Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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ROUTE 62 de Ivy Pochoda/ Liana Levi

Traduction: Adélaïde Pralon


Ren, Los Angeles, 2010

James, Twentynine Palms, 2006

Blake, Wonder Valley, 2006

Tony, Los Angeles, 2010

Britt, Twentynine Palms, 2006

Pas d’unité de lieu, de temps, on navigue avec plusieurs personnages dans des années différentes et des lieux variants. Pour la majorité ils sont dans un brouillard existentiel, vers une quête de vérité ou de solution. Car ils semblent marqués par l’impériosité de rattacher les wagons afin de donner une cohérence à leur vie, ne plus se mentir. Dans cette recherche ils feront face à leur conscience pour y trouver l’échappatoire de parcours cabossés. Ils se donnent les moyens d’y parvenir en extrayant le substrat vital de destinées bien trop souvent hantées par la crédulité ou la naïveté.

«Blond, athlétique et complétement nu, il court sur l’autoroute au milieu des embouteillages du matin à Los Angeles. Comme s’il n’attendait que ça pour s’arracher à un univers trop lisse, Tony, un avocat, quitte brutalement sa voiture pour le suivre. La poursuite de cet étrange coureur l’entraîne du côté sombre de la Cité des Anges, là où tous les déglingués de la vie semblent s’être donné rendez-vous. Britt, porteuse d’un lourd secret, et un temps réfugiée dans un ranch aux allures de secte en plein désert des Mojaves. Ren, ex-taulard et graffeur à la recherche de sa mère. Blake, dealer tourmenté qui veut venger la mort de Sam, son partenaire de galère… Parce qu’il s’est mis en danger, la carapace sociale de Tony se fissure, annulant la distance qui d’ordinaire le sépare des gens qui peuplent les rues crasseuses de Downtown. Et à travers son regard, qui pourrait être le nôtre, se déroulent les destins singuliers de ces personnages en rupture qui un jour, sans s’en rendre compte, ont emprunté la mauvaise route… »

Ivy Pochoda née à Brooklyn où elle a vécu jusqu’en 2009, vit désormais à Los Angeles. Son premier roman « L’autre côté des docks » fut lauréat du prix Page-America en 2013.

De par cette écriture kaléidoscopique, Ivy Pochoda, nous laisse des images défiler avec des interstices de libre interprétation. J’y ai retrouvé du Jérôme Charyn dans ce foisonnement d’esprit retors aux conventions et aux conformismes. C’est une des forces de ce roman noir à facettes; facettes des profils psychologiques, facettes d’idéaux naïfs, facettes du déterminisme intransigeant, facettes de ruptures tensionnelles. C’est muni de ce stylo dague que l’auteur délivre ses phrases assassines, assène les coups brutaux qui intensifient le côté morose des personnages présentés.

Ils n’évolueront pas forcément dans un monde lumineux ou doué d’une couleur chatoyante, or le livre d’inflexion, de point d’achoppement, où le sens, sa recherche, de leur vie est devenu central. Primordial, voire vital pour leur permettre d’avancer , ils enjambent les obstacles, font fi des a priori, laissent sur le bas côté des valises pleines de souffrances.

Route 62 est la lumière, est le phare d’âmes égarées cherchant une rédemption. Elle est loin d’être rectiligne et nous fait parfois errer vers des méandres obscures. Mais la chaleur stylistique nous tient à l’écart de tout excès turpide.

Captivant!

Chouchou.

 

ÉCORCES VIVES d’ Alexandre Lenot / Actes Sud / Actes Noirs.

Alexandre Lenot est passé par Arte, Radio France et la Blogothèque(!!!) et travaille actuellement dans les milieux du cinéma. “Ecorces vives” est son premier roman dans la lignée des polars ruraux très en vogue et situé dans le Massif Central qui inspire aussi beaucoup d’auteurs de noir actuellement.

