Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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DANS LA VALLÉE DÉCHARNÉE de Tom Bouman / Actes noirs d’ Actes Sud

Traduction: Alain Defossé.

Passons rapidement sur la couverture particulièrement farfelue, une nouvelle fois, une habitude, une préciosité de la collection même si je suis peut-être un peu railleur, il y a bien des arbres et des forêts dans le roman et nous sommes bien en zone montagneuse comme semble le suggérer des structures coniques… pour se concentrer sur un ouvrage qui mérite l’attention, sans être le roman de l’année loin de là, mais possèdant une forme comme un fond qui devraient séduire un grand nombre d’amateurs de polars. Lansdale et Pollock ont encensé le roman mais ici on est quand même à des années lumière des pieds nickelés ricains Hap et Leonard mais aussi très loin de l’enfer terrestre qu’a su créer Pollock dans “le diable tout le temps”. Non, ici, on serait plutôt, sur les terres de Craig Johnson et pour beaucoup  de lecteurs de noir, c’est déjà pas si mal. Ce roman est le premier d’une série dont le deuxième chapitre est déjà paru aux Etats Unis et peut-être allez-vous connaître à nouveau les affres de l’attente puis le bonheur des retrouvailles.

Henry Farrell est le seul flic de Wild Thyme, une petite ville perdue dans le Nord de la Pennsylvanie. Le genre de patelin où il ne se passe pas grand-chose, où tout le monde se connaît, pour le meilleur ou pour le pire. Comme une sorte de marais un peu trouble : la surface est calme mais qui sait ce qu’on trouverait si on allait chercher là-dessous.

Quand il a pris son poste, Henry se voyait passer son temps entre parties de chasse et soirées peinard avec un bon vieux disque en fond sonore. Mais les compagnies pétrolières se sont mis en tête de trouver du pétrole dans le coin. Elles ont fait des chèques, et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’ambiance entre voisins s’en est ressentie. Et puis il y a eu la drogue. Des mecs plus ou moins bien emmanchés ont commencé à bricoler toutes sortes de saloperies dans des labos de fortune cachés dans les bois. Henry les connaît, du reste, il est allé à l’école avec eux. Alors quand on découvre un cadavre sur les terres d’un vieux reclus, il comprend que le temps est venu d’aller remuer l’eau de la mare.”

Et de fait, Farell va devoir aller au charbon, lui qui a choisi ce poste pour être tranquille et n’avoir à régler que rixes locales dans les bars et méfaits criminels de bas étage. “Dans la vallée décharnée” est un vrai polar d’investigation et le rythme sera imprimé par une enquête minutieuse, difficile et douloureuse pour un anti-héros à la personnalité effacée, au comportement souvent dicté par la douleur de la perte de l’être aimé et par une difficile expérience en Somalie lors d’une expédition de l’armée US. Alors, c’est du très classique au départ, évident dans le fonctionnement comme dans le déroulement et le lecteur averti comprendra aisément et rapidement que les suspects ou les coupables présumés n’ont rien à voir dans le meurtre d’un jeune homme étranger à la région. Farell est un solitaire, son violon étant son seul et véritable compagnon, mais il connait parfaitement son patelin, les gens et leurs petits secrets et magouilles, sait, à peu près, adapter son comportement à chaque nouvelle rencontre. Solitaire au point que l’auteur se met, à mon avis, une balle dans la main en créant puis en  faisant disparaître très prématurément un personnage qui aurait pu être pour Farell,un très crédible équivalent d’un Clete Purcel pour le Dave Robicheaux de James Lee Burke.

Un peu comme chez le divin Burke, mais c’est vraiment là que s’arrêtera la comparaison, le roman offre de beaux moments dans la nature, notamment des scènes de traque dans les forêts hivernales assez tendues. On sent un amour pour la région ainsi qu’ une connaissance pointue des méthodes de chasse. L’auteur met aussi l’accent sur les risques pour l’environnement et pour les humains de l’exploitation sauvage du gaz de schiste tout en montrant l’absence de conscience de certains, avides de s’enrichir par cette manne inespérée sous leurs pieds, au mépris d’un semblant de conscience citoyenne. Ceci dit, peut-on vraiment les blâmer?

Si au début, on peut  être un peu perdu par la quantité de personnages, insuffisamment dépeints pour qu’on les retienne vraiment, tout tourne vraiment autour de Farell, le narrateur et héros, on note de suite une histoire bien menée, rythmée par un crescendo soutenu jamais démenti et les révélations finales s’avèrent solides et suffisamment inattendues. Du coup, on n’oubliera la niaiserie inutile de douloureuses pages sur l’épouse de Farell qui s’adresse directement au lecteur pour le mettre dans la confidence d’une magnifique histoire terminée par une mort si prématurée.

Quelques jours après avoir terminé la lecture, je m’aperçois que malgré que je n’ai pas été particulièrement chaviré par ce roman, il reste néanmoins bien en tête. Reconnaissons-lui aisément une intrigue de qualité, une écriture très recommandable mais aussi un climat, une ambiance, un personnage principal qu’on prendra plaisir à retrouver et à mieux connaître loin des bouffonneries rurales ricaines dont on nous saoule depuis quelques années.

Sympa.

Wollanup.

PLUS JAMAIS SEUL de Caryl Ferey / Série Noire.

Caryl Férey aime à nous adresser des cartes postales de ses multiples pérégrinations sur ce globe terrestre où l’on gravite. Elles ne sont que rarement idylliques et enchanteresses mais nous délivrent son message culturel, historique, géopolitique avec une ligne noire appuyée récurrente. Là il semble présenter le désir de revenir vers des sources baptismales surplombées de croix nimbées. S’inscrivant dans une trame, puisant un classicisme de par son contexte géographique, où il affirme des personnages puissants, symbolisés en  son mille par un ex-flic revêche, au péricarde rocailleux mais révélant des anfractuosités insoupçonnées, l’ouvrage plongera la tête la première dans un océan Bakélite teinté de nostalgie, fidélité, inflexibilité contre ces forces obscures d’une humanité cupide.

«Premières vacances pour Mc Cash et sa fille, Alice. L’ex-flic borgne à l’humour grinçant – personnage à la fois désenchanté et désinvolte mais consciencieusement autodestructeur – en profite pour faire l’apprentissage tardif de la paternité.Malgré sa bonne volonté, force est de constater qu’il a une approche très personnelle de cette responsabilité.Pour ne rien arranger, l’ancien limier apprend le décès de son vieux pote Marco, avocat déglingué et navigateur émérite, heurté par un cargo en pleine mer.Pour Mc Cash, l’erreur de navigation est inconcevable. Mais comment concilier activités familiales et enquête à risque sur la mort brutale de son ami? »

Notre auteur « globe trotter » possède la science de l’hameçonnage. Bien que « reniant » son identité d’écriture en revenant sur ses terres, il conserve cette faculté. En façonnant ce personnage de McCash bougon, antipathique, où coule dans ses veines une âcre Guinness, il fait jouer les paradoxes pour ce nouveau père qui cherche les clefs de la paternité. Et, c’est dans un même temps, que l’un de ses amis, lui le solitaire pathologique, perd la vie dans des circonstances floues, voire suspectes. Ses entrailles commandent alors sa raison. Il tente alors de jongler avec ses nouvelles prérogatives paternelles et l’impérieuse nécessité de comprendre les contours, ainsi que le mobile de cette disparition. Affublé de son infirmité éludée, il fonce dans cette mare envahie par le cynisme, l’outrage, “l’escobarderie”, le manque cruel d’une quelconque déontologie envers son prochain. Pourtant, malgré ses tares, il fait face et s’embarque alors dans une recherche éperdue vers cette vérité au prix d’un engagement sans éventuel retour.

