Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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ALTA ROCCA de Philippe Pujol / Seuil.

Ce mois de juin nous offre finalement de grands moments de lecture. Manotti, Bonidan, Alex Taylor et maintenant Philippe Pujol, journaliste marseillais, prix Albert Londres en 2014 pour sa série d’articles « Quartiers shit » sur les quartiers nord de Marseille. De sang corse par sa mère, il a pris ces montagnes maternelles comme décor de son premier roman situé au au milieu du XIXème siècle.

“Corse, 1850. Deux frères de l’Alta Rocca – région montagneuse du sud de l’île – se voient forcés de fuir leur village. Derniers hommes de la lignée des Manghjà Orso, ils sont traqués pour cela. Orso prend le maquis, et n’aura de cesse de restaurer son nom, mais il lui faudra d’abord pactiser avec le diable, en la personne de Santo, bandit sanguinaire et avide de pouvoir. De son côté, Giovanni, l’aîné, las de la spirale infernale des vendettas, quitte l’île et part sur les traces de leur père, vers les Etats-Unis d’Amérique. Il faudra attendre quarante ans pour que leurs destins se rejoignent à nouveau.”

L’auteur qualifie son roman de “western corse” plus par modestie que pour la réalité d’un roman beaucoup plus profond. Il est vrai qu’il y aura beaucoup de sang et de fusillades, des meurtres et des viols, jusqu’à un duel final dans un coin de maquis particulièrement hostile… très loin des villes et de l’image côtière paradisiaque de l’île. On y fera même parler deux carabines Winchester. Le style est superbe, les scènes très cinématographiques, les décors bien peints, les personnages aussi troublants et intrigants que passionnants. On est dans les mêmes veine et réussite que le monumental “Le sang ne suffit pas” d’Alex Taylor, chroniqué il y a peu. Alors que bien souvent, les journalistes qui s’essayent à la fiction sont ennuyeux malgré la qualité de l’intrigue, ici, on sent qu’un effort particulier d’écriture a vraiment été effectué. Après, certains trouveront encore que la langue est trop riche comme chez Alex Taylor mais, franchement, on est très vite emporté par le souffle de l’histoire et la beauté de la plume.

L’éditeur parle, lui, de “roman corse” et même si cela ne veut rien dire au départ, ce n’est quand même pas un événement, un roman corse… on peut l’entendre néanmoins comme un  bout de l’histoire de la Corse racontée par celle des vendettas entre clans et qui régissent violemment la société corse de l’époque et font loi. Et même si l’ombre de Pasquale Paoli, homme des Lumières et fondateur de la république corse au milieu du XVIIIème siècle est toujours présente un siècle après, on s’aperçoit que sa philosophie qui aurait inspiré les créateurs de la constitution américaine n’est plus qu’une fierté, un symbole. Les Corses passent leur temps à se massacrer entre eux et donc ne dirigent pas leur combat contre les Français qui occupent leur île. La vendetta, les relations sociales, les rapports hommes femmes sont éclairés, un discours politique apparaît dévoilant un monde, une réalité bien plus surprenante qu’un western en Arizona.

Aux hommes la politique, aux femmes la famille”.

On pourrait aussi parler de la complexité de certains personnages entre bien et mal, de la  fin qui justifie tous les moyens, de certains combats, de la valeur d’une vie humaine, de ce désir de liberté qui justifie toutes les abominations… Une très belle surprise noire doublée d’un éclairage intéressant sur la pensée et la mentalité corses.

Clete.

Entretien avec Cathy Bonidan / « VICTOR KESSLER N’A PAS TOUT DIT »

Le troisième roman de Cathy Bonidan est très fort. Aussi, il nous a paru bon de nous entretenir avec elle sur son parcours atypique d’auteure, ses sources d’inspiration, sa méthode d’écriture. Elle a répondu très rapidement à nos interrogations avec sa modestie et sa gentillesse coutumières.

A propos de l’auteure:

  1. Cathy Bonidan, votre nom commence à être familier dans les librairies et sur le net, on connaît un peu l’auteur mais qui est la personne ?

La personne est simple, sans mystère et mène une existence très banale. Je suis institutrice depuis l’âge de 17 ans, une appellation qui correspond mieux à ce que je vis que le terme de professeur des écoles qu’on emploie aujourd’hui. J’ai longtemps exercé dans la banlieue nord de Paris avant de venir enseigner dans le Morbihan. 

En fait, il n’y a pas grand-chose à dire de la personne… 😊

  1. Vous allez publier votre troisième roman. Le premier, Le Parfum de l’Hellébore a remporté 11 prix littéraires, les droits du second, Chambre 128, ont été achetés par 7 pays (États-Unis, Allemagne, Italie, Corée, Chine, Israël, République tchèque). Comment vivez-vous ce statut d’auteur ? Qu’éprouvez-vous ?

Il faut des gens comme vous, excusez-moi, pour me rappeler que je suis considérée comme un auteur. Ça ne me vient pas naturellement 😊. Au fond de moi, je suis toujours l’enfant, puis l’adolescente, qui écrit des histoires en secret. C’est lors des rencontres avec les lecteurs que je réalise que mes romans ont été partagés et que des personnes les ont peut-être en ce moment même sur leur table de nuit. 

À chaque fois, c’est alors le même choc, un mélange de fierté, de peur, d’émerveillement et puis… tout au fond, de la sérénité. L’impression d’être arrivée là où je devais être, l’impression de faire enfin ce que je rêvais de faire depuis l’enfance.