“C’est une région de montagnes et de forêts, dans un massif qu’on dit Central mais que les routes nationales semblent éviter. Un homme venu de loin incendie la ferme dans laquelle il espérait un jour voir jouer ses enfants, puis il disparaît dans les bois. La rumeur trouble bientôt l’hiver : un rôdeur hante les lieux et mettrait en péril l’ordre ancien du pays. Les gens du coin passent de la circonspection à la franche hostilité, à l’exception d’une jeune femme nouvellement arrivée, qui le recueille. Mais personne n’est le bienvenu s’il n’est pas né ici.”

Ainsi annoncé, on s’imagine un roman qui va dérouler son fil sur une histoire somme toute déjà lue si souvent ces dernières années entre l’affrontement si prévisible entre les autochtones et les “étrangers”. Dans ce sous-domaine de la littérature, on a déjà tout eu du roman semblant écrit sur un coin de comptoir le samedi soir sur le ton d’une anecdote chez les ploucs racontée aux potes et puis il y a les autres romans qui savent donner vie à un décor, le magnifier par leur plume et raconter les gens avec leurs forces et leurs faiblesses, leurs plaies, leurs défaites, leurs regrets. Et Alexandre Lenot a évité les écueils, les redites, a parfaitement su animer, rendre vivant le marasme ambiant de ce coin de la France que l’on ne connaît plus, dont on ne parle pas, qu’on quitte dès qu’on le peut pour du boulot, de la vie, un avenir moins ancré dans le passé.

“Nous dirons, nous sommes devenus mauvais. C’est l’alcool. C’est le labeur qui effrite les hanches et brise les dos. C’est qu’on ne se souvient de nous que tous les cinq ans, et que le reste du temps il faut se taire, se terrer et se taire, en espérant que le vent mauvais nous laissera du répit.”

Tous les personnages de ce roman choral ont pris des coups, s’en remettent comme il peuvent, enracinés depuis la naissance ici ou arrivés pour fuir le malheur connu ailleurs. Alexandre Lenot, minutieusement, par petits épisodes, raconte ces accidentés de la vie et peu à peu, tout en peignant une nature que l’on sent connue et vécue, le drame se dessine. A la misère ordinaire se greffe parfois une connerie tout aussi ordinaire, bas du front et du fond de ce coin de campagne triste et résigné, commence à monter la haine de l’autre, de l’étranger et des vœux de justice expéditive.

Vous ne lirez pas “Ecorces vives” pour son suspens, son intrigue. Sa richesse se situe ailleurs, dans la finesse du crescendo de la haine, dans les petits moments de bonheur de descriptions de détails soulignés dans des grands tableaux sylvestres ou champêtres, dans la narration de ses destins brisés. On ne peut pas non plus ne pas entendre le message politique sous-jacent habilement instillé avec valeur d’avertissement, de signal pour l’avenir quand les plaies des cités périphériques urbaines s’implantent au coeur  de la ruralité mais aussi témoignage d’un monde abandonné, oublié par l’Etat, le tout écrit avec une plume déjà remarquable.

Très fin.

Wollanup.

 

LA DISPARITION D’ADELE BEDEAU de Graeme Macrae Burnet / Sonatine.

Traduction: Julie Sibony.

C’est un duel, une confrontation, un face à face. Deux hommes sont en opposition, l’un flic de son état, l’autre témoin dans une affaire de disparition. Une jeune femme s’est volatilisée et cet inquiétant contexte ravivera un passé où les damiers noirs sont masqués par une mémoire défaillante. Les deux protagonistes rétablissent leur passé et éclaircissent leurs zones d’ombres. C’est de cette petite ville de province, à la confluence de la zone frontalière franco-germanique-suisse alémanique, que les scories spécifiques de cette petite communauté prennent une ampleur et une couleur traduisant, en quelque sorte, une part de désœuvrement social, des idées préconçues sur autrui et sur ailleurs.