C’est là que Caryl Férey nous « surprend » en s’inscrivant dans son ADN profond. Car ce présent effort est constitué de deux parties distinctes. La seconde investit la Grèce par sa capitale ainsi que par l’une de ses îles du Dodécanèse Asypalée, point de convergence du flux et du commerce licencieux lié aux vagues migratoires. Une association humaine née de cette villégiature, bien loin d’être touristique, qui affronte avec une rudesse extrême cette plaie déliquescente engendrée par ces associations mafieuses vautrées dans la détresse de femmes et d’hommes cherchant une certaine félicité ou surtout une dignité élémentaire. On retrouve là cette patte caractéristique d’un auteur qui insuffle cette volonté de nous dépeindre notre monde avec clairvoyance, sans faux semblants, sans enjoliver une crue réalité.

Il atteint par cet acte romanesque, qui n’en manque pas, une émulsion cohérente, sensée, d’une construction d’un ouvrage où cohabitent un décor en lien direct avec ses racines et l’inclusion naturelle d’une problématique actuelle qui agite la géopolitique mondiale dans ce cadre fragile qu’est la Grèce en reconstruction.

En créant ce personnage paradoxalement attachant, Caryl Férey dépeint avec sensibilité ce qu’est la relation forte d’une amitié indéfectible en pointant cette nostalgie, cet effritement du temps, de l’éloignement en aimant à penser, à tort, que l’on se recroisera…un jour. On se trompe! Mc Cash vit le présent, tente de faire fi du passé et prend conscience qu’il existe un futur.

L’auteur s’essaie au « cadrage-débord » avec succès et détermination!

Chouchou.

BOCCANERA de Michèle Pedinielli / L’ Aube Noire.

Nice, la déclinaison de contrastes entre son vieux port et les collines, est le théâtre d’une enquête suite aux meurtres consécutifs d’un couple homo. Sa direction en sera assurée  par une Niçoise aux racines corses, dont l’existence, rythmée par celui de sa ville, se joue des codes, de la bienséance et du conformisme. En puisant sa force motrice dans des personnages, qui eux mêmes sortent des rangs, structurant son quotidien et sa capacité à rebondir, elle plonge sans retenue dans ce périlleux cluedo!

«Si l’on en croit le reste de l’Hexagone, à Nice il y a le soleil, la mer, des touristes, des vieux et des fachos. Mais pas que. Il y a aussi Ghjulia – Diou – Boccanera, quinqua sans enfant et avec colocataire, buveuse de café et insomniaque. Détective privée en Doc Martens. Un homme à la gueule d’ange lui demande d’enquêter sur la mort de son compagnon, avant d’être lui-même assassiné. Diou va sillonner la ville pour retrouver le coupable. Une ville en chantier où des drapeaux arc-en-ciel flottent fièrement alors que la solidarité envers les étrangers s’exerce en milieu hostile… Au milieu de ce western sudiste, Diou peut compter sur un voisin bricoleur, un shérif inspecteur du travail, et surtout une bonne dose d’inconscience face au danger. »

Michèle Pedinielli est née à Niça, possédant des racines corses et italiennes, elle décide de monter à la capitale afin de se lancer dans une carrière journalistique de presse écrite durant une quinzaine d’années. De retour dans ses Alpes Maritimes natives, elle se destine à l’écriture faisant suite à la sélection de sa première nouvelle par le Festival Toulouse Polars du Sud. Boccanera est donc son premier ouvrage, point de départ d’une série noire dans son pays méditerranéen.

L’ambiance et la plume balancent!

Sous couvert de ponctuations décalées humoristiques et de situations moins « rococo », cette lecture attise notre curiosité, ainsi que notre détermination à avancer dans le récit. Les saynètes cocasses s’empilent donc sur des événements concrètement noirs et mortifères. C’est aussi ce rythme et cette « pulsatilité » qui nous fidélisent au fond scénaristique en nous incluant dans une trame crédible.

L’auteur, par l’entremise de son attachant épicentre, fait montre aussi d’un bon-sens naturel, qui fait cruellement défaut de nos jours, ainsi que d’une vision critique de notre société placée sous le sceau d’une luminosité, d’une finesse, d’une vérité tellement juste, douée d’acuité. C’est, pour moi, la pierre fondatrice de l’ouvrage. L’humanité, les ressorts de valeurs intrinsèques, qui louent les préceptes de l’égalité et de la fraternité en préalable d’autres secondaires, forment, effectivement, un tissu salvateur au défi d’objectifs meurtriers.

Michèle Pedinielli a, donc, créé un personnage de détective privé sortant des sentiers battus avec sa cohorte de failles, ses héraldiques humanistes, consubstantiel à un discours se plaçant sur un niveau similaire. En nous assénant des vertus, que l’on pourrait penser non contemporaines, elle construit vertement un roman noir de belle facture.

Roman noir frais que n’aurait pas renié Jean Claude Izzo!

Chouchou.

Un exemple bondissant de la scène niçoise…!

LES ASSASSINS DE LA ROUTE DU NORD de Anila Wilms / Actes noirs / Actes sud.

Traduction: Carole Fily.

“À la chute de l’Empire ottoman, au lendemain de la Pre­mière Guerre mondiale, l’Albanie connaît, comme le reste du monde, de profonds changements. Les nouveaux diri­geants souhaitent moderniser le pays et imposer leurs lois sur l’ensemble du territoire, mais ils se heurtent à la résis­tance farouche des montagnards du Nord, qui continuent de vivre selon le Kanun, le code ancestral de ces régions reculées que l’on dit hantées depuis la nuit des temps.

Au printemps 1924, deux Américains y sont assassinés sur une petite route. Contraire au Kanun, qui place l’hos­pitalité au plus haut rang des vertus, le crime, qui a touché le fils d’un sénateur américain, plonge le petit État dans une crise diplomatique qui risque de dégénérer en guerre civile. Mais que fabriquaient ces Américains sur la route du Nord ? Leur présence était-elle liée aux rumeurs selon lesquelles la région renfermerait d’abondantes ressources pétrolières ? Et qui a bien pu vouloir leur mort ? L’efferves­cence s’empare de la capitale. On ne parle plus que de cela dans les cafés, les journalistes enquêtent, et bientôt les ser­vices secrets s’en mêlent…”

Nous sommes en Albanie en 1924, quand le pays devient indépendant après des siècles au sein de l’empire ottoman, sous l’influence de la puissance régionale autrichienne et des règles millénaires des montagnards du Nord et cherchant une crédibilité, une légitimité internationale en draguant la toute nouvelle Société Des Nations tout en espérant une aile protectrice de l’oncle Sam. Voilà un bien beau décor original, une destination, un univers peu connus et qui dès les premières paragraphes enchanteront le lecteur en quête de nouveaux territoires, de société mal connues.

