Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Étiquette : actes sud (page 1 of 5)

LA GUERRE APRÈS LA DERNIÈRE GUERRE de Benedek Totth / Actes Sud.

Traduction: Natalia Zaremba-Huzsvai, Charles Zaremba

C’est une vraie bombe atomique que nous lâche l’auteur Benedek Totth pour son deuxième roman. C’est puissant et impactant sur le coup et les retombées vont vous marquer pour un certain temps. C’est court, intense, chaque page du roman est une balle qui touche sa cible. Une fois terminé on se repasse les images, les scènes d’horreur, les souffrances ressenties et le stress post-traumatique n’est pas loin alors l’envie de le partager sera viscéral.

Le personnage, un jeune adolescent dont on ne connaîtra jamais le nom est attachant, réduit à une vie d’errance dans une ville mortifiée et irradiée, théâtre d’affrontements entre les Russes et les Américains. L’environnement est ravagé et déserté, recouvert de cendre et de neige, plus rien ne tient debout, il faut vivre sous terre pour se protéger des bombardements, des soldats, du froid ou encore des mutants évadés de l’obscure « Zone rouge », le tout dans une ambiance post apocalyptique qui se tient du début à la fin.

La quête principale réside dans la recherche de Théo le petit frère dont la couverture du livre vous rappellera qu’une image vaut mille mots. D’autres personnages vont apparaître au fil des pages comme Jimmy, le parachutiste américain blessé et Zoé, jeune fille et amie du personnage principal. Ils seront les plus marquants pour différentes raisons mais aussi pour leur longévité dans l’histoire, pour les autres, les apparitions seront brèves, leurs fins de vie très souvent violentes. La vie qui y est décrite est difficile, inhumaine et l’est d’autant plus qu’on la vie au travers des yeux d’un enfant. Le récit est souvent introspectif entrecoupé de flashbacks d’une vie meilleure où se mêlent les vivants et les morts voir les mort-vivants.

C’est la guerre ou plus précisément « la guerre après la dernière guerre », c’est donc au jour le jour que se vit la survie avec son lot de monstruosités…sans compter ce qui ne se lit pas mais que l’on comprend entre deux lignes.Pourtant il y a de l’amitié, de la fraternité, de l’amour voir un peu d’espoir en l’avenir.

Comment ça se finit ? Et bien sans vous spolier, ça se ne se finit pas aussi bien que l’on peut l’espérer. En même temps quand on voit l’image de la couverture à la prise en main du livre puis son titre, on comprend vite dans quoi on s’engage.

Alors engagez-vous dans ce court roman percutant et incisif, il est vraiment bon, pensez juste à vous armer et vous blinder. Âmes sensibles s’abstenir !

NIKOMA

PS: « Comme des rats morts », premier roman de l’auteur hongrois paru en France.


LE FROID d’Andreï Guelassimov / Actes Sud.

