Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Page 2 of 49

LES RUES DE SANTIAGO de Boris Quercia / Asphalte (2014).

Traduction: Baptiste Chardon.

 

« … Après avoir abattu un jeune homme de quinze ans lors d’une arrestation musclée, Santiago Quinones, flic à Santiago du Chili, erre dans les rues de sa ville en traînant son dégoût. C’est ainsi qu’il croise le chemin de la belle Ema Marin, une courtière en assurances qui semble savoir beaucoup de choses sur son passé… »

« Les rues de Santiago » est le premier polar du Chilien Boris Quercia très connu dans son pays pour ses activités dans le monde du cinéma : acteur, réalisateur, scénariste. Il semble évident que ce roman nous arrive chez Asphalte dont le don de découvreur de talents hispanophones est maintenant reconnu, enfin pour nous en tout cas. Bon déjà pour beaucoup d’entre vous, le nom ne vous est sûrement pas inconnu vu que le second roman de Quercia,  « Tant de chiens » toujours chez Asphalte a obtenu le grand prix de la littérature 2016, trophée absolument indiscutable d’une institution qui déçoit rarement dans le choix de ses élus.

Ainsi, ce premier roman, quand bien même on puisse lire le second sans avoir connu le premier, permet de faire connaissance avec Quiñones, de poser les premiers jalons d’une personnalité assez complexe pour un individu, qui de toutes manières ne peut être ordinaire vu son métier de flic. Le titre « les rues de Santiago » offrent une dualité dans le sens vu que le héros se prénomme Santiago. De fait le roman parle du travail de flic dans la capitale mais aussi de ces rues que Santiago arpente pour le boulot mais pour aussi assouvir des petits penchants voyeurs en suivant des beautés callipyges.

Comme pour « Tant de chiens », le début est particulièrement fracassant, violent mais aussi empreint d’une humanité, provoquant une intimité, une promiscuité immédiate un peu gênante mais qui vous fait aussi chavirer pour quelques heures à Santiago avec Santiago…

Le personnage est trouble, pas vraiment un moine, pas vraiment un exemple pour un flic, encore moins pour un homme mais il a conscience de ses erreurs et se noie dans des remords qui restent intimes car Quiñones est un bon prototype de macho, de mâle conquérant pas un virtuose de la séduction mais un curieux de la femme, vous lirez.

Par petites doses intelligentes, la psychologie du personnage est révélée mais avant tout c’est un polar qui pulse que vous allez ouvrir puis lire. Les descriptions sont presque inexistantes. A part certaines habitudes culinaires, on ne sait pas qu’on est au Chili et par ailleurs le roman pourrait très bien se dérouler sans les années 60 voire plus loin à l’époque où la Série Noire taillait dans les romans pour les faire rentrer dans un format unique. Pas vraiment d’indices spatio-temporels, tout au service de l’action et des dialogues, et c’est bien, très bien, du bon polar à l’ancienne qui annonce très bien le fameux « tant de chiens ».

Vintage réjouissant.

Wollanup.

VOLT de Alan Heathcock / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Traduction: Olivier Colette.

Longtemps que ce recueil avec sa couverture très réussie ou très clicheton, faut voir, me faisait de l’œil. Sorti en 2013, peu de temps finalement après le phénoménal « le diable tout le temps », il entendait surfer un peu sur cette vague roman noir rural ricain magnifiquement maîtrisée par un Donald Ray Pollock qui se fend ici non pas d’une petite phrase qu’il n’a jamais dite mais d’une préface, oui une vraie. Et d’évidence, il y a bien parenté littéraire entre le Pollock de « le diable tout le temps », «Knockemstiff » et Heathcock et son « Volt », premier écrit de l’auteur de l’Idaho, tous deux héritiers de Sherwood Anderson.

Il y a cette unité de lieu, Knockemstiff dans l’Ohio pour Pollock et Krafton, ville imaginaire rurale ricaine pour Heathcock et dans ces deux communautés se passent de vilaines choses. Les personnages dépeints sont, de la même manière, atteints par des maux qui les font ou les ont fait agir de manière criminelle parfois de façon quasi inconsciente.

Néanmoins, la comparaison doit s’arrêter là car il est évident que les nouvelles de Pollock provoquent beaucoup plus d’émoi, choquent davantage et montrent un coin d’Amérique particulièrement effroyable, bien plus terrible que le sale coin de Krafton.

