Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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LE VENT DE LA PLAINE d’Alan Le May / Actes sud / L’Ouest, le vrai.

Traduction: Fabienne Duvigneau

Dans le cursus du prolifique auteur de romans, nouvelles et scenarii Alan Le May (1899-1964), deux de ses œuvres sont passées à une postérité particulière car adaptées au cinéma : La prisonnière du désert par John Ford en 1956 et Le vent dans la plaine par John Huston en 1960. Après les éditions Télémaque qui éditaient en 2015 une traduction française de La prisonnière du désert, Actes Sud et la collection « L’Ouest, vrai » sous la direction de Bertrand Tavernier publient ce mois-ci une traduction du Vent dans la plaine, texte datant de 1957.

1874,Nord-Texas. Dans les parages de la Wichita River et de la Red River qui forme frontière avec les Territoires indiens (le futur état de l’Oklahoma), la famille Zachary, des ranchers, espère une nouvelle fois que le convoyage de leur bétail sur des centaines de miles jusqu’à la plus proche station de chemin de fer leur apportera une réussite financière qui les fuit. Depuis la mort accidentelle du père, Zack, les fils Ben, Cassius/Cash et Andy tente de faire vivre le rêve et entourent Matthilda, la mère, et Rachel, leur sœur. Ils vivent isolés ou presque dans un pays rude et hostile. Les Kiowas, pourtant évacués de force dans les Territoires, n’ont toujours pas à renoncer à exercer sur leur ancien domaine leurs traditions de chasses et de raids prédateurs.

Les Zachary sont connus, respectés pensent-ils, même par les Kiowas. Mais une ancienne rumeur refait surface, portée par un vieillard à demi-fou qui ne s’est jamais remis de la disparition de son fils, enlevé par les Kiowas. Depuis longtemps, il accuse Zack et Matthilda de ne pas être les parents naturels de Rachel. Elle serait une enfant kiowa, arrachée à sa tribu et adoptée par les Zachary alors qu’elle n’était qu’un nourrisson. Rachel a toujours plus ou moins été protégée de ces rumeurs. Cette fois, elle ne peut y échapper. A dix-sept ans, la prise de conscience est douloureuse, elle ébranle tout ce qu’elle pensait d’elle-même et de sa famille. La communauté blanche, marquée dans son esprit et dans sa chair par la violence des Indiens, rejette désormais les Zachary et les Kiowas sont partis en expédition pour récupérer celle qui considère comme une des leurs. L’affrontement est inéluctable. Il sera très brutal.

Arrière-petit-fils et petit-fils de colons blancs, Alan Le May tire une partie de son matériau d’expériences familiales qu’il a surélevé par un excellent travail de recherches. La rudesse des conditions de vie des ranchers est parfaitement décrite, dans le décor d’une nature plus propice à susciter la crainte que le lyrisme. L’auteur nous donne un aperçu instructif de la vie des indiens Kiowas. Il n’omet pas d’évoquer également dans son roman la violence traumatisante subie par les colons et les migrants blancs dans leur tentative de s’installer dans les territoires indiens ou simplement de les traverser. Une bonne part de ses violences avait pour racines des déceptions, des trahisons, d’autres violences endurées elles par les premiers habitants des terres de l’Ouest. Toutefois, certains peuples se démarquaient par la pratique du raid, du vol, de l’enlèvement, du viol et du meurtre selon des conceptions propres. Pour les Comanches et leurs alliés Kiowas, peuples du Texas, c’était tout à la fois un sport, une source d’exploits et un moyen de survie. Si nombre de leurs cibles humaines des deux sexes connaissaient des fins ignobles, d’autres, souvent des enfants ou des adolescents, pouvaient se retrouver captifs, placés en esclavage, pour peut-être devenir monnaie d’échange par la suite. Parmi ceux-là, certains, à force de volonté ou par chance, parvenaient à dépasser un statut et des conditions de vie peu enviables et s’intégrer totalement à la tribu, jusqu’à en adopter les mœurs les plus brutales. Pour les Comanches et les Kiowas, afin de survivre en tant que peuple, il était nécessaire d’intégrer des nouveaux membres. Le métissage n’était donc pas rare chez eux.

Face à ces habitudes, pour les Blancs, l’incompréhension, le traumatisme étaient réels. Ils pouvaient redouter une brutalité remarquable (au Texas, l’avancée des Occidentaux a sérieusement été ralentie voire contrée pendant quelques années). Surtout les exemples d’enlèvement voire d’adoption nourrissaient une inquiétude raciste. Un Blanc enlevé et élevé au sein d’une tribu de « sauvages » appartenait-il encore à la communauté, voire au genre humain ? Vis-à-vis d’une femme, les à-priori étaient encore plus terribles. Le nombre de cas a été suffisant pour inspirer des mémoires personnels, des travaux historiques et des œuvres de fiction, comme le roman d’Alan Le May. Je pourrais citer à brûle pourpoint sur le même sujet des nouvelles de Dorothy Johnson (Un homme nommé Cheval, Flamme sur la plaine, Retour au fort… dans le recueil Contrée indienne) ou Le fils de Philip Meyer.

