Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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LES BONNES ÂMES DE SARAH COURT de Craig Davidson / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Sarah Court.

Traduction: Eric Fontaine.

Depuis 2014, on n’avait plus de nouvelles de Craig Davidson. Sous le pseudonyme de Nick Cutter, il avait écrit des (bons) romans d’horreur TROUPE 52 et LITTLE HEAVEN mais si l’hémoglobine n’est pas trop votre truc, plus rien de “consensuel” (guillemets indispensables) à se mettre entre les mains du grand auteur canadien méconnu. Un de ses recueils de nouvelles avait tant séduit Jacques Audiard qu’il en avait fait “De rouille et d’os” avec l’excellent Matthias Schoenaerts et la pôôôvre Marion Cotillard dans les rôles principaux. 

Alors, voilà Davidson de retour dans les librairies françaises aujourd’hui avec un roman daté de 2010, jusqu’ici inédit chez nous et cette cruelle absence est enfin réparée. Ecrit avant le splendide CATARACT CITY de 2014, il contient beaucoup des thèmes qui exploseront au visage du lecteur quatre ans plus tard: les chutes du Niagara côté canadien, les souffrances du corps, la boxe, les combats de chiens, les vies à l’arrêt, la paternité, tout y est déjà. Mais, tout ceci est développé ici dans une version au premier abord, j’insiste au premier abord, beaucoup moins tragique, moins noire que dans CATARACT CITY. Mais, très comparable à Dan Chaon dans sa manière d’écrire, il faut se méfier de Craig Davidson car il secoue gravement, faisant naître l’horreur domestique d’une situation, en apparence, tout à fait banale. Davidson est capable de vous faire exploser de rire  puis de salement vous plomber la page suivante. Du coup, la lecture s’avère très prenante mais débordante d’incertitude et créant une réelle appréhension de chaque instant: chat échaudé…

Sarah Court est un petit lotissement banal de cinq maisons dans un coin gris de l’Ontario. Cinq maisons, cinq familles, cinq histoires dans cinq parties contenant toutes le terme noir dans leur appellation: Eau Noire, Poudre Noire, Boîte Noire, Carte Noire et Tache Noire et racontant trois générations. D’aucuns pourraient penser qu’il s’agit d’un recueil de nouvelles assemblées pour faire un roman mais les récits sont inter-connectés et bien souvent le dénouement d’une histoire se trouve dans le développement d’une autre. On aimerait parfois bien connaître la réalité de nos voisins derrière le vernis des convenances et des apparences, la part sombre et c’est à pareille aventure que nous convie un Craig Davidson une fois de plus virtuose et osant même saupoudrer son récit de quelques petits éléments de surnaturel sur la fin sans rien gâcher. 

Le livre s’apprivoise lentement, les zones d’ombre sont souvent longuement préservées, beaucoup de gens bizarres, de situations improbables ou déjantées comme ridicules mais un ensemble parfaitement maîtrisé.

“Regardez un peu les différentes trames narratives de ce récit. Observez comment les histoires débutent et comment elles prennent fin. Celle d’un jeune pyromane fasciné par les feux d’artifice se termine avec de nouveaux yeux dans les orbites d’une femme. Celle du voleur de voiture qui explique à un étrange garçon comment on “chope un vé’cule” se termine avec un autre garçon tout aussi étrange qui se pend dans le placard d’un motel, mais qui finira par être sauvé par le premier de ces garçons, devenu un homme, qui un jour avait volé la Cadillac du grand-père du second.” raconte Davidson dans une épilogue de haut vol achevant un roman hors normes, loin des sentiers battus et rebattus.

Osez le trouble d’un très grand roman!

Wollanup.


LA FRONTIÈRE de Don Winslow / Harper Collins .

The Border.

Traduction: Jean Esch.

“Art Keller, ancien agent de la DEA, est recruté par le sénateur républicain O’Brien pour participer à une opération officieuse au Guatemala : aider le cartel de Sinaloa, dont la mainmise sur le Mexique assure un semblant de stabilité à la région, à se débarrasser d’une organisation rivale sanguinaire, Los Zetas. La rencontre organisée entre les dirigeants des deux cartels tourne au bain de sang : les trafiquants s’entretuent et le parrain de Sinaloa disparaît. Keller retourne alors au Mexique, où il retrouve la femme qu’il aime, Marisol. Maire d’une petite ville, celle-ci résiste vaillamment aux cartels, malgré la tentative d’assassinat qui l’a laissée infirme quelques années plus tôt. Quand O’Brien propose à Keller de prendre la tête de la DEA, il y voit l’occasion de lutter contre les organisations qui sèment la mort en Amérique. Il accepte.”

Les décharges du Guatemala, les pêcheurs du Costa Rica, le Guerrero et le Sinaloa au Mexique, Mexico, Juarez, Tijuana, Acapulco mais aussi Vegas, la Californie, Washington, New York avec Inwood et Washington Heights au nord de Manhattan et Staten Island, les prisons américaines, les centres de rétention… la zone de guerre s’est étendue.

Don Winslow a déclaré que tout ce qui était raconté dans cette trilogie, inaugurée en 2005 avec “la griffe du chien”, poursuivie en 2016 avec “Cartel” et qui connaît son dénouement  cette année, s’est réellement passé et que parfois il a lui-même préféré édulcorer les faits. C’est un monde effroyable que nous montre, nous décrit, nous explique, nous raconte Don Winslow pour la troisième fois et peut-être de manière encore plus aboutie que précédemment.