Néanmoins, les huit nouvelles composant « Volt » sont de haute tenue et tout en nous montrant une Amérique glauque, sans repères moraux autres que le monde ancien du western, Heathcock parvient, par son style et par les histoires, à passionner le lecteur et provoquer une addiction qui restera hélas limitée par un format d’à peine 300 pages.

Il est certain que si vous aimez Pollock, vous serez amenés à comparer, même inconsciemment et certaines nouvelles supportent très bien la comparaison surtout la première, « le train de marchandises » qui devrait serrer la gorge de plus d’un lecteur. On voit très bien ce que pourrait faire d’une telle histoire poignante de grands réalisateurs comme Paul Thomas Anderson ou Jeff Nichols. Le reste du livre propose des nouvelles qui, parfois, terrorisent par les réactions démentes de personnes semblant avoir pourtant toutes leurs facultés et qui raviront, sans conteste, tous les amateurs de ce genre « rural noir » revendiqué par Daniel Woodrell et dont nous abreuvent généreusement, exagérément les éditeurs et où se côtoient grosses daubes opportunistes et romans dignes d’intérêt. Celui-ci, bien sûr, est à ranger dans la deuxième catégorie.

Rural très noir.

Wollanup.

ÉTÉ 2017.

C’est juillet et nous n’avons pas terminé les recensions du printemps.Restent quelques bons romans à chroniquer dont le dernier James Lee Burke mais nous allons prendre beaucoup plus notre temps et assumer une moins grande régularité dans les posts.

Tout d’abord, force est de constater qu’en 2017, si on a eu la quantité, nous avons, pour l’instant, nettement moins vibré qu’en 2016.

Deuxièmement, à suivre l’actu, on laisse échapper quelques romans et juillet nous semble le moment idéal pour combler ces manques.

Enfin, comme tout le monde, on a envie de lire des romans qui ne nous sont pas recommandés et d’autres qui nous attendent depuis des mois voire des années . On va donc s’offrir ces petits bonheurs et on vous en fera profiter dès que nous avons franchement aimé. Ainsi, les publications arriveront au fur et à mesure de notre frénésie littéraire. Le mieux pour vous, si vous voulez nous suivre, c’est de vous abonner à la newsletter qui vous prévient des billets.

Sinon, si vous avez la chance de partir, nous vous souhaitons des vacances de rêve et espérons vous retrouver dès le 16 août, début de la saison littéraire pour laquelle nous allons prendre un peu d’avance afin d’être prêts le jour J avec, pour débuter, le nouveau Ron Rash et d’autres petits bijoux comme le Colson Whitehead.

See you!

Wollanup.

 

LE DIABLE N’ EST PAS MORT A DACHAU de Maurice Gouiran / Jigal Polar.

Le manichéisme offre ses vertus, il porte concomitamment des contours flous issus des rives proches d’un cours d’eau aride. L’opposition ténue, pour certains actes ou certaines périodes de l’histoire, abonde de questions légitimes, éthiques et morales. Gouiran nous porte dans ces paysages rudes, rustres où se chevauchent un présent lesté des questions passéistes et ce passé qui rejaillit tel un boomerang damné où la contrition conserve une place élective et rédemptrice.

L’histoire cache encore des abominations, présente des portes closes néanmoins l’auteur cherche à nous munir de clefs de compréhension.

« Lorsque Henri Majencoules, un jeune mathématicien qui travaille en Californie sur le projet Arpanet, revient à Agnost-d’en-haut en 1967, son village natal focalise l’attention de tous les médias du pays : une famille d’Américains, les Stokton, vient d’y être massacrée. Imprégné par la contre-culture qui bouillonne alors à San Francisco – du Flower Power à la pop musique et de l’été de l’amour au LSD –, Henri supporte mal le silence oppressant de la terre de son enfance. Mais avec l’aide d’Antoine Camaro, son ami journaliste, il va tenter d’en savoir plus sur ce Paul Stokton, son épouse et sa fille assassinés. Il découvre alors l’existence d’un des programmes militaires les plus secrets et les plus audacieux de l’après-guerre… De Dachau à la CIA, de l’US Army à Pont-Saint-Esprit, les hommes changent, les manipulations jamais… »

« L’américain » revient sur ses terres natales pour l’enterrement de sa mère. Hormis le respect du contexte, l’allégresse du retour au bercail ne s’immisce pas dans son esprit. Les changements de fond ne sont pas palpables dans le quotidien de cette bourgade isolée qui n’évolue pas au même rythme que le reste de la société. La solennité des funérailles matriarcales va se trouver perturbée par un triple homicide où progressivement l’enfant du pays s’impliquera au vu de certains faits inhérents. L’écheveau se délie et se trouve lié de manière surprenante aux agissements du IIIème Reich durant la seconde guerre mondiale et précisément aux expériences médicales réalisées par les nazis. La barbarie se découvre alors des ramifications inattendues, incestueuses et bouleversantes donnant donc le sentiment que le bon et le mauvais sont des concepts précaires, voire d’une définition hasardeuse.

