Chroniques noires et partisanes

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LADY CHEVY de John Woods : Terres d’Amérique/ Albin Michel

Traduction: Diniz Galhos

L’Ohio séduit particulièrement Francis Geffard et sa collection Terres d’Amérique. Après l’exceptionnel Donald Ray Pollock découvert il y a quelques années et ”Ohio” de Stephen Markley en 2020, voici le premier roman de John Woods “Lady Chevy” qui offre lui aussi une terrible histoire, à sa manière, mais avec néanmoins un écho certain des œuvres et des auteurs cités.

Autrefois, l’Ohio faisait partie de la “Manufacturing Belt”, fleuron et orgueil de l’industrie américaine jusque dans les années 70. On parle maintenant de la “Dust bellt’, à l’ image de ces usines qui rouillent, depuis leur arrêt…. mondialisation, crise économique, délocalisation, triste refrain connu. La démographie est en chute libre, les plus malins, les plus spécialisés sont partis chercher une vie et un emploi ailleurs. Mais d’autres sont restés par absence de motivation, par attachement à des racines… Cette histoire est située sous le mandat de Barack Obama et on voit éclore l’électorat qui fera la fortune de Trump et les marioles suprémacistes, platistes qui envahiront le Capitole un triste matin de janvier 2021.

“Le monde n’a pas toujours ressemblé à ça. A une époque, nous apportions notre pierre à l’édifice. Nous étions importants. De nos jours, toute référence à notre valeur est à l’imparfait, pour bien nous rappeler que les jours de notre grandeur sont derrière nous.”

Le chômage, le surendettement ont été cruels et comme beaucoup Amy et sa famille tentent de survivre. On entend parfois que tous les hommes naissent libres et égaux et si déjà en France, cela fait doucement sourire, dans le reste du monde, on n’imagine même pas le concept. Alors si la misère n’a ni couleur ni drapeau et s‘il vaut certainement mieux être un damné dans l’Ohio qu’en Haïti ou en Afghanistan, restons néanmoins très indulgents avec Amy vraiment pas la mieux lotie mais déterminée à quitter cette zone sinistrée par l’extraction de gaz de schiste créant malaises respiratoires, morts prématurées et l’empoisonnement des nappes phréatiques.

“On m’appelle Chevy parce que j’ai le derrière très large, comme une Chevrolet. Ce surnom remonte au début du collège. Les garçons de la campagne sont très intelligents et délicats.” 

Amy vit dans un mobil home sur un terrain familial dont le sous-sol a été vendu à une entreprise extractant le schiste par son père, une loque, aussi sympathique qu’ alcoolique. Sa mère fuit toutes les nuits dans des bouges pour se perdre dans les bras d’hommes qui apprécient ses 140 kilos. Son petit frère Waterfall est un petit monstre mal fini, aux crises de douleur aussi insupportables qu’incompréhensibles, un pauvre petite chose innocente torturée par la vie dès la naissance. Darwin!!! Si on ajoute un oncle survivaliste, complotiste, craignant autant les Noirs que les “rouges” et qui lui a offert un fusil à pompe pour son anniversaire, un grand-père assassin, grand encapuchonné du Klan et un environnement très hostile au lycée, le bilan général est assez affligeant. Mais Amy veut s’en sortir, aller en fac et devenir vétérinaire, s’investit pour obtenir une bourse d’études, travaille très dur au lycée, fait abstraction de la fange qu’est sa vie, coûte que coûte.

Et arrive une connerie d’ados boutonneux. En aidant son ami Paul à accomplir un pauvre ersatz d’attentat éco-terroriste, elle bascule dans la criminalité et va y sombrer bien plus durablement que le temps d’un simple cauchemar. Un homme est mort. Amy est forte, endurcie par un destin malheureux, elle fera tout pour arriver à ses fins, ne finira pas en prison…Jusqu’où la fin peut-elle justifier les moyens? Elle en éprouvera certaines limites.

“Une fois ma mère m’a dit que le fait d’être née, élevée et endoctrinée dans la haine et l’orgueil avait développé sa résistance face à ce monde pourri.”

Dans ce concert incessant des romans racontant les heurs et malheurs des petits blancs paumés du midwest ou du sud dont Nyctalopes vous abreuve fréquemment, qu’est ce qui fait la différence entre une énième histoire bien triste dans la cambrousse  et un perle noire comme “Lady Chevy” ? 

Tout d’abord, comme Stephen Markley dans “Ohio”, Woods dresse un tableau impitoyable d’une jeunesse désœuvrée, sans idéal, se noyant dans les opioïdes, complétant une génération américaine qu’on dit totalement niquée par le Fentanyl et l’OxyContin. Il y ajoute le racisme, la corruption, la misère sociale et intellectuelle, le chômage, les armes à feu, la dégradation de l’environnement, la junk food, la connerie… C’est dur, impitoyable, on frôle souvent l’ hébétement dans ce décor glauque rappelant “Making A Murderer”. Ne jouant pas sur la compassion, Woods assène, montre à qui veut bien ouvrir les yeux. Certaines phrases vous cognent, d’autres vous achèvent pendant qu’il avance dans le drame.