“La frontière” chère à Trump, démarre au début des années 2010 et se termine au moment de l’élection du promoteur à la Maison Blanche. Il y a deux Winslow, celui qui a écrit et continue encore à produire des polars globalement honnêtes et parfois même d’un goût douteux comme “Savages” et sa suite et… le grand Don auteur de cette exceptionnelle trilogie sur cette guerre contre le trafic des narcotiques: la marijuana, la meth, la cocaïne autrefois, l’héroïne et le fentanyl maintenant.

Une fois de plus, c’est du très, très haut niveau. Il faut parfois s’accrocher, rester bien concentré, le théâtre des conflits s’ est étendu, leur nombre méchamment aussi. Au cours de ces huit cents pages, fleurit un nombre impressionnant d’intrigues qui se recoupent, s’éloignent pour se retrouver en mode sanglant et éprouvant y compris pour un vieux guerrier comme Art Keller, toujours aussi cow-boy et franc-tireur malgré sa promotion à la tête de la DEA.

Nul besoin de lire les deux premiers pour attaquer “la frontière” tout en considérant néanmoins que vous vous privez de deux énormes monuments. “La frontière” lance une nouvelle histoire, une nouvelle apocalypse qui démarre par une guerre entre “los hijos”, héritiers des chefs narcos se disputant l’empire, le territoire, la thune, la came, les femmes…Keller, lui, a compris qu’il ne pourra jamais venir à bout du trafic à partir du Mexique et va s’attaquer ainsi au financement, à l’argent qui circule, à la came qui débarque aux USA, à l’ennemi intérieur.

Don Winslow dévoile toute la constellation narcos, les gamins qui crèvent d’overdose, les nanas en manque qui se vendent, les maras, les sicarios, les victimes de la terreur, les dispensaires, les massacres, la barbarie, la misère, les ateliers de fabrication du poison, les trains de l’horreur pour monter vers la frontière américaine, les territoires, mais aussi les financiers véreux, les banquiers ripoux, le blanchiment des montagnes de narcodollars, les trahisons, les politiques américains et mexicains unis par l’argent sale, les flics corrompus, la géopolitique régionale, l’économie du trafic… 

La route vers “la frontière” est longue, difficile, complexe, noyée de sang et de larmes, pavée d’horreur et de mort: huit cents pages sidérantes, époustouflantes au bout de l’enfer.

Drogue dure !

Wollanup.

PS: Et une petite chansonnette à la gloire de Juan Alberto Ortiz Lopez, alias “Juan Chamale”, un gros narco.



Entretien avec Thomas Bronnec pour LA MEUTE / EquinoX / les Arènes.

Deuxième entretien avec Thomas Bronnec, qui, roman après roman, nous conte les heurs et malheurs de la classe politique française à travers un cycle noir qu’il lui consacre avec beaucoup d’intelligence.

Vous avez débuté votre carrière chez Rivages puis vous êtes passé par la Série Noire de Gallimard et on vous retrouve aujourd’hui dans la collection Equinox aux Arènes. Vous aimez le changement ?

En 2017, Aurélien Masson, l’éditeur de la Série noire chez Gallimard, a décidé de rejoindre Les Arènes pour fonder une collection de romans noirs, EquinoX. Je l’ai suivi dans cette aventure car nous avons une relation de confiance, bâtie au fil des textes que nous avons travaillé ensemble : Les Initiés, En Pays conquis, et maintenant, La Meute.

En 2017, quand était sorti “En pays conquis” votre éditeur parlait du roman de la présidentielle à venir. Néanmoins, votre roman était plutôt une uchronie sur la vie politique française. Vous revenez deux ans plus tard, tout en gardant le même fond fictionnel, loin du racolage autour de la popularité du nouveau président que certains auteurs ont pu faire. Même si ce n’est pas votre sujet aviez-vous imaginé un telle explosion de la vie politique française et l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron?

Qui prétendrait aujourd’hui avoir prévu l’élection d’Emmanuel Macron manquerait sans doute d’honnêteté intellectuelle. J’ai rencontré l’actuel président de la République pour la première fois en 2010, à l’occasion de l’enquête sur le ministère des Finances que j’ai effectuée avec Laurent Fargues, qui a donné un livre et un documentaire. Aucun journaliste ou presque n’avait alors entendu parler de lui. J’ai continué à le voir plusieurs fois, jusqu’en 2013, alors qu’il était secrétaire général adjoint de l’Elysée. J’ai d’ailleurs écrit un article pour Libération à ce propos, Déjà Macron perçait sous Emmanuel. On sentait chez lui un talent et un charisme certains, de l’ambition et une vision de la politique. Mais de là à l’imaginer à l’Elysée, si tôt, qui plus est…

Article pour Libé sur Macron signé Thomas Bronnec.

Vous l’expliquez très clairement dans une note en fin de “la meute” mais tout le monde n’ira pas chercher jusque là, de quoi parle ce troisième volet de ce qui ressemble à un cycle?Et peut-on lire votre roman sans avoir lu les précédents édités par la Série Noire?

