Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (page 1 of 47)

HOT SPOT de Charles Williams / Totem de Gallmeister.

The Hot Spot

Traduction: Laura Derajinski.

Madox, un peu glandeur, un peu branleur, la trentaine est sur la route. Dans un bled du Texas, on lui propose un emploi de vendeur de bagnoles d’occasion qu’il accepte, sans le sou. Et ce trou du cul du monde va lui occasionner de belles et de très moches surprises très rapidement: une banque très vulnérable, une jeune collègue dont il tombe amoureux au premier regard et l’épouse nymphomane et alcoolique de son patron. La chair est faible… il succombe aux deux tentations tout en élaborant un plan pour dévaliser la banque. Il va réussir son coup, planquer le magot avant de pouvoir filer avec son aimée et bim ! Les ennuis commencent… des flics nettement moins bêtes qu’il ne pensait et puis des casseroles qui arrivent, une vraie batterie de cuisine de chantages bien élaborés et méchamment strangulants que vous découvrirez aussi horrifié que lui.

Alors, résumé de la sorte, on se dit qu’on ne peut pas faire plus cliché et vous avez entièrement raison. On est dans la carte postale d’une certaine Amérique des années 50. Des Marylin très dangereuses, des machos ayant oublié qu’ils ne sont pas des cowboys, des diners et drive-in, des cinémas en plein air, des V8, des bastons et le dieu dollar, objet de toutes les convoitises avant d’être supplanté quelques décennies plus tard par la meth et autres cames dans ce type de romans, qui attend dans ses temples banques. 

Mais c’est une carte postale fidèle car le roman a été écrit en 53 par une des grandes plumes de l’âge d’or du roman noir américain. Charles Williams m’a toujours séduit, dans des styles très différents mais toujours avec le même talent depuis la lecture, il y a bien longtemps, de “ Fantasia chez les ploucs” ressorti récemment dans la même collection sous le titre “le bikini de diamants »  et de sa suite “Aux urnes les ploucs”, magouilles rurales réjouissantes de l’oncle Sagamore racontées par Billy un neveu faussement naïf. On est ici très loin de ce régal burlesque, c’est beaucoup plus brut, plus dur même si certaines répliques tuent et ont dû inspirer des héritiers comme Elmore Leonard. Le roman offre aussi un éclairage sur les mentalités de l’époque concernant la place des femmes notamment.

La tension, très perceptible d’emblée, monte en un crescendo implacable, sans pitié, et si Madox n’est pas un type très fréquentable, il est néanmoins très affaibli par son état dinguement amoureux et devient presque attachant. Mais, c’est du pur jus, 100% noir et Madox boira le calice jusqu’à la lie pour le grand bonheur de l’amateur qui trouvera ici tout ce qu’il est venu chercher et même beaucoup plus.

Impeccable !

Clete.

LES ABATTUS de Noëlle Renaude / Rivages.

Ayant trop peur de ma maladresse pour évoquer ce roman, je préfère d’emblée balancer les louanges que l’on place généralement en fin de recension : “un nom à retenir!”, “coup de cœur” « A suivre”… Espérons que “Les abattus” premier polar puissant et original de la dramaturge Noëlle Renaude contribuera à sortir un peu de sa torpeur le polar français.

“Un jeune homme sans qualité relate ses années d’apprentissage entre 1960 et 1984 dans une petite ville de province, au sein d’une famille pauvre et dysfonctionnelle. Marqué par la poisse, indifférent au monde qui l’entoure, il se retrouve néanmoins au centre d’événements morbides : ses voisins sont assassinés à coups de cutter, son frère cadet commet un braquage et disparaît avec le magot, des malfrats reviennent régler leurs comptes, une journaliste qui enquêtait sur le narrateur est retrouvée noyée, etc.”

Il est souvent difficile de parler d’un roman qui vous a bien cogné. Parfois, il est même impossible de vraiment savoir ce qui a bien pu vous séduire dans une histoire. Bien sûr, le parcours du narrateur dont on ignore le nom, de 1960 à 1984, j’ai fait le même chemin et l’évocation de l’époque aurait pu me séduire mais on ne trouve que très peu de références temporelles à part les J.O. de Munich en 72, des mouvements insurrectionnels en Iran et de manière beaucoup plus accentuée les débuts du HIV. Pas de réelle Madeleine de Proust à se mettre sous la dent ici. Le décor est réduit à sa plus simple expression, aucune indication de lieu, aucun patronyme pour les membres de la famille. Ce minimalisme oblige à une focalisation très pointue sur le malheur, l’abattement, les destins boiteux, les agissements aveugles ou stupides…concentrer le lecteur sur les existences à l’arrêt, stimuler l’imaginaire comme dans le théâtre Nô. Et puis le spleen, le malheur, la tristesse, la folie, le désespoir, le seum, le terrible taedium vitae, la chape de plomb, l’enfer avant la mort pour ces damnés.

