Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

LE POUVOIR DU CHIEN, Thomas Savage chez Belfond

Traduction : Pierre Furlan.

 

Thomas Savage (1915-2003) est un écrivain américain qui est longtemps resté méconnu du grand public malgré un succès critique et de nombreux prix. Il a grandi dans un ranch dans le Montana puis il a fait ses études et a fini par vivre dans l’est des Etats-Unis. « Le pouvoir du chien », publié en 1967, a permis à Thomas Savage de rentrer dans la cour des grands écrivains américains lors de sa redécouverte. Belfond l’a publié en France en 2002 et le ressort dans la collection vintage, spécialisée dans la réédition de grands noms. C’est tant mieux car je l’avais loupé à l’époque !
« En évoquant la lente dégradation des relations entre deux frères, que vient troubler l’arrivée d’une femme, Thomas Savage signe un huis clos d’une rare intensité psychologique, un western littéraire d’avant-garde qui scandalisa la critique lors de sa sortie en 1967 pour avoir porté atteinte au mythe du rude et viril cow-boy de l’Ouest.
Inexplicablement resté dans les limbes de l’édition pendant de longues décennies, redécouvert à la fin des années 1990, Le Pouvoir du chien est aujourd’hui reconnu comme un chef-d’œuvre de la littérature américaine du xxe siècle. »
A la lecture du livre, on comprend bien que ce roman n’ait pas eu de succès en 1967. Les thèmes traités sont bien trop modernes et iconoclastes. Ils écornent le mythe du cowboy viril protecteur de la veuve et de l’orphelin. L’homosexualité est encore un tabou à l’époque et inenvisageable sur ces terres de cowboys : des hommes, des vrais !
Le décor est planté magnifiquement. C’est bien un récit de l’Ouest et Thomas Savage qui y a grandi décrit parfaitement les paysages du Montana : le froid de l’hiver, les orages, les montagnes, les grands espaces… La nature qui fascine, domine et impose le respect, est très présente, comme souvent dans la littérature américaine, mais on ne s’en lasse pas! Ici, pas de visions fantasmées, c’est écrit de manière plus réaliste que romantique. Savage connaît son sujet et on découvre le travail du bétail, la vie rythmée par les saisons, les rassemblements des troupeaux, les foires, les saloons, les putes… Le western dans toute sa splendeur !
Thomas Savage a un talent particulier pour brosser des portraits extraordinairement vivants : de ses protagonistes principaux bien sûr, sombres et magnifiques, mais même des personnages les plus satellitaires, quelques lignes lui suffisent ! Ils s’intègrent parfaitement à l’histoire et les relations entre tous dévoilent des pans entiers de l’histoire de ce territoire : le sort des Indiens emmenés et parqués dans des réserves, celui des prostituées, l’antagonisme entre les éleveurs et les cultivateurs qui posent les fameux barbelés sur la prairie mais n’ont pas accès aux points d’eau pour irriguer… Tout un monde franchement cruel où il ne fait pas bon être faible ou différent !
Rien qu’avec ça, on avait de quoi avoir un bon roman ! Mais c’est encore plus et encore mieux !
On est en 1925, tout change : de nouvelles fortunes ont émergé de la guerre et de l’industrialisation, les premières voitures ont débarqué, le cinéma véhicule déjà le mythe du cowboy auquel essaient de se conformer les vrais cowboys du ranch sous le regard acéré et nostalgique de Phil, un des personnages de cette histoire. Cowboy macho, brutal, brillant et méprisant envers tous ceux qui ne partagent pas ses valeurs et son mode de vie : Indiens, Juifs, « chochottes »… Il vit avec son frère Georges beaucoup moins flamboyant, effacé presque terne. Phil domine la vie du ranch : charismatique, il mène et entraîne sans difficulté tous ceux qui le côtoient par la fascination et la crainte. Quand Georges épouse Rose, veuve d’un médecin pied-tendre (et au cœur tendre) dont le fils, un peu bizarre est parfois la cible de la meute des gamins ordinaires, Phil ne le supporte pas et va faire vivre un enfer à la jeune femme… Il est prêt à tout pour retrouver sa vie d’antan, une vie où il chevauchait librement sur les terres indemnes de toute clôture en compagnie du célèbre Bronco Henry… Je ne peux rien dire de plus de peur de dévoiler des ressorts de l’intrigue, mais là on a le droit à un thriller psychologique de toute beauté, une analyse fine avec tous les ingrédients de la tragédie classique : jalousie, honneur, vengeance, amour, désir, haine… et tout l’éventail de ce que les dogmes et l’intolérance peuvent provoquer comme souffrances…
La tension monte : on sait que ça ne peut que mal finir et … effectivement ! Mais comment ? Ne comptez pas sur moi pour vous le dire !
Un chef d’œuvre, à la fois moderne, classique et atypique.
Raccoon

4 Comments

  1. d’accord sur « chef d’oeuvre », c’est un roman exceptionnel

    • C’est vrai. Je suis heureuse d’avoir découvert cet auteur, j’ai envie maintenant de lire ses autres romans!

  2. Suite à ton billet (merci beaucoup!), j’ai commencé ce bouquin….Rose vient de mettre les pieds dans la maison de son nouveau mari…

    • Bonne année à toi Guillome et à « from the avenue »,ravi que le bouquin te plaise,c’est vraiment de la bonne came.

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