Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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APRES LA FIN de Sarah Moss/ Actes Sud

Traduction: Laure Manceau

La structure de la famille, et le père en particulier, est confrontée à une épreuve rude dès le moment où le coeur de sa fille aînée cesse de battre. La fibre paternelle se fragilise et cette rupture du quotidien revêtira par la même une mise à plat des sentiments dans leur existence passée et présente. Le choix de l’auteur se porte avec affirmation sur cette relation privilégiée entre un père au foyer et sa fille. Sensibilité, sentiments incandescents et rivés, questionnement sur l’avenir, présentent les fondements de ce message littéraire.

«Adam Goldschmidt, un universitaire, a toujours fait passer sa famille avant sa carrière. Depuis quinze ans, c’est lui qui s’occupe de ses deux filles, veille à leur moindre besoin. Et c’est peu dire qu’il s’acquitte parfaitement de son rôle.

Un jour, à l’heure du déjeuner, Adam reçoit un coup de fil du lycée de sa fille aînée, Miriam, l’informant qu’il y a eu “un incident”. Pendant quelques minutes, l’adolescente a cessé de respirer et son cœur s’est arrêté. Rapidement prise en charge, elle a pu être ranimée : tout va bien. Mais pour combien de temps ? Tandis que sa femme Emma, médecin généraliste, continue de travailler sans relâche, Adam voit son quotidien bouleversé et doit reconsidérer son existence, celle de ses proches, à la lumière de cet événement. Racontée à travers les yeux d’un père – un homme acerbe, imparfait, pétri de contradictions, dont nous suivons le fil des pensées angoissées ou drôles, banales ou profondes –, cette chronique moderne et mordante nous plonge au sein d’une famille qui réapprend à vivre après avoir été confrontée à la possibilité du pire. »

C’est la première parution française de cet auteur née à Glasgow, enseignante à l’université de Warwick la Creative Writing.

Sous un style clair et fluide adapté aux thématiques abordées, un père, dans l’angoisse, n’ose pas s’ouvrir à ses proches.Il tente d’assumer son rôle et sa position de relai pour les membres de la famille. La trame du tissu de celle-ci subit des assauts, des accrocs apparaissent. De cette dualité père-fille, les sentiments sont à fleur de peau à la recherche d’une rupture de digue salvatrice. La pudeur fait face aux recherches de sens d’une existence somme toute banale. Or c’est dans cette banalité que les murs s’érigent, que les dialogues de fond se raréfient débouchant sur d’insolubles pénitences qui se nomment Amour.

Le récit n’est donc pas uni-centré sur cet événement dramatique mais il se mue en journal intime où l’on conjugue les histoires de vies et les ramifications de celles-ci. L’auteur tente de donner du sens à cette étape traumatique tout en balayant, en époussetant les racines qui ont débouché sur ces choix. L’événement brutal, qui déstabilise l’ensemble de la famille, remet en perspective ceux-ci  en affichant de profonds sentiments sous jacents (hors trauma). S’assumer en pareilles circonstances n’est pas chose facile mais, comme dans tout aspect négatif, transparaissent des forces insoupçonnées et un apport paradoxalement bénéfique.

Une jeune adolescente touchée dans sa chair et dans son âme face à un père aimant qui se lève et lutte pour, et, avec elle.

Poignant!

Chouchou

MILLE PETITS RIENS de Jodi Picoult chez Actes Sud

Traduction : Marie Chabin.

 

Jodi Picoult écrit depuis les années 90. Je l’ai découverte avec « La tristesse des éléphants » paru en 2017 chez Actes sud, un livre magnifique et étrange qui m’a marquée au point que j’ai eu très envie de lire « Mille petits riens » pourtant complètement différent. C’est un roman bien ancré dans la réalité où Jodi Picoult parle du racisme qui gangrène l’Amérique depuis toujours : un thème qu’elle voulait aborder depuis longtemps mais pour lequel elle a eu du mal à trouver l’angle d’approche, se sentant peu légitime vu son parcours de privilégiée blanche avec des études à Princeton puis à Harvard. Elle a trouvé le bon, c’est sûr et nous offre un très beau roman intelligent et captivant. Il est en cours d’adaptation cinématographique avec Viola Davis et Julia Roberts dans les rôles principaux.

« Ruth est sage-femme depuis plus de vingt ans. C’est une employée modèle. Une collègue appréciée et respectée de tous. La mère dévouée d’un adolescent qu’elle élève seule. En prenant son service par une belle journée d’octobre 2015, Ruth est loin de se douter que sa vie est sur le point de basculer.

Pour Turk et Brittany, un jeune couple de suprémacistes blancs, ce devait être le plus beau moment de leur vie : celui de la venue au monde de leur premier enfant. Le petit garçon qui vient de naître se porte bien. Pourtant, dans quelques jours, ses parents repartiront de la Maternité sans lui.

Kennedy a renoncé à faire fortune pour défendre les plus démunis en devenant avocate de la défense publique. Le jour où elle rencontre une sage-femme noire accusée d’avoir tué le bébé d’un couple raciste, elle se dit qu’elle tient peut-être là sa première grande affaire. Mais la couleur de peau de sa cliente, une certaine Ruth Jefferson, ne la condamne-t-elle pas d’avance ? »

Jodi Picoult construit son roman à trois voix, elle alterne les voix de Ruth, Kennedy et Turk, narrateurs à tour de rôle. Dans le même temps ces voix se mêlent, se répondent et éclairent d’autant d’angles différents les mêmes évènements, la même tragédie et le procès qui en découle. Ces éclairages contrastés, opposés mettent cruellement à jour les inégalités qui persistent entre les Noirs et les Blancs encore aujourd’hui  et le racisme rampant quotidien de gens qui pourtant parfois s’en défendent.

Jodi Picoult s’est beaucoup documenté, elle a rencontré des sages-femmes, des mères noires, des suprémacistes repentis… C’est une situation réaliste et sombre qu’elle présente avec justesse dans ce roman au suspense continu, on est captivé par cette affaire, les différentes étapes du procès depuis le choix des jurés jusqu’au verdict final, l’évolution des personnages… on a du mal à lâcher le bouquin.

