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Chroniques noires et partisanes

EN MÉMOIRE DE FRED de Clayton Lindemuth / le Seuil.

Traduction: Patrice Carrer.

 

« En mémoire de Fred » est le second roman de Clayton Lindemuth qui avait commis en 2015 le très bon « une contrée paisible et froide ». Tous les lecteurs du premier roman doivent se réjouir du retour de celui qui avait été un peu abusivement comparé à Donald Ray Pollock à l’époque et qui montre ici qu’il n’écrit pas vraiment dans la même registre et qu’il n’évolue pas non plus tout à fait dans la même division.

« Baer Crichton est un cul-terreux fruste et macho obsédé par le Bien et le Mal. Depuis que, gamin, son grand frère Larry a essayé de l’électrocuter, il reçoit une décharge chaque fois que quelqu’un lui ment. Ou alors il voit une lueur rouge dans les yeux du menteur. Un don fort utile, mais est-ce suffisant maintenant qu’il faut venger Fred ? Le pitbull, son seul ami dans les bois de Caroline du Nord où il vit pas très loin des personnages de Ron Rash, a été kidnappé. On le lui a rendu en piteux état, victime d’un des impitoyables combats de chiens clandestins qu’organise l’abominable Joe Stipe, le caïd de la région. Quand il ne soigne pas Fred devenu quasi aveugle, Baer distille une gnôle si sublime que tout le monde lui en achète, le shérif compris. Ça lui donne du courage pour mûrir son plan. Non qu’il en manque, mais, en face, l’ennemi surarmé est en nombre et la lutte semble inégale. « Œil pour œil, dent pour dent », tel est le code de l’honneur hérité des pionniers. Baer l’appliquera jusqu’au bout. Voire plus loin. »

Alors, j’avoue que j’ai la flemme de rechercher mais il me semble que la Caroline du Nord était également le cadre du premier roman de Lindemuth. Et cela n’a finalement aucune importance, on pourrait se trouver dans le Missouri ou le Kentucky ou dans n’importe quel autre trou du cul ricain. Des rednecks, des hillbillies, peu importe la dénomination, la littérature noire actuelle nous propose de nombreuses destinations rurales pourries où vivent et sévissent de sales individus moitié camés, moitiés alcoolos voire les deux et complètement à gerber. Le décor est on ne peut plus classique, interchangeable, lassant peut-être pour certains. Mais ne partez pas tout de suite, c’est Lindemuth à la manœuvre et il a prouvé dans « une contrée paisible et froide »  qu’il savait raconter des histoires prenantes et qu’en plus de bien montrer l’environnement naturel et culturel de la région, il sait créer des personnages qui néanmoins sortent de l’ordinaire en bien et surtout en mal pour provoquer des sensations, des sentiments tangibles qui vous enveloppent, vous couvrent le temps d’un roman bien mené malgré le côté un peu prévisible de l’intrigue.

Baer et Fred : le vieux célibataire qui vit seul dans les bois à distiller ses eaux de vie de contrebande de qualité supérieure et le chien, fidèle compagnon et confident que des salopards vont kidnapper pour le faire combattre dans des combats de chiens clandestins et truqués. Voilà la vraie réussite du roman et en même temps sa perte. Le vieux bougon réunit tant de qualités et de vertus que le lecteur prend d’emblée son parti rendant le roman trop lisible dans son déroulement.

Bien sûr Baer est un peu tordu, c’est un original, une sorte d’homme des bois mais qui cache aussi des plaies jamais cicatrisées trente ans après le crash de sa vie sentimentale. Et c’est souvent touchant, un peu comme dans l’univers de Rash avec qui il partage le décor de la Caroline et l’art des belles descriptions et des esquisses de personnages attendrissants.

Faisant sienne l’expression « la vengeance est un plat qui se mange froid », Baer va mettre un gros bordel dans le petit empire de Joe Stipe, belle figure du mal, et de ses compagnons tarés serviles et concupiscents et là, on est du coup très loin de l’univers de Rash, beaucoup moins de poésie plus de folie et d’inconscience aussi.

Mariant avec justesse vilénie et moments plus mélancoliques, intimes, justes et agrémentés de petites trouvailles sympathiques, Clayton Lindemuth réussit un roman solide qui s’il n’a pas le même impact que son premier, se positionne néanmoins au-dessus de la moyenne du genre et confirme son talent.

Solide.

Wollanup.

 

 

 

 

2 Comments

  1. Je m’étais dit que je lirai ses prochains romans, alors je lirai celui-ci même s’il est une coche en-dessous du premier.
    En passant, « Une contrée paisible et froide » se déroulait dans le Wyoming. Mais ça n’a pas grande importance!

    • clete

      10 mars 2017 at 16:08

      Exact dans le Wyoming mais il n’ y pas grande différence avec la Caroline du point de vue de la population décrite et de l’ambiance rurale.Attention, ce roman est néanmoins très bon, peut- être un peu trop attendrissant pour moi, comme certains romans de Ron Rash.

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