Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Étiquette : albin michel (page 1 of 5)

ICI N’EST PLUS ICI de Tommy Orange / Albin Michel / Terres d’Amérique.

There there.

Traduction: Stéphane Rocques.

“Ici n’est plus ici”, rappel d’une citation de Gertrude Stein à propos d’ Oackland “ the there of her childhood, the there there, was gone, there was no there there anymore.” est le premier roman d’un jeune auteur américain d’origine cheyenne ayant grandi à Oackland en Californie. Tommy Orange est diplômé d’un MFA en écriture créative de l’Institute of American Indian Arts, où il a eu comme professeurs Sherman Alexie et Joseph Boyden, auteurs de sang indien eux aussi, faut-il le rappeler, et cite également Louise Erdrich qui a tant fait, elle aussi, pour la connaissance et la reconnaissance de la communauté amérindienne.Ce roman a eu un énorme succès aux Etats Unis, y a été plusieurs fois récompensé. David Joy, l’auteur de “ Là où les lumières se perdent” le met en tête de ses lectures de 2018 avec “l’arbre monde” de Richard Powers, ce qui éveille forcément une énorme curiosité.

« Il y avait une tête d’Indien, la tête d’un Indien, le dessin de la tête d’un Indien aux longs cheveux parés d’une coiffe de plumes d’aigle, dessinée par un artiste anonyme en 1939 et diffusée jusqu’à la fin des années soixante-dix sur tous les écrans de télé américaine une fois les programmes terminés. »

Dans un prologue particulièrement percutant racontant la grande Histoire de la rencontre entre populations indiennes et Européens, Tommy Orange annonce la couleur et on comprend très vite que la lecture sera éprouvante. Lors d’un entracte, lui aussi très dur, il enfoncera le clou. Se concentrant sur Oakland qu’il connaît bien, l’auteur met en scène douze personnes, douze histoires actuelles en explorant les drames et les douleurs subis dès la plus tendre enfance quand ce n’est pas in utero. Tout est grande souffrance et les personnages, Indiens ou quarterons et octavons, vivent les mêmes affres que les autres exclus du rêve blanc américain mais avec un sentiment peut-être plus profond d’abandon et de déracinement. Alcoolisme, toxicomanies, violences faites aux femmes et brutalités multiples, dépressions majuscules, solitude, suicide, le calvaire est long et terrible. 

On pourrait penser au début qu’il s’agit que d’une suite de nouvelles montrant l’état de délabrement d’une société bafouée, d’une culture piétinée, de racines arrachées mais il s’agit d’un vrai roman. Toutes ces personnes vont se retrouver dans la dernière partie lors du grand pow-wow d’Oakland que chacun rejoindra avec des désirs, des besoins, des envies, des intentions bien différentes. 

“Ici n’est plus ici” est un roman choc, une oeuvre importante, un “must read” même si le nombre important de voix et certains personnages trop sommairement effleurés rendent parfois malaisée la lecture. Néanmoins, la dernière partie, pourtant si dramatique, élève le roman au rang des inoubliables. Par sa poésie du désespoir, sa promesse d’espoir, cette illusion de rédemption le final d’ “Ici n’est plus ici” vous emporte, vous élève, vous fait planer bien au-dessus de l’horreur.

Must read.

Wollanup.

We are the tribe that they cannot see
We live on an industrial reservation
We are the Halluci Nation
We have been called the Indians
We have been called Native American
We have been called hostile
We have been called Pagan
We have been called militant
We have been called many names
We are the Halluci Nation
We are the human beings
The callers of names cannot see us but we can see them


Entretien avec Paul Lynch.

James Joyce, McCarthy, Camus, Conrad, le cinéma de Robert Bresson, le Donegal, l’Irlande, la tragédie syrienne, la littérature « feel good », « Un ciel rouge le matin », « la neige noire », « Grace », son prochain roman « Beyond the sea »… l’univers « habité » de l’immense écrivain irlandais.

1- Vous êtes l’auteur de trois romans splendides édités par Francis Geffard en France, quel est le moment, la raison qui vous ont poussé un jour à commencer à écrire ?

J’ai été critique de cinéma dans un grand journal irlandais dominical à Dublin et je suis devenu de plus en plus lassé de ça et j’ai réalisé que j’étais en fait un écrivain qui s’imaginait journaliste. J’ai toujours pris la littérature très sérieusement, je n’avais pas envie d’être un autre écrivain qui écrit au sujet des livres sinon à quoi ça sert. J’avais déjà ce complexe d’infériorité avant d’écrire quoi que ce soit. En fait j’ai réalisé que si je ne commençais pas à écrire, je tomberais malade. On passe nos journées à vivre avec notre cerveau conscient qui nous accompagne dans toute notre vie et en fait quand on écrit, on utilise le subconscient et c’est quelque chose de radicalement différent. Le subconscient ne peut pas s’exprimer de beaucoup de façons, uniquement à travers vos rêves et à travers l’écriture et cela me secouait énormément. J’avais donc besoin d’écrire pour me libérer de ce poids.

2- Aviez-vous des modèles que vous vouliez approcher ?

Pour ce qui est de mes modèles littéraires, bien entendu James Joyce. Je me souviens, quand j’avais 18 ou 19 ans, un jour, j’étais dans un bus en train de lire “ Portrait de l’artiste en jeune homme “ et cela a eu à ce moment-là un effet quasiment physique sur moi. Je me  souviens que j’avais le cerveau en ébullition, je n’avais jamais connu cela avant. Et avant de lire Joyce, à l’école, j’aimais déjà beaucoup la poésie : des gens comme T.S Eliot, Gerard Manley Hopkins et bien sûr des écrivains comme Thomas Hardy mais Joyce a été vraiment une révélation. Alors que j’étais encore jeune, pas tout à fait un homme, je sentais déjà ce lien très fort  avec la littérature. Ensuite j’ai découvert tous ces auteurs importants qui m’ont accompagné, qui ont été des modèles pour moi et qui m’ont aidé à trouver ma voie. Je pense notamment à William Faulkner, Cormac McCarthy, Flannery O’Connor et plus largement tous les écrivains américains. Je me souviens avoir lu McCarthy et d’avoir été très étonné de la façon dont je partageais une certaine sensibilité. Et maintenant c’est quelque chose dont j’essaye de me libérer.Tous les écrivains doivent tuer leurs pères littéraires.