Jodi Picoult a un talent immense pour créer de beaux personnages, parfaitement crédibles. Ils sont profondément humains et l’empathie fonctionne, avec tous, oui, même avec Turk, qui est pourtant un sacré connard, mais aussi un pauvre type paumé qui s’est trouvé une famille chez les racistes. Des suprémacistes dangereux parce qu’ils ne sont pas que des abrutis, ils savent utiliser le net pour leur propagande, ne sont plus des skinheads violents, se fondent dans la masse, sociopathes en puissance. Le deuil frappe les pauvres types comme les autres et Ruth, la sage-femme, est paradoxalement une de celles qui peut le mieux comprendre sa souffrance.

Ruth et Kennedy sont deux personnages de femmes magnifiques. Ruth, fille de domestique, brillante à l’école, s’est toujours pliée à ce qu’on attendait d’elle et a réussi à se construire une vie respectable sans jamais oublier, car elle en a peu l’occasion, que rien n’est jamais acquis. Elle a toujours dû se battre et se méfie des « sauveurs ». Kennedy, jeune avocate privilégiée et progressiste comprend peu à peu l’étendue des privilèges que révèle la phrase « je n’attache pas d’importance à la couleur de la peau ». Le roman est aussi celui du chemin qu’elles vont faire l’une vers l’autre.

Un très beau roman, source de réflexion universelle.

Raccoon

 

DÉBÂCLE de Lize Spit / Actes sud.

Traduction : Emmanuelle Tardif.

« Débâcle » premier roman de la Belge Lize Spit a fait un énorme carton dans sa zone linguistique flamande en Belgique et aux Pays Bas et c’est tout sauf une surprise. L’auteure, moins de la trentaine, scénariste de formation a réussi à montrer une impressionnante facette du roman rural. Dans le ton, le roman peut parfois ressembler à « L’été des charognes » de Simon Johannin mais l’œuvre est beaucoup plus aboutie, plus, plus… un grand roman, pas un coup de cœur, bien au-delà, pas une baffe plutôt un coup de batte. Ames sensibles et personnes fragiles, à tout prix s’abstenir.

Commencé à reculons, craignant un vulgaire thriller de vengeance, j’ai été rapidement ébloui. En fait, le ravissement démarre par la couverture très réussie, très dérangeante et correspondant parfaitement à une tonalité apparaissant souvent dans le roman. Quand un éditeur comprend que le visuel a parfois son importance, on a le droit à une couverture du niveau d’une pochette d’album rock glamour, photo de l’artiste belge Frieke Janssens extraite d’un série intitulée Smoking kids. En fait, la couverture française est bien plus réussie que l’originale qui sera vécue de manière éprouvante par ceux qui ont déjà lu le roman.

« À Bovenmeer, un petit village flamand, seuls trois bébés sont nés en 1988 : Laurens, Pim et Eva. Enfants, les “trois mous­quetaires” sont inséparables, mais à l’adolescence leurs rap­ports, insidieusement, se fissurent. Un été de canicule, les deux garçons conçoivent un plan : faire se déshabiller devant eux, et plus si possible, les plus jolies filles du village. Pour cela, ils imaginent un stratagème : la candidate devra résoudre une énigme en posant des questions ; à chaque erreur, il lui faudra enlever un vêtement. Eva doit fournir l’énigme et ser­vir d’arbitre si elle veut rester dans la bande. Elle accepte, sans savoir encore que cet “été meurtrier” la marquera à jamais. Treize ans plus tard, devenue adulte, Eva retourne pour la première fois dans son village natal. Cette fois, c’est elle qui a un plan… »

Conte cruel, fable macabre, « Débâcle » évolue sur deux époques, qui progressent conjointement, harmonieusement en entretenant diaboliquement le terrible suspense inhérent à chaque période. La première se situe en 2002, l’année de la naissance d’un désir sexuel un peu malsain des deux amis d’Eva, ses deux compagnons depuis les bancs de la maternelle, deux potes pour qui elle pense compter, elle, qui aimerait tant exister aux yeux de quelqu’un. Eva vit dans une famille, où le père comme la mère avec des symptômes très différents, se noient dans l’alcool entraînant des sommets de bêtise, d’aveuglement, de beaufitude, de détresse et de malheur. Le roman se situe en Belgique mais vous pouvez l’adapter à n’importe quel coin rural français. Ici, la campagne, ce n’est pas un paradis romantique comme on le lit trop souvent ou un espace rude où les autochtones se serrent les coudes. Cette campagne, sans être franchement sinistrée, semble néanmoins bien isolée, un peu arriérée et peu divertissante ou enrichissante pour des ados. Racontant le retour désenchanté d’Eva sur les terres qui l’ont vu grandir, son passage dans divers lieux, témoins de son malheur, de l’horreur vécue, la deuxième époque invite, elle aussi, à des sentiments puissants.

Ce roman se distingue par une qualité proche de la perfection. On a tout d’abord deux suspenses  et aucun ne souffre de la moindre faiblesse comme souvent dans pareils romans se situant sur deux époques. Dès les premières pages, on accroche, et dès les premières lignes, dans un style efficace, des détails, des indices permettent d’imaginer, de prévoir une issue, des issues dramatiques. C’est évident et on plonge avec Eva vers l’indicible en 2002 comme quinze ans plus tard. Ensuite, talentueusement et de manière très juste, Lize Spit décrit deux personnages absolument inoubliables au milieu du cloaque : Eva bien sûr et sa petite sœur Tessie qui devient un peu plus barge chaque jour, faisant naître une émotion justissime par des scènes à briser le cœur, à vous bloquer dans votre lecture. Beaucoup de pages révoltantes, noirissimes jusqu’aux deux ultimes sommets d’horreur. Lize Spit a le même âge que son héroïne et elle a fait montre d’un beau travail pour refaire naître cette époque en convoquant certainement beaucoup de souvenirs d’enfance avec autant d’authenticité palpable. Je n’ai pas lu beaucoup de romans du genre rural de ce niveau et vous n’en lirez sûrement pas d’autres d’une telle force émotionnelle cette année.

Noir exceptionnel.

Wollanup.

 

 

LE MYSTÈRE CROATOAN de José Carlos Somoza / Actes sud.

Traduction: Marianne Million.

Ecrire des articles est un atout, car cela nous permet, d’une part de lire des romans et d’autre part, importante, de mettre nos aprioris de côté. Après la contre-nature des choses, nous partons en Espagne en compagnie de José Carlos Somoza, auteur prolifique, avec Le mystère Croatoan.  C’est un roman apocalyptique qui semble réel.