Evidemment le plan “mains propres” mis en place par les autorités naissantes albanaises part gravement en sucette avec cet étrange assassinat de deux Américains. L’ Albanie, pays secret à la population bâillonnée par un communisme dur pendant des décennies, offre ici une image d’une société méditerranéenne qu’elle est de par sa localisation et par les réactions de la population, rumeurs, gonflements des informations, vent de panique, foules en ébullition, théories du complot… quand le drame est connu. Pas de doute, Tirana, la petite capitale du pays réagit comme le feraient d’autres populations au sang chaud de la région comme son voisin grec ou les Italiens sur l’autre rive de l’ Adriatique.

S’ensuivent des luttes politiques complexes, l’intervention des services secrets, des coups fourrés entre les trois grands acteurs en lutte pour la domination de ce petit pays et si , au début, le propos s’avère léger empreint d’une certaine bouffonnerie  puérile, une sorte de farce, les tenants et les aboutissants ainsi que les luttes pour maintenir le pays soit dans un traditionalisme rassurant soit dans une course vers la modernité pour réellement exister au plan régional et mondial, vont durcir le roman, lui donner une empreinte historique et sociologique.

Tiré d’une histoire réelle, le roman souffre néanmoins des défauts issus de ses qualités intrinsèques et de l’intérêt vif créé pour ce petit bout des Balkans. Le propos est souvent humoristique et toujours passionnant mais il manque certainement de profondeur pour nous permettre de réellement appréhender la situation de l’époque, de comprendre avec précision ce qui se trame à quelques semaines d’une révolution, bien réelle elle, au printemps 1924.

Néanmoins, le roman d’ Anila  Wilms ouvre une jolie lucarne sur ce coin d’Europe secret et méconnu tout en offrant un polar coloré, original, franchement atypique.

Dépaysant.

Wollanup.

492. CONFESSIONS D’UN TUEUR A GAGES de Klester Cavalcanti / Métailié.

Traduction: Hubert Tézenas.

“Júlio Santana, bon chasseur et bon tireur dans son Amazonie natale, a appris la profession de tueur à gages à 17 ans avec son oncle qui lui assure que, s’il récite dix Ave Maria et vingt Pater Noster après chaque meurtre, il n’ira pas en enfer. Il note soigneusement sur un cahier d’écolier le nom des victimes, le nom des commanditaires, la date et le lieu du crime, ce qui lui a permis de compter 492 personnes au long de 35 années de carrière.”

Klester Cavalcanti , grand reporter brésilien, auréolé de plusieurs prix internationaux récompensant son travail de journaliste a réussi à approcher l’un des hommes les plus dangereux du Brésil, devenu assassin professionnel par hasard, par des rencontres, par des envies d’une autre existence que celle vécue, subie par ses parents, vivant de l’activité artisanale de pêche de son père au bord d’un fleuve dans une région brésilienne reculée au fin fond de l’ Amazonie.

“Des gens abandonnés par les autorités et par le gouvernement dans les hameaux où il n’y a aujourd’hui encore ni électricité, ni eau courante, ni égout, ni école, ni dispensaire.Où la sécurité est inexistante et où la police ne met pas les pieds.Un univers d’un grande beauté naturelle, peuplé d’animaux extraordinaires et couvert d’arbres centenaires et de cours d’eau apparemment sans fin. C’est de ce monde fabuleux et inhospitalier qu’est sorti Julio Santana, un Brésilien qui a passé sa vie à tuer des Brésiliens.”

Trente cinq années passées à tuer des gens, presque 500 victimes, de la gifle assénée sur un terrain de foot au viol d’un enfant resté impuni, l’origine des contrats est aussi diversifiée, aussi tordue que la folie et la sauvagerie des hommes. Mais au lieu de construire un musée de l’horreur, de la misère, une sorte de récit voyeur, Cavalcanti s’attache à raconter la vie d’un petit gars que rien ne prédestinait à devenir un monstre.

Le récit va d’abord s’attacher au cadre humain d’un Julio, bon petit gars, amoureux d’une jeune fille vivant à une distance d’une demi-heure de rame, ses premiers émois, son quotidien isolé du monde soudainement dynamité par l’influence d’un oncle faisant apparemment partie de la police militaire mais étant en réalité  tout simplement, tout vulgairement un tueur.Il va l’initier en lui proposant un contrat qu’il ne peut réaliser lui-même cloué au lit par la fièvre. On lit l’horreur de ce premier meurtre, la destruction de l’âge de l’innocence complété par la découverte des voitures, des hélicoptères, de l’électricité, des frigos, de l’eau courante, du monde civilisé où le Coca n’est plus un luxe, quand il va suivre son oncle à la “ville” pour ensuite se lancer avec lui dans la chasse aux communistes en Amazonie pendant la dictature militaire des années 70, vrai apprentissage de la violence, de la douleur. 

Loin de recenser toutes les horreurs commises, l’auteur va s’attacher aux épisodes les plus significatifs, les plus surprenants, les plus indignes, les plus erratiques de l’épopée sanguinaire de Julio pendant une trentaine d’années.Tout en racontant le parcours d’un monstre, Cavalcanti réussit à faire un portrait effroyable du Brésil, un utile et bienvenu écho aux terribles romans de Edyr Augusto chez Asphalte.

Épouvantable.

Wollanup.

COULEURS DE L’INCENDIE de Pierre Lemaitre chez Albin Michel

« Couleurs de l’incendie » est le deuxième volet d’une trilogie se déroulant dans l’entre-deux guerres commencée avec « Au revoir là-haut » pour lequel Pierre Lemaitre a obtenu le prix Goncourt en 2013 et qui a été magnifiquement adapté au cinéma par Albert Dupontel. Le roman commence sept ans après la fin du premier tome…

« Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement. »

Si les obsèques de Marcel Péricourt furent perturbées et s’achevèrent de façon franchement chaotique, du moins commencèrent-elles à l’heure.

Après cette première phrase alléchante, le roman commence très vite et dès la fin du premier chapitre tout est en place, les évènements vont s’enclencher inexorablement et Pierre Lemaitre, avec un grand talent de conteur, nous entraîne dans une sombre mais palpitante histoire. Il signe un bel hommage revendiqué à Dumas, un roman d’aventures avec des machinations ourdies par les puissants, des drames et une vengeance implacable !