3- Avant de devenir écrivain, vous étiez donc critique de cinéma, l’étude des films vous a-t-il été utile dans l’écriture de vos romans ? Y a -t-il eu une passerelle utile pour vous entre le cinéma et la littérature ?

Quand j’ai lu Cormac McCarthy, ça m’a fait beaucoup penser à l’univers de Robert Bresson qui est un cinéaste que j’aime énormément, cette espèce d’objectivité visuelle intense. Quand je regardais les films de Bresson, je me disais que j’aimerais être un écrivain qui sache faire la même chose que Bresson. En fait, j’ai été très marqué par le cinéma américain bien évidemment mais aussi par le cinéma français. Il y a trop de réalisateurs pour que je puisse tous les citer mais ce sont des cinémas qui ont eu une influence majeure pour moi. Je suis un écrivain très influencé par les images, d’ailleurs quand j’écris j’ai une image en tête. C’est vrai que si mon écriture n’est pas du cinéma, elle possède la même infinité que le cinéma. Et même si je suis quelqu’un qui aime beaucoup le cinéma, avec le temps, j’en suis venu à penser que la littérature permet des choses que le septième art ne permet pas.La littérature permet à chaque lecteur de se faire ses propres images, sa propre histoire. Le cinéma montre l’image, l’impose. Et quand on lit un roman, le lien qu’on a avec l’oeuvre est plus profond. Ce n’est peut-être pas le cas pour tout le monde, mais c’est le cas pour moi.

4- Vos trois romans sont situés en partie ou totalement dans le Donegal. Concernant l’écriture “d’un ciel rouge le matin” vous avez déclaré avoir été impressionné par un document de la télévision irlandaise racontant un événement tragique survenu à des Irlandais en Pennsylvanie en  1832 et que vous aviez l’impression de connaître ces gens qui venaient comme vous du Donegal. Se rapprocher de vos racines est-il important, rassurant au moment de vous lancer dans une aventure romanesque ? Parle-t-on mieux de ce qui nous est proche?


Avant d’écrire “Un ciel rouge le matin”, j’avais essayé d’écrire quelques nouvelles qui se déroulaient à Dublin mais elles ne donnaient rien. Et en fait j’ai été habité, complètement accroché par cette histoire de 1832. Chaque écrivain doit posséder sa propre mythologie, cette façon unique de regarder le monde qui lui est propre et je pense que c’est plus facile de construire cette mythologie quand on s’attache à quelque chose qui est proche de soi, qui est notre univers. A un moment donné, on peut passer à autre chose mais on va transporter cette mythologie personnelle, nos préoccupations où qu’on aille. Ce qui m’intéresse, c’est de réussir à distiller l’expérience humaine en quelques vérités essentielles. Et des questions éternelles: qui sommes nous en tant qu’ humains ? Le Donegal m’a offert cette espèce de canevas de paysages qui est à la fois dans notre temps actuel et dans d’autres temps, un aspect éternel. C’est encore le Donegal qui m’a permis de réaliser ce qui m’intéressait le plus en tant qu’auteur parce que le paysage n’a pas d’âge. Maintenant, je peux effectivement ne pas écrire sur le Donegal mais cette mythologie, mon lien avec cet endroit est toujours avec moi.

5- “ La neige noire “ raconte le retour en Irlande d’un homme ayant passé sa vie aux USA et se heurtant aux us et coutumes du Donegal. Peut-on en déduire que l’Irlande est bien souvent fantasmée par les Irlando-Américains ? Parallèlement les Irlandais voient-ils encore l’Amérique comme un eldorado ?


Il y a toujours beaucoup d’Irlandais qui émigrent aux USA même si récemment l’Australie est devenue beaucoup plus attractive notamment pour des questions légales. Les Américains d’origine irlandaise ont tendance à avoir une image un peu idéalisée de l’Irlande, c’est un peu comme “l’homme tranquille” de John Ford, ils ont cette vision-là, ils fantasment beaucoup l’Irlande, elle est comme figée dans une image romantique. Moi, j’ai grandi dans un tout petit bled et c’est vrai que je me souviens de comment, d’abord, les gens étaient durs et combien ils étaient centrés sur eux-même et pas du tout ouverts à ce qui venait de l’extérieur, ne s’intéressant pas du tout à ceux qui venant de la ville ou de l’étranger. J’ai moi-même ressenti les effets secondaires d’une telle situation, je me sentais un peu étranger à ce monde-là. En fait au XIXème siècle quand des Irlandais partaient pour les Etats Unis, il y avait une veillée mortuaire parce qu’on savait qu’on ne les reverrait plus jamais. C’est pour dire comment étaient les choses à cette époque. Au XXème siècle, certains ont commencé à revenir au pays. Ce qui m’intéressait, c’était de voir comment des gens qui étaient partis, qui avaient élargi leur horizon et leur esprit revenaient se confronter à la mesquinerie, aux petites habitudes des paysans locaux. A un moment donné, j’ai trouvé des récits de gens qui étaient revenus d’Amérique et qui se trouvaient dans des petites villes irlandaises et ils étaient comme des étrangers. Mais je pense que si cela fait partie du roman “la neige noire”, le livre parle de beaucoup d’autres sujets.

6- Vous avez dit un jour que les sujets s’imposaient à vous. Vos romans sont-ils donc le fruit d’une réflexion personnelle approfondie, le résultat en chapitres et paragraphes de questions que vous vous posez?

Tous mes livres naissent avec du ressenti et j’ai la sensation physique qu’il y a quelque chose qui me parle et que j’ai besoin de déchiffrer, d’expliquer. A partir de ce que je ressens, je commence à dessiner une histoire, une sorte de plan mais ce n’est pas pour autant que l’histoire est déjà là. Et c’est en écrivant que je découvre cette complexité, ce territoire à conquérir. Dans cette exploration, je suis guidé par les personnages et par l’écriture. C’est un processus assez lent parce que je suis très soucieux du ton que le livre va avoir. Je veux que pour le lecteur la langue transporte ce caractère d’inévitabilité. Rien n’est là par hasard et ça prend énormément de temps. Je souhaite que quand le lecteur commence la lecture, il soit attiré à l’intérieur, qu’il soit sous l’emprise.

