Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Étiquette : actes sud (page 1 of 4)

LA PLACE DU MORT de Jordan Harper / Actes Noirs Actes Sud.

Traduction: Clément Gaude.

“La place du mort” est le premier roman de Jordan Harper. Il a été rock critique, certainement dans la partie du genre qui rend sourd et fait saigner les oreilles si on note les artistes qui l’ont accompagné dans l’écriture de ce premier roman: Electric Wizard, Sunn O))), Sleep, et enfin Boards of Canada pour les moins tolérants aux chants hurlés et aux très grosses guitares. Il est actuellement scénariste pour les séries “the Mentalist” et “Gotham” et vit à L.A., cadre de ce premier roman. Mais Jordan Harper, c’est aussi l’auteur d’un putain d’excellent recueil de nouvelles paru en 2017  “l’amour et autres blessures”. Nul doute que ceux qui ont vécu ce premier déferlement de violence, de sang et de terreur hyper addictif, urgent et parfois choquant n’ont pas oublié son nom.

À onze ans, Polly est trop vieille pour avoir encore son ours en peluche, et pourtant elle l’emporte toujours par ­tout. Elle l’a avec elle le jour où elle tombe nez à nez avec son père. Elle était toute petite la dernière fois qu’elle a vu Nate, il était en prison depuis des années pour un braquage, mais elle reconnaît immédiatement ce visage taillé dans le roc, ce corps musculeux couvert de tatouages et, surtout, ces yeux bleu délavé semblables aux siens. Des yeux de tueur, comme le lui rappelle souvent sa mère. Nate a été libéré et il est venu la chercher. Pour la sauver. Parce qu’il ne s’est pas fait que des amis en cabane. De sa cellule de haute sécurité, le leader de la Force aryenne, un redoutable gang, a émis un arrêt de mort contre lui et sa famille. Quand Nate recouvre sa liberté, il est déjà trop tard : son ex femme Avis, la mère de Polly, a été exécutée. Et la petite fille est la prochaine sur la liste.”

Nate récupère sa fille, part en cavale avec elle, se cache… Pas très original, direz-vous mais Nate est un fêlé, un grand malade qui a vécu quelques années au milieu de la lie de la Californie et va riposter, s’attaquer à la “Force aryenne” et à ses satellites vassaux ainsi qu’à la Eme et autres gangs des prisons californiennes qui gèrent derrière les barreaux le trafic de meth de la région. Voulant annuler le contrat en cours sur lui et bien sûr sur Polly, sa fille de 11 ans qui, bon sang ne saurait mentir, est déjà bien déjantée pour son âge, il va piller les salopards, ruiner leur entreprise, leur faire perdre de la thune et de la confiance.

Alors? Alors “La place du mort “, récompensé aux USA du prix Edgar-Allan-Poe 2018 du meilleur premier roman démarre santiag au plancher, brûle de la gomme tout au long de 260 pages affolantes et termine sur les jantes dans un Armaggedon particulièrement malsain. Une vraie réussite, ce bouquin s’appréciera en un unique “one shot” mortel si vous avez aimé le dernier Willocks par exemple. L’histoire est furieuse souvent choquante, horripilante dans ses ellipses cruelles et ses pauses assassines. On ne sombre jamais dans le gore, dans le sale gratuit. Jordan Harper maîtrise parfaitement une intrigue particulièrement testostéronée où les pages puent l’adrénaline, la meth, le sang et surtout la peur, que dis-je, l’effroi, la terreur avant l’hallali final, le deguello terminal. Lisez Jordan Harper, un auteur qui rend bien pâles de nombreux auteurs contemporains. Harper aime Cormac Mac Carthy et suit son aîné dans son talent à montrer le mal, la pourriture. Définitivement un auteur à suivre de très très près. Two thumbs up!

Furieux !

Wollanup.


L’ ARBRE AUX MORTS de Greg Isles / Actes Noirs / Actes Sud

Traduction: Aurélie Tronchet.

“L’arbre aux morts” est la suite directe de “Brasier Noir” sorti l’année dernière et qui fut l’un de mes grands moments de lecture de 2018. C’est à dire qu’il reprend directement au moment où Penn et Caitlin sortent vivants de la maison de Royal après avoir failli griller au lance-flammes. Aussi ceux qui n’ont pas lu le premier roman auront intérêt à dévorer ses 900 pages passionnantes et sûrement, pour l’instant, de loin les meilleures de la série. L’effort louable de l’auteur en début de roman rappelant au lecteur de “Brasier noir” ses personnages, ses multiples péripéties, ses différentes intrigues, ses deux époques, s’avère néanmoins bien insuffisant pour comprendre l’histoire si vous la débutez au deuxième tiers. Bref et vous ne le regretterez pas, lisez “Brasier noir” d’abord.

