Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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PANDEMONIUM de Sylvain Kermici / EquinoX Les Arènes

Jacob est une parole au fond d’un cinéma porno. Un maître à penser, un gourou, un prêtre du mal. Il voue le monde à la destruction, en empruntant à la religion, la philosophie, la politique. Son propos est limpide, d’une intelligence démentielle, redoutable. Si Jacob est un prophète, il est celui qui délivre une énergie primitive, brute, qui anéantit toute volonté de perception, de compréhension. Sa parole est un bombardement méthodique et acharné de chaque neurone du cerveau de la personne qui tourne les pages. Dès les premiers mots le malaise s’impose.

La voix de Jacob alterne avec les chapitres de l’histoire qui se passe autour et à l’intérieur du cinéma avec d’autres personnages : le Tueur, Keith, Christian, Elsa, Brutus, Agent 1, Agent 2, etc ; des mercenaires, des érotomanes, que sais-je encore. Ils illustrent le propos de Jacob, n’en sont que les faire-valoir.

Une chose est certaine le style de Pandémonium est extrêmement travaillé. Il y a de vraies trouvailles de langage, la syntaxe fait parfois preuve de sacrées torsions, les potentiomètres de l’écriture sont tous dans le rouge, l’excès éclate la norme. Le style de Sylvain Kermici est très élaboré, finement ciselé tout au long des chapitres qui s’enchaînent selon un compte à rebours dont on comprend vite qu’il mène à une fin en apocalypse.

Les gardes du corps étaient deux chiens allongés, autour de l’escalier,comme si, une fois privés de leur maître, ils avaient préférés mourir. La fille avait le visage déchiré pour moitié par la balle et pour moitié par un sourire barbare. D. avança prudemment dans le désarroi des pantins. Une matière visqueuse nappait le sol et plombait un peu plus les semelles à chaque pas. D. soupira de dépit. Il était si fatigué qu’il redoutait de commettre une erreur. Il prit le temps de vérifier le trépas de chacun, même si manipuler les corps ne faisait pas partie de son champ d’expertise. Bientôt, la mort s’occuperait d’enfoncer les yeux dans les orbites. Elle s’occuperait de la bouche et des dents. Elle s’occuperait de ronger les mâchoires et la chair du nez. Bientôt, la mort danserait avec les intestins et dévorerait foie et poumons.



Une remarque, ou plutôt une question arrive rapidement : à qui s’adresse un tel déferlement de sauvagerie ? qui lira et appréciera ce texte brodé en noir, en tous points extrême ?
Lautréamont, Dostoïevski ou Lovecraft ont écrit la fureur, sondant l’âme humaine chacun à leur façon. Plus près de nous, des écrivains comme Ellroy ou Winslow ont écrit des romans où coulaient de véritables torrents de violence. Mais toujours on perçoit une infime lueur, un secret espoir.
Dans Pandémonium  non. 

C’est rapidement écœurant, la lecture m’a provoqué des haut-le-cœur plusieurs fois. Tout est réduit en cendres. Le bien a entièrement disparu, c’est au-delà du nihilisme.

L’horreur la plus avilissante se mêle à la pornographie la plus cradingue, aux crimes les plus vils. Tout est superlatif, hors catégories. Il rajoute des cercles à l’enfer de Dante et renvoie Burroughs au rayon Harlequin.

Ce qui caractérise ce texte, c’est l’absence totale d’espoir, de vie, d’innocence, de poésie comme on en trouve dans le Paradis Perdu de Milton, créateur littéraire du Pandémonium. C’est un puits sans fond de sévices et de crimes étalés comme des outils sur les pages d’un catalogue de bricolage. Même l’histoire passe au second plan, et n’est finalement qu’un prétexte à écrire toutes ces insanités.

Je ne sais pas si c’est de la science-fiction, ce qui est à espérer, ou du roman noir, auquel cas tout est perdu. 

