Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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MAÎTRE DE CÉRÉMONIE de Hervé Mestron / Editions In8.

Ziz ? Quoi, Ziz ? C’est un bon gars, Ziz, mais faut l’connaître. Ça fait un moment d’ailleurs qu’on côtoie le bonhomme. Depuis 2017 pour être précis et la parution du premier volet de ses aventures aux éditions Antidata (Cendres de Marbella, Prix Place aux Nouvelles de Lauzerte et Prix Hors Concours des lycéens). Suivra en 2019 un autre Gardien du temple, avant son transfert « sous haute sécurité », comme on dit pour les gusses de son acabit, chez In8 et la collection Polaroid dirigée par Marc Villard, pour le présent Maître de cérémonie.

Côté paternité, tout avait pourtant bien commencé pour lui. Avec la verve notoirement punchy d’Hervé Mestron penchée sur son berceau, son personnage pris vite des épaules et du grade. Enfin, du grade de banlieue, genre caïd bonzaï et horizons bouchés. Débrouille, embrouilles, ouille et autres rimes chics…

Après quelques tribulations plus ou moins troubles, le voici aujourd’hui endossant le costard forcément sobre et strict de croque-mort. Mais Ziz et la rigueur, ça ne marche qu’un temps. Ça débute pourtant sereinement, par un parcours professionnel impeccable, marche bancale après marche sociale, jusqu’à le hisser à l’enviable rang de Maitre de cérémonie au sein de Pompes Funèbres Santoni. Mais l’ascenseur sociable, un tantinet mal équarri, montre vite des signes de faiblesse. Il est consciencieux, Ziz. Juste qu’il est comme il est, Ziz, et qu’il ne faut pas le chatouiller trop près des zones sensibles. Et il faut bien admettre que ça le connaît la zone, « que j’ai passé plusieurs Noëls en zonz, que j’ai commencé chouffeur avant de braquer des tires, et que dans le cursus de la délinquance, j’ai obtenu mon brevet avec la mention trop bien. »

De toute façon, tout était parti en vrille d’avance : Nadège nue dans un cercueil, le collègue suicidé, l’autre disparu. Alors la suite ne pouvait guère s’ériger en long fleuve tranquille. Bref, il se fait virer et prend les armes. Ça reste raccord, avec la mort, avec le comeback et la barbaque aussi…

Du coup, on parlera volontiers pour Hervé Mestron d’une écriture « au plus près de l’os », vive et sournoisement naïve, d’histoires tordues, de la résurgence suburbaine d’un Franz Bartelt expéditif. La morale tangue. Mais, que voulez-vous, tout le monde en croque, mort ou vif. 

JLM

UN DERNIER BALLON POUR LA ROUTE de Benjamin Dierstein / EquinoX.

“Viré de l’armée, viré de la police, viré d’une boîte de sécurité privée, Freddie Morvan vivote de petits boulots. Pour rendre service à un ami, il se met sur la piste d’une enfant enlevée par des hippies. Avec Didier, qui manie aussi bien les bouteilles que les armes, Freddie parcourt la France jusqu’au village de son enfance.

Il y rencontre des propriétaires terriens mélancoliques, des apaches héroïnomanes, des chasseurs de primes asociaux, des clochards célestes, des fillettes qui parlent avec les loups, des chèvres dépressives, des barmaids alcooliques, des ouvriers rebelles, des trappeurs zoophiles, des veuves anarchistes, des médecins écervelés, des charlatans suicidaires, mais surtout des vaches mortes, beaucoup de vaches mortes.” 

Quand on lit la quatrième de couverture, on peut s’attendre à un roman “grave”, hors normes, déjanté. Le titre et la couverture vous aident à préciser cette première opinion confortée définitivement par une présence dans la collection EquinoX qui fouille intelligemment pour proposer d’autres univers bien réels, mais souvent dans l’ombre. Vous y êtes presque, pourtant cela reste bien en deçà de la vérité. Vous allez morfler ! EquinoX cite Crumley, s’exposant ainsi à passer pour une bande de graves toxicos, puis montre un peu de lucidité en évoquant Bukowski, on troque juste les bas-fonds de Los Angeles pour les tréfonds de la Bretagne…

Le roman débute, entre deux beuveries, par la récupération de la gamine disparue, à la dynamite avec une pyrotechnie avant-gardiste et animalière évoquant des hot dogs de guerre . Une véritable opération d’exfiltration en territoire hostile avec au moins 4g dans le sang. S’en suit un petit périple en France animé à s’en faire parfois mal aux côtes de rire. La gamine est rendue à son père et il reste les trois quarts du bouquin et plus vraiment d’intrigue en fait. 