« L’ancien procureur et maire de Natchez, Penn Cage, et sa fian­cée la journaliste Caitlin Masters, ont failli périr sous la main du riche homme d’affaires Brody Royal et de ses Aigles Bicé­phales, une branche radicale du Ku Klux Klan liée à certains des hommes les plus puissants du Mississippi. Ils ne sont pour­tant pas tirés d’affaire. Brody Royal est mort, mais le couple apprend qu’il n’était pas la véritable tête des Aigles. Celui qui tire les ficelles du groupe terroriste est un homme bien plus redoutable encore : le chef du Bureau des enquêtes criminelles de la police d’État de Louisiane, Forrest Knox.
Pour sauver son père, le Dr Tom Cage – qui fuit une ac­cusation de meurtre et des flics corrompus bien décidés à l’abattre –, Penn n’a que deux solutions : pactiser avec ce diable de Knox ou le détruire. Tandis qu’il poursuit les deux options, sa fiancée continue de lever le voile sur des meurtres non résolus datant de l’époque des droits civiques. Caitlin tient peut être de quoi faire tomber les Aigles Bicéphales : son enquête plonge loin dans le passé, dans les eaux troubles du Mississippi, jusqu’à un endroit secret utilisé par les proprié­taires d’esclaves et le Klan depuis plus de deux siècles, un lieu terrifiant surnommé l’Arbre aux Morts. »

Si vous avez apprécié le premier volet, vous vous êtes sûrement jetés sur celui-ci dès début janvier à sa sortie et ce que je pourrai vous en dire maintenant ne vous touchera pas outre mesure.

Autant j’avais adoré “Brasier noir” autant j’ai été déçu par cette suite. Alors, bien sûr, il ne peut pas y avoir autant de surprises, on avait déjà eu notre content précédemment mais le charme n’a plus vraiment fonctionné. Le rythme déjà, n’est plus le même, le roman met énormément de temps à démarrer (étrange pour une suite), plombé par des dialogues interminables parfois carrément barbants. Ensuite, ralentissant aussi la lecture, viennent se greffer des explications entre les personnages, elles aussi interminables et souvent inutiles puisque le propos d’élucidation pour l’autre, nous, on ne le connaît déjà, en avance souvent sur les différents protagonistes. Ça ronronne.

L’intrigue se complexifie, prend une portée historique et nationale et l’auteur ne nous perd pas pour autant. Les qualités littéraires n’ont pas disparu. Néanmoins toutes ces plus values sur les têtes de la famille Knox amène à se demander si un de leurs ancêtres n’aurait pas une part de responsabilité dans l’histoire du Titanic. Le dernier quart du roman est bien plus vif et vous hameçonnera sûrement encore. On est juste passé, hélas, d’un grand polar à un format plus ordinaire avec des moments réussis mais aussi avec trop de « surhommes » qui usent un peu le crédit. Alors, c’est un peu décevant mais, ferré par « Brasier Noir », j’y replongerai néanmoins la troisième fois. Peut-être que le troisième tome me fera mentir.

En demi-teinte.

Wollanup.

OUTRESABLE de Hugh Howey / Actes Sud / Exofictions

“Depuis des siècles, le sable a tout englouti. À la surface, battu par les vents et harcelé par des dunes mouvantes, un nouveau monde essaie tant bien que mal de survivre. À sa tête, les plongeurs, une petite élite qui descend toujours plus profond à la recherche des artefacts de jadis, prisés comme autant de trésors. L’un de ces plongeurs s’apprête à partir à la recherche de Danvar, la cité mythique objet de tous les fantasmes. Pour espérer la trouver, Palmer sait qu’il lui faudra atteindre des profondeurs jamais encore explorées. Et si elle n’existe pas, sa combinaison de plongée sera son sarcophage.”

Hugh Howey a connu la célébrité avec “Silo” et une nouvelle fois les univers sous-terrains l’ont inspiré. Il nous renvoie à nouveau sous la surface de la planète depuis des siècles enfouie sous le sable. Dans cette dystopie, le sable remplace l’eau comme rempart infranchissable, obstacle à l’acquisition de trésors enfouis de cités disparues au fond de la masse.

Le roman est addictif et la couverture, magnifique, avec ce scaphandrier en posture messianique invite à y entrer, à ses risques et périls évidemment car ce monde futur n’a rien de bien enthousiasmant. N’étant point un grand fan de SF, je me suis laissé guider par un auteur qui a eu tendance à user néanmoins de beaucoup de rebondissements. Par ailleurs, les chapitres relativement courts ajoutent à une impression de roman un peu formaté et s’ils siéent parfaitement à un thriller de grande consommation, ils n’en feront pas non plus un roman forcément inoubliable. En fait, c’est plutôt la fusion de cinq novellas si on croit les médias anglo-saxons. Mais ne boudons pas notre plaisir, on ne s’ennuie pas une seconde, les descentes des plongeurs sont assez sidérantes et les claustrophobes connaîtront certainement bien des tourments .