Un roman historique aussi, car même si l’intrigue est complètement romanesque, elle est bien ancrée dans une époque, celle des années trente, où le capitalisme triomphe, où la collusion, la corruption règnent avec cynisme, où la confiance pour les gouvernants est rompue et où l’intolérance et les fascismes montent dangereusement avec au loin les premières « couleurs de l’incendie » qui va ravager le monde. La description que Pierre Lemaitre fait de l’atmosphère de cette époque, au gré d’un article de journal, d’une conversation chez le crémier… sonne vraiment très juste, l’Histoire et l’histoire se complètent parfaitement. Et les parallèles entre cette période et la nôtre sont troublants…

C’est Madeleine Péricourt, personnage secondaire dans « Au revoir là-haut » qui devient l’héroïne de ce deuxième roman. Cette riche héritière, élevée pour le mariage n’y entend rien aux affaires et ne désire pas trop s’y intéresser. Elle déclenche la convoitise et la jalousie chez les hommes qui l’entourent, ils ne supportent pas qu’une femme soit à la tête d’une telle fortune et vont s’allier pour l’en délester sans scrupule. Les femmes, bien qu’ayant fait leurs preuves pendant la guerre de 14-18, sont encore loin du droit de vote. Dans ce monde hautement misogyne, Pierre Lemaitre peint de très beaux portraits de femmes qui doivent se battre pour obtenir ce qu’elles veulent. Outre Madeleine, grande bourgeoise confrontée brutalement à la réalité du monde, il y a Léonce, intrigante prête à tout pour échapper à la pauvreté et Solange, chanteuse d’opéra géniale et excentrique et Vladi, employée de maison polonaise bonne vivante à la sexualité joyeuse et débridée. Les autres personnages ne sont pas en reste, ils sont tous fouillés, hauts en couleurs et qu’ils soient détestables, touchants ou drôles, ils sont tous justes, humains.

Madeleine, jeune femme ayant toujours vécu dans une bulle confortable, inconsciente et naïve, hors du monde, se retrouve propulsée dans un monde extrêmement violent par la tragédie touchant son fils, Paul. Pierre Lemaitre raconte brillamment la chute, la métamorphose de Madeleine et sa terrible vengeance. Comme dans un grand roman feuilleton, il entretient le suspense à chaque chapitre et éclaire à tour de rôle les différents personnages dévoilant une histoire noire et passionnante.

Magnifique !

Raccoon.

 

BRETZEL BLUES de Rita Falk / Editions Mirobole.

Traduction: Brigitte Lethrosne et Nicole Patilloux.

Un délicieux fumet embaume la maison. Le plat qui mijote sur la gazinière titille vos narines et vous attire. Votre ventre gargouille. Vous avez l’eau à la bouche. L’appel de la nourriture est plus fort que tout ! Dans la salle, tous sont réunis : Eberhofer, le Léopold et sa nouvelle femme avec le bébé, le Papa et la géniale Mémé. Voilà, le bonheur !

« En ce moment, ça marche impeccable pour le commissaire Franz Eberhofer : ses amours roulent, la porcherie qu’il rénove est pratiquement habitable, il tient la forme grâce aux bières régulières et aux promenades quotidiennes avec Louis II – son chien, son coach fitness, son fidèle compagnon. Mais voilà que l’ambiance tourne à l’aigre dans le village de Niederkaltenkirchen : quelqu’un a tagué en rouge sur la maison du directeur du collège M. Höpfl « Crève, sale porc ! » . Le directeur disparaît plusieurs jours, pour revenir une nuit sous une forme plutôt macabre. D’accord, il n’aurait jamais gagné un concours de popularité, mais est-ce une raison pour finir ainsi ?

Franz est furieux. Comme si cet homicide stressant ne suffisait pas, on l’oblige à pouponner l’affreux bébé de son frère Léopold, libraire et lèche-bottes de première classe. Heureusement qu’il a sa Mémé déjantée et sa robuste cuisine pour se refaire une santé… »

Lorsque j’ai su que je retrouverais le commissaire Eberhofer, j’ai jubilé ! Et comme vous pouvez le deviner, je n’ai pas été déçu par ce deuxième voyage en Bavière !

Pour ne rien vous cacher, j’ai quand même eu une légère appréhension lorsque j’ai commencé à lire le roman, surtout la crainte que Rita Falk soit prise dans le tourbillon de la redite, que ses personnages ne soient plus aussi surprenants que dans Choucroute Maudite, etc. Bref, je me méfie toujours des suites.

Comment cette pensée a-t-elle pu m’effleurer l’esprit ?! Je mériterais de m’auto-calotter ! Bretzel Blues est tout aussi génial que son prédécesseur ! L’auteure grâce à sa plume fleurie et habile réussit à merveille à nous faire rire et à nous étonner avec des situations grandiloquentes, presque burlesques, et toujours dignes des frères Coen !

Les personnages restent égaux à eux-mêmes : Eberhofer, accompagné de son fidèle Louis II, est toujours aussi feignant et nonchalant, la Mémé qui semble être dans un âge avancé paraît rajeunie (le passage aux soldes C&A et H&M est juste hilarant !) et le papa fume des pétards en écoutant les Beatles. Le Léopold semble toujours aussi prétentieux et con, en tout cas d’après son frère Franz. Cette petite famille sent l’amour et ce n’est pas une affaire sordide qui brisera ce cercle heureux ! Ni même le départ de la belle Susi pour l’Italie…

Car oui, il y a bien une enquête : la disparition puis la réapparition du détesté directeur du collège Mr Höpfl qui sera finalement retrouvé mort. Effectivement l’intrigue peut sembler classique mais Rita Falk nous la sert sur un plateau d’argent d’une manière pour le moins originale et détonante  que vous ne serez pas prêts d’oublier !

Bretzel Blues porte bien son nom, tout s’entremêle à l’image d’un bon gros bretzel ! On le dévore et nous voici la peau du ventre bien tendue mais loin d’être repu !

Génial !!

Golden Buffalo.

FANTAISIE MILITAIRE de Pierre Lemarchand / Editions Densité / Collection Discogonie.

Sérendipité, ou le don de faire par hasard des découvertes fructueuses à l’instar d’une forme de disponibilité intellectuelle tel Alexander Fleming et sa découverte de la pénicilline, reste le terme décrivant le profil d’artiste qu’était Alain Bashung. Il était l’artiste dans son essence. De son ouverture d’esprit musical, de cette soif insatiable de jouer des mots, de les entendre chanter, de son absence totalitaire de frontières. En étant en perpétuel remise en question, intransigeant avec lui-même et avec les autres mais toujours dans un relationnel attentif à son prochain, le souci de diriger sans heurts, ni démonstration. C’est ce que propose de nous dévoiler cet ouvrage au creux d’une genèse, sur le sentier de sa création et le berceau de son éclosion.

C’est un soldat sans joie qui s’attelle en 1996 à l’élaboration de son dixième album studio. Alain Bashung doit surmonter alors un épisode douloureux qui infuse et enrichit les textes ciselés avec Jean Fauque, mais tous deux prennent toujours soin de brouiller les pistes. Sur le plan musical aussi, Bashung souhaite rester insaisissable : il multiplie les ateliers expérimentaux confiés à des musiciens encouragés à le surprendre. Compagnons de route de longue date ou nouveaux venus dans son univers, chacun donnera le meilleur de lui-même pour accompagner cette voix respectée du rock à la française.