Je pourrais vous détruire, voilà ce qu’il est important d’intégrer. Un seul de mes regards pourrait vous briser, annuler votre semblant de vie, réduire en miettes les maigres échelons qui vous séparent du vide : vos relations, vos souvenirs, vos regrets. Les deux ou trois illusions qui vous éloignent de l’hypothèse de la mort. Je pourrais vous détruire. Je pourrais déchirer de part en part le mensonge qui vous constitue. Gardez en tête que mon regard est mortel et que les chances sont grandes que vous l’aimiez, ce regard. Le brasier de mes yeux vides risque fort de vous sourire. Vous revenez constamment, je me trompe ? La vie est perdue.

Je ne suis même pas spectateur de l’histoire qui se déroule sur ces pages, je ne me sens pas perdu non plus, je suis exclu par un hermétisme en béton. Bien qu’appréciant le travail d’écriture à sa juste valeur, à aucun moment je n’ai senti autre chose que du fil de fer barbelé à chaque page, au détour de chaque phrase. C’est probablement un but recherché par l’auteur, un défi lancé aux lectrices et lecteurs. L’enjeu n’est pas d’aimer ou non le livre, mais en premier lieu de l’appréhender, tel une face nord cruelle en montagne, puis, éventuellement, d’aller au bout des 235 pages, de refermer le livre, exsangue. 

Oserez-vous ? 

NicoTag

Plutôt que tous les morceaux de Metal citant à tour de bras le Pandémonium, je termine avec le démoniaque Midnight Rambler  des Stones.

AU-DELÀ DE LA MER de Paul Lynch / Albin Michel.

Beyond The Sea

Traduction: Marina Boraso

“Malgré l’annonce d’une tempête, Bolivar, un pêcheur sud-américain, convainc le jeune Hector de prendre la mer avec lui. Tous deux se retrouvent vite à la merci des éléments, prisonniers de l’immensité de l’océan Pacifique.”

Dans ce quatrième roman, Paul Lynch prend beaucoup de risques en quittant son théâtre du Donegal présent dans “Un ciel rouge, le matin”, « La neige noire” et “Grâce”. Par le passé, cette terre irlandaise avait permis à l’auteur de colorer ses intrigues très noires qui en font l’une des plus belles plumes actuelles du genre. Il sacrifie aussi son style magnifique parfois délicieusement suranné pour s’adapter à la tragédie humaine qu’il nous propose.

“BEYOND THE SEA est né parce que j’ai lu quelque part l’histoire de deux hommes qui avaient dérivé dans le Pacifique à bord d’un bateau et dont un seul avait survécu. En lisant cette histoire, j’ai été comme frappé par une vision, la vision d’un roman tel que j’écrirais à ce sujet. J’ai vu comment mes préoccupations du moment pouvaient finalement trouver leur voie dans une telle histoire. Mais j’étais un peu inquiet car ce n’est pas un roman qui se déroule en Irlande et c’est vrai que pendant un moment je l’ai laissé de côté. Après j’ai cherché à savoir si je pouvais écrire le même livre dans le cadre irlandais mais ce n’était pas réalisable. Finalement, comme pour les autres, je me suis dit, c’est le roman que je dois écrire malgré tout. Au bout du compte, malgré toutes ces différences, c’était un livre qui me permettait d’aller très près des idées qui m’intéressent. C’est un livre assez semblable à “ Grace” dans le fait que finalement ce qui traverse le roman c’est comment est-ce qu’on se définit soi même quand on y est acculé. Peut-on accéder à une forme de transcendance dans cette vie qui est la nôtre ? Comme dans “Grace”, les deux personnages de “Beyond the sea”, au début des humains très ordinaires, sont transcendés par ce qu’ils vivent, deviennent plus vrais, plus grands que nature et c’est cela qui m’intéresse.” Entretien Nyctalopes, juin 2019.

