Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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ROCK’n’ROLL ANIMALS de David Hepworth / Rivages Rouge.

Rivages Rouge est une collection particulièrement riche s’adressant à tous les mélomanes, les aficionados, les fans de zik, tous les gens qui s’intéressent au rock de très près ou de loin. Nommée ainsi par opposition à Rivages/ Noir créé par François Guérif, elle se signale par la qualité le professionnalisme de ses productions, souffle le feu et diffuse allègrement une connaissance de faits de société, tout sauf mineurs, quand on prend un peu de recul historique.

Vous aimez le rock, vous êtes dans la place et vous allez trouver votre place. Couvrant des univers allant de Sinatra aux Ramones, la collection ne s’intéresse pas uniquement à un artiste mais plus souvent à des mouvements comme la country aux USA, le mouvement hippie des années 60, le mouvement punk, les mods… Vous comprendrez aisément que la collection s’intéresse avant tout aux courants et à leur influence sur la société de la deuxième partie du XXème siècle aux USA, chez les Anglais mais aussi en France: tout l’environnement historique, social,culturel, politique… la musique comme instrument de contre culture, comme étendard d’une certaine subculture.

“Le temps des rock stars, comme celui des cowboys, est révolu. Tué par le streaming, les réseaux sociaux, l’électro, le hip hop… Mais comme pour les cowboys, le mythe de la rock star continue de vivre dans notre imagination. On demandait aux rock stars de littéralement incarner leurs chansons, d’être tout ce que l’on n’était pas, et de nous ressembler en même temps. D’accompagner notre vie. Et surtout de symboliser la jeunesse éternelle. Mission accomplie.”

Nul doute que certains s’interrogent déjà sur les étrennes de Noël. Tout amateur de rock ayant un petit peu sué dans des salles de concert sera évidemment sous le charme de ce bouquin dont le thème montre à partir de quarante portraits d’artistes l’ascension puis la chute de la rock star de la fin du siècle dernier remplacée en ce début de siècle par la facebook star bling bling. Nous parlons d’une époque où la promo existait bien sûr mais où les artistes ne passaient pas leur vie à mettre le contenu de leur assiette sur les réseaux sociaux. Espèce disparue, la rock star revit sous la plume journalistique mais aussi parfois attendrie ou moqueuse d’un David Hepworth qui nous offre un bien bel ouvrage documentaire courant sur 40 ans.

Alors, bien sûr, ses choix sont parfois discutables, on peut noter certains oublis regrettables. Par contre, chaque chapitre est une jolie petit mine d’infos, de surprises y compris sur des artistes que vous n’appréciez pas forcément. Vous remettant dans un contexte que vous avez peut-être oublié, Hepworth vous montre l’envers du décor… je ne donnerai aucun exemple mais il y a de belles surprises (le premier Black Sabbath enregistré en un prise unique et dans les bacs deux jours plus tard) et certaines rock stars verront peut-être leur étoile pâlir.

Un artiste par année, au moment de son ascension ou de sa fin mais un moment clé à chaque fois. Gros avantage, vous pouvez sauter des portraits. L’éclosion d’ Elton John me restera totalement inconnue, ne m’intéressant pas. Cerise sur le gâteau, une playlist des succès de l’année évoquée est donnée en fin d’article. Un index et une belle bibliographie permettront à chacun d’approfondir sa connaissance des sujets… un petit bijou de rock culture.

« Ozzy Osbourne préférait voyager en bus. Non seulement il économisait sur les billets d’avion, mais cela lui permettait aussi de prendre la route dès la fin de ses concerts plutôt que de voir sa chambre accueillir tous les alcooliques et les drogués du coin. Il savait que la tentation serait trop forte. Ozzy avait été renvoyé de Black Sabbath deux ans plus tôt. Les autres membres avaient leurs propres problèmes de drogue et étaient incapables de le gérer. »

Rock on!

Wollanup.

PS: Ma définition d’une rock star.

 

A venir !

A venir, un entretien avec Sébastien Raizer pour « 3 minutes, 7 secondes ».

CORRUPTION de DON WINSLOW / Harper Collins Noir.

Traduction: Jean Esch. ( Ce monsieur est la pointure, l’épée du genre. Sur son CV: Chesbro, Westlake, Pelecanos, Block, CRUMLEY et Winslow…toute la crème du roman noir ricain!)

