Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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RAGDOLL de Daniel Cole / Robert Laffont / La Bête Noire.

Traduction : Natalie Beunat.

C’est en Angleterre, à Londres, que Daniel Cole plante le décor de son premier roman. Et pour une fois, il fait chaud, même très chaud. Pourtant, la pluie guette au coin de la rue, cela n’étonnera personne.

Tout va bien jusqu’à la découverte d’un cadavre particulièrement étrange : Ragdoll.

Un « cadavre » recomposé à partir de six victimes démembrées et assemblées par des points de suture a été découvert par la police. La presse l’a aussitôt baptisé Ragdoll, la poupée de chiffon.

Tout juste réintégré à la Metropolitan Police de Londres, l’inspecteur « Wolf » Fawkes dirige l’enquête sur cette effroyable affaire, assisté par son ancienne coéquipière, l’inspecteur Baxter.

Chaque minute compte, d’autant que le tueur s’amuse à narguer les forces de l’ordre : il a diffusé une liste de six personnes, assortie des dates auxquelles il a prévu de les assassiner.

Le dernier nom est celui de Wolf.

Ragdoll est ce genre de roman qui plonge  le lecteur dans un dilemme de taille. Le roman est vendu comme étant un coup de maître ou le digne héritier littéraire du film S7ven, pourquoi pas ? L’accroche met l’eau à la bouche. Et malgré tout, on a la sensation que ce roman sera on ne peut plus classique.

On ne dit pas : « je n’aime pas avant d’avoir goûté », alors laissons nous tenter !

Cela va sans dire que l’intrigue tourne autour de la découverte de multiples membres rapiécés entre eux pour ne former qu’un corps. L’idée du puzzle est une bonne idée, on progresse donc en direct, comme les médias, dans l’avancement de l’enquête. Enquête ou le temps est compté car le tueur a fait parvenir en plus de cette poupée de chiffon une liste de six noms qui seront tués les jours prochains. L’auteur nous plonge donc dans l’intimité de ces flics en proie à des difficultés de faire avancer l’enquête et devant assurer comme ils le peuvent la protection  de six victimes désignées. Tous les éléments pour nous faire vibrer sont là, de l’action, du suspense et bien évidemment, les théories iront bon train !

Et les personnages dans tout ça ? Ils n’échappent pas à la règle des clichés auxquels on nous a habitués. Wolf, l’inspecteur, censé être le personnage principal, à défaut d’être alcoolique est violent, et divorcé. Finalement, le moins attachant. Contrairement à Emily Baxter, très attachante dans le rôle d’une inspectrice caractérielle néanmoins fragile et sensible et amoureuse. Elle ne laissera personne indifférent ! Mais la palme d’or revient à Edmund, le stagiaire moqué par ses collègues qui, de prime abord, semble faible, se révèle être un personnage incroyable tout en restant simple et humain.

Autant ne pas cracher dans la soupe, Ragdoll n’est pas incroyable mais fortement plaisant Et prendre du plaisir, quoi demander de plus ? On passe un bon moment de lecture, on s’étonne de cette fin que Cole a bien pensé. Effectivement, il y a des airs de S7ven, de Heavy Rain pour les connaisseurs de jeux-vidéo.

Enfin on referme le livre puis on passe à autre chose.

Bison d’Or.

LA FEMME DE TES RÊVES d’ Antonio Sarabia / Métailié Noir.

Traduction: René Solis.

« Journaliste sportif au Sol de Hoy, Hilario Godínez a des relations ambiguës avec le monde de sa petite ville de la province mexicaine. Une inconnue lui écrit des lettres d’amour depuis dix ans, il n’a aucune idée de son identité. Lui qui rêvait d’être écrivain et dont la carrière littéraire semble définitivement compromise conquiert des admirations encombrantes chez les tueurs du cartel local grâce à ses chroniques de foot.