“Au-delà de la mer”, par instants histoire de survie, est surtout un roman explorant la psyché de deux hommes en prenant le point de vue de celui qui survivra. Usant d’une écriture beaucoup moins riche qu’à l’accoutumée, Lynch réussit néanmoins très rapidement à instaurer un climat de noirceur, de souffrance que vraiment peu d’auteurs arrivent à créer et à infliger au lecteur.

Jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, qu’est ce qui fait qu’un homme reste à flot tandis que l’autre coule ? La dévotion ou l’action, le rapprochement ou l’isolement, la confiance ou la défiance, l’espoir ou le découragement, la foi en l’humanité… 

Il est probable que le roman désarçonnera au départ les fans de Lynch mais ils verront aussi très vite la permanence du talent de l’auteur dans une histoire beaucoup plus statique, au décor immense mais désespérément vide, une traversée du Styx, noyant le lecteur dans des océans de souffrance, de peine et de désolation.

“ Ses yeux s’ouvrent sur un ciel bouché et une mer abolie, il n’y a plus rien à voir.”

Abyssal.

Clete.

DE RAGE ET DE VENT d’Alessandro Robecchi / L’Aube Noire.

Di rabbia e di vento

Traduction: Paolo Bellomo et Agathe Lauriot dit Prévost

Quel plaisir de retrouver Alessandro Robecchi que nous avions découvert l’an dernier à la faveur d’un roman “Ceci n’est pas une chanson d’amour » dont le titre évoquait méchamment Public Image Limited de John Lydon et qui était en fait gavé de Bob Dylan, Dieu du héros Carlo Montessori, animateur vedette et producteur génial de tv poubelle pour la chaîne qu’il nomme “l’unsine à merde”. Ce roman était un bon polar milanais et peut-être plutôt une farce policière. A quelques pages de la fin, on se demandait comment le héros allait pouvoir s’en sortir et comment Robecchi allait bien pouvoir ne pas se gaufrer dans le final. Mais, vraiment contre toute attente, l’auteur avait réussi le sans faute.

Ce deuxième roman, toujours plus délicat à conclure a donc véritablement valeur de test pour savoir si la série en cours en Italie, un roman par an depuis 2014, soit 8 histoires est un filon à suivre…

“Carlo Monterossi, détective à ses heures perdues, est ravagé par la culpabilité : après avoir pris un verre avec Anna, une escort girl avec laquelle il a partagé un moment de surprenante sincérité, il est parti de chez elle sans fermer derrière lui, laissant le champ libre à un meurtrier tortionnaire.”

Si le premier roman se montrait parfois extravagant dans sa collection de doux dingues et de furieux malades, dans sa succession de scènes improbables et pas toujours du meilleur goût, on passait néanmoins un grand moment de bonne humeur. A l’époque j’avais “osé” parler d’un côté westlakien que je fus agréablement surpris de retrouver dans la bouche du célèbre critique littéraire Michel Abescat. Indéniablement, on retrouve cette filiation à laquelle on peut ajouter le regretté Andrea Camilleri dans l’art de se foutre des flics. Si furieux pouvait être attribué à “Ceci n’est pas une histoire d’amour”, sérieux et appliqué conviendraient bien à ce deuxième opus beaucoup plus réfléchi, tout en laissant néanmoins échapper, à bon escient, une étonnante verve.

Il semblerait qu’une équipe soit née autour d’un Carlo Montessori dans une rage peut-être un peu exagérée contre le tueur d’une personne qu’il n’a côtoyé que deux heures dans sa vie. Mais qu’importe, on le suit d’emblée, lui et ses deux complices, un journaliste peu bavard mais très efficace et un flic, roi du travestissement en filature, sorte d’inspecteur Cluzot malchanceux qui trouve d’entrée le moyen de se faire exploser la tronche alors qu’il est déguisé en moine.

L’intrigue est parfaitement maîtrisée, les dialogues et les situations sont souvent savoureux, bref, le roman est très réussi. Assurément, Alessandro Robecchi est un auteur à suivre.

Clete.

L’ÂME DU FUSIL de Elsa Marpeau/ La Noire Gallimard.