Traduction: Polina Petrouchina

Quand Filipov est réveillé par une jeune femme qu’il n’arrive pas à relier à sa propre histoire sur le divan du vestibule d’un appartement moscovite qui lui est totalement inconnu, sa gueule de bois se réveille et parvient très rapidement au niveau de l’excitation d’une happy hour dans un bar d’alcoolos. Quand cette même jeune femme le secoue pour lui dire qu’il va rater son avion pour se rendre dans le nord, la rave hallucinée qui se déroule sous son crâne ne lui permet pas de se rappeler pourquoi il doit se rendre en Sibérie dans sa ville natale. Filipov est un metteur en scène de théâtre et de cinéma connu internationalement maintenant et sa carrière a vraiment décollé quand il s’est adjoint comme scénographe un ami d’enfance. Petit à petit, dans l’avion, en revenant à la vie à coups de grappa, il comprend la raison de sa venue. Un théâtre parisien lui a proposé la mise en scène d’une pièce et il a dit oui abandonnant ainsi son ami dont les Français n’avaient pas besoin. Il vient donc expliquer la chose et pense que l’autre comprendra qu’il ne pouvait pas dire non  vu que cela ouvrait peut-être la porte de théâtres new-yorkais. Il pense que son ami le comprendra, que ce retour dans une contrée qui l’a vu grandir sera difficile certes, empreint de nostalgie et rempli de souvenirs brumeux car bien souvent alcoolisés mais sera couronné de succès dans cette région post-apocalyptique avant la moindre apocalypse connue. Celle-ci viendra très vite et on ne pourra pas néanmoins en imputer la responsabilité à un Filipov qui se lie avec sa voisine dans l’avion entre deux évanouissements. Il ne souffre pourtant pas de solitude parce que le démon du vide a fait irruption comme à chaque fois qu’il a un petit peu trop franchi la ligne. Ce démon est son petit gremlin, son petit korrigan, son petit poulpikan perso qui se paie sa tronche chaque fois qu’il est dans l’impossibilité de contrecarrer ses railleries. In vino veritas? Peut-être. La descente de l’avion et l’annonce par le pilote d’une température au sol de -40 participe très activement au “réveil” de Filipov, subitement conscient que ses vêtements de début d’automne moscovite ne feront pas l’affaire… au sol justement. Ce dernier est au départ, juste une sensation, car il est quinze heures trente, il fait déjà nuit noire et le brouillard est à couper au couteau, pas chassé par un vent, ben, sibérien. 

Ainsi démarre le “zapoï “dans le grand nord de Filipov qui en deux jours se prendra des murges mémorables dont il ne gardera aucun souvenir et connaîtra un nombre important d’absences dans une ambiance borderline dont le point d’orgue sera la panne de la centrale locale coupant électricité et chauffage dans toute la ville. Les différentes rencontres improbables et la panique collective engendrée par la panne ne toucheront que modérément un Filipov toujours entre deux boutanches, ignorant les signaux qui lui signalent une cata majeure à venir. Pas mal de lumières sont éteintes chez Filipov qui ne voit pas la situation de la ville, les drames qui s’y jouent quand lui ne pense qu’à sauver un chien qui n’a rien demandé et qui s’interroge sur sa possible paternité de la demoiselle qu’il convoite.

A lire ce roman, on en arrive à se demander si Bukowski ou même Crews n’auraient pas vécu dans la région. Comme les deux auteurs ricains, Guelassimov n’hésite pas à se salir les mains, à plonger dans le marigot, à évoluer dans le caniveau. On sent le vécu et sous couvert de grosse farce éthylique, il raconte la Sibérie de l’ère soviétique, la situation actuelle de ce no man’s land terrible pour l’homme où les larmes, le malheur ne sont jamais très loin. On est bien dans du noir au plus profond de la nuit sibérienne… Dépaysant, surprenant.

Humour froid !

Wollanup.


FLAMMES de Robbie Arnott / Actes Sud .

Flames

Traduction: Laure Manceau.

“Parce que les défuntes de la famille McAllister ont une fâcheuse propension à réapparaître peu après leur crémation – renaissant de leurs cendres et venant accomplir une dernière tâche, ou régler quelque compte –, le jeune Levi prend conscience que sa sœur Charlotte, si elle mourait avant lui, pourrait subir le même sort, et lui infliger les mêmes surprises. Aussi décide-t-il qu’elle sera inhumée dans un cercueil, qu’il va confectionner de ses propres mains. Horrifiée par cette idée, et pleinement déterminée à honorer la “tradition familiale des flammes”, Charlotte saute dans le premier bus  pour le Sud de l’île et s’enfuit, bientôt poursuivie par une détective privée.”