Le jour où on retrouve dans un dépotoir le corps du brillant footballeur Torito Medina – enfin, une partie du corps –, tout dérape. Il se retrouve en première ligne et se lance dans la résolution de l’énigme. Au passage il drague la jolie chroniqueuse mondaine de bonne famille qui lui révèle tout un univers de plasticiens et de galeristes.

Son admirateur musclé le met en garde mais il s’obstine dans sa recherche du salaud qui s’amuse à semer les cadavres incomplets dans la ville effrayée. »

Sans vouloir faire de généralité, il me semble que les polars américains en langue espagnole, du moins ceux qui ne veulent pas copier le modèle anglo-saxon, ont un supplément d’âme, peut-être latin. Ils ont le don de vous intégrer dans l’histoire, une propension à la connivence avec le lecteur. A grand renforts d’humour et d’auto – dérision, cette collusion avec le lecteur crée une certaine proximité, intimité qui fait de ces polars de bien bons compagnons.

Et les Mexicains, que ce soit Rolo Diez, Enrique Serna et beaucoup d’autres, sont des spécialistes pour vous conter des horreurs et tout le malaise d’une société mexicaine totalement gangrénée par les narco-trafiquants et leurs affaires tout en utilisant un ton presque patelin comme pour démystifier le malaise général ambiant. On pourra donc ainsi intégrer dans la liste Antonio Sarabia dont le propos particulièrement rude d’une sordide histoire de corps démembrés n’exclut néanmoins pas de nombreux moments souriants et d’autres étonnamment romantiques. Le mode narratif de courts chapitres où le héros s’apostrophe pourra surprendre au départ mais contribue pleinement à créer un peu de légèreté et d’intimité dans une histoire bien puante.

Alors, ce n’est pas le roman de l’année mais c’est une histoire qui se lit avec beaucoup de plaisir de par la qualité de l’antihéros créé et par les mystères qui entourent sa vie sentimentale. Hilario Godinez aussi peu à l’aise avec les femmes qu’avec les truands mène, presque malgré lui une enquête que personne ne lui a demandé de résoudre. Ainsi, de par ses déambulations et ses errances affectives, on aperçoit un peu de la vie des Mexicains et surtout leur amour pour le football.

Ca cause ballon rond un peu comme dans l’excellent « la peine capitale » de Santiago Roncagliolo mais, ici aussi, ce n’est juste qu’un cadre où transparaissent rapidement délinquance, magouilles et corruption tout en laissant de la place à une très belle histoire de correspondance secrète où l’auteur apporte des sujets de réflexion plus hauts, loin des élucubrations morbides de quelques graves malades mentaux.

Attachant.

Wollanup.

 

JADIS, ROMINA WAGNER de Naïri Nahapétian/ éditions de L’Aube Noire

La psychanalyse peut ouvrir des portes, des accès plombés par ces intérêts politiques ou stratégiques échappant à l’individu dans une dimension personnelle. Romina ne dérogera pas à cette litanie inféodant notre environnement de ce manipulateur prisme pour cet illusoire intérêt supérieur. Son activité professionnelle ainsi que celle de son époux les imprègnent de ce paradigme et la découverte de leur implication dans une activité parallèle les plongent alors dans un désarroi. Celui-ci se présentera comme un révélateur de sentiments intrinsèques constitutifs de leurs parcours de vie.

« Romina Wagner a toujours fait l’objet de rumeurs plus ou moins farfelues. Aussi, quand elle évoque auprès de son psychanalyste une drôle d’ambiance sur son lieu de ­travail, celui-ci n’y prête que peu d’attention. « Qui ­pourrait en vouloir à cette belle femme d’origine roumaine, ­ingénieure au sein de Microreva, une entreprise de haute techno­logie ? » se dit Moïni, un Iranien qui pratique des thérapies alternatives pour la clientèle huppée du quartier de la Butte-aux-Cailles, à Paris. Jusqu’à ce que l’étrange Parviz lui dérobe le dossier de sa patiente. Romina, bientôt accusée d’espionnage industriel pour le compte de puissances étrangères, plonge dans un cauchemar ­paranoïaque et ne peut plus faire confiance à personne, et surtout pas à son mari…

