Chroniques noires et partisanes

Étiquette : actes sud (Page 1 of 6)

LA FUREUR DES HOMMES de Charles O. Locke / « L’Ouest, le vrai »/Actes sud

Road to Socorro (titre alternatif : The Hell Bent Kid)

Traduction : Hubert Tézenas

Au bout de sept années d’existence de la série L’Ouest, le vrai, son projet aura échappé à peu de monde : rechercher (parfois exhumer), traduire et publier les textes littéraires d’intérêt à l’origine des scénarios de films western entrés au panthéon du genre. Après les grands textes épiques, lyriques aussi, du début, la série creuse désormais dans des romans aux approches plus originales. 

Bertrand Tavernier le confesse, il n’a pas été simple de tirer de l’oubli le roman de Charles O. Locke adapté à l’écran par Henry Hathaway sous le titre de From Hell to Texas (1958) et exploité en France sous celui de La fureur des hommes. En effet, les informations sont floues sur Charles O. Locke (1895-1977), pourtant auteur de plusieurs westerns à partir des années 1950. Comment par exemple le titre original du roman, très évocateur (hell bent signifiant « totalement déterminé », « indomptable ») a pu glisser vers une plus prosaïque « route de Socorro » ?

Tot Lohman a beau savoir tirer mieux que personne, c’est un jeune homme farouchement non violent. Mais lors d’un bal, brutalement agressé par le jeune Shorty Boyd, il est contraint de se défendre et tue son adversaire. Riches éleveurs, les Boyd sont nombreux, puissants. Le patriarche, assoiffé de vengeance, ne reconnaît pas la légitime défense et le clan se lance aux trousses du jeune homme. Traqué, sans personne vers qui se tourner, Lohman prend la fuite et tente de rejoindre le Nouveau-Mexique pour y retrouver son père. Dans ce long et douloureux périple, il doit affronter une nature hostile et des poursuivants impitoyables qui l’entraînent malgré lui dans un engrenage de violence qui risque de le broyer.

Tot Lohman est un personnage atypique dans l’Ouest. Eduqué (il sait écrire et se sert plusieurs fois de la voie épistolaire pour délivrer messages ou se raconter), doté de principes moraux hérités des croyances religieuses de sa mère, pacifiste mais hélas, détenteur d’un véritable don pour le maniement de la carabine. Tot Lohman est d’abord consterné par la rage et l’acharnement dont font preuve les Boyd, le père autocrate et ses fils, pour le traquer. Ils ne sont pas du même monde : les Boyd sont de grands éleveurs sans scrupules et la force a toujours constitué pour eux un moyen de s’imposer. Lui n’est qu’un jeune cow-boy bien seul, déjà éprouvé par la vie : sa mère est morte, sa petite sœur a péri à la suite d’un raid comanche, son père est parti dans l’Etat voisin, deux de ses trois frères ont succombé sous les balles en voulant faire respecter la loi. Sous le fouet des épreuves physiques et morales, une colère formidable va s’emparer du jeune homme et ébranler ses valeurs. Doit-il se montrer aussi ou plus cruel que ceux qui le pourchassent ? Peut-il vaincre en provocant le carnage ? 

Introduit par le témoignage d’un rancher, clos par celui d’un autre, qui étaient tous deux les mieux disposés à l’égard du jeune homme, (ce qui apporte au texte des points de vue de narration peu usités ailleurs), le récit, âpre et tendu, se concentre sur la cavalcade de Tot Lohman. La nature est rude et ne pardonne pas elle non plus. Quand le jeune homme croise le chemin d’autres hommes, il doit souvent craindre la traîtrise ou déjouer une embuscade. Les Indiens rôdent et les Boyd ont une large partie de la contrée à leur pogne. Il y a des rencontres tendues. La talentueuse économie de mots de Charles O. Locke s’adapte aussi aux lignes de dialogue qui claquent par leur drôlerie ou leur acidité. Sur son chemin de croix, quelques-uns osent apporter leur aide au jeune fugitif. Pour l’esprit assiégé de Tot Lohman, c’est un répit, de l’émotion. Pourtant, il écarte aide et possibilité d’un autre destin, pour mettre fin, seul et à sa manière, au cycle de la violence. Depuis le début, le crack du fusil galopait vers la tragédie, sa conscience son plus implacable ennemi. 