Ce roman est tout sauf une surprise, c’est juste le retour du Grand Don Winslow, du très grand Winslow,  jusqu’au vertige. Il y a deux Winslow, un auteur capable d’écrire des romans grandioses mais aussi du très quelconque même si ses bouquins les plus ordinaires feraient le bonheur de bien des auteurs. Seulement, on peut avoir du mal à supporter des daubes comme ses histoires de surfers écrites quand il s’est installé à San Diego au paradis de la glisse californien, sur les bords du Pacifique et les insupportablement xénophobes et clichetons “Savages” et “Cool” de la part d’un écrivain qui nous a offert le chef d’oeuvre que l’on n’attendait pas vraiment de lui, qu’il n’avait pas laissé vraiment deviner, au cœur de l’été 2007…  “la griffe du chien”. Neuf ans après, retour de l’extase avec “Cartel” qui continuera ce qui sera une trilogie exceptionnelle sur la guerre contre les narcos-trafiquants. Enfin, début novembre déboule un nouveau monument nommé “the force”, hélas très pauvrement rebaptisé “Corruption” .

“Denny Malone est le roi de Manhattan North, le leader charismatique de La Force, une unité d’élite qui fait la loi dans les rues de New York et n’hésite pas à se salir les mains pour combattre les gangs, les dealers et les trafiquants d’armes. Après dix-huit années de service, il est respecté et admiré de tous. Mais le jour où, après une descente, Malone et sa garde rapprochée planquent pour des millions de dollars de drogue, la ligne jaune est franchie.
Le FBI le rattrape et va tout mettre en œuvre pour le force à dénoncer ses coéquipiers. Dans le même temps, il devient une cible pour les mafieux et les politiques corrompus. Seulement, Malone connaît tous leurs secrets.
Et tous, il peut les faire tomber……”

Denny Malone et ses trois collègues, potes, amis, frères forment une équipe soudée qui fait la guerre jour après jour et qui comme les autres flics, les politiciens, les juges, les avocats, les promoteurs en croque. Pas de raison de faire le sale boulot dans la rue tandis que les cols blancs s’en foutent plein les poches. Ils vont chercher le pognon sur le territoire des gangs (voir la stupéfiante carte interactive du crime), des prises de guerre. Les dealers vivent vite et meurent jeunes, Malone vit vite et veut mourir vieux. Il pense à sa retraite, les études des gosses… Il faut beaucoup de thune pour pouvoir vivre à New York, il amasse mais en risquant sa vie jour et nuit et il tombe… Malone, héros ou salaud, les deux ou ni l’un ni l’autre? Avant tout un très grand personnage romanesque, un mec inoubliable avec ses convictions, ses contradictions, ses failles… « Serpico », Le prince de New York », Denny Malone le cinéma de Sydney Lumet.

Quand les Noirs ne tuent pas des Noirs, les flics s’en chargent. Dans un cas comme dans l’autre, se dit Malone, des Noirs meurent.

Et il est toujours flic.

New York est toujours New York.

Le monde est toujours le monde.

Oui et non. Son monde a changé.

Il a mouchardé.

La première fois, se dit-il, ça change la vie.

La deuxième fois, c’est juste la vie.

La troisième fois,c’est votre vie.

C’ est ce que vous êtes devenu.

Une balance.

Mais Malone a du sang irlandais qui coule dans ses veines, la famille, le clan c’est sa vie son graal. Le fighting spirit, il l’a appris dans la rue, il maîtrise et il va entamer une putain de guerre dégueulasse pour sa vie, pour les siens et surtout son honneur. Don Winslow, dans des rues sordides, dans des halls dégueulasses, dans des apparts immondes peuplés de malades, de salauds, de paumés, de criminels crée la plus stupéfiante, la plus frappante des tragédies, un roman que vous n’oublierez sûrement jamais. 

Corruption, c’est aussi et surtout New York et Manhattan mais pas celui des touristes et du faste, une zone qui commence quand Central Park disparaît, des endroits que le touriste n’entrapercevra que s’il monte jusqu’au musée des Cloisters. Harlem en intro colorée puis Washington Heighs et Inwood que la Harlem River séparera du Bronx. Des rues plus étroites où la pierre conserve la mémoire et les stigmates de guerres antérieures, des occupations irlandaises ou ritales puis hispanophones puis caribéennes et mettent en garde le passant imprudent, territoires attendant chaque soir que le soleil disparaisse derrière la skyline pour devenir des zones de guerre urbaine quand les junkies vont chercher leur dose. Winslow est originaire de New-York et on le sent, on le voit, on le touche immédiatement. Et son  immense talent de conteur allié à une connaissance parfaite de son environnement romanesque entièrement dévoué au lecteur novice fonctionne une nouvelle fois à merveille.