  1. Votre parcours est un peu particulier, pouvez-vous nous dire comment vous êtes arrivée à l’édition ?

Par hasard. Parce qu’un jour d’août, à court de lecture, je me suis inscrite sur le site monBestSeller.com et que j’y ai découvert des anonymes qui partageaient leurs écrits. J’ai eu envie de faire la même chose. Je n’avais jamais pensé à l’édition, je n’avais jamais fait lire à quiconque ce que j’écrivais… Pire, dans mon entourage personne ne savait que j’écrivais des romans. Mais ce jour-là, je venais de rédiger l’épilogue du livre qui ne se nommait pas encore « Le Parfum de l’Hellébore » et je l’ai livré aux lecteurs du site, juste pour avoir un avis de lecteur. Ensuite, tout s’est enchaîné très vite, les réactions ont été positives et, trois mois après mon inscription, je gagnais le prix qui m’a permis de rencontrer Marie Leroy, directrice des éditions de La Martinière littérature, et d’accéder ainsi à l’édition. 

  1. Depuis quand écrivez-vous ? Y a-t-il eu un acte déclencheur ?

J’écris depuis que j’ai appris à lire. Je me souviens d’une salle de classe, d’une odeur de craie, de la première page d’un livre, d’un texte illustré. La maîtresse lit tout doucement : « Poucet et son ami l’écureuil ». Puis elle nous demande de les dessiner. J’en suis incapable.  Heureusement, il y a la légende que l’on peut recopier à la plume sous le dessin raté :  é – c – u – r – e – u – i – l. Huit lettres. Un peu juste, aurait dit Maître Capello, mais la magie opère. C’est tout simple, il suffit d’attacher ces petits signes ridicules et notre imaginaire compose tout ce qu’on ne saura jamais dessiner. Un écureuil, une forêt, mais aussi des paysages par centaines et des amis par milliers pour le petit Poucet. 26 lettres pour créer le monde, avouez qu’on n’est pas loin du miracle…

Alors, à partir de là, les histoires s’empilent tranquillement sur un cahier d’écolier. Il est rouge, à spirale et je le cache sous la moquette, tout au fond du placard… En ne dévoilant à personne son existence, je crée déjà un monde à moi. Un lieu où je peux déverser mes joies et mes colères à travers des personnages imaginaires. Rien n’a changé aujourd’hui. Si ce n’est que les cahiers ont disparu au profit des clés USB.

  1. Comment choisissez-vous le thème de vos romans ? Sont-ils en lien avec votre histoire ou vos préoccupations personnelles ?

Je ne choisis jamais le thème de mes romans. Je ne choisis que les personnages. Eux sont façonnés très en amont de l’histoire. Je peux les garder en tête des mois, voire des années. Et puis un jour, ils sont prêts à prendre vie. Au départ, je me demande juste où et comment ils pourraient se croiser. Un seul impératif : que je connaisse déjà leurs vies, leurs peurs, leurs forces et leurs faiblesses avant de les lancer dans le roman. Une fois la rencontre établie, je les laisse avancer et je ne fais que suivre le mouvement.

Alors bien sûr, mes préoccupations personnelles peuvent s’échapper et rejoindre l’intrigue, ça arrive, et souvent, je ne m’en aperçois qu’à la relecture. C’est à ce moment que je me souviens des événements de l’actualité ou de ma vie qui ont motivé les sentiments que je décris. Je sais alors que j’ai vidé mon sac sur le papier, même si j’ai adapté mon humeur à ce que vivent mes personnages.

Version américaine de Chambre 128
  1. Comment construisez-vous vos romans ? Élaborez-vous un plan avant de vous lancer dans l’écriture ?

Il n’y a aucun plan en amont de mes romans. Pas de notes, pas de rebondissements anticipés et surtout pas de chute. Écrire, c’est avant tout s’amuser et si je connais la fin de l’histoire ou si elle est trop prévisible, je risque de m’ennuyer. Tant que j’ignore ce qui va arriver à la page suivante, c’est un vrai bonheur de rejoindre l’ordinateur. Je l’allume, j’ouvre le fichier et je relis les dernières lignes… Après c’est l’imagination qui se lâche… Aucune contrainte, aucune barrière, juste un plaisir de chaque instant et un autre rapport au temps.

  1. Avez-vous des maîtres en littérature ? 

Bien sûr, j’ai des maîtres en littérature. Tellement grands, tellement inaccessibles… C’est au lycée que j’ai découvert trois d’entre eux : Baudelaire, Camus, Sartre. Lorsque j’ai lu Les chemins de la liberté, Les fleurs du mal ou La chute, je me suis arrêtée d’écrire. C’est le problème avec les maîtres, ils vous écrasent. Et puis au fil de mes lectures, j’ai compris qu’il y avait les écrivains, ceux dont le talent nous plonge dans un état second, et les raconteurs d’histoires qui nous permettent de fuir le quotidien. Le fait de comprendre que je n’accèderais jamais à la première catégorie ne devait pas m’empêcher d’inventer des mondes imaginaires…

***

A propos de « Victor Kessler n’a pas tout dit ».

  1. Pourquoi avoir choisi d’implanter votre histoire dans les Vosges ? Avez-vous été inspirée par l’affaire Grégory que vous citez d’ailleurs dans le roman ?

Non. Les lieux sont comme les thèmes, je ne les choisis pas, ils s’invitent. Pour Victor Kessler, je venais de commencer le roman lorsque j’ai appris par hasard que le Prix de la Nacre avait été décerné à mon premier livre par les médiathèques de Saint-Dié et des environs. Cette récompense datait de plusieurs mois et comme je n’en avais pas eu connaissance, je n’avais pas pu remercier les organisateurs. En m’en excusant auprès de la librairie et de la médiathèque, j’ai réalisé que c’était exactement le lieu que j’attendais. Quelques recherches sur Google et c’était parti : le village de Saintes-Fosses était né. Ce n’est que plus tard que j’ai vu le lien avec l’affaire Grégory et que j’ai glissé une allusion dans l’histoire.