C’est Florence Nakash, de la DGSE, qui a pour mission de tirer cette affaire au clair. »

Naïri Nahapétian est née en 1970 en Iran, pays qu’elle a quitté après la révolution islamique. Journaliste free-lance durant quelques années, elle a fait de nombreux reportages en Iran pour de nombreux journaux. Elle travaille actuellement pour Alternatives économiques, et a publié un essai intitulé “L’Usine à vingt ans”, “Les Petits matins” 2006, “Qui a tué l’Ayatollah Kanuni?” et “Dernier refrain à Ispahan”, Liana Levi 2009 et 2012. Ainsi qu’aux éditions de l’Aube Noire “ Un agent nommé Parviz ” en 2015 et “ Le mage de l’Hotel Royal ” en 2016.

De part cet écrit où se mêlent espionnage et contre espionnage, ce diptyque enfantera de véritables questionnements sur la valeur ajoutée de l’innovation technologique, sur les rapports humains découlant de ces mutations altérant notre quotidien et les interrogations éthiques légitimes. Intrications, interpénétrations dans sa vie personnelle engendreront une mise à plat de ses engagements. Les facultés de Romina dans son secteur scientifique contrebalancées par les intestines luttes de pouvoir et cette volonté de tirer un profit contraire à sa déontologie la plongent dans un marasme affectif et émotionnel.

L’auteur semble avoir retranscrit une vérité d’officines oeuvrant tantôt à un équilibre de notre monde fracturé, tantôt à son déséquilibre impulsé par le joug de la puissance politique. En s’attachant à décrire les profils psychologiques des différents protagonistes peuplant l’ouvrage, elle commet un point gagnant en donnant une profonde humanité dans un contexte ayant tendance à l’exclure. De part cette qualité où elle inscrit ses personnages dans ce jeu d’échecs complexe avec ce souci constant de les faire évoluer avec leur passé, les affres du présent et leurs solutions, leurs issues pour leur, pour un avenir.

Analyse psychologique sensible et fine d’un récit sous marin.

Chouchou.

BILLIE MORGAN de Joolz Denby / Editions du Rocher.

Joolz Denby est une Anglaise qui n’est pas seulement auteure. Joolz Denby semble être une femme haute en couleurs – tatoueuse, poétesse, peintre – tout ce qui fait la moelle épinière de son premier roman – Billie Morgan – traduit en français.

Que dire de Billie Morgan ? Si ce n’est que son prénom est un hommage à Billie Holiday. On découvre une Billie Morgan décidée à remettre de l’ordre dans ses carnets – passage du manuscrit au tapuscrit – elle va nous livrer son autobiographie à la fois grave et singulière. C’est sa façon de se libérer de son tumultueux passé.

Au commencement, c’est ce père que Billie aime tant, qui quitte le domicile familial laissant ses filles et leur mère seules. Puis, c’est la préférence et la dévotion que sa mère porte à l’encontre de Jen, la sœur aînée. Billie vit dans une atmosphère de reproches, tantôt pour ses humeurs, tantôt pour sa manière de s’habiller. Et surtout, d’être l’héritière du Chien noir de son père – la tristesse.

L’auteure dresse le portrait d’une jeune fille en révolte qui se réfugie chez les hippies – pas si peace & love qu’on ne l’imagine. Violents et violeurs. On fini même par croire que le monde des motards, car c’est en partie le thème porté par le roman, est plus tendre. On se doute que ce n’est pas le cas. Cependant, cet univers, de prime abord sauvage, est régi par des règles strictes et une hiérarchie fortement respectée.

Tout le monde se doute que les femmes n’ont pas leur place dans ces gangs – ici, les Devil’s Own. Et pourtant, Billie va parvenir à les fréquenter grâce à son mari, Micky.

Tout n’est pas si noir dans l’histoire de Billie Morgan. Quoi que…

Billie Morgan commet l’irréparable.