Un western marquant par sa cruauté et le personnage émouvant du Hell Bent Kid.

Paotrsaout

LE PLONGEUR de Minos Efstathiadis / Actes noirs / Actes Sud.

Traduction: Lucile Arnoux-Farnoux.

Premier roman en France d’un auteur grec “le plongeur” souffrira bien évidemment de sa sortie en plein confinement mais par contre ne sera pas sacrifié, pour une fois chez Actes Noirs, par une horreur de médaillon en couverture. Là, vous enlevez juste les ptérodactyles et la couverture a une certaine tenue.

“Chris Papas, détective privé à Hambourg, de père grec et de mère allemande, reçoit la visite d’un homme très âgé qui lui offre une avance importante simplement pour suivre une femme durant quarante-huit heures. La filature commence au pied de l’immeuble de la dame, et se poursuit jusqu’à un hôtel minable où elle retrouve un jeune homme dans la chambre 107 tandis que Papas, installé dans la pièce mitoyenne, s’endort lamentablement.

Le lendemain, c’est la police qui sonne chez lui : un vieillard a été retrouvé pendu dans la fameuse chambre 107. Au fond de sa poche, la carte de visite du détective. Forcément suspect, Papas poursuit seul une enquête qui l’emmène bientôt dans un coin du Péloponnèse où se trouve son propre village natal.”

Et c’est dans ce village d’Aigion où vit également l’auteur que l’affaire prend une très sale tournure pour Chris Papas de retour aux sources. Commencé comme une histoire ordinaire de détectives à l’ancienne, “le plongeur” part plus loin dans le passé, raconte l’occupation nazie de la Grèce, les plaies jamais guéries pour revenir vers le marasme économique actuel du pays avec toujours cette animosité contre les rois de l’Europe.

Je ne me planterai pas en tentant de vous raconter l’histoire. C’est tout simplement du Thomas H. Cook et ses histoires d’amour dramatiques, du Indridason de la grande époque de “la femme en vert” pour le rythme, la parole donnée aux anonymes. Il se dégage beaucoup d’émotion dans la deuxième partie, un inquiétant crescendo qui culminera en fin de roman vers l’abomination ou à la stupéfaction pour le moins. Les personnes sensibles feront bien de se contenter de la première phrase du dernier chapitre, leur imagination fera très bien le reste.

A la page 187 d’un roman qui en propose à peine plus de deux cents, Minos Efstathiadis montre clairement tout le chemin parcouru par le lecteur et la vue est vertigineuse. Roman particulièrement intelligent, ”Le plongeur” maltraite, fait mal au cœur et aux tripes et prend la tête longtemps. Bien sûr, il y a eu Incardona et Taylor mais s’il fallait n’en garder qu’un cette année, ce serait vraisemblablement celui-là.

Clete.

MACHA OU LE IVème REICH de Jaroslav Melnik / ACTES SUD.

Traduction: Michèle Kahn.

«Macha ou le IV REICH » publié chez ACTES SUD est l’œuvre de l’auteur ukrainien Jaroslav Melnik. Il a déjà écrit un certain nombre de romans et de nouvelles dont l’univers allie science-fiction et conte philosophique et pour lesquel il a été récompensé et reconnu. Voilà pour les présentations !

Pour commencer « Macha ou le IV REICH » est un roman à la couverture intrigante et captivante, qui ne passera pas inaperçu dans les rayons des librairies ou de votre propre bibliothèque.

L’histoire quant à elle, est clairement raccord. Je me suis complètement fait embarquer dans cette dystopie. Je regrette que le film soit passé si vite et je dis bien le film parce que c’est la juste impression de ma lecture de ce roman. L’écriture est percutante et très visuelle.

Tout se déroule en 3896 dans un monde ou le IV REICH a tout pouvoir et a balayé les principes et concepts de l’ancien monde. Il n’y a plus de technologies modernes, plus de grosses industries et les hommes sont retournés au travail de la terre, aux valeurs simples…

Dans cette nouvelle société Post Nazi, le nouveau concept est simple, plus de races mais d’un côté les hommes et de l’autre les stors. Les stors sont des hommes qui ont été rendus au fil des siècles et des générations des êtres d’apparence humaine sans capacité de langage ou de réflexion. Ils servent aux hommes de main d’œuvre docile et sont élevés également comme du bétail. Ils fournissent le lait et la viande des hommes qui ne consomment par ailleurs plus d’animaux. 