«Manfred Baumann est un solitaire. Timide, inadapté, secret, il passe ses soirées à boire seul, en observant Adèle Bedeau, la jolie serveuse du bar de cette petite ville alsacienne très ordinaire.Georges Gorski est un policier qui se confond avec la grisaille de la ville. S’il a eu de l’ambition, celle-ci s’est envolée il y a bien longtemps. Peut-être le jour où il a échoué à résoudre une de ses toutes premières enquêtes criminelles, qui depuis ne cesse de l’obséder.Lorsque Adèle disparaît, Baumann devient le principal suspect de Gorski. Un étrange jeu se met alors en place entre les deux hommes. »

L’auteur écossais est déjà coupable de « L’accusé du Ross-Shire« , sélectionné pour le Booker Prize.

On aborde un récit classique sur un habillage un brin suranné. Alors oui, initialement mon ressenti n’est pas surpris, il n’est pas bouleversé, mais, et c’est c’est probablement son habillage, insidieusement le jeu prend de la consistance, de la matière, une matière nous réservant des inflexions stupéfiantes et conquérant notre appétence tout au long de l’avancée du roman. Les personnages caractérisés, malgré leurs opacités passées et présentes, se développent et harponnent notre curiosité dans ce siphon de profondes détresses, de cicatrices qui ne referment pas.

En créant des profils qui ne se mettent pas à nu qui détournent une vérité, la vérité, l’auteur sème le trouble. Il est patent et sans y paraître on se pose des interrogations entre les lignes. Ce roman pourrait avoir plusieurs lectures. Et ce qui nous est présenté là reste aussi la résultante de petites pierres qui jonchent des parcours de vies. Au lieu d’être linéaire, le fil de l’ouvrage bifurque et s’autorise des flash-back noircissant l’ensemble. Des gens simples, dans une bourgade terne, dans une vie méthodique, réglée, au centre d’un drame plus complexe qu’il n’y parait. Après on peut se demander s’il y a réellement un « mystère » ou est-ce l’affluent d’une construction psychologique perturbée….

Quoi qu’il en soit l’écrivain a su parfaitement cadrer son roman et lui a insufflé un souffle percutant dans un emballage qui aurait pu paraître insipide ou vieillot. On est bien là dans un roman noir où l’on se délecte à tourner les pages, tentant de rétablir une vérité.

Surprenant!

Chouchou

 

 

HONKY-TONK SAMOURAÏS de Joe R. Lansdale / Editions Denoël

Traduction: Frédéric Brument

Il est toujours un plaisir, enrobé dexcitation, que de se replonger dans une nouvelle aventure du duo formé par Hap Collins et Léonard Pine. Les potes denfance ont pourtant des antagonismes, or ils présentent, avant tout, une amitié indéfectible suçant les liens du liquide de vie. Complètement ancrés dans leur culture de lEast Texas, ils sont tout de même investis, guidés par des valeurs de justice universelle, d’égalité inaliénable et de fraternité sans obstacle. Et cest donc, avec délectation, quon les suivra dans cet opus qui les conduira à la lisière de lindicible, de linnommable.

«Hap, ancien activiste hippie et rebelle plouc autoproclamé, et Leonard, vétéran du Vietnam dur à cuire, noir, gay, républicain et addict au Dr Pepper, sont sur un banal contrat de surveillance dans lest du Texas. Alors que la planque sans intérêt touche à sa fin, ils aperçoivent un homme qui maltraite son chien. Leonard règle laffaire à coups de poing. Résultat : lagresseur de chien, salement amoché, veut porter plainte. Une semaine plus tard, une certaine Lilly Buckner débarque dans leur nouvelle agence de détectives privés pour leur faire une proposition : soit ils acceptent de retrouver sa petite-fille, soit elle livre à la police une vidéo de Leonard tabassant lagresseur de chien. Le duo accepte de rouvrir ce vieux dossier et découvre que le concessionnaire doccasion où travaillait Lilly cache de sombres secrets. »