  1. Le personnage principal est un instituteur, votre vécu professionnel a-t-il influencé ce choix ?

Mon vécu professionnel a influencé la création du personnage principal de façon détournée. En effet, celui-ci est né alors que je rentrais de l’école. Un vieux monsieur avec un cabas a traversé devant moi, à un feu, c’est lui qui a inspiré l’idée d’un instituteur qui aurait fait trente ans de prison pour meurtre et pédophilie… Je pense que la journée avait été difficile 😊. Ensuite, il est vrai que je me suis plongée avec délice dans ce milieu enseignant des années soixante-dix, et puis je l’avoue, Victor s’autorise quelques vérités sur le métier… 😉 

  1. Dans Le Parfum de l’Hellébore, la première partie était épistolaire, votre deuxième roman, lui, n’était constitué que de missives, dans celui-ci, vous quittez les lettres mais vous introduisez une confession, qu’est-ce qui vous attire dans ces formes d’écrits ?

La variété justement. L’important, en écrivant, c’est de ne jamais s’ennuyer. En quittant la narration pour le style plus intimiste des lettres, du journal intime ou de la confession, je change complètement d’écriture et ces pirouettes sont motivantes. Et puis, utiliser le « je » me permet d’entrer totalement dans le personnage. Trop parfois 😊. Certains passages peuvent me bouleverser au moment de la rédaction. Alors, en pleine écriture, je peux avoir besoin de faire un break : du ménage, ou du travail pour la classe, juste pour me souvenir qui je suis avant de repartir dans le roman.

  1. Ce livre, plus sombre que les deux premiers, aborde plusieurs thèmes : l’enfance meurtrie, la valeur de la vérité, l’enfermement, « les risques du métier » d’enseignant face à la rumeur, l’amour fou… Quel est pour vous le moteur de ce roman ?

Sur le coup, je n’ai pas eu l’impression d’écrire un roman plus noir que les autres. Même aujourd’hui, je ne le trouve pas si sombre. Tous mes romans mettent en scène des personnages un peu malmenés par la vie parce que c’est le moteur qui va les faire avancer. C’est ce qui les rend intéressants. Et puis, il y a un vrai suspense pendant ce laps de temps où je ne sais pas encore s’ils vont utiliser leurs blessures comme une force ou comme une faiblesse.

 L’enfance meurtrie et les risques du métier, c’était logique, c’est un peu mon quotidien. Je ne me suis pas inspirée directement de situations réelles. Par contre, l’émotion ressort. Celle qui nous touche lorsque l’on croise la route d’un enfant abimé parce que les adultes n’ont pas su le protéger…

Quant à l’enfermement, c’est sans doute un révélateur, je crois que nous l’avons tous vécu il n’y a pas si longtemps… Quand on se retrouve face à soi-même, on ne peut plus tergiverser, les questions arrivent et il faut des réponses pour continuer à avancer. C’est à ce moment que l’on doit choisir entre le mensonge et la vérité… à condition bien sûr de savoir où se trouvent l’un et l’autre… 

C’est sans doute ça, le premier thème de ce livre. Ça et l’amour fou, bien sûr ! Mais peut-on écrire une histoire sans amour ?

  1. Quelle serait la BO de ce roman ?

Je ne travaille pas en musique, donc l’influence est diffuse. Lorsque j’écris, ma musique est dans la tête et il n’y a que le silence autour de moi. Mais lorsque je pars marcher sur les sentiers, ou lorsque je circule en voiture, la musique est toujours là et elle m’aide à peaufiner mes personnages, ou à les comprendre. Pendant l’écriture de Victor Kessler, l’album le plus écouté devait être « Songs of innocence » de U2. Le fait de ne pas parler anglais me permet d’être uniquement pénétrée par la voix de Bono et par la mélodie. Du coup, je ne me sens pas sous l’influence du texte comme ce serait le cas avec un groupe français.

  1. Comment vivez-vous la sortie de votre roman, retardée pour cause de confinement ?

Plutôt bien… pour l’instant. Le moment de stress arrivera la veille de la sortie car le jour J, je serai en classe. Tant mieux, aucun moyen d’aller regarder sur les blogs des avis plus ou moins assassins rédigés par les blogueurs… Je plaisante. 

Quoique…

  1. Quelle est la question que j’ai oubliée et que j’aurais dû vous poser ?

Vous êtes le premier à ne pas me demander si j’écris actuellement un nouveau roman… Je ne sais pas comment je dois le prendre… 😊 

Entretien réalisé les 8 et 9 juin 2020 par échange de mails.

Un grand merci à Cathy.

Clete.

Entretien France3 Bretagne et article Franceinfo.

REPRÉSAILLES de Florian Eglin / Editions de la Baconnière.

 « L’homme a besoin de ce qu’il a de pire en lui s’il veut parvenir à ce qu’il a de meilleur ».

Une famille suisse, Tom, le père, Adèle la mère et leurs deux filles April et Lucie, sont en vacances en Corse. Ils rejoignent leur premier lieu de villégiature dans l’île en pleine nuit. Et la nuit, les routes corses sont loin d’être tranquilles. Le hasard leur fait croiser la route de véritables monstres, des tueurs sanguinaires. Que faire ? La décision prise par Tom modifiera à jamais le cours de leur vie. Sous fond de mafia corse, de vendetta,  nous voilà plongés dans une histoire de représailles, une histoire de famille, où l’amour que se portent les protagonistes n’a d’égal que la haine entre les autres et la violence inouïe dont va faire preuve chaque personnage.