Car ce sont là des thèmes forts du roman, l’intolérance et le racisme, qui propose aussi une approche empathique de la condition féminine au travers de plusieurs personnages, Rachel et sa mère Matthilda, bien sûr, mais aussi les femmes Rawlins, la famille voisine. Sur elles reposent d’usantes et routinières tâches domestiques. Elles sont attachées au cercle restreint du foyer. Au-delà, le monde est physiquement dangereux. Mais l’enfermement est aussi d’ordre moral. Leur réputation est en jeu, d’autres hommes hors de la famille, Blancs ou Indiens, pourraient si facilement venir la ternir.

« Nous devons être fous, dit-elle, pour vivre ainsi dans une cabane en tourbe qui prend l’eau de toutes parts, et cacher notre argent au fond d’un trou. Les garçons trouvent à travailler ici ; les grands espaces exercent une étrange attirance sur les hommes à cheval. Mais être une femme dans la prairie, c’est effroyable. Une femme ne sert à rien dans cet univers. Elle n’est qu’un fardeau et une entrave, qui empêche ceux qu’elle aime de faire ce dont ils ont envie. Jusqu’à ce qu’ils en aient assez et qu’ils s’échappent. »

Point d’orgue d’un roman à l’écriture dense et l’action ramassée sur quelques semaines, le siège de la cabane des Zachary par les Kiowas. Un dénouement qui met les nerfs à vif par ses à-coups de violence graphique et qui signe le destin tragique de la famille. Ce qu’il en restera est à exhumer d’une habitation écroulée sur ses victimes mortes ou demi-vives.

Publié sous le titre original The Unforgiven (ou aussi Kiowa Moon dans une version feuilleton pour le Saturday Evening Post), un western sans pardon.

Paotrsaout

 

 

PATRIA de Fernando Aramburu / Actes Sud.

Traduction: Claude Bleton.

Presque à la fin du roman, les deux enfants devenus grands du Txato assassiné par l’ETA il y a quelques années assistent à la conférence d’un juge-écrivain. Il est fort possible que les propos de cet auteur de fiction qui évoquent son travail sur le conflit soient ceux de Fernado Aramburu. Il explique qu’il a cherché uniquement et sans pathos à décrire les souffrances des victimes de l’ETA. Il n’y a donc aucune place pour un quelconque romantisme révolutionnaire dans Patria. Le constat est implacable : les 800 morts de ce conflit n’ont aucune justification possible.

Cette fresque historique qui se déroule en grande partie dans une bourgade montagnarde du pays Basque retrace la vie de deux familles qui se déchirent durant ces années de conflits jusqu’à ce que l’ETA rende les armes. Le roman avance deux pas en avant et un pas en arrière. Il y a la pression du village, les menaces sur le Txato, chef d’une entreprise de transport, son inévitable assassinat, jusqu’à l’arrestation du commando. Puis, il y a les nombreux flashbacks sur le passé qui vont permette de mieux comprendre ce qui s’est joué à chaque instant. On suit chaque membre des deux familles dans leurs difficultés à vivre au quotidien dans cet environnement impossible avant et après l’assassinat du Txato qui fige toutes les relations sociales. Tous les personnages sont bien campés.

Dans la conférence du juge écrivain que j’évoquais au début de cette chronique, un des protagonistes se demande quel sens il y a à écrire un roman ou à réaliser un film sur un tel sujet. L’art ne peut rien changer au cours de l’histoire. Les très belles pages de ce pavé permettent pourtant de comprendre le processus qui a conduit à cet impensable, à cette folie meurtrière. La pression qui s’exerce sur l’ensemble des acteurs du conflit est très très bien décrite.

Suivez le retour de Bittori, la femme du Txato dans ce village après la fin des hostilités, le courage de celle-ci qui part souvent sous la pluie parler à voix haute sur la tombe de son mari. Elle a une obsession qui est la seule qui vaille pour terminer un tel conflit et si vous lisez ce roman jusqu’au bout, vous saurez si elle arrive à ses fins. Il ne vous restera alors plus qu’à pleurer.

BST.

ECLOSION d’ Ezekiel Boone / Actes Sud.

Traduction: Jérôme Orsoni.

« Les petites bêtes ne mangent pas les grosses » qui a bien pu dire une telle bêtise ? Tout le monde sait que les petites bestioles sont de terribles prédatrices, surtout les araignées ! Oui, vous avez raison de trembler devant ces minuscules bêtes et vous aurez surtout raison de fuir face à un banc d’araignées carnivores ! Arachnophobes ou pas, prenez garde car Ezekiel Boone vous fera trembler avec ce roman, premier volet d’une trilogie, sobrement nommée Eclosion.

Au cœur de la jungle péruvienne, une étrange et menaçante masse noire s’abat sur un groupe de touristes américains en excursion. Et les dévore vivants. Dans le Nord des États-Unis, un agent du FBI enquête sur le mystérieux crash de l’avion d’un milliardaire. Un peu partout dans le monde, des phénomènes anormaux et inexpliqués se produisent. Jusqu’à ce qu’une bombe nucléaire explose en Chine, transformant tout l’Ouest du pays en un vaste champ de ruines atomiques.

Que contient ce colis en provenance d’Amérique du Sud, qu’une scientifique renommée, spécialiste des araignées, vient de recevoir ? Est-ce là, à l’intérieur de ce fossile qui semble lutter pour revenir à la vie après un sommeil de plusieurs milliers d’années, que se trouve la clef de l’énigme ?