L’écriture est puissante, l’écriture est racée,  elle nous enserre dans une camisole broyant l’imaginaire et l’on fait face à des réalités affligeantes. Sous couvert d’une documentation riche, étayée, le récit emplit notre conscience de vérités dures à soutenir ou à admettre. Avec méthode, mais sensibilité, la plume littéraire s’emploie à nous marquer, à nous toucher. Indubitablement Maurice Gouiran nous gratifie de l’un de ses ouvrages les plus aboutis.

Est-ce que Dachau est loin de la Californie tant par la géographie que par l’esprit ambiant ?….

Chouchou.

PS: Bien sûr l’illustration musicale me semblait évidente !

BIG FAN de Fabrice Colin / Folio SF.

« Nous arborons des sourires de cartons-pâtes, nos pas régressent jusqu’aux enfers, nous glorifions la fissure et les pertes, we are accidents waiting to happen »

Ainsi termine Bill Madlock -dit le gros- sa seizième et sans doute plus terrible lettre à l’auteur Fabrice Colin alors qu’il est interné à Grandon, UK, maison d’arrêt spécialisée sur les cas psychiatriques. Nous sommes en 2008 et la fin du monde a déjà eu lieu. Le problème, c’est que personne ne s’en est rendu compte. Sauf lui, le gros, et parce qu’avant toute chose il a su entendre la voix du prophète, comprendre et déchiffrer son message codé. Le prophète se nomme Thom Yorke, il est leader du plus grand groupe de tous les temps : Radiohead.

« Big Fan » est un ovni, un uppercut bien placé à couper le souffle. C’est un livre qui s’adresse à tous ceux qui croient au pouvoir de la musique et des mots, à la poésie et au miracle de l’instant. Si tu as un jour su que la musique était le plus puissant de tous les arts magiques, que cet acte cathartique quasi chamanique a changé ta vie et ta vision à tout jamais, que tu as voué un culte à un groupe parce qu’il ouvrait un chemin pour toi, alors ami lecteur, ce livre est pour toi. Si tu es fan de Radiohead, c’est encore mieux. Mais sinon on s’en fout. Achète-le, ou trouve-le, débrouille-toi mais il est pour toi.

Alors oui, la structure du récit est étrange, un brin déconcertante, mais elle participe activement à l’immersion dans le trip du gros.

D’un côté on a sa vie, telle que le narrateur la décrit : un véritable fracas chaotique d’enfance qui suinte sa misère et sa solitude dans un quartier pourri d’Oxford. On est trimballé de famille nucléaire auto-détruite à l’affectif névrotique, avec papa pilier de comptoirs et maman gentille mais complètement larguée, en cours d’écoles dévastées par le vide astral social (grosse galère pour conclure avec la gente féminine) et enfin plus tard en petit boulots rocambolesques et pathétiques.

Le gros ne rentre dans aucunes cases, et pour cause : il déborde, il déverse sa singularité et son intelligence, sa morgue et ses délires monomaniaques et obsessionnels. Seule compte la musique, balancée à plein tube dans sa chambre avec son pote Pablo l’iguane. La musique et surtout Radiohead.

A ce portrait du Bill Madlock, archétype du geek à venir en proie à une conspiration cosmique dont l’enjeu n’est rien de moins que la survie de nos âmes, se superposent deux autres formats qui se télescopent : une vague de lettres écrites par Madlock à Colin pendant son internement, collection épistolaire poignante, extra-lucide, drôle et sarcastique, ainsi qu’une monographie de Radiohead pointue et vivante, pondue par l’auteur qui ne fait décidément pas semblant et dans laquelle s’immiscent les commentaires acerbes ou désabusés de Madlock (qui blague encore moins).

