Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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FEU POUR FEU de Leye Adenle / Métailié Noir.

When Trouble Sleeps

Traduction: David Fauquemberg

Au moment où on apprend la mise en confinement de la ville de Lagos, venez découvrir les entrailles cauchemardesques de la capitale nigériane et imaginer le carnage que le Covid 19 va bien pouvoir perpétrer dans cette mégapole du tiers-monde. Suivez Leye Adenle… si vous l’osez.

“À Lagos, paradis des embouteillages, un jet privé s’écrase sur une résidence dans le quartier des vieilles fortunes avec à son bord le principal candidat au poste de gouverneur. Aussitôt, on lui trouve un remplaçant, assuré d’être élu : chief Ojo.

La séduisante Amaka, l’avocate des femmes, se révolte : chief Ojo est son ennemi juré, un salaud fini, avec un goût prononcé pour les très jeunes filles et quelques cadavres dans le placard. Elle a les moyens de le faire tomber. Et assez d’astuce pour jouer avec des filous et, malgré les pièges mortels, retourner contre eux leurs propres stratagèmes.”

“ Feu pour feu” est de le deuxième roman de l’auteur nigérian Leye Adenle à mettre en vedette la ville de Lagos et surtout son héroïne Amaka, jeune avocate qui n’a pas froid aux yeux et menant un combat bien inégal contre une élite au pouvoir qui prend les femmes pour des jouets qu’on peut utiliser  à l’envi et qu’on peut casser quand elles ne nous séduisent plus. S’il s’agit bien ici de la suite du terrible “Lagos lady”, nul besoin de l’avoir lu pour entamer celui-ci.

Signalons quand même que “Lagos lady” provoquait un choc effroyable que j’ai moins ressenti dans cette suite néanmoins très violente et raisonnablement addictive, commencez peut-être donc par le premier qu’on trouve (que vous trouverez dans un futur proche) en librairie. Bon, ceci dit, vous risquez d’être bien ébranlé par la vision offerte de l’univers nigérian par Adenle, toujours aussi performant pour décrire la barbarie, les différentes inégalités: riches pauvres (et cela veut vraiment dire quelque chose d’être pauvre dans cette partie du globe) et hommes femmes.

Dans le premier tome, l’enfer était vécu par un journaliste anglais et on se trouvait comme lui dans la position du candide, soufflé par l’horreur qu’il voyait, qu’il vivait. Ce personnage manque dans cette deuxième partie qui devient une pure affaire nigériane dans une période particulièrement trouble des élections truquées, cela va quasiment de soi, pour le poste de gouverneur de la ville. Tous les coups sont permis et au milieu brille Amaka, très beau personnage. Moins d’effet de surprise sans conteste mais l’effroi, la qualité d’écriture, le rythme infernal, l’exotisme, l’humour très noir sont toujours bien au rendez-vous.

Percutant!

Clete.

PS: Encore une destination à éviter, ne jamais mettre les pieds à Lagos.


LA MAUVAISE HERBE d’Agustin Martinez / Actes Noirs Actes sud.

La mala hierba

Traduction: Amandine Py

Après avoir perdu leur emploi, Jacobo et Irene quittent Madrid pour un petit village près d’Almería, où ils occuperont la vieille ferme délabrée héritée des parents, le temps de se remplumer un peu. À leur traîne : une adolescente boudeuse de quatorze ans, furieuse d’avoir abandonné ses amis pour venir s’enterrer dans ce trou avec des parents qui ne comprennent rien à rien.

Dans un décor de Far West andalou – chaleur écrasante, bottes d’herbe sèche soulevées par les assauts du sirocco, sable qui s’infiltre dans le moindre interstice –, les habitants du village vivent en autarcie. Le clan a ses lois tacites et un chef qui emploie la moitié des habitants, régentant son monde depuis sa splendide villa sur la colline.

Quelques mois plus tard, alors que leur fille passe la nuit chez une amie, Jacobo et Irene sont attaqués chez eux. Irene est tuée et Jacobo laissé pour mort. Quand il sort enfin d’un long coma, la police lui révèle le nom du probable commanditaire : Miriam, son ado revêche.”

Avertissement: Actes Noirs, une collection de qualité dont les couvertures foutent quand même souvent les jetons sur le contenu. Ne surtout pas s’y arrêter. 

