Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Étiquette : albin michel (page 2 of 5)

LE MIEL DU LION de Matthew Neill Null / Albin Michel.

Traduction: Bruno Boudard

 

1904, en Virginie appalachienne, point de départ du roman, un train convoie des centaines de bûcherons surnommés “les loups de la forêt”. Quittant leurs camps sur les hauteurs pour quelques heures de repos, ils s’en vont à Helena, la ville dont l’économie et la survie dépendent uniquement et exclusivement de l’exploitation forestière et de sa scierie qui emploient 4000 personnes. Alcool, femmes, musique, danses, tout est bon pour oublier l’enfer de leur vie à abattre des arbres plusieurs fois centenaires, jour après jour, saison après saison pour un salaire de misère et dans des conditions souvent dantesques tout en contribuant de fait à un massacre environnemental de grande envergure. Mais au sein de cette assemblée baroque et insolite, certains sont là aussi pour trouver les moyens de lancer une grève musclée, armée, sanglante pour en terminer avec l’insolence des Absentéistes de New York, les propriétaires de l’immense affaire, deux sénateurs et un juge pressenti pour la cour suprême des USA.

Dès ce départ, l’auteur introduit les personnages clés de l’histoire tout en nous montrant le monde cosmopolite “la lie de l’Europe” qui compose cette main d’oeuvre exploitable à volonté et rapidement interchangeable. Ainsi de surprenants destins nous sont contés chez les bûcherons bien sûr mais aussi dans la population très hétéroclite dans ses classes les plus modestes: une veuve slovène qui ne l’est pas réellement, un pasteur désemparé qui doute de lui et de sa foi, un touchant colporteur syrien égaré et précieux passeur de culture…

Et dans ce monde évolue depuis quelques années Cur Greathouse qui a quitté la ferme familiale dont il aurait dû hériter pour s’épuiser sur des troncs en plein coeur de l’hiver. L’expérience vécue et le hasard des rencontres lui ont fait rejoindre le camp de ceux, anonymes, qui veulent être payés un peu plus, avoir quelques garanties en cas de maladie ou d’accident du travail… un peu moins de cent hommes prêts à s’armer et aller au combat pour que les choses changent.

Lors d’un long et émotionnellement très riche analepse, la vingtaine d’années de vie de Cur avant son arrivée à Helena nous est contée avant que nous retrouvions l’histoire dans ses préparatifs de coup de force armé. Matthew Neill Null, loin d’écrire un roman “nature writing” raconte la dure vie de ces forçats des bois sous de multiples angles avec intelligence et une connaissance pointue du monde forestier qu’il nous explique avec passion. Ce sont ces déracinés, ces damnés de la terre que l’auteur nous montre au jour le jour dans tous les aspects de leur vie, leurs peines, leurs épreuves, leurs rêves fous d’ailleurs ensoleillés ou d’emplois juste un peu moins éprouvants et un peu mieux payés voire de retours radieux au pays regretté, des espoirs de mariage, de création de familles… Et parmi eux, ces hommes dont Cur qui veulent agir mais dont les chefs, les meneurs, les plus hardis, disparaissent les uns après les autres.

Par sa situation initiale et dans son déroulement “le miel du lion” est assurément un sacré roman noir, politique et prouve une fois de plus des difficultés de lutter quand argent, justice et pouvoir vous sont tous trois confisqués.

Au cours de cette poignante histoire de lutte ouvrière, Matthew Neill Null montre la barbarie de ce capitalisme à travers l’histoire économique de cette ville, Helena, née de rien et dépendante du bon vouloir de trois nantis cupides et de leur frénésie à détruire la forêt, préférant laisser pourrir du bois plutôt que d’arrêter la scierie. Plusieurs fois dans son propos l’auteur montre pareillement que les horreurs de la condition ouvrière ne parviennent même pas à fédérer réellement cette internationale de la misère. Roman hautement politique, « le miel du lion » raconte de manière captivante les débuts tragiques et balbutiants des mouvements syndicaux en se focalisant sur cette lutte rurale en Virginie.

L’an dernier, dans la même collection, Jon Sealy faisait des débuts époustouflants de classe et de maîtrise avec “Un seul parmi les vivants”, passionnante histoire dans le milieu des moondoggies sous la prohibition. Un an après, “le miel du lion” propose la même intelligence, la même passion et la même érudition pour un univers, le même talent à créer, avec un bien beau style, de grands et mémorables personnages de tragédie illuminant des romans aux intrigues douloureuses mais imparables.

Nectar !

Wollanup.

 

LA ROUTE SAUVAGE de Willy Vlautin / Albin Michel / Terres d’ Amérique.

Traduction: Luc Baranger.