Premier roman de l’Australien originaire de Tasmanie Robbie Arnott, “Flammes” nous convie à une belle et étrange découverte de la Tasmanie par le biais de cette fuite de Charlotte, inquiète des desseins de son frère. On n’est pas, vous l’aurez compris dans le noir ou le polar même si le roman interroge bien des fois, cache bien des mystères qui seront tous éclairés. “Flammes” est un conte passionnant à l’ histoire souvent bien énigmatique et grandement poétique servie par un auteur à la plume déjà experte et à l’imagination débordante mais très bien maîtrisée.

Si le ton se veut plutôt humoristique au début, l’horizon s’assombrit très rapidement et navigue constamment entre le réel et l’imaginaire, le légendaire… Et souvent, on se retrouve dans un gros flou artistique, à la merci d’un auteur qui donne libre cours à son imagination dans une Tasmanie ou la faune et la flore sont toujours au premier plan, mises en lumière mais qui sait aussi parfaitement retomber sur ses pieds.

Même si certains petits passages boitent un peu, l’ensemble est maîtrisé dans la forme comme sur le fond et Robbie Arnott sait faire naître l’émotion. Si vous abandonnez un peu votre côté rationnel, cartésien et si vous laissez Arnott vous embarquer très loin, vous ne regretterez pas cette époustouflant périple bourré d’amour et de tendresse et vous n’oublierez pas de sitôt ces “flammes” des antipodes.

Charmant et enchanteur !

Wollanup.

ATMORE ALABAMA d’ Alexandre Civico / Actes Sud.

Les romans américains écrits par des Français, on a parfois l’impression qu’ils se déroulent à Besançon ou à Guéret ou que le décor est le fruit d’une recherche google images. Et ce n’est pas le cas de celui-ci. De toute évidence l’auteur s’est bien rendu à Atmore Alabama, petite hémorroïde du trou du cul des USA. Il devait même y être au moment de la fête municipale annuelle du Willam Station Day célébrant la naissance de la pauvre agglomération autour de cette gare.

Le narrateur, qui existe en deux récits, vous verrez… quitte la France pour débarquer dans ce bled. Il est attiré par la prison, ne se découvre que très peu, ne se livrant qu’auprès de trois femmes qu’il rencontre, trois personnes bloquées, dans l’attente d’un autre futur qui n’a aucune chance de se produire dans ce bout d’Amérique pétrifié. L’homme, proche de la cinquantaine, prof, va partager l’existence mortellement ennuyeuse de ces petits blancs, pas mal de rednecks plus cons que dangereux et fiers de leur connerie, tout en se rapprochant de son but.

Alexandre Civico dresse un tableau couleur d’ennui, de morosité, d’attente qu’il souille de l’immense tristesse de ce personnage dont on devine peu à peu les desseins, l’objectif, la mission, la croisade. Toute l’essence d’une existence, gommée, éliminée au profit d’un rendez-vous à Atmore. 

Roman noir impeccable à l’écriture sobre et au rythme servant intelligemment l’intrigue, “Atmore Alabama” est parfait pour découvrir une autre Amérique celle du racisme, de l’immigration, de l’isolement, de l’inactivité et de la connerie dans son apparence la plus commune et la plus vulgaire.

« ils pensent être le peuple. Ils ne sont que la foule »

Wollanup.

PS: sortie le 04/09.


UNE SOIRÉE DE TOUTE CRUAUTÉ de Karo HÄMÄLÄINEN / Actes noirs / Actes Sud.

Traduction: Sébastien Cagnoli.

“Trois portables sonnent dans le vide au cœur de Londres dans un appartement de luxe. Plus tôt en soirée, quatre amis finlandais se sont retrouvés pour dîner. Robert, l’hôte, est un banquier qui a empoché des millions par le biais de manipulations pas très éthiques de taux d’intérêt. Cela fait plus de dix ans qu’il n’a pas vu son meilleur ami, Mikko, un journaliste d’investigation qui a consacré sa vie à démasquer les politiciens et hommes d’affaires corrompus. L’épouse de ce dernier, Veera – avec laquelle Robert a eu une brève liaison –, et Elise, la nouvelle femme “trophée” du banquier, font également partie de la mêlée. Mikko est arrivé à Londres muni de sombres desseins : il pense pouvoir commettre le meurtre parfait. Mais il est encore loin de se douter du menu des festivités. Un lourd secret pèse sur les convives, et leur réunion après toutes ces années est manifestement un jeu dangereux.”