Et voici un tout autre enjeu pour la jeune femme qui se profile, comme si la verrue, ici représentée par Bradford, ville à mille lieux du Londres huppée et touristique, s’infectait. C’est en venant à l’aide de Jas et Natty que Billie va essayer de réparer cet acte qui restera un mensonge. C’est le mensonge et la culpabilité qui empêchent Billie Morgan de trouver le repos de l’âme. Car aider autrui ne répare pas tous les maux, et parfois en crée.

Billie Morgan est un magnifique roman sur la rédemption. À lire à tout prix ! Merci Joolz Denby !

Bison d’Or.

DANS LES EAUX DU GRAND NORD de Ian McGuire / 10 / 18.

Traduction: Laurent Bury.

« Patrick Sumner, un ancien chirurgien de l’armée britannique traînant une mauvaise réputation, n’a pas de meilleure option que d’embarquer sur le Volunteer, un baleinier du Yorkshire en route pour les eaux riches du Grand Nord. Mais alors qu’il espère trouver du répit à bord, un garçon de cabine est découvert brutalement assassiné. Pris au piège dans le ventre du navire, Sumner rencontre le mal à l’état pur en la personne d’Henry Drax, un harponneur brutal et sanguinaire. Tandis que les véritables objectifs de l’expédition se dévoilent… »

Amoureux des grands vents, de territoires vierges et de terres sauvages où l’homme n’est plus qu’un simple élément quand les éléments se déchaînent, ce roman est sûrement pour vous. Ian McGuire vous convie dans le grand Nord canadien à la fin du 19ème siècle, très loin des dernières lueurs de la civilisation où l’homme, animal en danger comme les autres, tente de survivre.

Par les atmosphères, les situations « Dans les eaux du Grand Nord » évoque forcément le Melville de Moby Dick mais aussi Jack London. Au chaos orchestré par la nature, McGuire adjoint une figure du mal particulièrement abjecte, un tueur animé d’aucun remords, bestial dans ses agissements, provoquant ainsi un rythme infernal au roman tout en lui donnant une couleur particulièrement sinistre.

Fonctionnant sur les thèmes de la survie et de la vengeance, « Dans les eaux du grand nord » peut être rapproché de « le revenant » de Michaël Punke (Presses de la Cité) devenu le film éponyme d’Alejandro González Iñárritu interprété par Leonardo DiCaprio avec une énigme policière néanmoins plus étoffée quand on apprend petit à petit la réalité de l’expédition. Par ailleurs, en de maintes occasions, la terrible vie des baleiniers comme l’existence des populations nomades qui peuplent ces territoires hostiles sont racontées avec talent et pédagogie.

Bref,  » Dans les grandes eaux du Nord » est un bon « page-turner », réellement enthousiasmant, au rythme soutenu, sans faiblesses, à conseiller pour une lecture originale et roborative de weekend, capable de moments lyriques à qui je reprocherai sans doute, une fin un peu escamotée et une psychologie des personnages qui aurait mérité d’être plus détaillée dans un univers masculin particulièrement barbare.

Frissons septentrionaux.

Wollanup.

 

 

LA SOIF de Pierre-François Moreau / La Manufacture de livres.

L’ Andalousie, la région méridionale hispanique où la calorimétrie rivalise dangereusement avec des zones équatoriales, se pâme de son voisinage quasi juxtaposé Marocain. Cette proximité ouvre des opportunités et ces opportunités ont la couleur du blé. Mais dans cette étuve, que l’on pourrait qualifier d’inhospitalière, la valeur de l’eau n’a pas que des vertus physiologiques, elle possède « paradoxalement » le pêché du fruit mercantile…

« Un petit village d’Andalousie devient l’épicentre de destins liés malgré eux par une chaîne invisible, un stock d’eau minérale frelatée. Il y a Victor le pharmacien, pris malgré lui dans ce trafic avec son ami Antonio, Mounir, évadé de la prison de Tanger, qui cherche à se venger de Zerfouni, parrain de la mafia dont les affaires sont entachées par les frasques de sa fille Fatima. »

Pierre-François Moreau a publié chez différents éditeurs, il a aussi collaboré aux mensuels, hebdos, quotidiens comme reporter et chroniqueur littéraire. Depuis 2006 il travaille à des documentaires comme scénariste et script doctor, notamment pour la Huit production.