Dès que le binôme sengage dans un contrat cest une assurance morale et éthique. Car les deux compères ne sinvestissent pas à vide ni sans une certaine empathie de la cause. Ils simpliquent corps et âme et font preuve dune abnégation sans faille. Quand ils voient débarquer à leur nouvelle agence denquêtes privées, tenue par la nouvelle compagne de Hap, une vieille catin, ourdie dune vidéo compromettante, leur propose de retrouver sa petite fille disparue dans un nébuleux contexte. Rapidement leurs investigations, épaulés par des acolytes interlopes, vont se tourner vers un réseau où se mêlent escort-girl, proxénétisme, gangs déjantés, tueurs à gages émasculateurs et agences fédérales.

On ne peut sempêcher d’évoquer, pour ce neuvième acte de la série littéraire, la série télévisée adaptée avec ses trois saisons. Et Honky Tonky Samuraï nous permet de retrouver des personnages croisés dans des volets antérieurs, les forces en présence auront maille à partir pour débusquer les responsables de ce système licencieux. Irrémédiablement, les traits de Leonard Pine se matérialisent sur ceux de Michaël K. Williams, rappelez vous le Omar de The Wire, et James Purefoy pour Hap Collins. La verve, le langage vert et la transcription de latmosphère redneck de la zone orientale texane sont rehaussés par la moiteur climatique ne portant pas au dynamisme débridé.

Lansdale conserve son inépuisable candeur et sa volonté farouche de nous prendre la main afin de nous plonger dans ses aventures toujours pleines de décalage, de franche camaraderie, de philosophie sudiste mais optant pour des valeurs humanistes, parfois en antagonismes avec les locales

Une nouvelle page réussie Hap & Leonard avec leur enthousiasme, leur humour et leur capacité à prendre du recul!

Chouchou.

TROIS FOIS LA FIN DU MONDE de Sophie Divry / Noir sur Blanc.

Joseph Kamal voit son frère se faire tuer par un tir de riposte de la police dans le cadre d’un braquage minable. S’en suit la prison et son univers terrible où survivre est l’unique priorité. Un accident nucléaire qui élimine la moitié sud de la France le libère et Joseph se réfugie en territoire contaminé interdit et maintenant désertique où il devra affronter la nature comme un Robinson du XXIème siècle.

Si la partie prison ne souffre d’aucune faiblesse ménageant son lot de violences, d’effondrement, de chagrin, c’est bien la partie “naturelle” qui est la plus importante du roman. C’est à la fin d’une lecture proprement roborative que l’on s’aperçoit de l’exploit réalisé par l’auteure qui nous tient en haleine dans la description de la lutte entre cet homme des banlieues  et la nature, sans un seul instant d’ennui.

Dans un premier temps, le passage entre l’univers carcéral à la solitude dans la nature semble abrupt et pourrait faire croire à un bricolage de deux nouvelles pour en faire un roman mais le ton identique, la cohérence prouvent bien que Sophie Divry a bien écrit ici un roman.

L’histoire se dessine sur une période d’un an et l’auteure nous fait sentir les changements dans l’humeur de Joseph au rythme des saisons: la mélancolie automnale, le repli sur soi et l’isolement hivernal, le réveil printanier et les envies de voyage estivaux.

Jolie  parabole sur la difficulté de vivre seul, sur le besoin de communication et sur la réalité de notre existence par le regard des autres.

Wollanup.

 

LE FRUIT DE MES ENTRAILLES de Cédric Cham / Jigal .

Installez-vous bien confortablement au fond de votre canapé, vous allez assister à une séance de lecture cinématographique, ce livre se lit comme on regarde un bon film.

L’histoire raconte 3 vies, 3 personnalités solitaires, sans joie, 3 destins qui se croisent.