On est au fin fond de la Bretagne, dans la campagne d’Ille ou Vilaine ou des Côtes d’Armor: blanc bonnet et bonnet blanc et sûrement pas mal de bonnets rouges aussi, mais le roman n’étant pas réellement une belle publicité pour la région, il est très sage de rester dans le flou. Freddie retrouve ses amis d’enfance, ses anciennes amours, ses lieux, ses souvenirs et part en riboule non-stop avec ses potes de toujours et les nouveaux amis de bamboche. Happy Hour 24/24! Les tableaux des locaux, sacrés lichous, s’enchaînent, hilarants, décalés ou attendrissants et toujours écrits avec un humour très redoutable basé souvent sur des ressorts totalement absurdes générés par des cerveaux sérieusement perturbés par des arrivées massives dans le sang de carburant à 40 chevaux ou de cocktails dangereux à manipuler avec précaution et en dernière extrémité.

C’est parfois si barré qu’on peut très bien être gagné par l’impression d’être aussi bourré que ces valeureux guerriers celtes, fiers seigneurs du zinc. Mais au bout d’un très long moment de délires éthyliques, le lecteur peut trouver un goût de bouchon au breuvage qu’on lui offre. Heureusement, sentant que c’est en train de partir gravement en distribil, et tout en multipliant les épisodes barges, Benjamin Dierstein revient dans une intrigue dont la soudaine gravité assombrira les faces avant l’embrasement final lors de la fête annuelle de la plus grande saucisse… Le début était explosif, le milieu éthylique, le final sera apocalyptique, il fallait oser. Je ne sais pas ce que consomme monsieur Dierstein mais je veux bien la même chose… Pour terminer sa cour des miracles armoricaine, il nous offre une jacquerie, tout simplement, au XXIème siècle, une putain de révolte de manants…

Alors ce roman qui vit dans les trocsons avec les histoires, la philosophie qui peuplent ces lieux, ne séduira pas tout le monde malgré l’humanité qui se pointe souvent derrière une sale blague, une anecdote tordue, un comportement à l’ouest. Par contre si vous goûtez les univers déjantés et absurdes du dessinateur Edika ou si vous rêvez de vous établir au Groland, vous allez passer de grands moments parfois très cons mais à hurler de rire. Osez un peu, passez la porte, le bar est ouvert et une belle équipe de pochtrons et de gentils dingues vous y attend, accrochés au comptoir, le verre bien rempli.

LEUR ÂME AU DIABLE de Marin Ledun / Série Noire / Gallimard.

Y’a du dossier et ça rigole pas ! Alors je respire un grand coup, j’écrase ma cigarette et je suis à vous…

Nouvel opus mastoc à la Série Noire donc pour Marin Ledun. Et changement de trajectoire aussi. Après les deux agréables épisodes à tendance socialo-foutraque de son Club des Cinq rhodanien, perché et bordé de sourires jaunes et noirs (Salut à toi ô mon frère et La Vie en Rose), le voici de retour dans le dur et le sérieux. Ce garçon sachant tout (bien) faire, capable de nous régaler d’un sprint (sa novella Aucune bête aux éditions In8) ou, comme ici, de nous faire haleter tout au long d’un marathon de 600 pages, Leur âme au Diable est une autre réussite, en équilibre entre enquête fouillée et galerie de personnages solidement charpentés.

Différence notoire : après nous avoir habitués à des unités de temps et de lieu quasi théâtrales, l’auteur monte pour le Diable un ring sur-mesure à 360 degrés, du Havre à Bagnolet, de Grenoble à Carquefou, de Podgorica à Brindisi, sur lequel les petits morflent et les gros prospèrent. Le sujet : l’industrie du tabac, ses coups tordus et ses connivences politiques, ses coups bas et sa communication tapageuse, ses trafics en tout genre, trafics de matières premières et d’influences concomitantes. Vingt ans (1986 à 2007) de bases nicotinées défilent en volutes plus ou moins troubles pour échafauder un habile roman noir au parfum de thriller façon american blend. Et on n’y meurt pas que du cancer lorsque les énarques sans scrupules et leurs hommes de main vous ont dans le collimateur. Pour un peu que vous mettiez en danger la courbe ascendante de leurs profits, voire leur propension à festoyer à l’unisson, il serait illusoire de donner cher de votre épiderme. Policiers, syndicalistes, s’y risquent. Pas bon ça ! Comme si les pouvoirs statutaires et établis pouvaient s’attaquer à ceux de l’argent sale et aisément gagné. Et puis quoi encore ? Manquerait plus que les larbins aient voix au chapitre. Qu’il s’agisse d’éplucher des comptes de sociétés ou de rendre une gamine à des parents éplorés, qu’ils soient OPJ ou petit lieutenant provincial, les flics de service enchaînent les impasses et les pistes muettes. Pour rester dans le thème : tous leurs efforts partent en fumée.