« Charley, quinze ans, délaissé par un père insouciant, et Lean on Pete, une bête destinée à l’abattoir. Afin d’aider l’animal à échapper au destin funeste qui l’attend, Charley vole un pick-up et une remorque, et tous deux entreprennent un voyage vers le Wyoming où vit, aux dernières nouvelles, la tante de Charley. Ce périple de près de deux mille kilomètres sur les routes de l’Ouest américain ne sera pas de tout repos, et l’adolescent vivra en un seul été plus d’aventures que bien des hommes au cours de toute une vie… »

« La route sauvage » a connu une première vie éphémère en 2012 grâce au talent des très regrettées éditions « 13ème note » sous le beau titre « Cheyenne en automne » mais lui aussi très éloigné du titre original mettant en avant le vieux cheval. Repris, et il y est parfaitement à sa place, dans la très pointue collection Terres d’Amérique au moment de la sortie sur nos écrans de l’adaptation du roman, espérons qu’il permette à Willy Vlautin d’avoir la reconnaissance qu’il mérite amplement.

Noyé dans une catégorie où excellent les romanciers ricains, nombreux chez Terres d’Amérique comme chez Gallmeister ou chez les très recommandables éditions Tusitala, il est évident qu’il est impossible de lire tous ces récits de vie qui peuplent ces romans nous faisant découvrir une autre Amérique beaucoup plus humaine que l’on peut croire mais beaucoup plus démunie aussi qu’on peut bien le penser.

Willy Vlautin n’a pas un style inoubliable et sa voix lorsqu’il chante au sein de Richmond Fontaine, son groupe d’Alt Country, d’Americana n’a vraiment rien d’exceptionnel et donc finalement pourquoi le lire plus lui qu’un autre ? J’ai rencontré et interviewé Willy Vlautin et ce qui ressort à chaque fois, c’est l’humanité du bonhomme, son extrême humilité et la gentillesse d’un type avec qui on se voit bien discuter au comptoir d’un bar, une Schlitz à la main. Cet altruisme visible dans la réalité, éblouit dans ses compositions musicales, comme dans ses romans racontant souvent les galères de jeunes nés au mauvais endroit et dans des familles toxiques ou absentes ou bousillés par les errances du pouvoir.

Les écrits de Vlautin sont tristes, et cette histoire l’est énormément, mais montrent aussi le courage de certains, courbant l’échine mais ne sombrant pas, la volonté désespérée et souvent bien illusoire de s’en sortir et souvent ces constats sévères, ces photographies bien grises offrent néanmoins des rayonnement soudains et magnifiques qui font qu’un morceau chanté ordinairement, sans artifices spéciaux, vous file la chair de poule ou qu’une histoire lue tant de fois pourtant vous chavire une fois de plus et bien plus que d’autres histoires similaires. Chez Vlautin, on sent vraiment l’authenticité, le regard expérimenté et attendri sur l’Amérique débarquée de l’American Dream qui morfle et qui affronte le déclin dans le malheur et l’adversité mais parfois aussi avec une volonté très noble.

« Mes chansons sont la bande-son de mes romans. Ils vivent dans le même univers, dans le même pâté de maisons, dans le même immeuble. La plupart de mes romans étaient, à la base, des chansons. Généralement une idée donne lieu à une chanson. Mais il arrive que j’écrive deux ou trois chansons qui se transforment ensuite en roman. » 

Extrait de l’entretien de février 2016. 

Road trip sous amphets, très chargé d’émotion, « La route sauvage » séduira tous les amoureux de l’ Amérique.

Immanquable.

Wollanup.

DE L’AUTRE CÔTÉ DES MONTAGNES de Kevin Canty chez Albin Michel

Traduction : Anne Damour.

Kevin Canty vit dans le Montana, à Missoula où il enseigne à l’université. Il a déjà écrit plusieurs romans mais je ne les ai pas lus, c’est avec « De l’autre côté des montagnes » que je découvre Kevin Canty.

« 1972, Silverton, petite ville du nord-ouest des États-Unis. La mine d’argent fournit du travail aux hommes, régit la vie des familles et domine les existences. Certains se résignent à une vie de rude labeur, d’autres  ne rêvent que d’échapper à ce destin. Mais lorsqu’une catastrophe survient à la mine, coûtant la vie à des dizaines d’hommes, c’est toute une communauté qui est frappée par une onde de choc et de chagrin. »

Kevin Canty prend le temps de nous présenter toute une galerie de beaux personnages : hommes et femmes de cette petite ville minière, des gens ordinaires pris aux pièges d’une vie rythmée par la mine. Kevin Canty nous les présente avec une empathie extraordinaire, il a un immense talent pour écrire des portraits profondément humains, créant des personnages vraiment attachants avec leurs doutes, leurs failles, leurs désirs. Leurs chemins se croisent beaucoup dans cette ville étouffante où tout le monde se connaît, où l’alcool est la seule manière de s’amuser un peu, où les émanations de la mine font vieillir trop vite. Kevin Canty tresse en toile de fond l’atmosphère de cette ville des années soixante-dix avec réalisme mais sans misérabilisme.