Il y a Amia, jeune prostituée, seule, abandonnée, qui n’a aucun rêve ou plutôt qui n’ose pas se permettre d’aspirer à une vie meilleure. Elle se sent faible car elle n’a aucune maîtrise sur sa propre vie. Elle appartient à Dimitri, son mac, homme sans scrupule, violent, gonflé à la testostérone.

Il y a Vrinks, fiché au grand banditisme, qui tire 10 ans de prison et qui a fait une demande de liberté conditionnelle qui est en cours. Aucun point noir dans son dossier, il se tient, aucune violence, prisonnier modèle. Mais l’emprisonnement l’a coupé de sa famille, sa femme l’a quitté, il n’a aucune nouvelle de sa fille, il est seul lui aussi.

Et il y a Alice, flic de la brigade de recherche des fugitifs, elle aussi, seule, pas d’homme, pas d’enfant, pas de famille, femme forte qui vit pour son boulot, et se retrouve face à elle-même, ses peurs, ses doutes, le soir quand elle rentre chez elle.

Vrinks apprend soudain que sa fille a été violemment assassinée et que son corps a été abandonné : tout bascule. Il décide de partir à la recherche des bourreaux de sa fille et de se venger. Sur sa route, il croise Amia. Ces deux-là ont beaucoup de points communs, notamment leur solitude, leur sentiment qu’aucun avenir durable n’est pour eux.

C’est un livre qui va à cent à l’heure, l’histoire est noire, dure, on ressent la grande souffrance des protagonistes. Nous sommes accrochés par leur rage, leur mal-être. Et on en vient à avoir de l’espoir pour eux, que cette course contre la montre, cette plongée dans les abîmes, s’ouvre enfin sur une étincelle de bonheur. Que chacun trouve enfin une certaine douceur, une sérénité qui leur permettrait de s’autoriser à rêver d’un futur possible et un tant soit peu heureux.

L’histoire en elle-même est assez classique, pour autant, la force des personnages, la qualité de l’écriture vous emporte malgré tout, et vous prenez part à cette vengeance, vous tournez les pages aussi vite que le roman défile, dans l’espoir de trouver une fin sereine pour ces trois destins entremêlés.

Cédric Cham nous offre un roman très sombre, avec des personnages très marqués, une tension qui ne redescend pas tout au long de la lecture. Accrochez-vous bien et plongez dans son univers, vous ne le regretterez pas.

Marie-Laure.

LA TOILE DU MONDE d’ Antonin Varenne / Albin Michel.

Après “3000 chevaux vapeur” et “Equateur”, “la toile du monde” vient conclure, dans le cadre de l’exposition universelle de Paris en 1900, une belle trilogie écrite par un Antonin Varenne à la plume de plus en plus virtuose.

“Aileen Bowman, trente-cinq ans, journaliste, célibataire, est venue couvrir l’événement pour le New York Tribune. Née d’un baroudeur anglais et d’une française utopiste, élevée dans le décor sauvage des plaines du Nevada, Aileen est un être affranchi de tout lien et de toute morale, mue par sa passion et ses idéaux humanistes. Au fil d’un récit qui nous immerge au cœur de la ville en chantier, du métropolitain naissant aux quartiers des bordels chers aux peintres, la personnalité singulière d’Aileen se confond avec la ville lumière.”

Aileen est la fille d’Arthur Bowman et a été élevée avec la philosophie et l’expérience de la vie de ses parents, culturellement bercée par les influences anglaises par son père, françaises par sa mère et  pluriellement américaines par son lieu de naissance et de vie. Il en résulte une belle personnalité métissée et particulièrement pertinente comme souvent les personnes élevées par cette richesse d’influences. Aillen, ainsi, va sous couvert de journalisme évoluer avec ses pantalons au milieu de la société française, européenne des nantis, des industriels, des inventeurs préparant le progrès de l’humanité comme sa perte. On est donc assez loin des grands espaces sauvages des deux premiers tomes et le souffle de l’aventure se fait nettement moins sentir tandis que la plume d’Antonin Varenne développe tous ses atours afin de se mettre au diapason du luxe, du kitsch du moment.