Oui, on peut évidemment lire ce roman sans avoir lu les autres. Les Initiés, En Pays conquis, et La Meute forment finalement une trilogie politique, même si ce n’était pas prémédité ; mais chaque livre est autonome, même si on retrouve des personnages communs et si ces trois romans tissent ensemble un fil chronologique cohérent, comme une chronique d’une vie politique parallèle. La Meute met en scène un ancien président  de la République, François Gabory, qui n’arrive pas à raccrocher et prépare son retour. Face à lui, Claire Bontems, une jeune ambitieuse qui tente de faire main basse sur la gauche en passant par-dessus les appareils politiques. Elle est conseillée par Catherine Lengrand, la sœur de  Gabory. C’est le choc de deux ambitions, de deux générations, de deux visions de la gauche. Une guerre sans merci dans laquelle s’invitent des rumeurs sexuelles, hypertrophiées par les réseaux sociaux. Le roman évoque la relation de fascination et de haine entre le pouvoir politique et la sphère médiatique, dans une société transformée par Facebook et les mouvements MeToo et Balancetonporc.

Ce n’est pas un secret, vous êtes journaliste, actuellement chef du desk numérique de Ouest France mais on ignorait votre côté masochiste. Bien sûr, c’est la voix d’un des personnages pas la vôtre mais il est écrit:” Les journalistes… Des menteurs, des tricheurs, des enfumeurs avec un pouvoir aussi démesuré que leur ego, qui ne pensent qu’à vendre du papier que plus personne ne veut acheter.” Des élus de la nation, des partis, des mouvements sociaux, des ministres, les Français lambdas ne se gênent pas pour jeter l’opprobre sur toute une profession. D’où vient cette inimitié, cette méfiance de plus en plus présente?

Les  médias sont de plus en plus mal-aimés, on est bien obligés de le constater. Il y a chez beaucoup un sentiment de déconnexion, l’idée que les médias représentent une élite qui ne comprend pas le pays, qui est trop proche des pouvoirs. C’est un terreau propice aux théories du complot et à l’émergence des fake news et des extrêmes. Cette méfiance qui se voue parfois en haine oblige la profession, loin d’être exempte de reproches, à s’interroger et à être toujours plus exigeante car la presse est un contre-pouvoir essentiel dans une démocratie.

A propos des dernières tracasseries de monsieur Castaner, on a pu entendre de la part de voix zélés que le pouvoir se sentait otage des informations délivrées par les réseaux sociaux, ce qui l’obligeait à des déclarations hasardeuses, prématurées ? Est-ce à dire qu’à notre époque la voix officielle serait menacée par des infos officieuse non vérifiées?

Ma réponse est un peu le prolongement de l’autre. Beaucoup ne croient plus les versions officielles et préfèrent croire que les autorités, les institutions mentent. Je crois que la communication politique, parfois désastreuse comme lors du drame de Lubrizol, doit se réinventer pour faire face à ces défis.


L’Europe est au cœur du débat de “la meute”, le pays étant en plein Frexit suite à un référendum. L’appartenance à l’UE sera certainement un grand débat de la prochaine présidentielle, peut-être pas le plus important pour les électeurs, mais quels autres grands sujets voyez-vous poindre depuis votre poste d’observation?

J’espère que l’environnement sera le thème principal de la prochaine campagne. Il est plus que temps que les gouvernements en fassent la priorité  numéro un. Ils ne le feront pas d’eux-mêmes mais les mobilisations populaires, de plus en plus massives même si la France est en retard, peuvent les obliger à agir.

L’opposition au sein de la gauche pour la conquête du pouvoir est un des thèmes de votre roman. Pensez-vous que les clivages gauche/droite existent encore dans la France de 2019 du point de vue des politiques tant le nombre de girouettes élues va croissant depuis quelques années mais aussi du point de vue de l’électorat?

Le clivage gauche-droite a toujours existé, il évolue simplement au fil de l’Histoire : avant la première guerre mondiale, il se faisait autour de l’acceptation de la République. Puis, quand ce débat s’est éteint, il s’est joué autour de la question de l’acceptation du capitalisme, puis de la question sociale à l’intérieur du système capitaliste. Certes, il reste une partie de la gauche qui tente de la garder au coeur du débat, mais elle représente une petite partie de l’électorat. Le PS, la gauche macroniste, ont intégré les contraintes du libéralisme. Le clivage gauche-droite se joue aujourd’hui aussi, et même sans doute davantage, sur les questions de société : l’environnement, l’égalité entre les femmes et les hommes, la lutte contre le racisme, la question de la filiation… En revanche, l’offre des partis politiques ne recoupe pas complètement ces clivages et c’est pourquoi je pense que la période de reconfiguration de la vie politique initiée par l’émergence d’Emmanuel Macron n’est pas terminée. On voit bien que la gauche et la droite d’hier se cherchent un positionnement et un avenir. 


Vous n’en parlez pas tout comme l’éditeur et pourtant c’est, pour moi, le thème central de « la meute ». Les femmes et la politique n’est-il pas le lien qui fait fonctionner le roman et qui lui donne une encore plus grande aura que vos précédents écrits? La femme dans la politique, la femme qui subit la politique, la femme séduite par la politique, le pouvoir ? Pourquoi une telle place nouvelle à la voix des femmes?