L’objet de ce livre est de donner à voir ce processus de création, celui d’un album qui concilie simplicité mélodique et complexité harmonique, longue maturation et place faite à la spontanéité, un album qui mêle instruments organiques et sons issus de machines, dessein secret et création collective. Disque de la maturité, disque de l’aboutissement, Fantaisie militaire est surtout une échappée belle.

La sérendipité.

Je pourrais et dois me l’appliquer pour mon entrée dans l’immense oeuvre de ce qui représente depuis des années un totem, une balise, un indispensable, un « couteau suisse » de ma discothèque large, hétéroclite. Car, comme bon nombre, j’ai fredonné à l’envi les « bijou bijou », «  Vertiges de l’Amour », « C’est comment qu’on freine » ou « S.O.S. Amor », mais ma mémoire s’enclenche tel un révélateur pour l’album de 1991 « Osez Joséphine ». Et c’est à partir de ce catalyseur d’émotions que se sont ouvertes les portes d’un être doué d’une humanité profonde ourdie par une enfance et adolescence chaotiques qui jalonneront ses créations de petites pierres blanches, références à son histoire.J’ai personnellement des attaches particulières avec l’homme et sa vie dans un domaine privé. L’artiste me touche mais l’homme de même. J’ai souvent pensé qu’il était le prolongement d’un autre grand, Serge Gainsbourg.

Pour en revenir au dit ouvrage, par une écriture bien souvent littéraire où transparait l’émotion de l’auteur, les deux images, qui symbolisent le récit créateur de « Fantaisie Militaire », sont les parallèles avec Arthur Rimbaud et la mise en-avant de la faune et de la flore. Cette  lecture permettra de concrétiser ces liens. Quoiqu’il en soit Alain Bashung possédait des attaches implicites avec l’auteur torturé et son travail des textes, avec son comparse Jean Fauque de la pentalogie « Novice », « Osez Joséphine », « Chatterton », « Fantaisie Militaire » et « L’imprudence », s’appuyait régulièrement sur des références naturalistes, faunesques. Le sens et la substance de cet album s’immiscent pleinement dans la dramaturgie existentielle au sortir de la tournée « Chatterton » et exprime avec une acuité l’architecture, l’assemblage de paroles sur des mélodies. On ne se doute pas du travail consenti afin de conclure un récit sur douze titres….

En nous immergeant dans le processus créatif à tous ses niveaux puis en exposant chaque titre composant le livret d’un album joyau, en y mêlant technique et émotion pures, on ressort de cette lecture ébaubi, transi qui malaxe nos tripes et tel une Ode à la vie on prend un express pour nous demander: « Sommes Nous »? Sans imaginer que La Nuit Je Mens avec Samuel Hall rassuré par cet Angora en 2043, pour autant Mes Prisons ne sont pas Au Pavillon Des Lauriers mais Dehors se joue une Fantaisie Militaire.

BOULEVERSANT!

Chouchou

….et quel titre mettre en-avant pour illustrer l’album….(eh bien celui qu’il jouait pour les rappels lors de ses dernières tournées, la portée des paroles est d’une force en pareil contexte).

APRES PUKHTU, DOA.

C’est donc le troisième entretien que je fais avec DOA à propos de Pukhtu. Après avoir évoqué Primo, puis l’ ensemble de l’oeuvre titanesque, l’auteur a accepté de revenir  faire un bilan de ce tour de force héroïque et unique dans la production française le hissant au niveau des meilleurs Anglo-Saxons du genre.

La manière dont son roman a été réussi, sa confrontation aux médias et à son lectorat, le travail consenti, l’aspect financier, les accusations de plagiat, la page qu’il a tournée, son prochain roman, tout est évoqué, rien n’est laissé de côté, rien n’est biaisé. Avoir DOA en entretien, c’est un vrai bonheur, il ne rechigne pas, il se justifie, avance, prouve, explique, argumente, accepte les relances, respecte les engagements qu’il prend… Toujours du lourd comme vous allez pouvoir ,une fois de plus, le constater.

On peut m’ accuser de copinage et vous verrez que dans cette « grande famille du polar », l’accusation malhonnête, la connerie, la bassesse, la jalousie, la rumeur…  sont souvent les pauvres atouts de trolls, de gueux, de jaloux et d’aigris médiocres se regroupant comme des hyènes pour hurler en bande ou bien planqués derrière leurs ordis à pondre leurs besogneuses chroniques souvent largement pompées ailleurs. Tentons la vérité aussi. J’ai aimé les premiers romans de DOA, sans plus, mais c’est « l’honorable société » écrit avec Dominique Manotti puis  Pukhtu qui m’ont profondément et durablement marqué. J’aime beaucoup l’auteur et la multiplication des contacts a fait que je commence à apprécier l’homme mais DOA n’est absolument pas mon ami et je l’attends au tournant quand nous parlerons de son prochain roman.

Appréciez à sa juste valeur un auteur qui a des choses à dire et qui les dit franchement.

Et c’est également MC DOA pour la zik et  ses choix, non commentés, ne sont pas anodins, non plus.

1 – En 2015 « Pukhtu Primo », puis en 2016, « Pukhtu secundo » et à l’époque, vous aviez déclaré chez nous : Ce « Pukhtu », c’était ce que je pouvais écrire de mieux au moment où je l’ai rédigé. Ce ne sera sans doute plus vrai dans un an ou deux, du moins je l’espère, mais dans l’immédiat je ne pouvais pas aller plus haut, plus fort. Loin de penser qu’il fallait changer quelque chose à cette bombe, je me demandais juste si vous aviez eu le temps de faire votre bilan, un an et quelques mois après la sortie de la deuxième partie? Le résultat est-il à la hauteur de vos espérances y compris financières quand on connaît les efforts consentis pendant six ans?

 

Evacuons d’emblée les aspects commerciaux et financiers. A mon échelle, « Pukhtu » est un succès et j’en suis plutôt content. Merci les critiques, qui l’ont apprécié, les libraires, qui l’ont soutenu, et les lecteurs, qui l’ont acheté et recommandé ensuite par le bouche à oreille. C’est le premier roman qui me permet de gagner de quoi vivre décemment sans faire autre chose que me consacrer à l’écriture de livres, un luxe ! Pour les deux ou trois ans à venir quoi qu’il en soit – parce qu’en ce qui concerne les cinq années ayant précédé la sortie de la première partie, c’est autre chose. Mes ventes sont assez bonnes pour un texte de cette ampleur, aussi exigeant, et très au-dessus des moyennes du genre littéraire auquel il est rattaché. Cependant, il faut savoir raison garder et toujours être conscient de l’endroit où l’on se situe réellement dans la chaîne alimentaire : j’ai vendu en deux ans et demi, en cumulant les deux tomes, autant de grands formats que Jean d’Ormesson ou Pierre Lemaître deux semaines et demi après la sortie de leurs derniers ouvrages respectifs. Et entre eux et moi, il y a pas mal de monde.