« Depuis qu’il est sans travail, Philippe passe ses journées à attendre. Attendre que Lucas, son fils de seize ans, rentre du lycée, attendre que sa femme termine sa journée de travail. Il n’y a guère que les dîners du dimanche avec ses copains du hameau, la chasse et la perspective d’y initier son fils qui rompent le fil des jours.
Lorsque Julien, un Parisien venu se terrer dans la maison d’en face, débarque, la vie de Philippe bascule. Il se met à épier ce voisin qui le fascine et l’obsède, cherche à le faire accepter de son entourage qui s’en méfie.
Tout au bonheur de se sentir à nouveau vivant et utile, et d’exister pour son fils et ce voisin novice, Philippe ne voit pas poindre le drame. 
« 

Le titre n’a rien de poétique, l’âme d’un fusil est le diamètre intérieur du canon. 

A Courcy Aux Loges on chasse et on aime ça.

Une campagne abandonnée, c’est même pas la France périphérique Courcy Aux Loges dans le Loiret, du côté de Pithiviers. Un homme met son histoire par écrit, Philippe, âgé de 45-50 ans au moment de l’histoire, après la fin de droits le voilà au RSA, marié à une femme qui travaille tard, père d’un fils avec qui les liens se distendent ; la chasse le maintient vivant quand le reste s’effondre.
Elsa Marpeau raconte le déclassement, un mot bien agréable comparé à la vérité subie : rejet serait plus juste. Christophe Guilluy ou Florence Aubenas ont déjà décrit cette France plus ou moins jaune loin de tout et de Paris, Elsa Marpeau nous la renvoie vivante, comme crue, avec justesse, presque tendresse.
Elle parle d' »hommes périphériques« , devenus préhistoriques devant la société, tellement loin de la modernité, tellement inutiles. Ce qui change de plusieurs de ses romans précédents où les personnages principaux sont des héroïnes.

« …Mais moi, j’en suis fier de notre petitesse. Je suis fier de n’être que cela. Et quand je vois la médiocrité des connards qui nous gouvernent, je refuse d’avoir honte. Je me tiens la tête haute, je ne prétends pas savoir ce que j’ignore et je ne crache pas sur les braves gens en leur disant qu’ils n’ont qu’à traverser le trottoir pour trouver du boulot…« 

Arrive Julien, le nouveau d’à côté, que notre homme imagine comme un Alexandre le bienheureux, ce voisin ne connaît rien à la vie campagnarde ni à la chasse, par contre il aimante, attire. Julien : parisien avec Alfa Romeo et visage d’ange, fragile et enfantin, qui ne fait rien de ses journées, se baigne à poil au lac, etc. Cocaïnomane également. Philippe l’observe du coin de l’œil, puis à la jumelle, le regarde puis devient voyeur. Julien est une sorte de Johnny Depp pantelant qui devient le perturbateur de la vie de Philippe et de ses potes. 

Et c’est un peu là que le roman dérape, se perd vers le milieu. Si on comprend bien que l’intrusion du voisin est un déclencheur, il y a trop de longs passages qui finissent par lasser. Ce qui pourrait passer pour des maladresses de celui qui se confie se transforme rapidement en digressions et ça gâche un peu. Qu’apporte à l’histoire ce long souvenir de chasse au blaireau par exemple ?

En revanche ce qu’Elsa Marpeau fait de son Philippe est intéressant, ce gars un peu balourd qui se pense plouc se révèle bien complexe au long de sa confession. Rien d’ambigu mais l’amour qu’il porte aux autres dans « L’âme du fusil » surprend à plus d’un titre et c’est l’intérêt principal du livre avec la remarquable description de l’évolution des liens entre Philippe et son fils.

Malgré tout j’ai l’impression qu’Elsa Marpeau a voulu coudre plusieurs écrits ensemble pour rallonger son texte. C’est un peu dommage, une longue nouvelle, une centaine de pages avec un texte bien serré aurait été plus percutant que ce roman en demi-teinte.