Si cette jeunesse inanimée est bien au centre d’une intrigue policière parfaitement menée, la grande force de Lady Chevy” réside dans ses personnages. Amy, bien sûr, va éveiller en vous une multitude de sentiments follement contradictoires qui au fur et à mesure muteront  pour vous laisser bien  perturbés dans votre désarroi, votre incompréhension de la nature humaine. 

“Son père a l’air de venir d’une autre planète avec sa chemise cintrée et ses bottes sales sous son pantalon à revers. Il s’appuie sur sa bonbonne d’oxygène. Sa mère semble pendouiller en l’air comme une marionnette à qui on aurait coupé plusieurs fil. leurs visages reflètent l’ anéantissement et l’insomnie, la perte totale de raison. Dans ce cercueil se retrouve tout ce que leur fils a été, tout ce qu’il est, et tout ce qu’il aurait pu être.”

Mais, Amy, parfois réplique de “Fay” de Larry Brown, laisse souvent la lumière à Brett Hastings qu’on pourrait croire tout droit sorti du cerveau de Donald Ray Pollock un jour de grosse déprime. Hastings est flic, mari aimant et père protecteur, passionné de philosophie et de musique allemandes, nihiliste et surtout, surtout, sociopathe accompli. Sans le vouloir certainement, Woods, surtout préoccupé par Amy, a créé une terrible figure du mal. Il y a très longtemps que le personnage mythique de beaucoup de romans policiers n’avait revêtu l’apparence d’un homme aussi effrayant que troublant, glaçant l’histoire à chacune de ses apparitions. Une belle ordure.

 Roman se distinguant facilement de la masse, « Lady Chevy » se révèlera puissant et impitoyable à tous ceux qui oseront la lecture. Il faut toujours se méfier des désespérés comme “Lady Chevy”, ils n’ont rien à perdre.

Clete.

AMERICAN RUST de Philipp Meyer / Albin Michel

American Rust

Traduction: Sarah Gurcel

« Une petite ville de Pennsylvanie, jadis haut lieu de la sidérurgie, désormais à l’agonie. Isaac, vingt ans, est désormais seul pour s’occuper de son père invalide, sans pour autant renoncer à son rêve d’étudier à Berkeley. Avec l’aide de son meilleur ami Billy, ancienne star de l’équipe de football locale, il se décide à prendre la route, direction la Californie. Mais un mauvais hasard, et le drame qui s’ensuit, va faire voler en éclats leur fragile avenir.« 

American rust, le premier roman de Philipp Meyer publié initialement en 2010 sous le titre Un arrière-goût de rouille, se voit aujourd’hui réédité chez Albin Michel dans un traduction révisée. Suite au succès de son second roman The son (2013), ainsi que son adaptation en série télé, c’est aujourd’hui American rust qui devient une série télé, légitimant ainsi sa réédition. 

Si vous aimez le noir, vous ne serez pas déçu. Philipp Meyer nous plonge ici dans une atmosphère noire, plus noire que la nuit, et nous fait goûter à un désespoir noir, noir de suie. A Buell, la ville fictive où vivent nos protagonistes, il y a aussi peu d’espoir que de perspectives d’avenir. La misère y colle à l’âme et aux pompes. Ses habitants y meurent plus qu’ils n’y vivent. Pour deux jeunes en déroute, tous les éléments sont réunis pour se planter dans le décor.

Ce roman a bien un défaut, à mon sens tout du moins. Meyer y pêche par excès de fatalisme, basculant facilement dans le trop larmoyant. Il aurait certainement gagné à être plus concis et subtil en ayant la main un peu moins lourde avec le noir. Sachant que c’est un premier roman, on peut difficilement lui en vouloir pour ça. On a même plutôt envie de saluer l’audace d’oser un tel roman, à l’heure où les feel-good books ont tristement bien trop le vent en poupe. On assiste avec American rust à l’émergence d’une nouvelle voix, au potentiel indéniable, assez solide pour compter. 

La dimension très cinématographique du roman – tout étant très visuel – permet au lecteur de se représenter aisément les lieux, les gens et même les émotions. Aussi étouffante soit leur vie à tous, aussi tragiques soient les destins dépeints, on y plonge facilement. Reste plus qu’à veiller à ne pas s’y noyer. 

American rust nous rappelle que la vie n’est pas rose pour tout le monde, la mort non plus. Que le temps semble parfois, tel une machine, se gripper, s’arrêter, qu’il ne guérit pas toutes les blessures et peut même en infecter certaines. Que la vie c’est souvent des tartines de merde. Joyeux programme, n’est-ce pas ? On ne va pas se mentir, c’est ce que l’on aime. 

Brother Jo.

MURMURER LE NOM DES DISPARUS de Rohan Wilson / Albin Michel

To Name Those Lost

Traduction: Etienne Gomez

Été 1874 à Launceston, en Tasmanie. La ville, en proie aux émeutes, menace de sombrer dans l’anarchie. De retour de la Guerre noire, qui a opposé les colons britanniques aux aborigènes du pays, le vétéran Thomas Toosey n’a qu’une idée en tête : retrouver son fils. Mais comment y parvenir dans un tel chaos ? D’autant qu’il est pourchassé par deux vagabonds, « l’ Irlandais » et son acolyte cagoulé.

