Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 1 of 56)

SARAH JANE de James Sallis / Rivages.

Traduction: Isabelle Maillet.

“Surnommée « Mignonne », ce qui ne lui va pas comme un gant, Sarah Jane Pullman a déjà trop vécu pour son jeune âge : famille dysfonctionnelle, fugue à l’adolescence, crimes, petits boulots dans des fast-food… on se demande comment elle parvient à redresser la barre. Elle y arrive et, à sa grande surprise, est engagée comme agent au poste de police de la petite ville de Farr. Lorsque le shérif titulaire disparaît, c’est elle qui prend sa place. Mais Sarah Jane ne se satisfait pas de la situation. Cet homme, Cal, était son mentor, son appui, et elle ne peut accepter qu’il se soit évanoui dans la nature. Elle va découvrir des choses qu’elle ne soupçonnait pas…”

James Sallis est un très grand auteur dont les romans ne se laissent pas facilement apprivoiser malgré ou peut-être à cause des ancrages dans le texte : leur forme, leur fond, leur moment d’apparition, leur subjectivité, des paroles, des répliques, des indices et des pensées qui ne sont plus vraiment celles des personnages mais de Sallis lui-même phagocytant sa propre intrigue partiellement policière pour interroger le lecteur, l’amener à réfléchir à une vérité que, pas plus que les personnages, il n’atteindra finalement jamais. Alors, une fois de plus, et autant vous prévenir, certains ne passeront pas la page cinquante tandis que d’autres se délecteront avec dévotion du discours, de la méthode, des indices, de l’histoire et de son dénouement. 

Si Sarah Jane peut paraître en ligne directe du précédent Willnot, il se distingue néanmoins par la présence, pour la première fois de sa carrière, d’une héroïne féminine. Ce nouveau challenge novateur souffre néanmoins de certains manques pour nous permettre de croire au vécu et à l’histoire d’une femme tels que l’on peut se plaire à les imaginer. Par contre, exploitant le même thème des disparitions pour le pousser vers une universalité, Sallis montre l’incompréhension, le chagrin ou la colère causée par l’absence soudaine et sans explication, par la maladie, le suicide, la mort subite, la fuite ou le crime non résolu. Incluant ses propres interrogations existentielles, sublimées par son écriture magique paraissant foutraque alors qu’elle est le résultat de choix littéraires totalement assumés, elle place le lecteur dans le même état d’incertitude que les personnages.

Toute l’œuvre de James Sallis explore le grand thème de la solitude des êtres, leur cruelle confrontation solitaire à des situations qui les dépassent. Si le propos est lourdement triste,  méchamment mélancolique, on voit néanmoins le malin plaisir que prend Sallis à nous égarer, à nous aveugler, à nous renseigner, à nous interroger, à nous faire hésiter. L’intrigue policière, résoudre l’énigme de la disparition de Cal, une fois de plus et même si elle est l’objectif final, n’a pas grand intérêt. Une petite nouvelle sympathique aurait suffi si elle n’était pas animée par la maestria d’un auteur au zénith, roi de l’ellipse, du non-dit.

“La part de non-dit laissant, comme toujours, une traînée de feu dans son sillage.”

 Sarah Jane se découpe en deux parties. L’une raconte l’enfance et la jeunesse de l’héroïne tandis que la seconde montre la banalité, l’ordinaire de la vie d’un flic de campagne. Si la première partie me semble la plus aboutie et la plus propice à d’énormes maux de tête suite aux suggestions de réflexion proposées par Sallis ou par le voile laissé sur certains pans du tableau, la seconde a le mérite de rattacher le roman, et même si c’est de très loin, au monde du polar mais à peu près à l’identique de Willnot dont il est très proche tout en allant encore plus loin dans la réflexion.

“Chaque roman, chaque poème, est la même histoire unique qu’on raconte encore et encore. Comment on essaie tous de devenir véritablement humains, sans jamais y parvenir.”

Et s’il fallait résumer Sarah Jane et l’ensemble de l’œuvre de James Sallis, nul doute que ses propres propos seraient : « Dans la vie, tout se résume à errer pour trouver une direction, a-t-il dit. Tout ce qu’on fait. Plus on erre, plus la direction se précise.”

Bluffant, brillant.

Clete.

