le deuil qui les frappe : le chagrin, le manque, la colère, la culpabilité… Face à la tragédie, les personnages prennent une autre dimension et deviennent véritablement magnifiques, bouleversants de justesse.

Un très beau roman, profondément humain.

Raccoon

CE QU’EST L’ HOMME de David Szalay / Albin Michel.

Traduction: Etienne Gomez

C’est auréolé des louanges de la critique anglo-saxonne, distingué par des prix littéraires et finaliste du prestigieux Man Booker Prize qu’est publié en France en ce début d’année le 4e roman de David Szalay, sélectionné par Granta comme l’un des jeunes romanciers britanniques les plus talentueux de sa génération. En matière de pedigree, il y a moins consistant.

Ce qu’est l’homme est – tandis que l’on débat encore (roman ou pas roman ?), débat qui ne sera pas tranché ici tant il apparaît secondaire par rapport au fond – le kaléidoscope de neuf portraits d’hommes agencés selon différents âges de la vie. Ces hommes ont entre 17 et 73 ans, ce sont des hommes blancs, européens, appartenant à divers échelons de la classe moyenne même si la plupart du temps il faut leur reconnaître un degré de réussite universitaire, sociale ou économique. Ils n’ont pas la même nationalité, ne vivent pas au même endroit mais tous s’interrogent sur le sens de ce qu’est être vivant, en rapport avec leur âge, leur expérience et leurs désirs, ce moment de leur existence où nous les rencontrons. Ce peut être le sexe, la réussite sociale, le bien-fondé d’une relation, le sens d’un parcours…

David Szalay a un œil pour les détails qui donnent de bons instantanés. Où le sinistre domine. En fait, une sorte de blues de l’homo europaeus se dégage et résonne dans la série écrite par David Szalay. Sa vie représentée est faite de mouvements physiques fréquents sur un continent qui a aboli ou adouci les frontières. Mais lui reste enfermé dans de vieux taraudements mâles : « est-ce que je vais baiser ? Si oui, avec qui ? Est-ce que je peux réussir (mieux/plus, à cocher) ? N’est-il pas trop tard pour moi à mon âge ? Où est-ce que j’ai échoué dans tout ce parcours ? ».

Écrit de façon précise, avec toute la tension du présent, ce « roman » propose une vision des hommes de ce début de siècle en plein désarroi, en pleine crise, incapables de se donner une réponse, vision déclinée sans affect aucun, de façon clinique.

Faut-il pourtant abonder dans les éloges ? Les lectrices et lecteurs adultes se feront leur idée. A titre personnel, je dirais que je n’ai pas été plus impressionné que cela par ce texte, par la portée du propos. Les hommes sont mal barrés effectivement en ce début de siècle. Sont-ils seulement les seuls ? La photographie de neuf d’entre eux, englués dans leur questionnement trivialement masculin reste focalisée sur un sous-ensemble établi. Leurs membres, blancs, hétéros semblent sans problème extraordinaire , sans imagination, sans humour non plus. Les paroles qu’ils échangent sont plates. A vrai dire, ces hommes sont fades, inintéressants, rien ne nous rapproche particulièrement de l’un ou de plusieurs d’entre eux.

Il y a une promesse forte qui accompagne ce « roman » de définir ou circonscrire un Zeitgeist masculin. Szalay y contribue mais la répétition d’un même motif sans éclat ne fait pas une démonstration implacable.

Paotrsaout

L’ INFINIE PATIENCE DES OISEAUX de David Malouf / Albin Michel.

Traduction: Nadine Gassie.

Ecrit en 1982, ce roman de l’auteur australien reconnu et multi-récompensé David Malouf n’avait jamais eu droit à une traduction française. C’était sans connaître le talent et la perspicacité de Francis Geffard et en ce début d’année, ce roman injustement oublié est venu rejoindre d’ autres joyaux de sa collection “les grandes traductions” chez Albin Michel.

« En à peine deux cents pages, L’infinie patience des oiseaux atteint des sommets que bien des romans plus volumineux peinent à gagner. »- Francis Geffard.

“Lorsqu’en 1914, Ashley Crowther revient en Australie, dans le Queensland, pour s’occuper de la propriété héritée de son père, il découvre un paysage merveilleux peuplé de bécasses, d’ibis et de martins-chasseurs. Il y fait également la connaissance de Jim Saddler, la vingtaine comme lui, passionné par la faune sauvage de l’estuaire et des marais. Au-delà de leurs différences personnelles et sociales, les deux jeunes hommes ont en commun un véritable amour de la nature. Et ils partagent un rêve : créer un sanctuaire destiné aux oiseaux migrateurs. Loin de là, l’Europe plonge dans un conflit d’une violence inouïe. Celui-ci n’épargnera ni Jim, qui rejoint un camp d’entraînement à Salisbury, ni Ashley, envoyé à Armentières. Seul témoin de la parenthèse heureuse qui les a réunis, Imogen, une photographe anglaise amoureuse comme eux des oiseaux, saura-t-elle préserver le souvenir des moments exceptionnels qu’ils ont connus ?”