Deuxième roman d’Agustin Martinez, succédant à “Monteperdido” paru en 2017, “la mauvaise herbe” est catalogué comme un thriller. Et pourtant cette deuxième réalisation est d’une ampleur et d’une ambition bien plus universelle que le thriller moyen (pas trop notre tasse de thé). Souvent dans un thriller “mainstream” un thème principal est traité et d’autres plus ou moins survolés, priorité étant donné fréquemment à l’action, à l’urgence. Ici, par contre, plusieurs thèmes sont traités de concert de manière particulièrement pointue que ce soient les rapports familiaux, l’adolescence,  le déclin du couple, la récession économique d’une famille, l’appauvrissement de l’espace rural et des zones périphériques, les vices des hommes, l’économie de la misère… contribuant à rendre ce roman très prenant de la première à la dernière page dans une ambiance poisseuse, malsaine, glauque, sale, particulièrement perverse et immensément toxique.

Il est lourd pour un thriller, il fait ses quatre cent pages ce bouquin, et c’est chez Actes Noirs / Actes sud, c’est écrit serré, serré. Pas comme chez certains que je ne citerai pas qui semblent éditer pour malvoyants avec grosse police et très aéré dans la composition pour donner un certaine consistance à un écrit un peu léger. C’est du lourd ici, il y a bien suspense mais il n’y a pas, loin s’en faut, le feu à la baraque non plus, L’histoire est particulièrement originale et le temps est pris pour préparer, décrire le drame horrible, l’armageddon d’une famille.

Le dernier quart, par contre, ménage de sérieux rebondissements succédant à de longues périodes d’errance du lecteur qui, un moment, n’a plus aucune certitude sur les agissements de Jacobo, d’Irène et de leur fille Miriam se faisant l’avocat puis le procureur de chacun avec la même infortune finalement. Le roman raconte deux époques, l’avant tuerie et l’après et Agustin Martinez manie le suspense dans sa narration avec beaucoup de talent, bousculant, trompant, abusant savamment et salement le lecteur avant de le flinguer dans un final particulièrement frappant, éprouvant et source de multiples réflexions post-lecture.

Assurément et de très loin le meilleur polar lu depuis un certain moment. Un roman particulièrement puissant qui marque, une terrible tragédie familiale et une belle plume hispanique qu’il faut absolument suivre.

Clumpidos !

Clete.

PS: en fait c’est terrible et beau comme du Migala, talentueux Espagnols eux aussi et en écoute en dessous.

DÉVORER LES TÉNÈBRES. Enquête sur la disparue de Tokyo de Richard Lloyd Parry / Sonatine

People Who Eat Darkness

Traduction : Paul Simon Bouffartigue

A côté des polars et des romans noirs, Nyctalopes réserve aussi des chroniques aux récits et enquêtes journalistiques en prise avec le monde criminel. La noirceur et l’intensité de certains n’ont rien à envier à ces larrons. C’est exactement le cas pour Dévorer les ténèbres écrit par le journaliste britannique Richard Lloyd Parry qui s’est passionné pour une sordide affaire criminelle.

Lucie Blackman est grande, blonde et sévèrement endettée. En 2000, l’été de ses vingt et un ans, cette jeune Anglaise travaille dans un bar à hôtesses de Roppongi – quartier chaud de Tokyo – lorsqu’elle disparaît sans laisser de traces. Ses parents lancent alors une vaste campagne de mobilisation pour la retrouver. Bien vite, l’enquête des autorités japonaises devient sujette à caution : veut-on vraiment savoir ce qui s’est passé ?

10 années, c’est le temps qu’il aura fallu à Richard Lloyd Parry pour suivre l’enquête, ses rebondissements et turpitudes et s’approcher au plus près des membres d’une famille anglaise ordinaire (au moins jusqu’à cette affaire) ainsi que de protagonistes divers de la police, de la justice, des médias et des sciences sociales du Japon. 10 années également pour accumuler le matériau de son livre et le publier.

En restant factuel et fouillé, sans donner l’apparence de dramatiser alors qu’il nous tient en haleine, Richard lloyd Paris réussit un travail journalistique d’une envergure peu commune.  De même que Jake Adelstein nous faisait découvrir le crime organisé avec Tokyo Vice, Parris nous fait passer derrière les façades en apparence mornes du quartier rouge tokyoïte. Et c’est passionnant. 

