Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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Entretien avec Lisa McInerney pour « Hérésies glorieuses ».

Les « Hérésies Glorieuses », titre du premier roman de Lisa McInerney paru en France aux éditions Joëlle Losfeld à l’occasion de cette rentrée littéraire, ont connu un succès retentissant outre-manche : la belle Lisa a en effet remporté le prix « Bailey’s woman » en 2015 dans la catégorie fiction ainsi que le prix « Desmont Elliot » comme meilleur premier roman en 2016.

Véritable tremplin d’une carrière qui s’annonce prometteuse et féconde, ce livre nécessitait la rencontre de son auteure. C’est chose faite, puisque Lisa nous reçoit dans le boudoir très feutré de monsieur Gallimard lui-même, ou tout du moins celui de sa maison d’édition. Avec un grand sourire presque juvénile et la prunelle malicieuse, cette damnée romancière irlandaise déploie ses charmes comme un puits sans fond dans lequel on se jette sans réfléchir…

C’est en tant que blogueuse sur l’irrévérencieux « Arse End of Irland » que votre talent littéraire se fit connaître. Pouvez-vous nous parler un peu de ce temps ?

J’ai commencé à écrire au travers de mon blog « Le trou du cul de l’Irlande » parce que c’est là que je vis, au milieu de nulle part. Un endroit très rural et plutôt pauvre en fait. Le point de départ de ce blog, c’était d’être en réaction contre une idée stupide mais pourtant officielle propagée à l’époque par tous les journaux pérorant au sujet d’une prétendue prospérité de l’Irlande. En vérité, tout ce fatras de commentaires qu’on a pu lire sur le développement technologique de l’Irlande, les investissements commerciaux, l’argent et les maisons secondaires en Europe… tout ça ne concernait pas ma communauté mais celle de Dublin.

Je voulais traiter le sujet, avec beaucoup d’humour noir et de railleries, comme l’ont toujours fait les Irlandais d’ailleurs ! On aime rire face aux problèmes, s’en moquer. Et je pense que c’est de là que je tiens mon style.

Mais entre rédiger des billets sur blog et écrire un roman, il y a un monde quand même non ?

J’ai toujours voulu écrire de la fiction, en fait j’en ai écrit plein mais c’était très mauvais (rire). J’étais jeune !! Et puis Kevin Barry (auteur irlandais) est arrivé sur le devant de la scène. Il mettait en place une anthologie de nouvelles. Il avait lu mon blog. Il m’a donc envoyé un email de Londres et m’a dit : « Je vous veux dans mon bouquin, envoyez-moi donc une de vos nouvelles si vous écrivez de la fiction». J’avais pas grand chose sous la plume, c’est à dire absolument rien. Alors je me suis mise à plancher, je lui ai envoyé un texte et il a aimé. Ma nouvelle a été publiée, puis un agent est venu pour me représenter et s’occuper de ma carrière naissante.

Et il est arrivé avec quoi cet homme ?

Une très bonne idée en tête : me faire écrire un roman. Il m’a demandé si j’avais un projet à l’esprit. Je lui ai vaguement répondu « Peut-être deux trois trucs, par-ci par-là ». Il m’a dit : « Très bien, tu as six mois pour me présenter ton oeuvre». Et là ça a été la panique !! (rire). Toute les Hérésies sont issues d’un processus de création sous panique contrôlée !

Ha bah ça a plutôt bien marché ! Mais alors, comment l’histoire est-elle venue finalement, plutôt des personnages, d’une ébauche d’intrigue sous-jacente ?

Oui,  tout vient des personnages. Il y a pas mal de monde dans mon crâne en fait. Des personnages que j’ai créés depuis des années, et pour lesquels je cherchais une intrigue où les faire coller. Tout a commencé avec le personnage de Maureen, l’image de ce crime odieux qu’elle a pu commettre et cette ombre qui rôde… puis Ryan, qui existait déjà depuis très longtemps en moi, est venu. Tony et les autres sont finalement arrivés avec leurs propres histoires la rejoindre.

Il y a-t-il un de ces personnages auquel vous êtes plus particulièrement attachée d’ailleurs ?

Probablement Ryan, parce qu’il est le plus jeune. Et je reste persuadée qu’il a une chance de changer sa vie ; s’il trouve le bon guide. Je ne suis pas sûre que Tony ou Georgie le puissent par exemple, même s’ils restent très attachants et très humains.

Justement,  je trouve que c’est la très grande force de votre ouvrage : l’ambivalence des personnages, leur complexité et l’étrangeté de leurs contours les rendent particulièrement vrais. En fait, toute cette histoire pourrait ressembler à un conte noir et autobiographique.. Qu’en est-il exactement ?

Et bien non, je ne suis pas une meurtrière !! (rire) ni une camée, ni quoi que ce soit.. Bien évidemment, j’ai rencontré dans ma vie des gens aux parcours chaotiques qui ont pu avoir ce genre de déboires, comme faire de la prison par exemple. Je me suis intéressée à leurs histoires, j’ai cherché à comprendre leurs façons d’agir, leurs motivations et ce qui les a poussés à faire ces mauvais choix. J’ai senti l’importance de comprendre les gens, même si on n’approuve pas leurs fonctionnements. Ce n’est donc pas une catharsis, mais plutôt un hommage. Un profond désir de parler de l’Irlande, de Cork et de tous ces gens aux destins hasardeux.