LES SAMARITAINS DU BAYOU de Lisa Sandlin / Belfond Noir.

THE DO-RIGHT

Traduction: Claire-Marie Clévy

“Après quatorze ans passés derrière les barreaux pour avoir mis en pièces l’un de ses deux violeurs, Delpha Wade retrouve enfin le chemin de la liberté. Mais rien ni personne n’attend une ex-taularde, a fortiori en 1973, dans une petite ville du fin fond du Texas.

Le bureau du privé Tom Phelan, un Cajun débonnaire en reconversion professionnelle, est un point de chute inespéré pour Delpha. Avec sa discrétion et son sérieux, la jeune femme devient vite une secrétaire indispensable au détective néophyte…Mais sous la carapace, un feu gronde en Delpha, le besoin dévorant de se venger de son second violeur qui court toujours. Un homme dont elle est convaincue qu’il est là, tout proche. Et qu’il la guette…”

D’accord, un roman est un produit comme les autres et les éditeurs ont bien le droit d’utiliser certaines petites ruses pour vendre leur came. Bon, ça a marché pour moi puisque le titre français avec le terme bayou et la couverture avec son arbre solitairement triste m’ont d’emblée évoqué Burke ou Lansdale ou encore la première saison de True detective… et cela a été une grosse erreur mais point fatale. Ce premier opus de Lisa Sandlin récompensé des prestigieux Dashiell Hammett Prize 2015 et du Shamus Award 2016, même s’il ne met pas un orteil dans le bayou, possède de multiples atouts. 

Les qualités du roman n’apparaissent pas d’emblée, mais se dévoilent progressivement au fil de la lecture pour en faire un roman très recommandable, très éloigné de ce que veut nous faire croire une quatrième de couverture, elle aussi dans la surenchère.

Si, en effet, Delpha pense beaucoup au deuxième violeur toujours vivant, en l’occurrence le père de sa victime, elle n’en fait pas une obsession, s’efforçant, sous la surveillance de son agent de probation, de se réinsérer dans la société de Beaumont, ville importante et pas le fin fond du Texas que veut nous vendre Belfond . Elle veut réussir son nouveau départ et accepte toutes les offres de travail qu’on lui propose : s’occuper de personnes âgées ou accomplir le secrétariat de Tom Phelan qui, à la suite d’une blessure, a quitté les plate-formes pétrolières où il gagnait sa vie pour devenir détective.

Les fantasmes d’une vie à la Philip Marlowe sont très vite oubliés s’ils avaient été un tant soit peu rêvés et le quotidien est peu enchanteur : un chien à surveiller par peur d’un empoisonnement, une jambe en plastique confisquée à récupérer, un constat d’adultère, les “samaritains” Delpha et Paul mettent tout en oeuvre pour aider les paumés, les barjots, les oubliés. Et puis une affaire, trop facile à mener, titille Paul qui tente de comprendre, d’ approfondir… Pas débordé par son nouveau job, il a tout le temps de la réflexion. On ne voit rien venir, on se laisse porter par son entêtement, les éléments à charge, les indices, les preuves arrivent au compte-gouttes jusqu’à ce qu’on comprenne enfin que Paul n’est pas le second couteau qu’il parait et qu’il a bien ferré un gros poisson.

Parallèlement, on suit les tourments de Delpha entre pulsions de vengeance et désirs de rédemption voire de résilience mais la belle dimension polardesque du roman est bien dans la quête de Paul. Néanmoins, l’ambiance du Texas de 73 et surtout de nombreux personnages aussi touchants qu’émouvants contribuent aussi à une belle réussite. 

Gageons que Belfond sortira rapidement le second volet des enquêtes du duo Delpha Wade/Tom Phelan  particulièrement réjouissant pour son humanité, sorti en 2019 aux USA et intitulé “The Bird Boys”.

Clete

LORSQUE LE DERNIER ARBRE de Michael Christie / Albin Michel

Greenwood

Traduction: Sarah Gurcel

Après avoir fait, comme la plupart des auteurs américains, ses armes dans le monde de la nouvelle avec « Le jardin du mendiant » sorti chez Albin Michel en 2012, Michael Christie revient dans les librairies avec un roman imposant « Lorsque le dernier arbre », sorte de pendant à « L’arbre-monde » de Richard Powers, prix Pulitzer 2019.