Le décalage, voire le gouffre, entre un être tel qu’il est perçu par ses proches ou le public et son intimité véritable, entre deux pratiques de la police et de la justice, entre deux cultures constitue le cœur de ce drame. C’est d’ailleurs la ténacité seule de la famille qui a, au début, permis de secouer l’inertie de la police japonaise face au sort d’une simple « entraîneuse ». Richard Lloyd Parry se penche sur l’affaire qu’il ne lâchera plus quand il découvre la personnalité de son père sur les écrans. Qui est cet homme dont le comportement ne reproduit en rien les attitudes d’un père éploré ? Qui est sa fille ?

Lucie Blackman est une jeune femme britannique non dénuée de complexité. Séduisante et peu sûre d’elle. Travailleuse et dépensière. La tête sur les épaules dans son pays et pleine d’illusions sur son métier d’hôtesse étrangère au Japon. Pour elle, il ne s’agit nullement de prostitution (il n’y a pas rapport sexuel en jeu) : il suffit de bavarder avec des hommes japonais, de leur tenir compagnie en buvant des verres dans des clubs. Parfois, un extra est possible : un de ces hommes l’invite à déjeuner ou à dîner à l’extérieur, à ses frais et rémunérer son club « d’attache » fait partie des frais. Il y a un classement chez les filles, celles qui n’ont pas d’invitations extérieures régulières ne sont pas regardées de la même façon. Des dizaines de femmes occidentales pratiquent cette activité dans le seul quartier de Roppongi. Mais dans la société extrêmement codée du Japon, une hôtesse se place aux frontières floues du « monde de l’eau », la prostitution. Des clients tout bien élevés qu’ils soient fantasment sur l’idée de relations charnelles avec une Occidentale. Parmi ceux-là, il y a un certain Obara, un authentique pervers, violeur en série, qui depuis son plus jeune âge s’est construit un personnage d’homme d’affaires à succès,  mais d’une terrifiante solitude affective et morale. 

Soupçonné, l’homme, très intelligent, va mettre au défi une police japonaise peu rompue à élucider ce genre de crimes sexuels. La société nippone est une des plus sûres au monde. N’importe quel pays occidental explose au niveau statistique le Japon pour ce qui concerne meurtres, assassinats, viols. De plus l’institution oscille entre archaïsme et modernité. Une fois arrêté, les pratiques judiciaires locales continuent à faire naître le désarroi chez la famille et le public occidental qui suit l’affaire. Obara se fait un malin plaisir à tirer toutes les ficelles qu’il peut. Se taire ou nier, par exemple, ce qui ébranle tout un système où les aveux sont plus importants que les preuves. Ses gros moyens financiers lui permettent des manœuvres surprenantes, voire inquiétantes quand on est aussi proche de l’affaire que le journaliste. Parris ne se fait non plus que des amis en égratignant police et justice japonaises.

Le plus étonnant dans ce récit dense concerne la famille de Lucie dont l’auteur devient un proche. Les portraits de la mère, du père, (séparés et en mauvais terme), de la sœur et du frère de la jeune Britannique, tous confrontés à l’horreur, sont des approches psychologiques perforantes d’une famille complexe et déjà très mal en point. Sous nos yeux éberlués, elle va finir de se disloquer complètement avec la disparition et la mort de Lucie.

Un récit qui agrippe pour une immersion dans un Japon qui n’incite pas à la sérénité. 

Paotrsaout


VIE DE GERARD FULMARD de Jean Echenoz / Editions de Minuit.

Le prix Médicis en 1983, le Goncourt en 1999, la carrière de Jean Echenoz, déjà bien remplie, a été largement reconnue par le public comme par la critique. Il m’aura juste fallu attendre son vingt-cinquième ou vingt-sixième roman pour découvrir son oeuvre, appâté par un multitude d’avis dithyrambiques sur son dernier roman “ Vie de Gérard Fulmard” paru en janvier aux Editions de Minuit. Néophyte absolu, je me garderai bien de situer cet opus dans l’oeuvre foisonnante de l’auteur, me contentant d’un avis sur ces 170 pages vite avalées.

“La carrière de Gérard Fulmard n’a pas assez retenu l’attention du public. Peut-être était-il temps qu’on en dresse les grandes lignes.

Après des expériences diverses et peu couronnées de succès, Fulmard s’est retrouvé enrôlé au titre d’homme de main dans un parti politique mineur où s’aiguisent, comme partout, les complots et les passions.