C’est dans cet espace et dans ce marché juteux de commerces diversifiés licencieux que s’entrelardent, s’entredéchirent, s’entreprennent des familles mafieuses cherchant tantôt à créer des alliances, tantôt à s’accaparer des secteurs et des activités nouveaux afin d’affirmer leur soif perpétuel hégémonique. Et au milieu de ce marigot coule une rivière ? Mais non, encadrées par ces entités, une population, qui n’est pas vierge de tout soupçon, ploie plus ou moins dans ce délétère univers. Le prévaricateur ensemble griffonne alors une bande dessinée de freaks telles CRUMB les magnifiaient.

Il est d’évidence que le bucolique est versé aux cul-de-basse-fosse et autant par le climat météorologique que le climat malsain des autochtones us on s’expose à une irrémédiable diaphorèse pouvant s’avérer létale. Langue saburrale, xérostomie, les signes vitaux virent au rouge et la thérapeutique basique et naturelle aqueuse semble la stratégie adéquate mais voilà…

Outre les références sus citées, on pourrait y discerner comme un cocktail détonnant hybride de production cinématographique  des frères Coen, délaissant leur paysage jouant avec le zéro celsius, et un Tarantino s’invitant dans un caravansérail de lubriques, d’hommes de peu de foi(e) ni lois, où l’on pourrait y croiser M. Pink ou un major Marquis Warren.

C’est comme le martèle l’auteur que l’ambiance empreinte d’une munificence débridée, dépravée attache bien le récit à cette sensation, ce ressenti typique du noir qui puise sa richesse, tel un gisement aurifère, dans son combat constant, inflexible d’une description baroque d’une région où pointe les travers, l’avidité, les faiblesses de la nature bipède.

En somme une Guinness bien sombre surmontée d’un fin galurin de mousse dense où le panache stylistique confère de la mâche, collant au palis et au godet laissant l’amertume tenace qui, paradoxalement ou pas, affole nos sens.

Plume incisive, sèche, avec une pointe verte défiant le contexte.

Percutant !

Chouchou.

MAUDIT PRINTEMPS de Antonio Manzini / Editions Denoël Sueurs Froides

Traduction : Samuel Sfez.

 

Le sous-préfet Schiavone, chaussé de Clark’s et vêtu d’un loden élimé, pensait se complaire dans le ronron de la vallée d’Aoste. Mais voilà quand le kidnapping d’une jeune lycéenne, issue de la bourgeoisie locale, réveille les sens aigüs du flic bougon, possédant la faculté de répartis cinglantes, son idylle avec cette ville inhospitalière et terne à ses yeux s’infléchira. Entre notables et coreligionnaires épousant les personnages types de la commedia dell’arte, l’enquête s’imprègnera du lieu mais aussi et surtout de caractères qui suffiront à décrire des scènes authentiques, jonglant entre comédie et soif de résoudre le problème posé sur le bureau de Schiavone.

« Chiara Breguet, héritière d’une riche famille d’industriels du Val d’Aoste, étudiante brillante admirée de ses pairs, n’a plus donné de ses nouvelles depuis plusieurs jours.Persuadé que cette disparition est inquiétante, Rocco Schiavone se lance dans une course contre la montre pour sauver la jeune femme et découvrir ce que dissimule la façade impeccable de ce milieu nanti. Pendant ce temps, la neige tombe sur Aoste en plein mois de mai, et cette météo détraquée ne fait qu’exacerber la mauvaise humeur légendaire de Rocco. »