J’ai cru comprendre qu’une des pistes de réflexion quant à l’origine de ces trajectoires vagabondes concernait la famille, ses relations distordues et parfois toxiques.  Une des thématiques centrales de l’histoire !

Oui complètement. Ma famille en Irlande est assez inhabituelle, j’ai été élevée par mes grand-parents et je n’ai jamais connu mon père. C’est aussi pour ça que je n’ai jamais cherché à écrire des histoires de familles « normales » (un papa, une maman, deux enfants). Il y avait beaucoup d’amour et de soutien ceci dit, je m’entendais très bien avec ma mère et mes grands-parents,  mais c’est cette structure familiale inhabituelle en un sens qui m’a amenée à écrire, à célébrer même cette étrangeté !

Ces bizarreries, ces vides, ces querelles familiales, ce sont des fondements de la personnalité. Même si ce sont les pires gens possibles, que vous les détestez : vous venez de là, ils vous ont crées ! On ne peut pas penser un personnage en oubliant d’où il vient.

Un autre sujet central avec lequel vous n’êtes pas tendre non plus, c’est la religion. On pourrait même dire que vous sortez l’artillerie lourde ! S’agit-il là d’un compte à rendre personnel, ou plus généralement d’une attitude typique irlandaise moderne ?

Oui c’est tout à fait ça. Et en même temps… repensant à Maureen, le personnage qui a clairement une dent contre l’Eglise, elle est un petit peu dépassée, hors du temps. Elle revient de quarante années d’exil en Angleterre et pense que l’Eglise a toujours le même pouvoir qu’à son départ. Et ce n’est pas le cas. L’Eglise catholique en Irlande maintenant, c’est surtout pour le décorum, pour faire des fêtes de familles et boire des coups. En fait, elle est complètement à la masse et c’est ça qui est drôle !

Après, il y a des raisons très claires à cette colère que vous avez pu ressentir dans le livre. Les effets de l’Eglise sont toujours là : en Irlande l’avortement est toujours interdit. Quelques soient les circonstances. Au niveau étatique, l’influence de l’Eglise est bien là, même si le peuple la délaisse. Elle possède toujours des terrains. Il y a beaucoup d’argent en jeu.

L’élection récente de Mr Vardakar alors, ça annonce un mouvement justement vers une remise en cause de ce pouvoir politique très traditionaliste ?

Oh là là non ! Je le déteste ! (rire) Il est complètement à droite ! Le fait qu’il soit gay et que sa famille soit d’origine indienne n’a aucune incidence sur ses positions ultra-conservatrices. Il y a deux ans, le peuple irlandais est allé voter en faveur du mariage gay. Toutes générations confondues. Et là, oui, on a pu sentir un désir de s’affranchir des positions traditionnelles de l’Eglise. Mais au niveau politique, c’est toujours les mêmes qui tirent les ficelles : des conservateurs.

Et au niveau du futur des « Hérésies Glorieuses », quelles sont les perspectives alors ? J’ai vu qu’il y a avait une suite « The Blood Miracles » ainsi qu’une adaptation télévisuelle. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Oui, le deuxième volume arrivera en France dans quelques années toujours aux éditions Joëlle Losfeld. On retrouvera Ryan dans une histoire de trafic de drogues connecté à la mafia italienne et celle de Naples notamment…

En fait, j’ai pensé toute cette histoire comme un triptyque : Sex, Drug and Rock n’Roll !! Le premier volume, les « Hérésies Glorieuses» c’est Sex. Je l’ai imaginé avec beaucoup de personnages. Puis vient Drug, avec « The Blood Miracles », qui se recentre autour du personnage de Ryan. Le troisième, en cours d’écriture, ce sera donc Rock n’Roll : de nouveau avec beaucoup de personnages qui se télescopent.

Pour la série télé, c’est très excitant. Je croise les doigts ! Les droits ont été achetés. J’ai réécrit l’adaptation qui concerne surtout l’histoire des Hérésies. Les personnes qui sont derrière le projet sont plutôt sérieuses : le directeur est Julian Farino, il a réalisé tout un tas de films cools et de documentaires undergrounds.  Il est surtout connu pour la série « Entourage » et il a même tourné des épisodes de « Sex and the city » ! (rire). J’espère qu’on trouvera des jeunes acteurs avec le vrai accent de Cork ! Je pense qu’on a besoin de se renouveler en Irlande, un peu comme ce qui a été fait pour la série Gomorra.

Espérons que ce projet vous fera honneur ! Merci beaucoup pour votre gentillesse Lisa, ce fut vraiment un plaisir d’avoir cette conversation avec vous. Pour finir, j’aurais deux petites questions rituelles : si vous aviez un son à nous proposer pour illustrer les Hérésies, quel serait-il ? Avez-vous aussi un livre à nous recommander que vous avez particulièrement aimé récemment ?

Et la douce de nous lâcher un bon vieux « No Oath, no Spell » de Murder by Death, accompagné du très intéressant premier roman de David Keenan « This is Memorial Device » sur un imaginaire groupe post-punk écossais pris dans le maelström des 80’s (non traduit à ma connaissance).

On trouvera par contre (et au passage), en français, « England Hidden’s Reverse » du même auteur, témoignage pour le coup authentique et hors-norme sur la scène post-industrielle de Londres aux excellentes éditions du Camion Blanc de Sébastien Raizer (dont une nouvelle interview arrive à grand pas dans nos colonnes).

Un grand merci également à l’inaltérable Christelle Mata sans qui cette interview ne serait pas.