Fabrice Colin nous livre ici un récit d’une érudition vibrante, traversé de cette pulsation si particulière et propre aux années 90 pré-millénariste. Un style non dénué d’humour noir, parfaitement raccord avec cette fable anglaise rock’n’roll et paranoïaque qu’il tisse d’une plume électrique, cinglante, mais capable aussi d’une grande tendresse et d’absolu (Madlock serait mort de rire en lisant ces mots). Préalablement paru aux éditions Inculte et maintenant épuisé, « Big Fan » s’est vu offrir la bonne surprise de retrouver une nouvelle vie aux éditions Folio SF. Pas vraiment SF (c’est à dire pas du tout dans sa vison traditionnelle) ni même vraiment fantastique, c’est un livre inclassable en fait, et c’est très bien comme ça.

On rappellera cependant que l’auteur, ô combien prolifique, a œuvré pour les littératures de l’imaginaire pendant des années avant de prendre un tournant plus « polarisé ». Plusieurs dizaines de romans à son actif pour presque autant de maisons d’édition différentes et pas moins de quatre grands prix de l’Imaginaire, Fabrice Colin n’a pas chômé ! Il chapeaute maintenant la collection déjantée super 8, dont il est fort à parier qu’on reparle bientôt dans ces colonnes.

We want more !

Wangobi

LUNE COMANCHE de Larry McMurtry chez Gallmeister

Traduction : Laura Derajinski.

Gallmeister nous offre enfin ce livre du grand Larry McMurtry inédit en France depuis 1997 ! Dernier tome dans l’ordre de l’écriture, mais deuxième dans l’ordre chronologique des aventures de Gus McCrae et Woodrow Call qu’on retrouve avec un immense plaisir, ainsi que l’écriture magnifique de Larry McMurtry.

« À la frontière du Mexique, au cœur d’un Texas désertique où quelques colons tentent d’importer la civilisation, de grands guerriers se font face. Le puissant chef comanche Buffalo Hump prouve que son peuple est loin d’être asservi tandis que plus au sud, le mystérieux Ahumado sème la terreur. Face à eux, Gus McCrae et Woodrow Call, Texas Rangers mal équipés et sous-payés, officient sous les ordres du fantasque capitaine Inish Scull. Dans cette partie des États-Unis, l’Histoire est en marche, laissant ces combattants blancs et indiens vivre les ultimes aventures d’un Ouest encore sauvage. »

N’ayant pas lu Lonesome Dove, j’avais décidé de lire la série dans l’ordre chronologique, et c’est double plaisir pour moi vu que je vais maintenant pouvoir attaquer Lonesome Dove qui me faisait de l’œil depuis un moment ! Avec cet ordre de lecture, on voit évoluer les personnages, Gus et Call ne sont plus des jeunots, ils grandissent et évoluent tout en restant eux-mêmes : Call toujours sérieux, Gus toujours bavard et irrévérencieux, poursuivant chacun à sa manière leur vie amoureuse… Et ça fonctionne, Larry McMurtry réussit avec un grand talent à créer des personnages humains, vivants, vraiment attachants. Le plaisir de lecture doit être différent si on lit dans l’ordre de parution car on découvre alors progressivement l’histoire de personnages dont on connaît un peu le destin, mais il ne doit pas être moindre tellement ces personnages sont profonds,  sonnent juste et fort : Larry McMurtry n’est pas un débutant !

Lune Comanche commence une dizaine d’années  après « la marche des morts », et couvre une grande période : avant, pendant et après la guerre de sécession,  élément essentiel de l’histoire des Etats-Unis. Cette guerre civile va déchirer le Texas et diviser les habitants d’Austin, ville nouvelle où tous viennent d’arriver. Fidèles à leurs origines, certains se battront pour le Sud d’autres pour le Nord, même chez les Texas Rangers. Gus et Call évitent le dilemme en restant au Texas car les forts sont dépeuplés, la frontière est dégarnie les Indiens en profitent mais il n’y a pas qu’eux et les bandits de tout poil prolifèrent : il y a du boulot pour les Texas rangers.