Autant dire qu’il a mis les pieds dans un drame. Et croire, comme il l’a fait, qu’il est tombé là par hasard, c’est oublier que le hasard est souvent l’ignorance des causes.”

Fumard est un naze, viré de son emploi de steward pour une affaire dans un vol Paris Zurich qui restera bien mystérieuse. Fulmard n’a aucun talent et cet emploi de steward était bien miraculeux pour ce petit bonhomme à la quarantaine bien rondouillarde quatre vingt-neuf kilos pour un mètre soixante neuf. Ne sachant rien faire de ses dix doigts pour gagner sa vie, il décide de créer une agence de détectives sans la moindre qualification, un peu, toutes proportions gardées quoique, comme le Jack Palmer du regretté dessinateur René Pétillon. Très rapidement, il est recruté par un parti politique aussi obscur que lui et le grand n’importe quoi va pouvoir débuter…

“Vie de Gérard Fulmard” n’est pas un polar même s’il en emprunte certains aspects pour en détourner les codes, pas plus un roman politique, le dit parti fictionnel fort de ses 2% n’ayant que très peu d’influence sur la vie du pays. Mais, néanmoins, il héberge en son sein pas mal de tarés, d’incapables et Fulmard peut très bien s’y sentir dans son élément, en terrain connu d’incompétence. On est bien sûr dans une comédie et non pas dans un roman noir sociétal et on le voit et on le comprend dès le début. L’intrigue ne vous fera pas grimper aux rideaux, juste un moyen très pratique et nécessaire pour créer des personnages farfelus, de dessiner des portraits hilarants, agrémentés par des digressions souvent hilarantes aux liens avec le sujet parfois très, très minces.

Echenoz est un orfèvre, son style pince sans rire est un vrai bonheur en cette période bien noire. On suit l’évolution du parti et de ses magouilles comme celle de Fulmard le sourire aux lèvres, souvent épaté par la classe de certains paragraphes par la beauté littéraire de certains passages au vocabulaire parfois sorti d’un autre temps, suranné, obsolète ou particulièrement érudit au service de digressions superbes.

“Arrive un temps où tout s’érode un peu plus chaque jour, là encore est l’usure du pouvoir : du royaume digestif à l’empire uro-génital, de la principauté cardiaque au grand-duché pulmonaire, sous protection de plus en plus fragile du limes fortifié de l’épiderme et sous contrôle bon an mal an de l’épiscopat cérébral, ces potentats finissent par s’essouffler. Il faut alors courir sans cesse de contrôle en examen, d’analyse en prélèvement, de laboratoire en officine, toujours en retard d’un expert en attendant le gériatre et, à plus ou moins long terme, le médecin légiste et son certificat.”

Un vrai moment de bonheur si vous décidez de laisser tomber le pan intrigue si prévisible, juste utilisé pour mettre en avant des délires verbaux magnifiques. On est parfois dans le même univers barré que celui de Franz Bartelt, certainement le roman idoine pour oublier pendant quelques heures notre sombre quotidien actuel.

Clete.

RIPOSTE de David Albertyn / Harper Collins Noir.

Undercard

Traduction: Karine Lalechère.

Depuis quelque temps, Harper Collins nous balance de bons polars ricains et c’est quand même la moindre des choses. Quand on a Don Winslow dans son catalogue, on doit être un peu obligé d’offrir un peu de richesse aussi par ailleurs et ce premier roman du Canadien David Albertyn n’a pas, effectivement, à rougir de se trouver aux côtés de l’auteur de “La frontière”.

“Las Vegas. Antoine Deco, jeune boxeur outsider et enfant de la ville, s’apprête à affronter le favori Kolya Konytsin, réputé pour sa brutalité et ses 19 victoires par K.-O., dans l’arène d’un des plus grands casinos du Strip.

Quelques heures avant le combat, le hasard réunit autour de lui deux amis qu’il n’a pas revus depuis l’enfance. Tyron, un ex-marine tout juste revenu d’Irak. Et Keenan, devenu flic et l’homme le plus haï de Vegas après qu’il a tué un jeune Noir désarmé dans la rue.

Adolescents, une passion unissait leur bande : le sport. Antoine, orphelin et mutique, restait dans l’ombre, tandis que Tyron, Keenan et Naomi, la seule fille mais aussi la plus douée, prenaient la lumière. Jusqu’à ce que les parents de Tyron, des activistes de la communauté afro-américaine, se fassent assassiner. Et que le petit groupe explose.