Propos recueillis par Wangobi. Juin 2017.

HERESIES GLORIEUSES de Lisa McInerney / Losfeld.

Traduction: Catherine Richard-Mas.

« Cork serait-il le meilleur endroit au monde ? C’est en tout cas ce que pensent ses habitants. Vous remarquerez rapidement que cette rafraîchissante ville cosmopolite du sud-ouest de l’Irlande inspire une dévotion inégalable de la part de ses habitants. » www.ireland.com

Voilà une citation qui ferait certainement hurler de rire la pétillante Lisa McInerney, qui ne travaille certainement pas pour l’office du tourisme de Cork mais vient par contre de lâcher un bon pavé dans la mare aux canards : « Hérésies Glorieuses », son premier roman, sonne définitivement le glas de cette ville d’Irlande et de ses prétentions touristiques. Ad patres, le « Arse End of Ireland » le trou du cul de l’Irlande pour reprendre son expression favorite, également titre du blog qui lança notre auteure sur les routes de l’aventure littéraire (voir interview).

Telle une Zola celte et cinglante, Lisa McInerney tire un portrait noir aux lignes grinçantes des âmes damnées errant dans les bas-fonds de cette ville, sombre dédale qui suinte le vice et la folie, la pauvreté et l’égarement. Un ado dealeur et frondeur, une pute toxico, un père alcoolo, une voisine pédophile, une mère mystiquo-pyromane et son fils malfrat : tels sont les personnages dont nous suivrons l’aride et iconoclaste destin aux atours de balbutiements erratiques, de virée malsaine et cocasse vers un vide absolu. Une ébauche de rédemption ? Certes, le thème est central, mais les personnages semblent prisonniers d’une tragédie familiale et personnelle aux accents névrotiques avancés et somme toute indépassables. Une trace de tendresse ? Peut-être dans le portrait de Tony, dont la complexité et la véracité forment sans doute la plus grande réussite du livre.

Bien qu’il n’y ait que peu de lumière dans cette plongée en apnée, beaucoup d’humour, de finesse et d’intelligence soutiennent en permanence le récit comme autant de bulles d’oxygène salvatrices. Car c’est là que les Hérésies savent se faire jouissives : Lisa envoie de la punchline au kilomètre comme d’autres bûcherons-ninjas débiteraient des tronçons de bois en allumettes. Ca fuse et ça fustige, chaque phrase est profilée comme un missile balistique dans la grande tradition des écrits d’Irvin Welsh, Bret Easton Ellis et autre Guy Ritchie version Snatch. La tragédie sociale irlandaise décapée aux traits d’esprit corrosifs et à l’acide cynique impitoyable : voilà une belle potion revigorante que nous propose cette jeune et deux fois primée romancière dont la suite des mésaventures “corkiennes” sait déjà se faire attendre.

Wangobi.

VULNÉRABLES de Richard Krawiec /Tusitala.

Traduction: Charles Recoursé.

Billie Pike, quadra à la dérive depuis des décennies, deals, vols de voitures, casses, toute la panoplie du délinquant minable rentre chez lui, dans sa ville natale, pour venir en aide à ses parents victimes traumatisées d’un cambriolage barbare.

« Et d’un coup j’y étais, dans le centre de ma ville natale délabrée, fabriques de chaussures condamnées et vitrines basses aussi incolores que du carton. Des gens gris qui marchaient lentement, tête basse en entrant dans les banques, les grands magasins, les épiceries devant lesquelles, assis sur des tabourets, des clients en veste de mauvaise toile buvaient du café amer. »

Si on n’a jamais vécu une expérience américaine hors circuit touristique, la description conviendrait parfaitement au tableau général dressé par les médias français quand ils accablent l’Amérique de Trump. En lisant les journaux, on en arrive à croire que sous Obama souvent beaucoup plus chéri ici que là-bas, tout allait bien et que depuis l’élection du clown sinistre, c’est le chaos. Il est certain que Trump n’arrangera pas les affaires d’un pays continent déjà bien malade depuis très longtemps comme l’est certainement notre beau petit pays. Mais ce bouquin date en fait de la fin des années 80 et n’avait jamais trouvé preneur aux USA et c’est Tusitala, dénicheur de talents, qui nous permet d’être les premiers à profiter de ce roman choc, et le mot est très faible.

Billy et sa vie de délinquant ne cherchent pas la rédemption, veut juste aider ses parents, terrorisés par un ancien petit ami délinquant évincé de sa sœur. Billy survit juste, n’en a plus rien à faire de la vie, s’accroche comme il peut. Il a été bousillé par des adultes à l’âge de 10 ans, sans aucune compassion et compréhension de ses parents et après de multiples conneries a fui et depuis erre comme un fantôme, un monstre ?