Si, si, nous en parlons 🙂 Le roman est indissociable de l’époque post #metoo, les femmes y ont une place centrale. J’ai voulu montrer que la politique aujourd’hui ne peut plus se passer des femmes, comme cela a longtemps été le cas. Mon héroïne, Claire Bontems, n’a aucun complexe et même si c’est difficile pour elle de se faire une place, elle utilise tous les moyens à sa disposition pour arriver au sommet. Elle fait du féminisme l’un des thèmes majeurs de sa campagne. Mais il y a aussi les femmes de l’ombre : Thérèse, la mère de François Gabory ; Catherine, sa soeur et sa rivale ; Manon, sa maîtresse. Car même les hommes du « monde d’hier » ne sont rien sans les femmes de leur entourage. 


Enfin, pensez-vous que le le courage et un entraîneur compétent suffiront au Stade Brestois pour se maintenir en Ligue 1 ?

La saison est plutôt bien partie mais elle est longue et il faudra sans doute lutter jusqu’au bout. Mais oui, j’y crois !

Entretien réalisé par échanges de mails en octobre 2019.

Merci à Thomas.

Wollanup.

L’ ECHO DU TEMPS de Kevin Powers / Delcourt.

A shout in the ruins.

Traduction: Carole d’Yvoire.

« Nurse donna naissance à George dans une tente d’amputation de l’hôpital de Chimborazo au deuxième jour d’avril 1863. Elle se tordait de douleur depuis la veille au soir et les chirurgiens l’avaient laissée gémir sur le sol couvert de sang, tandis qu’ils poursuivaient leurs opérations. Le crissement de la scie sur les os. Une sonde, un doigt ou une paire de pinces fouillant dans les chairs déchirées du bras ou de la jambe d’un jeune homme, à la recherche d’une balle Minié, la plaie aussi béante que l’entrée d’une mine. Les voix calmes mais fermes des médecins et soignants échangeant instructions et confirmations. Un membre jeté sur le plancher avec un bruit sourd et une petite éclaboussure de sang. Et Nurse, dans un coin de la tente, ignorée alors qu’elle se balançait, pliée en deux, d’avant en arrière, à intervalles de plus en plus rapprochés, tel un métronome déréglé. »

Son premier roman, Yellow Birds révélait déjà un véritable talent d’écriture : il conquiert le public américain ainsi que le public français. Vétéran de la guerre d’Irak, à l’instar d’un Phil Klay ou, plus récemment, de l’ovni Nico Walker, Kevin Powers s’emploie à revivre les horreurs du conflit armé en les restituant à l’écrit. Acte cathartique ? peut-être un peu mais pas uniquement puisque le titre publié par les éditions Delcourt cet automne, L’écho du temps, revient sur le sujet de la violence humaine, à une autre époque, lors d’une autre guerre.

Deux temporalités se font face : le passé, deuxième moitié du XIXe siècle et son écho en plein milieu des années 50 : nous sommes en Virginie et assistons d’un côté à une naissance, de l’autre à un départ.

Kevin Powers se fout du suspense : sa structure narrative n’en dépend pas, elle est, au contraire, semblable à un chemin – deux en l’occurrence, le passé et le présent – sur lequel il vous accompagne en vous faisant signe de temps en temps pour vous éviter de vous prendre les pieds dans une branche.

La Virginie, terre sudiste, est toujours marquée par la ségrégation lorsque George, « dans les quantre-vingt-dix ans environ » prend la décision de quitter Richmond et le quartier où il vit depuis des années, quartier voué à la démolition pour laisser la place à la Route Une. Il sait que la fin est proche et aimerait savoir d’où il vient ; tout ce qu’il en sait se résume à un petit mot écrit à la hâte : « Prenez soin de moi. Je vous appartiens maintenant. » accroché à ses vêtements lorsqu’il avait été retrouvé, en Caroline du Nord, petit garçon de trois ans.

Powers joue avec les flashbacks et les digressions sans que jamais cela ne nuise à l’homogénéité du récit : bien au contraire, la force du texte s’amplifie au fur et à mesure que les pièces du puzzle se mettent en place. Les personnages aussi prennent de plus en plus d’épaisseur, jusqu’à déborder des pages du livre : le sens du détail de Powers, les descriptions approfondies – qu’il s’agisse de paysages ou d’état d’âmes – son incroyable sensibilité font mouche.

Les racines de l’histoire, en pleine guerre de Sécession dont la Virginie refuse d’admettre la défaite se trouvent sur la plantation d’un français, Levallois. Homme d’affaires, homme de pouvoir, il tire les ficelles de plusieurs destins, des Noirs, des Blancs. Parmi les Noirs, un couple, Nurse et Rawls, parmi les Blancs, le propriétaire voisin, Bob Reid et sa fille, Emily. La guerre et ses conséquences en face.

L’écho du temps raisonnera dans votre tête longtemps après l’avoir refermé. Il raconte avec beaucoup de douceur l’horreur humaine. Traversé de temps à autre par un éclair de lumière (grâce surtout à des personnages secondaires dont le poids est aussi important que celui des personnages principaux), par des moments de grâce (comme celui où George rencontre les parents de son ancien collègue tué dans un accident de travail ou l’histoire d’amour de Lottie et Billy), le roman de Kevin Powers questionne la nature humaine.

Puissant, dérangeant parfois, extrêmement beau.

Monica.


LAISSE LE MONDE TOMBER de Jacques Olivier Bosco / Pulp Editions.