 

D’un point de vue plus romanesque / littéraire, les retours de la critique et du public ont donc été, dans l’ensemble, positifs. Si l’on en juge par les notes attribuées au roman sur différents sites, globalement, les lecteurs sont contents ou très contents. En fait, il n’y a guère de lecteurs mitigés : j’ai une majorité de satisfaits et des réfractaires, fort peu d’entre-deux. Et beaucoup plus de lectrices cette fois, dont la plupart ont apprécié ce qu’elles découvraient. Ce qui fait la force du livre pour les uns, sa richesse, sa précision, sa galerie de personnages très peuplée, est sa grande faiblesse pour les autres, trop « essai », trop technique, trop de protagonistes, trop. Ce sont des remarques qui m’ont donné matière à réflexion pour la suite et je vais essayer de mieux travailler sur la construction de mes textes pour ne rien lâcher sur tous ces aspects mais faciliter l’accès au récit. J’espère avoir donné envie aux gens de revenir d’une façon ou d’une autre en Afghanistan, ce magnifique pays au destin si tragique, et je suis heureux de l’accueil reçu par certains nouveaux personnages du « Cycle clandestin » comme Sher Ali Khan Zadran ou Peter Dang. J’aurais aimé que Voodoo marque plus les esprits, ce qui n’est pas le cas, et donc il me faut reconnaître que je n’ai pas su le mettre suffisamment en valeur. A écouter les commentaires, je m’aperçois qu’Amel divise toujours, mais moins que lors de sa précédente apparition, ce qui me fait dire qu’elle et moi avons un peu progressé. Je me suis beaucoup amusé à lire certaines remarques la concernant : en substance, elles taxent ma vision de la femme de « misogyne »  (vers la fin de l’entretien réalisé chez Nyctalopes, Wollanup) au prétexte que j’en aurais fait une « petite conne » aux mœurs légères qui, malgré les risques, se lance à corps perdu dans l’aventure, pour son plus grand malheur puisque je la malmène beaucoup et qu’il faut la secourir. Critique que je n’ai lue pour aucun de mes personnages masculins qui font pourtant tous exactement la même chose, ne souffrent pas moins (voire beaucoup plus) et ont autant besoin d’être sauvés, réellement ou symboliquement. Confirmation que l’on est toujours malgré soi, en tant qu’auteur, le révélateur des angles morts de ses lecteurs ou de l’époque durant laquelle on écrit.

 

A titre personnel, je regrette que l’aspect « documenté » du roman ait quelque peu occulté mon travail sur la langue et son architecture. La densité et la richesse de la matière font que la plupart des lecteurs sont, pour le moment, passés à côté de nombreux détails mais j’espère que c’est un texte qui habitera suffisamment ses amateurs pour qu’ils y reviennent encore et encore, et découvrent avec plaisir des choses qui leur avaient échappé à la première lecture – comme moi j’ai pu le faire avec certains romans m’ayant marqué. Autre regret, avoir dû couper « Pukhtu » à cause de sa taille, une nécessité qui a pu donner à certains l’impression d’une différence de style entre les deux tomes alors qu’il s’agit seulement d’une progression logique du récit : le décor étant planté, les différents protagonistes présentés dans leur réalité et leur environnement, leurs enjeux posés, il est inutile de revenir à toutes ces choses dans la deuxième moitié de l’histoire et l’on peut se concentrer sur la progression de l’intrigue jusqu’à son dénouement. Peu ont remarqué que le texte était construit sur le même modèle que « Citoyens clandestins », dont il est l’héritier, à savoir : les deux premiers tiers de l’ensemble sont inscrits dans un certain genre, précédemment le thriller d’espionnage – arrêter l’attentat – et ici le roman de guerre, puis il y a une rupture qui rebat toutes les cartes, dans « Citoyens » c’est la découverte de l’identité de Lynx, dans « Pukhtu », c’est la chute de 6N, et change la nature du livre. Là encore, matière à réflexion pour moi, ce sont des aspects de ma production sur lesquels je dois m’améliorer.

2 – En 2017, vous avez fait des salons et des rencontres dans les librairies de Brest à Strasbourg et du Nord au Sud. Ces évènements sont-ils des passages obligatoires, nécessaires, le boulot quoi, ou alors vous ont elles permis de cerner plus précisément la portée de votre roman? Salons et rencontres en librairie ont-ils d’ailleurs le même intérêt, la même portée? Y fait-on des rencontres qui marquent ?

 

Ce qui permet de cerner plus précisément la portée d’un roman, ce sont les ventes, les commentaires mis en ligne et les éventuels courriers reçus. On a commencé à m’adresser plus de lettres chez Gallimard avec « Pukhtu », un phénomène très rare au cours des huit années qui ont précédé sa publication. Pour ce qui est des salons et des librairies, la réalité est légèrement différente. On m’invite plus dans des salons généralistes alors que jusque-là, c’étaient les manifestations spécialisées polar qui constituaient l’essentiel des requêtes. Néanmoins, à mon niveau, un succès – relatif, voir le début de la réponse précédente – ne signifie pas nécessairement de longues files devant les stands des salons, spécialisés ou pas. Parfois, c’est même le contraire. Difficile ainsi de se rendre compte de quoi que ce soit. En ce qui concerne les librairies, les invitations sont aussi, évidemment, plus nombreuses, mais d’une enseigne à l’autre, et malgré toute la bonne volonté des hôtes, l’affluence est aléatoire, pas nécessairement le reflet du succès perçu. La taille du commerce n’est pas non plus un facteur déterminant. J’ai été confronté à des auditoires nombreux dans de toutes petites structures et à de véritables déserts dans des établissements beaucoup plus importants. C’est très étrange.

 

Maintenant, à titre personnel, j’ai toujours considéré que mon activité traversait différentes phases, de la création à la promotion. Cette dernière n’est pas moins nécessaire ou prenante et, dans une certaine mesure, constitue une manière de récompense. Rencontrer ceux qui prêchent votre bonne parole et ceux qui vous lisent est intéressant et enrichissant, et rassurant aussi disons-le, bien que je ne me sente pas toujours très à l’aise dans cet exercice – après tout, casanier, pudique et un peu timide, j’ai choisi un travail solitaire et je le pratique sous pseudo, c’est dire ma sociabilité (sourire). Je préfère aller au contact des gens en librairie ou en médiathèque, où l’échange est souvent plus riche que lors d’un salon, du simple fait de la configuration de l’événement. Je le disais plus haut, bibliothécaires et libraires qui invitent un auteur mettent en général les bouchées doubles pour faire de la rencontre organisée un épisode mémorable pour tout le monde, et laissent l’espace et le temps à chacun de s’exprimer. Dans un festival, forcément, les choses se passent différemment, de façon plus impersonnelle, même s’il faut saluer le travail effectué par tous les bénévoles qui, chaque week-end, organisent des manifestations dans toute la France.