Tous ces scénarii post-apocalyptiques très à la mode en ce moment prennent une nouvelle dimension, plus réelle et plus inquiétante, lorsqu’ils font écho à la crise sanitaire mondiale que nous traversons depuis de longs mois.

 « Le temps ne va pas dans une direction donnée. Il s’accumule, c’est tout – dans le corps, dans le monde -, comme le bois. Couche après couche. Claire, puis sombre. Chacune reposant sur la précédente, impossible sans celle d’avant. Chaque triomphe, chaque désastre inscrit pour toujours dans sa structure. » D’un futur proche aux années 1930, Michael Christie bâtit, à la manière d’un architecte, la généalogie d’une famille au destin assombri par les secrets et intimement lié à celui des forêts. 

L’histoire démarre telle une dystopie. 

Nous sommes en 2038, après « le grand Dépérissement », un dérèglement climatique ayant entraîné un bouleversement du climat, nous suivons Jake, une botaniste travaillant dans un parc d’attraction canadien et offrant à de riches visiteurs la possibilité d’approcher les derniers arbres sauvegardés. Ailleurs, la terre est devenue un désert suffocant et la plupart des arbres sont morts attaqués par les maladies et les insectes. 

Cette partie permet sans doute de donner au roman une dimension de fable écologique, mais pour moi, le véritable intérêt du livre est ailleurs, dans la passionnante plongée dans le passé qui nous fait remonter le temps comme à la lecture des anneaux de croissance qui ornent la coupe d’un tronc : 2008, 1974, 1934, 1908… 

À chaque époque, le romanesque nous emporte dans l’histoire de la famille Greenwood en même temps que dans l’histoire de l’Amérique. Plus on remonte dans le temps, plus les personnages sont profonds, troubles, humains. Ils nous entraînent dans leur vie liée à l’exploitation du bois et, si le discours écologique est bien présent, il est surtout servi par le talent avec lequel Michael Christie a construit un authentique roman d’aventure. Une histoire de famille, intemporelle, avec ses secrets, ses mensonges, ses incompréhensions, ses trahisons, ses amours…

Un livre sombre, comme l’est la vie ; imprégné de lumière, comme elle aussi.

Clete.

AU-DELÀ DE LA MER de Paul Lynch / Albin Michel.

Beyond The Sea

Traduction: Marina Boraso

“Malgré l’annonce d’une tempête, Bolivar, un pêcheur sud-américain, convainc le jeune Hector de prendre la mer avec lui. Tous deux se retrouvent vite à la merci des éléments, prisonniers de l’immensité de l’océan Pacifique.”

Dans ce quatrième roman, Paul Lynch prend beaucoup de risques en quittant son théâtre du Donegal présent dans “Un ciel rouge, le matin”, « La neige noire” et “Grâce”. Par le passé, cette terre irlandaise avait permis à l’auteur de colorer ses intrigues très noires qui en font l’une des plus belles plumes actuelles du genre. Il sacrifie aussi son style magnifique parfois délicieusement suranné pour s’adapter à la tragédie humaine qu’il nous propose.

“BEYOND THE SEA est né parce que j’ai lu quelque part l’histoire de deux hommes qui avaient dérivé dans le Pacifique à bord d’un bateau et dont un seul avait survécu. En lisant cette histoire, j’ai été comme frappé par une vision, la vision d’un roman tel que j’écrirais à ce sujet. J’ai vu comment mes préoccupations du moment pouvaient finalement trouver leur voie dans une telle histoire. Mais j’étais un peu inquiet car ce n’est pas un roman qui se déroule en Irlande et c’est vrai que pendant un moment je l’ai laissé de côté. Après j’ai cherché à savoir si je pouvais écrire le même livre dans le cadre irlandais mais ce n’était pas réalisable. Finalement, comme pour les autres, je me suis dit, c’est le roman que je dois écrire malgré tout. Au bout du compte, malgré toutes ces différences, c’était un livre qui me permettait d’aller très près des idées qui m’intéressent. C’est un livre assez semblable à “ Grace” dans le fait que finalement ce qui traverse le roman c’est comment est-ce qu’on se définit soi même quand on y est acculé. Peut-on accéder à une forme de transcendance dans cette vie qui est la nôtre ? Comme dans “Grace”, les deux personnages de “Beyond the sea”, au début des humains très ordinaires, sont transcendés par ce qu’ils vivent, deviennent plus vrais, plus grands que nature et c’est cela qui m’intéresse.” Entretien Nyctalopes, juin 2019.

