Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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Entretien avec Guillaume Richez pour Black$tone.

Après l’engouement suscité par Black$tone, j’ai émis le souhait de faire un entretien avec Guillaume Richez, afin de répondre à quelques questions qui me sont venues à l’esprit lors de ma lecture.

 

Entretien par mail réalisé entre le 11 et 25 Octobre.

Avant d’attaquer l’ample sujet qu’est votre roman Blackstone, pourriez-vous vous présenter et nous retracer votre parcours ?

J’ai quarante-deux ans, je vis près de Marseille avec ma femme et nos deux jeunes enfants. Je suis diplômé de Lettres Modernes de la faculté d’Aix-en-Provence. Après mes études, j’ai enchaîné plusieurs jobs alimentaires avant de passer un concours pour entrer dans la fonction publique. Je suis aujourd’hui chef de projet dans le domaine de l’éducation. Blackstone est mon deuxième roman. Le premier, Opération Khéops, a été publié chez J’ai Lu en 2012.

Votre premier roman a reçu le prix Welovewords. Il s’agit bien de ce site où des internautes peuvent poster des textes ?

Oui. J’ai connu ce site à ses débuts quand Sophie Blandinières y travaillait comme directrice artistique. C’est grâce à Sophie que j’ai rencontré Florence Lottin, éditrice chez J’ai Lu. Florence cherchait des auteurs pour créer une série de romans inspirés des célèbres romans de gare de Gérard de Villiers, les fameux SAS. Je lui ai fourni un synopsis, un portrait de mon héroïne et deux chapitres (une scène d’action et une scène de sexe) et j’ai été retenu. J’ai ensuite écrit Opération Khéops en trois mois. Autant dire que le délai était court !

Êtes-vous passé par cette plate-forme pour mettre des textes en lumière ?

J’ai publié sur ce site une nouvelle érotique qui s’intitulait Sonia avant d’écrire Opération Khéops. C’est un texte qui m’a permis de m’exercer dans un genre que je ne connaissais pas.

J’imagine que l’excitation a été à son comble lorsque vous avez appris que Blackstone faisait partie de la sélection du Grand Prix de la Littérature Policière.

C’était vraiment incroyable ! Comme le dit Philip Le Roy le Grand Prix de la Littérature Policière c’est l’équivalent du Goncourt pour le polar. Je suis très fier que mon thriller se soit retrouvé parmi les onze romans français finalistes.

Comment est né le projet Blackstone ?

Après la parution d’Opération Khéops, j’ai envisagé de donner une suite aux aventures de mon héroïne Kate Moore. L’action de ce nouveau thriller devait se dérouler en Chine. J’avais déjà commencé à élaborer la trame principale et à me documenter sur la République populaire, les services de renseignements chinois et américains, l’armée, etc.

Quand j’ai compris qu’il n’y aurait finalement pas de suite à ce roman, j’ai utilisé tous les matériaux dont je disposais pour bâtir un nouveau scénario, plus complexe que celui d’Opération Khéops. Je n’étais pas limité en nombre de signes, je n’avais pas d’éditeur, j’étais donc libre d’écrire le livre que je voulais. J’étais très avancé dans mes recherches et je tenais un sujet qui m’intéressait. C’est le point de départ pour me lancer. Ensuite, je façonne les personnages. Je vais raconter mon histoire en l’écrivant avec eux, à leur hauteur, avec leur personnalité.

Est-ce qu’il y a eu un élément particulier dans l’actualité entre la Chine et les États-Unis qui vous a donné envie d’écrire sur le sujet ?

Je fais chaque matin ma revue de presse en compilant des articles provenant de plusieurs journaux. J’ai très probablement lu un article qui a attiré mon attention sur des actes de piratages informatiques. J’avoue que je ne me souviens plus précisément pour quelle raison je me suis plus particulièrement intéressé à la République populaire de Chine à ce moment-là. Je conserve beaucoup d’articles de presse en me disant que ceux-ci feraient de bons sujets de roman. Je prends des notes sur un carnet que j’emporte partout avec moi. Certaines idées font plus de chemin que d’autres dans mon esprit. J’y réfléchis longtemps en pensant aux personnages et au scénario. Il faut que tout s’imbrique. Et lorsque je pense que l’ensemble est assez solide, j’approfondis mes recherches. C’est une partie très importante pour moi dans mon travail. En travaillant il m’arrive bien souvent de m’éloigner considérablement de l’idée initiale.

Bien que Blackstone soit une œuvre de fiction, j’imagine que le travail de recherche a été particulièrement important pour rendre votre roman crédible.

C’est un point essentiel pour bien comprendre ma démarche : je dois pouvoir voir dans mon esprit ce que je vais décrire pour écrire. Ce travail de recherche commence par des renseignements très généraux pour finir sur des détails qui peuvent paraître bien infimes. Par exemple, j’ai lu un ouvrage très complet sur les services de renseignements chinois, plusieurs livres sur la politique étrangère des États-Unis d’Amérique, des essais sur les tueurs en série ou encore des récits d’anciens Navy SEALs. J’ai également compilé de très nombreux articles sur les personnages historiques qui apparaissent dans le roman : Barack et Michelle Obama (et leurs filles), le vice-président Joe Biden, etc. Les anecdotes que je rapporte à leur sujet sont pour la plupart vraies et les extraits de discours d’Obama dans Blackstone sont tirés de discours qu’il a réellement prononcés.

S’agissant des détails infimes, cela va de la description minutieuse d’une arme jusqu’à la marque d’eau minérale que l’on trouve dans la salle de crise de la Maison Blanche ! Je parle souvent de cette bouteille d’eau minérale mais c’est assez symptomatique de mon obsession du détail.

Quand je choisis un restaurant pour un chapitre du roman, je vais observer les photos du lieu, vérifier les horaires d’ouvertures et le menu. Si j’écris que le Po-Boy (une spécialité culinaire en Louisiane) au bœuf rôti coûte 5,95 $ au restaurant Po-Boy Express situé sur Perkins Road à Bâton-Rouge, c’est que j’ai vérifié !

De plus le paysage de Chine, citadin et rural, ressemble vraiment à l’idée que nous nous en faisons, à la fois hyper lumineux et humide. Êtes-vous déjà allé en Chine ?

Non. Tout ce que je décris dans ce thriller est le fruit de mes nombreuses recherches. Tous les lieux décrits existent, que ce soit l’hôtel Hilton Beijing Wangfujing, l’hôpital militaire 301, le parc des Bambous pourpres, l’usine 958 désaffectée, le sihueyuan délabré qui sert de planque à Craig Foster, les tulou dans la province du Fujian, les bars et les clubs sur Lockhart Road à Hong Kong, etc.

D’après vous, est-ce que les événements que vous relatez dans votre roman pourraient se produire dans le futur ?