Roman court mais ô combien profond malgré la reprise d’un thème si souvent conté du passage entre l’ancien monde du début du XXème siècle et le nouveau qui verra son origine dans les blessures des grandes puissances européennes, le sang versé, le sacrifice de sa jeunesse, l’anéantissement de son avenir dans la boucherie de la première guerre mondiale.

Composé de deux parties complètement distinctes mais racontant toutes deux, en des termes différents, la vie de Jim, gosse du Queensland, vivant une vie toute simple, entièrement consacrée aux oiseaux et qui pris dans la grande folie des hommes, la manipulation des masses, qui sous tous les latitudes et de tous temps a toujours réussi ses basses oeuvres, s’engagera dans l’armée australienne pour combattre dans les Flandres. Triste destin que celui de ses mômes nés en Australie et ailleurs et qui crèveront vingt ans plus dans un bourbier français.

La première partie consacrée à Jim et à son ami Ashley se veut poétique s’attachant à la beauté de la nature, des oiseaux dans leur diversité et leur originalité. Les phrases, parfois du nectar, glissent et jamais, malgré la simplicité du propos, l’attention et le plaisir ne se relâchent . La vie s’écoule paisiblement dans ce petit coin béni des dieux en ce début de siècle tandis que même au fin fond du pays commencent à gronder les rumeurs, de plus en plus grandissantes et précises, de guerre, très loin, en Europe. Et puis la fièvre monte et elle est très contagieuse, jetant les deux hommes dans l’enfer du nord de la France.

La deuxième partie du roman raconte la guerre de Jim et le propos conserve néanmoins parfois son lyrisme malgré l’horreur racontée, l’enfer vécu. Et au cœur de ce pandémonium, parfois l’étincelle, le rayon de soleil par le vol d’un oiseau par-dessus les tranchées, une musique d’harmonie flottant dans l’air comme un signal de trêve, d’humanité encore vivante dans le camp d’en face ou “ O for the wings of a dove” de  Mendelssohn chanté, prié dans un moment d’accalmie. Ultimes remparts à la barbarie.

« C’était un son d’une telle pureté, si haut, si clair, que tout le verger s’était tu, une voix ni masculine ni féminine qui ressemblait, lorsque vous vous détendiez et fermiez les yeux, à la voix d’un ange, même si, quand vous les rouvriez pour regarder, elle s’élevait de la bouche d’un enfant vêtu d’un uniforme dépenaillé et rapiécé guère différent des autres, debout tête nue dans la lumière vacillante des chandeliers du piano, et qui, lorsqu’il eut fini et dénoua ses grandes mains, sembla embarrassé de l’émotion qu’il avait suscitée, plein d’humilité face au don qui était le sien. »

Superbe.

Wollanup.

COULEURS DE L’INCENDIE de Pierre Lemaitre chez Albin Michel

« Couleurs de l’incendie » est le deuxième volet d’une trilogie se déroulant dans l’entre-deux guerres commencée avec « Au revoir là-haut » pour lequel Pierre Lemaitre a obtenu le prix Goncourt en 2013 et qui a été magnifiquement adapté au cinéma par Albert Dupontel. Le roman commence sept ans après la fin du premier tome…

« Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement. »

Si les obsèques de Marcel Péricourt furent perturbées et s’achevèrent de façon franchement chaotique, du moins commencèrent-elles à l’heure.

Après cette première phrase alléchante, le roman commence très vite et dès la fin du premier chapitre tout est en place, les évènements vont s’enclencher inexorablement et Pierre Lemaitre, avec un grand talent de conteur, nous entraîne dans une sombre mais palpitante histoire. Il signe un bel hommage revendiqué à Dumas, un roman d’aventures avec des machinations ourdies par les puissants, des drames et une vengeance implacable !

Un roman historique aussi, car même si l’intrigue est complètement romanesque, elle est bien ancrée dans une époque, celle des années trente, où le capitalisme triomphe, où la collusion, la corruption règnent avec cynisme, où la confiance pour les gouvernants est rompue et où l’intolérance et les fascismes montent dangereusement avec au loin les premières « couleurs de l’incendie » qui va ravager le monde. La description que Pierre Lemaitre fait de l’atmosphère de cette époque, au gré d’un article de journal, d’une conversation chez le crémier… sonne vraiment très juste, l’Histoire et l’histoire se complètent parfaitement. Et les parallèles entre cette période et la nôtre sont troublants…

C’est Madeleine Péricourt, personnage secondaire dans « Au revoir là-haut » qui devient l’héroïne de ce deuxième roman. Cette riche héritière, élevée pour le mariage n’y entend rien aux affaires et ne désire pas trop s’y intéresser. Elle déclenche la convoitise et la jalousie chez les hommes qui l’entourent, ils ne supportent pas qu’une femme soit à la tête d’une telle fortune et vont s’allier pour l’en délester sans scrupule. Les femmes, bien qu’ayant fait leurs preuves pendant la guerre de 14-18, sont encore loin du droit de vote. Dans ce monde hautement misogyne, Pierre Lemaitre peint de très beaux portraits de femmes qui doivent se battre pour obtenir ce qu’elles veulent. Outre Madeleine, grande bourgeoise confrontée brutalement à la réalité du monde, il y a Léonce, intrigante prête à tout pour échapper à la pauvreté et Solange, chanteuse d’opéra géniale et excentrique et Vladi, employée de maison polonaise bonne vivante à la sexualité joyeuse et débridée. Les autres personnages ne sont pas en reste, ils sont tous fouillés, hauts en couleurs et qu’ils soient détestables, touchants ou drôles, ils sont tous justes, humains.