La lecture du résumé pourrait faire à un simple roman d’horreur inspiré du cinéma de série Z. Nous avons tous en tête le film sorti en 2001, Arac attack ou des araignées mutantes attaquaient les humains. Il s’agit bien d’araignées dans Eclosion mais celles-ci sont loin d’être transformées et ce roman est loin d’être une banale série Z.

Vous aurez entre les mains une œuvre littéraire parfaitement maitrisée qui vous fera trembler. Ezekiel Boone grâce à une plume habile rend la lecture addictive et effrénée jouant avec nos peurs et le suspense ! Eclosion  est un roman choral subtilement structuré, l’action prend principalement place aux Etats Unis mais le type de personnages que nous croisons le rend cosmopolite. Nous côtoyons la présidente des Etats Unis, des marines, des survivalistes, des scientifiques, bref des êtres humains qui seront bientôt dépassés par les événements. Nous pouvons nous reconnaître en ces personnages et nous y attacher, mais que la chute est dure lorsque ces personnages sont dépecés à coup de mâchoires d’arachnides.

L’un des points forts de ce roman est que l’auteur a réussi à s’éloigner de tous les clichés possibles et imaginables. Il n’y a pas de super-héros ou de gros bras, pas de scientifiques génies, seulement des gens aux professions diverses, toutes utiles, qui essaient de se sortir d’une merde totale.

Eclosion est un roman qui dénonce l’arrogance de l’Homme dit infaillible. Ici, il est réduit en bouillie ou en vulgaire hôte à sacs d’œufs. Pour résumer : la nature reprend ses droits sous une forme d’invasion d’araignées colonisatrices.

Les araignées dans Eclosion  sont peu décrites. Nous en apprenons un peu plus grâce à Mélanie, l’une des scientifique, qui a la chance de les observer réellement, contrairement à nous qui devons nous contenter des mots. Vous vous doutez donc que votre imagination carbure à 100 à l’heure. Le peu d’éléments que nous avons en notre connaissance les rend, à la fois intrigantes mais surtout terrifiantes. Si terrifiantes que tous les moyens sont bons pour stopper cette colonisation !

Autant ne pas tourner autour du pot, ce roman est une grande réussite ! Je dirais même que c’est une BOMBE à mettre entre toutes les mains ! Vivement que le tome 2 paraisse !

Bison d’Or.

APRES LA FIN de Sarah Moss/ Actes Sud

Traduction: Laure Manceau

La structure de la famille, et le père en particulier, est confrontée à une épreuve rude dès le moment où le coeur de sa fille aînée cesse de battre. La fibre paternelle se fragilise et cette rupture du quotidien revêtira par la même une mise à plat des sentiments dans leur existence passée et présente. Le choix de l’auteur se porte avec affirmation sur cette relation privilégiée entre un père au foyer et sa fille. Sensibilité, sentiments incandescents et rivés, questionnement sur l’avenir, présentent les fondements de ce message littéraire.

«Adam Goldschmidt, un universitaire, a toujours fait passer sa famille avant sa carrière. Depuis quinze ans, c’est lui qui s’occupe de ses deux filles, veille à leur moindre besoin. Et c’est peu dire qu’il s’acquitte parfaitement de son rôle.

Un jour, à l’heure du déjeuner, Adam reçoit un coup de fil du lycée de sa fille aînée, Miriam, l’informant qu’il y a eu “un incident”. Pendant quelques minutes, l’adolescente a cessé de respirer et son cœur s’est arrêté. Rapidement prise en charge, elle a pu être ranimée : tout va bien. Mais pour combien de temps ? Tandis que sa femme Emma, médecin généraliste, continue de travailler sans relâche, Adam voit son quotidien bouleversé et doit reconsidérer son existence, celle de ses proches, à la lumière de cet événement. Racontée à travers les yeux d’un père – un homme acerbe, imparfait, pétri de contradictions, dont nous suivons le fil des pensées angoissées ou drôles, banales ou profondes –, cette chronique moderne et mordante nous plonge au sein d’une famille qui réapprend à vivre après avoir été confrontée à la possibilité du pire. »

C’est la première parution française de cet auteur née à Glasgow, enseignante à l’université de Warwick la Creative Writing.

Sous un style clair et fluide adapté aux thématiques abordées, un père, dans l’angoisse, n’ose pas s’ouvrir à ses proches.Il tente d’assumer son rôle et sa position de relai pour les membres de la famille. La trame du tissu de celle-ci subit des assauts, des accrocs apparaissent. De cette dualité père-fille, les sentiments sont à fleur de peau à la recherche d’une rupture de digue salvatrice. La pudeur fait face aux recherches de sens d’une existence somme toute banale. Or c’est dans cette banalité que les murs s’érigent, que les dialogues de fond se raréfient débouchant sur d’insolubles pénitences qui se nomment Amour.