Seul David, étudiant à Missoula est parti de Silverton, s’exposant à l’incompréhension voire au mépris de certains. La plupart, mineurs de pères en fils, sont descendus à la mine après le lycée et se sont mariés jeunes. Leurs femmes, Jordan, mère de deux jumelles et Ann qui voulait absolument un enfant, vont prendre de plein fouet la tragédie inspirée d’un fait réel : l’incendie de la Sunshine Mine dans l’Idaho en 1972. La catastrophe fait des dizaines de victimes, et deux mineurs sont retrouvés vivants au bout d’une semaine.

Tous ont perdu un mari, un frère, un fils, un ami… Les vies s’arrêtent, les espoirs sont anéantis, les dialogues à jamais rompus, les remords inexprimables, les reproches inexprimés. Kevin Canty écrit avec une vérité et une humanité incroyables le deuil qui les frappe : le chagrin, le manque, la colère, la culpabilité… Face à la tragédie, les personnages prennent une autre dimension et deviennent véritablement magnifiques, bouleversants de justesse.

Un très beau roman, profondément humain.

Raccoon

CE QU’EST L’ HOMME de David Szalay / Albin Michel.

Traduction: Etienne Gomez

C’est auréolé des louanges de la critique anglo-saxonne, distingué par des prix littéraires et finaliste du prestigieux Man Booker Prize qu’est publié en France en ce début d’année le 4e roman de David Szalay, sélectionné par Granta comme l’un des jeunes romanciers britanniques les plus talentueux de sa génération. En matière de pedigree, il y a moins consistant.

Ce qu’est l’homme est – tandis que l’on débat encore (roman ou pas roman ?), débat qui ne sera pas tranché ici tant il apparaît secondaire par rapport au fond – le kaléidoscope de neuf portraits d’hommes agencés selon différents âges de la vie. Ces hommes ont entre 17 et 73 ans, ce sont des hommes blancs, européens, appartenant à divers échelons de la classe moyenne même si la plupart du temps il faut leur reconnaître un degré de réussite universitaire, sociale ou économique. Ils n’ont pas la même nationalité, ne vivent pas au même endroit mais tous s’interrogent sur le sens de ce qu’est être vivant, en rapport avec leur âge, leur expérience et leurs désirs, ce moment de leur existence où nous les rencontrons. Ce peut être le sexe, la réussite sociale, le bien-fondé d’une relation, le sens d’un parcours…

David Szalay a un œil pour les détails qui donnent de bons instantanés. Où le sinistre domine. En fait, une sorte de blues de l’homo europaeus se dégage et résonne dans la série écrite par David Szalay. Sa vie représentée est faite de mouvements physiques fréquents sur un continent qui a aboli ou adouci les frontières. Mais lui reste enfermé dans de vieux taraudements mâles : « est-ce que je vais baiser ? Si oui, avec qui ? Est-ce que je peux réussir (mieux/plus, à cocher) ? N’est-il pas trop tard pour moi à mon âge ? Où est-ce que j’ai échoué dans tout ce parcours ? ».

Écrit de façon précise, avec toute la tension du présent, ce « roman » propose une vision des hommes de ce début de siècle en plein désarroi, en pleine crise, incapables de se donner une réponse, vision déclinée sans affect aucun, de façon clinique.

Faut-il pourtant abonder dans les éloges ? Les lectrices et lecteurs adultes se feront leur idée. A titre personnel, je dirais que je n’ai pas été plus impressionné que cela par ce texte, par la portée du propos. Les hommes sont mal barrés effectivement en ce début de siècle. Sont-ils seulement les seuls ? La photographie de neuf d’entre eux, englués dans leur questionnement trivialement masculin reste focalisée sur un sous-ensemble établi. Leurs membres, blancs, hétéros semblent sans problème extraordinaire , sans imagination, sans humour non plus. Les paroles qu’ils échangent sont plates. A vrai dire, ces hommes sont fades, inintéressants, rien ne nous rapproche particulièrement de l’un ou de plusieurs d’entre eux.

Il y a une promesse forte qui accompagne ce « roman » de définir ou circonscrire un Zeitgeist masculin. Szalay y contribue mais la répétition d’un même motif sans éclat ne fait pas une démonstration implacable.

Paotrsaout

L’ INFINIE PATIENCE DES OISEAUX de David Malouf / Albin Michel.

Traduction: Nadine Gassie.