Avec le quatuor recomposé surgissent les souvenirs, les non-dits, les rancunes.

En l’espace de vingt-quatre heures et d’un combat de boxe sous haute tension, leurs vies vont basculer.”

En démarrant “Riposte”, on peut se montrer inquiet: un latino boxeur ayant fait de la taule, un black capitaine chez les Marines rentré en héros de ces campagnes en Afghanistan et en Irak, un flic qui a commis une énorme bavure, une fille qui était éprise des trois garçons et qui a finalement épousé le mauvais, un grand combat de boxe et Las Vegas. Beaucoup de stéréotypes, beaucoup de situations et de décors déjà bien usés par la littérature noire et puis cela fonctionne, très bien même avec un auteur aussi à l’aise dans l’urgence de scènes de violence que dans la lenteur mélancolique des regrets intimes.

Sur un cycle de 24 heures, David Albertyn va passer d’un personnage à l’autre avec un réel talent contant cette histoire de vengeance dont on va connaître les raisons petit à petit sans que cela gêne l’avancée de l’intrigue et racontant l’histoire de ces quatre mômes qui ont bien changé vingt ans après. Sans ennuyer le lecteur un seul instant, David Albertyn montre les guerres ricaines au Moyen Orient, « Black Lives Matter », le milieu de la boxe, l’enfer des casinos, la corruption policière mais aussi les remords, l’amitié, l’amour qui s’enfuit et celui, bien plus ancien, qui brille toujours autant. Le rythme est bon, s’accélérant dans sa deuxième moitié qui baignera dans le sang, la violence, la stupéfaction et l’hébétement. 

Bien pensé, bien monté, bien raconté, très bien joué monsieur Albertyn… Assurément un nom à retenir.

Clete.


UNE DEUX TROIS de Dror Mishani / Série noire / Gallimard.

Shalosh

Traduction: Laurence Sendrowich.

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)

“Une : Orna. Deux : Emilia. Trois : Ella. La première vit très mal son récent divorce. Elle s’apitoye sur elle-même, fréquente sans vrai désir Guil, un avocat rencontré sur un site web qui lui ment avec aplomb. Elle connaît brutalement un destin tragique. La deuxième, une réfugiée lettone, auxiliaire de vie, est une pauvre fille solitaire, paumée, mystique. Le fils de son précédent employeur – qui vient de mourir – veut l’aider à trouver du travail. Il s’appelle Guil. Ça ne se termine pas bien non plus. Apparemment, Guil sévit en toute impunité… C’est alors que survient la troisième, l’inquiétante Ella…”

Dror Mishani est un écrivain israélien de Tel Aviv où il situe ses intrigues. Auteur au Seuil de trois polars recommandables mettant en scène le flic Avraham Avraham, il débarque à la Série Noire mais sans son enquêteur fétiche pour une histoire qui devrait ravir les amateurs d’Indridason à qui il fait irrésistiblement penser.

Comme le grand maître islandais, Mishani crée des polars particulièrement réussis mettant en valeur des personnages ordinaires, communs, qui connaissent des destins tragiques que personne n’aurait pu présager. “Une deux trois” dresse le portrait de trois femmes banales qui se font abuser par un salopard bien quelconque, une sorte de dragueur des parvis d’église s’il en existe…

Et c’est à travers la description de la relation que ces femmes sans grand intérêt ont avec leur bourreau qu’avance minutieusement une intrigue qui, sans donner dans le gore ou le glam, fait la part belle à des femmes et à un homme, si ordinaires, si proches de nous qu’on pense les connaître, ou tout au moins les reconnaître. Dans le dernier tiers du roman l’étude psychologique cédera la place à une partie polar bien menée, engageant le roman vers un tempo plus proche du thriller.

Tout comme chez Indridason, rien d’explosif, pas de bastons, de flingues, juste du malheur et une empathie certaine pour ces malchanceux de la vie, les mauvais choix ou l’absence de choix… Assurément un bon moyen d’entrer dans l’univers noir de Dror Mishani.

Du bon polar.

Clete.


SANDREMONDE de Jean-Luc Deparis / Actes Sud.

C’est le premier roman de Jean-Luc Deparis, passionné de sciences fiction et de fantastique et on retrouve sans surprise dans son premier ouvrage bon nombre de codes et de références du genre. Il faut savoir que l’auteur s’est donné du mal pour sortir ce pavé de près de 600 pages, rien que ça ! 