Si l’homme est plus Ours mal léché, ou Lama velléitaire, que chat à moteur diesel c’est bien plus pour dérouter ses congénères. Derrière sa sécheresse et son acidité s’opacifie inconsciemment une suavité, un pan liquoreux travesti, qui montre, de manière parcellaire, sa volonté de se protéger, de ne pas se livrer corps et âme. Il a ses tiroirs, au propre comme au figuré, le faisant évoluer, le plus souvent intérieurement, dans des dimensions proches d’un psychédélisme salvateur de son équilibre du quotidien qu’il veut, sans se l’avouer, complexe. Ses facettes à plusieurs lectures forment un être qui a le sens du devoir avec sa déontologie, ses manières bravaches, en évoluant autour de son monde avec exigence mais aussi avec une adaptation pour chacun.

Manzini privilégie de par sa faconde stylistique le balancement entre burlesque et sérieux contextuel. Il nous ouvre les portes tutélaires d’une agora typique de l’Italie et l’on se prend au jeu avec délectation dans ces descriptions où l’on visualise avec netteté les gestes, les intonations, la volubilité, la part grandiloquente d’une culture mâtinée d’une Histoire forte, indélébile. Sans conteste la série avec ce personnage récurrent de Rocco tient le rythme, tient le lecteur par les sentiments et l’attachement à l’univers centré sur celui-ci. Pas de bavures sur les traits sérigraphiés, pas de mezzo forte dans le ton, un juste équilibre dans le tempo et sa mélodie chantonnant un air entêtant, projetant une carte postale saisissante de cette société qui n’occulte en aucune manière ses travers, sa déliquescence commune à nos nations contemporaines.

Addictif et accrocheur !

Chouchou.

LITTLE AMERICA de Henry Bromell / Gallmeister.

Traduction: Janique Jouin- de Laurens.

Mack Hopper, agent de la CIA, arrive au Korach en 1957 avec sa femme et leur fils Terry. Sa mission est de tisser des liens  avec le jeune roi de ce pays sans ressources, mais déterminant pour l’influence américaine au Moyen-Orient. Il se rapproche peu à peu du souverain plein de charme jusqu’à ce que ce dernier soit mystérieusement assassiné. Quarante ans plus tard, Terry, devenu historien, entreprend des recherches sur ce qui s’est passé au Korach. Petit à petit, il explore souvenirs et archives de cette petite Amérique du bout du monde pour trouver la clé du mystère qui entoure la  mort du roi et, surtout, découvrir quel fut le rôle de son père dans cette affaire.

Alors les petits bandeaux pour vendre les petits bouquins comme les citations d’auteurs, il faut souvent s’en méfier mais peut-être que les éditeurs pourraient faire gaffe parce que mettre comme argument de vente, que Bromell avant de mourir en 2013, était l’auteur de la série Homeland pour inciter à l’achat de ce magistral Little America désorientera certainement les fans de la série comme il pourra servir de repoussoir à d’autres éventuels lecteurs comme ce fut mon cas au départ avant de lire des recensions particulièrement enthousiastes.

Situé dans une optique, une époque, un cadre, un lieu complètement différents de la série, le roman pourra séduire tout lecteur exigent qui réalisera rapidement que hormis l’espionnage, les deux œuvres ne semblent pas avoir une paternité.

Sur 410 pages de très, très haut niveau avec parfois des envolées lyriques magnifiques, de beaux moments d’enchantement : une prière solitaire du roi, un rendez-vous nocturne dans les orangeraies … c’est un intense plaisir de lecture tant la plume est maîtrisée et est experte à montrer les sentiments, les émotions, les relations entre les personnages, montrant leur nature tout en laissant un part d’obscurité puis en provoquant doutes et interrogations, une lecture forte, éminemment triste et injuste bien sûr mais belle, émouvante comme la « Pastorale américaine » de Philipp Roth.