Toosey a une dette à rembourser, et son fils est le seul à pouvoir lui permettre de racheter les erreurs du passé.”

Il est des romans, et vous le savez bien, qu’on oublie très vite et d’autres qui vous marquent durablement, peut-être pas pour la vie mais suffisamment pour vous évoquer de doux souvenirs de lecteur à chaque fois qu’ils sont évoqués. ”La battue”, roman de 2011, sorti dans une quasi indifférence en France en 2015 dans la superbement lettrée collection “Les grandes traductions” chez Albin Michel en fait assurément partie. Quand est réapparu au catalogue de l’éditeur le nom de Rohan Wilson, auteur australien, le déclic s’est fait instantanément et j’ai revu la Tasmanie au XIXème siècle dans un très sale moment de son histoire, pendant le massacre des aborigènes par les colons britanniques. “La traque”, en plus d’offrir un magistral western des antipodes était servi par une écriture brillante.

“Murmurer le nom des disparus” est chronologiquement une suite de “La traque”, où après avoir découvert le visage dégueulasse de ces colons miséreux et misérables contre les indigènes, on découvre l’horreur de leur vie entre eux dans le cadre de la ville de Launcerson en pleine émeute contre un impôt.

Alors, c’est sale, barbare, à la mesure, au diapason de la sauvagerie de cette Cour des Miracles où chacun tente de s’en sortir. Une fois de plus, c’est du très bon western. Il est assez dur de s’attacher aux hommes tant le peu d’humanité qu’ils offrent peine souvent à masquer la bestialité de leurs comportements. Par contre, même s’ils ne sont souvent qu’au second plan, l’objet de la pénitence ou de la rédemption de leur père, l’horreur de la vie des enfants stupéfie.

 La plume est magnifique, a mûri, s’est affinée pour offrir une narration beaucoup plus vivante et des passages très cinématographiques rendant tangibles, visibles le chaos et le désolation et s’est débarrassé de certaines dorures stylistiques. On peut décemment évoquer Cormac Mc Carthy par la puissance de la plume et la description de l’inhumanité. Pendant ma lecture aussi, alors que le propos est très différent, j’ai pensé plusieurs fois à l’excellent” La culasse de l’enfer” de Tom Franklin.

De la très belle ouvrage.

Clete.

LORSQUE LE DERNIER ARBRE de Michael Christie / Albin Michel

Greenwood

Traduction: Sarah Gurcel

Après avoir fait, comme la plupart des auteurs américains, ses armes dans le monde de la nouvelle avec « Le jardin du mendiant » sorti chez Albin Michel en 2012, Michael Christie revient dans les librairies avec un roman imposant « Lorsque le dernier arbre », sorte de pendant à « L’arbre-monde » de Richard Powers, prix Pulitzer 2019.

Tous ces scénarii post-apocalyptiques très à la mode en ce moment prennent une nouvelle dimension, plus réelle et plus inquiétante, lorsqu’ils font écho à la crise sanitaire mondiale que nous traversons depuis de longs mois.

 « Le temps ne va pas dans une direction donnée. Il s’accumule, c’est tout – dans le corps, dans le monde -, comme le bois. Couche après couche. Claire, puis sombre. Chacune reposant sur la précédente, impossible sans celle d’avant. Chaque triomphe, chaque désastre inscrit pour toujours dans sa structure. » D’un futur proche aux années 1930, Michael Christie bâtit, à la manière d’un architecte, la généalogie d’une famille au destin assombri par les secrets et intimement lié à celui des forêts. 

L’histoire démarre telle une dystopie. 

Nous sommes en 2038, après « le grand Dépérissement », un dérèglement climatique ayant entraîné un bouleversement du climat, nous suivons Jake, une botaniste travaillant dans un parc d’attraction canadien et offrant à de riches visiteurs la possibilité d’approcher les derniers arbres sauvegardés. Ailleurs, la terre est devenue un désert suffocant et la plupart des arbres sont morts attaqués par les maladies et les insectes. 

Cette partie permet sans doute de donner au roman une dimension de fable écologique, mais pour moi, le véritable intérêt du livre est ailleurs, dans la passionnante plongée dans le passé qui nous fait remonter le temps comme à la lecture des anneaux de croissance qui ornent la coupe d’un tronc : 2008, 1974, 1934, 1908… 

À chaque époque, le romanesque nous emporte dans l’histoire de la famille Greenwood en même temps que dans l’histoire de l’Amérique. Plus on remonte dans le temps, plus les personnages sont profonds, troubles, humains. Ils nous entraînent dans leur vie liée à l’exploitation du bois et, si le discours écologique est bien présent, il est surtout servi par le talent avec lequel Michael Christie a construit un authentique roman d’aventure. Une histoire de famille, intemporelle, avec ses secrets, ses mensonges, ses incompréhensions, ses trahisons, ses amours…

Un livre sombre, comme l’est la vie ; imprégné de lumière, comme elle aussi.

Clete.