« A condition d’être assez patient, on trouve toujours quelqu’un de pas trop difficile. Quelqu’un à mettre dans un lit, à plier en deux sur un bureau, à plaquer contre le carrelage d’une douche, à asseoir sur un lavabo, à doigter derrière une poubelle, avec qui partager un verre, un joint, une seringue, une baise une pipe une poignée de cachets. Quand on cherche suffisamment, quand on attend assez longtemps, on trouve toujours quelqu’un qui a le même besoin mortel de distraction et d’oubli »

Tout blogueur vous le dira, il est plus facile de parler d’un roman moyen que d’une pièce maîtresse où, personnellement je rame souvent à trouver ce que je veux exprimer avec la crainte d’oublier des choses importantes, ce qui se produit quasiment toujours, rageant en lisant les chroniques des autres. Ce roman est une vraie pépite noire, il m’a laissé coi, muet, non pas d’admiration pour la prose tout à fait banale, sans artifices de style ou d’originalité dans l’écriture, mais par la force de l’histoire, par le talent de l’auteur, par la sincérité, la mise à nu, sans rien masquer, de l’enfer d’un homme. On ressort vidé, effondré d’un tel roman comme chez Williamson, Fondation, ces auteurs ricains exceptionnels, acteurs sociaux importants, qui ne cherchent pas à enjoliver, juste à monter la misère, la pauvreté, le dénuement, à tenter avec leurs forces, leur talent, leurs possibilités, de donner la parole à ceux qui ne l’ont plus et à ceux qui ne veulent même plus l’utiliser. Missile destructeur en direction de l’Amérique et plaidoyer pour les sans-grade, « Vulnérables » montre avec grand talent, les peurs, l’égoïsme habitant les classes moyennes ricaines basculant petit à petit vers la pauvreté et propose un tableau assez impitoyable de la famille Pike.

Alors, tout le monde n’arrivera ou ne voudra pas lire ce roman et pourtant on y trouve des personnages exceptionnels qui par une présence, un geste, un mot, font tenir encore un petit peu. Ce roman n’engendrant pas la gaieté, est très loin des publications mainstream mais des bouquins de cette puissance, de cette intelligence et de cette humanité aussi, vous n’en lirez pas souvent et si critiquer les Ricains est facile par chez nous, force est de constater que dans ce créneau Williamson , Larry Fondation et maintenant Krawiec, en France, on n’a personne d’équivalent.

« Vulnérables » cogne très, très dur et a une portée universelle amenant à une réflexion sur le monde tel que certains le subissent.

Profondément admiratif et ému. Un immense merci à Richard Krawiec et àTusitala.

Exceptionnel.

Wollanup.

 

 

A L’ OMBRE DU POUVOIR de Neely Tucker / Série Noire Gallimard.

Traduction: Alexandra Maillard.

« Lorsque Billy Ellison, le fils de la famille afro-américaine la plus influente de Washington DC, est retrouvé mort dans le fleuve Potomac, près d’un refuge de drogués, le reporter chevronné Sully Carter comprend qu’il est temps de poser les vraies questions, peu importent les conséquences. D’autant plus qu’on fait pression sur lui pour qu’il abandonne son enquête et que la police n’a censément aucune piste. Carter va découvrir que la portée de l’affaire dépasse le simple meurtre de Billy et semble concerner les hautes sphères de la société de Washington. »

« A l’ombre du pouvoir » est le deuxième roman de Neely Tucker sortant à la SN. Malgré quelques clichés dans la création du personnage Sully, ex-reporter de guerre rentré blessé de sa couverture du conflit en Bosnie et particulièrement meurtri par la mort de l’être aimé, « la voie des morts » offrait un bon moment de lecture. Exerçant ses talents dorénavant à Washington, la capitale, ville à la communauté afro-américaine très importante et si souvent bien décrite par Pelecanos grande plume de la capitale du crime, Sully va mener une enquête très dure qui va le voir se frotter à la lie de la criminalité comme à l’élite noire américaine de D.C.

Dans cette deuxième enquête, l’auteur a su effacer pas mal de facilités d’écriture de la première enquête décrivant Sully comme un reporter complètement alcoolique, au bout du rouleau. Si on sent l’homme toujours en proie à ses démons, on pointe nettement moins ses travers pour retenir l’opiniâtreté, l’entêtement, voire le côté suicidaire de ce journaliste prêt à tout pour connaître la vérité et payant de sa personne dans ses « rencontres » avec les gangs de la ville comme avec les dirigeants de la cité, les familles illustres de la capitale.

Profitant de l’intrigue, Nelly Tucker raconte la ville, son histoire et si le discours peut paraître parfois un peu complexe, il prendra néanmoins tout son sens dans la très réussie épilogue. Même s’il existe plusieurs scènes d’action assez éprouvantes, le roman est avant tout un polar d’investigation, Sully profitant de multiples témoignages, pour relier les pièces du puzzle, pour bâtir sa théorie. La résolution de l’enquête permettra de comprendre un drame affreux, une histoire terrible que beaucoup veulent cacher tant sa révélation serait désastreuse pour le pouvoir local et les familles qui tiennent le haut du pavé à Washington D.C.

Prenant.

« Un crime capital dans la capitale du crime. »

Wollanup.

LA NATURE DES CHOSES de Charlotte Wood / Le Masque.

Traduction: Sabine Porte.

Il s’agit d’un véritable roman noir, violent, dérangeant parfois, et avec un engagement féministe fort.

L’histoire : dix femmes sont retenues prisonnières au milieu du bush australien dans un complexe de plusieurs bâtiments entourés d’une clôture électrique infranchissable.

Pourquoi sont-elles prisonnières, qui les a menées là ? Ces questions n’ont en fait, pas une importance primordiale, l’auteur nous laisse dans le flou de façon à nous immerger totalement dans la captivité. Nous vivons avec ces femmes, nous nous sentons sales, nous ressentons leurs douleurs.

On en apprend toutefois un peu plus sur leurs histoires au fil des pages Elles ont toutes un point commun : avoir fait la une des journaux pour des scandales sexuels. Fautives ou victimes, la société a pris fait et cause pour les hommes et les a condamnées, elles sont sous leur domination : leurs pères, leurs frères, leurs amants, leurs geôliers. Ce sont eux qui ont le pouvoir et qui se servent de celui-ci pour avilir les femmes. Ces dernières en viennent à ressentir de la haine envers leurs propres corps, ce dernier étant la cause de leurs souffrances .