De corruptions encore plus nocives que les addictions, Marin Ledun tire un réquisitoire goudronné, sans éclaircie ni vague espoir de rédemption. Goliath reste Goliath et David reste un mythe. Un peu de brouillard azoté et bleuâtre se dissipe vers la fin, bien sûr. Quelques malfrats rejoignent les cieux, quelques comparses pataugent dans les embrouilles. Mais pas de quoi se refaire une virginité pulmonaire. Les métastases du système ont encore de beaux jours devant elles. La loi Evin n’y fera rien, ou si peu…

JLM

DEVENIR QUELQU’UN de Willy Vlautin / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Don’t Skip Out On Me

Traduction: (talentueuse) Hélène Fournier.

Willy Vlautin est né dans le Nevada, vit actuellement en Oregon et est l’auteur de cinq romans tous publiées par la collection “Terres d’Amérique” chez Albin Michel.

Très jeune, Vlautin a connu deux passions: la musique et la littérature. Au grand dam de sa mère, il s’est lancé dans une vie de baladin, « on the road ». Avec son groupe Richmond Fontaine, il a ensuite réussi une carrière intéressante malgré sa confidentialité dans un genre que l’on qualifiera du terme assez général d’alt-country multipliant les compositions talenteuses country mais aussi folk, americana et tout simplement parfois rock pour des petites salles enfumées au public à chemises à carreaux, casquettes de baseball et Schlitz à la main. Pendant de nombreuses années Richmond Fontaine et Willy Vlautin ont raconté l’Amérique des marges, des histoires de gens qui n’ont pas eu de bol, qui luttent pour s’en sortir, se battant pour une dernière chance à la loterie du rêve américain.

 “Mes chansons sont la bande-son de mes romans. Ils vivent dans le même univers, dans le même pâté de maisons, dans le même immeuble. La plupart de mes romans étaient, à la base, des chansons. Généralement une idée donne lieu à une chanson. Mais il arrive que j’écrive deux ou trois chansons qui se transforment ensuite en roman. “Ballade pour Leroy” a commencé de cette façon-là.”

Il y a une quinzaine d’années, Vlautin a franchi le pas et s’est lancé dans l’écriture. Ses idées, ses histoires, ses expériences, son regard sur le monde, son immense humanité, sa tendresse ont été placées au service de romans tous aussi épatants les uns que les autres par leur authenticité, leur sincérité, leur amour des autres. Ces histoires sont surtout des “road novels” racontant des gosses à la dérive ou déglingués par la vie se barrant vers un ailleurs meilleur.

The idea of escape by leaving to the next town has always been attractive to me. Maybe it’s because of US movie culture. I lived inside movies as a kid. The idea that I’ll be happier and better and more successful in the next town is something I’ve thought a lot about and tried hard to overcome. It’s a crutch. Maybe that’s why I’ve written about it.”

L’idée de fuir en allant jusqu’à la prochaine ville m’a toujours attiré. C’est peut-être lié à la culture cinématographique des Etats-Unis. Petit, je vivais dans les films. J’ai beaucoup réfléchi à cette idée selon laquelle je serai plus heureux dans la ville d’à-côté, que j’y réussirai mieux, et j’ai dû faire beaucoup d’efforts pour m’en défaire. C’est comme une béquille. Ce qui explique peut-être pourquoi j’écris là-dessus.”

Vlautin écrit comme il chante. C’est simple, sans effet de manche, sans artifices, sincère, cruel parfois pour dénoncer mais toujours avec une énorme tendresse. On sort des histoires de Willy Vlautin le cœur gros ou très en colère mais parfois un petit peu différent. Très vite, son milieu, sa communauté l’a reconnu au point que Patterson Hood des géantissimmes Drive By Truckers a composé et joue sur scène “Pauline Hawkins” du nom de l’infirmière héroïne de “Ballade pour Leroy”. 

La parenté littérature et musique a toujours été une évidence pour Vlautin capable de définir musicalement chacun de ses romans.

“Ballade pour Leroy est plutôt une chanson folk politique et enragée. Dans la veine de Bob Dylan et de Woody Guthrie. Motel Life est plutôt une chanson country, Plein Nord une ballade triste et romantique et Cheyenne en automne une chanson folk.”

“Devenir quelqu’un” est sûrement un projet très spécial pour Vlautin qui y a mis beaucoup de son coeur en lui ajoutant un album instrumental sorti en 2017. Reprenant tout simplement le nom original “ Don’t Skip Out On Me”, l’album est une bande son sublime du roman reprenant les moments forts qui ravira aussi les amateurs de Friends Of Dean Martinez, Calexico ou Giant Sand.