Si vous connaissez New York, c’est un bonheur. Si vous avez vécu à New York, c’est un immense bonheur, si vous ne connaissez pas New York, c’est aussi un bonheur. Winslow aime New York, vous fait aimer New York, vous emporte, vous chavire, vous émeut. Il y a très longtemps que je n’avais pas connu un tel bonheur de lecture.

“Dans une seule rue vous entendez cinq langues, vous sentez six cultures, vous écoutez sept genres musicaux, vous voyez une centaine de personnes, un millier d’histoires, et tout ça c’est New York.

New York est le monde.

Le monde de Malone en tout cas.

Jamais il ne la quittera.

Il n’a aucune raison de le faire.”

Un roman exceptionnel, un chef d’oeuvre.

Masterpiece!

Wollanup.

LES FÉROCES de Jedidiah Ayres / EquinoX/ Les arènes.

Traduction: Antoine Chainas.

« J’ai rencontré Jedidiah à Philadelphie, là même où je suis tombé sur le livre de Patrick M. Finn. Il lisait ses nouvelles sur une scène et je dois avouer que j’avais beaucoup de mal à tout capter tellement son accent texan était à couper au couteau. Mais le type avait l’air sauvage et totalement habité. Après la lecture, nous sommes allés boire des bières et des whiskeys dans un bar texan du coin où les serveuses étaient légèrement vêtues et les buveurs édentés et j’ai réellement fait la connaissance de Jedidiah. Fils de pasteur, amateur de noir et de rock, il place sur le même plan l’Ancien Testament, les livres d’Ellroy et les films de Peckinpah. Que pouvais-je lui dire à part : «Travaillons ensemble» ? Plus le temps passe, moins je crois au hasard. » Le mot de l’éditeur Aurélien Masson.

Dernière livraison de l’année de la collection d’ Aurélien Masson qui aura bien négocié cette première année, creusant son sillon dans une certaine « subculture » très appréciable. Si certains auteurs francophones l’ont suivi dans cette nouvelle aventure et ont permis un début de reconnaissance de la collection auprès du public, c’est néanmoins avec les deux novellas ricaines qu’il a apporté un nouveau souffle. Sauvage, sans pitié, sans rédemption, tel pourrait être le credo ricain d’ EquinoX . Après, tout le monde n’aime pas forcément lire le spectacle de la bestialité, de la déchéance qui caractérisent « Ceci est mon corps » de Patrick Michael Smith et  « Les féroces » qui clôt cette première saison mais quel que soit votre sentiment en fin de lecture, il est exclu que vous ne ressentiez rien devant ces Cours des Miracles modernes.

« À la frontière entre le Mexique et les États-Unis, la mafia a bâti un hameau fait de bric et de broc, aux allures de village fantôme. Ses hommes de main s’y réfugient de temps en temps, histoire de se faire oublier des forces de l’ordre quand cela chauffe trop. Pas grand-chose à faire, à part se soûler jusqu’à plus soif et se taper une des innombrables
putes qu’ils appellent « les Marias ».
Jusqu’au jour où les Marias relèvent la tête. Elles déferlent dans le désert. Gare aux hommes qui croiseront leur chemin. L’heure de la vengeance a sonné. »

Jedidiah Ayres a dit de cette nouvelle qu’ elle était  » la plus douce histoire d’amour que je n’écrirai jamais ». Ce fan halluciné de Sam Peckinpah se double donc d’un sacré farceur et le lecteur conviendra aisément qu’il faut creuser très profondément dans le désert mexicain pour trouver un ersatz d’amour ici ou quelque chose y ressemblant vaguement.

Conte de l’horreur, « Les Féroces » raconte le bras armé de la vengeance, le sang des salopards, leur sacrifice, leur souffrance pour la purification des suppliciés de la barbarie, la réponse barbare à la barbarie. Au milieu des massacres, à la périphérie des abominations, dans l’immonde cloaque de sang, de merde, d’urine, de sueur, de sperme, affleure ce qui pourrait être, parfois, un semblant d’ humanité de la part de ses femmes détruites.

« Antichambre d’Hadès ».

Wollanup.

ALLEZ TOUS VOUS FAIRE FOUTRE de Aidan Truhen / Sonatine.

Traduction: Pierre Delacolonge.