Ecrit en 1982, ce roman de l’auteur australien reconnu et multi-récompensé David Malouf n’avait jamais eu droit à une traduction française. C’était sans connaître le talent et la perspicacité de Francis Geffard et en ce début d’année, ce roman injustement oublié est venu rejoindre d’ autres joyaux de sa collection “les grandes traductions” chez Albin Michel.

« En à peine deux cents pages, L’infinie patience des oiseaux atteint des sommets que bien des romans plus volumineux peinent à gagner. »- Francis Geffard.

“Lorsqu’en 1914, Ashley Crowther revient en Australie, dans le Queensland, pour s’occuper de la propriété héritée de son père, il découvre un paysage merveilleux peuplé de bécasses, d’ibis et de martins-chasseurs. Il y fait également la connaissance de Jim Saddler, la vingtaine comme lui, passionné par la faune sauvage de l’estuaire et des marais. Au-delà de leurs différences personnelles et sociales, les deux jeunes hommes ont en commun un véritable amour de la nature. Et ils partagent un rêve : créer un sanctuaire destiné aux oiseaux migrateurs. Loin de là, l’Europe plonge dans un conflit d’une violence inouïe. Celui-ci n’épargnera ni Jim, qui rejoint un camp d’entraînement à Salisbury, ni Ashley, envoyé à Armentières. Seul témoin de la parenthèse heureuse qui les a réunis, Imogen, une photographe anglaise amoureuse comme eux des oiseaux, saura-t-elle préserver le souvenir des moments exceptionnels qu’ils ont connus ?”

Roman court mais ô combien profond malgré la reprise d’un thème si souvent conté du passage entre l’ancien monde du début du XXème siècle et le nouveau qui verra son origine dans les blessures des grandes puissances européennes, le sang versé, le sacrifice de sa jeunesse, l’anéantissement de son avenir dans la boucherie de la première guerre mondiale.

Composé de deux parties complètement distinctes mais racontant toutes deux, en des termes différents, la vie de Jim, gosse du Queensland, vivant une vie toute simple, entièrement consacrée aux oiseaux et qui pris dans la grande folie des hommes, la manipulation des masses, qui sous tous les latitudes et de tous temps a toujours réussi ses basses oeuvres, s’engagera dans l’armée australienne pour combattre dans les Flandres. Triste destin que celui de ses mômes nés en Australie et ailleurs et qui crèveront vingt ans plus dans un bourbier français.

La première partie consacrée à Jim et à son ami Ashley se veut poétique s’attachant à la beauté de la nature, des oiseaux dans leur diversité et leur originalité. Les phrases, parfois du nectar, glissent et jamais, malgré la simplicité du propos, l’attention et le plaisir ne se relâchent . La vie s’écoule paisiblement dans ce petit coin béni des dieux en ce début de siècle tandis que même au fin fond du pays commencent à gronder les rumeurs, de plus en plus grandissantes et précises, de guerre, très loin, en Europe. Et puis la fièvre monte et elle est très contagieuse, jetant les deux hommes dans l’enfer du nord de la France.

La deuxième partie du roman raconte la guerre de Jim et le propos conserve néanmoins parfois son lyrisme malgré l’horreur racontée, l’enfer vécu. Et au cœur de ce pandémonium, parfois l’étincelle, le rayon de soleil par le vol d’un oiseau par-dessus les tranchées, une musique d’harmonie flottant dans l’air comme un signal de trêve, d’humanité encore vivante dans le camp d’en face ou “ O for the wings of a dove” de  Mendelssohn chanté, prié dans un moment d’accalmie. Ultimes remparts à la barbarie.

« C’était un son d’une telle pureté, si haut, si clair, que tout le verger s’était tu, une voix ni masculine ni féminine qui ressemblait, lorsque vous vous détendiez et fermiez les yeux, à la voix d’un ange, même si, quand vous les rouvriez pour regarder, elle s’élevait de la bouche d’un enfant vêtu d’un uniforme dépenaillé et rapiécé guère différent des autres, debout tête nue dans la lumière vacillante des chandeliers du piano, et qui, lorsqu’il eut fini et dénoua ses grandes mains, sembla embarrassé de l’émotion qu’il avait suscitée, plein d’humilité face au don qui était le sien. »

Superbe.

Wollanup.

COULEURS DE L’INCENDIE de Pierre Lemaitre chez Albin Michel

« Couleurs de l’incendie » est le deuxième volet d’une trilogie se déroulant dans l’entre-deux guerres commencée avec « Au revoir là-haut » pour lequel Pierre Lemaitre a obtenu le prix Goncourt en 2013 et qui a été magnifiquement adapté au cinéma par Albert Dupontel. Le roman commence sept ans après la fin du premier tome…

« Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement. »

Si les obsèques de Marcel Péricourt furent perturbées et s’achevèrent de façon franchement chaotique, du moins commencèrent-elles à l’heure.