Pour son nouveau roman, Jacques Olivier Bosco nous plonge dans une banlieue parisienne, bien glauque, bien noire, où peu d’espoir est permis. Pas d’horizon pour ses habitants, ni visuel, ils sont entourés de barres d’immeuble avec un ciel bas, ni dans leur vie. Pour eux, pas de rêves de vie meilleure, autre part, dans un monde plus bleu.

On suit Jef et Hélène, deux flics de quartier malmenés par la vie, qui vont devoir faire face à une enquête encore plus cruelle que leur environnement. Un gamin, puis une femme sont retrouvés morts, bouffés et tués par un chien, un monstre de férocité. L’autopsie révèlera que leurs visages ont été pelés. Cet animal n’agit donc pas seul, il a un maître qui tue les habitants de cette banlieue, dans une barbarie inhumaine.

JOB nous plonge dans cet univers sans nous laisser la moindre espérance. Une telle noirceur entoure chaque personnage, une telle haine contre le monde,  qu’il arrive à nous faire tomber toujours plus profond dans le précipice. Chacun voudrait trouver la rédemption, parfois dans l’amour mais comment trouver cette étincelle dans un tel contexte. Les habitants ont la haine, les flics sont seuls et démunis.

« Je croyais qu’être flic c’était quelque chose, être crainte tout du moins aimée, respectée. Reconnue. (…) il n’y avait que des insultes, du rejet, de la haine, des crachats à longueur de journée. Du mépris, ils étaient la lie de la lie dans ce lieu banni, la banlieue. »

On pourra regretter une violence parfois dans la surenchère sur la première partie du bouquin, mais qui se rattrape par davantage de profondeur dans la seconde. Cette deuxième partie permet d’intensifier les personnages, de mieux comprendre d’où vient cette profusion de rage. Le dénouement de l’enquête arrive un peu vite mais pour mieux s’axer sur la conclusion de l’histoire de ses protagonistes. Aucun n’est épargné, pas de gentils et de méchants, mais plutôt des personnalités qui trouvent dans la brutalité, dans la sauvagerie, le seul moyen de faire face aux horreurs qu’ils ont subies.

Aucun répit ne nous est donné dans ce roman, véritable « roman noir » dans sa  définition même, les amateurs apprécieront.

Marie-Laure.


LES AMAZONES de Jim Fergus / Le Cherche Midi.

Strongheart

Traduction: Jean-Luc Piningre

Lorsque les Mille femmes blanches ont débarqué en France, il y a maintenant vingt ans, impossible d’envisager une suite à ce roman qui a tant fasciné les lecteurs français : le personnage principal meurt à la fin du récit. Et pourtant, en 2016, après avoir écrit d’autres romans, Jim Fergus revient en territoire Cheyenne en nous délivrant La Vengeance des Mères : le pas avait été franchi.

Ce qui au départ devait être un roman indépendant est devenu une trilogie bouclée cet automne par le dernier opus, Les Amazones.

Ce dernier ouvrage cache pas mal de surprises alors je ne vais pas rentrer dans les détails, il faudra que vous découvriez par vous-mêmes ! Ce que je peux faire en revanche, c’est vous dire pourquoi il faut lire, offrir, vous offrir les romans de Jim Fergus.

Son intérêt et la passion pour la culture des Indiens d’Amérique sont nés à l’époque de l’adolescence, lorsqu’il passe des mois à voyager avec son père à travers l’Amérique et découvre avec stupéfaction les réserves d’Indiens. La conquête des Blancs et ses conséquences sur les peuples autochtones n’étaient pas enseignées à l’école, aussi le jeune Fergus s’imaginait-il des tribus vivant toujours en liberté et chassant le bison. Que nenni. La réalité des choses le frappe et reste pour lui un sujet brûlant dont il finit par s’emparer en commençant à écrire.

Malgré les nombreuses légendes, l’échange des mille femmes blanches contre mille chevaux n’a jamais existé. Par contre cette intrigue permet à Fergus de faire un gros état des lieux sur la situation des femmes en cette fin de XIXe siècle aux Etats Unis : à certains égards la parole d’une femme valait autant que celle d’un Indien ou d’un Noir aux yeux de la « bonne société blanche ». Romans féministes, certes, les récits de Fergus parlent aussi d’esclavage – à travers le personnage de Phemie, « Black White Woman » – ou d’homosexualité (Hélèn et Lady Ann). Il n’y a aucun tabou et si son talent de conteur est capable d’embarquer même le lecteur le plus réfractaire, les valeurs humanistes que ses récits transportent font de lui l’une des voix les plus importantes de la littérature américaine.

Pas de tabou non plus quant à l’image des Indiens : loin de Fergus la volonté d’en parler comme d’un peuple uni, soudé et homogène. Cette vision idéaliste (et assez touristique) des choses ne correspond pas à la réalité historique. En évitant l’image d’Epinal du « bon sauvage », Jim Fergus montre qu’il a été journaliste avant d’être écrivain et prouve par la même que la fiction, aussi romanesque soit-elle, ne doit pas faire fi des faits – surtout lorsqu’il s’agit d’un contexte et un sujet aussi délicats.

Pour finir, avec Les Amazones la boucle est véritablement bouclée : le personnage de Molly Standing Bear est le prétexte pour faire un point sur la situation des Indiens d’Amérique aujourd’hui. Dramatique dites-vous ? A ce sujet l’article de Fergus paru dans l’avant-dernier numéro de la revue America est assez révélateur (comme par ailleurs ce numéro dans son intégralité).