L’album en entier ci-dessous:

“A vingt et un ans, Horace Hopper ne connaît du monde et de la vie que le ranch du Nevada où il travaille pour les Reese, un couple âgé devenu une famille de substitution pour lui. Abandonné très tôt par ses parents, il se sent écartelé entre ses origines indiennes et blanches.

Secrètement passionné de boxe, Horace se rêve en champion, sous le nom d’Hector Hidalgo, puisque tout le monde le prend pour un Mexicain… Du jour au lendemain, il largue les amarres et prend la direction du sud, vers sa terre promise. Saura-t-il faire face à la solitude du ring et au cynisme de ceux qu’il croisera en chemin ? Peut-on à ce point croire en sa bonne étoile, au risque de tout perdre ?”

“Devenir quelqu’un” est-il meilleur ou moins bon que les autres ? C’est une chanson country, tout simplement et elle vous emportera, vous brisera le cœur, vous attristera, vous interpellera ou pas… Mais, surtout, sachez que Willy Vlautin c’est le pote qu’on aimerait tous avoir. Ne le ratez pas.

Clete

Entretien Nyctalopes de 2016 avec Willy Vlautin traduit par la talentueuse Hélène Fournier.

LA BÊTE EN CAGE de Nicolas Leclerc / Le Seuil.

Le thriller n’est pas vraiment le sous-univers du noir que nous privilégions à Nyctalopes.com. Cependant lorsque l’un d’entre eux s’avère plus prenant que les autres, vous accroche rapidement et durablement et que de surcroît il est l’oeuvre d’un jeune auteur français Nicolas Leclerc dont c’est le deuxième roman après “Le manteau de neige”, il nous paraît normal de le mettre un peu en lumière, de vous en faire en profiter.

Thriller efficace et particulièrement explosif, “La bête en cage” est aussi et peut-être avant tout un excellent polar rural. Nichée dans la montagne du Jura, l’histoire montre, car il le faut bien que quelqu’un le rappelle de temps en temps, que la France dite “périphérique” n’est pas peuplée de figurants d’une carte postale jaunie pour souvenirs de touristes de passage. Les gens y grandissent encore, y vivent toujours et y meurent aussi et ne considèrent pas leur existence comme une version française du “nature writing” de certains auteurs ricains. 

« Le fossé entre les plus aisés et les laissés-pour-compte se creuse d’année en année, et les pompiers ramassent les morceaux, décrochent les pendus, extraient les alcooliques de leurs voitures broyées. »

Nicolas Leclerc montre la crise du monde rural, le chômage, l’exil, la galère, les services de l’état qui ont foutu le camp vers les villes, la politique agricole commune qui étrangle, les déplacement lointains pour atteindre Pôle Emploi ou les boîtes qui embauchent, l’obligation d’avoir une voiture. Les ennuis, les galères qu’on retrouve dans tous les territoires ruraux éloignés de la révolution de Macron et de son cirque du nouveau monde et comme partout les mêmes plaintes que le pouvoir a entendus pour la première fois quand les “gilets jaunes” (salauds de pauvres) sont allés sur les ronds-points.

“Samuel, éleveur laitier du Jura, accumule les dettes. Sa seule échappatoire : s’associer avec son oncle et son cousin qui font passer de la drogue de la Suisse à la France pour le compte d’un réseau de trafiquants kosovars.

Mais le soir d’une importante livraison, rien ne se passe comme prévu : le cousin n’arrivera jamais jusqu’à la ferme de Samuel. Lancés à sa recherche dans la montagne enneigée, l’agriculteur et son oncle le découvrent mort au volant de sa voiture précipitée dans un ravin. Et le chargement de drogue s’est volatilisé…”

Dans ce monde de lutte, où l’existence se résume parfois à un combat pour boucler le mois, un grain de sable peut enrayer la machine, foutre en l’air les efforts pour rester unis contre vents et marées malgré le manque de thunes, malgré l’essoufflement de l’amour, malgré le chômage, malgré la dégueulasserie de la vie… Cent kilos de coke mettront le feu. La convoitise, l’espoir d’une dernière chance vont tout emporter dans un maelstrom de violence, de trahison, de sang, de pleurs, de morts orchestré principalement par une bande peu recommandable de Kosovars. Si les petits barons de la drogue s’y connaissent pour instiller la douleur et la terreur, ils verront néanmoins que les locaux se débrouillent très bien entre eux pour se faire des saloperies. La quatrième de couverture met en avant Samuel mais on a une belle main de personnages masculins: des victimes et des coupables, des héros et des gros salauds et puis tout se brouille, sauve qui peut… Et les femmes ne sont pas en reste: touchantes ou à claquer, colombes et hyènes et puis le même tableau mouvant de comportements troublants.