 

Je dois néanmoins avouer que l’ambiance régnant dans certains festivals spécialisés m’en a, année après année, éloigné. A de notables exceptions près, je n’accepte plus d’invitation à ce type d’évènements. Je n’y ai en effet pas souvent trouvé la franchise, la chaleur, la fraternité et l’amitié, tant vis-à-vis de moi que d’autres – certaines de nos camarades romancières, par exemple, ne sont pas toujours traitées avec le respect dû à des égales – dont aime se prévaloir « la grande famille du polar ».

3 – Comme vous vous êtes lancé dans d’autres projets d’écriture totalement différents, semble-t-il, à quel moment avez-vous décidé de tourner la page, si vous avez réussi à le faire?

 

La page a été tournée à la seconde où j’ai mis le point final à « Secundo ». Par cette action, je concluais dix ans de travail et disais adieu aux personnages qui peuplent les quatre récits du « Cycle clandestin », avec un pincement au cœur mais sans regret. Je n’étais, au départ, pas parti pour écrire autant de romans dans cet univers et, si j’y ai pris du plaisir, je n’avais aucunement l’intention de devenir un monomaniaque des barbus et barbouzes littéraires. Voire du roman documenté à caractère politique. J’ai besoin d’abreuver ma plume à d’autres sources, d’autres formes littéraires, d’autres personnalités, d’autres thématiques et d’autres univers, parce que si je ne le fais pas, j’ai le sentiment que je vais finir par tourner en rond ou pire, régresser, m’ennuyer, m’épuiser, m’étioler. Et le lecteur avec moi. J’espère seulement ne pas payer le prix fort de mon changement brutal – dans tous les sens du terme – de paradigme et que ceux qui ont apprécié mon travail me feront suffisamment confiance pour accepter d’être bousculés différemment par et avec moi. Le risque existe néanmoins. Et il fait tout le sel de mon métier puisqu’il me semble indispensable d’essayer de se renouveler, vital même. Alors en avant, jouons !

4 – Y a-t-il eu en 2017, des événements qui auraient très bien plu à un DOA en manque d’inspiration ?

 

Les sujets, on peut les trouver partout, tout le temps. Je ne peux donc imaginer que 2017 n’a pas été riche en possibilités intéressantes. Cependant, occupé à diverses choses, dont l’écriture de mon dernier roman, je n’étais pas du tout réceptif à quoi que ce soit. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas suivi ce qui se passait, juste que je ne l’ai pas fait dans le but d’en extraire quelque chose. Mon esprit était ailleurs.

 

5 – D’où vous est venue l’idée de ce nouveau roman qui sort ce printemps ou est-ce trop tôt pour dévoiler le sujet ?

 

C’est un récit noir et passionnel empruntant à l’univers du BDSM – Bondage & discipline, domination et soumission, sadomasochisme – et lorgnant vers le conte pour adultes. A la façon de mes écrits précédents, il plonge dans les ténèbres de l’humain et le fait sans retenue. Mais vous dire où et pourquoi ce sujet n’est pas si simple. Il n’y a pas une seule origine ou raison, comme à chaque fois que j’aborde un récit. C’est un processus lent, multiple, interne et externe, intime et étranger à soi, qui finit par cristalliser sous la forme d’un roman. Je m’attends cependant à devoir répondre beaucoup et souvent à cette interrogation, compte tenu de la thématique et de la rupture qu’elle opère – en apparence – avec mes travaux plus anciens (et contrairement à ce qui s’est passé pour les travaux en question où l’on m’a finalement très peu interrogé sur mes motivations). Possible que je me contente de répondre : « Pourquoi pas ? » A mon sens, ce qui définit en premier lieu un créateur c’est sa liberté, de dire et faire ce qu’il veut, artistiquement parlant bien sûr, et donc de transgresser, d’aller à contre-courant. Ou pas. Mais sa liberté envers et contre tout. Et ce qui compte, c’est la qualité de la proposition finale, pas le pourquoi ni le comment. Je fais partie de ceux qui déplorent que l’époque soit plutôt au mème et au même, à la limitation des risques, à l’exploitation du filon, autant de conceptions très libérales, « industrielles », et que la singularité, l’exploration de genres et de territoires nouveaux soient généralement très mal récompensées, surtout lorsque l’on est déjà « catalogué ». Et contrairement aux idées reçues, dans le domaine culturel comme ailleurs, l’originalité, l’audace, le radical sont aussi surtout loués en discours. En actes, beaucoup plus rarement. J’en ai la confirmation très régulièrement.

 

6 – Dans votre actu des derniers mois, il y a eu aussi l’adaptation ciné du « Serpent aux mille coupures », qu’en avez-vous pensé ? Avez-vous été partie prenante dans le projet ? Rêvez-vous d’un film à partir de « Pukhtu » et qui verriez-vous pour l’adapter sans le dénaturer ?

 

J’ai décidé, au moment de la sortie du film, de ne pas faire de commentaire sur celui-ci. Je ne souhaite pas déroger à cette règle aujourd’hui. Quant à des adaptations audiovisuelles futures, il est très peu probable, si cela devait se passer, que je sois impliqué dans celles-ci d’une manière quelconque. Le processus par lequel des romans sont portés à l’écran s’accorde mal avec ma façon de faire et je ne souhaite plus frotter directement ma plume à ce milieu. Cela n’exclut pas, en revanche, que je cède mes droits, tant que je ne suis pas obligé de m’associer à un résultat qui sera, dans tous les cas de figure, une œuvre étrangère à la mienne. Il me semblerait stupide, si le projet paraît solide et a des chances de voir le jour – deux conditions rarement réunies, je l’ai appris plusieurs fois à mes dépends – de cracher sur d’éventuels moyens financiers supplémentaires de poursuivre mon travail personnel.

 

7 – Ne pensez-vous pas que « Pukhtu » restera lié à votre image d’auteur ? Avez-vous l’impression que l’on vous attend au tournant maintenant ?

 