AU-DELÀ DE LA MER de Paul Lynch / Albin Michel.

Beyond The Sea

Traduction: Marina Boraso

“Malgré l’annonce d’une tempête, Bolivar, un pêcheur sud-américain, convainc le jeune Hector de prendre la mer avec lui. Tous deux se retrouvent vite à la merci des éléments, prisonniers de l’immensité de l’océan Pacifique.”

Dans ce quatrième roman, Paul Lynch prend beaucoup de risques en quittant son théâtre du Donegal présent dans “Un ciel rouge, le matin”, « La neige noire” et “Grâce”. Par le passé, cette terre irlandaise avait permis à l’auteur de colorer ses intrigues très noires qui en font l’une des plus belles plumes actuelles du genre. Il sacrifie aussi son style magnifique parfois délicieusement suranné pour s’adapter à la tragédie humaine qu’il nous propose.

“BEYOND THE SEA est né parce que j’ai lu quelque part l’histoire de deux hommes qui avaient dérivé dans le Pacifique à bord d’un bateau et dont un seul avait survécu. En lisant cette histoire, j’ai été comme frappé par une vision, la vision d’un roman tel que j’écrirais à ce sujet. J’ai vu comment mes préoccupations du moment pouvaient finalement trouver leur voie dans une telle histoire. Mais j’étais un peu inquiet car ce n’est pas un roman qui se déroule en Irlande et c’est vrai que pendant un moment je l’ai laissé de côté. Après j’ai cherché à savoir si je pouvais écrire le même livre dans le cadre irlandais mais ce n’était pas réalisable. Finalement, comme pour les autres, je me suis dit, c’est le roman que je dois écrire malgré tout. Au bout du compte, malgré toutes ces différences, c’était un livre qui me permettait d’aller très près des idées qui m’intéressent. C’est un livre assez semblable à “ Grace” dans le fait que finalement ce qui traverse le roman c’est comment est-ce qu’on se définit soi même quand on y est acculé. Peut-on accéder à une forme de transcendance dans cette vie qui est la nôtre ? Comme dans “Grace”, les deux personnages de “Beyond the sea”, au début des humains très ordinaires, sont transcendés par ce qu’ils vivent, deviennent plus vrais, plus grands que nature et c’est cela qui m’intéresse.” Entretien Nyctalopes, juin 2019.

“Au-delà de la mer”, par instants histoire de survie, est surtout un roman explorant la psyché de deux hommes en prenant le point de vue de celui qui survivra. Usant d’une écriture beaucoup moins riche qu’à l’accoutumée, Lynch réussit néanmoins très rapidement à instaurer un climat de noirceur, de souffrance que vraiment peu d’auteurs arrivent à créer et à infliger au lecteur.

Jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, qu’est ce qui fait qu’un homme reste à flot tandis que l’autre coule ? La dévotion ou l’action, le rapprochement ou l’isolement, la confiance ou la défiance, l’espoir ou le découragement, la foi en l’humanité… 

Il est probable que le roman désarçonnera au départ les fans de Lynch mais ils verront aussi très vite la permanence du talent de l’auteur dans une histoire beaucoup plus statique, au décor immense mais désespérément vide, une traversée du Styx, noyant le lecteur dans des océans de souffrance, de peine et de désolation.

“ Ses yeux s’ouvrent sur un ciel bouché et une mer abolie, il n’y a plus rien à voir.”

Abyssal.

Clete.

LE FLEUVE DES ROIS de Taylor Brown / Albin Michel / Terres d’Amérique.

The River of Kings

Traduction : Laurent Boscq

Après “La poudre et la cendre” en 2017 et “ Les Dieux de Howl Mountain” en 2019 voici « Le fleuve des rois”, troisième grande épopée de Taylor Brown, auteur géorgien qui consacre son œuvre au passé proche et éloigné de son état natal. Si, dès la première histoire, on sentait qu’on avait affaire à un grand auteur, les deux suivants ont levé le moindre doute sur l’ampleur et la qualité de ses romans. Il a ainsi traité la guerre de sécession dans l’odyssée de deux enfants dans la tourmente de la Georgie sacrifiée, puis les “moonshiners” pendant la prohibition avec une érudition au service du lecteur et un talent de conteur de tout premier plan. “Le fleuve des rois” est antérieur  à “Howl Mountain” et nous délivre une histoire méchamment ambitieuse se déroulant sur trois époques : le milieu du XVIème siècle, la fin du vingtième siècle et notre époque, les trois narrations convergeant pour raconter l’histoire d’un fleuve, forcément géorgien,  l’Altamaha River, de l’arrivée des Européens à nos jours.

“Un an après le décès de leur père, Lawton et Hunter entreprennent de descendre l’Altamaha River en kayak pour disperser ses cendres dans l’océan. C’est sur ce fleuve de Géorgie, et dans des circonstances troublantes, que cet homme ténébreux et secret a perdu la vie, et son aîné compte bien éclaircir les causes de sa mort.

Il faut dire que l’Altamaha River n’est pas un cours d’eau comme les autres : nombreuses sont ses légendes. On raconte notamment que c’est sur ses berges qu’aurait été établi l’un des premiers forts européens du continent au XVIe siècle, et qu’une créature mystérieuse vivrait tapie au fond de son lit.