Le printemps, les beaux jours des envies de lectures paresseuses dans le jardin lors d’un weekend dans la belle famille… Vous aimez les drames psychologiques? Les histoires de couple qui se mentent ? Vous n’avez rien contre les Finlandais? Si, que soient conviés Van Gogh, l’athlète Paavo Nurmi ne vous déplaît pas et si ce n’est pas un problème pour vous que les jeux olympiques et le monde économique version néo-libéralisme soient souvent au centre des conversations? Eh bien pourquoi ne pas se lancer dans ce jeu de massacre gentiment bourgeois proposé par Karo HÄMÄLÄINEN, auteur finlandais et journaliste économique et dont “Une soirée de toute cruauté” signe l’arrivée dans les librairies français.

“Une soirée de toute cruauté” est un huis clos entre deux couples et on sait dès le départ que trois mourront dans les prochaines heures et que le dernier personnage sera en fuite. Il y a bien sûr une montée du suspense, des révélations, des coups de théâtre, beaucoup d’éléments que l’on rencontre dans des vaudevilles. Le décorum est aussi très kitsch: chandelier, poison, sabre, armure, corde, une vraie petite partie de Cluedo à Londres de nos jours. Les découvertes comme les déductions personnelles permettent d’avancer dans un marigot de sentiments pas très sains mais curieusement, comme aucun des quatre personnages n’ est particulièrement attachant, on ne tremble pas réellement. On poursuit avec un certain amusement mais il est certain que sous des apparences légères, sous le masque de la parodie, l’auteur interroge aussi sur le rapport à l’autre, sur l’amour et donne une certaine gravité à une histoire qui va finir dans le sordide tangible. Une certitude, Quand on a de tels amis, pas besoin de s’embarrasser d’ennemis.

Wollanup.


LES FURIES de Niven Busch / Actes sud / L’ ouest le vrai.

Traduction: José André Lacour et Gilles Dantin.

18e titre publié dans la collection « L’Ouest, le vrai », Les furies est, à l’origine, un roman paru en 1948. Son auteur, Niven Busch, est un écrivain et scénariste américain, à qui l’on doit les scénarios des westerns Le Cavalier du désert (Wyler, 1940), La Vallée de la peur (Walsh, 1947), Les aventures du capitaine Wyatt (Walsh encore, 1951) ainsi que le roman à l’origine de Duel au soleil (Vidor, 1946). L’adaptation cinématographique des Furies (1950) a été faite par un des rois du genre, Anthony Mann, de façon fidèle et magistrale, selon Bertrand Tavernier.

1889. Dans le Territoire du Nouveau-Mexique, Temple Caddy Jeffords est un riche propriétaire terrien régnant comme bon lui semble sur un immense domaine. Sa fille Vance, plus que ses deux fils qu’il juge moins aptes, est destinée à hériter de la propriété. Cruellement, le père écarte tout autre destin possible pour sa fille. Un jour, il revient d’un voyage à San Francisco accompagné de Flo Burnett, sa première idylle sérieuse depuis son long veuvage. Flo s’installe au ranch et Jeffords la demande en mariage.

La future Mme Jeffords a des projets pour le domaine, de manière intéressée. Vance comprend qu’elle ne gérera plus l’entreprise familiale auprès de son père. Au cours d’une dispute Vance essaie de tuer Flo avec une paire de ciseaux. Elle ne parvint qu’à la défigurer. Elle s’enfuit du domaine, puis essaie de se construire une vie en se mariant. La vengeance du père la rattrape, il fait pendre son mari après lui avoir tendu un piège. Vance jure alors de se venger et intrigue pour déposséder son père fortement endetté et le jeter à bas de son piédestal, avec l’aide de Curley Darragh, son ancien amant, évincé par TC Jeffords.