C’est dans ce monde absurde que vit Dima. Il est journaliste à la Voix du Reich et est aussi un as de la découpe de stors, tradition familiale oblige.Il vit avec sa femme et son fils en campagne et est lui-même propriétaire de stors. Sa vie est depuis peu très banale, sa femme Elsa ne le regarde plus et son fils Albert le déconsidère totalement. Il préfère donc passer son temps avec ses stors. Et un soir qu’il va traire une de ses stors, Macha, sa vie commence à basculer. Il perçoit dans son regard quelque chose d’humain. Ses rapports avec elle vont devenir de plus en plus troublants.

Les jours passent, sa vie familiale se délite de plus en plus et Dima s’attache de jour en jour à Macha, ce qui le pousse à revoir sa vision des stors et leur condition. Un soir il assiste à une réunion qu’un groupe anime, le PHC. L’un des membres présente sa femme qui se révèle être un stor et choque l’assemblée qui devient vindicative.

Il reste alors en contact avec ce groupe qui lui explique l’irrationalité de cette société en lui prouvant qu’un stor n’est rien d’autre qu’un homme. Ce groupe a sauvé des nouveaux nés stors et il s’avère que lorsqu’ils sont élevés avec d’autres enfants, ils sont tout à fait semblables en tous points. Dima prend alors totalement conscience du mensonge dans lequel il a vécu ainsi que ces aïeux avant lui et décide de s’enfuir avec Macha afin de rejoindre le groupe et quitter définitivement cette famille qui ne le comprend plus.

« Je tendis la main et grattai derrière l’oreille. Une goutte de lait tombait de sa mamelle gauche. Si on ne la trayait pas tout de suite, le lait allait surgir. Je l’attirai vers moi. La chaleur était telle que je sentais la sueur couler sur mes épaules. Et j’eus tout à coup une drôle d’idée. Au lieu de traire Macha à la main comme je le faisais dans de tels cas, j’approchai mes lèvres de sa poitrine et me mis à la téter. En général, il n’était pas d’usage que de semblables contacts charnels se produisent entre un humain et un stor…

J’étais couché sur ses genoux et elle me soutenait la tête pour que je sois à l’aise. Et pendant que je tétais sa mamelle droite, elle se mit à me caresser la tête. Il me sembla que je perdais l’esprit. C’était comme si elle n’était pas un animal, mais une femme. »

Le périple pour les rejoindre est difficile, intense, philosophique. On assiste à la renaissance d’un homme et à la transformation à ces côtés de Macha qui devient femme.

Le dénouement fait réfléchir et méditer sur les erreurs du passé de notre propre société, celles du présent et peut être celles à venir.

Le récit est d’autant plus troublant qu’il est cohérent, en phase avec ce que notre monde vit et met en place aujourd’hui dans le contrôle des populations. Après chacun y verra ou décèlera les parallèles qu’il a envie d’accepter.

Pour ma part, j’ai adoré et recommande vivement ce roman qui sort du lot.

Nikoma

SANDREMONDE de Jean-Luc Deparis / Actes Sud.

C’est le premier roman de Jean-Luc Deparis, passionné de sciences fiction et de fantastique et on retrouve sans surprise dans son premier ouvrage bon nombre de codes et de références du genre. Il faut savoir que l’auteur s’est donné du mal pour sortir ce pavé de près de 600 pages, rien que ça ! 

On y découvre le personnage principal, Elyz-Ana, issu d’un peuple persécuté et oublié, empreint de mystère et de magie. Elle est retrouvée inanimée, encore enfant, dans une contrée de SANDREMONDE, par un chevalier qui la ramène près des siens pour l’élever à l’abri des regards. Malheureusement, l’église qui règne en maître va vite découvrir le stratagème. La présence de la petite déclenche de façon viral des peurs et des souvenirs d’un peuple craint et maudit. 

Elyz-Ana doit partir précipitamment, laissant derrière elle un bain de sang et va trouver refuge auprès du peuple des Sicaires, qui vit dans les profondeurs de la terre. Elle y grandit pendant plusieurs années, développant à la fois des capacités physiques et psychiques hors normes.Devenue femme, l’église la retrouve de nouveau, son peuple d’adoption est éradiqué et elle, faite prisonnière.