La plupart des faits que je relate se sont déjà produits. La République populaire a réellement instauré une zone d’identification de défense aérienne au-dessus de la mer de Chine orientale et du Sud, une zone qui couvre une grande partie de la mer de Chine orientale, entre la Corée du Sud et Taïwan, englobant les îlots inhabités des Senkaku, ainsi que le petit archipel des îles Paracels en mer de Chine du Sud, revendiqué par le Vietnam. Et l’installation de batteries de missiles sol-air sur cette île de l’archipel des Paracels sur laquelle stationnent des troupes et qui sert de piste d’atterrissage à  des avions de chasse J-11 n’est pas non plus sortie de mon imagination. Washington a d’ailleurs répliqué en faisant décoller deux bombardiers B-52 de l’île de Guam dans le Pacifique qui ont survolé pendant moins d’une heure la zone d’identification de défense aérienne.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que depuis plusieurs années les États-Unis ont progressivement mis en place un sorte de siège stratégique autour de l’Empire du Milieu en contrôlant les principales routes maritimes. Le détroit de Malacca, qui sépare la Malaisie de l’Indonésie, est un long entonnoir de huit cents kilomètres et large de deux kilomètres. Chaque année ce sont plus de cinquante mille bateaux qui passent par ce détroit, des bateaux qui transportent la moitié du pétrole vendu dans le monde entier et un tiers du commerce mondial.

Or, la République populaire n’entend pas laisser faire les États-Unis. La Chine cherche à faire valoir ses intérêts dans la région, notamment dans les mers proches comme la mer Jaune et les mers de Chine orientale et méridionale. Sa course aux armements est concentrée sur des objectifs de proximité, tels que les territoires que Pékin revendique dans les mers de Chine (les îles Senkaku ou encore la « Ligne à neuf traits » en mer de Chine du Sud) où la République populaire veut bloquer l’accès à la flotte de guerre américaine.

Je cite le président chinois Xi Jinping au chapitre 33 : « Pour le camp américain, […], tout État qui se dote militairement des moyens légitimes d’assurer sa propre sécurité et de protéger en toute légalité ses intérêts régionaux est forcément une menace. Il est temps que les Américains cessent d’agiter ce vieil épouvantail pour faire trembler nos voisins qui courent se réfugier derrière le bouclier américain comme des lâches. »

Je crois que tout ceci résume assez bien la situation géopolitique dans cette partie du monde.

Ce que j’ai imaginé en revanche, c’est notamment l’attentat sur lequel s’ouvre le roman et qui va précipiter tout la région dans un conflit.

Dans Blackstone, nous côtoyons Barack Obama ainsi que Donald Trump qui, à l’époque de l’écriture, n’était pas président. Si tel avait été le cas, est-ce que l’intrigue et les gestions de crise à la Maison Blanche auraient été différentes ?

Oui, bien évidemment. Mais il faut se rappeler que Donald Trump a été élu sur le slogan America first. Ce qui signifie que les États-Unis ne s’occupent plus que des États-Unis. Son élection a été bien vue à Pékin où le pouvoir ne supporte pas l’interventionnisme des Américains. Cependant, le récent combat de coqs opposant le Président américain à Kim Jong-un montre bien que Trump peut déraper sur la scène internationale et se laisser entraîner dans une escalade qui – espérons-le – ne restera que verbale !

Je voudrais maintenant parler des personnages et surtout des femmes qui ont une place importante et essentielle dans votre roman. Vous proposez plusieurs profils : de la fonctionnaire de police à la secrétaire de bureau, toutes sont dotées d’un caractère fort et de faiblesses qui les rendent attachantes. Je pense que vous portez beaucoup d’attention aux personnages féminins. Pourquoi ?

Dans les romans et les films d’action, ce sont les personnages masculins qui ont la part belle. En travaillant sur le synopsis de Blackstone je me suis posé des nombreuses questions pour ma distribution, pour chaque personnage. Le casting des trois personnages féminins principaux (Rodríguez, Sanders et McGovern) était pour moi une évidence. Ces personnages se sont imposés à moi très vite.

Dans mon esprit, Nina avait le physique de l’actrice Michelle Rodríguez et Pamela celui de l’actrice Joan Allen (qui interprète le rôle de Pamela Landy dans la franchise Jason Bourne), avec cette claudication qui rappelle le personnage de Kerry Weaver dans la série Urgences.

Pour les rôles secondaires j’ai effectué des recherches. J’ai ainsi appris que contrairement à de nombreux pays (dont le nôtre), il y avait des femmes pilotes de chasse au sein de l’US Air Force, et des femmes à bord des sous-marins de l’US Navy. Il y a donc dans Blackstone une femme qui pilote un F-22 Raptor (le capitaine Gail Petrovsky) et le commandant en second de l’USS Jimmy Carter, le Capitaine de corvette Lee, est également une femme.

Par contre, j’ai quelque peu anticipé pour le personnage du quartier-maître première classe Hayden Murphy, le tireur d’élite de la Team 5 des Navy SEALs. Il n’y a en effet pas encore de femmes dans les rangs des forces spéciales de la Navy aux États-Unis. Mais cela ne saurait tarder car, pas plus tard que cet été, une femme a suivi l’entraînement pour intégrer les SEALs pour la première fois de l’histoire de la Navy.

Est-ce que cette manière de distribuer les rôles du roman en mettant en scène plus de femmes, ou du moins, des femmes à des postes plus souvent occupés par des hommes, fait de moi un féministe ? Peut-être. Mais je n’y pense pas en ces termes lorsque je travaille mes personnages. Je cherche surtout à lutter contre les clichés et c’est assez amusant d’en jouer. Par exemple, lorsque Murphy apparaît pour la première fois au début du chapitre 43, je la présente d’abord comme « le tireur d’élite du Team 5 ». Le lecteur ne découvre qu’il s’agit d’une femme qu’à la page suivante. J’espère avoir suscité la surprise chez le lecteur et la lectrice.  

Est-ce que ces personnages sont plus compliqués à écrire que les hommes ?

J’ai une nette préférence pour mes personnages féminins, c’est évident, comme le cinéaste Pedro Almodóvar. J’en ignore la raison. Je ne crois pas qu’un personnage soit plus facile à créer parce que c’est une femme ou un homme. Le processus est bien plus complexe que cela. C’est exactement le même processus de construction qui est à l’œuvre que pour un comédien qui travaille un rôle, à la différence près que je n’ai pas encore de texte !

Je me sers de mon propre vécu et me nourris de très nombreux récits, témoignages et portraits lus dans la presse ou dans des ouvrages. Je garde de nombreux articles, comme je le disais tout à l’heure. Je réfléchis, je mélange, je rajoute un peu de ci, un peu de ça. C’est une expérience de chimie. Le tout passe dans l’alambic de mon imaginaire.

Lorsqu’une première mouture commence à prendre forme humaine, je vais la tester en « vivant » avec le personnage pendant plusieurs jours. S’il est viable, je continue à le développer. Dans le cas contraire, je recommence le processus à zéro.

C’est durant cette phase de « vie avec le personnage » que tout se met en place. C’est exactement ce qui est en train de se passer avec le personnage féminin sur lequel je suis en train de travailler, à la différence près qu’il pourrait s’agit d’un personnage récurrent cette fois.

D’ailleurs, contrairement aux femmes, les hommes ont quelque chose de détestable.