Remontant le cours du temps et du fleuve, l’auteur retrace le périple des deux frères et le destin de Jacques Le Moyne de Morgues, dessinateur et cartographe du roi de France Charles IX, qui prit part à l’expédition de 1564 au coeur de cette région mythique du Nouveau Monde.”

Le roman commence avec le périple des deux frères et au premier abord, on peut craindre de tremper dans un roman de nature writing, rythmé par le déplacement lascif des kayaks des deux frères.Mais cette première partie, qui se décline au départ comme un guide pour le fleuve, perd rapidement son côté informatif ou contemplatif pour laisser la place à une expérience beaucoup plus rude quand les deux frères entament des recherches sur le passé sulfureux de leur père et se frottent à son environnement naturel et humain pour découvrir les vraies causes de sa mort.

Parallèlement, Taylor Brown nous fait découvrir le passé de cet homme à la fin du XXème siècle et au début du XXIième quand il tente toutes sortes de magouilles pour sortir la tête hors de l’eau, faisant suite à des choix hors la loi, faisant suite à d’autres choix illicites peu couronnés de succès.

Ces deux parties fonctionnent bien malgré le manque d’empathie que distillent les deux frères et surtout leur père, sinistre personne à l’image du peuple qui vit et se cache sur le fleuve : trafiquants de drogue, braconniers, illuminés et tarés. Mais le meilleur est à venir, il réside dans l’histoire de ce corps expéditionnaire français qui débarque à l’embouchure du fleuve au XVIème. A un moment, un des personnages évoque le film Fitzcarraldo et c’est effectivement le monde d’”Aguirre, la colère de Dieu” du réalisateur allemand Werner Herzog qui vient rapidement à l’esprit. On se doute que dans ce Nouveau Monde rude, l’histoire sera tragique, que l’issue sera très incertaine, mais on ne se doute pas à quel point l’horreur sera au rendez-vous. La faute à des hommes rendus fous par la recherche d’un hypothétique or qu’on aurait juste à ramasser dans les Appalaches en amont du fleuve. 

Taylor Brown aurait pu, aurait dû peut-être écrire un roman contant uniquement le calvaire halluciné de ces hommes et de ce cartographe royal Jacques Le Moyne de Morgues, tant ses pages sont fortes et tant il s’est documenté pour donner une image qui sonne très juste de ces Français perdus dans un enfer si loin de leurs vies et de leurs certitudes. Mais, l’objectif premier de ce roman était, je pense, de raconter l’histoire d’un fleuve, depuis son invasion par les premiers colons jusqu’à son marasme actuel et nécessitait donc plusieurs ancrages temporels pour bien voir l’évolution, la déliquescence d’un fleuve.

Si l’histoire est très forte, violente, admirablement menée et passionnante dans sa partie coloniale, intéressante dans ses deux autres intrigues, elle manque néanmoins d’une certaine tendresse pour les personnages que l’on trouvait dans les deux précédents. Par ailleurs, on peut reprocher, qui aime bien châtie bien, l’absence de voix féminines comme les extraordinaires Ma dans “Les dieux de Howl Mountain” et Ava dans “ La poudre et la cendre” pour contrecarrer la testostérone et l’adrénaline omniprésentes dans tout le roman.

Néanmoins, une fois de plus, Taylor Brown, avec talent et intelligence, emporte tout, laissant souvent le lecteur pantois, partageant l’hébétement et la terreur de ces aventuriers de la Renaissance.

Epique !

Clete.

PAR UNE MER BASSE ET TRANQUILLE de Donal Ryan / Albin Michel.

FROM A LOW AND QUIET SEA

Traduction: Marie Hermet

 

Donal Ryan a essuyé 47 refus d’éditeurs pour ses deux premiers romans “Le Cœur qui tourne” et “Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe” avant de faire son entrée dans les librairies irlandaises puis françaises. Quelques années et deux autres romans plus tard, Donal Ryan a connu beaucoup de distinctions et de nominations récompensant une œuvre de qualité. J’ai toujours bien aimé les bouquins de Ryan tout en lui préférant néanmoins Paul Lynch l’autre Irlandais de la collection “les grandes traductions” de Francis Geffard chez Albin Michel.

Donal Ryan sait parfaitement créer l’émotion, la vraie, celle qui touche, attriste ou révolte. Ses tableaux d’une Irlande rurale dont il est assurément le chantre, peuplés de personnages souvent fantaisistes, de gentils dingues qui dansent dans la tourmente, qui vous remontent quand vous tombez, qui oublient leur propre malheur pour vous réconforter, qui savent encore se réjouir de petits bonheurs sont vraiment sa patte. Mais, l’Irlandais, en littérature c’est connu, a quand même du mal à envisager des histoires qui finissent bien et Ryan suit la ligne nationale en vous flinguant à chaque fois à la fin, vous laissant bien amoché…

“Par une mer basse et tranquille” se révèle être un tournant dans l’œuvre de Ryan puisque pour la première fois, il ne situe pas l’action en Irlande. D’ordinaire, Ryan vous flingue à la fin, là, dès la première page, vous êtes dans la tourmente en plongeant dans l’enfer syrien avec Farouk médecin fuyant Daesh avec sa femme et sa fille. Cette première partie, très dure, très émouvante, crispante, raconte l’odyssée, la traversée vers l’Europe. 