Le récit n’est donc pas uni-centré sur cet événement dramatique mais il se mue en journal intime où l’on conjugue les histoires de vies et les ramifications de celles-ci. L’auteur tente de donner du sens à cette étape traumatique tout en balayant, en époussetant les racines qui ont débouché sur ces choix. L’événement brutal, qui déstabilise l’ensemble de la famille, remet en perspective ceux-ci  en affichant de profonds sentiments sous jacents (hors trauma). S’assumer en pareilles circonstances n’est pas chose facile mais, comme dans tout aspect négatif, transparaissent des forces insoupçonnées et un apport paradoxalement bénéfique.

Une jeune adolescente touchée dans sa chair et dans son âme face à un père aimant qui se lève et lutte pour, et, avec elle.

Poignant!

Chouchou

MILLE PETITS RIENS de Jodi Picoult chez Actes Sud

Traduction : Marie Chabin.

 

Jodi Picoult écrit depuis les années 90. Je l’ai découverte avec « La tristesse des éléphants » paru en 2017 chez Actes sud, un livre magnifique et étrange qui m’a marquée au point que j’ai eu très envie de lire « Mille petits riens » pourtant complètement différent. C’est un roman bien ancré dans la réalité où Jodi Picoult parle du racisme qui gangrène l’Amérique depuis toujours : un thème qu’elle voulait aborder depuis longtemps mais pour lequel elle a eu du mal à trouver l’angle d’approche, se sentant peu légitime vu son parcours de privilégiée blanche avec des études à Princeton puis à Harvard. Elle a trouvé le bon, c’est sûr et nous offre un très beau roman intelligent et captivant. Il est en cours d’adaptation cinématographique avec Viola Davis et Julia Roberts dans les rôles principaux.

« Ruth est sage-femme depuis plus de vingt ans. C’est une employée modèle. Une collègue appréciée et respectée de tous. La mère dévouée d’un adolescent qu’elle élève seule. En prenant son service par une belle journée d’octobre 2015, Ruth est loin de se douter que sa vie est sur le point de basculer.

Pour Turk et Brittany, un jeune couple de suprémacistes blancs, ce devait être le plus beau moment de leur vie : celui de la venue au monde de leur premier enfant. Le petit garçon qui vient de naître se porte bien. Pourtant, dans quelques jours, ses parents repartiront de la Maternité sans lui.

Kennedy a renoncé à faire fortune pour défendre les plus démunis en devenant avocate de la défense publique. Le jour où elle rencontre une sage-femme noire accusée d’avoir tué le bébé d’un couple raciste, elle se dit qu’elle tient peut-être là sa première grande affaire. Mais la couleur de peau de sa cliente, une certaine Ruth Jefferson, ne la condamne-t-elle pas d’avance ? »

Jodi Picoult construit son roman à trois voix, elle alterne les voix de Ruth, Kennedy et Turk, narrateurs à tour de rôle. Dans le même temps ces voix se mêlent, se répondent et éclairent d’autant d’angles différents les mêmes évènements, la même tragédie et le procès qui en découle. Ces éclairages contrastés, opposés mettent cruellement à jour les inégalités qui persistent entre les Noirs et les Blancs encore aujourd’hui  et le racisme rampant quotidien de gens qui pourtant parfois s’en défendent.

Jodi Picoult s’est beaucoup documenté, elle a rencontré des sages-femmes, des mères noires, des suprémacistes repentis… C’est une situation réaliste et sombre qu’elle présente avec justesse dans ce roman au suspense continu, on est captivé par cette affaire, les différentes étapes du procès depuis le choix des jurés jusqu’au verdict final, l’évolution des personnages… on a du mal à lâcher le bouquin.

Jodi Picoult a un talent immense pour créer de beaux personnages, parfaitement crédibles. Ils sont profondément humains et l’empathie fonctionne, avec tous, oui, même avec Turk, qui est pourtant un sacré connard, mais aussi un pauvre type paumé qui s’est trouvé une famille chez les racistes. Des suprémacistes dangereux parce qu’ils ne sont pas que des abrutis, ils savent utiliser le net pour leur propagande, ne sont plus des skinheads violents, se fondent dans la masse, sociopathes en puissance. Le deuil frappe les pauvres types comme les autres et Ruth, la sage-femme, est paradoxalement une de celles qui peut le mieux comprendre sa souffrance.

Ruth et Kennedy sont deux personnages de femmes magnifiques. Ruth, fille de domestique, brillante à l’école, s’est toujours pliée à ce qu’on attendait d’elle et a réussi à se construire une vie respectable sans jamais oublier, car elle en a peu l’occasion, que rien n’est jamais acquis. Elle a toujours dû se battre et se méfie des « sauveurs ». Kennedy, jeune avocate privilégiée et progressiste comprend peu à peu l’étendue des privilèges que révèle la phrase « je n’attache pas d’importance à la couleur de la peau ». Le roman est aussi celui du chemin qu’elles vont faire l’une vers l’autre.

Un très beau roman, source de réflexion universelle.

Raccoon

 

DÉBÂCLE de Lize Spit / Actes sud.

Traduction : Emmanuelle Tardif.

« Débâcle » premier roman de la Belge Lize Spit a fait un énorme carton dans sa zone linguistique flamande en Belgique et aux Pays Bas et c’est tout sauf une surprise. L’auteure, moins de la trentaine, scénariste de formation a réussi à montrer une impressionnante facette du roman rural. Dans le ton, le roman peut parfois ressembler à « L’été des charognes » de Simon Johannin mais l’œuvre est beaucoup plus aboutie, plus, plus… un grand roman, pas un coup de cœur, bien au-delà, pas une baffe plutôt un coup de batte. Ames sensibles et personnes fragiles, à tout prix s’abstenir.