“Des colonies d’invertébrés et d’humains rampent et marchent, inexorablement unis en un seul corps, à travers villes et forêts. Toute vie rencontrée est agglomérée ou détruite. Avant de se donner la mort, un scientifique, spécialisé dans le comportement des espèces animales, a programmé à l’intention de ses proches un message qui pourrait permettre de changer le cours de ces événements terribles qui semblent signer la disparition de toute forme de civilisation. Sauront-ils le décrypter ?” 

Le Mystère Croatoan surfe sur la vague de ces grandes énigmes auxquelles l’Homme est confronté, telle que le mystère du col Dyatlov. Le roman de Somoza trouve son intrigue dans un évènement ayant réellement eu lieu, entre autres les disparus de l’île de Roanoke.

Environ quatre siècles auparavant, en août 1590, plus de cent trente colons de l’île de Roanoke, dans l’actuelle Caroline du Nord, se volatilisèrent.Mais dans ce dernier cas, on fit une découverte supplémentaire. Sur un tronc d’arbre à proximité du village, quelqu’un avait gravé un mot : CROATOAN.

Ainsi, l’auteur, brillant, va imaginer une explication à ce phénomène de disparition dans un roman aux apparences de fin du monde. Et on y croit !

Il s’avère difficile de parler de ce roman sans dévoiler sa fin. Et je refuse de gâcher cette surprise qui vous fera frissonner. Bien que l’explication donnée (nous sommes dans un roman) soit impossible, on ne peut s’empêcher de penser : « espérons que cela ne nous arrive pas ».

Un roman où la science est en lutte contre la nature. Le CROATOAN est un pic, une conjonction où tous les êtres vivants se retrouveront en un groupe cohérent et soudé. Ils s’ engageront alors dans une sorte de transhumance. Le mot zombie ne correspond pas, bien que certaines espèces se dévorent ; je parlerais plutôt de marionnettes guidées par la force invisible de la nature. Ainsi, nous avons droit à des images malaisantes, qui en deviennent terrifiantes. Des corps qui avancent sans but, comme éteints. D’autres qui grimpent aux arbres, nus comme des  animaux, une image marquante et nauséeuse de vivants qui semblent s’accoupler. Ce sont des amas de corps aux cerveaux absents. C’est la fin de l’individualisme et de la terreur humaine.

Bien évidemment, cet univers apocalyptique compte son lot de survivants. Ces personnages n’échappent pas à la règle du stéréotype, mais heureusement sans être dérangeants. Ces personnages sont des êtres ordinaires qui seront cueillis par le destin, c’est-à-dire Mendel, imminent scientifique. D’ailleurs, ils sont tous liés, de près ou de loin, à cet homme de science. Nico est peintre. Sergi et Fatima des « fous » ou junkies. Dino, lui, est le gentil gros Italien que l’on retrouve dans beaucoup de jeux, films, romans du genre survivants. Et bien sûr il y a Carmela, l’héroïne, brillante éthologue. Ces évènements tragiques seront pour elle un parcours initiatique. Et pour Borja c’est une autre histoire, ce type est une ordure à qui on souhaiterait couper les couilles. Même dans les instants de crise, il y a toujours un emmerdeur ! Bref, ce sont des personnages en proie à la terreur, armés de la même arme que les marcheurs déshumanisés, c’est-à-dire le groupe.

Le Mystère Croatoan : ses fantastiques personnages et ses merveilleuses images noires – j’ai été happé !

Bison d’Or.

 

LA CONTRE-NATURE DES CHOSES DE Tony Burgess / Actes Sud.

Traduction: Hélène Frappat.

Avouons qu’en matière de littérature apocalyptique ou post-apocalyptique, les œuvres créées ont tendance à tourner en rond et ressasser toujours les mêmes clichés : attaques ou explosions nucléaires, zombies et j’en passe. Bien évidemment, tout n’est pas mauvais. Le magnifique roman La Route de Cormac McCarthy en est la preuve. Tout comme La contre-nature des choses de Tony Burgess qui réserve son lot d’originalité.

Un homme au bout du rouleau – le narrateur – sillonne un paysage de fin du monde sans lever les yeux. Tout là-haut, dans ce qu’il reste de l’ancien ciel et qu’il évite de regarder, l’Orbite charrie un milliard de cadavres. Parce qu’au bout du compte, l’apocalypse zombie aura surtout généré un gigantesque problème de gestion des déchets. Les brûler dans des fours géants ? Trop de mauvais souvenirs. Les enterrer ? On a bien essayé, mais pour se retrouver avec des hectares de boue grouillante. Alors on s’est mis à les envoyer là-haut. Quant à lui, il doit se trouver un fils avant le soir, autrement dit kidnapper un gosse pour qu’il l’aide à accomplir une mystérieuse mission.
Et puis il y a Dixon, son double maléfique, une vieille connaissance devenue vendeur de cadavres et un authentique génie du mal. Dixon pratique des tortures d’une barbarie et d’une sophistication pornographique qui en font l’homme le plus redouté parmi ce qu’il reste de survivants sur cette planète presque totalement inhospitalière. Entre le narrateur et lui, un duel s’engage. L’occasion, pour Tony Burgess, d’ajouter à l’Enfer de Dante une multiplicité de cercles dont la puissance tient autant à leur imagerie traumatiquement poétique qu’à leur caractère politique de prémonition.

La contre-nature des choses est un roman original en plusieurs points de vue. Le narrateur est le personnage principal qui raconte et décrit ce qui se déroule sous ses yeux, et autant vous dire que ce n’est pas marrant. On se laisse guider au fil des mots crachés par sa gueule qui semble dévorée par la gangrène. Cette impression de problème d’élocution est dû au fait que les phrases sont courtes, parfois réduites à un seul mot. On pourrait penser que cette économie de mots pourrait donner un texte rapide à lire. Au contraire, la ponctuation et les mots semblent avoir été choisis pour nous ralentir, ce qui crée une rythmique indéfinissable mais tellement séduisante !

Dans ce roman, il est bien question de zombies, mais la manière dont Tony Burgess a traité le sujet le rend atypique. Les morts se sont réanimés, en grande quantité, à tel point qu’il a fallu trouver une solution pour régler le problème de manque de place. D’autant plus que les vivants pensaient que les morts seraient hostiles, mais non. Les morts voulaient juste marcher. Alors il a été décidé de les envoyer en orbite, dans le ciel. La solution miracle qui mettra fin à l’humanité. A priori, le manque de lumière et l’air vicié provoqueront des maladies de peaux, cancers, … la liste est longue.