Après cette première phrase alléchante, le roman commence très vite et dès la fin du premier chapitre tout est en place, les évènements vont s’enclencher inexorablement et Pierre Lemaitre, avec un grand talent de conteur, nous entraîne dans une sombre mais palpitante histoire. Il signe un bel hommage revendiqué à Dumas, un roman d’aventures avec des machinations ourdies par les puissants, des drames et une vengeance implacable !

Un roman historique aussi, car même si l’intrigue est complètement romanesque, elle est bien ancrée dans une époque, celle des années trente, où le capitalisme triomphe, où la collusion, la corruption règnent avec cynisme, où la confiance pour les gouvernants est rompue et où l’intolérance et les fascismes montent dangereusement avec au loin les premières « couleurs de l’incendie » qui va ravager le monde. La description que Pierre Lemaitre fait de l’atmosphère de cette époque, au gré d’un article de journal, d’une conversation chez le crémier… sonne vraiment très juste, l’Histoire et l’histoire se complètent parfaitement. Et les parallèles entre cette période et la nôtre sont troublants…

C’est Madeleine Péricourt, personnage secondaire dans « Au revoir là-haut » qui devient l’héroïne de ce deuxième roman. Cette riche héritière, élevée pour le mariage n’y entend rien aux affaires et ne désire pas trop s’y intéresser. Elle déclenche la convoitise et la jalousie chez les hommes qui l’entourent, ils ne supportent pas qu’une femme soit à la tête d’une telle fortune et vont s’allier pour l’en délester sans scrupule. Les femmes, bien qu’ayant fait leurs preuves pendant la guerre de 14-18, sont encore loin du droit de vote. Dans ce monde hautement misogyne, Pierre Lemaitre peint de très beaux portraits de femmes qui doivent se battre pour obtenir ce qu’elles veulent. Outre Madeleine, grande bourgeoise confrontée brutalement à la réalité du monde, il y a Léonce, intrigante prête à tout pour échapper à la pauvreté et Solange, chanteuse d’opéra géniale et excentrique et Vladi, employée de maison polonaise bonne vivante à la sexualité joyeuse et débridée. Les autres personnages ne sont pas en reste, ils sont tous fouillés, hauts en couleurs et qu’ils soient détestables, touchants ou drôles, ils sont tous justes, humains.

Madeleine, jeune femme ayant toujours vécu dans une bulle confortable, inconsciente et naïve, hors du monde, se retrouve propulsée dans un monde extrêmement violent par la tragédie touchant son fils, Paul. Pierre Lemaitre raconte brillamment la chute, la métamorphose de Madeleine et sa terrible vengeance. Comme dans un grand roman feuilleton, il entretient le suspense à chaque chapitre et éclaire à tour de rôle les différents personnages dévoilant une histoire noire et passionnante.

Magnifique !

Raccoon.

 

LAROSE de Louise Erdrich chez Albin Michel

Traduction : Isabelle Reinharez.

Louise Erdrich est une grande voix de la littérature américaine : elle a écrit de la poésie, des nouvelles et une quinzaine de romans. Elle a été encouragée à écrire des histoires par ses parents dès son enfance dans une réserve indienne. Son œuvre est singulière, puissante et une fois encore, elle nous offre avec « LaRose » un livre fort et magnifique.

« Dakota du Nord, 1999. Un vent glacial souffle sur la plaine et le ciel, d’un gris acier, recouvre les champs nus d’un linceul. Ici, des coutumes immémoriales marquent le passage des saisons, et c’est la chasse au cerf qui annonce l’entrée dans l’automne. Landreaux Iron, un Indien Ojibwé, est impatient d’honorer la tradition. Sûr de son coup, il vise et tire. Et tandis que l’animal continue de courir sous ses yeux, un enfant s’effondre. Dusty, le fils de son ami et voisin Peter Ravich, avait cinq ans. »

Pour réparer sa faute, suivant une ancienne tradition indienne, Landreaux va donner son plus jeune fils, LaRose, aux parents de Dusty. Les Iron, Landreaux et Emmaline habitent avec leurs enfants à la frontière de la réserve ojibwé, les Ravich, Peter et Nola, leurs voisins, sont en dehors mais acceptent l’offrande. Ce sont des personnages vivants, crédibles, magnifiques, chacun affronte à sa manière le deuil, la douleur, la culpabilité. Louise Erdrich écrit d’une plume éblouissante, avec une grande empathie pour chacun mais sans verser dans l’émotion facile. La souffrance les isole et les fait osciller entre le désir d’en finir et le besoin de se venger, de faire mal, des réactions si humaines, si vraies…