7- Vous avez une écriture qui se distingue de la grande majorité des romans contemporains, usant de beaucoup de détails, magnifiant une embellie de la nature dans les moments les plus dramatiques, avec beaucoup de lyrisme notamment dans “Grace”, cet habillage souvent cinématographique est-il la résonance d’images que vous avez en tête en écrivant ? Est-ce aussi un réel amour de la belle phrase, de la bonne tournure se rapprochant de l’obsession?

L’écriture est le résultat de ce que je pense du monde. Je tente d’être le plus objectif possible dans mes livres parce que le monde est un endroit vaste et insaisissable, c’est une force. Et à la fois, on en fait partie et on n’en fait pas partie. L’omniprésence de la nature est un élément de cette objectivité. L’impression de temps, la nature est éternelle. cela nous replace à l’échelle du paysage. Et pour moi la langue, l’écriture, c’est une façon d’articuler le réel. le travail de l’écrivain consiste à tenter de saisir cette réalité et c’est presque impossible. Mon écriture est le fruit de cette anxiété, elle essaye de se rapprocher le plus près possible de la réalité des choses. C’est peut-être pour cela qu’elle a parfois cette intensité poétique, que la langue devient dense. Pour moi, c’est important le lyrisme car je m’attache à ressentir les sentiments des personnages. Mon but est de conjuguer l’objectivité du monde et notre propre subjectivité. Il y a une dimension dans laquelle tout ce qui est humain nous paraît  comme étant important, fondamental et une autre, qu’au regard de l’histoire de l’humanité, nous ne sommes rien. On a l’impression d’être beaucoup et finalement on n’est pas grand chose et le lyrisme, c’est le ressenti sur ce que nous sommes.

8- Pourquoi avoir choisi la fille de Coll Coyle le héros de votre premier roman pour le personnage de “Grace” ?


Je ne l’ai pas choisie, c’est elle qui m’a choisi. C’est comme d’habitude, souvent, je déchiffre des messages un peu obscurs dont je ne sais pas très bien ce qu’ils sont, venus de mon subconscient et puis finalement j’ai découvert qui elle était en commençant à écrire. A chaque fois que je débute un roman, je m’aperçois que je n’ai pas envie de l’écrire. Ca tourne presque à la plaisanterie. Il existe un conflit entre mon subconscient qui m’entraîne à faire des choses et ma conscience qui ne ne veut pas les faire. Et le plus souvent je réalise que c’est justement  les raisons pour lesquelles j’ai peur de le faire qui m’incitent à l’écrire. C’est quelque chose qui doit être regardé de près qui me rend nerveux.

9- Vos trois romans sont des fresques historiques mais qu’est ce qui vous émeut le plus dans notre époque ? N’y a-t-il pas matière à roman dans la situation actuelle ? Je connais le sujet de votre prochain roman “beyond the sea”. Quelle est la raison qui vous fait quitter l’Irlande pour des rivages beaucoup plus lointains ?

Pour moi, l’Histoire, c’est une façon de traiter du contemporain. Il y a toujours un écho du présent dans le passé. A l’époque où j’ai écrit “Un ciel rouge le matin”, il y avait en Irlande tout un débat sur l’immigration et pour la première fois depuis le XIXème siècle, beaucoup de jeunes irlandais quittaient le pays en masse à cause de la crise économique et du coup ces questions très contemporaines ont trouvé leur chemin dans cette Irlande du XIXème siècle qu’abordait le roman. Pareillement, “la neige noire”, je l’ai écrit après l’effondrement de l’économie irlandaise dans les années 2010. Dans le roman, se produit un grand incendie dont on ne connaît pas les coupables et l’Irlande se déchirait pour connaître les raisons de cette crise économique, cherchant les coupables. En fait, c’est comme si nous n’acceptions pas qu’il y ait à un moment donné des choses qui ne s’expliquent pas, comme si nous ne pouvions pas gérer ce qui reste inconnu. Dans le roman personne ne sait qui a mis le feu à cette étable et tout le monde fait comme s’il savait. Les personnages principaux agissent comme s’ils en étaient certains mais il n’y aucune certitude. Au moment où j’écrivais “Grace”, il y avait le drame syrien qui était présent dans mon esprit et qui est en arrière plan, en résonance. Dans “Un ciel rouge le matin”, on voit la façon dont les Irlandais traversent l’Atlantique à bord de bateaux dans des conditions dramatiques, c’est la même tragédie que celle vécue par les Syriens tentant de rejoindre l’Europe. Quand j’écris, j’ai toujours le présent à l’esprit et je pense que la littérature peut traiter du réel, ce que le journalisme ne peut pas toujours faire correctement.


“Beyond the sea” est né parce que j’ai lu quelque part l’histoire de deux hommes qui avaient dérivé dans le Pacifique à bord d’un bateau et dont un seul avait survécu. En lisant cette histoire, j’ai été comme frappé par une vision, la vision d’un roman tel que j’écrirais à ce sujet. J’ai vu comment mes préoccupations du moment pouvaient finalement trouver leur voie dans une telle histoire. Mais j’étais un peu inquiet car ce n’est pas un roman qui se déroule en Irlande et c’est vrai que pendant un moment je l’ai laissé de côté. Après j’ai cherché à savoir si je pouvais écrire le même livre dans le cadre irlandais mais ce n’était pas réalisable. Finalement, comme pour les autres, je me suis dit, c’est le roman que je dois écrire malgré tout. Au bout du compte, malgré toutes ces différences, c’était un livre qui me permettait d’aller très près des idées qui m’intéressent. C’est un livre assez semblable à “ Grace” dans le fait que finalement ce qui traverse le roman c’est comment est-ce qu’on se définit soi même quand on y est acculé. Peut-on accéder à une forme de transcendance dans cette vie qui est la nôtre ? Comme dans “Grace”, les deux personnages de “Beyond the sea”, au début des humains très ordinaires, sont transcendés par ce qu’ils vivent, deviennent plus vrais, plus grands que nature et c’est cela qui m’intéresse.

10- Faut-il subir des épreuves pour devenir “grand” ?

Oui, je pense que la sagesse provient souvent de la souffrance. Et de la folie, il y a de la folie dans “Beyond the sea”. Je voulais prendre un personnage qui ne réfléchit jamais et l’amener à réfléchir. C’est aussi un roman qui est né de l’amour que j’ai pour les romans courts comme “L’étranger” de Camus, certains écrits de Joseph Conrad qui distillent l’expérience humaine en quelques dizaines de pages. C’est ce que j’ai tenté de faire.