Le roman fonce, très cinématographique, éclaboussé par la violence aveugle des désespérés, électrisé par l’adrénaline pour la survie. On plonge dans le marasme avec Samuel, avec Chloé et franchement, on tremble pour eux. Et puis, au bout d’un moment, on ne s’interroge plus sur une éventuelle suite du roman tant on se demande qui sera encore debout à la fin. 

“La bête en cage”, en tous points, un thriller réussi, un polar rural crédible aux personnages attachants. Recommandé !

Clete.

PS: Pas d’humour dans “La bête en cage” si ce n’est sur la couverture ornée de l’uniforme de rigueur des romans en  2021, un bandeau rouge d’un beau classicisme déclarant “stupéfiant”. Ah si, si, c’est forcément de l’humour, qualifier de stupéfiant un roman sur la coke.

TROIS SAISONS EN ENFER de Mohammad Rabie / Actes sud.

Traduction: Frédéric Lagrange.

C’est une expérience particulière de lire ce roman de Mohammad RABIE déjà paru en arabe et traduit enfin en français, ce qui m’a permis de découvrir cet auteur. À lire sa biographie, l’homme semble plutôt bien sous tous rapports !!! Natif du Caire, ingénieur de formation et auteur de trois romans dont celui-ci. Il est clair qu’il ne manque pas d’imagination et son écriture est d’une rare violence, au point que certains passages ont réussi à me choquer, c’est peu dire.

L’histoire se passe au Caire en 2025, la partie Est de la ville a été envahie et occupée par la République des chevaliers de Malte et a l’emprise sur une population désabusée et résignée. L’Ouest du Caire est sous la protection d’une résistance qui a été organisée par la police avide de vengeance et soucieuse de redorer son blason post printemps arabe.

Le personnage principal est le colonel Ahmad Otared, posté avec ses hommes au sommet de la tour du Caire et chargé de tirer sur tous les opposants au sniper. Les balles pleuvent, au départ les cibles sont choisies, l’homme est précis, une balle, une tête, un mort puis les civils vont également faire les frais de la précision du colonel et de ses hommes. Des chargeurs entiers sont vidés par centaines.

Mais vient le temps ou la mission de la tour se termine et Otared s’infiltre dans la zone occupée, il s’immisce au cœur de l’enfer et prend totalement conscience du chaos, lui le dur à cuire. La population survit, se livre au vol, au viol, à la défonce, il n’y a plus aucune limite. 

Otared rencontre sur son chemin Farida, lors d’une passe. La prostituée va recroiser son chemin ou vice versa et un début d’espoir va naître, certainement un des seuls du roman.

Au fil des pages, l’auteur nous renvoie à différentes époques qui permettent de mieux comprendre les personnages clé et leur passé et l’ensemble s’imbrique à la perfection au dénouement de l’histoire et donne un rythme fou.

Il y a tout de même un moment où je me suis demandé pourquoi autant de violence, est ce nécessaire ? Puis l’auteur arrive à rendre cette surenchère de viols, de brutalité, de litres de sang coagulés poétique . C’est ce qui est fascinant et marquant cette faculté de passer de l’horreur la plus absolue à une douce noirceur empreinte d’espoir. Sachez que l’espoir est de courte durée, tous les protagonistes sont rattrapés par leurs démons.

« Trois saisons en enfer » vous met la tête dans la cuvette et elle est pleine de merde ! Pour ma part, j’ai eu ma dose de nauséabond et m’en rappellerai longtemps, un électrochoc assuré.

Nikoma

UNE AFFAIRE ITALIENNE de Carlo Lucarelli / Métailié noir.

Intrigo italiano. Il retorno del commisario De Luca.

Traduction: Serge Quadrippani. (il maestro)

Carlo Luccarelli est un grand écrivain italien dont les romans traversent les Alpes pour offrir des histoires policières particulièrement réussies basées le plus souvent dans le passé italien, territorial comme colonial.