J’avoue que je me suis montré particulièrement féroce avec certains d’entre eux. Mais même le personnage de Gordon Wade, qui est un véritable salopard, m’est sympathique. J’ai une grande tendresse pour mes personnages, tous sans exception.

Relisez la confrontation entre Sanders et Vernon Hale. Je voulais montrer Hale comme un être humain, pas comme l’incarnation du Mal absolu. C’est beaucoup plus difficile à rendre, mais je ne veux pas tomber dans la caricature du grand méchant diabolique.

Je ne suis pas particulièrement tendre avec mes personnages féminins non plus ! Regardez McGovern, dévorée par son ambition, prête à tout pour parvenir à ses fins. C’est la version féminine de Frank Underwood !

J’ai été marqué par le fait que la plupart des personnages masculins sont très cinématographiques. C’est-à-dire qu’ils ont un côté très viril propre aux films d’action, sans pour autant être ridicules ou clichés. Est-ce une volonté de votre part ou est-ce inconscient ?

Les auteurs doivent se méfier des clichés. Ce doit être leur ennemi public numéro 1 ! J’ai pu en jouer, dans une certaine mesure, lorsque j’écrivais Opération Khéops, et ce, dès l’incipit. Mais  désormais mon approche est très différente.

On ne peut pas maintenir l’intérêt du lecteur en lui proposant une succession de scènes déjà lues mille fois et qui sonnent terriblement faux.

Dans tous les cas, le cinéma ou la série semblent ancrés dans votre univers. Malone me fait penser à Malotru dans Le bureau des légendes. Vous citez dans les remerciements, Top Gun, et le passage dans le sous-marin fait inévitablement penser à Octobre Rouge. Est-ce que j’en ai oublié ?

J’ai glissé un certains nombres de références à des films et à des séries dans Blackstone que certains lecteurs reconnaîtront.

Vous parlez du chapitre qui se passe à bord du sous-marin USS Jimmy Carter, eh bien, il y a référence à un film pour moi cultissime dans ce chapitre : Les Dents de la mer !

Souvenez-vous de la scène de ce film qui se déroule à bord de l’Orca, quand Quint, Hopper et Brody montrent chacun à leur tour leurs cicatrices en évoquant l’histoire de ces blessures. On retrouve la même scène à bord de l’USS Jimmy Carter quand Malone raconte d’où lui viennent ses cicatrices. J’appelais cette scène « la scène des Dents de la mer » !

Avez-vous déjà pensé à vous tourner vers l’écriture scénaristique ? 

Ma première passion a été pour le cinéma quand j’étais enfant. C’est de là que vient mon envie de raconter mes propres histoires. J’avais neuf ou dix ans et je voulais être réalisateur. Ce qui peut expliquer l’aspect « cinématographique », très visuel, qui semble caractériser mon écriture.

Plusieurs lecteurs m’ont dit que Blackstone leur faisait penser à un blockbuster hollywoodien. Pourtant, je ne suis pas certain que ce thriller puisse être adapté car il coûterait beaucoup trop cher à produire avec ses scènes de combat aérien et de combat sous-marin. Je l’ai conçu comme un roman, et même si je dois voir la scène que je décris, pour moi ce n’est pas un film.

L’écriture d’un roman est très éloignée de celle d’un film. Le scénariste n’est qu’un « artisan » parmi tant d’autres (réalisateur, directeur de la photographie, acteur, monteur, etc.), il n’en est pas l’auteur, alors que lorsqu’on est face à sa pile de feuilles blanches, on est seul, on a le contrôle absolu, pas de contrainte de budget, pas d’acteurs à diriger. Tout va naître de vous. Tout repose sur vos épaules.

Pour répondre plus précisément à la question, écrire un scénario est une expérience qui m’intéresserait beaucoup. Mais un scénario est une œuvre en quelque sorte inachevée. Le scénariste n’est pas l’auteur du film qu’il a écrit.

Nous arrivons à la fin de l’entretien. Il me semble inévitable de vous demander : quels sont les projets pour la suite, l’après Blackstone ?

Par manque de temps, je ne peux me consacrer qu’à un seul projet à la fois. Il faut donc que je sois sûr de moi avant de me lancer. Evidemment, on ne peut jamais être sûr à cent pour cent avant de commencer. On parle de créativité. Il y a tellement de facteurs qui entrent en jeu lorsqu’on écrit. Mais les retours sur Blackstone m’encouragent. C’est important pour moi de savoir que des lecteurs ont envie de lire mon prochain roman. C’est une relation de confiance qui s’instaure au fil des parutions. Je doute constamment de ce que je fais ou de l’intérêt que cela peut susciter. C’est là qu’intervient l’éditeur ou l’agent littéraire. Ils sont là pour aider à la gestation du projet, indépendamment des aspects financiers. J’ai eu la chance d’en discuter longuement et mon projet initial a beaucoup évolué au cours de cette conversation. Je ne peux pas en parler pour des raisons de confidentialité, mais si cela se concrétise, vous découvrirez des personnages qui pourraient devenir récurrents. Le projet est passionnant !

Avant de clore cet échange, je tiens à vous remercier pour le temps que vous m’avez accordé ainsi que pour cet échange très intéressant. Chez Nyctalopes, nous avons pour habitude de demander aux auteurs de partager avec nous de la musique. Auriez-vous un morceau qui s’apparente à Blackstone ou votre titre du moment à nous proposer ?

Je pense à un titre qui m’accompagne en ce moment : Opening de Philip Glass, un compositeur que j’aime beaucoup. C’est un morceau qui me met instantanément dans un état émotionnel propice à l’introspection.

J’ai découvert l’œuvre de Philip Glass il y a plus de vingt ans. Je me souviens d’avoir vu le soleil se lever un matin d’hiver sur des sommets enneigés dans les Alpes en écoutant un air sublime de son opéra Satyagraha. Vingt ans après, je me souviens encore de l’émotion extraordinaire que cette musique a su faire naître en moi devant ce spectacle majestueux.

J’écoute également en boucle un autre titre de l’album Glassworks, qui s’intitule Islands. Ce titre pourrait être le thème musical du personnage principal de mon prochain roman. Sa mélodie répétitive forme dans mon esprit une spirale obsessionnelle qui me rappelle le magnifique Vertigo d’Alfred Hitchcock et la superbe partition de Bernard Herrmann.

Obsession est le maître-mot pour comprendre ma démarche.

Merci à vous de m’avoir accordé cet espace de parole.

Guillaume Richez avec Bison d’or.

 

LA VÉRITABLE HISTOIRE DU NEZ DE PINOCCHIO de Leif GW Persson chez Rivages

Traduction : Catherine Renaud.