11- Question de Francis Geffard: Quand écrirez-vous un roman “feel good”?

Tous mes livres sont des romans “feel good” …


Paul Lynch et son éditeur Francis Geffard.

Entretien réalisé à Etonnants Voyageurs le dimanche 9 juin 2019.

Merci à Paul Lynch pour sa disponibilité et la richesse de ses réponses et à Francis Geffard sans qui rien n’aurait été possible, pour sa traduction simultanée et pour son immense professionnalisme.

Wollanup.


UN CIEL ROUGE LE MATIN de Paul Lynch / Albin Michel.

Traduction: Marina Boraso

L’Irlande regorge d’auteurs  de noir talentueux comme si le climat éprouvant et déprimant qui rend si belles les vallées et donne à la bière locale un goût incomparable déteignait vraiment sur les populations maudites d’une île si souvent blessée et dont  on se demande si elle a un jour connu un âge d’or sans domination étrangère parce que les Britanniques sont loin d’avoir été les seuls envahisseurs au cours de l’histoire, et ainsi créait une ambiance propice à l’écriture d’histoires souvent bien tristes mais un peu pénibles aussi parfois par une certaine pérennité des lamentations. Paul Lynch, à sa façon très originale, ajoute une pierre de taille, un mégalithe imprégné d’Histoire à l’édifice avec un roman extraordinaire, c’était son premier, ensuite suivront le glacial « la  neige noire » et en début d’année « Grace » qui raconte le destin d’une adolescente pendant la grande famine irlandaise et qui s’avère être la fille… du héros de ce premier roman.

Et ici, que ce soit l’histoire, les descriptions, les personnages, tout est réussi et tout s’enchaîne dans un déroulement somptueux de noblesse, d’humilité et de compassion pour ces pauvres gens, bannis sur leurs propres terres et partis vers l’inconnu, vers un destin qui ne pouvait être pire que celui qu’ils enduraient chez eux.

“Printemps 1832. Coll Coyle, jeune métayer au service d’un puissant propriétaire anglais, apprend qu’il est expulsé avec femme et enfants de la terre qu’il exploite. Ignorant la raison de sa disgrâce, il décide d’aller voir l’héritier de la famille, qui règne désormais en maître. Mais la confrontation tourne au drame : Coll Coyle n’a d’autre choix que de fuir. C’est le début d’une véritable chasse à l’homme, qui va le mener de la péninsule d’Inishowen à Londonderry puis aux États-Unis, en Pennsylvanie.”

Roman grandiose d’une chasse à l’homme sur deux continents avec un méchant, Faller, à qui on peut presque attribuer un côté magique tant il est une incarnation du Mal avec des facultés physiques et intellectuelles immenses et développées uniquement pour répandre l’horreur et le malheur autour de lui et guidé par une haine inhumaine vis-à-vis de Coll, simple paysan qui a fait le mauvais geste au mauvais moment. C’est un suspense continu et de grande qualité sur plus de 280 pages. C’est dur comme du Cormac McCarthy, c’est raconté comme du James Carlos Blake. C’est simplement passionnant et époustouflant de classe ! Pas un chapitre, pas un paragraphe, pas une ligne pour reprendre son souffle. Trois parties pour trois lieux; tout d’abord l’Irlande déshéritée terre de ce drame parmi tant d’autres et pourtant les années de la grande famine sont encore à venir puis une seconde partie à fond de cale sur l’Atlantique avec des pages bouleversantes tant par le malheur qui frappe des gens qui en ont eu pourtant leur dose depuis la naissance et tant par la beauté des sentiments et la noblesse de certains comportements et agissements quand l’humanité tend à disparaître au profit de l’instinct de survie. Enfin, une troisième partie qui montre aux acteurs que leur Nouveau Monde tend à fonctionner comme l’ancien monde qu’ils ont fui et où la peine remplace très vite le rêve. La Cour des Miracles à l’échelle d’un continent !

Que l’Irlande miséreuse est belle sous la plume de Paul Lynch. Une plume magnifique, une histoire écrite avec le sang de toutes les victimes de l’animalité des maîtres en Irlande et des balbutiements de l’histoire dans la terre promise de tant d’Irlandais, l’Amérique…si réelle et si virtuelle , aimée et tant haïe  et dont tant de mentalités et de comportements actuels sont l’héritage culturel de ses ancêtres européens et du souvenir des temps difficiles où la solidarité autour d’un clocher, d’une communauté ou d’un drapeau pouvait vous sauver la vie et vous protéger un peu de l’adversité.

Un  vibrant hommage aux migrants irlandais et de manière générale à ces populations européennes considérées comme la lie de la société et qui ont su créer un grand pays devenu la plus grande puissance mondiale du XXème siècle, juste revanche sur ceux qui les avaient bannis et persécutés. Et quand on pense à la tragédie de ces migrants que peut-on dire de l’horreur vécue par ces populations d’Afrique enlevées loin de leurs vies et réduites à l’esclavage et qui ont contribué bien malgré eux à l’élaboration de l’empire.

Violent, cruel, terrifiant et surtout quelle plume!

Wollanup


LES DIEUX DE HOWL MOUTAIN de Taylor Brown / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Traduction: Laurent Boscq.

Le premier roman de Taylor Brown, “la poudre et la cendre” paru aux éditions Autrement en 2017 était une véritable réussite. L’odyssée de deux enfants au milieu des combats de la guerre de sécession mariait à merveille action et sentiments profonds avec description des paysages prouvant un réel amour de la nature tout en étant un terrible réquisitoire contre la guerre, montrant ses ravages pour ceux qui restent. Forcément, Taylor Brown était attendu au tournant avec ce deuxième saut dans le vide. Pour “les dieux de Howl Mountain”, il est passé dans la collection terres d’Amérique si coutumière des romans fort animés par des plumes exceptionnelles et il y est tout à fait à sa place.