Variant avec brio les modes de narration pouvant désarçonner au départ pour ensuite séduire tant ils permettent de multiples angles d’appréciation des scènes racontées : des plus intimes à celles plus terribles de cette guerre froide qui se joue sur un bout de désert sans pétrole ni richesses. La situation du Moyen- Orient de l’époque est montrée, expliquée : le parti baas, les « frères musulmans », la CIA, le KGB, l’Egypte de Nasser, la Syrie, le pétrole… tout est déjà en place et fonctionne ici à l’échelle d’une antenne de la CIA que l’on découvre d’une manière beaucoup moins spectaculaire que l’on s’imagine, plus ordinaire mais limite attachante. Hopper et ses collègues ont quitté le doux confort des bords de l’Hudson du magnifique Westchester pour recréer une petite Amérique, « la Pax Americana » à des milliers de kilomètres de là avec des Chevy, du Coca, des Chesterfield, Frank Sinatra, Cole Porter, les barbecues… C’est ainsi que fonctionne, à découvert, la CIA à l’époque. Les enfants grandissent ainsi dans des zones de fortes turbulences sans grande compréhension du petit monde dans lequel ils vivent ni comment celui-ci fonctionne réellement.

L’intrigue, toute en finesse, explore intelligemment les relations entre les personnages, les liens dans la famille, peint de belles personnalités prises entre les affres des choix personnels et ceux imposés par la position, la culture, les intérêts financiers… du grand art.

On appréciera aussi ce roman pour son intrigue que l’on sait dramatique et que la connaissance de la belle âme du roi rendra encore plus cruelle, mais et de manière brillante, « Little America » propose, à l’évidence, une géniale et splendide introspection d’un auteur, un long et bel hommage à un père dans les non-dits, les souvenirs, les interrogations, sous couverts fictionnels d’une histoire qui ressemble sûrement à celle de Henry Bromell, lui-même fils d’un agent de la CIA.

Great America !

Wollanup.

Wollanup.

LE DIRECTEUR N’ AIME PAS LES CADAVRES de Rafael Menjivar Ochoa/ Quidam éditeur

Traduction : Thierry Davo (Salvador)

Le roman noir dans ses largeurs « ramassées » a pour cadre le Mexique avec tout ce qu’il véhicule. La thèse symbolique du contraste des genres, des oppositions de sentiments, que ce pays offre est un véritable creuset brut des bases de ce genre littéraire. Se succèdent malgré tout un humour sous jacent et grinçant, une âpreté scarifiante aux confins des contours de cette nation où s’agrègent les poncifs de corruption, de justice expéditive, de délitement inéluctable d’une démocratie républicaine fantoche. Entrer dans « Le Directeur n’aime pas les cadavres » c’est s’exposer à un récit sans concessions, sans apprêts, sans introduction discursive, sans mise en garde  et de filer, avec brutalité et sans déviation, vers l’essence des maux d’une exsangue nation cherchant pourtant à délimiter une approximative morale…

« Depuis qu’il a vu la dépouille de sa mère, le Vieux, directeur d’un grand quotidien proche du parti au pouvoir, ne supporte plus la vue des cadavres. Cadavres dont son fils est devenu, par défi et après de pseudo études de médecine, la doublure au cinéma. Le Vieux est mal en point. Il a beau tirer les ficelles, il a de gros ennuis, pris en tenaille dans la guerre implacable que se livrent les tueurs d’Ortega et du Colonel. Et avec la folie auto-destructrice de Milady, sa deuxième femme, il risque d’affronter bientôt un cadavre de plus… »

L’auteur né en 1959, en exil durant la guerre civile au Salvador, journaliste au Mexique retourne dans son pays en 1999. Il a publié une vingtaine d’ouvrages traduits et étudiés aux Etats-Unis.

Cet ouvrage appartient à la « trilogie mexicaine »,  De certaines façons de mourir, donnant au bout du compte cinq romans dont le fil directeur est l’histoire et l’anéantissement d’une brigade spéciale de la police mexicaine.

