Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

ENTRETIEN AVEC MARIN LEDUN.

L’auteur a une place dans le monde littéraire du noir en possédant cette volonté d’afficher les problèmes sociaux, sociétaux contemporains. Je tiens à le remercier pour sa disponibilité et sa bienveillance.

Entretien réalisé par correspondance les 5 et 6 mars 2017.

 Chouchou.

Les pictographistes.

 

/Vous faites partie d’une génération d’écrivains, de romanciers, à tendance noire tels que Pascal Dessaint, Michael Mention, Franck Bouysse, possédant une identité affirmée, des thématiques propres, peut-on dire que vos matières d’écritures électives se rangent dans une veine sociale, à l’instar de votre dernier effort en date « En Douce » alors que précédemment dans « L’Homme qui a vu l’Homme » ce critère n’était pas mis en avant?

Bonjour. En réalité, j’écris des romans noirs, depuis une dizaine d’années, c’est-à-dire que je produis de la littérature populaire de critique sociale, selon l’expression consacrée. De mon point de vue, cela signifie que l’individu, sa psychologie, ne sont pas le centre de ces romans, mais que ce qui prime ce sont les rapports sociaux dans lesquels s’inscrit l’individu. Dit autrement, ce qui importe n’est pas l’individu mais le social. Je crois que c’est l’une des caractéristiques majeures du roman noir. Il n’est pas affaire de méandres de l’âme humaine, de lutte entre le bien et le mal, d’individu psychopathe, mais de la façon dont chaque individu est traversé par des rapports sociaux, en quoi chaque individu est révélateur de la société dans laquelle il vit, que ce soit au niveau micro, la famille, le quartier, le groupe, ou macro, le pays, la classe sociale, par exemple. Il ne s’agit pas de l’individu dans sa singularité, mais au contraire dans ce que ses agissements et sa manière de vivre ont d’universel. Penser le monde avant de penser l’individu. C’est en ce sens que je me sens proche d’auteurs comme Pascal Dessaint ou Hervé Le Corre, et très éloigné d’un genre en vogue comme l’autofiction, par exemple.. Une autre caractéristique du roman de critique sociale qui est liée à la première ou qui en découle justement, c’est de considérer que le crime est constitutif du monde dans lequel nous vivons, qu’il en est le fondement même – dans le cas de la France, il pourrait s’agir du crime colonialiste, par exemple, du crime économique aussi, le crime d’Etat, les exemple ne manquent pas – contrairement au crime individuel, celui du psychopathe par exemple, qui est au centre de ce qu’on appelle en librairie le « thriller » (à tort, à mon avis, considérant que le thriller est une technique d’écriture, mais absolument pas un « genre » littéraire). Autant le roman policier classique va considérer le crime comme quelque chose de marginal, de pathologique, qui n’est le fait que d’individus désocialisés qu’il convient de remettre dans le droit chemin, autant le roman noir, lui, va s’attacher à décrire le crime comme central et révélateur de la façon dont la société fonctionne dans son ensemble. L’exemple par excellence est le travail de l’américain James Ellroy qui, notamment dans Un tueur sur la route, parvient à décrire la société américaine et ses travers, le culte du corps, la consommation effrénée, par le biais du parcours d’un déséquilibré, tueur en série. J’en viens maintenant à votre question : selon moi, En douce, comme Les visages écrasés ou L’homme qui a vu l’homme sont à part égale des romans entrant « dans la veine sociale » pour reprendre vos termes, autrement dit, ce sont des romans de critiquer sociale, même si les sujets qu’ils traitent sont différents, la violence au travail et le déclassement social dans les deux premiers, et la violence d’Etat dans le troisième. Dans ces trois romans, et dans les autres, mes personnages sont emmêlés dans des déterminismes sociaux qui les dépassent et les submergent, ultralibéralisme chez les uns, culture de la peur, enjeux politiques et antiterrorisme comme vulgate dominante chez les autres. Voilà ce que j’écris. Et voilà aussi, je crois, pourquoi ce genre est si riche, si lu aujourd’hui, si chroniqué et si varié aujourd’hui, voilà pourquoi on peut y trouver des univers littéraires si différents que ceux de Franck Bouysse, Pascal Dessaint, Hervé Le Corre, Colin Niel, DOA ou le mien, par exemple. Notre point commun ne réside pas dans les thèmes choisis, dans le style d’écriture, mais dans une méthodologie de travail (l’individu dans la société et  la centralité du crime) et un regard sur le monde, ce qui ne nous empêche pas, par ailleurs, de puiser d’un point de vue pratique dans les différentes techniques d’écriture que nous proposent le thriller, le roman policier ou même la poésie ou encore le théâtre.