Au fil de la lecture, on en vient à se demander qui sont les vrais zombies, ceux planant dans le ciel ou ceux ayant leurs deux pieds sur Terre ? Dans ce roman, les humains montrent leurs visages les plus noirs et les plus abjects : ils tuent, violent, volent, et cætera. Et, pour finir, tout laisse à penser que les vivants sont en décomposition…

La contre-nature des choses, la voilà.

Je n’en dirai pas plus sur l’histoire et l’intrigue. Il est préférable que vous la découvriez par vous-même. Mais il est important de rajouter, pour vous convaincre ou vous avertir, que ce roman est très noir, sanglant et dénué d’espoir. Mais c’est de ces ténèbres que jaillit la poésie.

GÉNIAL !

Bison d’Or.

DANS LA VALLÉE DÉCHARNÉE de Tom Bouman / Actes noirs d’ Actes Sud

Traduction: Alain Defossé.

Passons rapidement sur la couverture particulièrement farfelue, une nouvelle fois, une habitude, une préciosité de la collection même si je suis peut-être un peu railleur, il y a bien des arbres et des forêts dans le roman et nous sommes bien en zone montagneuse comme semble le suggérer des structures coniques… pour se concentrer sur un ouvrage qui mérite l’attention, sans être le roman de l’année loin de là, mais possèdant une forme comme un fond qui devraient séduire un grand nombre d’amateurs de polars. Lansdale et Pollock ont encensé le roman mais ici on est quand même à des années lumière des pieds nickelés ricains Hap et Leonard mais aussi très loin de l’enfer terrestre qu’a su créer Pollock dans “le diable tout le temps”. Non, ici, on serait plutôt, sur les terres de Craig Johnson et pour beaucoup  de lecteurs de noir, c’est déjà pas si mal. Ce roman est le premier d’une série dont le deuxième chapitre est déjà paru aux Etats Unis et peut-être allez-vous connaître à nouveau les affres de l’attente puis le bonheur des retrouvailles.

Henry Farrell est le seul flic de Wild Thyme, une petite ville perdue dans le Nord de la Pennsylvanie. Le genre de patelin où il ne se passe pas grand-chose, où tout le monde se connaît, pour le meilleur ou pour le pire. Comme une sorte de marais un peu trouble : la surface est calme mais qui sait ce qu’on trouverait si on allait chercher là-dessous.

Quand il a pris son poste, Henry se voyait passer son temps entre parties de chasse et soirées peinard avec un bon vieux disque en fond sonore. Mais les compagnies pétrolières se sont mis en tête de trouver du pétrole dans le coin. Elles ont fait des chèques, et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’ambiance entre voisins s’en est ressentie. Et puis il y a eu la drogue. Des mecs plus ou moins bien emmanchés ont commencé à bricoler toutes sortes de saloperies dans des labos de fortune cachés dans les bois. Henry les connaît, du reste, il est allé à l’école avec eux. Alors quand on découvre un cadavre sur les terres d’un vieux reclus, il comprend que le temps est venu d’aller remuer l’eau de la mare.”

Et de fait, Farell va devoir aller au charbon, lui qui a choisi ce poste pour être tranquille et n’avoir à régler que rixes locales dans les bars et méfaits criminels de bas étage. “Dans la vallée décharnée” est un vrai polar d’investigation et le rythme sera imprimé par une enquête minutieuse, difficile et douloureuse pour un anti-héros à la personnalité effacée, au comportement souvent dicté par la douleur de la perte de l’être aimé et par une difficile expérience en Somalie lors d’une expédition de l’armée US. Alors, c’est du très classique au départ, évident dans le fonctionnement comme dans le déroulement et le lecteur averti comprendra aisément et rapidement que les suspects ou les coupables présumés n’ont rien à voir dans le meurtre d’un jeune homme étranger à la région. Farell est un solitaire, son violon étant son seul et véritable compagnon, mais il connait parfaitement son patelin, les gens et leurs petits secrets et magouilles, sait, à peu près, adapter son comportement à chaque nouvelle rencontre. Solitaire au point que l’auteur se met, à mon avis, une balle dans la main en créant puis en  faisant disparaître très prématurément un personnage qui aurait pu être pour Farell,un très crédible équivalent d’un Clete Purcel pour le Dave Robicheaux de James Lee Burke.

Un peu comme chez le divin Burke, mais c’est vraiment là que s’arrêtera la comparaison, le roman offre de beaux moments dans la nature, notamment des scènes de traque dans les forêts hivernales assez tendues. On sent un amour pour la région ainsi qu’ une connaissance pointue des méthodes de chasse. L’auteur met aussi l’accent sur les risques pour l’environnement et pour les humains de l’exploitation sauvage du gaz de schiste tout en montrant l’absence de conscience de certains, avides de s’enrichir par cette manne inespérée sous leurs pieds, au mépris d’un semblant de conscience citoyenne. Ceci dit, peut-on vraiment les blâmer?

Si au début, on peut  être un peu perdu par la quantité de personnages, insuffisamment dépeints pour qu’on les retienne vraiment, tout tourne vraiment autour de Farell, le narrateur et héros, on note de suite une histoire bien menée, rythmée par un crescendo soutenu jamais démenti et les révélations finales s’avèrent solides et suffisamment inattendues. Du coup, on n’oubliera la niaiserie inutile de douloureuses pages sur l’épouse de Farell qui s’adresse directement au lecteur pour le mettre dans la confidence d’une magnifique histoire terminée par une mort si prématurée.

Quelques jours après avoir terminé la lecture, je m’aperçois que malgré que je n’ai pas été particulièrement chaviré par ce roman, il reste néanmoins bien en tête. Reconnaissons-lui aisément une intrigue de qualité, une écriture très recommandable mais aussi un climat, une ambiance, un personnage principal qu’on prendra plaisir à retrouver et à mieux connaître loin des bouffonneries rurales ricaines dont on nous saoule depuis quelques années.

Sympa.

Wollanup.

LES ASSASSINS DE LA ROUTE DU NORD de Anila Wilms / Actes noirs / Actes sud.

Traduction: Carole Fily.

“À la chute de l’Empire ottoman, au lendemain de la Pre­mière Guerre mondiale, l’Albanie connaît, comme le reste du monde, de profonds changements. Les nouveaux diri­geants souhaitent moderniser le pays et imposer leurs lois sur l’ensemble du territoire, mais ils se heurtent à la résis­tance farouche des montagnards du Nord, qui continuent de vivre selon le Kanun, le code ancestral de ces régions reculées que l’on dit hantées depuis la nuit des temps.