C’est un grand western : poursuites, attaques, traques… l’action ne manque pas dans des paysages magnifiques et dangereux du Texas où les éléments peuvent se déchainer où l’on peut aussi bien mourir de soif que mourir gelé. Larry McMurtry suit beaucoup de personnages : Buffalo Hamp grand chef comanche, Kicking Wolf Comanche voleur de chevaux génial, Ahumado dit Black Vaquero, le bandit le plus terrible des contrées sud, Inish Scull capitaine cherchant l’aventure… Il les rend si vivants qu’on les comprend tous même les plus cruels, même les plus fêlés. Ils sont magnifiques, sauvages, épris de liberté. Leurs histoires se coupent, se rencontrent et Larry McMurtry crée ainsi une grande fresque de cette époque violente, époque de guerre où la torture et l’esclavage étaient monnaie courante.

Dans ce monde de brutes, les femmes n’ont pas un sort très enviable : butin de guerres, monnaie d’échange, elles sont enlevées, vendues, violées, répudiées si elles sont récupérées. Il y a néanmoins quelques beaux personnages de femmes : Clara et Maggie dont les histoires mouvementées avec Gus et Call continuent et Ines la femme du capitaine Scull, flamboyante rebelle.

Ceux qui partaient à la conquête de l’ouest n’étaient pas tous très évolués, beaucoup de rustres, de miséreux, de maudits : les rejetés de l’ancien monde. Ils sont là eux aussi avec leurs superstitions, leurs croyances archaïques (forcément c’est pas les élites qui débroussaillaient le terrain !). D’une plume dure teintée de tendresse, Larry McMurtry nous offre toute une galerie de personnages drôles ou tragiques, ridicules mais toujours humains.

On traverse une grande période de l’histoire au cours de cette épopée. La fin des Indiens se profile, il n’y a plus de bisons, les colons sont de plus en plus nombreux et propagent des maladies. C’est la fin d’un monde sauvage. Larry McMurtry raconte un monde au crépuscule.

Un western sublime.

Raccoon

 

SINATRA CONFIDENTIAL de Shawn Levy / Rivages Rouge.

Traduction: Nicolas Guichard.

Nyctalopes s’intéresse enfin à la collection musicale Rivages Rouge dont les bouquins m’ont souvent fait saliver et donc, avant un passionnant ouvrage sur le concert tragique des Rolling Stones à Altamont en 1969, voici un bon, très bon ouvrage sur Frank Sinatra.

Mais, ce n’est absolument pas une biographie du parcours du musicien qui m’aurait gavé très rapidement, le monsieur ne faisant vraiment pas partie de mon petit monde musical. Non, non dès le titre très évocateur mais parfaitement justifié, bien qu’ici on ne soit pas dans la fiction, on pointe une parenté avec James Ellroy que l’on comprend dès les premières pages tournées. Les sous-titres « Showbiz, casinos et mafia » offrent même une compréhension encore plus fine du propos envisagé et génialement traité.

Dans ses remerciements, l’auteur résume sommairement les évènements qui vont, je l’espère, finir de vous convaincre que vous avez là un livre nettement au-dessus de beaucoup de romans noirs et qu’une fois de plus, la réalité dézingue la fiction.

« Cinq personnages, une dizaine de seconds rôles importants, huit films environ, deux bandes originales, une campagne présidentielle, une maison de disques, deux casinos et d’innombrables mariages, liaisons, complots, scandales, cigarettes et verres… » et des femmes, des femmes, des femmes…

Si vous aimez la littérature noire ricaine, ses grands personnages, ses mythes et ses réalités dans cet environnement de l’après-guerre où les héros blancs ricains auréolés de leur statut de sauveur du monde occidental balançaient leur modèle social, politique et culturel à une Europe occidentale béate d’admiration.

Et d’un point de vue culturel, Sinatra, Dean, Martin, Sammy Davis Jr. (pour la caution morale, le soutien à la cause noire, pipeau, pipeau !) plus deux autres tristes sires dont un, Anglais, a touché le jackpot en épousant Pat qui est la sœur d’un certain Jack Kennedy, homme politique qui monte, étaient les meilleurs ambassadeurs d’un bon goût américain… Le Rat Pack, tel est le nom de ce groupe d’amuseurs et de chanteurs qui seront au sommet, sur les planches comme dans les affaires louches de 1957 à 1963, la mort de Marylin Monroe puis l’assassinat de Kennedy étant deux tragédies fatales à cette bande de gros cons, ouais, j’ai eu beau chercher, c’est le qualificatif qui leur convient le mieux.