Commencé à reculons, craignant un vulgaire thriller de vengeance, j’ai été rapidement ébloui. En fait, le ravissement démarre par la couverture très réussie, très dérangeante et correspondant parfaitement à une tonalité apparaissant souvent dans le roman. Quand un éditeur comprend que le visuel a parfois son importance, on a le droit à une couverture du niveau d’une pochette d’album rock glamour, photo de l’artiste belge Frieke Janssens extraite d’un série intitulée Smoking kids. En fait, la couverture française est bien plus réussie que l’originale qui sera vécue de manière éprouvante par ceux qui ont déjà lu le roman.

« À Bovenmeer, un petit village flamand, seuls trois bébés sont nés en 1988 : Laurens, Pim et Eva. Enfants, les “trois mous­quetaires” sont inséparables, mais à l’adolescence leurs rap­ports, insidieusement, se fissurent. Un été de canicule, les deux garçons conçoivent un plan : faire se déshabiller devant eux, et plus si possible, les plus jolies filles du village. Pour cela, ils imaginent un stratagème : la candidate devra résoudre une énigme en posant des questions ; à chaque erreur, il lui faudra enlever un vêtement. Eva doit fournir l’énigme et ser­vir d’arbitre si elle veut rester dans la bande. Elle accepte, sans savoir encore que cet “été meurtrier” la marquera à jamais. Treize ans plus tard, devenue adulte, Eva retourne pour la première fois dans son village natal. Cette fois, c’est elle qui a un plan… »

Conte cruel, fable macabre, « Débâcle » évolue sur deux époques, qui progressent conjointement, harmonieusement en entretenant diaboliquement le terrible suspense inhérent à chaque période. La première se situe en 2002, l’année de la naissance d’un désir sexuel un peu malsain des deux amis d’Eva, ses deux compagnons depuis les bancs de la maternelle, deux potes pour qui elle pense compter, elle, qui aimerait tant exister aux yeux de quelqu’un. Eva vit dans une famille, où le père comme la mère avec des symptômes très différents, se noient dans l’alcool entraînant des sommets de bêtise, d’aveuglement, de beaufitude, de détresse et de malheur. Le roman se situe en Belgique mais vous pouvez l’adapter à n’importe quel coin rural français. Ici, la campagne, ce n’est pas un paradis romantique comme on le lit trop souvent ou un espace rude où les autochtones se serrent les coudes. Cette campagne, sans être franchement sinistrée, semble néanmoins bien isolée, un peu arriérée et peu divertissante ou enrichissante pour des ados. Racontant le retour désenchanté d’Eva sur les terres qui l’ont vu grandir, son passage dans divers lieux, témoins de son malheur, de l’horreur vécue, la deuxième époque invite, elle aussi, à des sentiments puissants.

Ce roman se distingue par une qualité proche de la perfection. On a tout d’abord deux suspenses  et aucun ne souffre de la moindre faiblesse comme souvent dans pareils romans se situant sur deux époques. Dès les premières pages, on accroche, et dès les premières lignes, dans un style efficace, des détails, des indices permettent d’imaginer, de prévoir une issue, des issues dramatiques. C’est évident et on plonge avec Eva vers l’indicible en 2002 comme quinze ans plus tard. Ensuite, talentueusement et de manière très juste, Lize Spit décrit deux personnages absolument inoubliables au milieu du cloaque : Eva bien sûr et sa petite sœur Tessie qui devient un peu plus barge chaque jour, faisant naître une émotion justissime par des scènes à briser le cœur, à vous bloquer dans votre lecture. Beaucoup de pages révoltantes, noirissimes jusqu’aux deux ultimes sommets d’horreur. Lize Spit a le même âge que son héroïne et elle a fait montre d’un beau travail pour refaire naître cette époque en convoquant certainement beaucoup de souvenirs d’enfance avec autant d’authenticité palpable. Je n’ai pas lu beaucoup de romans du genre rural de ce niveau et vous n’en lirez sûrement pas d’autres d’une telle force émotionnelle cette année.

Noir exceptionnel.

Wollanup.

 

 

LE MYSTÈRE CROATOAN de José Carlos Somoza / Actes sud.

Traduction: Marianne Million.

Ecrire des articles est un atout, car cela nous permet, d’une part de lire des romans et d’autre part, importante, de mettre nos aprioris de côté. Après la contre-nature des choses, nous partons en Espagne en compagnie de José Carlos Somoza, auteur prolifique, avec Le mystère Croatoan.  C’est un roman apocalyptique qui semble réel.

“Des colonies d’invertébrés et d’humains rampent et marchent, inexorablement unis en un seul corps, à travers villes et forêts. Toute vie rencontrée est agglomérée ou détruite. Avant de se donner la mort, un scientifique, spécialisé dans le comportement des espèces animales, a programmé à l’intention de ses proches un message qui pourrait permettre de changer le cours de ces événements terribles qui semblent signer la disparition de toute forme de civilisation. Sauront-ils le décrypter ?” 