Au printemps 1924, deux Américains y sont assassinés sur une petite route. Contraire au Kanun, qui place l’hos­pitalité au plus haut rang des vertus, le crime, qui a touché le fils d’un sénateur américain, plonge le petit État dans une crise diplomatique qui risque de dégénérer en guerre civile. Mais que fabriquaient ces Américains sur la route du Nord ? Leur présence était-elle liée aux rumeurs selon lesquelles la région renfermerait d’abondantes ressources pétrolières ? Et qui a bien pu vouloir leur mort ? L’efferves­cence s’empare de la capitale. On ne parle plus que de cela dans les cafés, les journalistes enquêtent, et bientôt les ser­vices secrets s’en mêlent…”

Nous sommes en Albanie en 1924, quand le pays devient indépendant après des siècles au sein de l’empire ottoman, sous l’influence de la puissance régionale autrichienne et des règles millénaires des montagnards du Nord et cherchant une crédibilité, une légitimité internationale en draguant la toute nouvelle Société Des Nations tout en espérant une aile protectrice de l’oncle Sam. Voilà un bien beau décor original, une destination, un univers peu connus et qui dès les premières paragraphes enchanteront le lecteur en quête de nouveaux territoires, de société mal connues.

Evidemment le plan “mains propres” mis en place par les autorités naissantes albanaises part gravement en sucette avec cet étrange assassinat de deux Américains. L’ Albanie, pays secret à la population bâillonnée par un communisme dur pendant des décennies, offre ici une image d’une société méditerranéenne qu’elle est de par sa localisation et par les réactions de la population, rumeurs, gonflements des informations, vent de panique, foules en ébullition, théories du complot… quand le drame est connu. Pas de doute, Tirana, la petite capitale du pays réagit comme le feraient d’autres populations au sang chaud de la région comme son voisin grec ou les Italiens sur l’autre rive de l’ Adriatique.

S’ensuivent des luttes politiques complexes, l’intervention des services secrets, des coups fourrés entre les trois grands acteurs en lutte pour la domination de ce petit pays et si , au début, le propos s’avère léger empreint d’une certaine bouffonnerie  puérile, une sorte de farce, les tenants et les aboutissants ainsi que les luttes pour maintenir le pays soit dans un traditionalisme rassurant soit dans une course vers la modernité pour réellement exister au plan régional et mondial, vont durcir le roman, lui donner une empreinte historique et sociologique.

Tiré d’une histoire réelle, le roman souffre néanmoins des défauts issus de ses qualités intrinsèques et de l’intérêt vif créé pour ce petit bout des Balkans. Le propos est souvent humoristique et toujours passionnant mais il manque certainement de profondeur pour nous permettre de réellement appréhender la situation de l’époque, de comprendre avec précision ce qui se trame à quelques semaines d’une révolution, bien réelle elle, au printemps 1924.

Néanmoins, le roman d’ Anila  Wilms ouvre une jolie lucarne sur ce coin d’Europe secret et méconnu tout en offrant un polar coloré, original, franchement atypique.

Dépaysant.

Wollanup.

ENTRETIEN Caroline De Mulder / BYE BYE ELVIS et CALCAIRE / Actes Sud.

Photographe Julie Grégoire

Née à Gand, Caroline De Mulder est l’auteur de 4 romans. Ego tango (Prix rossel 2010) et Nous les bêtes traquées (2012) ont paru aux éditions Champ Vallon puis en Babel; Bye bye Elvis (2014) et Calcaire (2017) aux éditions Actes Sud. Elle est aussi enseignante de lettres modernes à l’université de Namur. On lui doit aussi  un essai “Libido sciendi: le savant, le désir, la femme” (2012), aux éditions du Seuil.
Très impressionné par le style de Caroline De Mulder, une envie d’approfondir un peu son propos m’a semblé utile. La gentillesse et la disponibilité de Caroline De Mulder ont fait le reste. On la retrouvera aussi fin janvier, début février pour nous parler de son Amérique.

***

1 – « Bye bye Elvis » est votre troisième roman paru chez Actes Sud en 2014. Il précède de trois ans « Calcaire », belle réussite de l’année passée. Si les informations glanées sur le web sont exactes, Belge de naissance, vous avez été élevée en hollandais et vous avez appris à lire en français aussi pourquoi avez-vous fait le choix d’écrire en français ?

Élevée en flamand – le hollandais est un dialecte comme chacun sait (sourire). J’ai commencé à écrire en français, parce que je lisais en français, ayant appris à lire dans cette langue.   

 

2- De par votre bilinguisme et ce que cela peut certainement avoir comme écho dans votre pays, vous devez être considérée comme un exemple à suivre en Belgique, non? D’ailleurs, qu’est ce que cela veut dire d’être belge? L’histoire de la Belgique se situant très souvent dans les pages des manuels d’Histoire de ses voisins, qu’est ce qui réunit tous les Belges?

Le bilinguisme est une richesse, un atout qui permet de vivre une double vie, et, dans un pays bilingue comme la Belgique, je regrette qu’il ne soit pas plus répandu. Quant à l’identité belge, question complexe, elle est nécessairement plurielle. Comme vous le dites, beaucoup de voisins sont venus apporter leur influence (de manière plus ou moins brutale – non je ne vise pas les Français). Par ailleurs, c’est un pays double, avec deux langues, deux cultures, deux littératures. Ce qui fait sa beauté et son intérêt.    

Couverture initiale du roman refusée par les ayants droits de la famille d’ Elvis.

3-« Bye bye Elvis » parle de la déchéance d’Elvis Presley, on comprend très vite que vous vouliez montrer l’envers du décor, déboulonner un mythe américain mais pourquoi le choix s’est-il porté sur Elvis?

Pas pour sa musique, encore moins pour ses films. Parce que la figure d’Elvis me touche. L’ascension fulgurante d’un white trash trop fragile, d’un grand enfant qui ne parviendra jamais à grandir, très vite broyé par l’énorme machine que met en branle la gloire. Broyé, et défiguré, aussi, lui qui avait été d’une beauté solaire. (J’ajoute qu’il aurait été difficile de s’attaquer à Marylin, après Blonde de Joyce Carol Oates.)

Photo très proche de l’univers de Walker Evans.

 

4- Du « white trash », qu’entendez-vous par là ?