“Au-delà de la mer”, par instants histoire de survie, est surtout un roman explorant la psyché de deux hommes en prenant le point de vue de celui qui survivra. Usant d’une écriture beaucoup moins riche qu’à l’accoutumée, Lynch réussit néanmoins très rapidement à instaurer un climat de noirceur, de souffrance que vraiment peu d’auteurs arrivent à créer et à infliger au lecteur.

Jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, qu’est ce qui fait qu’un homme reste à flot tandis que l’autre coule ? La dévotion ou l’action, le rapprochement ou l’isolement, la confiance ou la défiance, l’espoir ou le découragement, la foi en l’humanité… 

Il est probable que le roman désarçonnera au départ les fans de Lynch mais ils verront aussi très vite la permanence du talent de l’auteur dans une histoire beaucoup plus statique, au décor immense mais désespérément vide, une traversée du Styx, noyant le lecteur dans des océans de souffrance, de peine et de désolation.

“ Ses yeux s’ouvrent sur un ciel bouché et une mer abolie, il n’y a plus rien à voir.”

Abyssal.

Clete.

DE RAGE ET DE VENT d’Alessandro Robecchi / L’Aube Noire.

Di rabbia e di vento

Traduction: Paolo Bellomo et Agathe Lauriot dit Prévost

Quel plaisir de retrouver Alessandro Robecchi que nous avions découvert l’an dernier à la faveur d’un roman “Ceci n’est pas une chanson d’amour » dont le titre évoquait méchamment Public Image Limited de John Lydon et qui était en fait gavé de Bob Dylan, Dieu du héros Carlo Montessori, animateur vedette et producteur génial de tv poubelle pour la chaîne qu’il nomme “l’unsine à merde”. Ce roman était un bon polar milanais et peut-être plutôt une farce policière. A quelques pages de la fin, on se demandait comment le héros allait pouvoir s’en sortir et comment Robecchi allait bien pouvoir ne pas se gaufrer dans le final. Mais, vraiment contre toute attente, l’auteur avait réussi le sans faute.

Ce deuxième roman, toujours plus délicat à conclure a donc véritablement valeur de test pour savoir si la série en cours en Italie, un roman par an depuis 2014, soit 8 histoires est un filon à suivre…

“Carlo Monterossi, détective à ses heures perdues, est ravagé par la culpabilité : après avoir pris un verre avec Anna, une escort girl avec laquelle il a partagé un moment de surprenante sincérité, il est parti de chez elle sans fermer derrière lui, laissant le champ libre à un meurtrier tortionnaire.”

Si le premier roman se montrait parfois extravagant dans sa collection de doux dingues et de furieux malades, dans sa succession de scènes improbables et pas toujours du meilleur goût, on passait néanmoins un grand moment de bonne humeur. A l’époque j’avais “osé” parler d’un côté westlakien que je fus agréablement surpris de retrouver dans la bouche du célèbre critique littéraire Michel Abescat. Indéniablement, on retrouve cette filiation à laquelle on peut ajouter le regretté Andrea Camilleri dans l’art de se foutre des flics. Si furieux pouvait être attribué à “Ceci n’est pas une histoire d’amour”, sérieux et appliqué conviendraient bien à ce deuxième opus beaucoup plus réfléchi, tout en laissant néanmoins échapper, à bon escient, une étonnante verve.

Il semblerait qu’une équipe soit née autour d’un Carlo Montessori dans une rage peut-être un peu exagérée contre le tueur d’une personne qu’il n’a côtoyé que deux heures dans sa vie. Mais qu’importe, on le suit d’emblée, lui et ses deux complices, un journaliste peu bavard mais très efficace et un flic, roi du travestissement en filature, sorte d’inspecteur Cluzot malchanceux qui trouve d’entrée le moyen de se faire exploser la tronche alors qu’il est déguisé en moine.

L’intrigue est parfaitement maîtrisée, les dialogues et les situations sont souvent savoureux, bref, le roman est très réussi. Assurément, Alessandro Robecchi est un auteur à suivre.