« Ceci n’est pas un polar pour votre grand-mère, avec des gentils et des méchants. C’est un bouquin pour adulte. Et honnêtement, je dois dire qu’il est moralement répréhensible. Vous allez l’adorer, et à cause de cela, vous allez vous sentir coupable. Mieux vaudra ne pas le laisser traîner : les gens vous regarderont comme si quelque chose ne tournait pas très rond chez vous. Le mieux, c’est peut-être de le glisser dans un autre livre, avec des fleurs sur la couverture. Comme ça quand vous rirez personne ne se fera une piètre opinion de l’état de votre âme.” Aidan Truhen

Qui a donc commis ce roman, également auteur de la citation d’avertissement au lecteur? Ce serait un célèbre auteur britannique écrivant sous pseudo. Pour le NY Times, il s’agirait de Nick Harkaway,  le nom de plume de Nicholas Cornwell, qui écrit de la science-fiction et de fantasy et accessoirement fils du romancier John le Carré. Nul doute que l’oeuvre de son père ne lui a pas réellement servi pour ce roman, son premier dans le genre thriller. Truhen a -t-il eu peur de choquer son entourage et son lectorat pour avancer ainsi masqué ? Peut-être a-t-il simplement voulu se défouler, lâcher tous les chevaux mais sans inquiéter ses fans ? Mais qu’importe le flacon…

Jack Price est à la cocaïne ce qu’Über est au transport. C’est un criminel en col blanc, parfaitement organisé, avec une force de vente décentralisée et un produit de marque. Quand sa voisine du dessous se fait tuer, façon exécution, Jack doit savoir pourquoi. C’est une simple question de business et de sécurité personnelle, mais quelqu’un n’aime pas qu’il la pose. La preuve : les Sept Démons, probablement les sept personnes les pires de la terre, ont été engagées pour le liquider.

Jack Price s’est mis dans de sales draps, il en a conscience mais il a le courage et la confiance des barges, c’est certain, et sa folie lui permet aussi de se montrer très imaginatif dans la manière de se défendre contre les fameux tueurs légendaires les Sept démons. Moins célèbres que les quatre cavaliers de l’apocalypse, moins doués que les sept mercenaires, leur nombre va très rapidement salement diminuer au fur et à mesure des attaques d’un Jack Price particulièrement remonté. En fait, les Sept Démons sont des grosses quiches, Price nous le montrera tout au long de son monologue dérangé de 276 pages.

Alors, qu’en retenir ? Je dois dire que ce roman lu il y a une quinzaine est totalement sorti de mon esprit et a disparu de ma mémoire si on fait exception une des outrances du sieur Price, grand, très grand malade. Attention, c’est déjanté, sauvage, borderline, provoc et se lit très rapidement en donnant le plaisir brut d’une série Z et ce n’est pas non plus négligeable. On est très loin d’un Willocks sorti il y a peu chez le même éditeur. “Allez tous vous faire foutre »  se rapproche d’un comic destiné à faire rire ou tout au moins sourire si vous êtes dans le bon ou plutôt le mauvais état d’esprit. On peut très bien ranger cet opus aux côtés des œuvres de Bourbon Kid ou du Néo- Zélandais Paul Cleave aux romans très violents à l’humour très noir et outrancier semblant sortis d’un cerveau alimenté par des substances telles que celles vendues par Price et également au catalogue des éditions Sonatine. Un de temps en temps, quand  l’envie d’un shot terrible se fait sentir mais qui ne provoquera pas chez moi, loin de là, un début d’addiction avec ce ton qui se voudrait rock n’ roll et qui fait plutôt vieux punk à chien, majeur dressé.

Barré.

Wollanup.

MOSCOU 61 de Joseph Kanon / Le seuil.

Traduction: Lazare Bitoun.

Si vous aimez les romans d’espionnage plein d’actions, à la James Bond, passez votre chemin, par contre, si vous appréciez les histoires d’espionnage qui prennent leur temps pour poser les personnages, qui ont une narration assez lente, une intrigue assez complexe, une ambiance paranoïaque foncez. Oui, le livre peut paraître lent mais en fait, chaque phrase, chaque action, chaque pas, chaque parole a son importance dans ce livre.

Simon et Franck sont deux frères, américains, qui ont travaillé pour l’OSS pendant la guerre et se retrouvent naturellement à la CIA en 1945. Mais Franck est un agent double. Il est recruté par les Russes et exfiltré avec sa femme. Simon devient alors persona non grata au sein de la CIA, il quitte ses fonctions et devient éditeur.