Hugh Howey n’est pas un marchand de sable, loin de là, et les amoureux de ces mondes post-apocalyptiques devraient y trouver leur compte.

Wollanup.

LUNE PALE de W.R. Burnett / Actes Sud.

Traduction: Doris Febvre.

Les westerns de William Riley Burnett (1899-1982) ont été parmi les premiers à construire la collection « L’Ouest, le vrai », sous la direction de Bertrand Tavernier : Terreur apache (2013), Mi Amigo (2015) et Saint Johnson (2015). Lune pâle, jamais adapté au cinéma, une première fois traduit en français en 1958, s’inscrit au milieu d’une trilogie dite « apache », ouverte avec Terreur Apache et fermée par Mi Amigo, qui prend pour cadre géographique et historique l’Arizona de la toute fin du XIXe siècle, secoué par les soubresauts d’une dernière révolte indienne mais aussi les transformations sociales et politiques d’une région anciennement hispanique et métissée sous la pression d’une absorption anglo-saxonne.

Vers 1890 donc, près de la frontière mexicaine, le Far West sauvage se transforme peu à peu en une société plus stable. Dans la petite ville de San Miguel règne une famille puissante aux origines mêlées – mexicaines, indiennes, américaines -, avec à sa tête le redoutable Jake Starr. Son féodalisme autoritaire mais bienveillant lui permet encore d’asseoir son pouvoir sur une cité et une région qui lui doit beaucoup car il l’a modelée. Pourtant, les changements sont en cours. De nouveaux résidents, venus de l’Est, modifient chaque jour la physionomie et l’esprit de la petite ville. En chemin vers San Miguel, le vieux Crip Diels, qui n’y est pas retourné depuis quelques années, apporte de l’aide à Doan Packer, un Américain solitaire et mal en point. Doan Parker est d’une taille remarquable, son charisme est certain. Il traîne les blessures d’un passé trouble. Il vivote en fait sur la Frontière depuis plusieurs années. Issu d’une famille de notables du Sud des Etats-Unis, une aventure électorale à laquelle il a participé s’est soldée dans le sang. Il est, depuis, poursuivi et dissimule sa véritable identité. Quand il arrive à San Miguel, Doan Parker s’éprend rapidement d’Opal, la fille de Jake Starr, belle et inquiétante à la fois, la seule sur laquelle l’autorité de Jake n’a pas prise. Malgré l’expérience, aveuglé par ses sentiments, Doan Parker va se retrouver pris dans les rêts d’Opal et de la famille Starr. Les élections approchent. Les anciens et les progressistes sont prêts à s’affronter et, pour certains des Starr, tous les coups sont permis.

Les lecteurs déjà familiers du style de Burnett retrouvent ici son économie de plume. Nous sommes en effet bien loin de tout lyrisme. Il suffit à Burnett de peu de détails pour dessiner un paysage ou poser une scène et ses acteurs. C’est par le dialogue, la structure et l’action que nous suivons l’intrigue. Encore une fois, chez Burnett, il n’y a pas de frontière nette et facile entre les bons et les méchants. Ses personnages évoluent dans une moralité crépusculaire, les brutes et les criminels peuvent faire preuve de certaines vertus, les protecteurs et les justes peuvent faillir. Ainsi Doan Packer, héros atypique, endurci en apparence par sa vie dans l’Ouest, peu enclin à utiliser la violence ou alors comme dernier recours. Il vient d’une famille éduquée pourtant et a goûté à l’amertume du jeu politique. Il sera piégé par le clan Starr, Opal en premier lieu, et refusera presque jusqu’au bout une réalité pressentie. Il n’échappe pas à son passé et ses contradictions. Il y a encore Charley Leach, bras droit de Jake Starr au passé brutal. Qui n’a pas plus besoin de se promener en armes, le pouvoir de Starr le met à l’abri. Il accepte tout, la trahison et l’assassinat de son maître, les manœuvres d’Opal, de ses cousins Bud et Chuck, dangereux de méchanceté et de vice, il accepte tout sauf un jour d’aller plus loin. Sa reddition est la chute de tout un système familial.

Un des intérêts de ces westerns « classiques » réside dans leur éclairage historique. Lune Pâle nous amène dans un jeune Etat américain, l’Arizona. Il n’existe alors que depuis une trentaine d’années. Incorporée dans l’empire espagnol aux Amériques, la région a suivi le Mexique dans son indépendance de 1821. Défait par les Etats-Unis en 1848, le Mexique a cédé de vastes territoires sur ses frontières septentrionales. Dans Lune Pâle, nous voyons bien l’héritage humain, un melting-pot de populations indiennes, hispaniques, métissées entre elles parfois, européennes désormais. Les années de guerres et de raids se sont achevées mais leurs souvenirs restent présents et les tensions raciales sous-jacentes, la couleur d’une peau décide encore d’un statut social ou d’un destin. La famille Starr elle-même est striée par un lignage douloureux.