 

/Chaude actualité avec la sortie d' »En Douce » l’été dernier et l’adaptation cinématographique des « Visages écrasés », satisfait de ce dernier semestre 2016?

Si vous me le permettez, je déplacerais votre question de plusieurs mois, voire plusieurs années dans le temps. Retour vers le futur, si vous voulez. Je m’explique : mon travail à moi, c’est d’écrire. En douce est sorti en août dernier, mais dans ma « temporalité » de romancier, ce roman noir est en réalité le fruit de deux années de travail, passant par l’écriture d’une nouvelle, intitulée « Quelques pas de danse » qui existe grâce au formidable travail de l’équipe du festival de Lamballe, La fureur du noir, pour un recueil publié fin 2015, aux côtés d’Elsa Marpeau et de Marie Vindy, si ma mémoire est bonne, puis, dans la foulée de l’écriture du texte qui est un prolongement de cette nouvelle dans laquelle on retrouve déjà Emilie, en ouvrière travaillant dans un chenil, unijambiste et rêvant de devenir danseuse. Tout cela remonte à 2014, année où cette nouvelle m’est commandée. La publication du roman pour la rentrée littéraire de 2016 est plus une affaire d’éditeur. Et elle coïncide, hasard du calendrier, avec la diffusion sur Arte le 18 novembre 2016, puis au cinéma le 7 décembre de la même année, du film de Louis-Julien Petit, Carole Matthieu, qui est l’adaptation d’un roman intitulé Les visages écrasés, publié en 2011, il y a six ans. Je suis heureux que l’on parle encore de ce roman, qui fait le lien avec mon passé de chercheur en science humaines et sociales et de mon expérience professionnelle d’ingénieur de recherche à France Télécom de 2000 à 2007. Et je suis heureux que la diffusion de ce film, qui a mis six ans à être monté, soit concomitante de la sortie d’En douce. Les deux mettent en scène des héroïnes fortes, abîmées mais fortes, des « perdantes magnifiques », et le lien entre ces deux textes est assez évident – même si la forme est assez radicalement différente – parce qu’ils décortiquent chacun à leur manière le monde du travail et ses extensions. Dire que je suis satisfait m’est donc compliqué, d’une part parce que je travaille actuellement sur des projets qui sortiront dans plusieurs mois voire plusieurs années, d’autre part parce que les phénomènes de violence au travail décrits dans les deux romans n’ont fait que prendre de l’ampleur et n’ont jamais été aussi éloignés des préoccupations des décideurs politiques et économiques.

                     

/ L’écrivain masculin se doit d’être féminin, l’écrivain féminin se doit d’être masculin, est-ce voulu de mettre en avant des personnages féminins dans leurs difficultés?

Déplaçons-nous un peu encore, si vous le voulez bien. Comme l’écrivait Ayerdhal, les romanciers sont tous des illusionnistes. Tous mes personnages sont des fictions, qu’ils soient hommes, femmes, ouvrière dans un chenil, danseuse, médecin du travail, baron de la drogue ou encore journaliste basque. Je ne suis aucun d’eux. Ils n’existent que parce qu’ils servent une intrigue, une histoire, et une manière d’écrire. Dit autrement, ce n’est pas la féminité d’Emilie et de Carole Matthieu qui m’intéressent, c’est leur fonction sociale et leur place dans l’intrigue de mes deux romans. Je ne suis pas une femme. Je suis un homme, issu des couches moyennes, élevé en zone rurale, milieu de tradition plutôt catholique, j’ai grandi dans une famille nombreuse, etc. Je ne parlerai jamais à la place des femmes. Je pars du principe d’écriture que quel que soit le personnage choisi, homme, femme, bourgeois, ouvrier, journaliste, etc., leur fonction sociale me permet de les décrire et de les animer dans une intrigue noire.

 

/ N’existe t-il pas un paradoxe, un obstacle compassionnels pour leur passage à l’acte criminel ?