Avec Les Amazones Jim Fergus prouve que les suites ne sont pas nécessairement « moins bonnes », en ce qui me concerne je crois, au contraire, que c’est mon préféré. A cause de Molly Standing Bear. Lisez, vous verrez !

Monica.

LE FROID d’Andreï Guelassimov / Actes Sud.

Traduction: Polina Petrouchina

Quand Filipov est réveillé par une jeune femme qu’il n’arrive pas à relier à sa propre histoire sur le divan du vestibule d’un appartement moscovite qui lui est totalement inconnu, sa gueule de bois se réveille et parvient très rapidement au niveau de l’excitation d’une happy hour dans un bar d’alcoolos. Quand cette même jeune femme le secoue pour lui dire qu’il va rater son avion pour se rendre dans le nord, la rave hallucinée qui se déroule sous son crâne ne lui permet pas de se rappeler pourquoi il doit se rendre en Sibérie dans sa ville natale. Filipov est un metteur en scène de théâtre et de cinéma connu internationalement maintenant et sa carrière a vraiment décollé quand il s’est adjoint comme scénographe un ami d’enfance. Petit à petit, dans l’avion, en revenant à la vie à coups de grappa, il comprend la raison de sa venue. Un théâtre parisien lui a proposé la mise en scène d’une pièce et il a dit oui abandonnant ainsi son ami dont les Français n’avaient pas besoin. Il vient donc expliquer la chose et pense que l’autre comprendra qu’il ne pouvait pas dire non  vu que cela ouvrait peut-être la porte de théâtres new-yorkais. Il pense que son ami le comprendra, que ce retour dans une contrée qui l’a vu grandir sera difficile certes, empreint de nostalgie et rempli de souvenirs brumeux car bien souvent alcoolisés mais sera couronné de succès dans cette région post-apocalyptique avant la moindre apocalypse connue. Celle-ci viendra très vite et on ne pourra pas néanmoins en imputer la responsabilité à un Filipov qui se lie avec sa voisine dans l’avion entre deux évanouissements. Il ne souffre pourtant pas de solitude parce que le démon du vide a fait irruption comme à chaque fois qu’il a un petit peu trop franchi la ligne. Ce démon est son petit gremlin, son petit korrigan, son petit poulpikan perso qui se paie sa tronche chaque fois qu’il est dans l’impossibilité de contrecarrer ses railleries. In vino veritas? Peut-être. La descente de l’avion et l’annonce par le pilote d’une température au sol de -40 participe très activement au “réveil” de Filipov, subitement conscient que ses vêtements de début d’automne moscovite ne feront pas l’affaire… au sol justement. Ce dernier est au départ, juste une sensation, car il est quinze heures trente, il fait déjà nuit noire et le brouillard est à couper au couteau, pas chassé par un vent, ben, sibérien. 

Ainsi démarre le “zapoï “dans le grand nord de Filipov qui en deux jours se prendra des murges mémorables dont il ne gardera aucun souvenir et connaîtra un nombre important d’absences dans une ambiance borderline dont le point d’orgue sera la panne de la centrale locale coupant électricité et chauffage dans toute la ville. Les différentes rencontres improbables et la panique collective engendrée par la panne ne toucheront que modérément un Filipov toujours entre deux boutanches, ignorant les signaux qui lui signalent une cata majeure à venir. Pas mal de lumières sont éteintes chez Filipov qui ne voit pas la situation de la ville, les drames qui s’y jouent quand lui ne pense qu’à sauver un chien qui n’a rien demandé et qui s’interroge sur sa possible paternité de la demoiselle qu’il convoite.

A lire ce roman, on en arrive à se demander si Bukowski ou même Crews n’auraient pas vécu dans la région. Comme les deux auteurs ricains, Guelassimov n’hésite pas à se salir les mains, à plonger dans le marigot, à évoluer dans le caniveau. On sent le vécu et sous couvert de grosse farce éthylique, il raconte la Sibérie de l’ère soviétique, la situation actuelle de ce no man’s land terrible pour l’homme où les larmes, le malheur ne sont jamais très loin. On est bien dans du noir au plus profond de la nuit sibérienne… Dépaysant, surprenant.

Humour froid !

Wollanup.


PEQUENOTS de Harry Crews / Finitude

Blood and Grits

Traduction : Nicolas Richard

Jusqu’ici, les chroniques écrites par Harry Crews pour le compte de Playboy et Esquire au milieu des années 197, en pleine vogue du genre redneck,  étaient soit méconnues des lecteurs français, soit inaccessibles car non traduites (à l’exception de Descente à Valdez, Allia, 2016).  C’est en tant qu’auteur à succès à la patte bien affirmée qu’il est envoyé aux quatre coins du pays pour en ramener un reportage ou mandaté pour raconter une aventure ou un souvenir de son Sud natal. Il y a ceci de certain avec Harry Crews : autant qu’un aimant attire la limaille de fer, il attire les freaks, les barjos, les personnages hors-normes ou révèle la part étrange de ceux qui, même s’ils affichent le succès, n’en possèdent pas moins des particularités physiques ou morales qui les font sortir de l’ordinaire. Harry a sa manière bien à lui de faire le boulot, il paie de sa personne. Il n’est jamais avare d’une bière, d’un verre de vodka, d’un joint, d’un faux pas, d’une gueule de bois ou d’écorchures. Voilà l’auteur, la boîte crânienne embrouillée et le corps douloureux, hanté par son passé de pauvre plouc de Bacon County, Géorgie, et par ses expériences humaines, sociales, sexuelles, face à des situations et des personnages de la vie réelle, dont beaucoup de Grits. Il semblerait qu’Harry Crews ait inventé, en tout cas, popularisé l’expression qui désigne un méchant péquenot du Sud, cradingue. Grits, à l’origine, c’est le gruau de maïs traditionnel qui se mange chaud et qui pourrait empâter la diction de ses consommateurs habituels.