Lune Pâle aborde également le thème de la politique, l’émergence du système démocratique américain sur le terrain de la Frontière. Là s’opposent des traditionalistes, adeptes d’un clientélisme qui protège d’une certaine manière des minorités, et les réformateurs qui veulent bousculer l’ordre établi et ouvrir le pays aux progrès économiques venus de l’Est. Peut-être parce que les hommes qui joutent sur ce terrain sont eux-mêmes des personnages meurtris, dévorés de passion et d’énergie, marqués par leur expérience, le combat est sans merci. Même si le roman est jalonné d’épisodes électoraux, de procédures, de procès, qui offrent autant de rebondissements, la violence n’est pas en reste.

Sans être le roman le plus impressionnant ou le plus séduisant de la collection à mes yeux, il s’agit, au final, d’un western aux incontestables qualités narratives, marqué – par porosité sans doute – par l’écriture de crime novels et de scénarios qui a fait la carrière de son auteur.

Paotrsaout

ÉCORCES VIVES d’ Alexandre Lenot / Actes Sud / Actes Noirs.

Alexandre Lenot est passé par Arte, Radio France et la Blogothèque(!!!) et travaille actuellement dans les milieux du cinéma. “Ecorces vives” est son premier roman dans la lignée des polars ruraux très en vogue et situé dans le Massif Central qui inspire aussi beaucoup d’auteurs de noir actuellement.

“C’est une région de montagnes et de forêts, dans un massif qu’on dit Central mais que les routes nationales semblent éviter. Un homme venu de loin incendie la ferme dans laquelle il espérait un jour voir jouer ses enfants, puis il disparaît dans les bois. La rumeur trouble bientôt l’hiver : un rôdeur hante les lieux et mettrait en péril l’ordre ancien du pays. Les gens du coin passent de la circonspection à la franche hostilité, à l’exception d’une jeune femme nouvellement arrivée, qui le recueille. Mais personne n’est le bienvenu s’il n’est pas né ici.”

Ainsi annoncé, on s’imagine un roman qui va dérouler son fil sur une histoire somme toute déjà lue si souvent ces dernières années entre l’affrontement si prévisible entre les autochtones et les “étrangers”. Dans ce sous-domaine de la littérature, on a déjà tout eu du roman semblant écrit sur un coin de comptoir le samedi soir sur le ton d’une anecdote chez les ploucs racontée aux potes et puis il y a les autres romans qui savent donner vie à un décor, le magnifier par leur plume et raconter les gens avec leurs forces et leurs faiblesses, leurs plaies, leurs défaites, leurs regrets. Et Alexandre Lenot a évité les écueils, les redites, a parfaitement su animer, rendre vivant le marasme ambiant de ce coin de la France que l’on ne connaît plus, dont on ne parle pas, qu’on quitte dès qu’on le peut pour du boulot, de la vie, un avenir moins ancré dans le passé.

“Nous dirons, nous sommes devenus mauvais. C’est l’alcool. C’est le labeur qui effrite les hanches et brise les dos. C’est qu’on ne se souvient de nous que tous les cinq ans, et que le reste du temps il faut se taire, se terrer et se taire, en espérant que le vent mauvais nous laissera du répit.”

Tous les personnages de ce roman choral ont pris des coups, s’en remettent comme il peuvent, enracinés depuis la naissance ici ou arrivés pour fuir le malheur connu ailleurs. Alexandre Lenot, minutieusement, par petits épisodes, raconte ces accidentés de la vie et peu à peu, tout en peignant une nature que l’on sent connue et vécue, le drame se dessine. A la misère ordinaire se greffe parfois une connerie tout aussi ordinaire, bas du front et du fond de ce coin de campagne triste et résigné, commence à monter la haine de l’autre, de l’étranger et des vœux de justice expéditive.

Vous ne lirez pas “Ecorces vives” pour son suspens, son intrigue. Sa richesse se situe ailleurs, dans la finesse du crescendo de la haine, dans les petits moments de bonheur de descriptions de détails soulignés dans des grands tableaux sylvestres ou champêtres, dans la narration de ses destins brisés. On ne peut pas non plus ne pas entendre le message politique sous-jacent habilement instillé avec valeur d’avertissement, de signal pour l’avenir quand les plaies des cités périphériques urbaines s’implantent au coeur  de la ruralité mais aussi témoignage d’un monde abandonné, oublié par l’Etat, le tout écrit avec une plume déjà remarquable.

Très fin.

Wollanup.

 

LA BELLE DE CASA de In Koli Jean Bofane / Actes Sud.