Que sommes-nous prêts à faire pour protéger ceux que l’on aime ?

Les femmes occupent une place importante dans ce roman, elles sont la force qui permet aux hommes d’avancer et de donner un sens à leurs actes. Elles sont tout aussi violentes, mais leur but est souvent différent. Chaque action est justifiée par le souhait de sauvegarder sa famille, ses enfants, elles reprennent la main pour rattraper les erreurs commises par les hommes. L’instinct de protection les guide et génère une brutalité tout aussi exacerbée que celle produite par les hommes. Nous sommes dans une guerre. Qui sera vainqueur ? Les assaillants qui s’attaquent à ce que toute femme protège, son cadre, ses amours, sa sécurité, ou bien justement, ces mères, ces amantes, ces coéquipières, qui sont prêtes à tout pour réduire en poussière ces monstres barbares.

Vous l’aurez compris, ce livre est extrêmement violent, avec un langage très cru, à ne pas mettre entre toutes les mains. L’histoire va en fait très vite dès le départ. La confrontation initiale entre Tom et ses poursuivants met la petite famille sur une sorte de rail qui les conduit inexorablement vers le dénouement. Aucune sortie de route possible, aucune option b. Le choix a été fait, il faut l’assumer et continuer d’avancer comme on le peut, avec les quelques atouts que l’on a entre nos mains.

Pas de demi-mesure possible en ouvrant ce livre. Ayez l’estomac bien accroché et plongez dans ce thriller très noir, implacable et brutal, il ne vous laissera pas indifférent.

Marie-Laure.

VICTOR KESSLER N’A PAS TOUT DIT de Cathy Bonidan / La Martinière.

On avait chroniqué “le parfum de l’hellébore”, un premier roman récompensé par onze prix littéraires. On a ensuite laissé de côté la fantaisie “Chambre 128” qui a suivi parce que trop éloignée des univers du Noir que Nyctalopes aime défendre et qui va vivre une belle et seconde aventure en 2021 aux USA, en Chine, en Corée, en république tchèque… et n’a pas besoin de notre modeste contribution. Mais c’est avec plaisir que nous retrouvons Cathy Bonidan et d’autant plus qu’elle nous offre ici une histoire méchamment noire, imprévisible jusqu’à l’ivresse dans son final et profondément humaine et touchante… à vous briser le coeur. 

Mais cela vous le savez déjà si vous avez déjà lu la dame, enfant de Sarcelles qu’elle a quitté il y a une dizaine d’années pour le ciel tourmenté de la Bretagne qui va si bien à ses histoires de gens ordinaires, de belles personnes qui donnent tout mais vraiment tout pour les autres. 

“La brume des Vosges cache bien des secrets. Bertille le sait : elle les a fuis. Retranchée à Paris dans une vie solitaire, la jeune femme a enterré ses souvenirs. Jusqu’au jour où sa vie bascule. Quelques pages trouvées dans le cabas d’un vieil homme la réveillent d’un coup : il s’agit d’une confession, écrite par un certain Victor Kessler. Car le 17 novembre 1973, quarante-cinq ans plus tôt, le corps d’un enfant de dix ans a été repêché dans un lac près de Saintes-Fosses. L’instituteur du village est le coupable idéal : Victor Kessler, lui-même.

Fascinée par l’affaire, poussée par Victor, Bertille part en quête de la vérité. Mais, à la recherche des démons du vieil homme, ne finira-t-elle pas par croiser les siens, enfouis dans les forêts vosgiennes ? Et toujours cette même question : parler ou se taire ?”

Au départ, la construction est familière, reprenant le schéma narratif du “parfum de l’hellébore” avec une histoire courant sur deux époques et comme dans ce dernier, les pages consacrées au passé sont encore les plus belles nous plongeant dans une époque, une France aujourd’hui disparue avec ses notables locaux dont l’instituteur de l’école communale, le jeune Victor Kessler débutant dans la carrière comme on disait autrefois, à une époque où la fonction était encore considérée comme noble et respectable. “Lorsque la porte de la classe se refermait, je vivais un moment magique. La sensation de quitter la réalité pour accéder à un monde protégé.”

Et puis, dans ce coin de campagne des Vosges, “Mais à Saintes-Fosses, nous pensions que le patronyme de la commune nous avait prédestinés à un ennui mortel.”, la foudre s’abat fin novembre 73 et foudroie la communauté et surtout l’instit Victor Kessler, coupable idéal. Du coup tout ce qui était louable chez lui devient condamnable et révélateur de penchants déviants ayant entraîné la noyade criminelle de son élève. Dans l’inconscient collectif français, quand on parle des Vosges et de noyade d’enfant, surgit immédiatement l’affaire Grégory mais ici, on est très loin du réglement de comptes à OK Corall des rednecks de la Vologne et dans cette région, le lancer d’enfants en eaux vives n’est pas le sport local. Kessler est jugé en assises, ne se défend pas, ne s’exprime pas, prend trente ans et c’est quinze ans après qu’il rencontre Bertille, femme un peu perdue dans son époque, dans sa vie qui va vouloir connaître les raisons de son silence. 

Un peu à la marge comme Sophie du “parfum de l’hellébore” qui suivait une quête, Bertille va mener une investigation qui va la ramener vers ses racines familiales. Cette recherche de la vérité, des vérités, va alimenter un roman où les surprises, les rebondissements, les fausses pistes, les chausses trappes et écueils, tous crédibles et cohérents seront nombreux jusqu’au final monstrueux. 