« Mulberry Alley, on avait eu une baraque insalubre près des rails et de la décharge publique, limitrophe de Shake Rags, le quartier noir le plus pauvre de Tupelo, un quartier surpeuplé qui dégueulait de partout. Du blues et du gospel montaient des porches. On avait habité aussi North Green Street, voisinage déjà plus respectable, à condition d’être Noir. Le R’n B, le jump blues, le swing passaient les murs de cabanes qu’on aurait pu crever d’un coup de poing. Les Presley étaient des Blancs cassés, déclassés, des Blancs blancs. Certains jours, ils se nourrissaient de maïs et d’eau. Au rythme où ils déménageaient, le tour de Tupelo avait rapidement été bouclé. Les débiteurs se multipliaient, il devenait difficile de sortir de chez soi ou même de se cacher. Elvis avait treize ans et son père des dettes à faire un trou dans la lune: il était temps de gagner le taillis. Aussi les Presley avaient-ils serré leurs guenilles dans quelques caisses ligotées sur le toit de la vieille Plymouth. Une fois de plus, ils fuyaient la misère » (Bye bye Elvis)

Je pourrais citer aussi le passage où je décris Graceland, qui se trouve bientôt envahie par la famille d’Elvis, principalement constituée de bras cassés, d’alcooliques et autres cas sociaux.

 

5- La récente actualité frappant à la porte, en aparté, que vous a inspiré le barnum médiatique, économique, politique et même étatique autour du décès de Johnny Hallyday, le French Elvis comme l’ont nommé beaucoup de médias étrangers? Pensez-vous que leur rayonnement est comparable?

Absolument pas comparable, Johnny était un phénomène franco-français, qui n’a pas passé les frontières. Par ailleurs a-t-on entendu une seule voix émettre l’idée que Johnny n’était pas mort? Or voyez sur Google, Elvis is not dead. Elvis court toujours.  

 

6- Est-ce que c’est le rêve américain de petits blancs qui a détruit Elvis ? Pouvait-il en être autrement, la star ne doit-elle pas mourir pour entrer dans la légende ?

Ce qui a détruit Elvis, c’est la gloire, c’est l’image qu’il est devenue et à laquelle il a fini par se réduire. D’une certaine manière, d’une certaine manière, son image a fini par occulter entièrement son âme – fragile. La star Elvis a vampirisé l’homme (ou plutôt, le petit garçon qu’il est resté au fond). En somme, l’image, artificielle par essence, a fini par occulter entièrement l’être et par le dévorer. D’ailleurs, dans son processus d’auto-destruction, c’est elle qu’il a tout d’abord attaquée – son apparence. Les vidéos des derniers concerts sont poignantes. Pas seulement à cause de la grande souffrance qui s’en dégage; on voit aussi cet homme qui avait été d’une si grande beauté, présenter, à l’âge d’à peine plus de quarante ans, une apparence quasi monstrueuse. Il a détruit ce qui le détruisait et il en est mort.

 

7- Si on rapproche la vie d’ Elvis de celle d’un autre mythe américain Sinatra, on s’aperçoit que le comportement vis à vis des femmes était quasiment identique, des filles kleenex que l’on jette après usage, est-ce un modèle d’homme vanté par l’ Amérique des années 60? Est-ce que les « légendes » du XXIème siècle ressembleront à ce modèle?

Aussi longtemps qu’il y aura des groupies et des filles kleenex pour s’aligner devant des chambres d’hôtel, on peut craindre que le comportement que vous décrivez persistera. Dans le cas d’Elvis, paradoxalement très complexé, la multiplication des conquêtes relevait moins du machisme que d’un narcissisme fragile et d’une immaturité très grande qui ne lui ont au fond jamais permis d’accéder à l’autre, dans la complexité et la difficulté que cela implique ; dans toutes ces filles, il cherchait une femme-miroir et surtout, désespérément, sa propre mère, morte quand il avait une vingtaine d’années.  

 

8- Votre personnage John White dont les lecteurs découvriront la personnalité n’aime pas du tout Michaël Jackson, mythe américain du XXIème siècle, le mythe de l’Américain moderne est-il en train d’évoluer vers un modèle moins empreint de machisme?

La fille d’Elvis ayant épousé Michael Jackson, que pouvait-on attendre de John White? C’est un clin d’œil, bien sûr. Au fond, Michael Jackson, tout comme Elvis Presley, a été broyé par la gloire (et abimé par les drogues légales ou non, médicales parfois, mais finalement létales). Deux personnalités fragiles, que je ne considérerais machistes ni l’une ni l’autre. John White (Elvis vieux?) le considère avec colère parce qu’il se reconnaît en lui.

9- En 2011, vous avez fait partie des cent personnalités féminines invitées au Sénat pour y célébrer les cent ans de la Journée de la Femme et vous êtes par ailleurs une personnalité publique, que pensez-vous justement des actions telles que « Times up » à Hollywood ou l’appel des femmes françaises « liberté d’importuner » ? De quel côté pencheriez-vous le plus ?

Tout d’abord, j’aime la compagnie des hommes, qui sont loin d’être tous des porcs. L’épisode de délation publique et hystérique auquel a donné lieu l’affaire Weinstein, me met mal à l’aise, ainsi que l’auto-flagellation tout aussi publique d’hommes qui justement n’avaient rien à se reprocher, eux. Je connais très bien les nombreux inconvénients liés à mon sexe pour en avoir souffert et je peux donc comprendre l’esprit revanchard qui règne dans les rangs néo-féministes (le vocabulaire guerrier me paraît de mise), mais substituer une violence à une autre ne me paraît au fond pas constructif. Et puisqu’il est question de « libérer la parole », je suis tout de même étonnée de l’agressivité que provoquent les voix dissidentes, quelquefois plus élégantes.  

En somme, hors cadre professionnel (dans ce cadre-là, le mélange des registres est humiliant), je serais donc plutôt pour la liberté d’importuner, si elle s’arrête où commence la liberté de gifler, et plus si affinités.  

 

10 -J’imagine que vous avez dû crouler sous la documentation concernant Presley, comment se sont effectués les choix narratifs, qu’avez-vous choisi de privilégier dans la vie du chanteur?