Du fond de sa geôle, elle subit la faim, les sévices corporelles et l’humiliation, celle d’être différente, renforçant jour après jour sa haine.S’ensuivent sa fuite, l’errance et la rencontre brutale et douloureuse de l’un de son peuple, un Saudahyd.

Cette rencontre lui permet de retrouver son passé, de comprendre qui elle est et quel est son destin. Sa tâche est de sauver son peuple et de lui rendre son pays, sa liberté et son honneur.Cette quête se fera au travers de combats épiques, d’invocations surnaturelles, de sacrifices et d’abnégation avec un final plutôt attendu.

L’auteur a le sens du détail, les décors sont immenses, les personnages sont nombreux, mais trop de détails tuent le détail et certains passages traînent en longueur et font perdre la dynamique de l’histoire. Certains amateurs du genre apprécieront sans doute, d’autres n’iront clairement pas au bout de l’ouvrage.

En clair, il y a un vrai potentiel, une belle écriture et un travail conséquent qui se respectent, cependant c’est trop stéréotypé et ça manque d’originalité pour en faire un incontournable.

À vous de lire ou pas.

NIKOMA


LES MIRACLES DU BAZAR NAMIYA de Keigo Higashino/ Actes sud.

Traduction : Sophie Refle.

Keigo HIGASHINO nous livre un roman d’un genre très différent de ces opus précédents. Plutôt adepte du thriller noir, l’auteur japonais s’éloigne aux antipodes de son environnement habituel avec « Les Miracles du Bazar NAMIYA ». C’est tout bonnement un conte magnifique, lumineux, et plein d’espoir sur la nature humaine. L’écriture est d’une humilité incroyable comme si les mots étaient murmurés puis soufflés sur le papier.

Les pages s’enchaînent avec fluidité et l’histoire prend vie entre réel et irréel et nous emmène loin, très loin… avec ces différents enchaînements de personnages, d’histoires, d’époques. Au final tout est finement lié et limpide.

Nous suivons du début à la fin trois personnages principaux, SHOTA, KOHEI et ATSUYA. Ils sont amis, jeunes, paumés, issus du même foyer d’orphelin et commettent de petits larcins pour améliorer leur quotidien.

C’est à l’issue d’un cambriolage raté qu’ils se planquent dans une échoppe abandonnée, dont l’enseigne presque effacée laisse deviner « Bazar NAMIYA ».

Reclus dans cette vieille boutique pour la nuit, ils entendent un bruit. Une lettre tombe de la fente du rideau métallique, c’est une demande de conseil. Elle est adressée à l’ancien propriétaire du bazar, qui était connu pour répondre à ce genre de courriers. Chose surprenante, elle est datée d’il y a 32 ans. 

Le trio décide d’y répondre et dépose leur courrier dans la boîte à lait à l’arrière de la boutique tel que cela doit se faire.

C’est la première lettre d’une longue série, les courriers affluent, les auteurs diffèrent, les parcours de vie aussi mais inlassablement la requête est la même, quel est le bon choix ? Le type de choix qui affecte toute une vie. Les trois amis vont se prêter à l’exercice avec l’innocence et la justesse de leur jeunesse.

La nuit qu’ils  passent en vase clos est suspendue du temps qui passe et va changer le cours de la vie de nombreuses personnes mais aussi la leur pour toujours, avec en fond ce même point commun, ce trait d’union entre le bazar NAMIYA et le foyer de jeunes orphelins.

Keigo HIGASHINO réussit le pari d’une envolée vers le fantastique en toute modestie, à la japonaise, façon Hayao MIYAZAKI. C’est un roman onirique et en même temps profondément épris d’humanisme.

En définitif, « les miracles du bazar NAMIYA » est un vrai bijou de papier, pur et bienveillant, qui fait du bien.

Alors un conseil du bazar NAMIYA, lisez-le et faites-vous du bien.

NIKOMA


TERRE ERRANTE de Liu Cixin / Actes Sud.

TERRE ERRANTE est une nouvelle de science-fiction de l’auteur chinois Liu Cixin, devenu un incontournable du genre en Chine mais aussi bien delà des frontières de son pays d’origine. Il affiche un beau palmarès en termes de récompenses littéraires et de reconnaissance par ses pairs. L’adaptation de cette nouvelle précédent une trilogie a été adapté tout d’abord par Netflix puis reprise au cinéma sous le titre « The Wandering Earth » faisant un carton au box-office mondial en 2019. Des prix, des récompenses…mais qu’en est-il vraiment ? 