“Victor Kessler n’a pas tout dit” marque une étape dans l’oeuvre de Cathy Bonidan, c’est évident. C’est un roman qui devrait l’installer dans le statut d’auteure qu’on aime à retrouver et aussi le signal d’un rapprochement partiel vers l’univers du polar social et du monde de la littérature noire assurément. On retrouve la prose travaillée et limpide des deux premiers romans, cette compassion pour les humbles, les oubliés, les sans grade au sein d’une intrigue qui surprendra par toutes ses péripéties et son final qui laisse pantois, hagard, entraînant vers une réflexion sur ce concept de vérité. “Le problème avec la vérité, c’est qu’elle n’est pas toujours crédible”.

Ce roman devrait séduire un large public  les amateurs de belles histoires construites avec talent comme de l’orfèvrerie, les explorateurs des tourments de l’âme humaine comme les fans de suspenses ancrés dans nos campagnes. Enfin, les éducateurs et enseignants masculins connaîtront une réelle grosse émotion.

 A une époque où les sorties de romans ont chuté de 35% par rapport à l’année dernière, où les éditeurs et libraires tentent de se refaire la cerise en se concentrant sur des grands noms et les romans de l’été, cultivez votre différence, ne ratez pas la fraîcheur, l’originalité d’un roman aussi puissant que prenant, allez à la rencontre de Victor Kessler.

Un roman très envoutant qu’on a envie d’offrir à ceux qu’on aime, une très belle et douloureuse histoire qui laisse des traces, vous scarifie, chapeau bas Cathy !

Clete.

PS: sortie jeudi 11 juin, entretien avec l’auteure samedi.

INDIO de Cesare Battisti / Seuil.

“Cananéia, au sud du Brésil. Ici, la lagune dispute son territoire à l’océan Atlantique, serpentant le long d’îles tapissées de mangroves ancestrales. Ici, loin de la frénésie de la capitale, les pêcheurs tentent de subsister. Ici, parfois, on y meurt. Comme Indio Pessoa, retrouvé noyé au large de la baie. Cet homme, venu de São Paulo, avait posé ses valises depuis peu dans la ville. Dans sa chambre d’hôte, on retrouve de mystérieuses notes sur un certain Bacharel, fondateur de cette première cité du Brésil, que l’histoire officielle semble avoir éclipsé… Que venait chercher Indio ici ? C’est ce que va tenter de découvrir un de ses amis qui, vite dépassé par les événements, se rendra compte que le surnom de Cananéia – « Kilomètre zéro » – n’est pas usurpé.

Cesare Battisti est né en 1954 au sud de Rome. Il fait son apprentissage dans les rues d’un quartier populaire. A 21 ans, durant les « années de plomb », il rejoint la lutte armée. En 1981, il s’évade de prison et s’exile au Mexique. Il vient par la suite s’installer en France et y publie son premier livre, Les Habits d’ombre (Série noire). Réfugié au Brésil pendant quinze ans, c’est depuis Cananéia, une petite ville littorale, qu’il écrira Indio. Condamné pour homicides, Battisti est arrêté en Bolivie et extradé vers l’Italie en 2019 – il est actuellement emprisonné en Sardaigne, où il continue d’écrire.”

Ni juge ni avocat de l’homme, ce n’est que l’auteur et son roman qui m’intéressent. Et même si au fil des pages se glissent quelques saloperies sur les curés et les fonctionnaires corrompus, le propos de l’Italien est tout autre. Ayant vécu plusieurs années à Cananénia, Battisti en raconte l’histoire au tout début de la colonisation portugaise et actuellement avec une affaire quelque peu criminelle qui est surtout le moyen de raconter la geste de Bacharel débarqué chez les Guaranis avec la volonté de créer une société où indigènes et colons vivraient en harmonie. Las, si on consulte le net, on voit aussi que le dit théoricien du bonheur a aussi été l’instigateur de la traite négrière dans la région.

Roman couvrant deux époques, “Indio” fonctionne aussi à deux vitesses, la partie aventures historiques étant bien plus attractive que la partie investigation sur la noyade de deux hommes à la recherche d’un hypothétique trésor. Dans les pages sur l’arrivée des Européens, Battisti montre une bien belle plume prouvant son talent tranchant avec une certaine indolence générée par l’enquête.

Quittant le monde du polar, Cesare Battisti aborde les rivages du roman d’aventures et on peut l’y suivre sans problème.

Clete.

NOYADE de J.P. Smith / Série Noire / Gallimard.

THE DROWNING

Traduction: Philippe Loubat-Delranc

“Joey, 8 ans, passe l’été dans un camp de vacances au milieu des bois. Le moniteur de natation, Alex Manson, s’est juré qu’à la fin du séjour, tous les garçons sauraient nager. Or Joey a peur de l’eau. La veille du départ, Alex l’abandonne sur un radeau au milieu du lac, le mettant au défi de rentrer tout seul à la nage. On ne le retrouvera jamais…”

Allez, la Série Noire se glisse t-elle aussi dans le créneau du polar sur la disparition d’enfants?  Les dizaines de romans traitant du sujet de manière souvent uniforme, avec les mêmes clichés de forêts bouffeuses de têtes blondes et d’hommes des bois ne suffisaient donc pas ? Le créneau semble porteur si l’on voit l’application des auteurs à en remettre une couche, tout comme la belle implication des éditeurs à les éditer à la pelle…

Reconnaissons l’originalité à un JP Smith en ne traitant pas la énième disparition de mouflet sous l’angle de l’élucidation du mystère mais sous l’aspect des conséquences vingt ans plus tard. Manson a réussi sa vie, il est devenu un des grands pontes de l’immobilier à New York, il a une belle épouse avec qui il a formé une belle famille dans le pur modèle WASP avec maison dans le luxueux Westchester sur les bords de l’Hudson. Boss moderne, pote de ses collaborateurs, tout baigne jusqu’au jour où des incidents, des indices lui rappellent qu’il a commis une faute qu’il avait oubliée, dissimulée au fond de sa vie précédente de jeune branleur. Petit à petit, le danger se rapproche, on s’attaque à son intimité, à sa famille, à ses affaires et il va devoir réagir pour protéger ses intérêts, sa vie, sa survie… mais il n’est pas un criminel endurci. 