Suit une partie racontant l’histoire de Lampy, 23 ans, qui rêve de quitter l’Irlande suite à un chagrin d’amour. Là, on revient de plain-pied dans le monde irlandais de Ryan et l’histoire est bien plus légère… Évidemment, Lampy est malheureux mais le petit monde de personnes âgées qui l’entoure est souvent drôle et toujours touchant. 

Dans un troisième temps, Ryan raconte John qui, sentant la fin approcher, cherche une rédemption après le bilan d’une vie passée à faire du mal aux gens. Ces deux parties seront beaucoup plus familières aux habitués de l’auteur et leur permettront de refaire le plein de mouchoirs ou de cannettes de Harp avant un final où Farouk, Lampy et John, forcément, vont se rencontrer et unir leurs talents pour vous faire chavirer.

Attention, Donal Ryan n’écrit pas des niaiseries, mais bien des histoires de vie douloureuses, dramatiques et l’émotion dure est souvent au coin de la page. “Par une mer basse et tranquille” est un roman qui émeut, ébranle et en en même temps permet de croire toujours un peu en l’humanité. Et même, paradoxalement, la lecture de certaines pages avec Lampy et son grand-père Pop peuvent vous rendre heureux pour la journée. 

En fait “ Par une mer basse et tranquille” n’est pas un vrai roman, juste trois portraits joliment mais aussi durement troussés, reliés par un fil très, très ténu dans le final. Donal Ryan n’avait sûrement pas en tête la fin de son roman quand il a écrit la partie sur Farouk, il n’avait pas besoin d’un Syrien en exil pour boucler le roman. Non, Donal Ryan avait juste envie, besoin de parler de cette tragédie du peuple syrien et cela l’honore d’être ainsi sorti de sa zone de confort pour le montrer.

On peut regretter une couverture qui induit un petit peu trop un roman consacré aux migrants alors que la plus grande partie du roman est purement irlandaise. On peut s’interroger sur le point commun aux trois histoires et d’emblée viennent les thèmes de l’empathie, de l’humanité. Dans tous les cas, “Par une mer basse et tranquille” est un sacré bon roman et Donal Ryan sûrement un mec bien.

Comhghairdeas.

Clete.

DEVENIR QUELQU’UN de Willy Vlautin / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Don’t Skip Out On Me

Traduction: (talentueuse) Hélène Fournier.

Willy Vlautin est né dans le Nevada, vit actuellement en Oregon et est l’auteur de cinq romans tous publiées par la collection “Terres d’Amérique” chez Albin Michel.

Très jeune, Vlautin a connu deux passions: la musique et la littérature. Au grand dam de sa mère, il s’est lancé dans une vie de baladin, « on the road ». Avec son groupe Richmond Fontaine, il a ensuite réussi une carrière intéressante malgré sa confidentialité dans un genre que l’on qualifiera du terme assez général d’alt-country multipliant les compositions talenteuses country mais aussi folk, americana et tout simplement parfois rock pour des petites salles enfumées au public à chemises à carreaux, casquettes de baseball et Schlitz à la main. Pendant de nombreuses années Richmond Fontaine et Willy Vlautin ont raconté l’Amérique des marges, des histoires de gens qui n’ont pas eu de bol, qui luttent pour s’en sortir, se battant pour une dernière chance à la loterie du rêve américain.

 “Mes chansons sont la bande-son de mes romans. Ils vivent dans le même univers, dans le même pâté de maisons, dans le même immeuble. La plupart de mes romans étaient, à la base, des chansons. Généralement une idée donne lieu à une chanson. Mais il arrive que j’écrive deux ou trois chansons qui se transforment ensuite en roman. “Ballade pour Leroy” a commencé de cette façon-là.”

Il y a une quinzaine d’années, Vlautin a franchi le pas et s’est lancé dans l’écriture. Ses idées, ses histoires, ses expériences, son regard sur le monde, son immense humanité, sa tendresse ont été placées au service de romans tous aussi épatants les uns que les autres par leur authenticité, leur sincérité, leur amour des autres. Ces histoires sont surtout des “road novels” racontant des gosses à la dérive ou déglingués par la vie se barrant vers un ailleurs meilleur.

The idea of escape by leaving to the next town has always been attractive to me. Maybe it’s because of US movie culture. I lived inside movies as a kid. The idea that I’ll be happier and better and more successful in the next town is something I’ve thought a lot about and tried hard to overcome. It’s a crutch. Maybe that’s why I’ve written about it.”

L’idée de fuir en allant jusqu’à la prochaine ville m’a toujours attiré. C’est peut-être lié à la culture cinématographique des Etats-Unis. Petit, je vivais dans les films. J’ai beaucoup réfléchi à cette idée selon laquelle je serai plus heureux dans la ville d’à-côté, que j’y réussirai mieux, et j’ai dû faire beaucoup d’efforts pour m’en défaire. C’est comme une béquille. Ce qui explique peut-être pourquoi j’écris là-dessus.”