On y découvre le personnage principal, Elyz-Ana, issu d’un peuple persécuté et oublié, empreint de mystère et de magie. Elle est retrouvée inanimée, encore enfant, dans une contrée de SANDREMONDE, par un chevalier qui la ramène près des siens pour l’élever à l’abri des regards. Malheureusement, l’église qui règne en maître va vite découvrir le stratagème. La présence de la petite déclenche de façon viral des peurs et des souvenirs d’un peuple craint et maudit. 

Elyz-Ana doit partir précipitamment, laissant derrière elle un bain de sang et va trouver refuge auprès du peuple des Sicaires, qui vit dans les profondeurs de la terre. Elle y grandit pendant plusieurs années, développant à la fois des capacités physiques et psychiques hors normes.Devenue femme, l’église la retrouve de nouveau, son peuple d’adoption est éradiqué et elle, faite prisonnière.

Du fond de sa geôle, elle subit la faim, les sévices corporelles et l’humiliation, celle d’être différente, renforçant jour après jour sa haine.S’ensuivent sa fuite, l’errance et la rencontre brutale et douloureuse de l’un de son peuple, un Saudahyd.

Cette rencontre lui permet de retrouver son passé, de comprendre qui elle est et quel est son destin. Sa tâche est de sauver son peuple et de lui rendre son pays, sa liberté et son honneur.Cette quête se fera au travers de combats épiques, d’invocations surnaturelles, de sacrifices et d’abnégation avec un final plutôt attendu.

L’auteur a le sens du détail, les décors sont immenses, les personnages sont nombreux, mais trop de détails tuent le détail et certains passages traînent en longueur et font perdre la dynamique de l’histoire. Certains amateurs du genre apprécieront sans doute, d’autres n’iront clairement pas au bout de l’ouvrage.

En clair, il y a un vrai potentiel, une belle écriture et un travail conséquent qui se respectent, cependant c’est trop stéréotypé et ça manque d’originalité pour en faire un incontournable.

À vous de lire ou pas.

NIKOMA


LA CITÉ DES CHACALS de Parker Bilal / Série noire / Gallimard

City of jackals

Traduction : Gérard de Chergé.


La cité des chacals signe le retour de Parker Bilal, pseudonyme sous lequel Jamal Majhoub, écrivain anglo-soudanais écrit ses romans policiers avec pour personnage principal, Makana, enquêteur soudanais réfugié en Egypte. Les lecteurs du blog se rappellent certainement des chroniques précédentes, Meurtres rituels à Imbaba et Les ombres du désert, qui saluaient le regard vif sur les travers de la société égyptienne du début du XXIe siècle. Là encore, La cité des chacals n’ignore pas cette approche.

Le Caire, fin d’année 2005. L’occupation d’une place de la ville par des réfugiés soudanais pour protester contre leurs conditions fait l’actualité et les conversations. Elle réveille aussi la conscience du privé soudanais Makana, exilé dans la capitale égyptienne. Alors qu’on le charge de retrouver le fils disparu d’un restaurateur local, un pêcheur ramène dans ses filets la tête coupée d’un Dinka du Soudan, si on en juge d’après ses scarifications faciales. Deux faits apparemment sans lien. Mais d’autres disparitions de jeunes Egyptiens et Soudanais s’enchaînent. L’enquête de Makana l’oriente inexorablement vers la communauté de ses compatriotes, issus d’un pays déchiré et marginalisés et exploités dans un autre qui ne veut pas les accueillir.

La véracité des portraits de Parker Bilal constitue l’un des principaux attraits de son roman. Portraits humains tout d’abord. La reconstitution est habile et très vivante, d’un peuple de flics (certains criminels), de petits commerçants et restaurateurs, de journalistes indépendants, d’étudiants, d’entrepreneurs ou de notables, de marginaux, au milieu duquel Makana doit évoluer, parfois sur le fil. Il en est (certains personnages sont ses amis) et il n’en est pas, ses origines soudanaises ne sont pas invisibles et elles ne plaisent à tout le monde. Portrait d’une ville et d’une société, surtout, épuisées par le fatalisme, les préjugés, la corruption et les magouilles, la déglingue et la pollution. Peu ou prou, ses caractéristiques affectent les habitants, les modèlent. Plus remarquables ou plus suspects sont alors ceux qui parviennent à sublimer ces tares et à se détacher dans la lumière ocre et voilée du Caire, entre brumes fluviales et combustions diverses. Le médecin légiste, le Dr Siham, pour laquelle Makana commence à éprouver un béguin, impressionne par son fort caractère et son indépendance qui recouvrent pourtant des blessures personnelles. Makana lui-même n’en est pas exempt. Des allusions aux épisodes précédents nous le font comprendre.