Louise Erdrich nous offre toute une galerie de très beaux personnages, ils sont tous tout aussi fouillés, drôles, pitoyables ou tragiques, ils sont terriblement humains et vivants, avec une mention spéciales pour les femmes : les vieilles dames de la maison de retraite qui cancanent, se disputent, jouent des tours pendables ; les sœurs de LaRose, sœurs de sang ou sœur d’accueil avec leur rage, leur amour et leur énergie… Et LaRose bien sûr ! Le petit garçon au prénom sacré qui accepte son rôle de consolation est tout simplement sublime, à la fois ordinaire avec ses jouets en plastique et magique ! Et toutes les LaRose…

Car LaRose est un prénom spécial, transmis de génération en génération depuis la première LaRose, six générations auparavant. Louise Erdrich conte plusieurs histoires : celle de la première LaRose, celle de l’enfance de Landreaux. En inscrivant son roman dans plusieurs époques, Louise Erdrich montre en toile de fond l’histoire du peuple ojibwé, parqué dans une réserve, décimé par les maladies, acculturé par l’éducation forcée de plusieurs générations d’enfants dans des pensionnats catholiques. Sur la réserve les cultures catholique et ojibwé se mélangent et la famille de Landreaux respecte les deux. La culture indienne est toujours puissante, transmise par les histoires et beaucoup de personnages en racontent ! Louise Erdrich alterne les récits qui s’entremêlent brillamment, reliés à des niveaux divers : esprit, rêve, réalité. On découvre des visions de la famille, du temps, de la mort, de la vie, vraiment différentes des nôtres, deux mondes, deux idéaux dont la confrontation est parfois chaotique mais que les jeunes intègrent peut-être plus sereinement que leurs aînés.

Louise Erdrich est une conteuse hors pair, on est captivé par la puissance de son style, la force de son histoire, des émotions, des sentiments exprimés. On est saisi, bousculé mais on rit aussi parfois, on n’est pas dans un mélo. C’est un bouquin qu’on a du mal à lâcher et qui nous touche profondément par son universalité, car on est tous confrontés à la mort un jour. C’est par l’amour, force de vie, et les liens qu’il crée qu’on peut surmonter la douleur du deuil : combat difficile, jamais gagné d’avance, parfois refusé…

Sombre et lumineux, un roman fort, un chef d’œuvre !

Raccoon

COURIR AU CLAIR DE LUNE AVEC UN CHIEN VOLÉ de Callan Wink / Terres d’ Amérique / Albin Michel.

Traduction:Michel Lederer.

S’il est des collections indispensables à l’amateur de littérature américaine, c’est bien LOT49 du Cherche Midi et l’incontournable « Terres d’Amérique » de Francis Geffard chez Albin Michel. Dans l’une comme dans l’autre, c’est le grand souffle, le talent, la classe et surtout à des années lumière de la tentation purement mercantile. Jamais de déception, parfois moins enivré mais toujours séduit par la qualité des bouquins proposés.

Après « le cœur sauvage » de Robin MacArthur au printemps, Terres d’Amérique creuse son sillon d’une Amérique de la Schlitz, des chemises à carreaux, des pickups, du football, une Amérique rurale semblant vraie dans son immense décor des grands espaces ou des déserts humains avec ce recueil de nouvelles de Callan Wink jeune auteur implanté dans le Montana comme guide de pêche à la mouche.

Alors, on connait les réticences du public français à propos des nouvelles au point que certains éditeurs ne se gênent pas pour transformer en roman une série de nouvelles mais Francis Geffard ( entretien Francis Geffard) lui, aime aller chercher ses auteurs sur les bancs de l’école et diffuser leurs cahiers d’écoliers que représentent leurs nouvelles. Voir la genèse, la naissance d’un auteur est vraiment un beau privilège qui nous est offert même si peut naître une frustration de l’attente du premier roman d’un auteur aimé. Pour seul exemple, j’aimerais bien que Jamie Poissant se mette à écrire ce roman tant espéré depuis la lecture des sublimes nouvelles compilées dans « le paradis des animaux ».

Comme chez MacArthur, Callan Wink va nous décrire des petits coins d’Amérique en l’occurrence le Montana avec des petites parenthèses notamment au Texas. Neuf nouvelles qui par le talent d’ évocation de Wink vont vous amener dans le grand nulle part ricain au contact de gens ordinaires dont l’auteur va évoquer les soucis personnels parfaitement universels, des « John Doe » bien souvent invisibles que la compassion et l’humanité de l’auteur vont rendre uniques.

Rien de particulièrement explosif dans ces nouvelles, rien d’extraordinaire, pas de travers sulfureux, pas d’addiction autre qu’une envie de vivre mieux… Plusieurs personnages sont particulièrement touchants, la palme revenant pour moi à Sid dans la nouvelle éponyme du recueil. Sid a volé un chien qu’il pensait malheureux (attention pas n’importe quel chien, un épagneul breton échoué dans le Montana) et doit, bien sûr, affronter le courroux d’un propriétaire peu recommandable.