Leif GW Persson est un expert en criminologie suédois renommé, il a écrit plusieurs essais sur le sujet. Mais il a également écrit plus d’une dizaine de romans pratiquement tous traduits en français dont trois sont des aventures du commissaire Evert Bäckström. « La véritable histoire du nez de Pinocchio » est le troisième volet de cette série mais même si on n’a pas lu les autres, ce qui était mon cas, on n’est pas gêné pour la compréhension du bouquin. Ceux qui connaissent déjà retrouveront sans doute avec plaisir ce héros atypique…

« Evert Bäckström est chargé d’une affaire peu commune : trouver un suspect pour le meurtre de Thomas Eriksson, célèbre avocat des gros bonnets de la mafia suédoise, n’est pas difficile, mais réduire la longue liste des personnes qui voulaient sa mort est presque impossible. Heureusement, Bäckström a passé des années à cultiver des relations douteuses, avec l’aide desquelles il résout ses affaires en échange de quelques faveurs. Mais cette fois, même le flic le plus corrompu de Suède ne pourra prédire où cette enquête le mènera. La victime était en possession d’œuvres d’art russe d’une grande valeur, dont une boîte à musique du joaillier Karl Fabergé dont l’origine remonte au mariage entre la famille royale de Suède et les Romanov. »

C’était le lundi 3 juin. Même si c’était un lundi et qu’il avait été réveillé au beau milieu de la nuit, le commissaire Evert Bäckström y repensera toujours comme au plus beau jour de sa vie. Son téléphone portable professionnel s’était mis à sonner à cinq heures pile et, comme celui qui appelait semblait bien décidé à le faire décrocher, il n’avait pas eu le choix.

  • Oui, répondit Bäckström.
  • J’ai un meurtre pour toi, Bäckström, annonça l’agent de permanence de la police de Solna.
  • À une heure pareille ? dit Bäckström. Ça doit au moins être le roi ou le Premier ministre ?
  • Encore mieux que ça ! s’exclama son collègue qui criait presque d’enthousiasme.
  • Je suis tout ouïe.
  • Thomas Eriksson, déclara l’agent de permanence.
  • L’avocat ? fit Bäckström, qui eut du mal à cacher sa surprise. Ce n’est pas possible, pensa-t-il. C’est trop beau pour être vrai.

Ainsi commence le roman, c’est rare qu’un détective se réjouisse du meurtre sur lequel il enquête, mais Evert Bäckström n’est pas un détective ordinaire, en plus il avait eu des démêlés avec la victime…

C’est un sacré personnage ce commissaire : raciste, sexiste, homophobe, prétentieux et méprisant… un anti-héros odieux et repoussant ! Adepte de la bouffe, de la baise et des alcools forts, ce qu’on pourrait comprendre mais qui ne le rend pourtant pas sympathique vu sa prétention et son mépris pour les autres. Il fait bosser ses adjoints pendant qu’il s’accorde des pauses roboratives et bien évidemment est corrompu. Lors d’une enquête, il utilise son intelligence davantage pour trouver un moyen de s’enrichir que pour la résoudre. Sans scrupule, il n’hésite pas à monnayer des fuites dans la presse, à dérober des pièces à conviction… un ripou de première classe !

Et pourtant on le suit avec jubilation, il est tellement imbu de lui-même qu’il en devient drôle dans sa vie quotidienne : son attention à son Supersalami qu’il considère comme un super héros, ses efforts pour se débarrasser de son perroquet… Il est éminemment cynique, il connaît parfaitement les frontières du politiquement correct et contrôle avec brio le fossé entre ce qu’il peut dire et ce qu’il pense. Leif GW Persson insère dans les dialogues les pensées in petto des personnages, pas seulement celles de Bäckström et ce décalage leur donne encore plus de mordant.

Il y a forcément quelque chose de pourri au royaume de Suède pour qu’un homme tel que Bäckström y soit un héros ! Lors de l’enquête sur le meurtre de l’avocat, le commissaire et son équipe sont amenés à s’intéresser à des ventes d’œuvres d’art appartenant à des proches du roi… Ben oui la Suède est une monarchie, il y en a encore plein au XXIème siècle… incroyable non ? Il y a un roi donc, une cour, des privilèges et une police spéciale VIP chargée d’éviter les scandales. C’est une Suède bien sombre que nous décrit Leif GW Persson, très loin de l’image qu’on s’en fait ici parfois. Et que dire de la police et de ses pratiques quand l’auteur confie que Bäckström lui a été inspiré par des policiers qu’il a rencontrés ?

Leif GW Persson entraîne son lecteur dans une histoire noire et rocambolesque qui remonte à plus de cent ans avec de nombreuses ramifications comprenant, entre autres, le dernier tsar de Russie, Churchill et un lapin maltraité. Et l’histoire se tient, le lecteur n’est jamais perdu et malgré la noirceur, on regarde en riant souvent Bäckström se démener pour résoudre cette affaire et surtout en récolter un maximum d’argent !

Un bon polar, incisif et drôle.

Raccoon

EN MARCHE VERS LA MORT de Gerald Seymour / Sonatine.

Traduction: Paul Benita.

Geral Seymour est un auteur britannique qui a écourté une carrière de grand reporter sur de nombreux théâtres dangereux des années 70 et 80 pour se lancer dans l’écriture. Très connu et apprécié en Grande Bretagne, il doit son début de reconnaissance en France à la sortie chez Sonatine en janvier 2015 de « dans son ombre » son premier roman édité en France. Sonatine renouvelle l’opération avec « The walking Dead », rien à voir avec la série bouchère, intitulé en France « En marche vers la mort ».

La cruelle actualité du 31 octobre avec cet attentat au pickup à New York nous rappelle que nous vivons une époque où les attentats, les massacres de masse vont devenir notre quotidien pour de nombreuses années, il est bon de pouvoir trouver un roman qui va nous raconter les derniers jours d’un kamikaze venu d’Arabie Saoudite pour rejoindre un paradis et qui va en même temps créer un enfer dans le lieu où il se produira.

Daté de 2007, le roman souffre un peu du vieillissement rapide et prématuré des procédures d’exécution de massacres et de propagation de terreur puisqu’il semble que ces derniers temps le gilet d’explosifs ne soit plus vraiment utilisé pour les attentats en Europe tout en continuant malgré tout encore à faire le bonheur des salopards au Moyen Orient qui se font péter la gueule au milieu d’employés attendant leur paie, de femmes achetant sur les marchés, aux abords et dans les lieux de culte… Les derniers mois semblent montrer qu’il est difficile de trouver des connexions réelles entre les abrutis qui frappent chez nous et les commanditaires planqués au Moyen Orient qui les coachent.

Paru en 2007 en Grande Bretagne, le roman a dû éveiller de suite le souvenir cruel des attentats du 7/7 2005 de Londres où quatre explosions firent 56 morts et plus de 700 blessés et c’est une attaque comparable bien que plus modeste qui nous est racontée ici. Sous couvert d’un thriller « en marche vers la mort » va beaucoup plus loin, s’avère beaucoup plus riche, osant des comparaisons d’un premier abord bien difficiles à accepter entre les kamikazes et les brigadistes de la guerre d’ Espagne.