Et le bouquin est franchement passionnant par tout ce qu’on y apprend de leurs frasques bien sûr mais ils n’étaient pas les premiers du showbiz à se comporter comme des barbares et ils n’auront pas été les derniers non plus, montrant la voie aux apôtres de « sex and drugs and rock n’roll ». On trouve son lot de belles et de surprenantes anecdotes people qui montrent comment le Rat Pack se foutait de son public, comment Sinatra enregistrait un morceau en une unique prise, comment il fallait lui brandir de grands panneaux blancs pour qu’il puisse déclamer ses dialogues dans les films, comment ces gugusses se comportaient de manière odieuse avec les actrices et mannequins qu’ils se refilaient, comment ils méprisaient le commun des mortels. Outrageants, lamentables, finalement communs dans ce milieu.

Mais la richesse de l’ouvrage vient de sa description des relations de Sinatra et Dean Martin avec Giancana, boss de la mafia de Chicago : les deals, les affaires, Las Vegas et ses gros profits. On voit aussi les intrigues politiques par le biais de Kennedy complètement inféodé à la mafia depuis l’aide de la pieuvre pour son accession à la présidence et par les relations très régulières et anciennes de son père Joe Kennedy, sénateur et surtout arnaqueur, avec les vrais maîtres du pays à l’époque.

Et tout ceci est écrit d’une belle plume, très vive, souvent assassine pour l’homme mais très respectueuse du talent d’interprète de l’artiste, mais juste de ce point. Il faut dire que le Sinatra  qui apparait ici est particulièrement méprisable. Ne surchargeant pas son récit de détails inutiles, Shawn Levy nous entraîne dans une histoire bien épatante où on assiste à une ascension magnifique tout en espérant une chute proche tant ces fumistes glorifiés, canonisés, sont aussi méprisables que certains personnages des romans d’Ellroy dont on espère la mort, de préférence douloureuse, tant ces salopards sont à gerber parfois depuis plusieurs romans.

D’un point de vue musical, « le crépuscule des stars », sera le fait d’un jeune plouc blanc pauvre du Sud profond nommé Elvis Presley dans un premier temps puis de quatre garçons dans le vent venant de la perfide Albion dont les ventes de disques leur feront bien comprendre que leur temps est passé.

Une culture américaine beauf, vitrine d’une Amérique qu’on a imposée comme modèle social et culturel au monde.

Passionnant.

Wollanup.

PS : si l’époque vous passionne, ne ratez pas le sublime « Dino » de Nick Tosches chez Rivages à propos de Dean martin et le non moins réussi « les larmes d’Edgar » de Marc Dugain sur Edgar Hoover, patron du FBI, grosse enflure de l’époque, étrangement absent du livre.

 

JE SERVIRAI LA LIBERTÉ EN SILENCE de Patrick Amand / Editions du Caïman.

 

Je servirai la liberté en silence est le titre énigmatique du nouveau roman de Patrick Amand édité par les éditions du Caïman. A nouveau on ne peut que saluer leur travail qui nous prouve que la France ne se réduit pas à Paris mais qu’il y a bien des talents dans toutes les régions de l’hexagone. Avec Je servirai la liberté en silence nous partons en Dordogne sur les traces d’un passé mouvementé.

La veille du Festival International du Mime de Périgueux, son directeur artistique, Axel Blancard, est retrouvé sauvagement assassiné dans un jardin du centre-ville. Le monde artistique est en émoi et la police piétine dans son enquête. Il n’en fallait pas plus pour revigorer Gregorio Valmy, détective privé déprimé, en vacances dans la capitale périgourdine au moment des faits. Quelques discussions avec des érudits locaux et quelques rencontres insolites suffisent à l’enquêteur pour comprendre que cette affaire n’est pas banale. D’autant qu’Axel Blancard n’est autre que le petit-fils d’une des figures locale de la Résistance et frère du candidat socialiste à l’élection législative partielle locale : il n’en faut pas d’avantage pour qu’un passé douloureux ressurgisse

Ce roman dit régional ne s’adresse pas uniquement au lecteur résidant la Dordogne mais à tous ceux qui ont soif de découvrir d’autres régions par le biais de la littérature.  De plus contrairement à ce que l’on pourrait penser, il est gage de bonne qualité. La preuve en est avec Je servirai la liberté en silence.

Au premier abord on pourrait penser que nous avons affaire à un roman où l’humour occupe une grande place. Les personnages sont atypiques et ont le franc parler du terroir agrémenté de jeux de mots : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’Everest ». Le détective privé Valmy en plus d’être résigné après une rupture amoureuse est du genre bon vivant tout comme ses compagnons de route, quoi de mieux que de noyer son malheur dans une bonne bouteille pécharmant.  L’auteur crée finement des jeux de mots, entre autres des palindromes aussi amusants les un que les autres.