Dans une collection de textes qui nous avaient habitués à la description de paysages puissants, à la pertinence d’éléments historiques et à un souffle épique, Les furies se démarquent. En effet, Niven Busch s’attarde un minimum sur ces aspects. Ils sont brossés de façon rapide mais judicieuse. Le Territoire du Nouveau-Mexique est à la fin des années 1880 une jeune extension des Etats-Unis. Quelques décennies de présence américaine se sont surimposées à des siècles de présence indienne, espagnole, mexicaine et ont surtout marginalisé les représentants de ces populations, victimes d’un racisme bon teint. Est venu le temps de ces barons fonciers sans scrupules qui se sont taillés la part du lion dans la vie et l’économie locales. C’est dans ce cadre que l’affrontement shakespearien, plein de drame, de désir et de sang, raconté par Niven Busch se place. Les furies sont trois personnages de femmes, auxquelles ce western fait la part belle. La mère, décédée, mais dont planent l’amertume et le sentiment de trahison. La prétendante, Flo Burnett, intelligente et déterminée, alors que l’âge vient lui rappeler qu’elle est sur le déclin, à tirer le meilleur profit de sa relation avec TC Jeffords, en écartant toute rivale. Et enfin et surtout, Vance, la fille, belle, rusée, faite de silex, d’un caractère propre à mener sa barque à tout prix dans un monde impitoyablement individualiste et masculin. Auprès de son père, elle apprend tout ce qu’il faut savoir pour conduire ses affaires et doubler ou écraser ses adversaires. TC Jeffords semble miser tout sur elle d’ailleurs. Mais cela a un prix. En patriarche autoritaire et brutal, il étouffe toute velléité de sa fille de contracter ce qu’il considère être une mésalliance. Aussi, quand Vance comprend que cet adoubement ne lui rapportera pas l’héritage qu’elle en attend, elle s’échappe. Quand la vengeance de son père la frappe, elle sombre dans la haine la plus tenace et élabore un plan pour détruire son père, dont l’aboutissement ne la privera ni de déception ni d’un sentiment de perte.

Perceptible dans d’autres titres auparavant, l’avènement de personnages féminins centraux s’impose dans les dernières publications de la collection « L’Ouest, le vrai ». Et Les furies marque bien un palier dans cette tendance. Un western colérique, de sentiments et de passions, habité par des personnages féminins complexes et forts.

Paotrsaout

LA ROUTE DE LA NUIT de Laird Hunt / Actes Sud.

Traduction: Anne-laure Tissut.

Le précédent roman de Laird Hunt avait beaucoup séduit ici et tant mieux pour cet auteur américain francophone et francophile.”Neverhome” racontait la guerre de sécession d’une femme partie travestie se battre à la place de son compagnon trop faible et avait d’ailleurs obtenu le grand prix de la littérature américaine 2015 devançant notamment “6 jours” de Ryan Gattis.

“Indiana, 1930. Ottie Lee, petite fille à l’enfance tourmentée, est devenue cette grande rousse plantureuse d’une beauté provocante, coincée entre un patron lubrique aux manières brutales et un mari jadis séduisant qui n’a d’yeux que pour la truie qu’il élève. Un soir d’été, elle embarque avec les deux hommes pour une odyssée à travers la campagne, direction Marvel, où ils entendent grossir les rangs de la foule chaotique qui se presse, pleine de ferveur, pour assister au lynchage de trois jeunes Noirs. À l’autre bout de la route, dans le camp opposé, Calla Destry, une jeune métisse de seize ans qui aspire désespérément à échapper à la violence et à retrouver l’amant qui lui a promis une vie nouvelle, se dirige également vers Marvel, un vieux pistolet de l’armée dissimulé dans son panier, bien résolue à tenter l’impossible pour arrêter les lyncheurs.”