Au cœur d’un parcours initiatique dans les salons feutrés et les restaurants réputés, se glissent des thèmes qui restent très contemporains plus d’un siècle après: des modèles de société hérités de la philosophie de Saint Simon, un des fondateurs du socialisme et de la sociologie, la liberté sexuelle, les femmes surtout les femmes, l’art et surtout la peinture, mais aussi le choc des sociétés entre la vieille Europe et la très jeune et turbulente Amérique tout en s’interrogeant sur l’utilité pour les masses des progrès de l’industrie. Tous ces thèmes, sujets à réflexion haussent  le niveau d’un roman qui donne aussi l’impression d’être le plus intime de l’auteur.

Humaniste, Varenne célèbre aussi les exploités, les vaincus de chaque continent avec les Indiens d’Amérique bien sûr mais aussi avec les Bretons même si son discours est parfois bien sévère et s’avère maladroit et foncièrement inexact quand il évoque le positionnement du peuple breton au moment de la Révolution (« La journée des tuiles » de Grenoble en 1788 et surtout les affrontements entre nobles et étudiants à Rennes en janvier 1789 sont, bien plus qu’une prise symbolique de la Bastille six mois plus tard, les vrais fondements d’un révolte populaire  ensuite confisquée et réécrite  par un pouvoir jacobin parisien).

Même si l’aventure ici s’avère essentiellement intellectuelle et principalement urbaine, “La toile du monde” conclut de très belle manière une riche trilogie qu’on quitte vraiment à regret tant l’auteur laisse envisager des prolongements possibles.

Wollanup.

LE ROLE DE LA GUEPE de Colin Winnette / Denoël

Traduction: Robinson Lebeaupin

L’isolement, l’absence de repères familiaux, la lutte de jeunes individus pour se faire accepter dans une communauté fermée nous portent vers un intangible récit noir. Dans ce centre de détention temporaire et non comme une école, tel le précise en incipit le directeur de la structure, ne présage rien de positif et nous pousse benoîtement dans une atmosphère pointée par le mystère et l’effroi. Le doute ou l’espoir ne semble pas permis et dès les premières lignes on prend bien conscience de l’évidence….

«Un nouvel élève vient d’arriver à l’orphelinat, un établissement isolé aux mœurs aussi inquiétantes qu’inhabituelles. Il entend des murmures effrayants la nuit, et ses camarades se révèlent violents et hostiles. Quant au directeur, il lui souffle des messages cryptiques et accusateurs. Seul et rejeté par ses pairs, le nouveau tente de survivre à l’intérieur de cette société inhospitalière.

Une rumeur court parmi les pensionnaires, selon laquelle un fantôme hanterait les lieux et tuerait une personne par an. Tous les ans, les garçons se réunissent, sous l’impulsion de quelques anciens, pour démasquer celui d’entre eux qu’ils pensent être le fantôme… et l’éliminer!

Simple mascarade potache ou mise en scène sordide pour justifier les meurtres rituels? Cette année, le prétendu fantôme a été clairement désigné : c’est le petit nouveau. Pour une simple et bonne raison, on ne l’a jamais vu saigner, et les guêpes, très nombreuses dans cette bâtisse, ne le piquent pas. La chasse aux sorcières peut commencer. »

Colin Winnette, auteur texan primé à plusieurs reprises, nous a déjà gratifiés de romans aboutis sur un format généralement court qui néanmoins exprime à chaque fois un véritable ancrage dans le noir et la sueur froide! (Cf. Là où naissent les ombres et Coyote)

Assez rapidement, pour son atmosphère, j’ai ressenti des accointances avec le long métrage Les âmes grises tiré de l’ouvrage éponyme de Philippe Claudel. Ne me posez pas la question je ne saurai vous éclairer, c’est instinctif. Bien que nous n’ayons pas de repères temporels et spatiaux et que le récit n’évoque pas des thématiques strictement similaires, j’ai eu ce net ressenti.