Pourtant on se rend compte que l’humour est utilisé comme un grand verre d’eau pour faire passer la pilule car Je servirai la liberté en silence est surtout un roman à l’intrigue, un meurtre, le vol de plusieurs lingots d’or et d’argent, au fond particulièrement noir.

L’auteur nous retrace l’histoire mouvementée de la Dordogne, de la seconde guerre mondiale à aujourd’hui. Dans le roman nous croisons la route de la terrible BNA (Brigade Nord Africaine), les Nazis ainsi que les massacres commis au nom de la vengeance, des résistants et des communistes, Maurice Thorez, Tamara Volkonskaïa.

Je servirai la liberté en silence est comme un credo que chacun peut utiliser à toutes les sauces. La résistance sert la liberté en silence, il en est de même pour la gestapo persuadée de servir une forme de liberté qui lui est propre. Et qui dit silence dit mystérieuses rencontres entre les communistes, dit services secrets.

Finalement le mot liberté est un terme vaste que chacun s’approprie pour en donner sa propre définition – aussi belle, aussi noire.

Je servirai la liberté en silence est un magnifique roman, bourré d’humour et de noir, de magistrales cuites et de bonnes recettes. Mais il est avant tout un roman du souvenir.

Bison d’or.

AVANT DE LA RETROUVER de Michaël Kardos / Série Noire.

Traduction : Sébastien Guillot .

L’acte d’expiation révèle des failles et des sentiments paradoxaux, contradictoires, d’une contrition « imposée » qui n’offre pas un blanc-seing à son auteur. C’est dans la volonté légitime, constructive, de donner un sens nouveau à son existence qu’une jeune adulte défie son passé, cherche à élucider le drame de celle-ci. Entre retour sur des passages antérieurs clefs et mise à plat de son quotidien, les briques se placent et leurs adhésions se font plus réelles.

Un trajectoire de vie a un besoin impérieux, irrépressible, de fondations radiculaires et la tragédie ne peut-être éluder.

« C’est comme ça qu’on sait qu’on est vivant : on se trompe. Le mieux serait peut-être de renoncer d’avoir tort ou raison sur autrui, et continuer, rien que pour la balade. Mais si vous vous y arrivez…alors, vous avez de la chance. »

« Tout le monde dans la paisible ville de Silver Bay croit connaître l’histoire : un dimanche soir de septembre 1991, Ramsey Miller organise une fête entre voisins, durant laquelle il tue sa femme et sa fille âgée de trois ans, puis disparaît.
Mais tout le monde se trompe. La fillette n’est pas morte. En 2006, bientôt âgée de dix-huit ans, elle est fatiguée de vivre dans le secret. Sous le nom de Melanie Denison, elle a fait partie durant quinze ans du programme de protection des témoins, dans une petite bourgade de Virginie-Occidentale. Sans avoir jamais eu le droit de voyager, de prendre des cours de danse, ni même de se connecter à Internet. Des précautions qui doivent être prises à tout instant, car Ramsey Miller n’a jamais été arrêté et chercherait toujours sa fille.
En dépit des règles drastiques qui lui sont imposées, Melanie a entamé une relation avec un jeune professeur de lycée, elle est enceinte de dix semaines. Et elle refuse que son enfant vive prisonnier tout comme elle. Défiant ses tuteurs et prenant les choses en main, Melanie retourne à Silver Bay dans l’espoir de réussir là où les autorités ont toujours échoué : retrouver son père. Avant que lui-même ne la retrouve. »

Michaël Kardos, professeur de littérature et d’écriture créative au sein de l’université d’Etat du Mississipi, est l’auteur du roman « une affaire de trois jours » paru également à la Série Noire.

A l’orée de vie de femme Meg/ Mélanie décide d’affronter ses démons ou plutôt SON démon en la personne de son père responsable de l’homicide de sa mère et de sa vie de recluse. De par sa force de caractère et de son inflexible désir d’éclaircir son lourd passé, elle devra faire face à des vérités dérangeantes, douloureuses. Son géniteur meurtrier en ce jour du 22 Septembre 1991 lui a retiré sa mère mais lui aussi retiré un cadre structurant. Elle tente de lui faire face quinze années après afin de reconstituer cette journée et d’y dresser éventuellement un mobile. En effet le paternel, originaire de Jersey Shore patrie de Bruce Springsteen, semblait montrait des signes précurseurs de troubles de la personnalité précédent le drame.