“Dans une Bologne sous la neige, quelques jours avant Noël 1953, la très belle épouse d’un professeur universitaire est retrouvée noyée dans une baignoire. Pour découvrir ce qui s’est passé, la police a besoin d’un vrai limier et fait appel au commissaire De Luca, policier de renom pendant la période fasciste et qui avait été mis sur la touche depuis cinq ans. Mais malgré les pistes, les traces et les indices qui s’offrent à De Luca, rien n’est ce qu’il paraît. Épaulé par un jeune policier censé l’aider (ou l’espionner), séduit par une très jeune chanteuse de jazz avec un passé de partisane, le commissaire se retrouve au milieu d’une affaire ambiguë et dangereuse…”

Le retour du commissaire De Luca qui connut ses heures de gloire sous le régime fasciste a sûrement été une grande nouvelle pour les amateurs italiens de l’auteur. De Luca, le jeune commissaire ombrageux, dans la trilogie commencée en 1990 créait un certain malaise. Comment admettre qu’un flic facho puisse être si sympathique? Ici, il revient masqué sur le devant de la scène , des années après ses exploits et pour les fidèles de Lucarelli, c’est certainement une très grande nouvelle. Le fait de ne pas connaître parfaitement le passé de De Luca provoque peut-être un léger manque pour comprendre le comportement du héros, c’est certain, mais ça ne nuit absolument pas à la lecture du néophyte. 

Carlo Lucarelli est un grand conteur qui vous immerge dès les premières pages dans l’époque choisie, un théâtre toujours performant sans être abrutissant. La prose d’ailleurs dans cette “affaire italienne” semble d’époque, belle par son caractère désuet, obsolète. Si l’enquête policière, une investigation patiente est en tous points performante puisque rapidement, ce n’est plus un meurtre mais plusieurs qui sont à élucider, elle est aussi le beau moteur pour évoquer la vie, les mentalités, les maux et les peurs de la société ritale des années cinquante. 

En à peine plus de deux cents pages, Lucarelli raconte l’arrivée du jazz en Italie, l’homosexualité, la drogue, le racisme, les rancœurs, les magouilles, la guerre froide et le tout d’une manière parfaite, suffisamment évocatrice mais laissant néanmoins une place royale à l’enquête avec son lot de surprises. Bref,”Une affaire italienne” est un bon petit polar, peut-être pas inoubliable mais une nouvelle preuve, s’il en fallait une encore, de l’incroyable richesse et de l’énorme qualité des productions transalpines, de loin les meilleures en Europe.

Clete.

FRIDAY BLACK de Nana Kwame Adjei-Brenyah / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Traduction: Stéphane Roques.

Dans ce premier recueil de nouvelles foisonnant et insolite, Nana Kwame Adjei-Brenyah place la violence au cœur de son œuvre : violence du racisme ordinaire, de la consommation à outrance, des relations humaines agonisantes, de la passivité ambiante. Il nous embarque dans une virée urbaine surprenante, où il oscille entre la dystopie et le fantastique aux accents kafkaïens pour mieux dynamiter notre présent en perdition. Et pour conjurer le spectre de l’avenir qui hante déjà le monde d’aujourd’hui.

C’est sombre, intelligent, parfois drôle, souvent grinçant.

Trois nouvelles nous explosent au visage, dans ce kaléidoscope :

Les 5 de Finkelstein, qui ouvre le recueil et qu’on se prend dès l’entame comme un uppercut.

Emmanuel a appris depuis l’enfance à maîtriser « son Degré de Noirceur », qu’il évalue sur une échelle de 0 à 10. Il en a conscience « avant même de savoir poser une division : sourire quand il est en colère, murmurer quand il voudrait crier. » Au fil des pages, il essuie les humiliations racistes quotidiennes devenues habituelles – les regards méfiants à l’arrêt de bus, les contrôles systématiques des vigiles dans les magasins. 

En parallèle, la télé diffuse le procès d’un Blanc accusé d’avoir assassiné cinq enfants noirs devant une bibliothèque. Plaidant l’auto-défense, il explique à la cour comment, pour protéger ses deux enfants de l’agression imminente de ces gamins « qui rôdaient devant le bâtiment au lieu de lire à l’intérieur, comme on pourrait l’attendre de membres productifs de la société, » il est allé chercher sa tronçonneuse dans le coffre de sa voiture. Son acquittement, au terme d’un simulacre de procès absurde, met le feu aux poudres.

Alors que la tension monte crescendo, Emmanuel croise la route des « Nommeurs » qui ont choisi de se faire justice eux-mêmes dans les rues, portant la colère et la révolte en étendard.

Zimmer Land, c’est un parc d’attractions nouvelle génération, une sorte d’escape game (voire même de fury room) où le racisme et le meurtre sont synonymes d’exutoires divertissants. Dans une maison factice, Isaiah est un acteur employé par le parc pour incarner un rôdeur suspect, sur lequel les clients peuvent tirer. L’objectif du parc : « Créer un espace sécurisé permettant d’explorer les méthodes de résolution des problèmes, ainsi que les notions de justice et de jugement. » On trouve donc à Zimmer Land une attraction « Attentat ferroviaire », dans laquelle trois musulmans « ont ou non un rapport avec le complot terroriste pouvant entraîner la mort de plusieurs passagers à bord d’un train qui va de la ville A à la ville B. » Ou encore une réplique d’école primaire où les clients mineurs, « armés seulement de leurs yeux, de leurs oreilles et de leur présence d’esprit, devront deviner qui, à l’intérieur du bâtiment, est le terroriste qui projette de poser une bombe dans le gymnase. »

Dans Friday Black, un centre commercial est pris d’assaut par une horde de consommateurs que la moindre trace d’humanité a désertés. C’est une lutte sanglante pour obtenir coûte que coûte le dernier article à la mode, en cette période de soldes. 