Vlautin écrit comme il chante. C’est simple, sans effet de manche, sans artifices, sincère, cruel parfois pour dénoncer mais toujours avec une énorme tendresse. On sort des histoires de Willy Vlautin le cœur gros ou très en colère mais parfois un petit peu différent. Très vite, son milieu, sa communauté l’a reconnu au point que Patterson Hood des géantissimmes Drive By Truckers a composé et joue sur scène “Pauline Hawkins” du nom de l’infirmière héroïne de “Ballade pour Leroy”. 

La parenté littérature et musique a toujours été une évidence pour Vlautin capable de définir musicalement chacun de ses romans.

“Ballade pour Leroy est plutôt une chanson folk politique et enragée. Dans la veine de Bob Dylan et de Woody Guthrie. Motel Life est plutôt une chanson country, Plein Nord une ballade triste et romantique et Cheyenne en automne une chanson folk.”

“Devenir quelqu’un” est sûrement un projet très spécial pour Vlautin qui y a mis beaucoup de son coeur en lui ajoutant un album instrumental sorti en 2017. Reprenant tout simplement le nom original “ Don’t Skip Out On Me”, l’album est une bande son sublime du roman reprenant les moments forts qui ravira aussi les amateurs de Friends Of Dean Martinez, Calexico ou Giant Sand.

L’album en entier ci-dessous:

“A vingt et un ans, Horace Hopper ne connaît du monde et de la vie que le ranch du Nevada où il travaille pour les Reese, un couple âgé devenu une famille de substitution pour lui. Abandonné très tôt par ses parents, il se sent écartelé entre ses origines indiennes et blanches.

Secrètement passionné de boxe, Horace se rêve en champion, sous le nom d’Hector Hidalgo, puisque tout le monde le prend pour un Mexicain… Du jour au lendemain, il largue les amarres et prend la direction du sud, vers sa terre promise. Saura-t-il faire face à la solitude du ring et au cynisme de ceux qu’il croisera en chemin ? Peut-on à ce point croire en sa bonne étoile, au risque de tout perdre ?”

“Devenir quelqu’un” est-il meilleur ou moins bon que les autres ? C’est une chanson country, tout simplement et elle vous emportera, vous brisera le cœur, vous attristera, vous interpellera ou pas… Mais, surtout, sachez que Willy Vlautin c’est le pote qu’on aimerait tous avoir. Ne le ratez pas.

Clete

Entretien Nyctalopes de 2016 avec Willy Vlautin traduit par la talentueuse Hélène Fournier.

LA CHANCE VOUS SOURIT / Terres d’Amérique/ Albin Michel

Fortune Smiles

Traduction : Antoine Cazé.

La collection Terres d’Amérique nous gratifie régulièrement de la publication de nouveaux auteurs américains qui bien souvent se font remarquer dans leur pays d’origine par des nouvelles, format qui, comme chacun sait conserve tout son aura là-bas. Au cas où la mémoire vous ferait défaut, citons par exemple les ouvrages (pour les plus récents) Le cœur sauvage de Robin McArthur, Courir au clair de lune avec un chien volé de Callan Wink, Allegheny River de Matthew Neil Null, Lucky Man de Jamel Brinkley, Viens voir dans l’Ouest de Maxim Loskutoff. Et il n’est pas nécessaire d’être perspicace pour dire que la publication de tels recueils pave souvent la voie aux traductions des longs formats de ces auteurs.

Originaire du Dakota du Sud, Adam Johnson (Prix Pulitzer de la Fiction 2013 et National Book Award 2015 pour la version originale de ce recueil) compte déjà à son actif dans l’édition française deux romans (Des parasites comme nous et La vie volée de Jun Do) et un recueil de nouvelles (Emporium). Il nous livre ici six novellas rassemblées, tour à tour grinçantes, bouleversantes, drôles et déchirantes, chacune comme un bijou de subtilité et d’intelligence. On y croise notamment un ancien gardien de la Stasi, qui reçoit devant sa porte d’étranges colis anonymes tout droits venus de son passé ; deux déserteurs ayant fui la Corée du Nord et son régime totalitaire pour tenter de reconstruire leur vie à Séoul (remarquons que son roman Des parasites comme nous se déroule déjà dans ce pays) ; un homme en plein désarroi face à la grave maladie de sa femme, qui ressuscite sous forme d’avatar le président américain récemment assassiné pour profiter de ses conseils ; ou encore un livreur UPS à la recherche de la mère de son fils de deux ans après que celle-ci a disparu en Louisiane lors du passage de l’ouragan Katrina…

La justesse ne fait pas défaut à Adam Johnson pour décrire le monde dans lequel ses personnages évoluent, ni la documentation. Que le registre particulièrement concerné par le récit soit médical ou informatique ou historique, Alan Johnson dispose du talent nécessaire, d’une puissance d’écriture, pour nous plonger au plus profond de la psychologie de ses personnages, pour nous confronter à leurs contradictions et à leurs dilemmes, à leurs peurs, leurs douleurs, leurs espoirs. Adam Johnson nous propose ainsi, au travers de destinées singulières, ciselées par son écriture, d’enrichir notre âme et notre cœur d’autres expériences humaines. 