NicoTag

PS/ Etre un plouc comme dit Philippe dans le roman n’a rien de déshonorant, en voici un qui le revendique : Seasick Steve !

LA CITÉ DES MARGES de William Boyle / Gallmeister.

City Of Margins

Traduction: Simon Baril

“Brooklyn, années 1990. Donnie Parascandolo, flic brutal et corrompu, rend des services à un truand local avec deux comparses. Décidé à donner une petite leçon à un joueur minable, il outrepasse quelque peu ses instructions et jette l’homme d’un pont. Malheureusement, le joueur minable ne savait pas nager. Ce qui n’empêchera jamais Donnie de dormir. Il sait bien que dans ce quartier les Italiens règlent leurs affaires entre eux, et que lui n’a rien à craindre de personne. Mais quelques années plus tard, un gamin que Donnie avait tabassé découvre une vérité qu’il n’avait jamais imaginée et prend une décision qui va changer sa vie. Et pas seulement la sienne, tant les destinées des habitants de ce quartier s’entremêlent de toutes les manières possibles.”

Cinquième roman en France pour William Boyle et le quatrième chez Gallmeister pour l’auteur originaire de Brooklyn et vivant actuellement dans le Mississippi. S’il est maintenant loin du théâtre newyorkais de ses romans, il continue néanmoins à y inscrire ses sublimes intrigues.

“La cité des marges” commence comme un bon gros polar ricain avec des gros cons de flics corrompus, serviles exécutants des basses œuvres de la pègre, le genre de roman qu’on a déjà si souvent lu, mais pas chez Boyle. Mais très rapidement, l’auteur, et pour une grosse moitié du bouquin à l’instar d’un David Price, passe à tout autre chose, repartant dans le sociétal, le social, l’observation de ses pairs, tout ceci de brillante manière comme il nous a déjà habitués dans ses précédents romans. Il reviendra à du plus musclé dans la dernière partie, donnant son envol au drame et à la souffrance.

Si, et c’est indéniable, “la cité des marges” est un polar, il est aussi et avant tout, un roman sur les femmes, sur trois femmes et leurs hommes : ceux qui sont morts, ceux qui manquent, ceux qui s’en vont, ceux qui ne reviennent pas, ceux qu’on espère, ceux qu’on refuse, ceux qui font rêver et ceux qui font souffrir, les maris, les amants, les fils… Toute l’histoire tourne autour de ces trois personnages féminins, sur l’amour qu’elles ont donné, qu’elles donnent toujours ou qu’elles voudraient encore offrir. Si l’humour est souvent présent, délicatement, l’histoire s’avère très triste, entre chagrin et résilience, entre malheur et espérance.

Animée comme toujours par une tracklist impeccable, l’histoire laisse une mélodie mélancolique et si on peut, peut-être, reprocher la multiplication des hasards et coïncidences heureuses faisant passer le bas de Brooklyn pour une toute petite bourgade italienne, il est indéniable que William Boyle a écrit un bien beau roman, tout en empathie, respect et délicatesse. Si vous cherchez une littérature fine, sensible avec vraiment une belle âme, “La cité des marges” devrait vous ravir.

Magnifique.

Clete.

TROTTOIRS de Jean-Luc Manet / IN8.

Jean-Luc Manet n’est pas un inconnu chez Nyctalopes.

Paotrsaout, notre Wikipedia perso, lors de sa recension de “Aux fils du calvaire” une novella de 2018 mettant en scène le même personnage de Romain, SDF parisien, écrivait à propos de l’auteur :

“Critique musical depuis 1979, notamment pour les magazines Best, Nineteen et Les Inrockuptibles comme on ne les appelle plus, Jean-Luc Manet a publié une quarantaine de nouvelles, principalement noires.  Ce discret auteur a participé ainsi à de nombreux recueils de nouvelles rock, depuis l’historique London Calling (Buchet-Chastel, 2009) jusqu’au plus récent Sandinista ! Hommage à The Clash (Goater, 2017).” ainsi qu’au collectif AU NOM DE LA LOI / Vingt sentences autour du groupe LES $HERIFF chez Kicking records.