Des années plus tard, Franck veut écrire ses mémoires et les faire éditer aux Etats-Unis par son frère. Simon est donc invité par les Russes, pour travailler avec Franck sur le manuscrit. Il n’a pas revu ni eu de nouvelles de son frère depuis que ce dernier est parti à l’est. Comment cette rencontre va-t-elle se passer, que lui veut réellement Franck qui n’a pas hésité à trahir son pays et sa famille ?

Nous nous retrouvons donc transportés de l’autre côté du rideau de fer, dans un Moscou des années 60, à suivre un pur Américain venu retrouver son frère. Sa femme est malheureuse, elle boit, se sent seule. La vie d’espion qui ne peut plus être sur le terrain est ennuyeuse, ils sont constamment surveillés, ne peuvent pas rencontrer n’importe qui, faire ce qu’ils veulent. Simon découvre la nouvelle vie de son frère entouré exclusivement d’autres espions ayant également trahi leur pays. Mais il s’interroge, que fait-il réellement là, quelles sont les véritables motivations de Franck, à quoi va-t-il le mêler ? Nous sommes plongés dans une atmosphère de suspicion et de paranoïa : qui ment à qui, qui manipule qui, quel complot est fomenté par qui ? La trahison pour ces agents exfiltrés est aussi naturelle que de respirer, aucun n’est transparent, tous cachent leurs véritables motivations, leur ego prenant le pas sur leur honnêteté.

Simon, et nous par extension, sommes remplis de doutes, de tension, de suspense silencieux, qui avance lentement accentuant ainsi une ambiance lourde, pleine de faux semblants, on devient claustrophobe dans ce Moscou écrasant.
Aucune caricature simpliste dans ce livre, Joseph Kanon ne tombe pas dans la facilité, il nous offre ainsi un roman d’espionnage complexe, tortueux, essoufflant par la tension qu’il nous fait ressentir. Et il nous fait découvrir un nouvel angle de la guerre froide, le monde vu par des occidentaux qui ont cru aux promesses des Russes, à leur vision d’un monde idéal.

Un très bon moment de lecture.

Ne faites confiance à personne…

Marie-Laure.

PARFOIS C’ EST LE DIABLE QUI VOUS SAUVE DE L’ENFER de Jean-Paul Chaumeil / Rouergue noir.

Boris a perdu sa femme Bérénice dans l’effondrement des tours du World Trade Center le 11 septembre 2001. C’était une militante engagée des droits des travailleurs et de l’égalité entre tous. Elle laisse une petite fille Julia et son père profondément dévastés. Il a perdu la femme de sa vie et ne peut regarder sa fille sans penser à elle et sombrer un peu plus dans le chaos et la haine. Alors, sa seule solution est la fuite, il abandonne sa fille et part en Afghanistan lutter contre ceux qui ont tué sa femme.

« Quand on ne se sent bien nulle part on peut aller se faire voir partout(…) la vie teste avec vous votre aptitude à ne pas pouvoir survivre et ça marche ».

Julia, grandit auprès de sa tante, mais sans père et sans mère, l’une tuée par des fanatiques, le second absent pour lutter contre ces mêmes fous qui l’ont privé d’une vie de famille.

A son retour à la vie civile, à Bordeaux, il ne renoue pas avec Julia, il se contente de vivre en marge, comme détective privé afin d’avoir de quoi vivre.

Lors d’une rixe un soir en rentrant chez lui, il se retrouve confronté à des militants d’extrême droite, un meurtre a lieu. Et stupeur, sa fille se trouve mêlée au meurtre, elle gravite dans ces mouvements de néo-nazis.
Pour Boris, une seule alternative, sauver Julia, la sortir des griffes de cette radicalisation et qu’elle retrouve un avenir.
Ce roman est une plongée dans la montée des extrêmes dans notre pays. Julia, qui a dû grandir sans repère, confrontée dès son plus jeune âge au terrorisme qui lui a pris sa mère, est aspirée dans ce tourbillon violent. Elle pense que tout est de la faute de ces étrangers qui cherchent à ramener la guerre en France et à imposer leur vision de la société et le repli sur soi.