Clete.

LA CITÉ DES MARGES de William Boyle / Gallmeister.

City Of Margins

Traduction: Simon Baril

“Brooklyn, années 1990. Donnie Parascandolo, flic brutal et corrompu, rend des services à un truand local avec deux comparses. Décidé à donner une petite leçon à un joueur minable, il outrepasse quelque peu ses instructions et jette l’homme d’un pont. Malheureusement, le joueur minable ne savait pas nager. Ce qui n’empêchera jamais Donnie de dormir. Il sait bien que dans ce quartier les Italiens règlent leurs affaires entre eux, et que lui n’a rien à craindre de personne. Mais quelques années plus tard, un gamin que Donnie avait tabassé découvre une vérité qu’il n’avait jamais imaginée et prend une décision qui va changer sa vie. Et pas seulement la sienne, tant les destinées des habitants de ce quartier s’entremêlent de toutes les manières possibles.”

Cinquième roman en France pour William Boyle et le quatrième chez Gallmeister pour l’auteur originaire de Brooklyn et vivant actuellement dans le Mississippi. S’il est maintenant loin du théâtre newyorkais de ses romans, il continue néanmoins à y inscrire ses sublimes intrigues.

“La cité des marges” commence comme un bon gros polar ricain avec des gros cons de flics corrompus, serviles exécutants des basses œuvres de la pègre, le genre de roman qu’on a déjà si souvent lu, mais pas chez Boyle. Mais très rapidement, l’auteur, et pour une grosse moitié du bouquin à l’instar d’un David Price, passe à tout autre chose, repartant dans le sociétal, le social, l’observation de ses pairs, tout ceci de brillante manière comme il nous a déjà habitués dans ses précédents romans. Il reviendra à du plus musclé dans la dernière partie, donnant son envol au drame et à la souffrance.

Si, et c’est indéniable, “la cité des marges” est un polar, il est aussi et avant tout, un roman sur les femmes, sur trois femmes et leurs hommes : ceux qui sont morts, ceux qui manquent, ceux qui s’en vont, ceux qui ne reviennent pas, ceux qu’on espère, ceux qu’on refuse, ceux qui font rêver et ceux qui font souffrir, les maris, les amants, les fils… Toute l’histoire tourne autour de ces trois personnages féminins, sur l’amour qu’elles ont donné, qu’elles donnent toujours ou qu’elles voudraient encore offrir. Si l’humour est souvent présent, délicatement, l’histoire s’avère très triste, entre chagrin et résilience, entre malheur et espérance.

Animée comme toujours par une tracklist impeccable, l’histoire laisse une mélodie mélancolique et si on peut, peut-être, reprocher la multiplication des hasards et coïncidences heureuses faisant passer le bas de Brooklyn pour une toute petite bourgade italienne, il est indéniable que William Boyle a écrit un bien beau roman, tout en empathie, respect et délicatesse. Si vous cherchez une littérature fine, sensible avec vraiment une belle âme, “La cité des marges” devrait vous ravir.

Magnifique.

Clete.

TROTTOIRS de Jean-Luc Manet / IN8.

Jean-Luc Manet n’est pas un inconnu chez Nyctalopes.

Paotrsaout, notre Wikipedia perso, lors de sa recension de “Aux fils du calvaire” une novella de 2018 mettant en scène le même personnage de Romain, SDF parisien, écrivait à propos de l’auteur :

“Critique musical depuis 1979, notamment pour les magazines Best, Nineteen et Les Inrockuptibles comme on ne les appelle plus, Jean-Luc Manet a publié une quarantaine de nouvelles, principalement noires.  Ce discret auteur a participé ainsi à de nombreux recueils de nouvelles rock, depuis l’historique London Calling (Buchet-Chastel, 2009) jusqu’au plus récent Sandinista ! Hommage à The Clash (Goater, 2017).” ainsi qu’au collectif AU NOM DE LA LOI / Vingt sentences autour du groupe LES $HERIFF chez Kicking records.