De la noirceur crasse, dégueulasse, la pauvreté économique, la misère intellectuelle, une famille de cassos qui essaie de survivre avec des parents bien dézingués. Toutes proportions gardées, le début, c’est du Flannery O’Connor et on sait très rapidement que le roman ne va pas baigner dans l’euphorie et que sa lecture ne sera pas de tout repos. Dans cette assemblée de tarés, de ratés, de malades, arrive notre narrateur, touchant par certains côtés, se battant pour rester la tête hors du caniveau malgré le marasme, l’indifférence voire le mépris des autres, les souffrances qu’il endure, sauvé de temps en temps par une enseignante qui voyant son potentiel veut lui éviter le même monde que sa fratrie et ses parents. Un personnage qui endure son calvaire, seul, froidement comme un parcours inévitable, incontournable dans la vie. “Un animal à sang froid, peu attachant, un drôle de garçon quand il y pense, qui parle peu, qui est poli, sans plus…”

Voilà un roman qui pourrait n’être que la chronique très dure d’un enfant puis d’un adulte de la fin du XXème siècle si ne s’accumulaient autour de lui, dans son sillage, des tragédies, des horreurs et des meurtres. Articulé en trois parties très inégales dans la densité: les vivants, les morts et les fantômes, le roman est un véritable polar qui se double d’une dimension sociale avec le portrait  d’une France provinciale des petites villes avec ses gueux, ses prolos et ses nantis de la bourgeoise locale, deux mondes, deux entités qui se côtoient mais ne se mélangent pas. Le style peut paraître bien quelconque, il ne l’est pas, parfaitement adapté aux tragédies qui peuplent le roman, au discours des personnages qui s’y perdent, s’y débattent avec leurs monstres intimes.

C’est douloureux mais c’est bien, très bien, dans le monde de Fajardie et pas loin de l’univers de la douleur muette et lancinante de James Sallis, et ouais !

Clete.

PS: un seul point noir, la couverture bien naze et hors sujet.

FEU POUR FEU de Leye Adenle / Métailié Noir.

When Trouble Sleeps

Traduction: David Fauquemberg

Au moment où on apprend la mise en confinement de la ville de Lagos, venez découvrir les entrailles cauchemardesques de la capitale nigériane et imaginer le carnage que le Covid 19 va bien pouvoir perpétrer dans cette mégapole du tiers-monde. Suivez Leye Adenle… si vous l’osez.

“À Lagos, paradis des embouteillages, un jet privé s’écrase sur une résidence dans le quartier des vieilles fortunes avec à son bord le principal candidat au poste de gouverneur. Aussitôt, on lui trouve un remplaçant, assuré d’être élu : chief Ojo.

La séduisante Amaka, l’avocate des femmes, se révolte : chief Ojo est son ennemi juré, un salaud fini, avec un goût prononcé pour les très jeunes filles et quelques cadavres dans le placard. Elle a les moyens de le faire tomber. Et assez d’astuce pour jouer avec des filous et, malgré les pièges mortels, retourner contre eux leurs propres stratagèmes.”

“ Feu pour feu” est de le deuxième roman de l’auteur nigérian Leye Adenle à mettre en vedette la ville de Lagos et surtout son héroïne Amaka, jeune avocate qui n’a pas froid aux yeux et menant un combat bien inégal contre une élite au pouvoir qui prend les femmes pour des jouets qu’on peut utiliser  à l’envi et qu’on peut casser quand elles ne nous séduisent plus. S’il s’agit bien ici de la suite du terrible “Lagos lady”, nul besoin de l’avoir lu pour entamer celui-ci.

Signalons quand même que “Lagos lady” provoquait un choc effroyable que j’ai moins ressenti dans cette suite néanmoins très violente et raisonnablement addictive, commencez peut-être donc par le premier qu’on trouve (que vous trouverez dans un futur proche) en librairie. Bon, ceci dit, vous risquez d’être bien ébranlé par la vision offerte de l’univers nigérian par Adenle, toujours aussi performant pour décrire la barbarie, les différentes inégalités: riches pauvres (et cela veut vraiment dire quelque chose d’être pauvre dans cette partie du globe) et hommes femmes.