Si la belle de Cadix a des yeux de velours et vous invite à l’amour comme le dit la chanson, celle de Casa, par son regard de braise allume des incendies bien vains chez les hommes du quartier Derb Taliane. Les hommes la poursuivent de leurs assiduités plus ou moins innocentes et passionnées mais elle n’ en a cure concentrant son temps et son argent gagné dans des magouilles sur Internet et autres petits trafics à prodiguer des soins à sa mère malade et bien dérangée.

Mais un matin, Ichrak est retrouvée morte égorgée dans la rue…C’est son ami mais juste ami Sésé migrant en provenance du Congo et planté là en attendant l’aubaine pour passer la Méditerranée qui la découvre et qui sera le narrateur de cette histoire qui n’est que de très loin un “whobunit” même si le coupable sera connu à la fin.

Ni le thème, ni le lieu, ni la couverture n’auraient dû m’attirer mais dès les premières pages, on est emballé par le ton particulièrement réjouissant de l’auteur congolais résidant en Belgique et dont c’est ici le troisième roman à sortir chez Actes Sud. Il y a beaucoup de verve chez In Koli Jean Bofane, un ton endiablé , moqueur et tendre à la fois, lucide, agrémenté de considérations malicieuses sur Chergui, le vent capricieux, cause de bien des tourments des Casaouis.

Truffée de personnages principaux comme secondaires hauts en couleur, “La  belle de Casa” offre une splendide photographie d’un quartier et une belle chronique des gens qui vivent dans ce quartier délabré et victime de financiers voulant raser les bidonvilles pour ériger un quartier luxueux débarrassé des indigents et offrant le plus à une société moscopolite mais surtout argentée.

A la détresse de la pauvreté, s’ajoute la peine et la précarité des migrants venus de pays plus au sud, échoués là en attendant le grand voyage. Mais au lieu d’emprunter un discours lénifiant ou compatissant, l’auteur choisit un ton bonhomme, l’humour, seul antidote gratuit  au désespoir et à la misère. Au milieu de cette jungle qui survit, naît une amitié entre la Belle et Sésé lâché sur la côte un jour et pensant débarquer à Deauville.

Au coeur de cette belle photographie de Casablanca, l’auteur montre le racisme, le poids de la religion, la corruption politique et policière, la concupiscence mais aussi la générosité de gens qui n’ont rien, le système D. In Koli Jean Bofane possède la même tchache, le même bagout, la même faconde heureuse que l’auteur gabonais Janis Otsiemi proposant ainsi des dialogues et des portraits très réjouissants malgré la dureté de la situation.

“la belle de Casa” contient aussi plusieurs citations de Booba, l’un des guerriers « vigoureux » de l’aéroport d’Orly en août, dont est particulièrement friand un des flics locaux d’ un roman  particulièrement réjouissant et roboratif malgré ces drames si quotidiens et l’ horreur de la perte de la perle Ichrak.

Wollanup.

PS: Que vient faire Kéziah Jones sur la couverture ? Plus vendeur que Booba peut-être pour les lecteurs d’ Actes Sud?

LE VENT DE LA PLAINE d’Alan Le May / Actes sud / L’Ouest, le vrai.

Traduction: Fabienne Duvigneau

Dans le cursus du prolifique auteur de romans, nouvelles et scenarii Alan Le May (1899-1964), deux de ses œuvres sont passées à une postérité particulière car adaptées au cinéma : La prisonnière du désert par John Ford en 1956 et Le vent dans la plaine par John Huston en 1960. Après les éditions Télémaque qui éditaient en 2015 une traduction française de La prisonnière du désert, Actes Sud et la collection « L’Ouest, vrai » sous la direction de Bertrand Tavernier publient ce mois-ci une traduction du Vent dans la plaine, texte datant de 1957.

1874,Nord-Texas. Dans les parages de la Wichita River et de la Red River qui forme frontière avec les Territoires indiens (le futur état de l’Oklahoma), la famille Zachary, des ranchers, espère une nouvelle fois que le convoyage de leur bétail sur des centaines de miles jusqu’à la plus proche station de chemin de fer leur apportera une réussite financière qui les fuit. Depuis la mort accidentelle du père, Zack, les fils Ben, Cassius/Cash et Andy tente de faire vivre le rêve et entourent Matthilda, la mère, et Rachel, leur sœur. Ils vivent isolés ou presque dans un pays rude et hostile. Les Kiowas, pourtant évacués de force dans les Territoires, n’ont toujours pas à renoncer à exercer sur leur ancien domaine leurs traditions de chasses et de raids prédateurs.