“Quand il renonce à l’aventure éditoriale collective, Jean-Luc Manet est capable de nous proposer des novellas à l’écriture ciselée, sensibles et empreintes de tendresse pour les gueules cassées de la vie.” Ainsi “Trottoirs” (2015) introduit Romain, un homme cabossé, à la rue entre les IVe et XIIe arrondissements de Paname,et que l’on retrouvera dans “Aux Fils du calvaire” trois ans plus tard.

“Romain, un SDF, arpente les rues de Paris, ressasse les souvenirs d’un bonheur passé, et rêve sur le corps d’une prostituée venue de l’Est. Un premier sans-abri, un frère donc, est assassiné, très vite suivi d’un second puis d’un troisième. La peur s’empare de la communauté des laissés-pour-compte. Qui peut avoir intérêt à tuer ceux qui ne possèdent rien ? Représentent-ils une menace ?”

Romain a chuté mais n’est pas encore dans le caniveau comme beaucoup de ses camarades d’infortune. Sur les trottoirs avec les prostituées, les flics, les petits épiciers, les macs et les agents immobiliers rapaces, il marche et voit et vit l’enfer de ces arpenteurs inlassables du macadam. Si une novella ne permet pas vraiment de s’étendre sur un personnage, on repère néanmoins que Romain n’a pas perdu tous ses repères et son cheminement dans la ville témoigne d’un Paris authentique et montre par de multiples détails les marqueurs de la vie de gens qui n’en ont plus vraiment : la beauté d’une pièce de deux euros, le bonheur d’une douche, la chaleur d’un regard, l’économie quotidienne de la manche, le prix de la bière, la richesse d’un repas chaud…

Par sa capacité à préserver encore quelques relations sociales, Romain lie des contacts avec un flic cherchant l’assassin de clochards. Avec bonheur, Jean-Luc Manet lorgne ainsi avec l’univers d’Adamsberg de Fred Vargas tout en cousinant parfois avec le regretté Frédéric H. Fajardie.

Jean-Luc Manet a été pendant plusieurs décennies un observateur privilégié du rock français, il en est devenu une des précieuses mémoires mais, merci, il n’a eu nul besoin de références musicales gonflantes et clichetons  pour ancrer son histoire. Point des éternels Ramones, AC/DC ou Motorhead qu’on rencontre si souvent dans les nanars français. Passera juste Marc Bolan et on trouvera un hommage aux petits groupes qui galèrent dans des bars borgnes, aux prolos du rock sur les scènes bancales dans des ambiances enfumées, marginalisées, alcoolisées ou cannabisées, un univers et une ambiance uniques que l’auteur connaît bien. 

Le tempo est dur, impeccable mais de cet Asphalte Jungle naît néanmoins une belle musicalité, une poésie urbaine sensible, envoûtante et finalement assez inattendue. Les mots sont choisis, les sonorités recherchées offrant un texte précieux musicalement unplugged.

Rock on Jean-Luc !

Clete

PS: Et “last but not least”, beaucoup d’allusions à ce que l’autre déclarait il y a quelques mois : « Les Bretons, c’est la mafia française »… dans les patronymes, dans des envies d’ailleurs en Bro-Gwened, dans le Golfe du Morbihan, sur des tee-shirts et dans un clin d’oeil à un très chauvin Breton de Paris de nos amis…

L’ÉTÉ SANS RETOUR de Guiseppe Santoliquido / Gallimard

« La vie se gagne et se regagne sans cesse, à condition de se convaincre qu’un salut est toujours possible, et de se dire que rien n’advient qui ne prend racine en nous-mêmes. »

Italie, la Basilicate, été 2005. Alors que le village de Ravina est en fête, Chiara, quinze ans, se volatilise. Les villageois se lancent à sa recherche ; les jours passent, l’enquête piétine : l’adolescente est introuvable. Une horde de journalistes s’installe dans une ferme voisine, filmant le calvaire de l’entourage. Le drame de ces petites gens devient le feuilleton national.”

Guiseppe Santoliquido est un auteur belge d’origine italienne qui fait son apparition chez Gallimard avec “L’été sans retour” où, par le biais de l’histoire d’une affaire de disparition d’enfant, il montre son amour pour la Basilicate, ses origines.

Si le sujet est on ne peut plus éculé, sa manière de le raconter fait toute la différence. Si l’affaire criminelle est le point central du roman, elle devient ici prétexte à une description sociologique de la vie rurale : une communauté solidaire, ses codes mais aussi ses travers que le drame révèlera.