“Hanté par la guerre de Corée, où il a perdu une jambe, Rory Docherty est de retour chez lui dans les montagnes de Caroline du Nord. C’est auprès de sa grand-mère, un personnage hors du commun, que le jeune homme tente de se reconstruire et de résoudre le mystère de ses origines, que sa mère, muette et internée en hôpital psychiatrique, n’a jamais pu lui révéler. Embauché par un baron de l’alcool clandestin dont le monopole se trouve menacé, il va devoir déjouer la surveillance des agents fédéraux tout en affrontant les fantômes du passé…”

La Caroline du Nord regorge d’auteurs racontant son univers assez terrible par les ravages de la dope actuellement, la misère humaine, mais aussi la beauté d’un territoire que malgré, les problèmes, l’absence d’avenir, la criminalité… on a du mal à quitter. Après Ron Rash et David Joy, voici Taylor Brown, nouvel ambassadeur, plantant son décor dans les montagnes, dans l’univers des moonshiners des années 50, ces trafiquants de bibine qui approvisionnent tous les soiffards du coin en véhiculant l’alcool de nuit, “jouant” avec les forces de police corrompues et l’autorité fédérale.

A nouveau, Taylor Brown crée une histoire instantanément captivante avec les fantômes du passé difficiles à ignorer, avec des destins extraordinaires et des personnages Rory et surtout Ma qu’on comprend d’emblée et pour qui on tremble. Taylor Brown mène son histoire avec talent, perpétuant son amour de la nature par certains passages flamboyants et assénant à nouveau sur la guerre et ses conséquences pour ceux qui s’en sortent et pour ceux qui pleurent la disparition, l’absence de l’être aimé. Il y joint son amour personnel des moteurs, des grosses cylindrées.

Si pendant les deux tiers du roman, le suspense n’est pas exceptionnel, il règne néanmoins une ambiance bouffée par l’appréhension, la peur des exactions que l’on sait très prévisibles et forcément à venir, reste à savoir comment et quand le mal frappera et quel sera son vrai visage. On pourra aisément voir la parenté de Taylor Brown avec le Tom Franklin de “ La culasse de l’enfer” ou de “Braconniers” ou avec le très bon premier roman de Jon Sealy “Un seul parmi les vivants”.

Elixir de contrebande très capiteux.

Wollanup.


VIENS VOIR DANS L’ OUEST de Maxim LOSKUTOFF / Terres d’ Amérique / Albin Michel.

Traduction: Charles Recoursé .

Auteur de nouvelles remarquées publiées dans la presse, il paraissait logique que Maxim Loskutoff, qui a grandi au Montana entre autres, publie son premier recueil en 2018 et soit traduit en français en 2019 dans la collection Terres d’Amériques qui ne s’est pas fait remarquer jusqu’ici par son manque d’à propos éditorial.

Avec le background annoncé, le titre aussi du recueil, les douze nouvelles rassemblées semblaient nous inviter à suivre un nouvel auteur dans l’Ouest américain depuis les origines jusqu’à nos jours. Mais passée la première nouvelle,  L’ours qui danse, loufoquerie posée dans le Montana en 1883, commence réellement la collection de textes de Viens voir dans l’Ouest marquée d’un même motif sombre, plus ou moins prononcé selon les histoires, à savoir l’existence, dans un futur proche d’une entité sécessionniste au cœur du continent américain, la Redoute (the Redoubt), aux limites vagues mais qu’on entrevoit vers l’Idaho, le Montana et l’Oregon. Au regard du nombre de survivalistes et de milices armées qui prospèrent dans certaines régions de ces Etats (rappelez-vous l’épisode de l’occupation milicienne du Refuge faunique national de Malheur dans l’Oregon en 2016) sur la base de théories du complot foisonnantes, d’un militarisme sans complexe et d’un constitutionnalisme tatillon, au regard également des fractures de l’Amérique contemporaine, le scenario n’est pas qu’une audace littéraire.

En remarquable contrepoint, les vies auxquelles s’intéresse Maxim Lostukoff sont ordinaires par leur solitude, leur amertume, leur fragilité et leurs défaites. L’existence de la Redoute est comme un orage qui menace à l’horizon, quelque de chose de pesant et nécessaire, un soulagement en même temps qu’un événement sans lendemain. Parfois, ce n’est qu’un roulement de tonnerre épisodique. Parfois l’orage vient jusqu’à vous et ne vous épargne pas. Les personnages dispersés autour et dans la Redoute sont usés, ils ont peur, ils sont en colère, ils connaissent les affres de l’amour et les inévitables blessures que celui-ci apporte. Quelque chose ne va pas ou plus dans leur vie. Ce quelque chose est souvent quelqu’un. Ils essaient de se rattraper à quelque chose d’autre. Une mère doit faire rempart dans sa communauté pour protéger ses enfants parce que leur père est parti affronter les forces fédérales (Papa a prêté serment). Une femme au foyer se prend d’une obsession meurtrière contre un arbre dans son jardin (Comment tuer un arbre). Un charpentier au chômage rejoint la milice après que sa femme l’a quitté. Et bascule dans l’auto-apitoiement quand les premières frappes aériennes anéantissent son bled (Trop d’amour). Un ancien soldat élève la fille d’un camarade tombé au combat dans le bunker de survie sous une ferme abandonnée et a grâce à elle de sinistres projets pour continuer la lutte (Récolte).

Que l’énumération ne trompe pas : les nouvelles de Maxim Lokustoff nous plongent dans un Ouest sans romantisme, une contrée dure,  propice à l’isolement et aux rêves de nouveaux départs mais les personnages, qu’il nous donne de façon très vive, ne sont pas tous directement concernés par l’existence et les péripéties de la Redoute. Leur portrait psychologique prend le dessus et nous rapproche de dissections répandues dans la littérature contemporaine au sujet du couple en crise et de la famille.

Le tout constitue au final un ensemble à l’écriture maîtrisée, entre passé, présent et avenir, un peu insolite, par instants brillant, par instants plus ternes.  Trois textes – les plus affirmés sur le plan dystopique (Trop d’amour, Récolte et La Redoute) – m’ont paru à la hauteur de la promesse d’un « Ouest américain réinventé et au bord de la guerre civile » et à ce titre, les plus intéressants.

Nul doute que nous devrons reparler de Maxim Loskutoff qui prépare son premier roman, Spirits.

Paotrsaout

LA DERNIERE CHANCE DE ROWAN PETTY de Richard Lange / Terres d’Amérique.

Traduction: Patricia Barbe-Girault.