Écrivant une nouvelle fois sur des pages sombres de l’histoire des Etats Unis, Laird Hunt déplace son propos vers les années 30, au moment du lynchage de trois hommes. Si on fouille un peu dans les archives ricaines, nul doute qu’il s’agit ici du lynchage de Thomas Shipp et d’Abram Smith, accusés d’avoir volé et tué un ouvrier blanc et d’avoir violé sa petite amie. Une foule avait sorti de prison les accusés, les avait roués de coups avant de les pendre à Marion dans l’Indiana comme en témoigne la photo prise par Lawrence H. Beitler.

Une fois de plus ce sont les femmes qui sont les personnages principaux du roman de Laird Hunt: Ottee Lee commencera l’histoire et qui sera suivie dans le dernier tiers par Calla, jeune fille de 16 ans fuyant la violence de sa ville. Je n’ai pas été totalement convaincu par “la route de la nuit”, je n’y ai pas trouvé le même souffle que dans “Neverhome”. Le récit touffu est parfois ralenti, déplacé ou rendu obscur par les rêveries, les pensées intérieures des deux personnages, beaucoup de fantômes… Néanmoins, pour son sujet, pour la plume de l’auteur et pour l’ensemble de son oeuvre, ce roman est essentiel pour ne pas oublier la barbarie, pour ne pas taire l’ignominie. Il suffit de poser les yeux sur la photo, sur la mine réjouie des participants devant l’indicible spectacle pour comprendre l’importance du roman et d’un histoire qui, si elle ne m’a pas séduit comme je l’espérais, reste néanmoins l’oeuvre d’une plume majeure.

Wollanup.

PS: et bien sûr, écouter le déchirement de Billie Holliday …


LA PLACE DU MORT de Jordan Harper / Actes Noirs Actes Sud.

Traduction: Clément Gaude.

“La place du mort” est le premier roman de Jordan Harper. Il a été rock critique, certainement dans la partie du genre qui rend sourd et fait saigner les oreilles si on note les artistes qui l’ont accompagné dans l’écriture de ce premier roman: Electric Wizard, Sunn O))), Sleep, et enfin Boards of Canada pour les moins tolérants aux chants hurlés et aux très grosses guitares. Il est actuellement scénariste pour les séries “the Mentalist” et “Gotham” et vit à L.A., cadre de ce premier roman. Mais Jordan Harper, c’est aussi l’auteur d’un putain d’excellent recueil de nouvelles paru en 2017  “l’amour et autres blessures”. Nul doute que ceux qui ont vécu ce premier déferlement de violence, de sang et de terreur hyper addictif, urgent et parfois choquant n’ont pas oublié son nom.

À onze ans, Polly est trop vieille pour avoir encore son ours en peluche, et pourtant elle l’emporte toujours par ­tout. Elle l’a avec elle le jour où elle tombe nez à nez avec son père. Elle était toute petite la dernière fois qu’elle a vu Nate, il était en prison depuis des années pour un braquage, mais elle reconnaît immédiatement ce visage taillé dans le roc, ce corps musculeux couvert de tatouages et, surtout, ces yeux bleu délavé semblables aux siens. Des yeux de tueur, comme le lui rappelle souvent sa mère. Nate a été libéré et il est venu la chercher. Pour la sauver. Parce qu’il ne s’est pas fait que des amis en cabane. De sa cellule de haute sécurité, le leader de la Force aryenne, un redoutable gang, a émis un arrêt de mort contre lui et sa famille. Quand Nate recouvre sa liberté, il est déjà trop tard : son ex femme Avis, la mère de Polly, a été exécutée. Et la petite fille est la prochaine sur la liste.”