Dans le premier tome, l’enfer était vécu par un journaliste anglais et on se trouvait comme lui dans la position du candide, soufflé par l’horreur qu’il voyait, qu’il vivait. Ce personnage manque dans cette deuxième partie qui devient une pure affaire nigériane dans une période particulièrement trouble des élections truquées, cela va quasiment de soi, pour le poste de gouverneur de la ville. Tous les coups sont permis et au milieu brille Amaka, très beau personnage. Moins d’effet de surprise sans conteste mais l’effroi, la qualité d’écriture, le rythme infernal, l’exotisme, l’humour très noir sont toujours bien au rendez-vous.

Percutant!

Clete.

PS: Encore une destination à éviter, ne jamais mettre les pieds à Lagos.


LA MAUVAISE HERBE d’Agustin Martinez / Actes Noirs Actes sud.

La mala hierba

Traduction: Amandine Py

Après avoir perdu leur emploi, Jacobo et Irene quittent Madrid pour un petit village près d’Almería, où ils occuperont la vieille ferme délabrée héritée des parents, le temps de se remplumer un peu. À leur traîne : une adolescente boudeuse de quatorze ans, furieuse d’avoir abandonné ses amis pour venir s’enterrer dans ce trou avec des parents qui ne comprennent rien à rien.

Dans un décor de Far West andalou – chaleur écrasante, bottes d’herbe sèche soulevées par les assauts du sirocco, sable qui s’infiltre dans le moindre interstice –, les habitants du village vivent en autarcie. Le clan a ses lois tacites et un chef qui emploie la moitié des habitants, régentant son monde depuis sa splendide villa sur la colline.

Quelques mois plus tard, alors que leur fille passe la nuit chez une amie, Jacobo et Irene sont attaqués chez eux. Irene est tuée et Jacobo laissé pour mort. Quand il sort enfin d’un long coma, la police lui révèle le nom du probable commanditaire : Miriam, son ado revêche.”

Avertissement: Actes Noirs, une collection de qualité dont les couvertures foutent quand même souvent les jetons sur le contenu. Ne surtout pas s’y arrêter. 

Deuxième roman d’Agustin Martinez, succédant à “Monteperdido” paru en 2017, “la mauvaise herbe” est catalogué comme un thriller. Et pourtant cette deuxième réalisation est d’une ampleur et d’une ambition bien plus universelle que le thriller moyen (pas trop notre tasse de thé). Souvent dans un thriller “mainstream” un thème principal est traité et d’autres plus ou moins survolés, priorité étant donné fréquemment à l’action, à l’urgence. Ici, par contre, plusieurs thèmes sont traités de concert de manière particulièrement pointue que ce soient les rapports familiaux, l’adolescence,  le déclin du couple, la récession économique d’une famille, l’appauvrissement de l’espace rural et des zones périphériques, les vices des hommes, l’économie de la misère… contribuant à rendre ce roman très prenant de la première à la dernière page dans une ambiance poisseuse, malsaine, glauque, sale, particulièrement perverse et immensément toxique.

Il est lourd pour un thriller, il fait ses quatre cent pages ce bouquin, et c’est chez Actes Noirs / Actes sud, c’est écrit serré, serré. Pas comme chez certains que je ne citerai pas qui semblent éditer pour malvoyants avec grosse police et très aéré dans la composition pour donner un certaine consistance à un écrit un peu léger. C’est du lourd ici, il y a bien suspense mais il n’y a pas, loin s’en faut, le feu à la baraque non plus, L’histoire est particulièrement originale et le temps est pris pour préparer, décrire le drame horrible, l’armageddon d’une famille.

Le dernier quart, par contre, ménage de sérieux rebondissements succédant à de longues périodes d’errance du lecteur qui, un moment, n’a plus aucune certitude sur les agissements de Jacobo, d’Irène et de leur fille Miriam se faisant l’avocat puis le procureur de chacun avec la même infortune finalement. Le roman raconte deux époques, l’avant tuerie et l’après et Agustin Martinez manie le suspense dans sa narration avec beaucoup de talent, bousculant, trompant, abusant savamment et salement le lecteur avant de le flinguer dans un final particulièrement frappant, éprouvant et source de multiples réflexions post-lecture.