Le Mystère Croatoan surfe sur la vague de ces grandes énigmes auxquelles l’Homme est confronté, telle que le mystère du col Dyatlov. Le roman de Somoza trouve son intrigue dans un évènement ayant réellement eu lieu, entre autres les disparus de l’île de Roanoke.

Environ quatre siècles auparavant, en août 1590, plus de cent trente colons de l’île de Roanoke, dans l’actuelle Caroline du Nord, se volatilisèrent.Mais dans ce dernier cas, on fit une découverte supplémentaire. Sur un tronc d’arbre à proximité du village, quelqu’un avait gravé un mot : CROATOAN.

Ainsi, l’auteur, brillant, va imaginer une explication à ce phénomène de disparition dans un roman aux apparences de fin du monde. Et on y croit !

Il s’avère difficile de parler de ce roman sans dévoiler sa fin. Et je refuse de gâcher cette surprise qui vous fera frissonner. Bien que l’explication donnée (nous sommes dans un roman) soit impossible, on ne peut s’empêcher de penser : « espérons que cela ne nous arrive pas ».

Un roman où la science est en lutte contre la nature. Le CROATOAN est un pic, une conjonction où tous les êtres vivants se retrouveront en un groupe cohérent et soudé. Ils s’ engageront alors dans une sorte de transhumance. Le mot zombie ne correspond pas, bien que certaines espèces se dévorent ; je parlerais plutôt de marionnettes guidées par la force invisible de la nature. Ainsi, nous avons droit à des images malaisantes, qui en deviennent terrifiantes. Des corps qui avancent sans but, comme éteints. D’autres qui grimpent aux arbres, nus comme des  animaux, une image marquante et nauséeuse de vivants qui semblent s’accoupler. Ce sont des amas de corps aux cerveaux absents. C’est la fin de l’individualisme et de la terreur humaine.

Bien évidemment, cet univers apocalyptique compte son lot de survivants. Ces personnages n’échappent pas à la règle du stéréotype, mais heureusement sans être dérangeants. Ces personnages sont des êtres ordinaires qui seront cueillis par le destin, c’est-à-dire Mendel, imminent scientifique. D’ailleurs, ils sont tous liés, de près ou de loin, à cet homme de science. Nico est peintre. Sergi et Fatima des « fous » ou junkies. Dino, lui, est le gentil gros Italien que l’on retrouve dans beaucoup de jeux, films, romans du genre survivants. Et bien sûr il y a Carmela, l’héroïne, brillante éthologue. Ces évènements tragiques seront pour elle un parcours initiatique. Et pour Borja c’est une autre histoire, ce type est une ordure à qui on souhaiterait couper les couilles. Même dans les instants de crise, il y a toujours un emmerdeur ! Bref, ce sont des personnages en proie à la terreur, armés de la même arme que les marcheurs déshumanisés, c’est-à-dire le groupe.

Le Mystère Croatoan : ses fantastiques personnages et ses merveilleuses images noires – j’ai été happé !

Bison d’Or.

 

LA CONTRE-NATURE DES CHOSES DE Tony Burgess / Actes Sud.

Traduction: Hélène Frappat.

Avouons qu’en matière de littérature apocalyptique ou post-apocalyptique, les œuvres créées ont tendance à tourner en rond et ressasser toujours les mêmes clichés : attaques ou explosions nucléaires, zombies et j’en passe. Bien évidemment, tout n’est pas mauvais. Le magnifique roman La Route de Cormac McCarthy en est la preuve. Tout comme La contre-nature des choses de Tony Burgess qui réserve son lot d’originalité.

Un homme au bout du rouleau – le narrateur – sillonne un paysage de fin du monde sans lever les yeux. Tout là-haut, dans ce qu’il reste de l’ancien ciel et qu’il évite de regarder, l’Orbite charrie un milliard de cadavres. Parce qu’au bout du compte, l’apocalypse zombie aura surtout généré un gigantesque problème de gestion des déchets. Les brûler dans des fours géants ? Trop de mauvais souvenirs. Les enterrer ? On a bien essayé, mais pour se retrouver avec des hectares de boue grouillante. Alors on s’est mis à les envoyer là-haut. Quant à lui, il doit se trouver un fils avant le soir, autrement dit kidnapper un gosse pour qu’il l’aide à accomplir une mystérieuse mission.
Et puis il y a Dixon, son double maléfique, une vieille connaissance devenue vendeur de cadavres et un authentique génie du mal. Dixon pratique des tortures d’une barbarie et d’une sophistication pornographique qui en font l’homme le plus redouté parmi ce qu’il reste de survivants sur cette planète presque totalement inhospitalière. Entre le narrateur et lui, un duel s’engage. L’occasion, pour Tony Burgess, d’ajouter à l’Enfer de Dante une multiplicité de cercles dont la puissance tient autant à leur imagerie traumatiquement poétique qu’à leur caractère politique de prémonition.

La contre-nature des choses est un roman original en plusieurs points de vue. Le narrateur est le personnage principal qui raconte et décrit ce qui se déroule sous ses yeux, et autant vous dire que ce n’est pas marrant. On se laisse guider au fil des mots crachés par sa gueule qui semble dévorée par la gangrène. Cette impression de problème d’élocution est dû au fait que les phrases sont courtes, parfois réduites à un seul mot. On pourrait penser que cette économie de mots pourrait donner un texte rapide à lire. Au contraire, la ponctuation et les mots semblent avoir été choisis pour nous ralentir, ce qui crée une rythmique indéfinissable mais tellement séduisante !