Nate récupère sa fille, part en cavale avec elle, se cache… Pas très original, direz-vous mais Nate est un fêlé, un grand malade qui a vécu quelques années au milieu de la lie de la Californie et va riposter, s’attaquer à la “Force aryenne” et à ses satellites vassaux ainsi qu’à la Eme et autres gangs des prisons californiennes qui gèrent derrière les barreaux le trafic de meth de la région. Voulant annuler le contrat en cours sur lui et bien sûr sur Polly, sa fille de 11 ans qui, bon sang ne saurait mentir, est déjà bien déjantée pour son âge, il va piller les salopards, ruiner leur entreprise, leur faire perdre de la thune et de la confiance.

Alors? Alors “La place du mort “, récompensé aux USA du prix Edgar-Allan-Poe 2018 du meilleur premier roman démarre santiag au plancher, brûle de la gomme tout au long de 260 pages affolantes et termine sur les jantes dans un Armaggedon particulièrement malsain. Une vraie réussite, ce bouquin s’appréciera en un unique “one shot” mortel si vous avez aimé le dernier Willocks par exemple. L’histoire est furieuse souvent choquante, horripilante dans ses ellipses cruelles et ses pauses assassines. On ne sombre jamais dans le gore, dans le sale gratuit. Jordan Harper maîtrise parfaitement une intrigue particulièrement testostéronée où les pages puent l’adrénaline, la meth, le sang et surtout la peur, que dis-je, l’effroi, la terreur avant l’hallali final, le deguello terminal. Lisez Jordan Harper, un auteur qui rend bien pâles de nombreux auteurs contemporains. Harper aime Cormac Mac Carthy et suit son aîné dans son talent à montrer le mal, la pourriture. Définitivement un auteur à suivre de très très près. Two thumbs up!

Furieux !

Wollanup.


L’ ARBRE AUX MORTS de Greg Isles / Actes Noirs / Actes Sud

Traduction: Aurélie Tronchet.

“L’arbre aux morts” est la suite directe de “Brasier Noir” sorti l’année dernière et qui fut l’un de mes grands moments de lecture de 2018. C’est à dire qu’il reprend directement au moment où Penn et Caitlin sortent vivants de la maison de Royal après avoir failli griller au lance-flammes. Aussi ceux qui n’ont pas lu le premier roman auront intérêt à dévorer ses 900 pages passionnantes et sûrement, pour l’instant, de loin les meilleures de la série. L’effort louable de l’auteur en début de roman rappelant au lecteur de “Brasier noir” ses personnages, ses multiples péripéties, ses différentes intrigues, ses deux époques, s’avère néanmoins bien insuffisant pour comprendre l’histoire si vous la débutez au deuxième tiers. Bref et vous ne le regretterez pas, lisez “Brasier noir” d’abord.

« L’ancien procureur et maire de Natchez, Penn Cage, et sa fian­cée la journaliste Caitlin Masters, ont failli périr sous la main du riche homme d’affaires Brody Royal et de ses Aigles Bicé­phales, une branche radicale du Ku Klux Klan liée à certains des hommes les plus puissants du Mississippi. Ils ne sont pour­tant pas tirés d’affaire. Brody Royal est mort, mais le couple apprend qu’il n’était pas la véritable tête des Aigles. Celui qui tire les ficelles du groupe terroriste est un homme bien plus redoutable encore : le chef du Bureau des enquêtes criminelles de la police d’État de Louisiane, Forrest Knox.
Pour sauver son père, le Dr Tom Cage – qui fuit une ac­cusation de meurtre et des flics corrompus bien décidés à l’abattre –, Penn n’a que deux solutions : pactiser avec ce diable de Knox ou le détruire. Tandis qu’il poursuit les deux options, sa fiancée continue de lever le voile sur des meurtres non résolus datant de l’époque des droits civiques. Caitlin tient peut être de quoi faire tomber les Aigles Bicéphales : son enquête plonge loin dans le passé, dans les eaux troubles du Mississippi, jusqu’à un endroit secret utilisé par les proprié­taires d’esclaves et le Klan depuis plus de deux siècles, un lieu terrifiant surnommé l’Arbre aux Morts. »

Si vous avez apprécié le premier volet, vous vous êtes sûrement jetés sur celui-ci dès début janvier à sa sortie et ce que je pourrai vous en dire maintenant ne vous touchera pas outre mesure.

