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Chroniques noires et partisanes

Entretien avec Antonin Varenne pour « équateur » chez Albin Michel

A l’occasion de la sortie d’ « Équateur », magnifique roman d’aventure qui se déroule au XIXème siècle, comme « Trois mille chevaux vapeur » paru en 2014, Antonin Varenne a répondu à nos questions. Il parle de son roman, de son travail d’écrivain, de l’Amérique avec simplicité, clarté et intelligence. Enjoy !

 

 

  • Comment êtes-vous venu à l’écriture ?

La question est de plus en plus anecdotique à mesure que le temps passe. Je ne suis pas de ces auteurs légendaires qui depuis l’enfance écrivent tout le temps sur des bouts de papiers, la nuit sous leurs draps ou pendant la classe, et vont se cacher au grenier pour lire le bottin téléphonique quand il n’y a plus de livres dans la maison. Je n’ai pas pensé écrire avant de commencer à le faire, il y a dix ou onze ans, et la première fois que j’ai inventé une histoire, assez longue pour devenir un roman, j’étais coincé chez moi avec un plâtre à la main et je tournais en rond. Je voulais m’occuper. Après sept livres publiés, la question la plus pertinente est devenue : qu’est-ce qu’écrire ? Pas en général, mais à titre personnel, surtout depuis que j’ai arrêté de faire autre chose à côté, que j’ai le statut officiel d’écrivain. Les premières histoires que j’ai écrites, j’ai eu l’impression qu’elles étaient déjà en moi, qu’il suffisait de m’asseoir à un bureau et de les laisser sortir. C’est resté vrai jusqu’au livre « Le Mur, le Kabyle et le marin ». Il me semble que ce ne l’est plus depuis « Trois mille chevaux vapeur », avec « Equateur » encore moins, certainement avec celui sur lequel je travaille en ce moment. Comme si la part d’inconscient, ou de pré-écrit, était de moins en moins grande, et plus grande la part d’imagination. Paradoxalement, cette imagination semble aussi moins pure, elle se raccroche aux branches et fait de plus en plus appel à des expériences vécues, comme mes voyages. Sinon, d’un point de vue plus large, j’ai un rapport conflictuel à l’écriture ; au temps d’écriture plus précisément. Parce que je pense que le temps d’écriture est du temps perdu, qu’on ne vit pas vraiment quand on écrit. Je dois compenser ce temps d’écriture par d’autres activités, le contenir entre du temps pendant lequel je fais complètement autre chose.

 

  • Qu’est-ce qui vous attire vers le XIXe siècle ?

Ce cycle de romans historiques (le manuscrit qui est en chantier en ce moment fera aussi partie de ce cycle et atteindra le tournant de l’année 1900) a commencé un peu par hasard, par l’idée lancée avec un ami d’un scénario de bande-dessinée ; à mesure que nous avons déblayé des grandes lignes, il est devenu évident que je voulais en faire un roman, seul ; nous avions imaginé un western, genre que nous aimions tous les deux. Je suis parti de cette base et j’ai découvert le plaisir d’explorer cette période historique, formidable matrice pour la création d’une fiction, mais surtout matrice de nos temps modernes. Les théories de Darwin et la révolution industrielle à elles seules ont en quelques décennies redessiné l’environnement occidental, mental et matériel, et donné naissance à notre époque. Dans ce siècle de conquêtes, menées par des forces armées à coups de massacres, de génocides et de spoliations, les aventures individuelles, comme celles de Pete Ferguson dans « Equateur » deviennent des pépites, des petites histoires dans la grande histoire de violence et de racisme des empires coloniaux. J’aime imaginer des personnages qui n’y sont pas innocents, qui sont des outils de cette violence, des rouages du système. Des outils qui finissent par se casser et tentent ensuite de se reconstruire et de changer. Si le Bowman de « Trois mille chevaux vapeur » était, à la façon dont Bukowski se décrivait, un vieux lion blessé, le Pete Ferguson d’ « Equateur » est plutôt le jeune chien fou, enragé ; il est le représentant d’une jeunesse dont le nouveau monde avait besoin : si l’expérience n’était pas inutile à l’Ouest, la force et une bonne dose de folie n’était pas moins nécessaire pour y survivre. 

 

 

  • Est-ce que l’idée d’ « Equateur » vous est venue en cours d’écriture de « Trois mille chevaux vapeur » ou est-elle venue a posteriori ?