“Rowan Petty est un escroc à bout de souffle. Quand il n’arnaque pas des veuves esseulées, il triche au poker. Sa femme l’a quitté pour un autre escroc, sa fille ne lui parle plus depuis sept ans, et même sa voiture l’a planté… Jusqu’au jour où une vieille connaissance lui propose une dernière chance : filer à L.A. où des soldats en poste en Afghanistan auraient planqué deux millions de dollars détournés. En compagnie de Tinafey, une sublime prostituée lasse de tapiner et avide d’aventures, il file en direction du Sud. Un jeu dangereux commence auquel vont se retrouver mêlés un vétérinaire blessé, un acteur fini, et la fille de Petty. Pour le gagnant : une fortune. Pour le perdant : une balle dans la tête.”

Richard Lange est originaire de Los Angeles et c’est la mégalopole californienne qu’il décrit ici comme souvent dans ses romans. Auteur d’un très très bon “Angel baby” en 2015, il retourne dans une veine noire qui lui avait si bien réussi. Un peu le mouton noir de la collection Terres d’Amérique, il s’y illustre par son net penchant pour des intrigues policières même si c’est très réducteur de le placer dans ce cadre. Francis Geffard, le grand découvreur de talents ricains, ne fait pas de différence entre littérature et littérature noire dans ses choix éditoriaux, ses coups de coeur. Il privilégie toujours des écrits où est visible une certaine humanité des personnages et vis à vis d’eux, comme une capacité à montrer, raconter l’Amérique, la vie des gens, leurs choix difficiles voire impossibles. Richard Lange, c’est un peu un Willy Vlautin qui sortirait les flingues.

“Quarante ans qu’il était sur Terre, et qu’est-ce qu’il avait accompli? Sa vie se résumait à un mariage raté, une fille qui se droguait et des cartes de crédit sur lesquelles il avait atteint le maximum autorisé. Dès qu’il arrivait à faire un peu d’économies, il les reperdait en jouant au poker. Pour couronner le tout, son plus gros coup à ce jour avait fait pschitt et il avait réussi l’exploit de se rendre complice d’un meurtre. Quelque part, il y avait quelqu’un qui devait bien se marrer à ses dépens.Pour autant, il n’était pas encore prêt à jeter l’éponge. Ça n’avait jamais été son truc, de baisser les bras. Il fallait se regarder dans la glace sans concession, se demander qui, quoi et pourquoi, mais ne pas se laisser plomber par les réponses.”

Dans le décor de la Cité des Anges, celle des losers, des paumés, des cramés, des tarés, des ratés, des résignés et des toxicos… Rowan Petty a beaucoup à perdre et, tout d’abord, tout simplement, sa vie. Et on adhère, on le suit tellement il ressemble au pote qu’on aimerait avoir. Le pro de la petite arnaque, Rowan Petty s’est fait salement pigeonner par un mec qu’il a formé et les mauvaises vibrations et les sales profils arrivent en force tandis qu’au niveau des sentiments, il vit aussi des trucs méchants.

Tous les voyants sont au rouge, mauvais karma, mauvais alignement des planètes, bad trip, chaos total… poisse, scoumoune.

Se sortir d’un bordel sans nom à L.A…“ La dernière chance de Rowan Petty”?Sauver sa peau…“ La dernière chance de Rowan Petty”? Retrouver sa fille…“ La dernière chance de Rowan Petty”?“ Mettre la main sur le magot… “ La dernière chance de Rowan Petty”? Semer les chacals et les chiens… “ La dernière chance de Rowan Petty”?
Tomber amoureux…“ La dernière chance de Rowan Petty”? Se ranger enfin… “ La dernière chance de Rowan Petty”?

“ La dernière chance de Rowan Petty” possède une intrigue parfaitement menée et révélant plusieurs moments brûlants, flippants mais ce développement polardesque est aussi pour Lange l’occasion de continuer d’évoquer et de développer sur le sentiment de parentalité. Ayant déjà axé “Angel Baby” sur l’aspect maternel, il développe son propos mais en se focalisant plus sur son pendant paternel, sur la douleur de la culpabilité, sur la honte de l’abandon, sur les petites trahisons mesquines…

Beaucoup de beaux et touchants personnages, de héros oubliés, de types déjà à terre, on sent chez Lange un grand sens de l’observation de ses contemporains et une immense empathie pour l’autre, celui qu’on voit moins ou plus… ici et surtout là-bas, dans l’inhumanité d’un système de santé ricain honteux.

“A tous les chanceux et les malchanceux, les escrocs et les escroqués, les vivants et les morts. A tous.”

Grand auteur, grand roman et un Rowan Petty inoubliable.

Wollanup.


LES FEMMES DE HEART SPRING MOUNTAIN de Robin MacArthur / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Traduction : France Camus-Pichon

La vie, cet enchevêtrement type pelote de laine qu’un chat se serait fait un énorme plaisir à traîner dans tous les coins de la maison, a ses manières à elle de nous faire comprendre ses secrets.

Dans Les Femmes de Heart Spring Mountain ce sera « Irène » le fil qui dépasse de la pelote : en tirant dessus on remonte l’histoire de trois générations de femmes et de leurs aïeuls : Henry, Ezekial, William, Zipporah, Eunice, Philena, Phebe, Marie, Jessie… Ce n’est pas étonnant que Robin Macarthur ait choisi une tempête au nom féminin pour ce beau rôle !

Lorsque « Irène » s’abat sur le Vermont, cela fait huit ans que Vale a quitté sa mère, Bonnie, et les terres de ses ancêtres. Un coup de fil lui annonce la disparition de Bonnie durant la tempête. « Une maman est la seule usine à fabriquer de l’amour. » Vale quitte La Nouvelle-Orléans pour revenir chez elles : sa mère ne peut pas être morte.

« Heart Spring, le source de la rivière Silver Creek : c’est de là que viennent ces trente centimètres de pluie, là qu’ils se sont formés, qu’ils sont nés. La source à l’origine de la rivière où Bonnie a été vue pour la dernière fois. Heart Spring Mountain. Parce que le cœur a sa source éternelle dans cette montagne, s’était dit Hazel petite fille, puis jeune femme, puis femme mûre. Mais était-ce vrai ? »

Avec le retour aux sources de Vale, la construction du roman se ramifie en enclenchant une série de flash-backs portés par les voix des femmes de la famille : Hazel, la grand-mère de Vale, encore en vie mais en sursis ; Lena, la sœur de Hazel, douce illuminée vivant autrefois dans les bois avec son meilleur ami, Otie, une chouette borgne ; des moments de bonheur avec Bonnie au temps de l’enfance, Vale et Bonnie l’insouciante, la solaire, la flamboyante, tombée au milieu d’un champ de pavots qu’elle n’a plus jamais quitté.