Un récit remarquable, horrifiant et jubilatoire qui tacle le consumérisme aveugle en mettant en scène des accros au shopping zombifiés.

« — Tous à vos rayons ! crie Angela.

Un hurlement d’humains affamés. Notre rideau de fer gémit et grince tandis qu’ils le secouent et le tirent, leurs doigts sales remuant comme des vers à travers la grille. Je suis assis sur le toit d’une minuscule cabane en plastique rigide. Mes jambes pendent à hauteur des fenêtres, et des vestes polaires pendent à l’intérieur de la cabane. Je resserre ma prise, une barre métallique de deux mètres de long équipée à son extrémité d’une petit bouche en plastique qui permet de décrocher les cintres des portants les plus hauts. C’est aussi de cette barre que je me sers ce jour-là pour frapper les clients sur la tête. C’est mon quatrième Black Friday. Lors du premier, un gars du Connecticut m’a mordu au triceps en y laissant un trou. Sa bave chaude. Résultat, j’ai désormais un sourire dentelé tatoué sur le bras gauche. Une faucille, un demi-cercle, ma cicatrice porte-bonheur du Friday. »

Nana Kwame Adjei-Brenyah signe un recueil qui, à travers le recours au fantastique, dénonce avec une grande inventivité la folie d’un système inégalitaire, l’incohérence de ses rouages obsolètes et rouillés, l’aliénation d’une société déshumanisée. On découvre avec plaisir cette nouvelle voix, vive et tranchante, qui s’élève dans le paysage de la littérature américaine.

Glaçant, caustique, et férocement actuel.

Julia.

LA RÉPUBLIQUE DES FAIBLES de Gwenaël Bulteau / La Manufacture de livres.

Lyon, à l’aube de l’an 1898, au crépuscule du 19ème siècle. En ce premier jour de janvier, le chiffonnier Pierre Demange se met au boulot, comme à son habitude. « Dehors, sous un temps glacial, il cracha dans ses mains et saisit les bras de sa charrette. Il était tout, homme et bête de somme à la fois, et l’attelage s’enfonça dans cette nuit de goudron. L’éclairage public n’avait pas encore conquis les quais de la Saône. Autant le cours d’Herbouville et la Grande-Rue fleurissaient de réverbères depuis un demi-siècle, autant certains quartiers restaient dans la pénombre, quoi que fissent les habitants. Le sort, ou les édiles, les maintenaient loin de la lumière. Au fond, peut-être ne la méritaient-ils pas. » Œuvrant dans les ténèbres poisseuses, le chiffonnier découvre le cadavre atrocement mutilé d’un enfant, abandonné comme un détritus sur la décharge à ciel ouvert de la Croix-Rousse. Le corps, c’est celui du petit Maurice Allègre, un de ces minots en casquette qui peuplent les ruelles populaires de la ville, porté disparu quelques semaines plus tôt.

L’enquête est confiée au commissaire Soubielle et à ses hommes, Grimbert, Silent et Caron. Une enquête qui les entraînera dans les dédales des quartiers pauvres et oubliés – au plus profond des entrailles d’une nation prête à imploser, où l’on tremble face aux tensions de l’affaire Dreyfus et la montée des extrémismes, où l’on frémit encore des séquelles de la Commune et de la guerre de 1870, où l’on danse dans les guinguettes au milieu des vapeurs d’alcool, où l’on courbe l’échine pour gagner sa vie (ou pour ne pas la perdre).

À travers une succession de courts chapitres habilement construits qui ménagent le suspense, l’intrigue se dédouble, les trajectoires se recoupent sans se perdre et les pièces du puzzle se mettent en place. C’est subtil et captivant, jusqu’au dénouement. 

On se laisse happer dans ce Lyon d’un siècle révolu pour battre le pavé avec une cohorte de personnages qui jaillissent des pages avec une intensité incroyable, dans toutes leurs contradictions, leurs failles et leurs nuances. Gwenaël Bulteau a su les dessiner crédibles, profondément humains, et la fresque sociale qu’ils composent dénote un sens aigu du détail. 