Le projet d’ « Equateur » est né de la fin de « Trois mille chevaux vapeur », mais ce ne sont pas des suites. Je préfère dire un prolongement. Les deux histoires sont liées mais indépendantes, elles n’ont pas besoin l’une de l’autre pour exister, mais lues ensemble, elles se nourrissent. Si Bowman a voyagé de l’est vers l’ouest, Pete Ferguson part lui vers le sud, depuis le point où Bowman s’était arrêté, à travers les USA, le Mexique, le Guatemala, puis la Guyane et le Brésil. L’horizontalité et la verticalité des déplacements, dans l’univers, n’ont aucun sens, mais sur Terre, on peut s’amuser à les prendre au sérieux et même leur donner une symbolique. La translation est/ouest, horizontale, de Bowman, est une quête. Celle nord/sud de Pete Ferguson est une fuite. J’improvise, mais l’idée est amusante. Peut-être parce qu’en suivant le soleil à l’ouest, on reste dans sa lumière, mais qu’en filant au sud, on cherche à lui échapper, à trouver de l’ombre ?…

Dans d’autres livres, je m’étais amusé à faire apparaître des personnages d’histoires précédentes, mais pas de façon aussi construite, avec l’idée d’écrire plusieurs livres qui feraient un ensemble. Je n’ai jamais eu envie d’écrire des suites, avec des personnages récurrents, mais je voulais rester dans cet univers américain et cette époque. « Equateur » est une passation, du personnage vieillissant d’une histoire au jeune personnage de la suivante.

  • Quelle est la méthode Varenne pour raconter des horizons aussi lointains que divers ?

La méthode Varenne, y’en a pas ! Une explication à mes choix d’écriture serait que je crois à l’évocation bien plus qu’à la description. Une succession de noms scientifiques de plantes et d’insectes qui vivent dessus ne donne jamais l’impression de marcher en forêt, donc il faut trouver autre chose pour créer des sensations, qui vont à leur tour mettre en route l’imagination des lecteurs. Pour faire vivre un décor ou une scène, il faut obtenir la collaboration de ceux qui liront. Trouver les bons interrupteurs. J’ai été beaucoup impressionné par Cormac McCarthy, un auteur à la fois très bavard (parfois à l’usure) et en même temps qui pratique une économie de moyens extrême. « La route » est l’un de ses livres que je préfère, justement parce qu’il est le plus concis. Je me souviens, ou je phantasme le souvenir, d’une description de maison qu’il y fait, en justes deux lignes qui pour le coup sont vraiment comme des lignes de dessin : à partir de combien de lignes tracées, ou écrites, au minimum, obtient-on une maison que tout le monde va identifier ? Par exemple… une vieille maison… en deux lignes/images/phrases : Son faîtage était creusé comme le dos d’une vieille bête. Elle appuyait son bardage écaillé à des gouttières décrochées. Et là, déjà, c’est chargé. Il doit y avoir moyen d’en enlever, mais au fond pas la peine de faire plus.

 

Je me souviens aussi d’avoir cherché un moment comment évoquer en quelques mots les forêts de sequoias de Californie du nord, des endroits qui m’émeuvent beaucoup et où je me sens bien. Pas question d’en faire une tartine, et mon personnage n’y passait que quelques heures, mais ce moment devait être marquant, faire sens, avoir une résonnance symbolique. Pourtant si l’on commence à vouloir tout ça, on écrit un essai, ou un truc lyrique et ampoulé à ne plus s’y retrouver. Autre chose, quand on cherche les images qui auront un effet juste : évacuer les clichés, trouver bien sûr ses propres images. Les clichés ne sont pas tous faux, des caractères, des réactions peuvent être des clichés qui tombent juste, mais un symbole ou une métaphore piqués dans le sac à main de tout le monde, c’est une horreur. Parfois aussi, les mots les plus simples et les plus banalement descriptifs, au bon moment, font très bien vivre une scène. Ce doit être une affaire de dosage. Une chose que je répète dans des ateliers d’écriture : ne rien oublier, mais sans tout dire. Il y a parfois des ponts directs entre deux idées, même éloignées en apparence, et tout ce qui s’immisce entre elles est inutile. Je déteste relire mes livres après quelques mois ou années, parce que tout ce qu’ils contiennent d’inutile me saute aux yeux et ça me met en colère. Je jure alors de dégraisser jusqu’à l’os dans le prochain.

 

  • Pour vous, est-ce que le personnage se coule dans le décor ou le décor crée-t-il le personnage ?

Ah… C’est un pas de deux. En fait, cela dépend du décor. Si c’est un endroit ou un environnement que je connais déjà, ou bien sur lequel j’ai un a priori imaginaire, les personnages devront subir ce qui les y attend, se plier à ce qui devient alors ma volonté d’auteur sadique. Mais si c’est un décor que je ne connais pas, que je découvre en même temps qu’eux, alors l’auteur et ses personnages se font plus petits et demandent l’autorisation de passer. Cela arrive souvent quand je travaille à partir de cartes et d’itinéraires que je trace sans les connaître. Quand j’y arrive, je fais un saut sur internet à la rechercher de quelques images, et parfois je tombe sur un désert dont je n’avais pas idée, un canyon gigantesque, des ruines récemment découvertes… Alors les personnages et moi, nous nous adaptons. Ou bien, en cas de mort assurée, j’invente une autre route, je fabrique un pont, j’imagine une rencontre qui nous sortira de ce mauvais pas.

 

  • Y a-t-il une part d’identification à vos personnages ? Vous hantent-ils une fois le livre achevé ?