“Noyade” se situe dans un genre de chronique de la chute d’un homme mais bien sûr sans attendre les sommets du “Bûcher des vanités” de Tom Wolfe. On évolue plutôt dans l’univers de Jason Starr qui a écrit plusieurs romans avec ce genre de scénario. Le propos est enlevé, le suspens réel mais on se fout finalement complètement de ce qui va pouvoir arriver à Mason dont le châtiment serait finalement une juste malice de la vie. Alors peut-être que le salopard, malgré ses erreurs, ses choix foireux va réussir à s’en sortir mais gageons que la majorité des lecteurs engloutira le roman pour le crash désiré et attendu. Faut bien qu’il morfle quand même!

“Noyade”, un thriller qui pourrait être le compagnon idéal de votre serviette de plage, vite lu et ne nécessitant pas énormément de concentration, propice à une lecture en dilettante .

Clete.

L’ÉPIDÉMIE de Asa Ericsdotter / Actes Noirs Actes Sud

Traduction: Marianne Ségol Samoy.

« L’épidémie » de l’auteure Asa Ericsdotter (auteure suédoise vivant actuellement aux États Unis) est son premier roman paru en France.

L’histoire se déroule de nos jours en Suède. Johan Svärd en est le 1er ministre et est à la tête du Parti de la Santé. C’ est un homme beau, mince, le représentant d’un peuple suédois qui l’a élu pour son programme, celui de faire de la Suède une nation svelte et en bonne santé. En effet, le peuple suédois est classé en fonction de son IMGM (Indice de Masse Grasse et Musculaire) et les obèses deviennent les parias d’un pays obsédé par sa ligne.

Les mesures du gouvernement, sous la coupe de Johan Svärd, deviennent de plus en plus drastiques et délirantes. L’accès à l’emploi se fait en fonction de l’IMGM, mais aussi l’accès à la propriété ou à la location, les gros dits « les Porcs » paient également plus d’impôts et sont poussés à perdre vite du gras dans des églises devenues salles de fitness. La nourriture est contrôlée et tout ce qui est mauvais est banni ou surtaxé, les opérations bariatriques sont subventionnées et sont même proposées dès la naissance pour les enfants prédisposés. Les obèses sont fustigés d’être la source des dettes du pays, en récession économique. C’est qu’ils coûtent chers tous ces gros avec leur embonpoint et tout ce qui en découle en maladies et prises en charge.

C’est au cœur de ce basculement vers le totalitarisme que l’on découvre Landon, un jeune chercheur. Il a quitté sa femme Rita, devenue squelettique et amorphe, pour se réfugier dans sa maison de campagne et fuir la pression de la ville, du travail, des publicités incitant à maigrir toujours plus. Il y rencontre sa voisine Helena et sa fille. Toutes les deux sont bien évidemment de bonnes vivantes et ont fui également pour échapper aux incitations et aux menaces. L’alchimie entre Landon et Helena est immédiate. Lui redécouvre le goût de la vie et elle, le regard d’un homme sur elle sans dégoût.

Mais un matin, Molly en larmes et affolée explique que sa maman a été enlevée. En parallèle, on suit Gloria, une écrivaine reconnue, en surcharge pondérale avérée. Elle ne sort presque plus de chez elle jusqu’au jour où elle reçoit une convocation de l’institut pour la nutrition destinée aux gens du groupe dont l’IMGM est supérieur à 50. 

Elle s’y rend comme beaucoup d’autres et se retrouve confinée dans un immense stade. Ce qui va suivre n’est ni plus ni moins qu’une rafle. Contrainte par la force et à coups de matraque, elle est emmenée, comme toutes les personnes présentes, dans un camion à bétail hors de la ville, dans une ferme d’élevage de porcs. C’est dans ces fermes de porcs désaffectées et rachetées par le gouvernement que Gloria, Helena et biens d’autres vont vivre l’enfer.

C’est aussi à ce moment-là du roman que l’histoire devient dérangeante, glaçante et nous rappelle la folie des hommes. Il paraît pourtant impensable qu’une population soit stigmatisée de la sorte, parquée et éliminée, sans que quiconque ne s’y oppose ou ne soupçonne quoi que ce soit ! Ah bon et bien il faut croire que l’histoire peut se répéter, le casting est juste différent.

Landon fait tout son possible, via différents contacts pour retrouver Helena et la sauver. Lorsqu’il découvre les fermes, les abattoirs, l’abomination est à son paroxysme. La lecture devient parfois difficile, amère, c’est cru, ça sent le sang chaud, les viscères, la putréfaction… Bref, la deuxième moitié du roman monte en intensité jusqu’à l’écœurement parfois. 

Âmes sensibles, passez votre chemin.

Ce roman est décalé au premier abord puis vous pète à la gueule sans prévenir. C’est une énorme claque, lourde, qui vous sonne pour longtemps !

Nikoma

LE SANG NE SUFFIT PAS d’Alex Taylor/ Gallmeister.

Blood Speeds the Traveler.

Traduction: Anatole Pons-Reumaux.