« Ils approchèrent des marchands ambulants. Sur l’étal d’un vieil homme trônait une jatte de limonade. Grimbert commanda une louche au commerçant qui remplit la tasse à ras-bord. Le flic remarqua les ongles noirs du type et les odeurs de suint et de cuisine à l’ail imprégnées dans ses vêtements. Louis but sa limonade d’un trait, les yeux plissés de plaisir, lâchant un rot sonore quand les gaz remontèrent dans sa gorge. La limonade exhalait des saveurs de liberté.

— Au rapport !

— Rien de neuf, chef ! répondit Louis du tac au tac.

Le fils du chiffonnier était hilare comme si le fait de n’avoir rien à troquer contre la limonade le ravissait. Grimbert retint un sourire. Décidément, le gamin lui plaisait de plus en plus. »

Au-delà d’une excellente intrigue menée tambour battant, on s’immerge dans ce roman qui parvient à mettre en éveil chacun de nos sens, avec une puissance d’évocation admirable – on entend les rumeurs de la Saône, le raffut des machines qui rythme la grande marche de l’industrialisation, la clameur du peuple indigné, le grondement d’une ville aussi vivante qu’une bête aux aguets. 

Pour trouver une réponse au supplice enduré par l’enfant d’une classe populaire qu’on dédaigne, les hommes du commissaire Soubielle se mêlent sans relâche à la masse des oubliés. Eux, les flics d’une république « censée mettre le droit au service des individus sans défense. »

« — On disait : Vive la république ! et le client répondait : Qui prend soin des faibles !

Caron connaissait l’expression, bien sûr. Grâce à l’État de droit, la république s’enorgueillissait de protéger les faibles, surtout les enfants, et de les aider en cas de malheur. Il s’agissait de leur donner une chance de s’en sortir malgré un mauvais départ dans la vie. Ici, tout le contraire. […] Dans cette république dévoyée, les faibles buvaient le calice jusqu’à la lie. »

Dans ce superbe premier roman, Gwenaël Bulteau donne vie et voix aux laissés-pour-compte, et il le fait avec un talent remarquable. La République des faibles, c’est un de ces livres saisissants qui vous collent à la peau, qui vous transportent encore, bien longtemps après avoir tourné la dernière page.

Julia.

KASSO de Jacky Schwartzmann / Le seuil.

Lire les romans de Jacky Schwartzmann fait du bien. C’est mon troisième et dès qu’on ouvre une de ses histoires, le sourire gagne vos lèvres. Parfois, le rire est aussi convié et en ces temps bien tristes, c’est une aubaine.

“Après des années d’absence, Jacky Toudic est de retour à Besançon pour s’occuper de sa mère malade d’Alzheimer. Les vieux souvenirs et copains resurgissent. Les vieux travers aussi. En effet Jacky ne gagne pas sa vie comme les honnêtes gens. Son métier : faire Mathieu Kassovitz. Car Jacky est son sosie parfait, et vu que Jacky est escroc, ça fait un bon combo. Depuis des années, se faisant passer pour l’acteur, il monte des arnaques très lucratives. Ce retour au bercail pourrait être l’occasion de se mettre au vert, mais c’est compter sans sa rencontre avec la volcanique Zoé, avocate aux dents longues, qui en a décidé autrement.”

 » Depuis Regarde les hommes tomber, le film d’Audiard, tout le monde me demande si je suis Mathieu Kassovitz. Un jour, j’ai décidé de répondre oui. Et ça m’a ouvert beaucoup de possibilités. »

Jacky Toudic est le clone de Jacky Schwartzmann. Il approche de la cinquantaine et revient sur ses terres natales à Besançon comme l’auteur, si je ne m’abuse. Il est évident que la présentation préliminaire de la cité et des Bisontins ne peut être que l’œuvre d’un natif de la ville sans cela le portrait serait méchant. Mais Jacky Schwartzmann n’est pas méchant, moqueur simplement, brocardant comme à l’accoutumée tout ce qui l’énerve dans la vie et notamment ceux qui se veulent comme les garants du bon goût en matière culturelle. On adhère ou pas mais on ne peut qu’apprécier l’humour qui sauve ces mercuriales.

Jacky Schwartzmann est même un mec bien car s’il nous impose Matthieu Kassowitz, il le fait avec parcimonie et a le bon sens de laisser le plus souvent la légende dans son bureau.

Si on peut regretter que les trois quarts du roman ressemblent vraiment que de très loin à un polar et plus à une quête du temps perdu, le dernier quart ravira les amateurs de polars avec une nouvelle mouture de l’arroseur arrosé pas vraiment originale mais parfaitement réjouissante à la mode Schwartzmann avec des personnages bien sympathiques et parfois hauts en couleurs.

Roboratif!

Clete.

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