On se doit de reconnaître à Callan Wink une qualité d’écriture qui rend la lecture si fulgurante sans effets de manche et sans réelle fin non plus mais il ne faut surtout pas oublier cette capacité omniprésente d’amener à une réflexion chez le lecteur, à montrer sans juger, à émouvoir sans faire pleurnicher.

Ouvrage bien sûr recommandé à tous les amoureux de l’Amérique et à tous ceux qui veulent en voir des instantanés sans clichés.

De la belle ouvrage.

Wollanup.

UNDERGROUND RAILROAD de Colson Whitehead chez Albin Michel

Traduction : Serge Chauvin.

 

Colson Whitehead, journaliste new-yorkais publié dans le New York Times ou le Village Voice est déjà reconnu comme écrivain, ce roman est son sixième et il a obtenu outre Atlantique un énorme succès. Il a reçu, entre autres, le national book award en 2016 et le prix Pulitzer en 2017, doublé rare, et les droits ont été acquis pour le cinéma. Colson Whitehead était petit quand il a entendu parler pour la première fois de l’underground railroad, ce réseau d’abolitionnistes qui aidaient les esclaves à gagner les états du Nord et il l’a visualisé comme une sorte de métro, en bon gamin new-yorkais. Cette image a mûri en lui et a donné le point de départ de ce roman fort et magnifique.

« Cora, seize ans, est esclave sur une plantation de coton dans la Géorgie d’avant la guerre de Sécession. Abandonnée par sa mère lorsqu’elle était enfant, elle survit tant bien que mal à la violence de sa condition. Lorsque Caesar, un esclave récemment arrivé de Virginie, lui propose de s’enfuir, elle accepte et tente, au péril de sa vie, de gagner avec lui les États libres du Nord.

De la Caroline du Sud à l’Indiana en passant par le Tennessee, Cora va vivre une incroyable odyssée. Traquée comme une bête par un impitoyable chasseur d’esclaves qui l’oblige à fuir, sans cesse, le « misérable cœur palpitant » des villes, elle fera tout pour conquérir sa liberté. »

L’underground railroad, avec ses chefs de gare, ses conducteurs… vocabulaire réellement utilisé par les membres de ce réseau, existe au sens propre dans le roman : un train souterrain qui va permettre certaines étapes aux fuyards dans leur voyage vers le Nord. Loin d’enlever de la force au récit, cette part d’invention en augmente la puissance par la richesse des images qu’elle crée.

Colson Whitehead nous raconte la vie de Cora, depuis son enfance dans la plantation. Sans jamais chercher le sentimentalisme ou l’émotion facile, il réussit à décrire l’horreur de l’esclavage. Il ne s’appesantit pas sur les descriptions des sévices, mais les présente dans toute leur brutalité. L’humanité des esclaves est niée, ils sont asservis, brisés et seuls les plus forts réussissent à le supporter. Cora est de ceux-là, elle va devoir se blinder pour survivre. Beaucoup sombrent dans la folie ou se suicident. La description de la vie dans la plantation est saisissante car en plus d’être écrite dans un style magnifique, elle est documentée.

« Le registre de l’esclavage n’était qu’une longue succession de listes. D’abord les noms recueillis sur la côte africaine, sur des dizaines de milliers de manifestes et de livres de bord. Toute cette cargaison humaine. Les noms des morts importaient autant que celui des vivants, car chaque perte, par maladie ou suicide – ou autres motifs malheureux qualifiés ainsi pour simplifier la comptabilité -, devait être justifiée auprès des armateurs. A la vente aux enchères, on recensait les âmes pour chacun des achats, et dans les plantations les régisseurs conservaient les noms des cueilleurs en colonnes serrées d’écriture cursive. Chaque nom était un investissement, un capital vivant, le profit fait chair. »

Colson Whitehead construit son roman de main de maître, insérant des passages sur des personnages secondaires entre chaque étape du voyage de Cora et par ce double éclairage, il leur donne encore plus de force et de profondeur. Beaucoup apparaissent et disparaissent rapidement, connaissant une fin brutale, abrupte, nous faisant ressentir la violence ambiante et laissant Cora toujours plus seule avec sa peur, son désespoir mais aussi sa rage et sa détermination.