Le roman est bien sûr centré dès le départ sur Ibrahim Hussein qui a décidé de devenir un martyr. En seconde année en médecine, musulman pratiquant, vivant dans le souvenir héroïque de ses deux frères ainés morts tous deux en Afghanistan l’un en combattant les Soviétiques et l’autre les Américains, Ibrahim veut que son père soit aussi fier de lui et s’engage, à l’insu de sa famille, dans cette démarche de départ sans retour. Choisi par le Scorpion, terroriste organisateur des attaques suicides les plus meurtrières, pour une opération en Europe, Ibrahim quitte Ryad pour débarquer à Amsterdam, puis direction Lille, l’Euro tunnel et enfin l’Angleterre.

A Ryad, le travail des services secrets et la chance permettent de lever un lièvre et un signal est donné à toute l’Europe qui se met en alerte alors qu’en Angleterre, les hautes autorités pensent qu’ils seront à nouveau la cible. La chasse puis la traque s’organisent et l’auteur nous fait entrer dans le monde des services secrets britanniques, des troupes d’élite, de toute l’armada humaine et technologique mise en marche afin d’éviter le chaos. Avec une plume très experte malgré la multitude de personnages et de situations mis en avant et qui auront tous un rôle important ou secondaire lors de l’ultime journée, Seymour montre le cynisme de certains dirigeants comme les cas de conscience explosifs proposés par l’opportunité du recours à la torture pour sauver des vies.

Roman d’une grande finesse, « En marche vers la mort » dresse un tableau psychologique des membres de la cellule terroriste. L’axe du Scorpion, tueur déterminé et de l’artificier, semant le malheur et la désolation partout où ils passent sans aucun état d’âme pour les victimes et l’axe des musulmans anglais de la cellule dormante considérés comme de simples exécutants sans valeur ni importance. La disharmonie de leurs rapports, l’inéquation de leurs idéaux se heurtent et s’affrontent dans un climat tendu, suspicieux dont est épargné le martyr désigné, explosif sur deux jambes précieux. Et là, on peut mettre en rapport, ou se refuser à le faire, les mirages proposés aux jeunes qui s’engagent dans le jihad, une lutte légitime pour eux et l’histoire des combattants des Brigades Internationales s’apercevant qu’ils s’étaient nourris d’illusions sur la justesse de leur engagement de leur combat comme le raconte le journal d’un aïeul d’un des personnages principaux du roman, engagé volontaire en Espagne en 36 et dont les propos déchirants qui essaiment le roman, lui donnent une atmosphère parfois particulièrement mortifère.

Ecrit sur un mode utilisant le crescendo typique des thrillers qu’il est d’ailleurs dans son dernier tiers tout en déstabilisant souvent le lecteur par des changements de situation brusques en plein chapitre, le roman s’emballe dans le dernier tiers jusqu’au dénouement particulièrement tonitruant.

Roman de très bonne qualité « En marche vers la mort » combine le thriller de haut vol et la connaissance de certains rouages des opérations terroristes du côté des victimes comme du côté des tueurs et de leurs exécutants tout en interrogeant sur l’engagement à une cause.

Blasting.

Wollanup.

 

LA FAMILLE WINTER de Clifford Jackman / Editions 10/18.

 

Traduction: Dominique Fortier

La violence de l’histoire américaine au XIXe siècle a servi d’à-plat paysager ou social pour une galerie de personnages, réels ou bien fictionnels, outlaws, braqueurs, tueurs à la carrière sanglante (et souvent brève), chasseurs d’hommes sans pitié. Les silhouettes entremêlées de Jesse James, de Billy the Kid, de John Welsey Hardin, de Josey Wales pourraient se dessiner facilement devant vous. C’est du côté de l’authentique chasseur de scalps John Glanton et de son supposé acolyte, le Juge Holden, au centre de l’incontournable roman Méridien de sang de Cormac McCarthy, qu’il faudrait se pencher pour donner une mesure de l’extraordinaire violence déchaînée par La Famille Winter, dans le premier ouvrage traduit du Canadien Clifford Jackman.

La « famille » Winter se constitue à la faveur de la guerre de Sécession. Un détachement d’éclaireurs maraudeurs, en pointe et déjà en marge, tandis que derrière eux les colonnes du général Sherman vont s’ébranler à travers la Géorgie. Cette situation est une aubaine pour certains de ces hommes. L’officier Quentin Ross, menteur pathologique, roublard, tueur psychopathe et sadique. Les frères Empire, stupides et cruels qui voient le Walhalla de pillages et de viols qui s’offre à eux. Dans un affrontement à l’arme à feu, ils sont redoutables. Pour d’autres, c’est une sorte de fatalité. Fred Johnson, l’esclave qui a le dos au mur ou la corde presque au cou, il a tué son maître à coups de hache. C’est une force de la nature et une intelligence. Bill Bread, le Cherokee rongé par l’alcool et la culpabilité, peut-être le bourgeon d’un sens moral. Jan Muller le soldat allemand enrôlé à peine débarqué en Amérique et qui obéit aux ordres de Ross, fussent-ils déjà louches. Au centre de cette sinistre association se tient l’insondable Augustus Winter, torturé par son père au nom de principes moraux et religieux. S’affranchir des règles est pathologique chez lui. Il va révéler un don surnaturel pour le meurtre. La famille Winter est l’histoire de son ascendant sur la sinistre fratrie, de sa volonté morbide de piétiner jusqu’au bout une morale qu’il juge hypocrite.

Pendant presque trente ans la famille va faire parler d’elle, tandis qu’elle s’élargit ou rétrécit sur le plan numéraire. Elle joue un rôle abject dans tous les épisodes de la fin de la guerre, de la reconstruction, de l’expansion urbaine et politique du Midwest, de la Frontière et de la disparition de celle-ci.  Episodes qui sont parfois de simples ligaments narratifs. Tantôt stipendiée et utilisée en sous-main, tantôt pourchassée, tantôt au service de la « civilisation » américaine, tantôt s’opposant à elle. Le nombre de morts violentes qu’elle laisse dans son sillage est proprement ahurissant. Clifford Jackman tape dur, très dur. La sympathie ou l’affection pour les bad guys que d’aucuns pourraient ressentir est ici mise à rude épreuve. Ces mecs sont de vrais putains de tarés sanguinaires.

Encore que Clifford Jackman nous protège d’une partie de l’horreur. Des pires atrocités, nous avons un écho a posteriori, par des détails ou des dialogues. La cruauté de Winter, sa réputation justifiée, est inscrite dans le regard de ceux qu’il rencontre. Elle suffit bien souvent. Et l’écriture de Clifford Jackman privilégie l’action et dévie de toute velléité de flamboyance littéraire. Les violences, les sévices, les fusillades et les meurtres s’enchaînent à un rythme endiablé. On en oublie le décompte de la même manière qu’on oublie la quantité de projectiles balancés dans une production cinématographique américaine, disons moyenne. C’est leur accumulation qui peut-être pèse, au final.

Impardonnables et détestables, les membres de la famille Winter le sont. J’ai suivi une bonne part de leur effroyable parcours à califourchon sur une lame de rasoir, m’interrogeant sur le moment où je serais tranché en deux, d’écœurement ou de lassitude. J’ai tenu bon.