« Comme si les femmes en étaient elle-même la cause comme si les filles en vertu de la nature des choses s’étaient fait cela toutes seules ».

Sur ces dix femmes, on en suit véritablement deux : Yolanda et Verla. Ces dernières ont subi elles aussi leur emprisonnement, en accordant leur confiance aux mauvaises personnes, mais ce sont des femmes fortes, au caractère bien marqué et qui dès le début ne veulent pas baisser la tête sans rien dire.

La captivité, la faim, l’ennui va faire se retourner la situation : les femmes vont montrer leurs forces, elles vont reprendre en main leurs destins.

Par une forme de solidarité, de compréhension muette, elles vont montrer aux hommes qu’elles peuvent faire des choix, redresser les épaules, réorganiser leurs vies pour survivre. Car au bout du compte une seule chose compte : la survie dans un monde hostile quand les cartes distribuées au départ ne vous sont pas favorables. Elles sont nées femmes, jolies, désirables, tous les attributs qui les prédestinaient à subir l’oppression d’un monde fait par et pour les hommes. Leurs corps ne sont pas un atout, mais quand celui-ci retrouve un côté animal du fait de la prison (perte de poids, poils, peau disgracieuse…), le mental reprend le dessus, elles ne sont pas plus faibles que les autres, elles doivent montrer au sexe masculin qu’elles peuvent elles aussi décider et vivre comme bon leur semble.

L’écriture de Charlotte Wood est noire, glaçante, vous vivez la captivité au fil des pages, vous ressentez la douleur, la saleté, la servitude. Certes l’auteur ne répond pas à toutes les questions que l’on peut se poser sur l’histoire mais la force du roman est là : l’histoire en elle-même passe au second plan pour privilégier les sentiments, la souffrance des femmes, c’est un grand roman noir.

Marie-Laure.

JUSQU’ À LA BÊTE de Timothée Demeillers / Asphalte.

Dans les médias, tous genres confondus, on entend de plus en plus parler des animaux destinés à l’exploitation intensive et à la consommation, de leur conscience et surtout des conditions d’abattages, vidéo à l’appui. Mais qu’en est-il des ouvriers ? Personne ne pense ou ose imaginer les conditions dans lesquelles ils travaillent. Parler des conditions de travail des ouvriers d’abattoir, c’est ce que fait Timothée Demeiller avec son second roman : Jusqu’à la bête.

Erwan est ouvrier dans un abattoir près d’Angers. Il travaille aux frigos de ressuage, dans un froid mordant, au rythme des carcasses qui s’entrechoquent sur les rails. Une vie à la chaîne parmi tant d’autres, vouées à alimenter la grande distribution en barquettes et brochettes. Répétition des tâches, des gestes et des discussions, cadence qui ne cesse d’accélérer… Pour échapper à son quotidien, Erwan songe à sa jeunesse, passée dans un lotissement en périphérie de la ville, à son histoire d’amour avec Laëtitia, saisonnière à l’abattoir, mais aussi à ses angoisses, ravivées par ses souvenirs. Et qui le conduiront à commettre l’irréparable.

Jusqu’à la bête est un roman puissant, violent, qui ne laissera aucun lecteur indifférent. Le langage est acéré, les mots se suivent, presque listés et la ponctuation rythme la lecture comme les clacs des machines rythment le travail à l’abattoir. Finalement on en viendrait presque à devoir le lire à haute voix, c’est la que le texte prend une dimension théâtrale, que la voix d’Erwan se fasse entendre par tous, que les gens prennent conscience de la misère et de la pénibilité de ce travail.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. A travers la voix d’Erwan, l’auteur nous fait découvrir ce que nous refusons d’imaginer, des ouvriers qui travaillent dans un milieu aseptisé et blanc, qui devient en quelques instants un gigantesque bain de sang poisseux.

Les animaux sont tués à la chaîne et le plus rapidement possible pour respecter les délais de commandes du Macdo du coin, du Super U, par des ouvriers que les années de travail ont presque déshumanisé et que les patrons méprisent. La mort, omniprésente, ne compte plus. Elle fait presque partie d’eux. Mais peu importe, la mort reste insupportable et il faut savoir oublier alors certains lancent des blagues, d’autres fument des joints ; Erwan, lui, pense à son amour de jeunesse, Laetitia, sa bouée de sauvetage. Un deuil amoureux qu’il n’a pas réussi à faire. Et dans sa fuite, l’abattoir le rattrape toujours. Erwan devient paranoïaque, persuadé que son corps sent la mort, et durant ses vacances, ses jours de congés, il ne parvient plus à oublier l’usine avec les machines, le sang, l’odeur et le froid. Au fil de la lecture, Erwan donne l’impression de devenir une carcasse. Jusqu’au jour, où à nouveau il est rappelé à l’ordre, ce jour où tout basculera pour lui.

Jusqu’à la bête est un roman assourdissant, à mettre entre toutes les mains et surtout qui permet de ne pas oublier ces ouvriers qui découpent et mettent en barquettes la viande que nous trouvons dans les supermarchés.

Bison d’Or.

IL NE FAUT JAMAIS FAIRE LE MAL À DEMI de Lionel Fintoni / L’Aube noire.