“Quand il renonce à l’aventure éditoriale collective, Jean-Luc Manet est capable de nous proposer des novellas à l’écriture ciselée, sensibles et empreintes de tendresse pour les gueules cassées de la vie.” Ainsi “Trottoirs” (2015) introduit Romain, un homme cabossé, à la rue entre les IVe et XIIe arrondissements de Paname,et que l’on retrouvera dans “Aux Fils du calvaire” trois ans plus tard.

“Romain, un SDF, arpente les rues de Paris, ressasse les souvenirs d’un bonheur passé, et rêve sur le corps d’une prostituée venue de l’Est. Un premier sans-abri, un frère donc, est assassiné, très vite suivi d’un second puis d’un troisième. La peur s’empare de la communauté des laissés-pour-compte. Qui peut avoir intérêt à tuer ceux qui ne possèdent rien ? Représentent-ils une menace ?”

Romain a chuté mais n’est pas encore dans le caniveau comme beaucoup de ses camarades d’infortune. Sur les trottoirs avec les prostituées, les flics, les petits épiciers, les macs et les agents immobiliers rapaces, il marche et voit et vit l’enfer de ces arpenteurs inlassables du macadam. Si une novella ne permet pas vraiment de s’étendre sur un personnage, on repère néanmoins que Romain n’a pas perdu tous ses repères et son cheminement dans la ville témoigne d’un Paris authentique et montre par de multiples détails les marqueurs de la vie de gens qui n’en ont plus vraiment : la beauté d’une pièce de deux euros, le bonheur d’une douche, la chaleur d’un regard, l’économie quotidienne de la manche, le prix de la bière, la richesse d’un repas chaud…

Par sa capacité à préserver encore quelques relations sociales, Romain lie des contacts avec un flic cherchant l’assassin de clochards. Avec bonheur, Jean-Luc Manet lorgne ainsi avec l’univers d’Adamsberg de Fred Vargas tout en cousinant parfois avec le regretté Frédéric H. Fajardie.

Jean-Luc Manet a été pendant plusieurs décennies un observateur privilégié du rock français, il en est devenu une des précieuses mémoires mais, merci, il n’a eu nul besoin de références musicales gonflantes et clichetons  pour ancrer son histoire. Point des éternels Ramones, AC/DC ou Motorhead qu’on rencontre si souvent dans les nanars français. Passera juste Marc Bolan et on trouvera un hommage aux petits groupes qui galèrent dans des bars borgnes, aux prolos du rock sur les scènes bancales dans des ambiances enfumées, marginalisées, alcoolisées ou cannabisées, un univers et une ambiance uniques que l’auteur connaît bien. 

Le tempo est dur, impeccable mais de cet Asphalte Jungle naît néanmoins une belle musicalité, une poésie urbaine sensible, envoûtante et finalement assez inattendue. Les mots sont choisis, les sonorités recherchées offrant un texte précieux musicalement unplugged.

Rock on Jean-Luc !

Clete

PS: Et “last but not least”, beaucoup d’allusions à ce que l’autre déclarait il y a quelques mois : « Les Bretons, c’est la mafia française »… dans les patronymes, dans des envies d’ailleurs en Bro-Gwened, dans le Golfe du Morbihan, sur des tee-shirts et dans un clin d’oeil à un très chauvin Breton de Paris de nos amis…

L’ÉTÉ SANS RETOUR de Guiseppe Santoliquido / Gallimard

« La vie se gagne et se regagne sans cesse, à condition de se convaincre qu’un salut est toujours possible, et de se dire que rien n’advient qui ne prend racine en nous-mêmes. »

Italie, la Basilicate, été 2005. Alors que le village de Ravina est en fête, Chiara, quinze ans, se volatilise. Les villageois se lancent à sa recherche ; les jours passent, l’enquête piétine : l’adolescente est introuvable. Une horde de journalistes s’installe dans une ferme voisine, filmant le calvaire de l’entourage. Le drame de ces petites gens devient le feuilleton national.”