Déjà, parce que j’ai été intrigué puis séduit par la période « Chicago » de la famille, une des plus étonnantes dans leur parcours, et leur implication  en tant que nervis, dans la campagne électorale de 1872, une réussite de reconstitution puante et bruyante de la jeune métropole, déjà corrompue jusqu’à l’os.  Ensuite parce que, dans le cheminement d’Augustus Winter perce ici et là une interrogation, oui, philosophique. Augustus Winter est déterminé à outrepasser les règles et les normes, il force sa « famille » à le suivre sur un terrain effroyable. Il va peu à peu se rendre compte que cela ne le rend que temporairement à part. Il existe une force plus impitoyable encore que lui. Elle est en marche pour le broyer.

« Toutes les sociétés ont en leur cœur un mythe mobilisateur, un récit directeur, un prisme à travers quoi voir le monde, mais Augustus s’était cru différent. Il avait cru que lui seul parmi les hommes avait le courage d’affronter la vérité du monde, de vivre en accord avec les lois de la nature, de suivre les règles de la raison pure. Que lui seul avait vu la face de Dieu. Ce fut donc pour lui une double désillusion que de découvrir que cette croyance avait été son fantasme personnel. »

Advient le crépuscule de la famille Winter, en Oklahoma, à la toute fin du XIXe siècle. Au milieu des explosions de violence de son récit, l’auteur dessine une lucide dynamique sociale et historique.

« L’Ouest se refermait autour d’eux tandis que s’élevaient les clôtures, que les hordes de bétails envahissaient les plaines et que les Indiens disparaissaient. Les nouvelles se répandaient aussi vite  que l’éclair par les fils du télégraphe. La Famille Winter se regroupa à nouveau ; c’est tout ce qu’elle pouvait faire face à la pression constante exercée par l’ennemi. Partout autour d’elle,  la pressant de tous les côtés, les gens, les gens, les gens. »

Augustus Winter n’est pas Kurtz et le roman de Cliffton Jackman n’approche pas l’esthétique du film Apocalypse Now ni la force littéraire de Méridien de sang.  Mais de sa gangue « explicite et graphique », comme diraient littéralement les Anglo-Saxons, pourrait émerger  une pierre précieuse, du point de vue des premiers Sapiens Sapiens . En l’occurrence un silex, tranchant et capable de faire naître le feu. Mais tout le monde ne pourra pas le contempler ou s’en réchauffer, aussi Sapiens Sapiens soit-il.

Copieusement violent. Mais peut-être pas si gratuit.  En tout cas, pas de la graine pour les petits serins.

Paotrsaout.

 

 

 

 

L’ESSENCE DU MAL de Luca d’Andrea / Denoël.

Traduction : Anaïs Bouteille-Bokobza


C’est le livre d’une obsession qui convoque et réveille le passé enfoui sous un manteau de neige et de glace au travers une région tout à la fois accueillante mais néanmoins hostile… Cette recherche effrénée telle une compulsion amènera les protagonistes à des sentiments paradoxaux, violents, paroxystiques, dérélictifs. On entre dans ce canyon sans aucune certitude mais on y pénètre avec ce besoin d’étancher une soif de vérité.

« En 1985, dans les montagnes hostiles du Tyrol du Sud, trois jeunes gens sont retrouvés morts dans la forêt de Bletterbach. Ils ont été littéralement broyés pendant une tempête, leurs corps tellement mutilés que la police n’a pu déterminer à l’époque si le massacre était l’œuvre d’un humain ou d’un animal. 
Cette forêt est depuis la nuit des temps le théâtre de terribles histoires, transmises de génération en génération. 
Trente ans plus tard, Jeremiah Salinger, réalisateur américain de documentaires marié à une femme de la région, entend parler de ce drame et décide de partir à la recherche de la vérité. À Siebenhoch, petite ville des Dolomites où le couple s’est installé, les habitants font tout – parfois de manière menaçante – pour qu’il renonce à son enquête. Comme si, à Bletterbach, une force meurtrière qu’on pensait disparue s’était réveillée. »

Mû par des motivations professionnelles et familiales un jeune documentariste télévisé va se retrouver dans cette région du sud Tyrol à la confluence de trois pays : l’Italie, l’Allemagne et l’Autriche. C’est aussi une géographie montagneuse avec ce que cela implique. Par le prisme de personnalités taiseuses, vivant sur des habitudes, des lignes de vie séculaires, la volonté de Salinger de mettre à jour cette affaire macabre sera émaillée, jonchée de précipices, de failles au propre comme au figuré.

Mêler sa chair à celle du diable est une aventure qui n’arrive pas souvent. Des péripéties extravagantes ou horribles il se dégage une poésie particulière, un tableau saisissant d’une zone touristique où la carte postale pointe un azimuth resplendissant. La patte fuligineuse de l’auteur, ses trouvailles, le conflit entre le bien et le mal qu’il peint inlassablement fournit une loi implacable : il fait mourir les personnages les plus touchants sans qu’un muscle de son style bouge. Car il a un style. Lorsqu’on l’a lu, il reste dans l’esprit quelques images puissantes, quelques couleurs sombres contrebalancé par la lumière aveuglante du linceul neigeux.

-« Les morts ont-ils ressuscité ? » murmurai-je. « Les livres disent que non, la nuit hurle que si. »

C’était une citation tirée de mon livre préféré, celui qui m’accompagnait où que j’aille. La phrase de John Fante prit une autre signification dans la bouche de l’assassin qui me regardait dans le miroir.

Je craquai. La conscience de ce que j’avais fait me plia en deux. Ma tête heurta la céramique du lavabo. La douleur fut un soulagement.

De l’écrivain, il a le goût des âmes, la curiosité pour la Mal, ou tout au moins pour les excès de la nature humaine. Un romancier aime tous ses personnages sans exception, les bons comme les méchants. Il démontre des vérités obscures ou douteuses en les comparant à des vérités claires et incontestables. On est abasourdi par la maturité du littérateur qui emprunte à la connaissance des lieux sis-décrits une force narrative, une faculté d’émulsionner des ingrédients de tension en la rendant croissante. C’est un tour de force littéraire et le conte nous suspend dans un espace temps où l’on aime à se perdre.

L’Essence du Mal, des mots sombres nécessaires !

Chouchou.

 

STONE JUNCTION de Jim Dodge / Super 8 .

Traduction: Nicolas Richard.

Stone Junction est le troisième roman de Jim Dodge. Paru à la fin des années 80 aux USA, il a atteint la reconnaissance en France lors de sa sortie plus de vingt ans plus tard dans l‘indispensable collection LOT49. Super8 le relance aujourd’hui et le roman a toute sa place dans cette maison qui aime bien mélanger les genres et se distingue par des œuvres mélangeant le plus souvent avec bonheur polar et science-fiction, anticipation, dystopies.