Des milieux et des êtres de mondes étrangers, parallèles, se croisent, se confondant dans un pêché capital que pourrait être le mercantilisme. Des activités obscures derrière les tentures sombres plongent des acteurs dans la légitimité respective de leur fonction et leur parcours de vie. Face à l’absence de scrupules d’une part et les tentatives moralisatrices d’autre part, on plonge dans notre monde aux contours abscons et à des vérités que l’on ne saurait voir !

« Dans les quartiers Nord de Paris, des enfants roms disparaissent. Un ex-médecin légiste égaré dans l’humanitaire quémande de l’aide auprès d’un ancien collègue, capitaine de la PJ. Celui-ci accepte, à contrecœur, de s’engager dans une affaire aux ramifications inattendues. Entre des négociants maghrébins associés à un groupe mafieux russe, un photographe au talent discutable, une clinique privée réservée à une clientèle richissime, des interventions parallèles de la DGSI et Marjiana, la jolie Rom au charme déroutant, le capitaine Alain Dormeuil, réchappé d’un univers de violence et en convalescence d’amours malheureuses, finira par réaliser que Machiavel avait raison : « Il ne faut jamais faire le mal à demi… »

Sur une trame et une construction à plusieurs entrées initiales on rentre dans ce roman noir à tous les étages. Puis les chemins se croisent, prennent une direction commune, pour nous révéler des accointances, des liaisons dangereuses entre institutions dont les vitrines sont rutilantes mais masquent une arrière cour nauséabonde. Il semble toujours y avoir un pas de porte propre, voire scintillant, mais l’énergie vicieuse des hommes décide bien souvent de pervertir le tableau.

La thématique centrale du trafic d’organes pose aussi le problème éthique, déontologique, dans un même temps, de la lutte de classes. Car le propos de Lionel Fintoni reste, en exergue, de montrer et de démontrer que nos sociétés présentent plusieurs faces. Et parmi celles-ci il y en a des sombres, des très sombres. Ne nous laissons pas bercer par tant d’illusions pourrait être aussi la morale de son conte cruel et ouvrons les paupières en grand, grattons le vernis du clinquant en tentant de résoudre les énigmes de notre temps.

J’ai retrouvé en filigrane des points communs avec les ouvrages de Gianni Pirozzi tel Sara la Noire ou Romicide autant dans le discours que dans la plume. Et c’est avec un attachement certain pour les personnages croqués par Fintoni que l’on progresse dans ce marigot urbain. Ils ont cette naturelle complémentarité, ce côté cliché pour certains mais qui confère à l’ensemble une humanité riche et des sentiments de lecture empreints d’alacrité. Il n’y a donc pas de choses nouvelles dans cet écrit mais force est de constater que l’on s’y attache par le traitement des thématiques et les faiblesses humaines des protagonistes.

Le critère du roman noir le plus définitif n’est- il pas la question que l’on peut, légitimement, se poser : est-ce un roman ?

Chouchou

 

HILLBILLY ELEGIE de J. D. Vance / Les éditions du Globe

Traduction: Vincent Raynaud.

Au même titre que les rencontres de Pétrarque et afin de planter le décor du récit j’aimerai définir les termes du titre.

Ce que l’on nomme « Hillbilly » est communément un stéréotype sociologique concernant principalement certains habitants des Appalaches avec cette notion de ruralité, d’inculture, globalement transcrit par « péquenaud ». Il s’est ensuite généralisé en amendant la situation géographique.

L’élégie est une plainte chagrine, lamentation, situation de désespoir généralement provoquée par un chagrin d’amour, une séparation.

L’auteur nous emmène donc dans sa vie parée de ses racines, attaché à ses aïeuls et marqué par les stigmates de sa région natale et ses ramifications historiques, économiques, industrielles qui tissent une trame saisissante de la société américaine ayant basculé dans le « Trumpisme ».

« Dans ce récit à la fois personnel et politique, J.D. Vance raconte son enfance chaotique dans les Appalaches, cette immense région des États-Unis qui a vu l’industrie du charbon et de la métallurgie péricliter.Il décrit avec humanité et bienveillance la rude vie de ces « petits Blancs » du Midwest que l’on dit xénophobes et qui ont voté pour Donald Trump. Roman autobiographique, roman d’un transfuge, Hillbilly Élégie nous fait entendre la voix d’une classe désillusionnée et pose des questions essentielles. Comment peut-on ne pas manger à sa faim dans le pays le plus riche du monde ? Comment l’Amérique démocrate, ouvrière et digne est-elle devenue républicaine, pauvre et pleine de rancune ? »

Les éditions du Globe nous ont habitués à nous narrer ces tranches de vie, ces peintures de la société américaine avec cet éclairage saisissant sur cette puissance et ses travers. J’en veux cette étude sociologique forte de Sudhir Venkatesh « Trafics » au cœur de New-York nous décrivant de l’intérieur l’économie de la poudre blanche.

Là, pour « Hillbilly Elégie », l’on pourrait affirmer que l’on est aux antipodes du précédent livre cité. On se trouve dans une description avisée, clairvoyante, magnanime d’une société ancrée sur ses préceptes réducteurs. Le récit objecte le profond enracinement dans son histoire et les tuteurs la jalonnant. Il ne renie rien, bien au contraire, il s’appuie sur ses forces puisées dans un mode de vie d’une communauté connotée par ses travers, par des caricatures, par des raccourcis objectant l’essence de mots tels que famille, fraternité, apprentissage. Entre Ohio et Kentucky, la trajectoire et le modelage d’un citoyen se nourrissant tant de ses erreurs, que celles de ses aïeuls, se dirigeant vers une lumière tour à tour blafarde puis éclairant son avenir.