Tant mieux, si l’on me reconnaît au moins ça, il y a pire, non ? Quant à être attendu au tournant, je l’ai déjà été auparavant. Au moins dans le monde du noir. Avant « Pukhtu » par exemple, lorsque la rumeur soufflait que j’allais me planter, que je ne ferais jamais aussi bien que « Citoyens clandestins ». Ou avant « Citoyens clandestins », quand on s’en prenait à Aurélien Masson et à moi, lui parce qu’il venait de remplacer Patrick Raynal, renouvelait la ligne éditoriale et changeait le format de la Série Noire – ce qui a empêché cette collection alors moribonde de disparaître, on a tendance à l’oublier – et moi, parce que je sortais un « gros » livre, une rareté sous nos latitudes, sur l’espionnage de surcroît, sujet soi-disant impopulaire auprès des lecteurs français. Dont le traitement m’a aussi valu d’être soupçonné du pire sur le plan politique. Et puis, vous savez quoi, d’aucuns prétendent également que je suis un « plagiaire ». Depuis une petite dizaine d’années en effet, j’ai un troll personnel, un monsieur désormais publié qui continue à m’accuser à tort – mais seulement en petit comité, jamais franchement, il risquerait gros sur le plan juridique s’il me diffamait ouvertement – d’avoir « plagié », avec « La ligne de sang », un de ses textes inédit à ce jour. Evidemment, il n’a jamais été mis à jour dans mon livre le moindre extrait qui aurait été un décalque de sa prose, donc le terme « plagiat » est inapproprié. Ce monsieur s’est d’ailleurs finalement résolu à m’attaquer en « contrefaçon », ce qui est très différent, avant de perdre sa procédure. C’est pour cela que j’écris « continue à m’accuser à tort », parce qu’à l’issue de l’action en justice qu’il a intenté contre moi en 2006, trois magistrats de Lyon – tribunal choisi par lui et, avant qu’on le suggère, pas soudoyé par moi – ont, notamment après lecture de nos textes respectifs, estimé que ses accusations étaient infondées. Ils l’ont également condamné à me verser de l’argent. Et il n’a pas fait appel de leur décision. Etrange pour un mec tellement convaincu de son bon droit, non ? Cette fin de non-recevoir judiciaire ne l’empêche cependant pas de tenter de salir ma réputation à l’occasion, lorsque c’est sans risque ; il a su trouver des oreilles complaisantes pour écouter ses calomnies et les répandre ensuite, autant d’idiots utiles dont je doute qu’ils aient ne serait-ce que pris la peine de lire les écrits en question pour se faire leur propre idée. L’anecdote fait vibrer une corde sensible, celle de l’injustice frappant le « petit » auteur talentueux abusé par le « grand », usurpateur forcément, avec la complicité du « malhonnête » monde de l’édition (qui m’aurait transmis son texte). Dans notre milieu, où tout début de réussite est systématiquement perçu comme suspect, la parabole de David contre Goliath rencontre toujours un franc succès, même si elle résiste mal à la confrontation avec le réel. Ainsi, selon la version des faits présentée par mon contempteur au tribunal, l’incident en question se serait déroulé entre 2002 et 2003. Or, à cette époque, aucun de mes livres n’avait encore été commercialisé : je ne pouvais pas être un « grand » auteur, je n’étais rien. Et aucun éditeur digne de ce nom n’aurait pris le risque d’une telle manipulation, qui plus est pour un inconnu. Mais ça ne compte pas pour certains, aujourd’hui, je le suis, édité, et je vends un peu, donc j’ai tort. Pierre Desproges a écrit, dans ses « Chroniques de la haine ordinaire », que « la rumeur, c’est le glaive merdeux souillé de germes épidermiques que brandissent dans l’ombre les impuissants honteux. Elle se profile à peine au sortir des égouts pour vomir ses miasmes poisseux aux brouillards crépusculaires des hivers bronchiteux. » C’est si joli. Et si juste.

 

Vous le voyez, « être attendu au tournant » n’est, au fond, pas très nouveau pour moi et mon petit doigt me dit que cela va être plus encore le cas cette fois, mais j’essaie d’en prendre mon parti et de compter sur l’intelligente bienveillance que libraires et lecteurs m’ont jusqu’ici témoigné.

Entretien réalisé par échange de mails en janvier 2018.

Wollanup.

 

 

 

DANS LES ANGLES MORTS de Elizabeth Brundage / La Table ronde / Quai Voltaire.

Traduction: Cécile Arnaud.

“En rentrant chez lui un soir de tempête de neige, George Clare trouve sa femme assassinée, et leur fille de trois ans seule dans sa chambre – depuis combien de temps?

Huit mois plus tôt, engagé à l’université de Chosen, il avait acheté pour une bouchée de pain une ancienne ferme laitière, et emménagé avec sa famille dans cette petite ville étriquée et appauvrie, en passe d’être repeuplée par de riches New-Yorkais. Ce qu’il a omis de dire à sa femme, c’est que les anciens propriétaires, acculés par les dettes, s’y étaient suicidés, en laissant trois orphelins, Eddy, Wade et Cole. “

Étiqueté thriller, “Dans les angles morts” m’obligera donc à mieux appréhender la définition de thriller parce qu’enfin, il ne faut pas être grand expert pour comprendre rapidement qui est le coupable. Envisager le roman comme un thriller psychologique peut gravement décevoir l’adepte du genre alors que l’intérêt de ce roman, fortement honorable, se situe bien ailleurs.

Entamé par l’accroche que l’on retrouve beaucoup trop souvent actuellement d’un premier chapitre particulièrement éprouvant contant la découverte de sa femme morte d’un coup de hache restée plantée dans le crâne par son mari, Elizabeth Brundage raconte ensuite avec une plume, ma foi, très belle, l’amont, l’avant, depuis l’arrivée dans leur ferme de Catherine et George accompagnés de leur petite fille Franny jusqu’au drame final lu en préambule. On ne peut nier l’évidence, l’auteure a écrit une histoire minutieusement construite qui, si elle n’est pas bâtie sur un réel suspense analyse par contre de manière très fine le parcours d’un sociopathe, d’un pervers narcissique particulièrement toxique, d’une belle saloperie sans conscience ni âme.

L’auteure lie à son histoire le calvaire de ces trois ados et jeunes adultes, orphelins, brisés dans leur coeur par la perte mais aussi dans leur histoire par leur expropriation de la maison natale par le couple Clare qu’ils vont, destin cruel, côtoyer en créant des liens, chacun à sa manière, avec Catherine. Leur univers poignant, leur comportement désillusionné et pourtant gardant foi en l’humanité, en l’univers est aussi bien peint et permet d’entretenir quelques doutes dans la recherche du coupable.

S’il s’agit bien d’une histoire criminelle, l’aspect policier de l’enquête est quasiment inexistant; la recherche de la vérité se trouve dans le discours parfois un peu crypté voire fumeux et inutile à partir du milieu du roman où on a la certitude d’avoir identifié le coupable. Les changements de situation, de lieux, de personnages, de points de vue, d’époque sont parfois abrupts. Bien sûr, dans un premier temps, ces astuces littéraires, en masquant l’identité des acteurs, de la situation contribuent à créer un mystère, un flou mais ensuite elles contribuent plus à rendre le discours parfois un peu indigeste ou nécessitant une lecture hyper attentive pour trouver des inférences salvatrices dans les lignes lues. Le roman n’est absolument pas confus mais ces petites fantaisies peuvent commencer un peu à agacer quand on se trouve dans un espèce de ventre mou médian du roman avec ces passages qui montrent, sans réel intérêt pour l’intrigue les relations de la famille Clare avec les universitaires et bobos new yorkais qu’ils côtoient sur les bords magnifiques de l’Hudson dans la région d’Albany.

Le dernier quart du roman, heureusement, remet le roman sur de très bons rails et offre les vrais moments de terreur pour le lecteur horrifié à la pensée de l’éventualité que l’ordure s’en sorte indemne..

“Dans les angles morts”, au final, s’avère être un roman particulièrement prenant servi par une belle écriture, teinté finement de surnaturel mais parfois plombé par des astuces et des choix littéraires pas forcément judicieux.

Wollanup / Clete.

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