Ce sera tout à fait arbitraire que de choisir dans le lot des histoires supposées « meilleures » que les autres. Pourtant, deux d’entre elles m’ont particulièrement séduit. Ouragans anonymes, tout d’abord, raconte, dans le grand dérangement de la Louisiane tapée par l’ouragan Katrina, l’émouvante naissance de la conscience et de l’attachement d’un jeune père pour son fils, qui doit choisir entre retrouver son ex, mère de l’enfant, égarée dans le paysage et ses propres turpitudes, et entamer un autre chapitre de sa vie avec sa nouvelle compagne audacieuse. Prairie obscure ensuite nous confronte de façon dérangeante autant que touchante à un homme victime d’abus sexuels dans son enfance, qui lutte quotidiennement contre ses propres penchants à commettre des actes pédophiles pour rester dans la part de l’humanité ensoleillée par la bonté. Il faut savoir louer les personnes de l’écrit comme Adam Johnson pour oser et réussir à nous mettre quelques instants dans la peau d’un autre, fût-il quelqu’un que nous détesterions ou détesterions être. C’est là l’immense pouvoir de la littérature, capable d’agrandir et d’approfondir notre connaissance de l’autre, de ralentir les préjugés et de nous rendre peut-être un peu plus humbles. Adam Johnson, manifestement, connaît ce pouvoir et sait le manier. Vous auriez tort de ne pas essayer au moins de le découvrir.

Paotrsaout.

ALLEGHENY RIVER de Matthew Neil Null / Terres d’Amérique – Albin Michel.

Allegheny Front

Traduction : Bruno Boudard

C’est souvent le cas avec les nouveaux talents de la littérature américaine proposés par Terres d’Amérique / Albin Michel : avant leur premier roman, ils ont fait parler d’eux grâce à leurs nouvelles, distillées ça et là dans les revues puis rassemblées dans des recueils. Matthew Neil Null n’échappe pas à ce cadre, à ceci près que son roman Le miel des lions (2018) nous l’a fait découvrir avant Allegheny River daté de 2016 dans sa version originale, collection de 9 textes des années 2010 à 2014.

Matthew Neil Null y dévoile son ancrage et sa connaissance intime de la région qui inspire ses écrits, en Virginie-Occidentale, plus exactement la partie septentrionale de l’Etat rattachée à l’arc géologique appalachien. C’est une zone de relief (vallées, crêtes, plateau d’altitude), irriguée par de multiples cours d’eau, lâchés comme des fauves, difficile d’accès, qui isole encore plus l’étroite bande de terre ouest-virginienne, coincée entre la Pennsylvanie et l’Ohio. Des débuts de la période coloniale jusqu’à notre époque, la vie des hommes, leurs déplacements, l’exploitation des richesses naturelles (bois puis mines de charbon), le déclin d’icelles, n’y ont jamais été aisés. Cet éloignement, ce déterminisme géographique, a contribué à la constitution d’une société humaine bien particulière dont les strates historiques sur plus de deux cents ans servent d’appui aux histoires de Matthew Neil Null.

Avec la même érudition, la même passion, la même richesse sémantique et prosaïque dont il a fait montre dans Le miel du Lion (au risque de désarçonner certains lecteurs, soumis, parfois, à une avalanche de grumes, les qualificatifs ou les descriptions imagées qu’il affectionne) Matthew Neil Null fabrique, avec 9 pièces de tissu, un quilt qui illustre avec brio le fragile équilibre entre hommes et Nature dans un milieu travaillé par des évolutions sociales et des impacts environnementaux, dépeint les exploits et les défaites ordinaires de flotteurs de bois, de mineurs de charbon, de chasseurs d’ours, de marchands ambulants, de naturalistes, de personnages aux ambitions politiques ou religieuses, confrontés au grand chambardement des temps qui changent, sans qu’ils n’apportent du meilleur, juste l’impérieuse obligation aux locaux d’en prendre le meilleur parti. S’ils ne le peuvent, ils souffriront, seront écrasés ou s’en sortiront, amoindris ou  bien drôlement changés. Ce serait la même chose ailleurs mais Matthew Neil Null ne raconte que cet endroit, avec une telle justesse et une telle puissance que nous pouvons nous convaincre qu’il nous parle des humains qui habitent ailleurs et qui peut toucher tous ceux qui lisent autre part dans le monde.

C’est violent ou au moins rude, profond, riche d’inattendu et d’aspérités littéraires (à la mesure du terrain). Ce sont des short stories. En français, nous dirons encore une fois des nouvelles, avec les limites de notre propre sémantique. Courtes, oui, plus ou moins, mais ce sont de putains d’histoires, avec une véritable force nucléaire.  Et celle ou celui qui veut en lire et est encore convaincu(e), comme Muriel Rukeyser, que « l’Univers est non pas fait d’atomes mais d’histoires » se régalera avec celles de Matthew Neil Null.

Bonne année de lecture.

Paotrsaout



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