L’ouvrage se divise en deux composantes : les histoires familiales que VANCE raconte et les questions qu’il soulève. La principale probablement est : « Combien devrait-il tenir ses parents responsables de leurs propres malheurs ? » Ce qu’il écrit c’est le désespoir. Que les Etats-Unis prêchent ou pas le discours avancé par l’auteur révèle une confrontation frontale sur un sujet tabou. Sa critique, cadrée, avance que ce n’est pas dans la fumisterie que la culture se délite mais comme traduit par le psychologue Martin Seligman « l’impuissance éprouvée » sur les fondements d’une adversité exagérée et que le fatalisme est porté tel une religion.

D. Vance marque nettement le rapport entre racines et évolution dans la société sans oblitérer d’un rêve américain malgré des handicaps manifestes. Il explicite, alors, à sa manière, la dérive d’une population vers une politique en cherchant à ne plus mettre l’humain au centre de la cité. L’émotion des lignes est intense et la peinture voulue reste confondante d’une société déliquescente sans omettre d’en souligner son potentiel unique dans sa pluralité, ses acquis, son histoire.

Edifiant !

Chouchou.

GLAISE de Franck Bouysse / La manufacture de livres.

Ce qu’il advint de ces familles agrestes durant le premier conflit armé dans la partie occidentale du Massif central en la commune de St-Paul-de-Salers est évoqué dans ce récit pierre de silex. Les ravages des actions belliqueuses des hommes ont des répercussions mêmes dans des zones isolées, peuplées de terriens ancrés dans une certaine philosophie taiseuse et le rustique se conjugue avec un intangible quotidien. C’est cet équilibre qui est remis en cause, remis en cause par cette guerre monstrueuse, remis en cause par l’insertion de deux femmes troublant cette monotonie.

« Au pied du Puy-Violent dans le cantal, dans la chaleur d’août 1914, les hommes se résignent à partir pour la guerre. Les dernières consignes sont données aux femmes et aux enfants: même si on pense revenir avant l’automne, les travaux des champs ne patienteront pas.Chez les Landry, le père est mobilisé, ne reste que Joseph tout juste quinze ans, en tête à tête avec sa mère et qui ne peut compter que sur Léonard, le vieux voisin. Dans une ferme voisine, c’est Eugène, le fils qui est parti laissant son père, Valette, à ses rancoeurs et à sa rage: une main atrophiée lors d’un accident l’empêche d’accomplir son devoir et d’accompagner les autres hommes. Même son frère, celui de la ville, a pris la route de la guerre. Il a envoyé Hélène et sa fille Anna se réfugier dans la ferme des Valette. L’arrivée des deux femmes va bouleverser l’ordre immuable de la vie dans ces montagnes. »

Il ne se trouvera des sols assez sauvages et barbares pour éprouver si la matière de la création peut-être façonnée selon la volonté de l’homme ou si le cœur humain n’est qu’une autre sorte de glaise. Franck Bouysse aime à façonner le mot, le verbe. Il cherche à imager l’expression avec sa part de naturalisme et son attachement semble aussi solide envers notre terre nourricière que les hommes qui la peuplent. Le film sépia se déroule devant notre regard par sa plume reconnaissable. Et dans cette rudesse, cette âpreté, il tente et réussit à nous faire apercevoir le soleil, sa lumière qui guide et réchauffe les cœurs. Car dans ceux-ci il y a des tempêtes, le bouillonnement des émois, les bourgeons de sentiments incandescents. Son style, son écriture nous permettent d’entendre la mélodie d’un oiseau à la cime d’un arbre jamais planté. Le récit, comme les précédents, est réduit comme un écorché anatomique. On révèle que le visuel, on trace temporairement des lignes de vie qui sont fortes et burinées par le contexte historique et géographique.

Mais j’ai ressenti que l’auteur en gardait sous le godillot et refrénait son envie de développer le conte noir, à dessein probablement, mais sous ce « tricot » littéraire on sent, JE sens que l’on pourrait être face à un roman plus ample, allant au bout de son message. Le plaisir reste bel est bien là car la faculté de Franck Bouysse de vous embarquer dans son écriture, tel un Julien Gracq, surpasse le reste. Un grand livre est une livre écrit et non pas une belle histoire….

Le plomb du Cantal narré par un expressionniste brillant des mots !

Chouchou.

LES ATTACHANTS de Rachel Corenblit / Le Rouergue.

A l’heure où vous lirez cette petite chronique, j’aurai accompli ma trente et une unième rentrée scolaire. Bon, ce n’est pas votre problème et je le signale en préambule uniquement pour indiquer que mon expérience du milieu me permet d’envisager la justesse ou pas d’un roman traitant de la vie d’une jeune professeure des écoles durant une année scolaire sans être ébranlé par l’émotion qui pourrait gagner certains lecteurs à la suite de pages difficiles, de témoignages issus d’un monde si proche de chacun mais tellement étranger pour beaucoup qui pensent encore que le métier de prof est un bon plan pour les vacances et pour la durée de la semaine de travail. Ceux qui se lancent dans la carrière avec ces plans sont forcément malheureux et souffrent évidemment un martyr les faisant bousiller de nombreux élèves surtout ceux cabossés par leur environnement familial et social s’ils n’abandonnent pas rapidement. L’égalité des chances brandie tel un étendard à chaque nouvelle réforme à chaque nouveau ministre fait doucement marrer les profs de ces écoles sinistrées dans les quartiers ghettos des grandes villes ou abandonnées sans moyens dans les zones rurales oubliées.