Le recueil a été pensé comme un tout par Harry Crews. Il anticipe son autobiographie, Des mules et des hommes. Il est tout aussi brutal, choquant, férocement drôle et attendrissant. Il dresse un portrait noir et grotesque d’une Amérique tiraillée entre violence et respectabilité. Si j’étais bonimenteur à l’entrée d’un cirque miteux, d’une foire (aux serpents) ou bien encore d’un blog « noir et partisan », j’annoncerais dans un même souffle des péquenauds en pagaille, une éléphante exécutée par pendaison, un marchand de bottes de chasse au succès phénoménal, des filles obèses, des touristes imbéciles, un ancien du Vit Nam suicidaire, un jockey dans la dernière ligne droite, Cody, Jimbo et un poisson de 10, 12 ou 14 livres – allez savoir, Charles Bronson lui-même, une buse à queue rousse, des bagnoles cabossées, des forains retords, un arroseur de muguet, des chasseurs de renard, des routiers militants, et même des tueurs de masse, oui messieurs-dames. Cette simple énumération devrait mettre l’eau à la bouche. Quand on sait en plus que cette farandole d’histoires est saupoudrée des fulgurances de l’auteur, on ne résiste pas : « Jake avait l’air vraiment fou, ou je suppose que fou n’est pas le bon mot, majestueux, plutôt. » « Deux heures plus tard, un professeur d’université que je connais, tellement intello qu’il refuse de manger des oignons, a soupiré en regardant par la fenêtre de son bureau et a dit tristement : – Il doit bien avoir quelque chose qui cloche chez moi, j’adore Charles Bronson. » « Un des inconvénients de la randonnée dans le parc national de la Shenandoah, c’est les noms des campements. On dirait qu’ils ont tous été inventés par un créatif défoncé de Los Angeles. »

C’est également un autoportrait qui se dessine au fil des pages. Même dans le rôle d’un envoyé spécial (d’un genre quand même spécial), dans la peau d’un auteur reconnu, Harry Crews ne parvient jamais oublier ses racines misérables, son histoire de cul-terreux et les accidents de son parcours. Piètre interviewer, il s’épanche. Cette maladresse lui permet bien souvent de briser la glace et de se sentir proche de son interlocuteur, surtout si celui-ci a goûté au dur de la vie.

Histoires réelles ou assaisonnées par l’auteur, on se fout finalement de le savoir, on ingère la noirceur, l’alcool, les torgnoles, le gruau de la bêtise dans lequel craquent des graviers de diamant. Et on se régale. Il y a dans ce livre, une putain de phrase, une phrase qui fout les poils. Elle dit : « Nous faisons tous partie, nous tous, de la tribu sauvage des avaleurs de foutaises. » Si vous n’y compreniez rien, je serais bien triste pour vous. Non, en fait, je vous suggérerais de ne pas lire Harry Crews et d’abandonner l’idée même de lire de bonnes histoires. 

Paotrsaout


LONDON CALLING / 19+1 histoires rock et noires / Buchet Chastel.

Mouloud Akkouche, José-Louis Bocquet, Thierry Crifo, Caryl ferey, Thierry Gatinet, Jean-Noël Levavasseur, Michel Leydier, Jean-Luc Manet, Olivier Mau, Pierre Mikaïloff, Max Obione, Jean-Hugues Oppel, Jean-Bernard Pouy, Frédéric Prilleux, Sylvie Rouch, Annelise Roux, Christian Roux, Jan Thirion, Marc Villard + 1 nouvelle de Jean-Philippe Blondel.

Ouvrage dirigé par Jean-Noël Levavasseur.

Sorti il y a dix ans, “London Calling” recueil de nouvelles rendant hommage au troisième album du groupe The Clash, a fait peau neuve au niveau du format et entame donc une nouvelle carrière dans les librairies. On me l’avait offert il  y a dix ans et je me suis replongé dans ces nouvelles avec un œil nouveau car certains signataires qui m’étaient totalement inconnus à l’époque le sont beaucoup moins aujourd’hui. Il y a même un Nyctalope…

Mes intimes savent l’importance pour moi de ce groupe et de cet album. Au fil des années, je l’ai eu plusieurs fois en vinyle, plusieurs fois en K7, une multitude de fois en CD, en affiche, encadré trônant dans le salon, sur un tee shirt. On a tous un album qui compte plus que les autres. LONDON CALLING, c’est mon album blanc, mon Ziggy Stardust, mon Exile on Main Street, mon Physical Graffiti, mon Born to Run, mon Drums and Wires regroupés sur deux galettes noires, mon bien musical le plus précieux.