Vale remonte le fil de pelote, aidée de temps à autre par Deb, la belle-fille de Hazel, arrivée dans ces montagnes en cherchant la liberté, restée veuve trop tôt mais à toujours ancrée au sol de sa famille d’adoption.

La quête de Vale – My Bonnie lies over the Ocean porte moins sur la disparition de cette mère depuis longtemps disparue dans la brume de l’héroïne, que sur elle-même, Vale, la fille de Bonnie. Elle cherche dans les vies de toutes ces femmes son point de départ, sa genèse. Tellement de secrets.  

Vous pourriez penser qu’il s’agit d’un énième roman autour de la famille et de ses secrets : Les Femmes de Heart Spring Mountain est tellement plus que ça ! Ces femmes, leurs amours dévorants, leurs détresses, leur salut, leur vie au milieu d’une nature implacable mais généreuse, sont des véritables archétypes : debout, sans flancher, jamais.

« La voix de Vale se brise souvent – elle a du mal à respirer. « Je suis là avec toi, Hazel », murmure-t-elle.

Et c’est vrai : elle est là. Elle qui a si longtemps manqué de racines. Elle est là maintenant. »

Monica.

GRACE de Paul Lynch / Albin Michel.

Traduction: Marina Boraso.

“GRACE” est le troisième roman de l’Irlandais originaire du Donegal Paul Lynch. Même si l’habit ne fait pas le moine, on a du mal à croire qu’un homme ressemblant un peu à l’acteur Jason Schwartzman, un look de dandy 60’s à la George Best soit capable d’une telle noirceur servie par une plume de tout premier ordre, de l’orfèvrerie.

Paul Lynch a commencé sa carrière d’auteur avec le terrible “Un ciel rouge le matin” où un Irlandais, au 19ème siècle quittait le Donegal pour la Pennsylvanie afin de fuir un tueur à ses trousses. Un an plus tard, il nous proposait “La neige noire” racontant le retour d’un Irlandais dans le Donegal après des années passées aux USA et affrontant l’obscurantisme de ses compatriotes dans sa quête de faire vivre sa famille dans une ferme moderne en 1945. Cette fois, l’Amérique souvent présente dans les écrits des Irlandais n’est pas dans le décor même si l’époque de la “grande famine” racontée dans “Grace”, tragédie qui a tué plus d’un million de personnes sous le regard indifférent des Anglais, a été le moteur de l’exil d’ un million d’Irlandais vers les rives de New York ou de Boston.

“Irlande, 1845. Par un froid matin d’octobre, alors que la Grande Famine ravage le pays, la jeune Grace est envoyée sur les routes par sa mère pour tenter de trouver du travail et survivre. En quittant son village de Blackmountain camouflée dans des vêtements d’homme, et accompagnée de son petit frère qui la rejoint en secret, l’adolescente entreprend un véritable périple, du Donegal à Limerick, au cœur d’un paysage apocalyptique. Celui d’une terre où chaque être humain est prêt à tuer pour une miette de pain.”

Avec son entame quasiment biblique qui rappelle le début de  » Le diable tout le temps » de Pollock,“Grace” est avant tout un grand roman picaresque, égal des grandes oeuvres du genre comme “Water Music” de TC Boyle, une histoire où le déterminisme s’échine à détruire le peu d’espoir, le peu de vie restants. La presse anglo-saxonne a coutume de comparer Lynch aux plus grands auteurs américains et ceci n’a rien de galvaudé, loin de là. Paul Lynch  a une plume extraordinaire, une simple phrase peut parfois vous illuminer pour toute une journée. Lynch est capable par le chant d’un oiseau, le scintillement d’un minuscule grain de granit d’un rocher éveillé par le soleil, de rendre moins dur la peine, la désolation, le Malheur. Même dans les moments les plus faibles du “chemin de croix” de Grace, la prose lyrique, poétique vous porte, vous guide dans sa beauté de la description de la nature si hostile à la mauvaise saison, quand la neige est vécue avec terreur par tous ces pauvres hères sans toit. On touche souvent l’indicible, on vit avec le malheur. La “route” de McCarthy, dans la symbolique, dans sa noirceur comme dans l’histoire vient bien sûr à l’esprit.

Remarquable roman d’initition où le passage à l’âge adulte se paie à un prix bien trop fort, revêtant toutes les couleurs du noir pour n’y échapper que par petits touches pâlement gris colorés animées par une plume brillante sans être clinquante, riche sans être ampoulée, “old style” sans être démodée.

”Grace” nous amène aussi vers des aspects jusqu’alors inconnus dans l’oeuvre de Paul Lynch. L’intrigue, cette fois, est souvent grisement voilée par des espaces devenant de plus en plus réduits entre réalité et tous les songes, les rêves ou vies intérieures de Grace lui permettant, dans la folie, d’échapper à l’horrible réalité de sa vie. Ce crescendo fantasmagorique provoque le vertige sans jamais perdre le lecteur. On est parfois dans l’univers gothique de “la mort au crépuscule” de Willam Gay tout en affirmant un espace bien personnel empreint des légendes irlandaises et celtiques.

Grace, de la même famille que Ree de “Winter’s bone” de Daniel Woodrell, chef d’oeuvre!

Wollanup.


MINUIT VINGT de Daniel Galera / Albin Michel.

Traduction: Régis de Sá Moreira.

Quand “Terres d’ Amérique” pointure de la littérature nord américaine et anglophone s’en va au Brésil pour éditer un romancier  local auparavant dans le catalogue Gallimard, on ne peut qu’être circonspect et curieux.

“Dans un Porto Alegre accablé par la chaleur et paralysé par une grève des transports, trois amis se retrouvent plus de vingt ans après s’être perdus de vue. À la fin des années 1990, ils avaient lancé un célèbre fanzine numérique, et ce qui les réunit aujourd’hui, c’est la mort du quatrième membre de la bande, devenu entretemps un écrivain très en vue sur la scène brésilienne : Andrei Dukelsky, surnommé « Duc », assassiné en pleine rue pour un stupide vol de portable.
À l’occasion de ces retrouvailles, chacun des trois personnages raconte sa propre histoire à la façon d’un puzzle et se remémore le tournant du millénaire,  esquissant le portrait incertain de l’ami disparu et le roman d’une génération qui doit tout réinventer, à commencer par son rapport au monde à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux.”