Dans ce roman, il est bien question de zombies, mais la manière dont Tony Burgess a traité le sujet le rend atypique. Les morts se sont réanimés, en grande quantité, à tel point qu’il a fallu trouver une solution pour régler le problème de manque de place. D’autant plus que les vivants pensaient que les morts seraient hostiles, mais non. Les morts voulaient juste marcher. Alors il a été décidé de les envoyer en orbite, dans le ciel. La solution miracle qui mettra fin à l’humanité. A priori, le manque de lumière et l’air vicié provoqueront des maladies de peaux, cancers, … la liste est longue.

Au fil de la lecture, on en vient à se demander qui sont les vrais zombies, ceux planant dans le ciel ou ceux ayant leurs deux pieds sur Terre ? Dans ce roman, les humains montrent leurs visages les plus noirs et les plus abjects : ils tuent, violent, volent, et cætera. Et, pour finir, tout laisse à penser que les vivants sont en décomposition…

La contre-nature des choses, la voilà.

Je n’en dirai pas plus sur l’histoire et l’intrigue. Il est préférable que vous la découvriez par vous-même. Mais il est important de rajouter, pour vous convaincre ou vous avertir, que ce roman est très noir, sanglant et dénué d’espoir. Mais c’est de ces ténèbres que jaillit la poésie.

GÉNIAL !

Bison d’Or.

DANS LA VALLÉE DÉCHARNÉE de Tom Bouman / Actes noirs d’ Actes Sud

Traduction: Alain Defossé.

Passons rapidement sur la couverture particulièrement farfelue, une nouvelle fois, une habitude, une préciosité de la collection même si je suis peut-être un peu railleur, il y a bien des arbres et des forêts dans le roman et nous sommes bien en zone montagneuse comme semble le suggérer des structures coniques… pour se concentrer sur un ouvrage qui mérite l’attention, sans être le roman de l’année loin de là, mais possèdant une forme comme un fond qui devraient séduire un grand nombre d’amateurs de polars. Lansdale et Pollock ont encensé le roman mais ici on est quand même à des années lumière des pieds nickelés ricains Hap et Leonard mais aussi très loin de l’enfer terrestre qu’a su créer Pollock dans “le diable tout le temps”. Non, ici, on serait plutôt, sur les terres de Craig Johnson et pour beaucoup  de lecteurs de noir, c’est déjà pas si mal. Ce roman est le premier d’une série dont le deuxième chapitre est déjà paru aux Etats Unis et peut-être allez-vous connaître à nouveau les affres de l’attente puis le bonheur des retrouvailles.

Henry Farrell est le seul flic de Wild Thyme, une petite ville perdue dans le Nord de la Pennsylvanie. Le genre de patelin où il ne se passe pas grand-chose, où tout le monde se connaît, pour le meilleur ou pour le pire. Comme une sorte de marais un peu trouble : la surface est calme mais qui sait ce qu’on trouverait si on allait chercher là-dessous.

Quand il a pris son poste, Henry se voyait passer son temps entre parties de chasse et soirées peinard avec un bon vieux disque en fond sonore. Mais les compagnies pétrolières se sont mis en tête de trouver du pétrole dans le coin. Elles ont fait des chèques, et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’ambiance entre voisins s’en est ressentie. Et puis il y a eu la drogue. Des mecs plus ou moins bien emmanchés ont commencé à bricoler toutes sortes de saloperies dans des labos de fortune cachés dans les bois. Henry les connaît, du reste, il est allé à l’école avec eux. Alors quand on découvre un cadavre sur les terres d’un vieux reclus, il comprend que le temps est venu d’aller remuer l’eau de la mare.”

Et de fait, Farell va devoir aller au charbon, lui qui a choisi ce poste pour être tranquille et n’avoir à régler que rixes locales dans les bars et méfaits criminels de bas étage. “Dans la vallée décharnée” est un vrai polar d’investigation et le rythme sera imprimé par une enquête minutieuse, difficile et douloureuse pour un anti-héros à la personnalité effacée, au comportement souvent dicté par la douleur de la perte de l’être aimé et par une difficile expérience en Somalie lors d’une expédition de l’armée US. Alors, c’est du très classique au départ, évident dans le fonctionnement comme dans le déroulement et le lecteur averti comprendra aisément et rapidement que les suspects ou les coupables présumés n’ont rien à voir dans le meurtre d’un jeune homme étranger à la région. Farell est un solitaire, son violon étant son seul et véritable compagnon, mais il connait parfaitement son patelin, les gens et leurs petits secrets et magouilles, sait, à peu près, adapter son comportement à chaque nouvelle rencontre. Solitaire au point que l’auteur se met, à mon avis, une balle dans la main en créant puis en  faisant disparaître très prématurément un personnage qui aurait pu être pour Farell,un très crédible équivalent d’un Clete Purcel pour le Dave Robicheaux de James Lee Burke.