Les Zachary sont connus, respectés pensent-ils, même par les Kiowas. Mais une ancienne rumeur refait surface, portée par un vieillard à demi-fou qui ne s’est jamais remis de la disparition de son fils, enlevé par les Kiowas. Depuis longtemps, il accuse Zack et Matthilda de ne pas être les parents naturels de Rachel. Elle serait une enfant kiowa, arrachée à sa tribu et adoptée par les Zachary alors qu’elle n’était qu’un nourrisson. Rachel a toujours plus ou moins été protégée de ces rumeurs. Cette fois, elle ne peut y échapper. A dix-sept ans, la prise de conscience est douloureuse, elle ébranle tout ce qu’elle pensait d’elle-même et de sa famille. La communauté blanche, marquée dans son esprit et dans sa chair par la violence des Indiens, rejette désormais les Zachary et les Kiowas sont partis en expédition pour récupérer celle qui considère comme une des leurs. L’affrontement est inéluctable. Il sera très brutal.

Arrière-petit-fils et petit-fils de colons blancs, Alan Le May tire une partie de son matériau d’expériences familiales qu’il a surélevé par un excellent travail de recherches. La rudesse des conditions de vie des ranchers est parfaitement décrite, dans le décor d’une nature plus propice à susciter la crainte que le lyrisme. L’auteur nous donne un aperçu instructif de la vie des indiens Kiowas. Il n’omet pas d’évoquer également dans son roman la violence traumatisante subie par les colons et les migrants blancs dans leur tentative de s’installer dans les territoires indiens ou simplement de les traverser. Une bonne part de ses violences avait pour racines des déceptions, des trahisons, d’autres violences endurées elles par les premiers habitants des terres de l’Ouest. Toutefois, certains peuples se démarquaient par la pratique du raid, du vol, de l’enlèvement, du viol et du meurtre selon des conceptions propres. Pour les Comanches et leurs alliés Kiowas, peuples du Texas, c’était tout à la fois un sport, une source d’exploits et un moyen de survie. Si nombre de leurs cibles humaines des deux sexes connaissaient des fins ignobles, d’autres, souvent des enfants ou des adolescents, pouvaient se retrouver captifs, placés en esclavage, pour peut-être devenir monnaie d’échange par la suite. Parmi ceux-là, certains, à force de volonté ou par chance, parvenaient à dépasser un statut et des conditions de vie peu enviables et s’intégrer totalement à la tribu, jusqu’à en adopter les mœurs les plus brutales. Pour les Comanches et les Kiowas, afin de survivre en tant que peuple, il était nécessaire d’intégrer des nouveaux membres. Le métissage n’était donc pas rare chez eux.

Face à ces habitudes, pour les Blancs, l’incompréhension, le traumatisme étaient réels. Ils pouvaient redouter une brutalité remarquable (au Texas, l’avancée des Occidentaux a sérieusement été ralentie voire contrée pendant quelques années). Surtout les exemples d’enlèvement voire d’adoption nourrissaient une inquiétude raciste. Un Blanc enlevé et élevé au sein d’une tribu de « sauvages » appartenait-il encore à la communauté, voire au genre humain ? Vis-à-vis d’une femme, les à-priori étaient encore plus terribles. Le nombre de cas a été suffisant pour inspirer des mémoires personnels, des travaux historiques et des œuvres de fiction, comme le roman d’Alan Le May. Je pourrais citer à brûle pourpoint sur le même sujet des nouvelles de Dorothy Johnson (Un homme nommé Cheval, Flamme sur la plaine, Retour au fort… dans le recueil Contrée indienne) ou Le fils de Philip Meyer.

Car ce sont là des thèmes forts du roman, l’intolérance et le racisme, qui propose aussi une approche empathique de la condition féminine au travers de plusieurs personnages, Rachel et sa mère Matthilda, bien sûr, mais aussi les femmes Rawlins, la famille voisine. Sur elles reposent d’usantes et routinières tâches domestiques. Elles sont attachées au cercle restreint du foyer. Au-delà, le monde est physiquement dangereux. Mais l’enfermement est aussi d’ordre moral. Leur réputation est en jeu, d’autres hommes hors de la famille, Blancs ou Indiens, pourraient si facilement venir la ternir.

« Nous devons être fous, dit-elle, pour vivre ainsi dans une cabane en tourbe qui prend l’eau de toutes parts, et cacher notre argent au fond d’un trou. Les garçons trouvent à travailler ici ; les grands espaces exercent une étrange attirance sur les hommes à cheval. Mais être une femme dans la prairie, c’est effroyable. Une femme ne sert à rien dans cet univers. Elle n’est qu’un fardeau et une entrave, qui empêche ceux qu’elle aime de faire ce dont ils ont envie. Jusqu’à ce qu’ils en aient assez et qu’ils s’échappent. »

Point d’orgue d’un roman à l’écriture dense et l’action ramassée sur quelques semaines, le siège de la cabane des Zachary par les Kiowas. Un dénouement qui met les nerfs à vif par ses à-coups de violence graphique et qui signe le destin tragique de la famille. Ce qu’il en restera est à exhumer d’une habitation écroulée sur ses victimes mortes ou demi-vives.