L’enfant, au centre du roman, fait face à ses coreligionnaires , trente au total,  ainsi qu’à deux adultes son directeur et une enseignante. Sans coup férir le récit oblique vers l’insondable, l’innommable. Insondable car le rationnel n’a pas voix au chapitre, bien que la cohérence reste concrète. Innommable car il faut se figurer que l’on est face à des enfants qui, on le suppose, ont déjà vécu des traumatismes, des blessures, des fêlures et qui se trouvent imprégnés dans un tourbillon damné. Le face à face particulièrement entre le responsable et le protagoniste principal présente justement une force psychologique cynique. Ballotté  entre bienveillance d’apparat et rigidité autoritariste, le récit se pare inévitablement d’une chape de cruauté couplée au mystère des lieux. On ne saurait affirmer quel est le plus dérangeant…

L’écriture et le roman nous laissent une empreinte et celle-ci se tatoue progressivement sur notre épiderme et dans nos cellules grises.

Fureur roide!

Chouchou

 

RIVIERE TREMBLANTE de Andrée A. Michaud / Rivages.

“Août 1979. Michael, douze ans, disparaît dans les bois de Rivière-aux-Trembles sous les yeux de son amie Marnie Duchamp. Il semble avoir été avalé par la forêt. En dépit de recherches poussées, on ne retrouvera qu’une chaussure de sport boueuse. Trente ans plus tard, dans une ville voisine, la petite Billie Richard, qui s’apprête à fêter son neuvième anniversaire, ne rentre pas chez elle. Là encore, c’est comme si elle avait disparu de la surface de la terre.
Pour son père comme pour Marnie, qui n’a jamais oublié le traumatisme de l’été 79, commence une descente dans les profondeurs du deuil impossible, de la culpabilité, de l’incompréhension. Ils ne savent pas qu’un autre drame va frapper le village de Rivière-aux-Trembles…”

Encore une histoire de disparition d’enfants, sujet plus très neuf, sera tenté de dire le lecteur du magnifique Bondrée de Andrée A. Michaud sorti il y a deux ans et plusieurs fois distingué au Québec à sa sortie en 2013 . Et en fait plutôt que dire encore, il serait bon de dire déjà puisque cette nouveauté de Rivages est sortie en 2011 outre atlantique soit deux ans avant Bondrée. Rivages pourra peut-être nous éclairer sur ces choix éditoriaux, préférant Bondrée pour faire entrer l’auteure canadienne sur le marché français.

Mais pour autant ce n’est pas une version bredouillante, un brouillon de Bondrée qui vous est proposé et “Rivière tremblante” est une belle manière de rentrer dans l’univers noir de Andrée Michaud dont l’oeuvre se situe aux marges du polar; celui-ci encore plus que le précédent.

Le décor reste québécois, la rivière se substitue au lac d’un village de vacances, la forêt est encore là, toujours aussi menaçante mais il manquera quand même l’ambiance de cette petite société en vacances à cheval sur la frontière entre le Canada et les USA racontée dans “Bondrée” avec ces mélanges de langue, de conventions sociales des deux communautés se retrouvant tous les étés, lui donnant un vrai cachet, un souffle original et beaucoup de charme.

Dans “Rivière tremblante”, l’auteure a choisi une voie originale pour raconter les deux disparitions en s’attachant au calvaire de deux victimes collatérales des disparus: une petite fille amie du disparu des années 80, soupçonnée de faux témoignage et le père de la disparue de 2009, soupçonné tout court et quand une autre disparition survient, le cauchemar refait surface pour Marnie qui n’a jamais pu étouffer le poids de la perte de son copain de jeux et pour Bill qui pleure la perte de sa fille.