“1748. Dans les montagnes enneigées de l’Ouest de la Virginie, un voyageur affamé arrive près d’une cabane isolée. Reathel erre depuis des mois, flanqué d’un dogue féroce. Mais l’entrée lui est refusée par un colon hostile qu’il n’hésite pas à tuer. Il découvre alors à l’intérieur une jeune femme, Della, sur le point d’accoucher. L’enfant naît dans cette solitude glaciale. Pourtant, le froid, la faim et l’ourse qui rôde dans les parages ne sont pas les seuls dangers pour la mère et le nouveau-né. Car ce dernier a été promis à la tribu Shawnee : c’est le prix à payer pour que Blacktooth, leur chef, laisse les Blancs du village environnant en paix. Alors que les Shawnees se font de plus en plus impatients, le village envoie deux frères à la poursuite de Della, désormais prête à tout pour sauver son bébé.”

Le premier roman d’Alex Taylor “le verger de marbre” avait fait grand bruit à sa sortie l’été 2016 et nul doute que les passionnés de l’époque plongeront à nouveau allégrement dans le monde dur, âpre d’un auteur que l’on peut placer dans les auteurs de noir de tout premier plan. Et si le succès allait de pair avec le talent qui exsude de ces pages effroyables, ce second roman devrait cartonner.

Dès les premières pages, dans un incipit qui glace, stupéfie comme le premier chapitre du “diable tout le temps” de Donald Ray Pollock, le lecteur est empoigné dans un maelstrom de misère, de violence, de désespoir sans fin, de survie coûte que coûte. Ici, dans les forêts figées et glacées de Virginie, on n’est que dalle, juste un animal parmi d’autres, on n’est rien mais on se bat pour être encore quelqu’un, pour revoir une nouvelle fois l’espoir d’un printemps.

Ce courant littéraire americana qui met en scène l’homme dans la nature, face à la nature, contre la nature testant la force, l’endurance, la rage de l’humain dans un environnement terrestre hostile prend ici de magnifiques lettres de noblesse gothique. L’ Amérique s’est construite à ses débuts avec le rebut des populations européennes, les damnés, les bannis. Habitués aux pire extrémités pour pouvoir survivre sur le vieux continent, c’est armé de comportements condamnables, sans états d’âme, que les colons tentent de survivre dans ce nouvel enfer qui leur est offert. Les loups, les ours, les forêts hostiles, la neige jusqu’aux genoux hantent les pages accompagnés des maladies comme la variole et le choléra. A cet enfer naturel se greffe le pire de l’humain. Alex Taylor fouille les entrailles de la nature humaine pour en montrer le plus vil, le plus abject, le plus immoral, l’indéfendable que l’on justifie par l’instinct de survie dans une colonie dirigée par un médecin et un pasteur aux comportements troubles, ambigus jusqu’à la nausée parfois. 

De manière générale, Alex taylor montre les affres de la psyché humaine, les limites de l’entendement, l’animalité ordinairement cachée qui se dévoile  dans la terreur, la perte de conscience: l’homme est un loup pour l’homme. L’histoire de cette colonie dans un hiver à fendre les pierres est éprouvante mais magnifique, interroge sur les comportements, les choix, montre la barbarie à visage humain, l’aveuglement généralisé, accepté par une communauté. 

Parfois, peut-être, Alex Taylor fait-il un peu de surenchère dans l’adversité, dans le décorum du pandémonium, ajoutant la variole au choléra, amenant un ours dans un affrontement entre loups et humains, faisant du coup parfois passer les douze plaies d’Egypte pour une niaiserie Disney, mais la plume est divine (quelle écriture !), laissant le lecteur bouche bée, stupéfait par certains agissements individuels et collectifs côté colons et côté Shawnees et le laissant interpréter lui-même l’horreur des comportements de personnages vraiment aussi passionnants que repoussants. Dans cette région sans loi, l’abomination accède parfois au rang d’institution. 

Depuis longtemps, très longtemps, peut-être justement depuis “Le diable tout le temps » de Pollock, je n’avais connu un tel effarement devant un roman à la fois effroyablement éprouvant et monstrueusement intelligent. Quel talent !

Clete.

AUX VAGABONDS L’IMMENSITÉ de Pierre Hanot / La Manufacture de livres.

L’auteur lorrain Pierre Hanot après le récit romancé Gueule de fer (La Manufacture des livres, 2017) nous revient avec un roman noir et social inspiré de faits réels qui, tel un scopitone, projette des pastilles, instants de vie de ses personnages, pris dans la tourmente des événements de juillet 1961, au cœur de la ville de Metz.

En 1961, la guerre d’Algérie a profondément fracturé les sociétés française et algérienne. Après le Putsch des généraux avorté (avril), le 1er Régiment Chasseur Parachutiste qui s’est rangé du côté des mutins a été rapatrié d’Alger et encaserné en Lorraine. Les paras rongent leur frein et macèrent dans leur désir de revanche. La communauté nord-africaine, installée dans la vieille ville messine, essaie de faire profil bas. La plupart de ses membres a pour priorité de travailler et de joindre les deux bouts. En son sein, toutefois, les diverses factions politiques algériennes essaient de marquer des points, d’enrôler plus de soutiens et de prélever l’impôt révolutionnaire, quitte à tordre des bras. A ce jeu, le FLN est le plus puissant. Il n’entend pas non plus se laisser faire face aux brimades ou agressions racistes. Pour lui, la guerre se joue aussi sur le sol français. Les Messins s’inquiètent de la présence des Nord-Africains, la méfiance domine quand ce n’est pas la haine. Somme toute, Lorrains et Nord-Africains doivent vivre, travailler, se distraire côte à côte et, l’humain étant ainsi fait, ils y parviennent plus ou moins. Tout bascule la nuit du 23 juillet 1961, la « Nuit des paras ». Pendant quelques heures, Metz est à feu et à sang. Une escarmouche dans un bal, des représailles et les paras, tels des chiens lâchés, sortent des casernes pour ratisser la ville. Il y aura des morts.