Guiseppe Santoliquido est un auteur belge d’origine italienne qui fait son apparition chez Gallimard avec “L’été sans retour” où, par le biais de l’histoire d’une affaire de disparition d’enfant, il montre son amour pour la Basilicate, ses origines.

Si le sujet est on ne peut plus éculé, sa manière de le raconter fait toute la différence. Si l’affaire criminelle est le point central du roman, elle devient ici prétexte à une description sociologique de la vie rurale : une communauté solidaire, ses codes mais aussi ses travers que le drame révèlera.

L’auteur met particulièrement l’accent sur la cruauté  de l’info en continu, la recherche du scoop, la fausse compassion, la manipulation de l’individu comme du groupe, tout pour tenir l’antenne quelques minutes de plus que la concurrence.

L’écriture, très belle, frappe d’entrée et emporte le lecteur dans un suspense qui tient en haleine jusqu’aux dernières pages même si les amateurs de polars ne se laisseront pas berner très longtemps. Mais l’intérêt du livre n’est pas là, il se situe plutôt dans l’émotion engendrée par le récit très touchant de Sandro, observateur privilégié d’un drame familial et d’une tragédie villageoise. Un très bon roman au final bouleversant.

Clete.

SOLAK de Caroline Hinault / Le Rouergue Noir

Une poignée de baraquements balayés par le vent et la neige, voilà pour la photo de couverture et pour le décor de ce court premier roman. Solak, territoire au-dessus du cercle polaire, loin de notre tumulte, sort tout droit de l’imagination de Caroline Hinault ; mais dès le prélude notre autrice nous attrape par le col, et on comprend immédiatement qu’elle ne va pas nous relâcher avec douceur. 

Piotr, Roq, Grizzly et « le gosse » : ils sont quatre à tenter de vivre sur ce bout de terre gelé. 

Piotr, le sage, l’ancien, le chef aux 20 ans de Solak. C’est lui notre interlocuteur. Roq, militaire comme Piotr, bien bas du front, mauvais, malsain. Mais pas caricatural. Le scientifique Grizzly est là pour mesurer, interpréter et comprendre la nature autour ; le drapeau planté dans la cour ne le concerne pas.
Igor le suicidé qui part dans une boîte lors de la scène inaugurale : un sacré échange ! Le vivant qui prend la place du mort, le quatrième, c’est « la recrue« , « le gamin« , ou l' »enfoiré de muet à la con« , militaire également. C’est cet arrivant muet le cœur de l’histoire, le détonateur.

Qu’ont-ils donc fait pour être balancés sur ce « Désert des Tartares » polaire ? Ce qu’on en saura suffira à l’autrice pour nous envoyer une histoire de vengeance bien froide mêlée à une excellente critique de la masculinité et de ses aspects les plus abjects.

Malgré quelques moments de grâce sur cette nature polaire magnifique, Caroline Hinault met ses personnages à rude épreuve ; c’est à un véritable enfer qu’elle les soumet. Ils sont quatre, mais ce n’est pas un groupe, seulement des solitudes les unes confrontées aux autres dans une immensité tant déserte que glacée. Et il y a cette écriture pleine de bris de verres, coupante comme le vent qu’elle fait hurler sans cesse, comme  les lames de fond qu’elle fait jaillir des carnets tenus par  « la recrue« . 

Alors « Solak » premier roman publié, d’accord. Premier écrit ? Pas sûr. Parce que si la construction est somme toute classique, Caroline Hinault a un sacré coup de stylo, elle aligne les directs et les uppercuts comme d’autres enfilent des perles. Jamais elle ne s’essouffle, la courte longueur de « Solak » est une trâlée de poings tous placés. 