Madeleine, jeune femme ayant toujours vécu dans une bulle confortable, inconsciente et naïve, hors du monde, se retrouve propulsée dans un monde extrêmement violent par la tragédie touchant son fils, Paul. Pierre Lemaitre raconte brillamment la chute, la métamorphose de Madeleine et sa terrible vengeance. Comme dans un grand roman feuilleton, il entretient le suspense à chaque chapitre et éclaire à tour de rôle les différents personnages dévoilant une histoire noire et passionnante.

Magnifique !

Raccoon.

 

LAROSE de Louise Erdrich chez Albin Michel

Traduction : Isabelle Reinharez.

Louise Erdrich est une grande voix de la littérature américaine : elle a écrit de la poésie, des nouvelles et une quinzaine de romans. Elle a été encouragée à écrire des histoires par ses parents dès son enfance dans une réserve indienne. Son œuvre est singulière, puissante et une fois encore, elle nous offre avec « LaRose » un livre fort et magnifique.

« Dakota du Nord, 1999. Un vent glacial souffle sur la plaine et le ciel, d’un gris acier, recouvre les champs nus d’un linceul. Ici, des coutumes immémoriales marquent le passage des saisons, et c’est la chasse au cerf qui annonce l’entrée dans l’automne. Landreaux Iron, un Indien Ojibwé, est impatient d’honorer la tradition. Sûr de son coup, il vise et tire. Et tandis que l’animal continue de courir sous ses yeux, un enfant s’effondre. Dusty, le fils de son ami et voisin Peter Ravich, avait cinq ans. »

Pour réparer sa faute, suivant une ancienne tradition indienne, Landreaux va donner son plus jeune fils, LaRose, aux parents de Dusty. Les Iron, Landreaux et Emmaline habitent avec leurs enfants à la frontière de la réserve ojibwé, les Ravich, Peter et Nola, leurs voisins, sont en dehors mais acceptent l’offrande. Ce sont des personnages vivants, crédibles, magnifiques, chacun affronte à sa manière le deuil, la douleur, la culpabilité. Louise Erdrich écrit d’une plume éblouissante, avec une grande empathie pour chacun mais sans verser dans l’émotion facile. La souffrance les isole et les fait osciller entre le désir d’en finir et le besoin de se venger, de faire mal, des réactions si humaines, si vraies…

Louise Erdrich nous offre toute une galerie de très beaux personnages, ils sont tous tout aussi fouillés, drôles, pitoyables ou tragiques, ils sont terriblement humains et vivants, avec une mention spéciales pour les femmes : les vieilles dames de la maison de retraite qui cancanent, se disputent, jouent des tours pendables ; les sœurs de LaRose, sœurs de sang ou sœur d’accueil avec leur rage, leur amour et leur énergie… Et LaRose bien sûr ! Le petit garçon au prénom sacré qui accepte son rôle de consolation est tout simplement sublime, à la fois ordinaire avec ses jouets en plastique et magique ! Et toutes les LaRose…

Car LaRose est un prénom spécial, transmis de génération en génération depuis la première LaRose, six générations auparavant. Louise Erdrich conte plusieurs histoires : celle de la première LaRose, celle de l’enfance de Landreaux. En inscrivant son roman dans plusieurs époques, Louise Erdrich montre en toile de fond l’histoire du peuple ojibwé, parqué dans une réserve, décimé par les maladies, acculturé par l’éducation forcée de plusieurs générations d’enfants dans des pensionnats catholiques. Sur la réserve les cultures catholique et ojibwé se mélangent et la famille de Landreaux respecte les deux. La culture indienne est toujours puissante, transmise par les histoires et beaucoup de personnages en racontent ! Louise Erdrich alterne les récits qui s’entremêlent brillamment, reliés à des niveaux divers : esprit, rêve, réalité. On découvre des visions de la famille, du temps, de la mort, de la vie, vraiment différentes des nôtres, deux mondes, deux idéaux dont la confrontation est parfois chaotique mais que les jeunes intègrent peut-être plus sereinement que leurs aînés.

Louise Erdrich est une conteuse hors pair, on est captivé par la puissance de son style, la force de son histoire, des émotions, des sentiments exprimés. On est saisi, bousculé mais on rit aussi parfois, on n’est pas dans un mélo. C’est un bouquin qu’on a du mal à lâcher et qui nous touche profondément par son universalité, car on est tous confrontés à la mort un jour. C’est par l’amour, force de vie, et les liens qu’il crée qu’on peut surmonter la douleur du deuil : combat difficile, jamais gagné d’avance, parfois refusé…

Sombre et lumineux, un roman fort, un chef d’œuvre !

Raccoon

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