Jean-Pierre Chaumeil se sert de cette atmosphère pour nous offrir un roman très noir, avec des personnages très marqués, qui ont tous connu la violence, la peur, et le manque. Le manque de repères mais aussi d’amour qu’ils ont pu perdre du fait de la guerre, de leur conviction. Boris doit évidemment sauver sa fille, mais il doit également apprendre à faire face, à surmonter sa peur, à faire confiance aux gens qui l’entourent et à accepter les décisions de Julia. Quant à elle, elle doit essayer de comprendre son père, le monde tel qu’il est, elle doit accepter de s’ouvrir aux autres, à les respecter. C’est un roman d’amour, d’amitié, de respect de l’être humain qui nous est offert sous un angle très sombre avec comme pendant la montée du fanatisme de tout ordre.

Un très beau roman dans un contexte de tension très forte qui secoue tous les protagonistes.

Marie-Laure.

LUNE PALE de W.R. Burnett / Actes Sud.

Traduction: Doris Febvre.

Les westerns de William Riley Burnett (1899-1982) ont été parmi les premiers à construire la collection « L’Ouest, le vrai », sous la direction de Bertrand Tavernier : Terreur apache (2013), Mi Amigo (2015) et Saint Johnson (2015). Lune pâle, jamais adapté au cinéma, une première fois traduit en français en 1958, s’inscrit au milieu d’une trilogie dite « apache », ouverte avec Terreur Apache et fermée par Mi Amigo, qui prend pour cadre géographique et historique l’Arizona de la toute fin du XIXe siècle, secoué par les soubresauts d’une dernière révolte indienne mais aussi les transformations sociales et politiques d’une région anciennement hispanique et métissée sous la pression d’une absorption anglo-saxonne.

Vers 1890 donc, près de la frontière mexicaine, le Far West sauvage se transforme peu à peu en une société plus stable. Dans la petite ville de San Miguel règne une famille puissante aux origines mêlées – mexicaines, indiennes, américaines -, avec à sa tête le redoutable Jake Starr. Son féodalisme autoritaire mais bienveillant lui permet encore d’asseoir son pouvoir sur une cité et une région qui lui doit beaucoup car il l’a modelée. Pourtant, les changements sont en cours. De nouveaux résidents, venus de l’Est, modifient chaque jour la physionomie et l’esprit de la petite ville. En chemin vers San Miguel, le vieux Crip Diels, qui n’y est pas retourné depuis quelques années, apporte de l’aide à Doan Packer, un Américain solitaire et mal en point. Doan Parker est d’une taille remarquable, son charisme est certain. Il traîne les blessures d’un passé trouble. Il vivote en fait sur la Frontière depuis plusieurs années. Issu d’une famille de notables du Sud des Etats-Unis, une aventure électorale à laquelle il a participé s’est soldée dans le sang. Il est, depuis, poursuivi et dissimule sa véritable identité. Quand il arrive à San Miguel, Doan Parker s’éprend rapidement d’Opal, la fille de Jake Starr, belle et inquiétante à la fois, la seule sur laquelle l’autorité de Jake n’a pas prise. Malgré l’expérience, aveuglé par ses sentiments, Doan Parker va se retrouver pris dans les rêts d’Opal et de la famille Starr. Les élections approchent. Les anciens et les progressistes sont prêts à s’affronter et, pour certains des Starr, tous les coups sont permis.

Les lecteurs déjà familiers du style de Burnett retrouvent ici son économie de plume. Nous sommes en effet bien loin de tout lyrisme. Il suffit à Burnett de peu de détails pour dessiner un paysage ou poser une scène et ses acteurs. C’est par le dialogue, la structure et l’action que nous suivons l’intrigue. Encore une fois, chez Burnett, il n’y a pas de frontière nette et facile entre les bons et les méchants. Ses personnages évoluent dans une moralité crépusculaire, les brutes et les criminels peuvent faire preuve de certaines vertus, les protecteurs et les justes peuvent faillir. Ainsi Doan Packer, héros atypique, endurci en apparence par sa vie dans l’Ouest, peu enclin à utiliser la violence ou alors comme dernier recours. Il vient d’une famille éduquée pourtant et a goûté à l’amertume du jeu politique. Il sera piégé par le clan Starr, Opal en premier lieu, et refusera presque jusqu’au bout une réalité pressentie. Il n’échappe pas à son passé et ses contradictions. Il y a encore Charley Leach, bras droit de Jake Starr au passé brutal. Qui n’a pas plus besoin de se promener en armes, le pouvoir de Starr le met à l’abri. Il accepte tout, la trahison et l’assassinat de son maître, les manœuvres d’Opal, de ses cousins Bud et Chuck, dangereux de méchanceté et de vice, il accepte tout sauf un jour d’aller plus loin. Sa reddition est la chute de tout un système familial.