Si dès le départ on comprend que ça va mal finir, c’est tout le talent de l’autrice de maîtriser et manier cette puissante tension dont seul l’époustouflant dénouement nous donnera la clef qui fait de ce roman un plaisir de lecture.

NicoTag

C’est avec des sons glanés au cours d’un périple polaire que Molécule a enregistré son album -22,7°C dont voici Âriâ :

TOURBILLON de Shelby Foote / La Noire de Gallimard

Follow Me Down

Traduction: Maurice-Edgar Coindreau et Hervé Belkiri-Deluen, édition révisée par Marie-Caroline Aubert

“À l’ouverture du procès de Luther Eustis, fermier quinquagénaire père de trois enfants, personne ne doute de sa culpabilité. Il reconnaît avoir garrotté Beulah Ross, fille facile qui l’a ensorcelé, puis l’avoir jetée dans le lac Jordan, lestée de blocs de ciment.”

Nous sommes dans le Mississippi, état qui compile beaucoup des turpitudes de ce qu’on appelle le Deep South. La littérature américaine de Faulkner à Flanney O’Connor en passant par Erskine Caldwell a depuis longtemps raconté avec force et talent ce monde bien souvent maudit. Shelby Foote, historien, surtout connu pour “Shiloh”, où il décrit deux jours de boucherie sur les rives du Tennessee pendant la guerre de Sécession, a lui aussi contribué à la connaissance du sud profond notamment avec son roman “Tourbillon” situé à la fin des années 40 dans le comté imaginaire de Jordan. 

Ce roman, déjà publié chez Gallimard il y a de nombreuses années, trouve ici une deuxième jeunesse grâce à Marie-Caroline Aubert dont les choix sont souvent très judicieux (on oubliera juste “Les larmes du cochontruffe”). Elle l’a dépoussiéré pour le remettre à la lumière dans sa collection « La Noire ».  “September September” paru dans la même collection l’an dernier pouvait se voir comme un “thriller abrasif et tragicomédie sur le thème du racisme” (Paotrosaut dans la conclusion de sa chronique pour Nyctalopes) alors que “Tourbillon” n’entretient aucun suspense sur la tragédie.

 L’histoire commence par la découverte du cadavre et l’arrestation du coupable, et tout le propos ultérieur visera à expliquer les raisons d’une telle abomination, à raconter l’histoire d’une fascination et à montrer un procès où la défense tentera d’éviter au coupable de passer sur la chaise électrique, instrument de la justice très prisé dans le Mississippi.

Tout au long du roman, Shelby Foote, raconte, montre en utilisant neuf voix plus ou moins proches de l’évènement tout en se gardant, en apparence, de prendre parti. Mais il est évident que le choix des participants de la polyphonie concourt à donner vie à sa pensée. Souvent comparé à William Faulkner, Foote montre ici beaucoup de similitudes avec “Louons les grands hommes” de James Agee, reportage des années 30 sur la misère des petits blancs en Alabama. On a vraiment l’impression, dès le départ, d’être dans la recension d’une histoire vraie, racontée par un Shelby Foote témoin de l’horreur. Si certaines voix révèlent les misères sociales de la honte du rêve blanc ricain, ces “poor white trash” du Sud, d’autres se concentrent sur les détails de l’affaire. Les témoignages de Beulah la victime, d’Eustis le coupable et de Kate son épouse soumise sont extrêmement difficiles, très forts en pathos et laissent souvent un sale goût dans la bouche. Évidemment, on voit aussi que l’obscurantisme, la misère intellectuelle sont parfaitement formatés, brillamment entretenus et développés, c’est un grand classique, par la connerie de la religion, pire ennemie de l’humanité.

Œuvre majeure sur le Sud c’est certain, “Tourbillon” n’offre, en revanche, absolument pas une lecture confortable et aura sûrement le pouvoir de bien plomber vos vacances si vous vous y engagez maintenant.

Clete.

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