« Une classe, c’est comme un roman. Vingt-six histoires qui se combinent, qui se heurtent, qui s’emboîtent. Cinq jours sur sept, de huit heures du matin jusqu’à la fin de l’après-midi, près de neuf mois dans une année, ces histoires se tissent. Si l’on calcule le temps passé ensemble, on s’effraie de constater à quel point une classe absorbe les individus qui la constituent. »

« Les attachants » est un roman qui rend compte d’une année scolaire d’Emma, jeune professeure des écoles qui obtient, après plusieurs années de postes fractionnés dans diverses écoles aux sociologies variées, à des niveaux différents, dans des zones géographiques souvent éloignées les unes des autres dans la région toulousaine. On pourrait être n’importe où ailleurs en métropole, dans une autre ZEP (zone d’éducation prioritaire), abréviation faisant trembler le débutant comme le praticien beaucoup plus chevronné. Centré principalement sur la relation d’Emma avec son groupe de fracassés, de dézingués, on aurait pu craindre une niaiserie faisant basculer dans l’apitoiement ou un tableau idyllique de la réussite d’une enseignante. Il n’en est rien, ce roman est, très, très juste, absolument pas exagéré dans la succession des catastrophes qui arrivent à ces élèves de CM2, absolument crédible dans les combats désespérés que mène Emma. Les Michel, Caïn, Ryan, Dylan, Kevin dont parle Rachel Corenblit et leurs galères sont légions, premières victimes de la dangerosité de notre époque, de la précarité de leur situation, tristes reflets de la misère, du malaise, de l’aliénation de leurs parents. Les profs qui les ont toute l’année ont bien compris que le discours des politiques, les théories foireuses de l’aménagement des rythmes ou autres conneries à la mode, ne changeront rien au marasme actuel qui gagne les zones où la république n’est plus une vérité mais une idée fumeuse.

Le roman a vraiment valeur de document en signalant plusieurs cas de souffrance psychologique de gamins et puisque le sujet est suffisamment grave, oublions la langue de bois un peu pour juste ajouter que tous les gamins flingués dans leur tête que j’ai pu rencontrer l’étaient par la faute, consciente et inconsciente, de leurs parents, de la vie menée ou subie, résultat du malheur, de la malchance mais aussi très souvent de la connerie. Par l’étude de ces cas, en montrant l’attitude des parents, Rachel Corenbilt appuie là où cela fait mal mais ne s’y cantonne pas évoquant tous les autres acteurs de l’équipes éducative d’une école : la directeur (très beau personnage), les collègues, les psys scolaires, les inspecteurs mais aussi les acteurs discrets et méconnus, oubliés et pourtant si importants pour les élèves et pour les enseignants : les auxiliaires de vie scolaire, les ATSEM, les cantinières et les femmes de ménage.

« Les attachants » évoque aussi les collègues qui sombrent, la désertification du personnel d’aide psychologique de l’Education Nationale, le désarroi des familles, la peur de pénétrer dans l’école de certains parents, institution miroir de leur triste histoire ratée, la rumeur, la calomnie… Elle aurait pu aussi évoquer la disparition des réseaux d’aides spécialisés pour les enfants en difficulté, les médecins scolaires et les psys qui ne peuvent plus répondre à toutes les demandes désespérées, multiples et répétées des écoles, l’énorme différence entre le discours politique et la réalité du terrain, les lycées où enseigner la shoah relève de l’utopie suicidaire, le sentiment d’abandon des profs et la capitulation de certains, ainsi que les zones du pays, la Bretagne en premier, où certaines communes érigent des statues à la gloire de Jean Paul 2 et imposent à leurs enfants de faire 20 km pour être scolarisé dans un lycée public ainsi que les élus qui favorisent effrontément les écoles cathos au détriment de l’école de la République. Et coup de chapeau à ces instits ruraux bretons qui n’attendent pas des annonces ministérielles pour mener un combat juste pour la laïcité, une lutte quotidienne sale et épuisante contre l’hostilité des municipalités et d’une partie de la population et l’indifférence de nos gouvernants.

Mais, et avant tout, même si ce roman est hautement politique et grave par le constat qu’il dresse, il montre aussi les moments qui font que prof est le plus beau métier du monde, ces instants de bonheur intense, rares bien sûr, qui vous obligent à masquer votre émotion galopante parce que là, un gamin vous a fait chavirer en vous offrant un sourire, un regard, un dessin, un travail que vous n’espériez pas, que vous n’imaginiez même pas et ce sera peut-être fugitif, sans suite réelle, mais vous avez connu un vrai moment de grâce.

Lors des récents attentats en France, en voyant le profil et l’âge, je n’ai pu que constater que ces terroristes, je les avais eus en classe, pas eux évidemment mais leurs potes, leurs semblables qui eux n’ont pas sombré. Il est évident que, nous les profs, on a dû rater quelque chose et on le sait bien. Il faudrait que ceux qui nous gouvernent comprennent que ce n’est pas en faisant chanter les enfants le jour de la rentrée ou en les évaluant une énième fois qu’on changera quelque chose. Comme si on ne connaissait pas les raisons du marasme.

Un roman juste et utile.

Wollanup.

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