“Rivière tremblante” qui brille par la belle plume de Michaud souffre néanmoins de son arrivée postérieure à “Bondrée” mais aussi des parcours qu’auront pu emprunter les lecteurs sur un thème si classique. La perte, les remords, le sentiment de culpabilité, l’incertitude des souvenirs sont là, bien montés, bien montrés mais jamais ils ne provoquent la tension ou le malaise infligé par la lecture de “Une douce lueur de malveillance” de Dan Chaon sorti il n’y a  que quelques semaines. Pareillement le cataclysme vécu par les parents, par ceux qui restent n’est jamais aussi aussi terrifiant, dur, que le pandémonium infligé au lecteur par Joseph Incardona dans “derrière les panneaux, il y a des hommes”.

Néanmoins, pour retrouver le verbe de Michaud, comme pour la découverte de son univers original, “Rivière tremblante” fait parfaitement l’affaire, s’avère même recommandable… si vous n’êtes pas trop tatillon sur la notion de polar.

Esquisse de Bondrée.

Wollanup.

PS: Andrée A. Michaud sera présente au magique festival AMERICA ce weekend à Vincennes, événement et auteure immanquables.

 

DINER SECRET de Raphaël Montes / Le Masque.

Traduction: François Rosso.

Raphael Montes nous invite à table. 4 amis partent de leur petite province du  Paraná pour venir faire leurs études à Rio. Ils arrivent la tête pleine de rêves, espérant échapper à une vie triste et difficile en rejoignant cette grande métropole. Mais la crise économique se fait durement sentir et peu à peu, les 4 amis sont confrontés à la réalité, de petits boulots en petits boulots, ils finissent par être au bord du précipice, pris à la gorge par les créanciers.

Une idée germe alors : organiser des dîners secrets, pour clientèle fortunée, où ne seront servis que des mets que l’on ne trouve nulle part ailleurs, avec de la viande exotique. S’en suit alors une descente aux enfers pour ces 4 amis, une chute dans le crime qui ne fait que s’accentuer au fil des pages.

L’histoire nous est racontée par Dante jeune diplômé en gestion financière et qui, pour survivre est employé dans une librairie. Il vit avec Miguel jeune étudiant en médecine sérieux et fidèle, Hugo cuisinier qui a soif de reconnaissance et rêve d’être reconnu comme un grand chef,  et Leitao, qui ne sort que très peu de l’appartement, caricature poussée à l’extrême du geek, obèse, autiste, et totalement déconnecté des réalités de la vie.

Hugo et Leitao s’impliquent un maximum dans cette descente aux enfers, poussant Dante et Miguel loin de leurs limites respectives. Dante, ayant une conscience flexible en fonction de ses besoins, se laisse finalement assez facilement emporter dans cette spirale. Sa condition économique prend le pas sur sa moralité, et il plonge, lui aussi, dans l’horreur, oubliant ses référentiels et idéaux.

Ce roman montre comment des jeunes, élevés avec une morale, et certaines valeurs, en arrivent à sombrer dans le chaos, à produire des crimes de plus en plus monstrueux, glauque, avec pour seule raison, leurs rêves de se sortir du marasme économique.

Raphael Montes est un jeune auteur de 28 ans qui parle à sa génération. Pour cela, il n’hésite pas à faire appel à des références de culture pop du 21ème siècle, et à changer parfois sa narration pour utiliser pendant un chapitre complet, une conversation WhatsApp. Cela séduira peut-être cette génération, quant à moi,  j’ai trouvé l’histoire parfois abracadabrantesque et qui tombe facilement dans l’horreur glauque. Les caricatures sont assez nombreuses, laissant une impression superficielle et peu approfondie, la sensation d’avoir essayé de faire de la surenchère dans le sensationnel et la cruauté.

En conclusion, un dîner un brin indigeste.

Marie-Laure.

 

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