L’énorme déflagration du premier album, couplé avec la furie du premier Sex Pistols avait donné le “la” de la “révolte” d’une multitude d’ados boutonneux rebelles un peu partout dans le monde occidental en 76. Enfin des mecs qui semblaient tout juste sortis de l’adolescence, qui savaient à peine jouer et qui nous ressemblaient, tellement loin des stars friquées de l’époque, qui cognaient, qui rentraient dedans. La suite fut plus chaotique, le gros dawa chez les Pistols et un deuxième album en 77 pour les Clash, avec un trop gros son trop ricain orchestré par un Sandy Pearlman qui œuvrait habituellement pour le hard rock (talentueux) du Blue Oyster Cult. Le soufflé était retombé et je n’étais absolument pas préparé à ce grand coup de rangers dans les gencives en 79 avec London Calling. 

Ce recueil est un hommage au meilleur disque de rock de tous les temps, eh ouais! Préfacé par notre tonton du rock à tous Antoine De caunes et illustré par le trait cultissime de Serge Clerc, le recueil est un produit de luxe, précieux, le cadeau idéal pour tous les amateurs de rock … d’un certain âge. En effet, même si certains ne veulent pas le comprendre, la musique de Clash est datée maintenant. Quarante ans ont coulé sous les ponts de la Tamise depuis et certaines mélodies ne sont plus aussi frappantes qu’à l’époque mais la fibre, la morgue rock n’ roll, le “combat rock” est bien là, moins que chez Jam mais avec en plus un petit côté poseur, frime minimale, animal toujours aussi stupéfiant. Et surtout, cet album c’est le symbole, le marqueur de vies personnelles, quarante ans d’histoire, d’histoires.

“London Calling” est considéré comme un manifeste social dénonçant l’Angleterre de l’époque et le groupe, pour arriver à ses fins, utilise le rock, la pop, le punk, le reggae, le rockabilly, la funk, le rythm and blues pour dénoncer tous les maux de la perfide Albion et les souffrances de son peuple et surtout de sa jeunesse. Il est donc tout à fait naturel que la fine fleur de la littérature noire française se soit engagée pour écrire ces nouvelles dans un cadre français tout aussi légitime car la souffrance et la lutte n’ont pas de frontières.

Je ne mettrai aucune nouvelle en avant car ce serait faire offense aux autres, le taf a été réellement bien fait. Certains ont choisi d’évoquer le tissu social, d’autres les galères, d’autres la révolte (qui n’a pas d’âge ni de frontières) quand d’autres se sont appliqués à raviver le mythe. Mes histoires personnelles intérieures avec certaines chansons de l’album sont très riches, heureuses ou douloureuses d’ailleurs et de lire la vision de LONDON CALLING de certains “papys” du rock présents est réconfortante, un bien beau symbole de ralliement à une réalité, à un moment de l’histoire du rock que l’on a eu une putain de chance de vivre en direct à la fin des années 70. Lisez le recueil, magnifique madeleine de Proust, offrez-le, vous ferez des heureux.

Rock on !

Wollanup.




CHAMBRE 413 de Joseph Knox / Le masque.

The Smiling Man

Traduction: Fabienne Gondrand

Nous retrouvons Joseph Knox, après son premier roman Sirènes, paru en 2018 au Masque. J’avais beaucoup aimé ce livre très noir qui nous plongeait au cœur de la vie nocturne de Manchester.

C’est donc avec beaucoup d’attentes que j’ai retrouvé notre jeune flic Aidan Waits, que nous avions laissé après sa descente aux enfers. 

Il  a intégré la patrouille de nuit avec pour partenaire Sully Sutcliffe, sachant qu’ils se détestent profondément. Mais voilà, avec son passé, Aidan n’a pas le choix, beaucoup voudraient le voir disparaître, ou tout du moins qu’il ne fasse plus partie de la police, qu’il finisse de sombrer dans la drogue, l’alcool, et qu’il ne côtoie le monde de la nuit que de l’autre côté de la barrière : avec les criminels, dealers et autres truands de la ville de Manchester.

Lors d’une patrouille ils sont appelés pour une effraction dans un hôtel fermé. Arrivé sur place, ils découvrent un homme mort avec un sourire sur le visage. Aucun élément sur le cadavre ne permet de l’identifier. 

Commence alors une enquête sur ce meurtre mais celle-ci est entrecroisée avec d’autres affaires qui occupent notre duo. L’articulation de ces recherches est parfois complexe, nous obligeant à rester concentré sur notre lecture, à ne pas perdre le fil.

Aidan Waits est toujours aussi torturé, imprudent, taciturne et seul. Il a réussi à sauvegarder son emploi mais à quel prix. Tous lui tournent le dos, il n’a pas d’amis, ses collègues le méprise, il est totalement isolé dans son boulot et dans sa vie. Sa seule rédemption, aider les démunis, résoudre ses enquêtes quitte à utiliser les règles de la rue, et à se comporter comme le pire des affranchis.

« Parfois on déjoue tout attente, parfois on devient ce que les autres pensent de nous.» 

Sinistre, noir mais compensé par un humour acéré, présent à chaque page, ce deuxième opus des aventures d’Aidan Waits a répondu à toutes mes attentes. On se replonge avec délice dans ce monde lugubre, plein de manipulations ou aucun espoir n’est permis. 

Joseph Knox réussit avec brio ce deuxième opus des enquêtes d’Aidan Waits, et nous promet ainsi un nouveau personnage récurrent à suivre sans aucune restriction.

Marie-Laure.


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