Pierre Hanot raconte ainsi quelques jours en juillet à travers les instantanés d’anonymes, à la vie à jamais bouleversée par les « coups de l’Histoire ». Ils sont petit commerçant, militant FLN, journaliste stagiaire, jeune ouvrière d’usine, militaire ou employé de dancing… Pierre Hanot nous parle de leurs rêves, de leurs joies, de leurs doutes, de leurs déveines et de leurs blessures. Et puis ce qu’il restera abruptement d’une nuit barbare : amertume, honte, sang, trou noir de l’oubli… 

L’écriture de Pierre Hanot a ce côté décharné et efficace que lui envierait tout songwriter à la recherche de lignes éloquentes. Comme l’auteur a choisi un texte mosaïque, les courts chapitres rappellent un travail photographique, en noir et blanc il va de soi, quelque part entre Raymond Depardon pour l’aspect documentaire et Robert Doisneau pour l’aspect humain.  Vivant et authentique, le roman parvient, à partir d’événements locaux et de personnages ordinaires, à dézoomer pour offrir le portrait d’une France populaire, provinciale, à la fois crispée et désireuse de prospérer au tout début des années 1960. Pierre Hanot fait travail d’histoire en replaçant ses les violences de Metz dans la triste chronologie des ratonnades sur le sol français. Elles préfigurent celles qui, quelques mois plus tard, en octobre, se déchaîneront dans les rues de Paris et sur les berges de la Seine, sur commande cette fois et à plus grande échelle encore.

Un texte simple et juste mais c’est tout un travail de faire de la bonne littérature sociale sans tromperie.

Paotrsaout

LA FILLE SANS PEAU de Mads Peder Nordbo / Actes Sud.

Traduction: Terje Sinding.

« La fille sans peau » est le premier polar de Mads Peder Nordbo et le premier d’une trilogie. Autant vous l’annoncer directement, il me tarde de lire la suite, « La fille sans peau » est un véritable coup de harpon, ça fait mal, l’impact est violent et il est impossible de s’en défaire… L’histoire se situe à Nuuk, capitale du Groenland où l’auteur lui-même a vécu et ça se sent. La description de l’environnement est sublime, glaciale, immaculée et pourtant au fil des pages, ce Groenland devient étonnamment glauque, étouffant et tâché de façon indélébile.

Un corps est retrouvé dans une faille et il pourrait être un authentique Viking, parfaitement conservé, preuve de l’existence de ce peuple scandinave sur ces terres glacées. Le scoop est mondial, Matthew Cage, journaliste de 28 ans est là pour le couvrir. Brisé, après un accident de voiture ou sa femme a trouvé la mort, enceinte de sa fille. Il est à Nuuk, capitale du Groenland sur les traces d’un père disparu trop tôt, comme à la recherche d’une forme de rédemption. Seulement voilà, le corps disparaît le lendemain et c’est celui du flic chargé de le surveiller qui est retrouvé en lieu et place de la momie. Il est nu, ouvert de l’entrejambe jusqu’au sternum, vidé de ses entailles, formant une monstrueuse tache vermeille dans un paysage monochrome.

Ce meurtre est la copie conforme de meurtres ayant eu lieu 40 ans auparavant. Une sordide affaire non résolue et passée sous silence où les corps de 4 hommes avaient ainsi été retrouvés. Ils étaient tous pères de petites filles, soupçonnés de viol sur leur progéniture L’enquêteur de l’époque était Jakob mais il a également disparu, devenant le suspect principal. Matthew enquête alors auprès de la police locale et de ses habitants, met la main sur l’ancien carnet de Jakob, se heurte aux hostilités de certains et fait la rencontre de Tupaarnak. Elle est groenlandaise, jeune, athlétique, chasseuse de phoques et entièrement tatouée mais aussi fraîchement sortie de prison, condamnée à l’âge de 14 ans pour le meurtre de son père, de sa mère et de ses 2 petites sœurs.

Au cours de l’enquête, on rencontre une population locale, les Inuits, parqués dans des blocs d’immeubles décatis, construits par le gouvernement danois, qui a fait main basse dans le cours de l’histoire sur le Groenland et tente de civiliser un peuple incompatible à l’enfermement. On découvre la réalité d’un pays bien éloigné de l’image de la carte postale et finalement méconnu.

Plus les pages défilent, plus l’histoire nous plonge au cœur de pratiques malsaines, opérées il y a quarante ans par des personnes haut placées, laissées libre d’agir en toute impunité, sous la protection d’un gouvernement souverain. Derrière les meurtres, se cache une toute autre vérité. Les petites filles des environs faisaient l’objet d’expériences, sous couvert de soigner la tuberculose. Elles étaient envoyées dans un internat où elles subissaient des traitements de chocs, faisaient l’objet d’expérimentations et étaient violées et humiliées en toute impunité. Certaines rentraient à la maison entre deux expériences et vivaient un autre enfer, celui de l’inceste. 

Matthew et Tupaarnak dérangent de plus en plus au fur et à mesure de l’avancement de l’enquête, devenant eux-mêmes des cibles à abattre, afin de laisser une nouvelle fois ce qui aurait dû resté enfoui à tout jamais dans la glace.

C’est une histoire sombre sur fond blanc qui ressurgit et l’auteur réussit l’exploit de lier l’enquête du présent et celle du passé avec un final explosif où tout s’imbrique à la perfection. C’est finement construit, les personnages principaux sont charismatiques et Mads Peder Nordbo met en exergue les exactions d’un pays colonisateur habituellement connu comme une des nations les plus abouties socialement.

Comme quoi la glace peut aussi provoquer des brûlures.

Nikoma

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