C’est en alternant les descriptifs des périodes antérieures à la date fatidique puis cette journée où tout bascule, et le présent de Meg que Kardos envahit notre satiété des fondements étiologiques du passage à l’acte. Mais la lumière aura t-elle la teinte, la nuance que tout à chacun pensera entrevoir…. ?

Tant dans sa construction que l’empathie vouée aux personnages dépeints, le roman attise la soif de lecture. L’équilibre, la cohérence et le rythme du récit ne souffrent d’aucun bémol.

Pourvu qu’il ne la retrouve pas ?!….

Chouchou.

 

CALCAIRE de Caroline de Mulder / Actes sud / Actes Noirs.

 

« Sur la route de Maastricht, une villa s’effondre brutalement, et son occupante occasionnelle, la fragile Lies, ne donne plus de nouvelles : son ami Frank Doornen la cherche partout. L’enquête de cet ancien soldat se tourne vers le propriétaire de la villa, amateur de jolies femmes et industriel véreux, qui stocke illégalement dans d’anciennes carrières de calcaire des déchets hautement toxiques pour l’environnement. Avec Tchip, ferrailleur à la petite semaine et recycleur impénitent, Frank va s’aventurer dans les souterrains labyrinthiques à la recherche de Lies. Mais la jeune femme reste introuvable… »

Caroline De Mulder est Belge, bilingue, auteure de quatre romans chez Actes Sud et je dois sa découverte à quelques recensions qui faisaient envie et qui s’avèrent à l’usage, très justes. « Calcaire » est un roman noir, assurément, bien plus sombre que ne le laisse imaginer une couverture dont j’avoue ne pas avoir totalement saisi ce qu’elle évoquait dans le roman ni compris ce choix de couleurs pastel quand la couleur dominante est assurément le noir et sans aucune autre nuance. Vous allez vraiment morfler !

N’ayant pas lu d’autres romans de la dame, il m’est impossible de comparer ce bouquin aux précédents mais, néanmoins, il faut bien reconnaître que la dame a écrit là un roman fort, très fort, le genre qui vous en colle une bonne dès l’incipit rock n’ roll avant de cogner fort et souvent là où ça fait mal. Faisant naviguer le lecteur en eaux très troubles, usant de faux –semblants avec talent et créant une horrible cour des Miracles flamande, Caroline de Mulder nous fait croiser, partager l’existence, l’histoire de personnages bien cabossés, des doux dingues aux plus dangereux frappadingues. Et au fur et à mesure que le roman progresse, on s’enfonce dans la fange, dans la putréfaction, l’anéantissement, la pourriture parfois au bord de la nausée.

« Calcaire » tranche généreusement par rapport à une production internationale de plus en plus aseptisée, modélisée, en osant les chapitres très brefs, nerveux, en tabassant  à coups de phrases assassines ou cruelles, et le lecteur comprendra rapidement le fonctionnement, la logique scénaristique et appréciera rapidement l’impression d’urgence, que cette narration donne au roman. Tout n’est ici que pourriture, désenchantement et les phrases de Caroline de Mulder parfois comme des halètements, semblant bâclées alors que le roman est très habilement écrit, jetées à qui voudra bien tenter de comprendre quelque chose dans ce marasme et cette désolation, contribuent, en plus d’offrir un pouvoir d’évocation souvent redoutable, à donner un rythme dément où le pire peut survenir à tout moment.

L’intrigue est de très bonne qualité mais ce qui distingue « Calcaire », c’est cette ambiance très proche des magnifiques films de Felix Van Groeningen : « la merditude des choses », « Alabama Monroe » ou « belgica » où le meilleur comme le pire sont toujours envisageables où le moment unique, l’instant magique apparait là où on ne l’attend pas au cœur de l’adversité dans une lutte contre le mal dans laquelle les personnages ne se soucient plus des apparences, déterminés vers un noble objectif, un but dérisoire mais précieux parce qu’ unique.

De la belgitude des choses.

Wollanup.

PS: la zik, le cinéma, Eden Hazard, maintenant les polars, faut arrêter de flamber les Belgicains.

« Older posts Newer posts »

© 2017 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