En suivant le périple de Cora, étape après étape, il explore à travers différents états, différentes expressions du racisme, des plus brutales aux plus retorses, de l’éradication pure et simple à la ségrégation « bienveillante ». La lutte de Cora, l’évolution de son besoin de liberté est un combat âpre et difficile sous tension permanente car les chasseurs d’esclaves peuvent passer les frontières pour ramener leur proie selon un accord entre les états du Sud et ceux du Nord. Colson Whitehead mêle brillamment fiction et réalité et écrit avec une puissance extraordinaire, c’est un livre qui résonne profondément et longtemps après l’avoir refermé.

Un chef d’œuvre !

Raccoon.

SOUS TIBÈRE de Nick Tosches chez Albin Michel

Traduction : Héloïse Esquié.

Nick Tosches, journaliste rock et biographe de talent est devenu un écrivain culte qualifié de dernier écrivain hors-la-loi et on comprend pourquoi après la lecture de ce « Sous Tibère » jubilatoire et iconoclaste.

« Dans un recoin des archives secrètes de la bibliothèque vaticane, Nick Tosches découvre un codex vieux de deux mille ans qui relate les mémoires d’un aristocrate romain : Gaius Fulvius Falconius.

Orateur de talent chargé d’écrire les discours de l’empereur Tibère, il tombe un jour en disgrâce et doit s’exiler en Judée. Il y fait la connaissance d’un jeune vagabond juif sans foi ni loi, obsédé par l’argent et le sexe, qui le fascine littéralement. Lui vient alors une idée : faire passer ce jeune homme au charisme indéniable pour le Messie tant attendu… »

Le manuscrit de Gaius s’adresse à son petit-fils, il veut avant de mourir lui faire part de sa vie et le mettre en garde contre tous les prophètes qui distillent l’espoir d’une vie meilleure dans l’au-delà pour mieux asservir les pauvres et les malheureux. Et il sait de quoi il parle…

Gaius, fin lettré, rédigeait pour Tibère les discours destinés à faire passer toutes les pilules au sein du peuple qu’il dépouillait allègrement, raconte comment, après sa disgrâce, il a monté avec un certain Jésus, une arnaque monstrueuse au Messie et Nick Tosches nous embarque dans une grande aventure où se mêlent humour et érudition.

Jésus, petite frappe aux yeux d’ange est bien coaché par Gaius, rhétoricien aguerri et doué, vieux routard de la manipulation des foules. Tous deux vont jouer sans scrupule sur le besoin d’espoir de l’humanité pour s’enrichir. Ils enflamment les foules par des discours habiles, imagés et poétiques mais aussi mystérieux. Ils cultivent l’ambivalence, Jésus ne se prétend jamais Messie même s’ils font tout pour que les gens le pensent et prennent soin de ne heurter ni Rome ni les autorités religieuses de Judée qui ne rigolent pas. Nick Tosches plante également avec talent et érudition le contexte historique de cette histoire : la vie à Rome, la folie qui gagne Tibère, sa retraite à Capri, les autorités juives qui s’arrangent de l’occupation romaine tant qu’elles gardent la mainmise sur le peuple…

Nick Tosches nous ressert la vie de Jésus cuisinée à sa sauce mais fidèle à ce qu’on en dit, enfin pour ce qu’en connaît une mécréante qui n’est jamais allée au catéchisme… Tout est cohérent, je dirais même plus, tout s’explique ! Ils n’hésitent devant aucun artifice pour réussir des miracles hors norme : utiliser la lumière du soleil couchant pour mettre en scène une apparition de Jésus ou des accessoires de prestidigitation, droguer tout un auditoire… Le tout dans un style drôle et vivant et c’est franchement réjouissant.

Mais le fond de l’histoire est noir : Jésus et Gaius sont de fins psychologues, grands connaisseurs de l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus fragile, il faut bien les connaître pour répondre exactement aux attentes des malheureux. Adepte du « Connais-toi toi-même » qu’il attribue à Thalès, Gaius initie Jésus à la philosophie. Tous deux athées et conscients de la dictature qu’impose une religion, ils recherchent le paradis sur terre, le seul qu’on n’aura jamais. Tout en les arnaquant en beauté, Jésus a parfois pitié de ses pigeons et ne peut s’empêcher de leur fournir des clés pour les libérer des carcans que la religion impose tout en étant assez abscons pour ne pas s’attirer d’ennuis. Nick Tosches plonge dans les recoins les plus profonds, les plus obscurs de l’esprit humain où la stupéfaction, la peur face à la mort sont parfois si fortes que le courage manque pour les affronter et qu’on se tourne alors vers n’importe quel gogo qui nous promet la vie éternelle. La faille que toutes les religions exploitent…

Dans ce roman drôle et noir, pas de suspense pour la fin, on sait tous comment ça finit, la version officielle a atteint des sommets de popularité, et pourtant on suit avidement le comment, le pourquoi de cette histoire subversive que Nick Tosches mène de main de maître.

Un roman noir, drôle et brillant.

Raccoon.

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