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Chroniques noires et partisanes

L’ AMOUR ET AUTRES BLESSURES de Jordan Harper /Actes noirs.

Traduction: Clément Baude.

Jordan Harper est un auteur originaire du Missouri vivant actuellement à L.A. qui a été critique rock, d’où des références musicales impeccables, pleinement en harmonie avec le propos et scénariste pour des séries TV d’où peut-être aussi ce talent pour créer des situations franchement originales. Son premier roman « She rides shotgun » sort en mai aux USA et ici, il n’ y a plus qu’à attendre pour savoir s’il confirme l’essai éblouissant réalisé par ce recueil de nouvelles.

Evidemment, en France quand on parle de nouvelles, beaucoup font la grimace, alors que de l’autre côté de l’océan, c’est quasiment un passage obligé avant d’écrire un roman, les gammes de l’élève écrivain. En France, par contre, on a tendance , pour mieux vendre, à transformer les recueils de nouvelles en romans, bien souvent boiteux avec un lien parfois bien mince voire inexistant. Néanmoins, je ne vais pas perdre de temps à reparler de certains romans français déjà chroniqués et qui sont de petites escroqueries.

L’exercice de la nouvelle policière demande un mise en situation beaucoup plus rapide que le roman, une économie de descriptions pour intéresser d’emblée le lecteur et Jordan harper le réussit impeccablement dès les premières pages de la première nouvelle où vous êtes immédiatement dans le cauchemar aux côtés de John, au cerveau complètement cramé par les cachetons, fuyant le danger.

« John court dans le désert pour fuir sa tombe…John sent dans sa bouche un goût de métal chaud. Il crache un paquet de sang. Quelques gouttes arrosent les broussailles et les cailloux par terre, le reste dégouline sur son jean. John essuie la bave rouge sur son menton. Ses mains sont couvertes de la terre du désert, celle de la tombe que Carter l’a obligé à creuser. Sa tête, bordel. Oui, triplement bousillée.le cerveau bouffé par la peur tremblante de la mort et le besoin de meth. Le crâne secoué par les pilules orange que Carter lui a fait avaler ».

Toutes les quinze nouvelles bénéficient d’ incipits particulièrement travaillés, réussis qui vous clouent à votre fauteuil tout en vous lançant, en quelques mots, à tombeau ouvert vers l’action, la furie, le drame, la connerie, la tuerie, l’horreur, l’innommable terreur dans des situations basées dans les Ozarks, en Californie, à New York… dans des milieux sociaux totalement hétéroclites mais dans des situations d’effroi atrocement similaires.

Toutes les histoires se concentrent, parfois avec l’aide de quelques flash-back brefs mais judicieux, sur le moment décisif, le final avec souvent des twists particulièrement déroutants voire époustouflants. La lecture est parfois éprouvante mais ne tend pas vers un aspect voyeur de violence déchaînée même si celle-ci macule fortement le bouquin et frappe durablement les esprits. Loin des aspects parfois un peu grand-guignolesques des nouvelles de Frank Bill de « chiennes de vies » parfois trop portées  sur la meth et ses ravages et assez différentes aussi des nouvelles sous le sceau de la folie de « Knockemstiff » de Donald Ray Pollock pour citer un autre ouvrage assez récent partiellement similaire, « l’amour et autres blessures » se focalise sur des protagonistes qui ont tous choisi le chemin de la criminalité et les conséquences particulièrement sauvages et sordides que celle-ci sous-entend quand on se retrouve traqué. Mais la violence qui émerge de chaque nouvelle n’est pas le centre d’intérêt principal du livre. Chaque histoire met aux prises un abruti ou un inconscient ou un toxico face à des hommes ou des organisations bien plus puissantes et bien plus pourries que lui et c’est l’instant où l’instinct animal de survie prend le pas sur le raisonnement qui est vécu, avec son lot d’horreurs provoquées ou subies pour s’en sortir. La puissance des histoires naît de cet affrontement qui peut être perdu mais qui peut aussi faire naître une énergie du désespoir boostée à l’adrénaline et à la came permettant miracles ou sursis très temporaires. Le talent de Harper se dévoile aussi par cette faculté à créer de l’empathie pour des personnages peu recommandables, à gratter pour montrer l’humain caché derrière l’épave, le monstre, l’animal aux abois, un peu comme chez Pollock avec des pointes d’humour noir voire macabre comme dans la nouvelle « Plan C » racontant un hold up foireux et bien foiré.

« J’ai le sang de trois personnes sur moi et il n’est pas encore midi. »

Hautement furieux mais terriblement addictif, « L’amour et autres blessures » est une tuerie, un bouquin qui vous défonce, sans fausse note, une énorme décharge de chevrotine dans la gueule, un grand moment de Rock n’ Roll sans paillettes.

Effrayant et époustouflant.

Wollanup.

4 Comments

  1. Waouh ! Faut aimer la chevrotine, donc…dans la gueule ! 😀
    Je crois bien que j’aime ça.
    Tentant

    • clete

      28 février 2017 at 17:06

      Ah, c’est extraordinaire, vraiment extraordinaire, longtemps que je n’ai pas lu un truc de la sorte.

  2. Penses-tu que j’arriverai à passer mon chemin?! Vilain tentateur, va!

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