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Chroniques noires et partisanes

LE BÂTARD de Erskine Caldwell / Belfond Vintage.

Traduction: Jean Pierre Turbergue.

Exhumé par les éditions Belfond en 2013, « le bâtard » est un roman qui vaut le détour. Sorti quelques mois avant la crise de 1929, il fut tout de suite interdit à la vente et on comprend très vite la raison à la lecture des premiers chapitres. A de nombreuses reprises, j’ai lu que Caldwell était un des précurseurs du roman noir et force est de reconnaître que le compliment est loin d’être usurpé. En un peu plus de 130 pages, Caldwell nous raconte les tribulations de Gene, bâtard, dans les deux sens du terme : de père inconnu et belle ordure.

Sans état d’âme et sans discours moralisateur, Caldwell, qui a vécu la vie qu’il décrit, nous raconte le parcours de ce fils de pute, à nouveau dans les deux sens du terme : fils de prostituée et vrai salopard, évoluant dans une Amérique profonde plus proche de l’animalité que d’une société évoluée.

Au fil des pages en suivant cet « animal » se frottant à d’autres créatures du même niveau, on apprend beaucoup sur la condition des « rednecks », « crackers », « hillbillies», « Okies » et autres selon la localisation géographique, des Noirs et des femmes. Ce n’est pas bien ragoûtant, très violent, d’une cruauté que je ne pensais pas possible dans des écrits de cette époque et en même temps, c’est le prototype du polar « hardboiled ».

Nombre d’auteurs contemporains ont dû avoir Caldwell comme livre de chevet : Williamson, Whitmer, Sallis de « Drive » et « Driven », Don Carpenter de  « sale temps pour les braves », Frank Bill…pour les noms qui me viennent d’emblée à l’esprit,  ont écrit en étant inspirés sciemment ou inconsciemment par cet auteur très populaire de son vivant. Le terme faulknérien, employé à tort et à travers dès la sortie d’un bon roman se situant dans le Sud des USA pourrait être remplacé par « caldwellien » tant ses écrits inspirent une grande partie de la production actuelle : violence non justifiée ou expliquée et  complètement banalisée, absence de sentiments ou de remords,  justice expéditive, description des laissés pour compte  du rêve américain…

On est encore loin des romans  comme « le petit arpent du bon dieu », «Un p’tit gars de Géorgie » ou « la route du tabac » qui lui apporteront la reconnaissance publique. L’intrigue est un peu bancale, il s’opère un bouleversement dans le comportement de Gene dans le dernier tiers qui pourrait faire croire, au premier abord, à une erreur d’impression. L’humour présent dans ses écrits futurs (comme chez Lansdale, un de ses héritiers évidents,) n’en est encore qu’à ses balbutiements mais l’ensemble tient bien sa route de violence gratuite, de destins minables ou désespérés, du grand noir en même temps qu’une idée des comportements et habitudes de l’époque. Peut-être pas le roman du siècle mais un aperçu de la genèse d’un genre littéraire qui nous fait tant lire.

Ce n’est pas réellement le plus indispensable des romans de Caldwell mais sortir cet écrivain de l’oubli injustifié qui est le sien était vraiment une très bonne idée de la part des éditions Belfond. Et, en ce qui me concerne, un gros coup de cœur pour l’œuvre et l’homme !

Wollanup.

2 Comments

    • clete

      28 novembre 2016 at 16:58

      Et dans ce cas,tu vas être ravie d’apprendre que Belfond Vintage réédite « la route du tabac » en 2017.

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