Et bien que l’on soit adepte ou pas du genre, je dois reconnaître que cette nouvelle est un amuse-bouche qui fait mouche ! On en reprendrait bien un peu plus.C’est une belle façon de découvrir cet auteur dont l’écriture est précise, documentée et scientifiquement compréhensible voire peut être probable !

Lire cette nouvelle prendra peu de temps, pour autant l’histoire se décomposant en plusieurs parties, elle semble plus étoffée et complexe qu’il n’y paraît. 

Cette histoire parle de notre planète dont le peuple a décidé de fuir le soleil devenu menaçant pour le devenir de l’humanité pour partir en quête d’un nouveau système solaire. Jusque-là, scénario classique, sauf que l’humanité a décidé de faire route à bord de la Terre en implantant à sa surface des moteurs surdimensionnés pour la propulser et l’éloigner de la menace. 

Le personnage principal est né pendant la période dite du freinage, période qui consiste à arrêter la rotation de la Terre. On vit donc à travers les yeux d’un humain qui n’a pas connu l’avant et qui va vivre les différentes étapes du voyage : l’ère du freinage, l’ère de la fuite, la rébellion et l’ère de l’errance.

Pendant toutes ces étapes se déroulant sur plusieurs années, le personnage grandit, se marie, devient à son tour père et se pose des questions existentielles sur le bien-fondé de cette fuite et du devenir de l’humanité. 

Sans en dire plus pour ne pas vous spolier et parce qu’il faut impérativement le découvrir, sachez qu’il y a du lourd dans ce si petit bouquin. 

« Je n’avais jamais vu la nuit. Je n’avais jamais vu les étoiles. Je n’avais jamais vu le printemps, ni l’automne, ni l’hiver.Je suis né à la fin de l’Ère du freinage. La Terre venait tout juste d’arrêter de tourner. »

NIKOMA


LA GUERRE APRÈS LA DERNIÈRE GUERRE de Benedek Totth / Actes Sud.

Traduction: Natalia Zaremba-Huzsvai, Charles Zaremba

C’est une vraie bombe atomique que nous lâche l’auteur Benedek Totth pour son deuxième roman. C’est puissant et impactant sur le coup et les retombées vont vous marquer pour un certain temps. C’est court, intense, chaque page du roman est une balle qui touche sa cible. Une fois terminé on se repasse les images, les scènes d’horreur, les souffrances ressenties et le stress post-traumatique n’est pas loin alors l’envie de le partager sera viscéral.

Le personnage, un jeune adolescent dont on ne connaîtra jamais le nom est attachant, réduit à une vie d’errance dans une ville mortifiée et irradiée, théâtre d’affrontements entre les Russes et les Américains. L’environnement est ravagé et déserté, recouvert de cendre et de neige, plus rien ne tient debout, il faut vivre sous terre pour se protéger des bombardements, des soldats, du froid ou encore des mutants évadés de l’obscure « Zone rouge », le tout dans une ambiance post apocalyptique qui se tient du début à la fin.

La quête principale réside dans la recherche de Théo le petit frère dont la couverture du livre vous rappellera qu’une image vaut mille mots. D’autres personnages vont apparaître au fil des pages comme Jimmy, le parachutiste américain blessé et Zoé, jeune fille et amie du personnage principal. Ils seront les plus marquants pour différentes raisons mais aussi pour leur longévité dans l’histoire, pour les autres, les apparitions seront brèves, leurs fins de vie très souvent violentes. La vie qui y est décrite est difficile, inhumaine et l’est d’autant plus qu’on la vie au travers des yeux d’un enfant. Le récit est souvent introspectif entrecoupé de flashbacks d’une vie meilleure où se mêlent les vivants et les morts voir les mort-vivants.

C’est la guerre ou plus précisément « la guerre après la dernière guerre », c’est donc au jour le jour que se vit la survie avec son lot de monstruosités…sans compter ce qui ne se lit pas mais que l’on comprend entre deux lignes.Pourtant il y a de l’amitié, de la fraternité, de l’amour voir un peu d’espoir en l’avenir.