Identification, cela dépend. Je réalise parfois longtemps après avoir commencé à raconter un personnage que nous avons, étrangement, pas mal de points communs. Ou bien, lorsque j’ai des difficultés à le faire agir et exister, que cela se produit dans des moments qui renvoient directement à ma vie… Pete Ferguson, en cela et toutes proportions gardées (j’ai peu tué de bisons), est sans doute un des personnages les plus proches de moi. Mes personnages ne me poursuivent pas jusque dans mes rêves, mais s’ils sont encore vivants à la fin de leur histoire, je me demande régulièrement ce qu’ils deviennent. D’où l’envie parfois, même de loin en loin, de les faire réapparaître dans d’autres trames.

 

  • Le personnage de Maria est particulièrement fort, le pendant féminin de Pete, aussi cabossée, aussi forte. Etait-ce une volonté délibérée ou cela a-t-il été induit par l’intrigue ?

Oui, bien sûr, Maria devait être sacrément forte pour tenir tête à un type comme Pete et, plus encore, pour avoir le pouvoir de le faire changer. Il y avait Alexandra dans « Trois mille chevaux vapeur », première tentative crédible d’élaborer un personnage féminin ; il y a maintenant Maria, dont l’importance est plus grande encore. Et puis Maria, la minuscule indienne Xinca, est l’incarnation de la résistance, celle qui apportera à Pete une conscience plus large de ce qui l’entoure et le préoccupe (sa petite personne, son passé et son destin) : une conscience politique. Elle a donc les traits d’une militante, avec ses excès, ses naïvetés, ses intransigeances, mais aussi sa force et sa détermination. Ce sont deux personnages complémentaires, pour qui le désespoir n’est pas une raison suffisante d’abdiquer. En fait ils ont désespérément besoin l’un de l’autre pour changer et survivre.

 

  • Pete revendique le droit de ne pas aimer un pays où il n’a pas de place, peut-on transposer ce désaveu des USA à notre époque actuelle ?

C’est une question qu’il faudrait poser à mon épouse américaine, qui est en conflit avec une partie de sa famille, aux USA, qui a voté pour ce dangereux escroc politique qu’est Trump.  Ce désaveu de Pete, c’est en fait une critique. Et on reconnaît les … cons —ou les inquiets, les peureux, les complexés, les manipulés, les fascistes, je ne sais pas quel mot est le plus adapté— à ce qu’une critique qui leur est adressée fait de vous un ennemi n’ayant plus le droit de vivre sur la même terre qu’eux. Cette réaction est particulièrement virulente dans le cas d’hommes et femmes atteints de patriotisme. A toute critique, ils répondent : ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous. Pete leur dit : je ne suis pas patriote, mais je suis autant américain que vous, ou humain, avec les mêmes droits d’être ici et de parler. Habituez-vous à partager le potager d’Eden avec moi. Mais les patriotes ont la réponse à ça aussi, un mur qu’ils se sont construit sur mesure pour se défendre de la critique —une chose que les Américains vénèrent par-dessus tout, avec les armes pour la défendre : la propriété privée. Leur réponse ? Okay, tu as le droit d’exister, mais si tu passes ma clôture, je te mets une balle de plein droit dans le front. Si « Equateur » est un roman d’aventure, avec son pendant initiatique et une rencontre amoureuse, la thématique la plus importante portée par les personnages est celle de la propriété privée. Dans la scène d’ouverture, Pete met le feu à une baraque du Land Office, une administration gouvernementale qui, en résumé et en clair, distribuait gratuitement aux pionniers venus d’Europe des terres prises à des indiens morts. Pete met en fait le feu au droit accordé à ceux qui possèdent des terres d’y faire ce qu’ils veulent. Parce que Pete, comme il l’explique, a vécu sous le toit d’un homme qui avait tous les droits… et qu’il a quelques raisons de le regretter. Dans le cas de Maria, Indienne du Guatemala —mais elle aurait pu être Apache ou Mapuche—, pas besoin de faire un dessin sur les ravages de la propriété privée.

« Equateur » a été écrit avant que Trump soit élu, donc si l’on parle d’époque actuelle, elle s’arrête avant cet événement politique. Mais les critiques contenues dans le livre sont sans doute encore plus valables depuis qu’à la tête de la Maison Blanche se trouve un milliardaire dont la fortune n’a pas d’autre source et ni d’autre but que la propriété privée. Et contrairement à ce que pensent les patriotes abrutis qui se font des ennemis de personnages symboliques comme Pete et Maria —ou de membres de la famille comme moi !—, cela ne fait pas de Trump un solide défenseur des authentiques valeurs américaines, mais au contraire un homme totalement corrompu. C’est pour cela qu’il est un chef d’Etat extrêmement dangereux, parce que quand on est aussi corrompu, on est aussi totalement manipulable. Cela fait de Trump, tout occupé à astiquer son ego, une parfaite marionnette. Le danger ne vient pas des valeurs qu’incarne soi-disant le nouveau président élu de l’Amérique Blanche, travailleuse et propriétaire de ses crédits, mais de ce qu’on va pouvoir lui faire faire, à lui et aux Américains, derrière l’écran de fumée de ces valeurs.

Entretien réalisé par mail le 21 février 2017.

Merci à Antonin Varenne pour son accueil et sa diligence.

Raccoon.

 

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