L’auteur met particulièrement l’accent sur la cruauté  de l’info en continu, la recherche du scoop, la fausse compassion, la manipulation de l’individu comme du groupe, tout pour tenir l’antenne quelques minutes de plus que la concurrence.

L’écriture, très belle, frappe d’entrée et emporte le lecteur dans un suspense qui tient en haleine jusqu’aux dernières pages même si les amateurs de polars ne se laisseront pas berner très longtemps. Mais l’intérêt du livre n’est pas là, il se situe plutôt dans l’émotion engendrée par le récit très touchant de Sandro, observateur privilégié d’un drame familial et d’une tragédie villageoise. Un très bon roman au final bouleversant.

Clete.

TOURBILLON de Shelby Foote / La Noire de Gallimard

Follow Me Down

Traduction: Maurice-Edgar Coindreau et Hervé Belkiri-Deluen, édition révisée par Marie-Caroline Aubert

“À l’ouverture du procès de Luther Eustis, fermier quinquagénaire père de trois enfants, personne ne doute de sa culpabilité. Il reconnaît avoir garrotté Beulah Ross, fille facile qui l’a ensorcelé, puis l’avoir jetée dans le lac Jordan, lestée de blocs de ciment.”

Nous sommes dans le Mississippi, état qui compile beaucoup des turpitudes de ce qu’on appelle le Deep South. La littérature américaine de Faulkner à Flanney O’Connor en passant par Erskine Caldwell a depuis longtemps raconté avec force et talent ce monde bien souvent maudit. Shelby Foote, historien, surtout connu pour “Shiloh”, où il décrit deux jours de boucherie sur les rives du Tennessee pendant la guerre de Sécession, a lui aussi contribué à la connaissance du sud profond notamment avec son roman “Tourbillon” situé à la fin des années 40 dans le comté imaginaire de Jordan. 

Ce roman, déjà publié chez Gallimard il y a de nombreuses années, trouve ici une deuxième jeunesse grâce à Marie-Caroline Aubert dont les choix sont souvent très judicieux (on oubliera juste “Les larmes du cochontruffe”). Elle l’a dépoussiéré pour le remettre à la lumière dans sa collection « La Noire ».  “September September” paru dans la même collection l’an dernier pouvait se voir comme un “thriller abrasif et tragicomédie sur le thème du racisme” (Paotrosaut dans la conclusion de sa chronique pour Nyctalopes) alors que “Tourbillon” n’entretient aucun suspense sur la tragédie.

 L’histoire commence par la découverte du cadavre et l’arrestation du coupable, et tout le propos ultérieur visera à expliquer les raisons d’une telle abomination, à raconter l’histoire d’une fascination et à montrer un procès où la défense tentera d’éviter au coupable de passer sur la chaise électrique, instrument de la justice très prisé dans le Mississippi.

Tout au long du roman, Shelby Foote, raconte, montre en utilisant neuf voix plus ou moins proches de l’évènement tout en se gardant, en apparence, de prendre parti. Mais il est évident que le choix des participants de la polyphonie concourt à donner vie à sa pensée. Souvent comparé à William Faulkner, Foote montre ici beaucoup de similitudes avec “Louons les grands hommes” de James Agee, reportage des années 30 sur la misère des petits blancs en Alabama. On a vraiment l’impression, dès le départ, d’être dans la recension d’une histoire vraie, racontée par un Shelby Foote témoin de l’horreur. Si certaines voix révèlent les misères sociales de la honte du rêve blanc ricain, ces “poor white trash” du Sud, d’autres se concentrent sur les détails de l’affaire. Les témoignages de Beulah la victime, d’Eustis le coupable et de Kate son épouse soumise sont extrêmement difficiles, très forts en pathos et laissent souvent un sale goût dans la bouche. Évidemment, on voit aussi que l’obscurantisme, la misère intellectuelle sont parfaitement formatés, brillamment entretenus et développés, c’est un grand classique, par la connerie de la religion, pire ennemie de l’humanité.

Œuvre majeure sur le Sud c’est certain, “Tourbillon” n’offre, en revanche, absolument pas une lecture confortable et aura sûrement le pouvoir de bien plomber vos vacances si vous vous y engagez maintenant.

Clete.

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