La cité des chacals est un polar, une enquête policière développée avec maîtrise, à défaut d’adrénaline. Les poursuites à tombeau ouvert sont de toute façon délicates dans une capitale en plein engorgement, où les technologies modernes semblent des versions exsangues de ce que nous connaissons : il est par exemple plus facile de toucher des fils dénudés que de capter le WIFI. Mais le livre est également un roman « noir », qui lui, enracine les crimes dans les circonstances sociales dans lesquelles ils sont commis. Au delà des individus criminels, l’auteur dessine le monde de souffrance, de misère, de violence et de corruption spécifique qui produit ces individus criminels, en l’occurrence deux pays voisins, l’Egypte et le Soudan, à l’histoire à la fois commune et antagoniste. Longtemps territoire soumis à l’Egypte (et au Royaume-Uni) et pour partie, dans le sud habité par des populations noires, réservoir de main d’œuvre servile, razziée par les populations arabisées et islamisées du nord, plus proches de l’Egypte. Cette histoire cruelle laisse encore des traces, à l’intérieur du Soudan, malmené pendant de nombreuses années par des guerres civiles et des mouvements de population, selon des fractures communautaires et religieuses héritées de ce passé ; dans des mentalités égyptiennes également, promptes à mépriser ceux de la haute vallée du Nil, surtout s’ils sont Noirs, non-musulmans et réfugiés sans papier. Comme ailleurs, on peut les maudire, les châtier si le besoin de boucs émissaires se fait impérieux, les exploiter aussi. La traite d’êtres humains prend alors d’autres tournures, plus contemporaines : il n’y a pas besoin que de bras mais aussi de reins ou de foies… 

Un roman qui nous emporte dans la réalité noire et authentique d’une capitale égyptienne autrement écrasée par ses représentations iconiques, des pyramides et un fleuve. On se rassure de savoir qu’ici l‘évasion n’est que littéraire.

Paotrsaout


FIN DE SIÈCLE de Sébastien Gendron / Série Noire / Gallimard.

Les requins infestent le noir et les dents de l’amer s’invitent en filigrane. Le futur est proche, la nature sournoise mute, mord, se venge… Et la science fictionne en corollaire, soulignant au passage nos questions écolos présentes. Non, ne fuyez pas, Sébastien Gendron n’est ni un moine de l’apocalypse vegan ni un donneur de leçon incapable d’en recevoir. Le garçon est plutôt coutumier de l’humour acide et du préambule qui vous tranche une carotide aussi sûrement qu’une entrecôte joliment persillée. Ici, ce sont donc des océans martyrisés par l’homme qui ont redonné vie aux effrayants mégalodons, jusqu’à leur attribuer le trône d’un monde marin désormais interdit de pêche, de croisière, de transport maritime, d’épuisette et de bigorneaux. La moindre trempette de plage vous expose aux crocs acérés de ses squales géants revenus des âges farouches comme dirait Rahan. Seule la Méditerranée, obturée par de gigantesques herses et ainsi préservée du cauchemar, demeure le pédiluve paradisiaque où barbotte tout le gotha de la planète.  

Bref, on se doute bien que les barreaux de la cage dorée ne résisteront pas longtemps aux assauts conjugués des bestioles et de l’imagination fertile de l’auteur. À partir de là, tout part à vau-l’eau (c’est le cas de le dire) pour une galerie de personnages hauts perchés mais solidement tenus en rappel sur une trame échevelée de roman d’aventure. Ponctué de digressions plus ou moins baroques, incongrument franquistes ou monégasques, le ton est à la fois distrayant et addictif, agréable donc, sans être anodin pour autant. On y prend même un ticket pour une visite commentée de galerie d’art. On s’égare aussi bien dans l’espace que dans les tréfonds des océans, voire de l’humanité. On croise un lion, des gnous. Un camion percute des zèbres sur les hauteurs de Provence et Rosebud prend un aller simple pour l’Île d’Elbe.