Daniel Galera a vécu longtemps à Porto Alegre, a eu 20 ans à la fin des années 90 et a également collaboré à un webzine à cette époque avant de devenir un auteur considéré comme important et influent de la littérature brésilienne. De là à dire qu’il fait dans “Minuit 20” le récit de son parcours et la radioscopie de sa génération il n’y a qu’un pas que nous ne franchirons pas tout en notant qu’il est particulièrement bien placé, d’expérience, à monter la photographie de ses presque quadras à un moment clé de leur existence: la mort violente et prématurée de l’un des leurs.

Les retrouvailles de ces amis ayant mené une vie les laissant finalement tous aigris et désillusionnés sur leur parcours  les dévoile dans leur intimité très loin de l’image publique qu’ils veulent donner avec un coloration assez blafarde. Même si le roman montre bien le marasme du Brésil quelques mois avant la coupe du monde de football 2014 organisée par le pays, l’histoire est aisément transférable à bien d’autres régions occidentales urbaines.

Daniel Galera, dans un roman hélas, beaucoup trop court, traite de nombreux sujets  souvent avec intelligence et parfois de manière très étonnante et hilarante (les sites pornos): les rats, Sade et l’écriture, l’uniformisation des goûts par les algorithmes imposés, l’homosexualité, la solitude, l’isolement, la maternité, l’avortement, le véganisme, les déviances sexuelles, le harcèlement… et beaucoup d’ autres états d’âme et problèmes de gens à l’abri du besoin, des soucis de « riches » avec des fantasmes de fin du monde et d’extinction de masse, le genre de pensées que le mec qui passe ses journées à juste survivre, déjà en enfer, n’envisage même pas dans son quotidien indécent. Même si ces thèmes si souvent dépeints ne souffrent pas de nouvelles illustrations, la modestie du volume ne permet pas de les traiter de manière suffisamment approfondie. Galera survole afin de monter toutes les pièces d’un puzzle culturel, existentiel de la première génération à subir les effets d’une société des réseaux sociaux, la première génération facebook.

“Minuit vingt” tire sa richesse du bilan des relations des quatre amis avec le web, le pouvoir des algorithmes, les conventions des réseaux sociaux, la fausseté des rapports qu’ils incluent, un  tableau accablant de leurs rapports avec le net dont ils ont contribué à l’essor à la fin des années 90 avec leur fanzine numérique  qui se heurte durement à la réalité des années 2010. La question de la trace individuelle de chacun sur le net est bien exposée, montrée par des exemples dont un très frappant, et met le doigt sur la liberté individuelle, le libre arbitre ainsi qu’une certaine immortalité des propos, des passages sur certains forums effectués bien des années auparavant que chacun peut fouiller à loisir après la disparition d’une personne. Tous ces matériaux qui permettent de créer une personne publique mais aussi de montrer certaines facettes d’une existence plus intime sont au cœur du roman et en sont le moteur. Mais hélas, le roman qui convie à bien des promesses et à de belles référence musicales Indie est hélas bien trop court pour créer une réelle empathie pour les personnages et embrasser concrètement tous les thèmes survolés.

Un peu court.

Wollanup.

LA TOILE DU MONDE d’ Antonin Varenne / Albin Michel.

Après “3000 chevaux vapeur” et “Equateur”, “la toile du monde” vient conclure, dans le cadre de l’exposition universelle de Paris en 1900, une belle trilogie écrite par un Antonin Varenne à la plume de plus en plus virtuose.

“Aileen Bowman, trente-cinq ans, journaliste, célibataire, est venue couvrir l’événement pour le New York Tribune. Née d’un baroudeur anglais et d’une française utopiste, élevée dans le décor sauvage des plaines du Nevada, Aileen est un être affranchi de tout lien et de toute morale, mue par sa passion et ses idéaux humanistes. Au fil d’un récit qui nous immerge au cœur de la ville en chantier, du métropolitain naissant aux quartiers des bordels chers aux peintres, la personnalité singulière d’Aileen se confond avec la ville lumière.”

Aileen est la fille d’Arthur Bowman et a été élevée avec la philosophie et l’expérience de la vie de ses parents, culturellement bercée par les influences anglaises par son père, françaises par sa mère et  pluriellement américaines par son lieu de naissance et de vie. Il en résulte une belle personnalité métissée et particulièrement pertinente comme souvent les personnes élevées par cette richesse d’influences. Aillen, ainsi, va sous couvert de journalisme évoluer avec ses pantalons au milieu de la société française, européenne des nantis, des industriels, des inventeurs préparant le progrès de l’humanité comme sa perte. On est donc assez loin des grands espaces sauvages des deux premiers tomes et le souffle de l’aventure se fait nettement moins sentir tandis que la plume d’Antonin Varenne développe tous ses atours afin de se mettre au diapason du luxe, du kitsch du moment.

Au cœur d’un parcours initiatique dans les salons feutrés et les restaurants réputés, se glissent des thèmes qui restent très contemporains plus d’un siècle après: des modèles de société hérités de la philosophie de Saint Simon, un des fondateurs du socialisme et de la sociologie, la liberté sexuelle, les femmes surtout les femmes, l’art et surtout la peinture, mais aussi le choc des sociétés entre la vieille Europe et la très jeune et turbulente Amérique tout en s’interrogeant sur l’utilité pour les masses des progrès de l’industrie. Tous ces thèmes, sujets à réflexion haussent  le niveau d’un roman qui donne aussi l’impression d’être le plus intime de l’auteur.

Humaniste, Varenne célèbre aussi les exploités, les vaincus de chaque continent avec les Indiens d’Amérique bien sûr mais aussi avec les Bretons même si son discours est parfois bien sévère et s’avère maladroit et foncièrement inexact quand il évoque le positionnement du peuple breton au moment de la Révolution (« La journée des tuiles » de Grenoble en 1788 et surtout les affrontements entre nobles et étudiants à Rennes en janvier 1789 sont, bien plus qu’une prise symbolique de la Bastille six mois plus tard, les vrais fondements d’un révolte populaire  ensuite confisquée et réécrite  par un pouvoir jacobin parisien).

Même si l’aventure ici s’avère essentiellement intellectuelle et principalement urbaine, “La toile du monde” conclut de très belle manière une riche trilogie qu’on quitte vraiment à regret tant l’auteur laisse envisager des prolongements possibles.

Wollanup.

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