Comment ça se finit ? Et bien sans vous spolier, ça se ne se finit pas aussi bien que l’on peut l’espérer. En même temps quand on voit l’image de la couverture à la prise en main du livre puis son titre, on comprend vite dans quoi on s’engage.

Alors engagez-vous dans ce court roman percutant et incisif, il est vraiment bon, pensez juste à vous armer et vous blinder. Âmes sensibles s’abstenir !

NIKOMA

PS: « Comme des rats morts », premier roman de l’auteur hongrois paru en France.


LE FROID d’Andreï Guelassimov / Actes Sud.

Traduction: Polina Petrouchina

Quand Filipov est réveillé par une jeune femme qu’il n’arrive pas à relier à sa propre histoire sur le divan du vestibule d’un appartement moscovite qui lui est totalement inconnu, sa gueule de bois se réveille et parvient très rapidement au niveau de l’excitation d’une happy hour dans un bar d’alcoolos. Quand cette même jeune femme le secoue pour lui dire qu’il va rater son avion pour se rendre dans le nord, la rave hallucinée qui se déroule sous son crâne ne lui permet pas de se rappeler pourquoi il doit se rendre en Sibérie dans sa ville natale. Filipov est un metteur en scène de théâtre et de cinéma connu internationalement maintenant et sa carrière a vraiment décollé quand il s’est adjoint comme scénographe un ami d’enfance. Petit à petit, dans l’avion, en revenant à la vie à coups de grappa, il comprend la raison de sa venue. Un théâtre parisien lui a proposé la mise en scène d’une pièce et il a dit oui abandonnant ainsi son ami dont les Français n’avaient pas besoin. Il vient donc expliquer la chose et pense que l’autre comprendra qu’il ne pouvait pas dire non  vu que cela ouvrait peut-être la porte de théâtres new-yorkais. Il pense que son ami le comprendra, que ce retour dans une contrée qui l’a vu grandir sera difficile certes, empreint de nostalgie et rempli de souvenirs brumeux car bien souvent alcoolisés mais sera couronné de succès dans cette région post-apocalyptique avant la moindre apocalypse connue. Celle-ci viendra très vite et on ne pourra pas néanmoins en imputer la responsabilité à un Filipov qui se lie avec sa voisine dans l’avion entre deux évanouissements. Il ne souffre pourtant pas de solitude parce que le démon du vide a fait irruption comme à chaque fois qu’il a un petit peu trop franchi la ligne. Ce démon est son petit gremlin, son petit korrigan, son petit poulpikan perso qui se paie sa tronche chaque fois qu’il est dans l’impossibilité de contrecarrer ses railleries. In vino veritas? Peut-être. La descente de l’avion et l’annonce par le pilote d’une température au sol de -40 participe très activement au “réveil” de Filipov, subitement conscient que ses vêtements de début d’automne moscovite ne feront pas l’affaire… au sol justement. Ce dernier est au départ, juste une sensation, car il est quinze heures trente, il fait déjà nuit noire et le brouillard est à couper au couteau, pas chassé par un vent, ben, sibérien. 

Ainsi démarre le “zapoï “dans le grand nord de Filipov qui en deux jours se prendra des murges mémorables dont il ne gardera aucun souvenir et connaîtra un nombre important d’absences dans une ambiance borderline dont le point d’orgue sera la panne de la centrale locale coupant électricité et chauffage dans toute la ville. Les différentes rencontres improbables et la panique collective engendrée par la panne ne toucheront que modérément un Filipov toujours entre deux boutanches, ignorant les signaux qui lui signalent une cata majeure à venir. Pas mal de lumières sont éteintes chez Filipov qui ne voit pas la situation de la ville, les drames qui s’y jouent quand lui ne pense qu’à sauver un chien qui n’a rien demandé et qui s’interroge sur sa possible paternité de la demoiselle qu’il convoite.

A lire ce roman, on en arrive à se demander si Bukowski ou même Crews n’auraient pas vécu dans la région. Comme les deux auteurs ricains, Guelassimov n’hésite pas à se salir les mains, à plonger dans le marigot, à évoluer dans le caniveau. On sent le vécu et sous couvert de grosse farce éthylique, il raconte la Sibérie de l’ère soviétique, la situation actuelle de ce no man’s land terrible pour l’homme où les larmes, le malheur ne sont jamais très loin. On est bien dans du noir au plus profond de la nuit sibérienne… Dépaysant, surprenant.