Publié sous le titre original The Unforgiven (ou aussi Kiowa Moon dans une version feuilleton pour le Saturday Evening Post), un western sans pardon.

Paotrsaout

 

 

PATRIA de Fernando Aramburu / Actes Sud.

Traduction: Claude Bleton.

Presque à la fin du roman, les deux enfants devenus grands du Txato assassiné par l’ETA il y a quelques années assistent à la conférence d’un juge-écrivain. Il est fort possible que les propos de cet auteur de fiction qui évoquent son travail sur le conflit soient ceux de Fernado Aramburu. Il explique qu’il a cherché uniquement et sans pathos à décrire les souffrances des victimes de l’ETA. Il n’y a donc aucune place pour un quelconque romantisme révolutionnaire dans Patria. Le constat est implacable : les 800 morts de ce conflit n’ont aucune justification possible.

Cette fresque historique qui se déroule en grande partie dans une bourgade montagnarde du pays Basque retrace la vie de deux familles qui se déchirent durant ces années de conflits jusqu’à ce que l’ETA rende les armes. Le roman avance deux pas en avant et un pas en arrière. Il y a la pression du village, les menaces sur le Txato, chef d’une entreprise de transport, son inévitable assassinat, jusqu’à l’arrestation du commando. Puis, il y a les nombreux flashbacks sur le passé qui vont permette de mieux comprendre ce qui s’est joué à chaque instant. On suit chaque membre des deux familles dans leurs difficultés à vivre au quotidien dans cet environnement impossible avant et après l’assassinat du Txato qui fige toutes les relations sociales. Tous les personnages sont bien campés.

Dans la conférence du juge écrivain que j’évoquais au début de cette chronique, un des protagonistes se demande quel sens il y a à écrire un roman ou à réaliser un film sur un tel sujet. L’art ne peut rien changer au cours de l’histoire. Les très belles pages de ce pavé permettent pourtant de comprendre le processus qui a conduit à cet impensable, à cette folie meurtrière. La pression qui s’exerce sur l’ensemble des acteurs du conflit est très très bien décrite.

Suivez le retour de Bittori, la femme du Txato dans ce village après la fin des hostilités, le courage de celle-ci qui part souvent sous la pluie parler à voix haute sur la tombe de son mari. Elle a une obsession qui est la seule qui vaille pour terminer un tel conflit et si vous lisez ce roman jusqu’au bout, vous saurez si elle arrive à ses fins. Il ne vous restera alors plus qu’à pleurer.

BST.

ECLOSION d’ Ezekiel Boone / Actes Sud.

Traduction: Jérôme Orsoni.

« Les petites bêtes ne mangent pas les grosses » qui a bien pu dire une telle bêtise ? Tout le monde sait que les petites bestioles sont de terribles prédatrices, surtout les araignées ! Oui, vous avez raison de trembler devant ces minuscules bêtes et vous aurez surtout raison de fuir face à un banc d’araignées carnivores ! Arachnophobes ou pas, prenez garde car Ezekiel Boone vous fera trembler avec ce roman, premier volet d’une trilogie, sobrement nommée Eclosion.

Au cœur de la jungle péruvienne, une étrange et menaçante masse noire s’abat sur un groupe de touristes américains en excursion. Et les dévore vivants. Dans le Nord des États-Unis, un agent du FBI enquête sur le mystérieux crash de l’avion d’un milliardaire. Un peu partout dans le monde, des phénomènes anormaux et inexpliqués se produisent. Jusqu’à ce qu’une bombe nucléaire explose en Chine, transformant tout l’Ouest du pays en un vaste champ de ruines atomiques.

Que contient ce colis en provenance d’Amérique du Sud, qu’une scientifique renommée, spécialiste des araignées, vient de recevoir ? Est-ce là, à l’intérieur de ce fossile qui semble lutter pour revenir à la vie après un sommeil de plusieurs milliers d’années, que se trouve la clef de l’énigme ?

La lecture du résumé pourrait faire à un simple roman d’horreur inspiré du cinéma de série Z. Nous avons tous en tête le film sorti en 2001, Arac attack ou des araignées mutantes attaquaient les humains. Il s’agit bien d’araignées dans Eclosion mais celles-ci sont loin d’être transformées et ce roman est loin d’être une banale série Z.

Vous aurez entre les mains une œuvre littéraire parfaitement maitrisée qui vous fera trembler. Ezekiel Boone grâce à une plume habile rend la lecture addictive et effrénée jouant avec nos peurs et le suspense ! Eclosion  est un roman choral subtilement structuré, l’action prend principalement place aux Etats Unis mais le type de personnages que nous croisons le rend cosmopolite. Nous côtoyons la présidente des Etats Unis, des marines, des survivalistes, des scientifiques, bref des êtres humains qui seront bientôt dépassés par les événements. Nous pouvons nous reconnaître en ces personnages et nous y attacher, mais que la chute est dure lorsque ces personnages sont dépecés à coup de mâchoires d’arachnides.