« Depuis sa naissance, Daniel Pearse jouit de la protection et des services de l’AMO (Association des magiciens et outlaws), géniale et libertaire société secrète. Sous le parrainage du Grand Volta, ancien magicien aujourd’hui à la tête de l’organisation, le désormais jeune homme va être initié à mille savoir hors normes, de la méditation à la pêche à la mouche, du poker à l’art de la métamorphose, en passant par le crochetage express et l’invisibilité pure et simple. Mais dans quel but ? Celui de l’aider à retrouver (et à faire payer) l’assassin de sa mère… ou celui de dérober un mystérieux – et monstrueux – diamant détenu par le gouvernement, rien moins, peut-être, que la légendaire pierre philosophale ? »

Dans « Stone junction » le surnaturel, la magie, l’ésotérisme se parent de leurs plus séduisants atours pour créer un climat très souvent féérique qui sied à cet étonnant conte moderne. Avant tout, c’est roman d’apprentissage, contant dans sa première partie le parcours vers la connaissance d’un enfant, pas tout à fait encore un ado. Daniel ne connaît pas son père et perd très rapidement sa mère dans des conditions mystérieuses et c’est cette immense douleur, ce désir de comprendre, cette envie de connaître le responsable, le coupable qui vont être le moteur de son implication dans une éducation hors normes. Mais Daniel, né de père inconnu a la même nature explosive que sa mère et c’est loin de ses fameux et parfois fumeux tuteurs qu’il se réalisera.

Alors, les 700 pages, c’est sûr, vous réjouiront et passeront aussi vite que le temps nécessaire à Daniel pour disparaître. Elles peuvent aussi effrayer certains lecteurs, aussi vous pouvez vous tester sur le premier charmant et très court roman de Jim Dodge « l’oiseau Canadèche » qui en plus de la tendresse qu’il en émane vous montrera les premiers signes et certains personnages du roman culte à venir.Roman anar, profondément libertaire, assidûment utopiste, « Stone junction » se vit comme une énorme et inoubliable aventure où aux scènes d’action se superposent des pages de communion avec la nature, des manifestes contre le nucléaire et l’état américain, des appels à la la subversion et de multiples passages à hurler de rire.

Essentiel.

Wollanup.

 

LES GENS COMME MONSIEUR FAUX de Philippe Setbon / Editions du Caïman

Nous étonner est une habitude propre aux éditions du Caïman dont nous ne cessons de vanter le travail, auteurs compris. Et Les gens comme Monsieur Faux de Philippe Setbon ne déroge pas à la règle. Au noir, ajoutez-y un peu d’humour ainsi qu’une dose de philosophie. De cette alchimie, ce roman distingué vous tombera entre les mains.

Au chômage, largué par sa femme partie avec son associé, le jeune Wilfried Bodard a décidé d’en finir et de se jeter dans la Seine. Alors qu’il s’apprête à plonger dans les eaux sombres, il est interrompu par un élégant sexagénaire, M. Faux.
Wilfried ne va pas se suicider cette nuit-là, mais sa vie va basculer dans un long puits sans fond : car M. Faux, sous ses dehors affables, est un prédateur, un tueur en série implacable, qui commence à faire le vide autour de Wilfried. Pourquoi ? Parce qu’il l’a pris en affection. Mais aussi parce qu’il ressent le besoin de transmettre son « art » et qu’il croit avoir trouvé en Wilfried le disciple idéal.
Alors que les cadavres s’accumulent, Naomie une jolie capitaine de police se met à rôder autour de Wilfried, à la fois attirée par lui et le soupçonnant d’être l’insaisissable assassin de jeunes femmes qui écume Paris et ses environs.
Tiraillé entre les plans machiavéliques et la présence de plus en plus menaçante de M. Faux et sa relation compliquée avec Naomie, Wilfried va devoir marcher sur une corde raide, très raide, pour s’arracher à ce cauchemar sans fin.

Wilfried est un personne qui a tout perdu, femme, emploi et amis. Il est en proie au désespoir. On ne peut pas parler de personnage déprimé mais plutôt, ça se vérifiera au cours du roman, d’un homme spleenétique. Oui, Wilfried Bodard, dans son immense détresse est un personnage poétique.

Nous le suivons des quais de Seine jusqu’à cette rencontre avec Monsieur Faux en passant par quelques déambulations dans Paris suivis de quelques arrêts chez papa et maman. Wilfried se laisse porter, se laisse faire, se laisse manipuler.

Et ce n’est pas anodin que Wilfried Bodard rencontre Monsieur Faux sur les bords de Seine, quelques instants à peine avant de se suicider. Qui dans un accès de désespoir n’a pas souhaité tout foutre en l’air ? Qui n’a pas laissé son inconscient ou une force extérieure inexplicable prendre l’ascendant sur sa conscience pour le pousser à faire quelque chose de regrettable ? C’est un état d’esprit que Monsieur Faux à bien compris et sait manipuler.

Monsieur Faux est un élégant sexagenaire maniéré et imbu de sa personne.. En somme, Monsieur Faux est un trancheur de gorge détestable. Et Monsieur Faux songe à transmettre son savoir en vue d’une retraite prochaine alors quoi de mieux que de sélectionner un âme perdue et faible. Monsieur Faux va tourmenter Wilfried, le pousser dans ses ultimes retranchements afin qu’il commette l’irréparable. Il détecte en Wilfried un tueur né. Pour Wilfried c’est le début d’une période de peur et de rage, un cercle vicieux qui le plonge dans le mensonge et la fuite.

Au cours de notre lecture on se demande si Monsieur Faux n’est pas un personnage inventé de toutes pièces par Wilfried à l’image de ce diable dans une bulle qui en pousse certain à commettre de grave méfait dans les bandes dessinées.

On se demande si Monsieur Faux n’est pas cet élément perturbateur pourtant annonciateur d’une aube meilleure ou plutôt le passage de l’adolescence à l’âge adulte. C’est ce qu’il semble être dans cette histoire.

Bison d’or.

ILS ONT VOULU NOUS CIVILISER de Marin Ledun / Flammarion.

Au décours d’une nuit, où les éléments naturels se déchaînent et que le dieu Eole trace son impitoyable sarabande, les existences de cinq hommes se trouveront mêlées dans des affrontement sans retour. La côte landaise en est le décor, les pinèdes formant un paysage reproductible à l’infini, et les haines, les colères couplées à cette apocalypse nous décriront un bal bien macabre.

« Thomas Ferrer n’est pas un truand. Pas vraiment. Les petits trafics lui permettent de sortir la tête de l’eau, même si la vie n’a pas été tendre avec lui. De petits larcins en détournements de ferraille, le voilà face à face avec un truand, un vrai cette fois. Celui-ci, laissé pour mort par Ferrer, embarque deux frères assoiffés de vengeance à la poursuite de son agresseur. La traque sera sans pitié, alors qu’une puissante tempête s’abat sur la région. Une histoire envoûtante où les éléments se déchaînent en même temps que les passions, au service d’une profonde humanité. »

Les petits boulots, un horizon flou ou masqué, des destins qui n’ont jamais pris leurs élans, des fréquentations délétères, pour les uns, le passé telle une chape de béton qui cloue le présent dans une gangue d’acrimonies, de remords, de sur place, de haines injustifiées envers autrui pour les autres. C’est dans cet assemblage surprenant que le réel violent s’entredéchire avec, comme bien trop communément, l’avidité, la cupidité en points d’orgue.