Humour froid !

Wollanup.


FLAMMES de Robbie Arnott / Actes Sud .

Flames

Traduction: Laure Manceau.

“Parce que les défuntes de la famille McAllister ont une fâcheuse propension à réapparaître peu après leur crémation – renaissant de leurs cendres et venant accomplir une dernière tâche, ou régler quelque compte –, le jeune Levi prend conscience que sa sœur Charlotte, si elle mourait avant lui, pourrait subir le même sort, et lui infliger les mêmes surprises. Aussi décide-t-il qu’elle sera inhumée dans un cercueil, qu’il va confectionner de ses propres mains. Horrifiée par cette idée, et pleinement déterminée à honorer la “tradition familiale des flammes”, Charlotte saute dans le premier bus  pour le Sud de l’île et s’enfuit, bientôt poursuivie par une détective privée.”

Premier roman de l’Australien originaire de Tasmanie Robbie Arnott, “Flammes” nous convie à une belle et étrange découverte de la Tasmanie par le biais de cette fuite de Charlotte, inquiète des desseins de son frère. On n’est pas, vous l’aurez compris dans le noir ou le polar même si le roman interroge bien des fois, cache bien des mystères qui seront tous éclairés. “Flammes” est un conte passionnant à l’ histoire souvent bien énigmatique et grandement poétique servie par un auteur à la plume déjà experte et à l’imagination débordante mais très bien maîtrisée.

Si le ton se veut plutôt humoristique au début, l’horizon s’assombrit très rapidement et navigue constamment entre le réel et l’imaginaire, le légendaire… Et souvent, on se retrouve dans un gros flou artistique, à la merci d’un auteur qui donne libre cours à son imagination dans une Tasmanie ou la faune et la flore sont toujours au premier plan, mises en lumière mais qui sait aussi parfaitement retomber sur ses pieds.

Même si certains petits passages boitent un peu, l’ensemble est maîtrisé dans la forme comme sur le fond et Robbie Arnott sait faire naître l’émotion. Si vous abandonnez un peu votre côté rationnel, cartésien et si vous laissez Arnott vous embarquer très loin, vous ne regretterez pas cette époustouflant périple bourré d’amour et de tendresse et vous n’oublierez pas de sitôt ces “flammes” des antipodes.

Charmant et enchanteur !

Wollanup.

ATMORE ALABAMA d’ Alexandre Civico / Actes Sud.

Les romans américains écrits par des Français, on a parfois l’impression qu’ils se déroulent à Besançon ou à Guéret ou que le décor est le fruit d’une recherche google images. Et ce n’est pas le cas de celui-ci. De toute évidence l’auteur s’est bien rendu à Atmore Alabama, petite hémorroïde du trou du cul des USA. Il devait même y être au moment de la fête municipale annuelle du Willam Station Day célébrant la naissance de la pauvre agglomération autour de cette gare.

Le narrateur, qui existe en deux récits, vous verrez… quitte la France pour débarquer dans ce bled. Il est attiré par la prison, ne se découvre que très peu, ne se livrant qu’auprès de trois femmes qu’il rencontre, trois personnes bloquées, dans l’attente d’un autre futur qui n’a aucune chance de se produire dans ce bout d’Amérique pétrifié. L’homme, proche de la cinquantaine, prof, va partager l’existence mortellement ennuyeuse de ces petits blancs, pas mal de rednecks plus cons que dangereux et fiers de leur connerie, tout en se rapprochant de son but.

Alexandre Civico dresse un tableau couleur d’ennui, de morosité, d’attente qu’il souille de l’immense tristesse de ce personnage dont on devine peu à peu les desseins, l’objectif, la mission, la croisade. Toute l’essence d’une existence, gommée, éliminée au profit d’un rendez-vous à Atmore. 

Roman noir impeccable à l’écriture sobre et au rythme servant intelligemment l’intrigue, “Atmore Alabama” est parfait pour découvrir une autre Amérique celle du racisme, de l’immigration, de l’isolement, de l’inactivité et de la connerie dans son apparence la plus commune et la plus vulgaire.

« ils pensent être le peuple. Ils ne sont que la foule »

Wollanup.

PS: sortie le 04/09.


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