Un peu comme chez le divin Burke, mais c’est vraiment là que s’arrêtera la comparaison, le roman offre de beaux moments dans la nature, notamment des scènes de traque dans les forêts hivernales assez tendues. On sent un amour pour la région ainsi qu’ une connaissance pointue des méthodes de chasse. L’auteur met aussi l’accent sur les risques pour l’environnement et pour les humains de l’exploitation sauvage du gaz de schiste tout en montrant l’absence de conscience de certains, avides de s’enrichir par cette manne inespérée sous leurs pieds, au mépris d’un semblant de conscience citoyenne. Ceci dit, peut-on vraiment les blâmer?

Si au début, on peut  être un peu perdu par la quantité de personnages, insuffisamment dépeints pour qu’on les retienne vraiment, tout tourne vraiment autour de Farell, le narrateur et héros, on note de suite une histoire bien menée, rythmée par un crescendo soutenu jamais démenti et les révélations finales s’avèrent solides et suffisamment inattendues. Du coup, on n’oubliera la niaiserie inutile de douloureuses pages sur l’épouse de Farell qui s’adresse directement au lecteur pour le mettre dans la confidence d’une magnifique histoire terminée par une mort si prématurée.

Quelques jours après avoir terminé la lecture, je m’aperçois que malgré que je n’ai pas été particulièrement chaviré par ce roman, il reste néanmoins bien en tête. Reconnaissons-lui aisément une intrigue de qualité, une écriture très recommandable mais aussi un climat, une ambiance, un personnage principal qu’on prendra plaisir à retrouver et à mieux connaître loin des bouffonneries rurales ricaines dont on nous saoule depuis quelques années.

Sympa.

Wollanup.

LES ASSASSINS DE LA ROUTE DU NORD de Anila Wilms / Actes noirs / Actes sud.

Traduction: Carole Fily.

“À la chute de l’Empire ottoman, au lendemain de la Pre­mière Guerre mondiale, l’Albanie connaît, comme le reste du monde, de profonds changements. Les nouveaux diri­geants souhaitent moderniser le pays et imposer leurs lois sur l’ensemble du territoire, mais ils se heurtent à la résis­tance farouche des montagnards du Nord, qui continuent de vivre selon le Kanun, le code ancestral de ces régions reculées que l’on dit hantées depuis la nuit des temps.

Au printemps 1924, deux Américains y sont assassinés sur une petite route. Contraire au Kanun, qui place l’hos­pitalité au plus haut rang des vertus, le crime, qui a touché le fils d’un sénateur américain, plonge le petit État dans une crise diplomatique qui risque de dégénérer en guerre civile. Mais que fabriquaient ces Américains sur la route du Nord ? Leur présence était-elle liée aux rumeurs selon lesquelles la région renfermerait d’abondantes ressources pétrolières ? Et qui a bien pu vouloir leur mort ? L’efferves­cence s’empare de la capitale. On ne parle plus que de cela dans les cafés, les journalistes enquêtent, et bientôt les ser­vices secrets s’en mêlent…”

Nous sommes en Albanie en 1924, quand le pays devient indépendant après des siècles au sein de l’empire ottoman, sous l’influence de la puissance régionale autrichienne et des règles millénaires des montagnards du Nord et cherchant une crédibilité, une légitimité internationale en draguant la toute nouvelle Société Des Nations tout en espérant une aile protectrice de l’oncle Sam. Voilà un bien beau décor original, une destination, un univers peu connus et qui dès les premières paragraphes enchanteront le lecteur en quête de nouveaux territoires, de société mal connues.

Evidemment le plan “mains propres” mis en place par les autorités naissantes albanaises part gravement en sucette avec cet étrange assassinat de deux Américains. L’ Albanie, pays secret à la population bâillonnée par un communisme dur pendant des décennies, offre ici une image d’une société méditerranéenne qu’elle est de par sa localisation et par les réactions de la population, rumeurs, gonflements des informations, vent de panique, foules en ébullition, théories du complot… quand le drame est connu. Pas de doute, Tirana, la petite capitale du pays réagit comme le feraient d’autres populations au sang chaud de la région comme son voisin grec ou les Italiens sur l’autre rive de l’ Adriatique.

S’ensuivent des luttes politiques complexes, l’intervention des services secrets, des coups fourrés entre les trois grands acteurs en lutte pour la domination de ce petit pays et si , au début, le propos s’avère léger empreint d’une certaine bouffonnerie  puérile, une sorte de farce, les tenants et les aboutissants ainsi que les luttes pour maintenir le pays soit dans un traditionalisme rassurant soit dans une course vers la modernité pour réellement exister au plan régional et mondial, vont durcir le roman, lui donner une empreinte historique et sociologique.

Tiré d’une histoire réelle, le roman souffre néanmoins des défauts issus de ses qualités intrinsèques et de l’intérêt vif créé pour ce petit bout des Balkans. Le propos est souvent humoristique et toujours passionnant mais il manque certainement de profondeur pour nous permettre de réellement appréhender la situation de l’époque, de comprendre avec précision ce qui se trame à quelques semaines d’une révolution, bien réelle elle, au printemps 1924.

Néanmoins, le roman d’ Anila  Wilms ouvre une jolie lucarne sur ce coin d’Europe secret et méconnu tout en offrant un polar coloré, original, franchement atypique.

Dépaysant.

Wollanup.

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