J’avoue ne pas être sûr de comprendre la question, mais si vous voulez dire que l’empathie dont font preuve Emilie dans En douce ou Carole Matthieu dans Les visages écrasés est un obstacle aux crimes qu’ils commettent, je dirai que non. Elles souffrent toutes les deux de voir d’autres personnes souffrir. Elles croient détenir la vérité. Elles croient, elles sont réellement dans la croyance qu’elles peuvent aider les autres à résoudre leurs problèmes en répondant à la violence par la violence. C’est une sorte de vengeance sociale (pas individuelle), dans les deux cas. Dans le cas d’Emilie, cette vengeance se transforme peu à peu en rédemption, c’est la seule différence.

 

/ Justement la critique sociale, sociétale de vos écrits contribue à décrire la broyeuse d’un système. Des craintes concernant l’avenir de notre pays dans le contexte actuel?

Des craintes ? Vous plaisantez ! Ce ne sont pas des craintes, mais a minima un doute légitime. Nous sommes en fin de civilisation. Nous détruisons notre environnement écologique, social, humain, avec une méticulosité autodestructrice qui force le respect. Il faudrait un soulèvement mondial pour inverser la tendance. A titre individuel, je dirais que l’extension de la marchandise et de la rationalité économique détruisent tout sur leur passage et que je ne vois vraiment pas comment inverser la tendance. Cent ans plus tôt, c’est un constat qui pouvait paraître pessimiste. Aujourd’hui, c’est d’une banalité affligeante.

 

/ J’ai trouvé plus de points communs entre « En Douce » et « L’homme qui a vu l’homme », pouvez vous nous le confirmer?

Le point commun, pour moi, c’est le travail sur l’écriture (c’est-à-dire 99% de mon temps d’écrivain), le travail sur la langue, l’artisanat avec lequel j’essaie, à chaque livre, de proposer aux lecteurs quelque chose de différent, mais qui s’inscrit dans une progression (que j’espère allant dans le bon sens). Je ne sais pas trop où je vais, je n’ai pas de but particulier, j’essaie juste de me renouveler pour que ce soit meilleur, pour ne pas m’ennuyer, et pour arriver à chaque roman à une entité histoire / personnages / style qui fonctionne.

 

/ Votre propre expérience professionnelle vous donne t-elle des outils, de la matière pour élaborer vos ouvrages?

Mon expérience professionnelle, depuis dix ans, c’est romancier. Dix que j’écris, presque tous les jours, que j’apprends à comprendre comment marche ma langue maternelle, à décortiquer les phrases, à construire des intrigues, à travailler des dialogues. Alors oui, je vous garantis qu’elle me donne pas mal d’outils pour élaborer mes romans ! Quant à la matière, je ne crois pas que le romancier soit coupé du monde. Pas plus que l’ingénieur de recherche qui évolue dans son champ social d’ingénieur, qui ne vit et ne travaille qu’avec des gens du même champ social que lui. Pas plus que chacun d’entre nous. Je dirai même moins. Après des années d’études et de travail en tant que chercheur, passées avec les mêmes gens, évoluant dans le même milieu, statistiquement originaires du même milieu social, je n’ai jamais été confronté, depuis que je suis romancier, à des gens d’origines sociales si différentes, que ce soit parmi mes collègues romanciers, les bibliothécaires, les libraires, les lecteurs, les entreprises dans lesquelles j’interviens, les prisons dans lesquelles j’interviens, les établissements scolaires variés dans lesquels j’interviens, les festivals de polar auxquels je suis invités, les bénévoles que j’y rencontre, les rencontres impromptues, les discussions jusqu’à plus d’heure, etc. Depuis que je suis romancier, je passe un tiers de mon temps sur les routes. En dix ans, j’ai rencontré plus de gens différents qu’en trente ans d’existence avant. Pour être franc, ça ne m’était jamais arrivé, et j’en suis le plus heureux des hommes. La voilà la matière. Chez les gens. Dans les rencontres. Mais aussi dans les livres ! Lisons donc et réjouissons-nous de pouvoir encore le faire !

 

/Un roman récent, ou pas, coup de cœur…

Sans hésitation Une journée de Johnsey Cunliffe de Donal Ryan chez Albin Michel.

/Un titre musical pour illustrer notre entretien ?

Sans hésitation, non plus, écouté en boucle lors de l’écriture d’En Douce.

2 Comments

  1. Eh bien vraiment passionnant, et son coup de cœur, je l’ai eu aussi pour ce même livre. Réjouissons nous donc de pouvoir encore lire

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