L’un des points forts de ce roman est que l’auteur a réussi à s’éloigner de tous les clichés possibles et imaginables. Il n’y a pas de super-héros ou de gros bras, pas de scientifiques génies, seulement des gens aux professions diverses, toutes utiles, qui essaient de se sortir d’une merde totale.

Eclosion est un roman qui dénonce l’arrogance de l’Homme dit infaillible. Ici, il est réduit en bouillie ou en vulgaire hôte à sacs d’œufs. Pour résumer : la nature reprend ses droits sous une forme d’invasion d’araignées colonisatrices.

Les araignées dans Eclosion  sont peu décrites. Nous en apprenons un peu plus grâce à Mélanie, l’une des scientifique, qui a la chance de les observer réellement, contrairement à nous qui devons nous contenter des mots. Vous vous doutez donc que votre imagination carbure à 100 à l’heure. Le peu d’éléments que nous avons en notre connaissance les rend, à la fois intrigantes mais surtout terrifiantes. Si terrifiantes que tous les moyens sont bons pour stopper cette colonisation !

Autant ne pas tourner autour du pot, ce roman est une grande réussite ! Je dirais même que c’est une BOMBE à mettre entre toutes les mains ! Vivement que le tome 2 paraisse !

Bison d’Or.

APRES LA FIN de Sarah Moss/ Actes Sud

Traduction: Laure Manceau

La structure de la famille, et le père en particulier, est confrontée à une épreuve rude dès le moment où le coeur de sa fille aînée cesse de battre. La fibre paternelle se fragilise et cette rupture du quotidien revêtira par la même une mise à plat des sentiments dans leur existence passée et présente. Le choix de l’auteur se porte avec affirmation sur cette relation privilégiée entre un père au foyer et sa fille. Sensibilité, sentiments incandescents et rivés, questionnement sur l’avenir, présentent les fondements de ce message littéraire.

«Adam Goldschmidt, un universitaire, a toujours fait passer sa famille avant sa carrière. Depuis quinze ans, c’est lui qui s’occupe de ses deux filles, veille à leur moindre besoin. Et c’est peu dire qu’il s’acquitte parfaitement de son rôle.

Un jour, à l’heure du déjeuner, Adam reçoit un coup de fil du lycée de sa fille aînée, Miriam, l’informant qu’il y a eu “un incident”. Pendant quelques minutes, l’adolescente a cessé de respirer et son cœur s’est arrêté. Rapidement prise en charge, elle a pu être ranimée : tout va bien. Mais pour combien de temps ? Tandis que sa femme Emma, médecin généraliste, continue de travailler sans relâche, Adam voit son quotidien bouleversé et doit reconsidérer son existence, celle de ses proches, à la lumière de cet événement. Racontée à travers les yeux d’un père – un homme acerbe, imparfait, pétri de contradictions, dont nous suivons le fil des pensées angoissées ou drôles, banales ou profondes –, cette chronique moderne et mordante nous plonge au sein d’une famille qui réapprend à vivre après avoir été confrontée à la possibilité du pire. »

C’est la première parution française de cet auteur née à Glasgow, enseignante à l’université de Warwick la Creative Writing.

Sous un style clair et fluide adapté aux thématiques abordées, un père, dans l’angoisse, n’ose pas s’ouvrir à ses proches.Il tente d’assumer son rôle et sa position de relai pour les membres de la famille. La trame du tissu de celle-ci subit des assauts, des accrocs apparaissent. De cette dualité père-fille, les sentiments sont à fleur de peau à la recherche d’une rupture de digue salvatrice. La pudeur fait face aux recherches de sens d’une existence somme toute banale. Or c’est dans cette banalité que les murs s’érigent, que les dialogues de fond se raréfient débouchant sur d’insolubles pénitences qui se nomment Amour.

Le récit n’est donc pas uni-centré sur cet événement dramatique mais il se mue en journal intime où l’on conjugue les histoires de vies et les ramifications de celles-ci. L’auteur tente de donner du sens à cette étape traumatique tout en balayant, en époussetant les racines qui ont débouché sur ces choix. L’événement brutal, qui déstabilise l’ensemble de la famille, remet en perspective ceux-ci  en affichant de profonds sentiments sous jacents (hors trauma). S’assumer en pareilles circonstances n’est pas chose facile mais, comme dans tout aspect négatif, transparaissent des forces insoupçonnées et un apport paradoxalement bénéfique.

Une jeune adolescente touchée dans sa chair et dans son âme face à un père aimant qui se lève et lutte pour, et, avec elle.

Poignant!

Chouchou

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