Autant dire que le récit bifurque à tout-va, démonté en plans-séquences rugueux et rythmé à la Tarantino, jusqu’au chaos, la destruction, la colère des cieux, le chambard, le boxon. La fin, quoi. Pour le sérieux on repassera, mais pour une petite récréation cette Fin de siècle tiendra son rang de divertissement foutraque, de fantaisie rouge sang. C’est amplement suffisant pour hisser le livre sur le rayon des ouvrages fréquentables. 

JLM


RICHESSE OBLIGE de Hannelore Cayre / Métailié.

Beaucoup ont découvert Hannelore Cayre avec “la daronne” en 2017, roman plusieurs fois récompensé et ces distinctions étaient amplement méritées. Mais l’avocate avait auparavant puisé dans son expérience professionnelle pour écrire  trois romans situés dans le monde de la justice. Néanmoins “la daronne” dont l’adaptation cinématographique est sortie sur les écrans le 2 mars avait marqué un tournant dans sa carrière d’auteure, son histoire se démarquant en grande partie du monde des prétoires. Nul doute que la dame était attendue au tournant avec ce “richesse oblige”. Le tournant s’est bien passé et l’attente, sans nul doute, valait la peine tant le roman beaucoup plus ambitieux car se déroulant sur deux époques, de nos jours et la deuxième moitié du XIXème est encore une totale réussite. Vu le le franc-parler, la morgue percutante de la dame, le parler cash qui peuple les pages, il est certainement plus agréable de lire l’auteure que de se retrouver face à elle en justice.

“Dans les petites communautés, il y en a toujours un par génération qui se fait remarquer par son goût pour le chaos. Pendant des années l’engeance historique de l’île où je suis née, celle que l’on montrait du doigt lorsqu’un truc prenait feu ou disparaissait, ça a été moi, Blanche de Rigny. C’est à mon grand-père que je dois un nom de famille aussi singulier, alors que les gens de chez moi, en allant toujours au plus près pour se marier, s’appellent quasiment tous pareil. Ça aurait dû m’interpeller, mais ça ne l’a pas fait, peut-être parce que notre famille paraissait aussi endémique que notre bruyère ou nos petits moutons noirs… Ça aurait dû pourtant…

Au XIXe siècle, les riches créaient des fortunes et achetaient même des pauvres afin de remplacer leurs fils pour qu’ils ne se fassent pas tuer à la guerre. Aujourd’hui, ils ont des petits-enfants encore plus riches, et, parfois, des descendants inconnus toujours aussi pauvres, mais qui pourraient légitimement hériter ! La famille de Blanche a poussé tel un petit rameau discret au pied d’un arbre généalogique particulièrement laid et invasif qui s’est nourri pendant un siècle et demi de mensonges, d’exploitation et de combines. Qu’arriverait-il si elle en élaguait toutes les branches pourries ?”

“La daronne” évoluait dans le monde de la came de nos tristes banlieues, “ Noblesse oblige” lui rayonne dans le monde des  “gueux” et des nantis du XIXème siècle et de leurs descendants actuels: la grande bourgeoisie parisienne d’un côté et de l’autre la valetaille du Nord Finistère, les îliens de Ouessant vraisemblablement. Si on excepte une couverture peu ragoûtante, le roman tient parfaitement la route pendant deux cents pages vives, intelligentes, malines et souvent très explosives, on sent souvent la colère derrière le verbe. Autrefois Hannelore Cayre balançait, sans filtre, maintenant elle envoie du très lourd. “Noblesse oblige” est un roman éminemment politique, engagé et l’auteure s’en donne à cœur joie pour cogner sur la bourgeoisie, le capitalisme d’hier comme celui aujourd’hui. Usant nettement moins des ressorts de la comédie qu’autrefois, il offre néanmoins des descriptions, des répliques et des scènes percutantes et particulièrement hilarantes comme cette version basse-bretonne et très alcoolisée du O.J. Bar & Grill de Dortmunder qui aurait séduit le regretté et génial Donald Westlake.

Réjouissant parce que la morale sera sauve, intelligent par les éclaircissements sur les agissements des pétés de thunes, « gros enculé » d’aujourd’hui et d’hier sous le second empire, “ Richesse oblige” est une magnifique baffe dans un monde du roman noir hexagonal de plus en plus touché par la torpeur et l’uniformisation des écrits.

Hannelore Cayre ne vit pas dans le monde niais de la bienveillance et c’est bon de savoir que ce genre d’auteurs qui cognent sans retenue, existent encore.

Épatant. Chapeau bas!

Clete.

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