Un des intérêts de ces westerns « classiques » réside dans leur éclairage historique. Lune Pâle nous amène dans un jeune Etat américain, l’Arizona. Il n’existe alors que depuis une trentaine d’années. Incorporée dans l’empire espagnol aux Amériques, la région a suivi le Mexique dans son indépendance de 1821. Défait par les Etats-Unis en 1848, le Mexique a cédé de vastes territoires sur ses frontières septentrionales. Dans Lune Pâle, nous voyons bien l’héritage humain, un melting-pot de populations indiennes, hispaniques, métissées entre elles parfois, européennes désormais. Les années de guerres et de raids se sont achevées mais leurs souvenirs restent présents et les tensions raciales sous-jacentes, la couleur d’une peau décide encore d’un statut social ou d’un destin. La famille Starr elle-même est striée par un lignage douloureux.

Lune Pâle aborde également le thème de la politique, l’émergence du système démocratique américain sur le terrain de la Frontière. Là s’opposent des traditionalistes, adeptes d’un clientélisme qui protège d’une certaine manière des minorités, et les réformateurs qui veulent bousculer l’ordre établi et ouvrir le pays aux progrès économiques venus de l’Est. Peut-être parce que les hommes qui joutent sur ce terrain sont eux-mêmes des personnages meurtris, dévorés de passion et d’énergie, marqués par leur expérience, le combat est sans merci. Même si le roman est jalonné d’épisodes électoraux, de procédures, de procès, qui offrent autant de rebondissements, la violence n’est pas en reste.

Sans être le roman le plus impressionnant ou le plus séduisant de la collection à mes yeux, il s’agit, au final, d’un western aux incontestables qualités narratives, marqué – par porosité sans doute – par l’écriture de crime novels et de scénarios qui a fait la carrière de son auteur.

Paotrsaout

TERRES FAUVES de Patrice Gain / éditions Le mot et le reste.

« L’ Alaska était le dernier endroit après l’enfer où j’avais envie de mettre les pieds et de surcroît je détestais prendre l’avion. »

Après Denali, magnifique roman initiatique prenant ses sources dans les terres du Montana, Patrice Gain récidive cette année et revient avec Terres Fauves : nature et culture, deux éternelles ennemies ? Encore une fois, en refermant le livre, le lecteur se retrouve un peu hagard, un sentiment de solitude au creux de la poitrine, comme abandonné au bord de la route : l’histoire est finie.

David McCae, citadin par excellence, écrivain au creux de la vague et amoureux éconduit depuis peu, doit quitter New York la rassurante pour les terres inhospitalières de l’Alaska. Il est en train de plancher sur un livre de « mémoires » relatant la vie du gouverneur Kearny et ce dernier souhaite (élections obligent) y faire rajouter un chapitre héroïque de sa vie, son amitié avec Dick Carlson, haute figure de l’alpinisme.

Le hic : le fameux Dick Carlson vit en Alaska, à Valdez. Soit. De toute façon ce n’est pas comme si David, le narrateur avait le choix : il est sous contrat, il doit y aller.

Dick Carlson est à l’image des terres qu’il habite : revêche, sauvage, inaccessible – à moins qu’il décide du contraire. Dans tous les cas, rien dans son attitude ne rendra le séjour de David plus agréable : « Je n’étais pas armé pour approcher des types comme lui. Il me faisait l’effet d’être une plante épiphyte, une tique qui avait, toute sa vie durant, cherché les meilleures échines pour s’implanter, se nourrir et se développer. Ce dieu mégalomane me mettait mal à l’aise. »

Le supplice de David ne fait que commencer : comprenons-le, sa vie personnelle est loin d’être épanouie, professionnellement il fait office de ghost writer au service d’un politique au passé pas très clair et pour combler le tout, il est coincé avec l’un des types les moins avenants de la Terre au fin fond de l’Alaska. Le jour où notre malheureux narrateur découvre par hasard que l’aventure partagée par le gouverneur Kearny et Dick Carlson cache des zones d’ombre peu reluisantes… hé ben oui, la situation empire encore !