Oui, j’ai lu énormément, j’ai même visionné un nombre important de navets. Je recommande aux amateurs l’excellente et volumineuse bio de Peter Gulnarick. La difficulté de la fiction biographique (dans Bye bye Elvis l’un des deux fils narratifs) est qu’il faut éviter de proposer une énumération d’anecdotes. Dans le matériau très riche, j’ai choisi ce qui m’a paru le plus signifiant, le plus à même d’exprimer l’intériorité, l’âme d’Elvis. Parce que, certes, il y a eu énormément de livres sur Elvis; toute personne l’ayant côtoyé, fut-ce brièvement, s’est fendu d’un livre (infirmière, femmes, famille, ex-femme, ex-musiciens …). Mais ces livres ramènent presque toujours Elvis à l’auteur du livre, et à la relation qu’ils ont pu avoir. J’ai été frappée dans mes lectures par le fait qu’au fond, personne n’a réellement essayé de comprendre cet homme, de voir les choses depuis sa perspective et sa personnalité. C’est un travail, je pense, que seule la fiction peut faire – même si tous les faits se rapportant à la vie d’Elvis sont rigoureusement exacts.
Même pour le deuxième fil rouge de mon roman, fiction pure, ce travail de recherche m’a été indispensable. En effet, si John White est la possibilité d’un Elvis qui aurait réussi à fuir ses fans cannibales, la possibilité d’un Elvis vieux, alors pour l’imaginer il fallait nécessairement le connaître enfant, adolescent, adulte, et sous toutes ses facettes.

 

11- « Bye bye Elvis  » est sombre, « Calcaire », dans un autre genre l’est encore plus, allez-vous continuer à écrire dans cette veine noire ?

Ça dépend de ce que vous entendez par « noire ». En tout cas, je ne compte pas me mettre au feel good book.

12- Quel morceau d’Elvis retiendrez-vous?

« Are you lonesome tonight? » pendant le concert de 1977 à Rapid city, où on voit un Elvis devenu difforme transpirer la souffrance et la solitude et bégayer son texte au milieu de l’arène. Poignant.

 

***

Entretien réalisé par mail entre le 6 et le 17 janvier.

Wollanup.

PS: Merci à Caroline pour ce grand moment.

BYE BYE ELVIS de Caroline De Mulder / Actes Sud.

L ’an dernier, j’avais beaucoup aimé “Calcaire” de Caroline De Mulder mais c’est vrai que cela ne veut pas dire grand chose… Il y a les bons romans que vous oubliez beaucoup trop rapidement.Le plaisir immédiat a pu être grand mais le souvenir s’avère minuscule rapidement.Et puis il y a les autres, plus rares, qui vous marquent durablement. Pareillement, l’empreinte du roman peut s’avérer tangible longtemps par la qualité de l’oeuvre, la beauté du verbe ou par le choc qu’il provoque et quand toutes ces conditions sont réunies comme dans Calcaire, cela fait un très bon roman dynamité par un premier chapitre urgent et noir et que la suite ne démentira jamais.

Alors, dans une rentrée littéraire très moyenne pour l’instant, pourquoi ne pas s’attarder à des romans plus anciens et ce “Bye bye Elvis”, titre un peu irrévérencieux et en même temps finalement assez tendre, à la simplicité complice, je l’avais repéré mais j’avais été stoppé net par la couverture. Il y a plusieurs hypothèses concernant la laideur des couvertures des romans de madame De Mulder chez Actes Sud. Soit quelqu’un dans la maison lui voue une haine sans nom, ou bien à chaque fois elle tombe au moment où on fait plaisir au stagiaire troisième ou enfin la maison a décidé de ne plus s’attacher à la forme du produit livre proposé et interroge le futur lecteur par  des couvertures cryptées, ésotériques et complètement à l’ouest. C’est Vegas que l’on est censé voir? Que nenni, cela ressemble plus à une enseigne de couscous à Barbès. Mais qu’importe le flacon…

Graceland, 16 août 1977, Elvis Presley disparaît et laisse derrière lui des millions d’adorateurs éperdus. Crépuscule du Roi du Rock. Jusqu’à la fin, la longue fréquentation du désastre ne lui avait pas fait perdre toute sa candeur.

Dix-sept ans plus tard, Yvonne entre au service de John White, un vieil Américain au physique fragile. Elle va passer vingt ans à ses côtés, tissant une relation de dépendance avec cet homme dont elle ne sait rien et qu’elle s’efforce de sauver d’une fin misérable…

La pire façon d’aborder ce roman serait de croire qu’ici a été fait un travail à dominante journalistique sur Elvis. Ce roman ne figure pas au catalogue de l’excellente collection Rivages Rouge. Caroline De Mulder a beaucoup lu, écouté, regardé Elvis mais son histoire n’est pas centrée uniquement sur lui. Bye Bye Elvis relève de l’oeuvre romanesque. Le roman se décline en deux narrations s’entrelaçant tout au long du roman. La première raconte Elvis, l’ascension puis le déclin jusqu’ à la chute finale. On entame d’ailleurs le parcours du King par son épilogue, à son retour mort à Graceland au milieu de sa famille et de ses Gars, amis parasites, garde rapprochée et beaux représentants du distingué milieu white trash, des rednecks de classe mondiale quand les fans commencent à affluer. L’auteur reprendra ensuite chronologiquement les étapes phares de sa vie et le propos est tellement addictif, le style convenant parfaitement au ton voulu, froid, désenchanté au départ pour, par la suite, par instants, devenir plus clément, plus compatissant parfois amusé voire tendre vis à vis d’ Elvis sur la fin adoucissant ainsi un ton le plus souvent cassant, dur, sans fard, rock n’ roll. L’auteure avait dû enfiler le perfecto pour écrire.

Alors, forcément on est un peu désarçonné au départ quand nous est racontée l’histoire de ce vieil Américain excentrique, au cerveau en partie décimé  et tout la monotonie, la tristesse, le chagrin de vies perdues ou jamais gagnées qui accompagnent l’histoire de John White et de sa dame de compagnie veuve Yvonne  du milieu des années 90 à nos jours. Bien sûr, la question est quel est le lien avec la foutraque, ringarde et triste geste d’Elvis ? Que vient faire cette histoire, s’insurgeront même certains sûrement ?

A mesure que les histoires avancent dans des lieux et des époques différents, les liens apparaissent, des similitudes dans les situations, des réflexions, des attitudes… L’histoire d’Elvis racontée a bien sûr pour volonté de montrer le côté sombre, la face cachée du mythe américain , vitrine flashy et burnée d’une certaine Amérique blanche du Sud des USA du début des années 60, avant de se faire salement flinguer comme Sinatra par les Beatles. Mais c’est dans les moments de la vie de John White, dans ses excentricités, que l’on trouve les éléments qui permettent de hausser le niveau du roman. Caroline De Mulder montre deux tragédies, l’une sous les feux de la scène, l’autre dans l’anonymat banal du déclin solitaire. Deux univers différents et la même douleur, les mêmes souffrances, les mêmes plaies des mêmes failles mais aussi deux histoires d’amour, amours interdites, amours impossibles, amours destructrices à la même fin glauque.