Si l’on devait admettre ou rechercher des points convergents avec son précédent écrit, « En Douce », ils se situeraient irrémédiablement dans ces face à face. Néanmoins les ressorts symptomatiques, qui amènent ces protagonistes à se combattre n’ont pas les mêmes étiologies. Là, le filigrane et l’agent causal n’est pas aussi évident de prime abord, mais le recul et la digestion se faisant, on prend conscience que l’on est encore face à une descente inexorable nous clouant à ce résultat. Descente favorisée par les cicatrices d’un passé, par des choix qui n’ont pu s’affirmer ou s’ouvrir tels des sas vers une chaleureuse lumière.

Marin Ledun garde son cap, affirme son message et réussit, avec une âpreté identitaire, la friction de personnalités dont le vernis ne permet pas la compatibilité. L’enjeu des émotions, dont la pudeur reste de mise, évolue dans une transcendance favorisée par un écrit ramassé qui sied à sa narration et au récit conté.

La civilisation a du bon mais l’imposer avec intransigeance est voué à l’échec.

Rugueux, me faisant évoquer à une référence littéraire : « Laissez bronzer les cadavres »

NOIR SANG !

Chouchou.

 

LES BRÛLURES DE LA VILLE de Thomas O’Malley et Douglas Graham Purdy / le Masque.

Traduction: François Rosso.

L’histoire se déroule en 1954, dans la ville de Boston qui est écrasée par une canicule. Vous êtes alors transporté au milieu d’une importante communauté irlandaise en lutte avec les italiens, plus fraîchement immigrés mais qui veulent prendre le pouvoir. La vie est dure, le chômage important, la violence omniprésente.

Une nuit, l’inspecteur Owen reçoit un tuyau d’un informateur concernant l’arrivée d’un bateau chargé d’une cargaison d’armes de contrebande pour l’IRA. L’inspecteur arrive trop tard, il ne trouve plus qu’une série de cadavres, dans le sillage du bateau. Les Irlandais, plus ou moins fiers de leur appartenance à « la cause » restent soudés et refusent de parler. Owen fait donc appel à son cousin Cal et son ami d’enfance Dante. Dante est un ancien toxico, musicien, au chômage qui doit gagner un minimum pour sa famille : sa sœur et la fille dont il a la charge. Cal, lui est un ancien flic, alcoolique, qui a été sorti des forces de police et se retrouve avec une boîte de sécurité privée qu’il fait tourner avec un personnel d’ex-taulards.

Les 2 amis vont donc arpenter les trottoirs du quartier pour mener l’enquête en parallèle d’Owen. Nous sommes alors plongés dans cette atmosphère très noire, on sent la détresse, la misère, les gangs, la toute-puissance de l’IRA dans ces quartiers populeux : « Dans leur tête ils ne vivent pas aux Etats-Unis, ils vivent à 6000 kilomètres ce qui pour eux veut encore dire chez eux ».

L’ambiance est étouffante, comme la canicule qui écrase Boston, le ton utilisé et le rythme employé collent parfaitement à ce roman très sombre qui dépeint un quartier glauque, où la population reste très ancrée dans sa culture, tournée vers elle-même. L’IRA est dans tous les esprits, ils survivent pour cette cause, font face à la violence, la provoque pour elle.

On mène l’enquête avec les trois personnages principaux, tout en étant mêlé à leurs vies personnelles, leurs souffrances, leurs petits bonheurs. L’aide qu’apportent Cal et Dante à Owen, dans cette enquête, leur permet d’espérer une sorte de rédemption, un avenir meilleur, une sortie du tunnel. Owen quant à lui, continue son enquête officielle, il jongle entre son travail, sa famille, ses amis, en essayant de préserver les uns et les autres.

Ce livre est la suite de « Les morsures du froid » que je n’ai pas lu, ce qui ne gêne en rien la lecture et la compréhension de ce nouvel opus. Par contre, ce livre m’a donné une furieuse envie de découvrir ce 1er volume. Pour tous les amateurs de romans noirs.

Marie-Laure.

COURIR AU CLAIR DE LUNE AVEC UN CHIEN VOLÉ de Callan Wink / Terres d’ Amérique / Albin Michel.

Traduction:Michel Lederer.

S’il est des collections indispensables à l’amateur de littérature américaine, c’est bien LOT49 du Cherche Midi et l’incontournable « Terres d’Amérique » de Francis Geffard chez Albin Michel. Dans l’une comme dans l’autre, c’est le grand souffle, le talent, la classe et surtout à des années lumière de la tentation purement mercantile. Jamais de déception, parfois moins enivré mais toujours séduit par la qualité des bouquins proposés.

Après « le cœur sauvage » de Robin MacArthur au printemps, Terres d’Amérique creuse son sillon d’une Amérique de la Schlitz, des chemises à carreaux, des pickups, du football, une Amérique rurale semblant vraie dans son immense décor des grands espaces ou des déserts humains avec ce recueil de nouvelles de Callan Wink jeune auteur implanté dans le Montana comme guide de pêche à la mouche.

Alors, on connait les réticences du public français à propos des nouvelles au point que certains éditeurs ne se gênent pas pour transformer en roman une série de nouvelles mais Francis Geffard ( entretien Francis Geffard) lui, aime aller chercher ses auteurs sur les bancs de l’école et diffuser leurs cahiers d’écoliers que représentent leurs nouvelles. Voir la genèse, la naissance d’un auteur est vraiment un beau privilège qui nous est offert même si peut naître une frustration de l’attente du premier roman d’un auteur aimé. Pour seul exemple, j’aimerais bien que Jamie Poissant se mette à écrire ce roman tant espéré depuis la lecture des sublimes nouvelles compilées dans « le paradis des animaux ».

Comme chez MacArthur, Callan Wink va nous décrire des petits coins d’Amérique en l’occurrence le Montana avec des petites parenthèses notamment au Texas. Neuf nouvelles qui par le talent d’ évocation de Wink vont vous amener dans le grand nulle part ricain au contact de gens ordinaires dont l’auteur va évoquer les soucis personnels parfaitement universels, des « John Doe » bien souvent invisibles que la compassion et l’humanité de l’auteur vont rendre uniques.

Rien de particulièrement explosif dans ces nouvelles, rien d’extraordinaire, pas de travers sulfureux, pas d’addiction autre qu’une envie de vivre mieux… Plusieurs personnages sont particulièrement touchants, la palme revenant pour moi à Sid dans la nouvelle éponyme du recueil. Sid a volé un chien qu’il pensait malheureux (attention pas n’importe quel chien, un épagneul breton échoué dans le Montana) et doit, bien sûr, affronter le courroux d’un propriétaire peu recommandable.

On se doit de reconnaître à Callan Wink une qualité d’écriture qui rend la lecture si fulgurante sans effets de manche et sans réelle fin non plus mais il ne faut surtout pas oublier cette capacité omniprésente d’amener à une réflexion chez le lecteur, à montrer sans juger, à émouvoir sans faire pleurnicher.

Ouvrage bien sûr recommandé à tous les amoureux de l’Amérique et à tous ceux qui veulent en voir des instantanés sans clichés.

De la belle ouvrage.

Wollanup.

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