Ce récit est peuplé de personnages incarnés dans leur dimension romanesque mais aussi dans leur faculté à créer une tension et une réflexion de manière plus globale. Le vieux, patriarche et métronome d’un groupe proche du pouvoir, impose des règles et un cadre de vie rigide, inflexible entouré en permanence d’un bataillon de gardes du corps. Son fils suit ce cadre depuis l’enfance en joue, s’en éloigne, y revient et son sentiment profond envers son géniteur reste marqué par une ambivalence contrastée. Milady, la dernière compagne en date du Vieux assène au récit sa part de déséquilibre, sa part d’esprit torturé en présentant des facettes psychopathologiques lestées d’un passé tortueux. Ce trident trace un récit épais, sec, nous envoyant des images sombres d’un état coloré.

Du vitriol au pays du Mezcal où le lombric est dans la démocratie !

Chouchou.

 

ECUME de Patrick K. Dewdney / La Manufacture de Livres Collection Territori

A la timonerie de la Gueuse, tel un confessionnal de contritions muettes, tel le sarcophage définitivement clôt d’une relation père/ fils dont les liens n’ont même pas eu l’état caduc d’un semblant d’échange filial standard. Rien n’est d’ailleurs standard dans ces vies ternes. Dans cet univers ténébreux où le frêle esquif est ballotté par une houle qui bouscule la moelle des pêcheurs et leurs viscères. C’est de leurs émotions enfouies et de leurs tatouages illustrant leur parcours que l’on disserte. Néanmoins ce sont des hommes de nos jours, pivots, engrenages, « malgré eux » d’un globe terrestre qui semble jouir de la déshérence d’autrui, de l’occultation étiologique de la fuite à travers une cécité de masse qui paradoxalement accepte d’en tirer profit. Des pensées s’opposent, des idées intérieures s’entrechoquent, des cœurs s’entrelacent,…

« Marins pêcheurs, un père et un fils en sont réduits à faire traverser la Manche à une famille de réfugiés syriens qu’un passeur anglais accompagne. Pendant cette sorte de huis-clos, passions et bassesses vont gouverner le navire sur les éléments déchaînés. Ecume s’appuie sur une dichotomie symbolisée par les deux personnages principaux, le père :la folie du vieux monde, le fils :le désabusement du nouveau. Le territoire qu’explore le roman est l’océan en voie de désertification : une entité déchaînée et menaçant à tout moment d’engloutir le bateau et ses occupants. »

La dualité d’un père et son fils reste bien au premier plan de ce tableau fait de nuances de noir, de gris, de blanc. Leur évolution métronomique dans leurs activités aspire à la morosité, à la monotonie, c’est pourtant aussi leur équilibre et leur essence existentielle. C’est au détour de leurs sorties en mer, on pouvait penser de manière fortuite, que le prétexte vaguement assumé de servir de navette maritime pour réfugiés se dessine. Là aussi les esprits se font face, on ressent l’esquisse des idéologies disparates à travers cette pratique licencieuse. Dans ces deux thèmes majeurs le récit évolue et trace son sillon aqueux.

Ecume c’est la surface d’un bouillon à éliminer, composée des déchets impropres à la consommation, l’écume c’est le signe d’un trouble dysfonctionnel respiratoire, l’écume de mer est la mousse de mer provoquée par un vent violent qui recouvre temporairement des zones de l’estran d’allure visqueuse, à travers cette parabole l’auteur symbolise les maux inaliénables contemporains qui traversent l’ouvrage. Frappé par la faculté d’indentation des mots à travers précisément ces maux, Patrick Dewdney possède cette capacité à émulsionner l’esthétisme idiolectal et de nous conter un récit où sa dureté n’a d’égale que le corindon. La langue est belle, la langue est imagée, sensée, fouillée et adaptée à cette volonté de dépeindre les désastres d’une relation filiale calamiteuse qu’aussi bien les désastres enfantés par des politiques où l’humain ne conserve plus sa place épicentrique qui naturellement devrait lui échoir.

Choc de notre civilisation, choc frontal père/fils où la parole n’a plus la vertu cardinale espérée. Choc d’une lecture pleine sur sa thématique, son habillage et sa couleur telle la créosote !

Antipathie et empathie… !

Chouchou.

 

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