A la demande de Carlson, David accompagne celui-ci à Ravencroft pour un week-end de chasse en compagnie de plusieurs amis de l’alpiniste : ce bain de nature sauvage en compagnie des ours et des armes devait faire comprendre à l’écrivain de quel bois se chauffent les hommes comme le gouverneur Kearny. Dans ce contexte, la fragilité de David et son complète inaptitude à une existence autre que la vie urbaine, deviennent de plus en plus inquiétantes.  Autant les compagnons de chasse de son hôte sont tous des citadins, hommes d’affaires, hommes de pouvoir jouant aux sauvages à la petite semaine, la virilité étant directement liée à leur capacité à affronter un ours et d’en déguster les steaks en fin de journée, autant David est l’exemple parfait de l’urbain actuel, dépourvu de ressources une fois hors les murs rassurants de la Ville.

« Ah, te voilà, David. J’espère que ce séjour t’aura été profitable. Je ne vais pas pouvoir te prendre dans l’hélico tout de suite. Tu vas devoir patienter un peu. »

A partir de ce moment, on retrouve dans le roman de Patrice Gain le souffle, la puissance qui nous avait laissé sur le carreau à la lecture de Denali. Rien ne sera épargné à ce pauvre David et le combat qui s’engage désormais entre ce type plutôt médiocre au demeurant et les forces spectaculaires de la Nature, sans compter l’intrigue politique en arrière toile de fond, a de quoi vous coller à votre canapé.

Petit à petit et grâce à ce combat qu’il n’a pas cherché (il l’aurait même fui s’il avait eu le choix) mais qu’il doit affronter – il s’agit de sa survie – David devient. Il devient enfin. J’ai hésité à rajouter le C.O.D. qui va bien mais finalement non parce qu’il devient tout court grâce à la confrontation avec la Nature.

Je vous laisse méditer là-dessus (et non, vous n’avez pas tout deviné, je vous assure, vous ne pourrez connaître le fin mot de l’histoire qu’en lisant Terres Fauves et je vous promets que ça vaut le coup !).

Monica.

 

LA FILLE-HÉRISSON de Jonas T. Bengtsson / Denoël.

Traduction:  Alex Fouillet.

Suz a dix- neuf ans mais en paraît douze, petite gamine informe vivant dans un cité HLM délabrée de Copenhague. Suz n’a pas d’ amis, pas de vie hors de son triste univers solitaire, malbouffe, shit médiocre, horizon bouché sans éclaircie à prévoir. Un jour, deux flics, plutôt paternalistes dans leur intentions, l’ avertissent que son père, détenu modèle, va sortir de prison plus tôt que prévu. Elle doit donc se préparer à affronter à nouveau le cauchemar. Elle commence à se bouger, se crée des épreuves, des tests, pour forger son caractère, fuir sa peur, pour se préparer à affronter un monstre dont le sang coule dans ses veines et à le tuer.

Il y a eu un drame familial mais on en ignore la teneur. Sont évoqués une mère inconsciente dans son lit, un frère parti se battre en Afghanistan et ce père donc qu’elle veut supprimer. On n’en saura pas plus dans la première partie, on suivra juste Suz dans ses rapports difficiles avec les gens de son quartier, se méfiant des petites frappes tout en refusant les quelques mains tendues. Suz vit la pire des solitudes mais ses tests lui permettent de tenir puis quelques activités de deal d’herbe et de shit la feront rêver de pouvoir acheter une arme et de buter l’ordure le moment venu.

Malgré le calvaire vécu par Suz, le ton n’est pas toujours morbide et ces relations de petite sauvageonne avec son entourage des enceintes bétonnées oubliées déclenchent parfois le sourire malgré le drame vécu, malgré la misère, malgré la merditude de son existence…

Sans l’envoi de la bonne fée Joséphine de chez Denoël, je serais passé à côté de ce roman, aucun doute. Les histoires de jeunes paumés dans des zones urbaines, sortes de prisons à ciel ouvert sans réel échappatoire, sont légions mais “la fille-hérisson” se distingue vraiment du lot par l’empathie pour Suz que sait créer, sans compassion putassière, sans misérabilisme larmoyant Jonas T. Bengtsson. A chaque fois que Suz sort de son appart, on tremble pour elle. On s’inquiète  de ses rencontres avec la racaille locale, des tests qu’elle s’impose, de ses envies d’en finir. Suz est aussi touchante que Eva l’héroïne de l’effroyable “Débâcle” de Lize Spit. Pareille enfance flinguée par les parents, même drame, même dégoût de la vie, même horreur vécue jour après jour même si les projets des filles sont différents et ne situent ni à la même latitude ni dans un tissu social comparable.

Suz, un personnage qu’on n’oublie pas, Petite Sirène du chaos…

Wollanup.

 

 

 

 

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