Autant j’avais adoré “Brasier noir” autant j’ai été déçu par cette suite. Alors, bien sûr, il ne peut pas y avoir autant de surprises, on avait déjà eu notre content précédemment mais le charme n’a plus vraiment fonctionné. Le rythme déjà, n’est plus le même, le roman met énormément de temps à démarrer (étrange pour une suite), plombé par des dialogues interminables parfois carrément barbants. Ensuite, ralentissant aussi la lecture, viennent se greffer des explications entre les personnages, elles aussi interminables et souvent inutiles puisque le propos d’élucidation pour l’autre, nous, on ne le connaît déjà, en avance souvent sur les différents protagonistes. Ça ronronne.

L’intrigue se complexifie, prend une portée historique et nationale et l’auteur ne nous perd pas pour autant. Les qualités littéraires n’ont pas disparu. Néanmoins toutes ces plus values sur les têtes de la famille Knox amène à se demander si un de leurs ancêtres n’aurait pas une part de responsabilité dans l’histoire du Titanic. Le dernier quart du roman est bien plus vif et vous hameçonnera sûrement encore. On est juste passé, hélas, d’un grand polar à un format plus ordinaire avec des moments réussis mais aussi avec trop de « surhommes » qui usent un peu le crédit. Alors, c’est un peu décevant mais, ferré par « Brasier Noir », j’y replongerai néanmoins la troisième fois. Peut-être que le troisième tome me fera mentir.

En demi-teinte.

Wollanup.

OUTRESABLE de Hugh Howey / Actes Sud / Exofictions

“Depuis des siècles, le sable a tout englouti. À la surface, battu par les vents et harcelé par des dunes mouvantes, un nouveau monde essaie tant bien que mal de survivre. À sa tête, les plongeurs, une petite élite qui descend toujours plus profond à la recherche des artefacts de jadis, prisés comme autant de trésors. L’un de ces plongeurs s’apprête à partir à la recherche de Danvar, la cité mythique objet de tous les fantasmes. Pour espérer la trouver, Palmer sait qu’il lui faudra atteindre des profondeurs jamais encore explorées. Et si elle n’existe pas, sa combinaison de plongée sera son sarcophage.”

Hugh Howey a connu la célébrité avec “Silo” et une nouvelle fois les univers sous-terrains l’ont inspiré. Il nous renvoie à nouveau sous la surface de la planète depuis des siècles enfouie sous le sable. Dans cette dystopie, le sable remplace l’eau comme rempart infranchissable, obstacle à l’acquisition de trésors enfouis de cités disparues au fond de la masse.

Le roman est addictif et la couverture, magnifique, avec ce scaphandrier en posture messianique invite à y entrer, à ses risques et périls évidemment car ce monde futur n’a rien de bien enthousiasmant. N’étant point un grand fan de SF, je me suis laissé guider par un auteur qui a eu tendance à user néanmoins de beaucoup de rebondissements. Par ailleurs, les chapitres relativement courts ajoutent à une impression de roman un peu formaté et s’ils siéent parfaitement à un thriller de grande consommation, ils n’en feront pas non plus un roman forcément inoubliable. En fait, c’est plutôt la fusion de cinq novellas si on croit les médias anglo-saxons. Mais ne boudons pas notre plaisir, on ne s’ennuie pas une seconde, les descentes des plongeurs sont assez sidérantes et les claustrophobes connaîtront certainement bien des tourments .

Hugh Howey n’est pas un marchand de sable, loin de là, et les amoureux de ces mondes post-apocalyptiques devraient y trouver leur compte.

Wollanup.

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