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Chroniques noires et partisanes

LA POUDRE ET LA CENDRE de Taylor Brown / Autrement.

Traduction: Mathilde Bach.

 

 Discrètement, trop discrètement, de chez Autrement nous arrivent de temps en temps de petites perles inoubliables qu’on n’avait pas pu venir. Sans entrer dans les détails, citons néanmoins « aucun homme ni Dieu » de William Giraldi, qui, je pense, aura durablement marqué ses lecteurs et puis aussi le dernier Woodrell paru en France « Un feu d’origine inconnue » ainsi que les romans de Nickolas Butler que j’ai beaucoup moins goûtés, il faut l’avouer. On pourra dorénavant ajouter à cette modeste liste d’immanquables ce roman de Taylor Brown « fallen Land » que m’avait fortement conseillé David Joy, l’auteur du marquant «  là où les lumières se perdent » chez Sonatine l’automne dernier.

« Callum, jeune orphelin de quinze ans, est un cavalier hors pair. Ava, dix-sept ans, est enceinte. Pris dans la violence de la guerre de Sécession, les voici poursuivis par des chasseurs de prime. Commence une course éperdue sur des terres de désolation, à la recherche d’une vie meilleure. Bivouaquant dans le froid, se nourrissant de bêtes abattues, ils sont l’unique horizon l’un de l’autre. » 

Il est très difficile de parler de ce roman qui vous agrippe dès les premières pages, l’auteur vous embarquant dans une aventure haute en couleurs qui devrait plaire à un public très large tant la dimension romanesque est grande et couvre de multiples genres littéraires, chacun étant décliné de bien belle manière avec un talent qui force l’admiration.

Roman d’amour avant tout de deux jeunes perdus dans un monde dévasté, livrés à eux-mêmes et ne pouvant compter que sur l’autre pour ne pas sombrer dans la démence, la furie destructrice ou le désespoir. Comptant sur l’autre pour soigner les plaies de l’âme quand Ava se retrouve enceinte suite à un viol mais aussi celles du corps quand une blessure de Callum s’infecte, oubliant la douleur quand il ne reste plus rien à manger, offrant la seule richesse qui leur reste, leur corps pour réchauffer l’autre lors des nuits dans la neige. D’aucuns pourront trouver leur relation idyllique mais on ne peut que s’incliner devant tant de bonté et de beauté dans un monde qui n’en a plus à ce moment là.

Offrant des pages sur la nature magnifiquement écrites, « la poudre et la cendre » devrait combler tous les amateurs de nature writing tant les deux ados passent leur odyssée à fuir leurs poursuivants en contact, en opposition avec un cadre appalachien qui ne leur fera aucun cadeau. A partir de la moitié du bouquin, au moment où je me demandais un peu comment le roman allait pouvoir tenir jusqu’à la fin sans laisser poindre un peu de lassitude, Callum et Ava vont se retrouver face à la guerre, à toutes ses horreurs universelles spécialement déclinées dans le cadre de la guerre civile américaine.

Se retrouvant bien malgré eux dans les pas du général nordiste Sherman et de « la marche vers la mer » après sa victoire à Atlanta où il pratique la politique de la terre brûlée afin de désespérer les rangs sudistes, les deux enfants vont connaître les ravages de la guerre, les villages uniquement occupés par les enfants, les vieillards et les femmes, pillés, brûlés par l’armée mais aussi par des bandes d’outlaws profitant du marasme et de l’impuissance de ces populations civiles terrorisées, désespérées. Certains scènes sont très marquantes, d’autres empreintes d’héroïsme ordinaire mais dérisoire ou de barbarie très commune: une allégorie de la guerre appliquée à la guerre de sécession, des pages de tristesse, de désespoir, d’incompréhension, du deuil de ceux qui ne reviendront jamais.

Et dans ces temps obscurs, Callum et Ava doivent aussi accommoder avec leurs tourments ordinaires représentés par la prime conséquente à qui tuera Callum, pourchassé pour un crime qu’il n’a pas commis par des salopards menés par « le chasseur d’esclaves », figure du mal littéraire très aboutie qui donne parfois au roman des allures de thriller particulièrement éprouvant tant le lecteur connait la cruauté des persécuteurs sans foi ni loi.

Oubliez les références lues ici ou là: Cormac McCarthy ou Tarantino, c’est tout simplement du Taylor Brown et ça le fait gravement. L’ histoire peut se révéler parfois très dure dans le fond comme dans la forme, rien de niaiseux, mais un roman éprouvant illuminé par une belle plume où on sent aussi des trésors d’humanité.

« Je suis juste là. Cinquante- cinq kilos tout mouillé. Plantez moi et qu’on en finisse, parce que de toute façon je m’en irai pas sans mon cheval. J’ai une demoiselle à chercher. Quant à vous, vous avez tous les échelons des tréfonds de l’enfer à descendre pour vous damner définitivement. Autant vous y mettre tout de suite. »

Callum, Ava et Reiver leur cheval, un trio inoubliable qui va vous faire gravir des sommets de souffrances, de douleur mais aussi de beauté, de tendresse et d’amour pour le genre humain.

« Blood, sweat and tears ».

Immense.

Wollanup.

 

10 Comments

  1. croisé en librairie ce midi et pas acheté car je n’avais pas lu de critiques ! je peux y retourner demain donc 😉

  2. La description de ce livre me fait penser à « Sous la Terre » de Courtney Collins édité en 2013 chez Buchet-Chastel. Bien beau souvenir!

  3. Post Ténébras Lux

    9 février 2017 at 07:27

    Votre article me donne tellement envie de lire ce livre que je viens de la commander… besoin de grands espaces en ce moment, on étouffe un peu dans ce monde!
    Merci pour vos conseils de lecture en tout cas.

    • clete

      9 février 2017 at 07:43

      J’espère que le roman ne vous décevra pas.Ceci dit, les personnages sont tellement forts et montrent une telle envie de vivre et d’aimer que je suis confiant.N’hésitez pas à nous le dire si la quête de Callum et Ava a bien fait son oeuvre.Bonne lecture et à bientôt.

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