On ne peut pas non plus ne pas parler de ces personnages qui dans les deux histoires faisant abstraction de leur personne, de leur vie, par pitié ou par réelle compassion, tendresse… donnent éperdument à l’autre parce que de toutes façons, sinon à qui donner ? Caroline De Mulder, ne voulant rien oublier sur ce mythe a su, très finement, lui adjoindre sa continuité délirante à laquelle vous penserez de plus en plus précisément au fur et à mesure que l’intrigue avance.Paradoxalement, en nous montrant le marasme, Caroline De Mulder parle beaucoup de tendresse, d’attachement et d’amour.

“Entre white trash et trash noir, Bye bye Elvis ou l’envers de la gloire.” Caroline De Mulder.

Talent!

Wollanup.

PS: Caroline De Mulder en entretien samedi.

 

4 3 2 1 de Paul Auster chez Actes Sud

Traduction : Gérard Meudal.

Paul Auster a publié une trentaine de livres, écrit et traduit de la poésie, réalisé des films… il est pour moi parmi les très grands de la littérature américaine. Il a mis trois ans à écrire ce roman, plus de mille pages, une quadruple fresque dans l’Amérique des années 50 et 60, quatre destins différents pour le même personnage, Archibald Isaac Ferguson né comme l’auteur en 47 dans le New Jersey. Un roman immense, au sens propre comme au sens figuré dont voici le premier paragraphe.

Selon la légende familiale, le grand-père de Ferguson serait parti à pied de sa ville natale de Minsk avec cent roubles cousus dans la doublure de sa veste, il aurait fait route vers l’ouest jusqu’à Hambourg en passant par Varsovie et Berlin et il aurait acheté un billet sur un bateau baptisé l’Impératrice de Chine qui traversa l’Atlantique à travers de rudes tempêtes hivernales pour entrer dans le port de New York le premier jour du XXe siècle. Pendant qu’il attendait d’être interrogé par un agent du service d’immigration à Ellis Island, il engagea la conversation avec un compatriote juif russe. L’homme lui dit : Oublie ton nom de Reznikoff. Il ne t’attirera que des ennuis dans ce pays. Il te faut un nom américain pour ta nouvelle vie en Amérique, quelque chose qui sonne vraiment américain. Comme l’anglais était encore une langue étrangère pour Reznikoff en 1900, il demanda à son compatriote plus âgé et plus expérimenté de lui faire une suggestion. Dis-leur que tu t’appelles Rockefeller, lui répondit l’homme. Tout ira bien avec un nom pareil. Une heure s’écoula, puis une autre et au moment où Reznikoff alors âgé de dix-neuf ans s’assit en face de l’agent de l’immigration pour être interrogé, il avait oublié le nom que l’homme lui avait dit de donner. Votre nom ? demanda l’agent. Se frappant le front de frustration l’immigrant épuisé laissa échapper en yiddish, Ikh hob fargessen ! (J’ai oublié !) Ainsi Isaac Reznikoff commença-t-il sa nouvelle vie en Amérique sous le nom d’Ichabod Ferguson.

Beau début, non ?

Après un bref aperçu des origines d’Archie Ferguson : l’arrivée de son grand-père en Amérique, la rencontre de ses parents… base commune à toutes les versions, Paul Auster, écrivain du hasard et des contingences se lance et raconte l’enfance puis la jeunesse de quatre versions d’Archibald Ferguson à tour de rôle, chapitre par chapitre, nous entraînant rapidement dans un tourbillon narratif extraordinaire. Au début, c’est un peu perturbant, les différences sont minimes, le choix de la ville où s’installent ses parents dans le New Jersey… puis les choses s’accélèrent, Archie grandit et change rapidement et on est happé par ces histoires.

Chacune d’elles prise séparément pourrait être un roman. Quatre romans simultanés, quatre vies parallèles mêlées avec un talent éblouissant car si elles sont indépendantes, elles s’éclairent l’une l’autre, parfois en creux et s’enrichissent mutuellement. C’est bien du même Archie qu’il s’agit à chaque fois : il a les mêmes passions, les mêmes parents, Rose et Stanley, les mêmes oncles et tantes, les mêmes proches dont la bien aimée Amy mais au gré du hasard, des choix, des rencontres, les relations vont se développer diversement et tous auront des destins différents. Paul Auster joue avec « et si ? », cette question universelle et obsédante qu’on se pose tous à certains moments. Il le fait brillamment et quelle que soit la version, Archie est toujours Archie tout en étant complètement différent. Un véritable tour de force déjà !

Et puis il y a le style ! Paul Auster nous offre des phrases magnifiques, ciselées avec un rythme et une musique tellement époustouflants qu’on a envie de les savourer lentement. Et on a la chance d’être assurés de l’excellence de la traduction puisque Paul Auster qui maîtrise parfaitement le français l’a validée. Il est lui-même traducteur de poètes français à l’instar d’un des Ferguson…

Paul Auster puise beaucoup d’éléments de sa propre vie pour nourrir celles de ses personnages : ce qu’il a connu, ce qu’il a vu, ce qu’il a vécu… autant d’éléments qui font que toutes les versions de Ferguson sonnent juste. Ils ont les mêmes passions : le sport, le cinéma, la littérature qui s’exprimeront différemment selon l’évolution de chacun mais dont ils parlent tous avec ferveur. Les années cinquante et soixante sont aussi celles de la jeunesse de Paul Auster, il a vécu les événements qu’il raconte : la lutte pour les droits civiques, l’assassinat de Kennedy, les émeutes raciales de Newark, la révolte étudiante de Columbia, le refus de la guerre du Vietnam, des pages noires de l’histoire de l’Amérique dont il réussit à rendre l’atmosphère d’une manière très réaliste.

Mais il puise également dans son œuvre et dans ses propres fictions : un scénario qu’il a écrit, des poèmes qu’il a traduits et Marco Stanley Fogg de « Moon Palace », David Zimmer de « Le livre des illusions », Adam Walker d’ « Invisible » qui apparaissent brièvement, clin d’œil et lien avec ses autres romans. Et une pirouette finale transforme encore ce roman vraiment foisonnant !

Un chef d’œuvre !

Raccoon

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