Assurément et de très loin le meilleur polar lu depuis un certain moment. Un roman particulièrement puissant qui marque, une terrible tragédie familiale et une belle plume hispanique qu’il faut absolument suivre.

Clumpidos !

Clete.

PS: en fait c’est terrible et beau comme du Migala, talentueux Espagnols eux aussi et en écoute en dessous.

VIE DE GERARD FULMARD de Jean Echenoz / Editions de Minuit.

Le prix Médicis en 1983, le Goncourt en 1999, la carrière de Jean Echenoz, déjà bien remplie, a été largement reconnue par le public comme par la critique. Il m’aura juste fallu attendre son vingt-cinquième ou vingt-sixième roman pour découvrir son oeuvre, appâté par un multitude d’avis dithyrambiques sur son dernier roman “ Vie de Gérard Fulmard” paru en janvier aux Editions de Minuit. Néophyte absolu, je me garderai bien de situer cet opus dans l’oeuvre foisonnante de l’auteur, me contentant d’un avis sur ces 170 pages vite avalées.

“La carrière de Gérard Fulmard n’a pas assez retenu l’attention du public. Peut-être était-il temps qu’on en dresse les grandes lignes.

Après des expériences diverses et peu couronnées de succès, Fulmard s’est retrouvé enrôlé au titre d’homme de main dans un parti politique mineur où s’aiguisent, comme partout, les complots et les passions.

Autant dire qu’il a mis les pieds dans un drame. Et croire, comme il l’a fait, qu’il est tombé là par hasard, c’est oublier que le hasard est souvent l’ignorance des causes.”

Fumard est un naze, viré de son emploi de steward pour une affaire dans un vol Paris Zurich qui restera bien mystérieuse. Fulmard n’a aucun talent et cet emploi de steward était bien miraculeux pour ce petit bonhomme à la quarantaine bien rondouillarde quatre vingt-neuf kilos pour un mètre soixante neuf. Ne sachant rien faire de ses dix doigts pour gagner sa vie, il décide de créer une agence de détectives sans la moindre qualification, un peu, toutes proportions gardées quoique, comme le Jack Palmer du regretté dessinateur René Pétillon. Très rapidement, il est recruté par un parti politique aussi obscur que lui et le grand n’importe quoi va pouvoir débuter…

“Vie de Gérard Fulmard” n’est pas un polar même s’il en emprunte certains aspects pour en détourner les codes, pas plus un roman politique, le dit parti fictionnel fort de ses 2% n’ayant que très peu d’influence sur la vie du pays. Mais, néanmoins, il héberge en son sein pas mal de tarés, d’incapables et Fulmard peut très bien s’y sentir dans son élément, en terrain connu d’incompétence. On est bien sûr dans une comédie et non pas dans un roman noir sociétal et on le voit et on le comprend dès le début. L’intrigue ne vous fera pas grimper aux rideaux, juste un moyen très pratique et nécessaire pour créer des personnages farfelus, de dessiner des portraits hilarants, agrémentés par des digressions souvent hilarantes aux liens avec le sujet parfois très, très minces.

Echenoz est un orfèvre, son style pince sans rire est un vrai bonheur en cette période bien noire. On suit l’évolution du parti et de ses magouilles comme celle de Fulmard le sourire aux lèvres, souvent épaté par la classe de certains paragraphes par la beauté littéraire de certains passages au vocabulaire parfois sorti d’un autre temps, suranné, obsolète ou particulièrement érudit au service de digressions superbes.

“Arrive un temps où tout s’érode un peu plus chaque jour, là encore est l’usure du pouvoir : du royaume digestif à l’empire uro-génital, de la principauté cardiaque au grand-duché pulmonaire, sous protection de plus en plus fragile du limes fortifié de l’épiderme et sous contrôle bon an mal an de l’épiscopat cérébral, ces potentats finissent par s’essouffler. Il faut alors courir sans cesse de contrôle en examen, d’analyse en prélèvement, de laboratoire en officine, toujours en retard d’un expert en attendant le gériatre et, à plus ou moins long terme, le médecin légiste et son certificat.”

Un vrai moment de bonheur si vous décidez de laisser tomber le pan intrigue si prévisible, juste utilisé pour mettre en avant des délires verbaux magnifiques. On est parfois dans le même univers barré que celui de Franz Bartelt, certainement le roman idoine pour oublier pendant quelques heures notre sombre quotidien actuel.

Clete.

RIPOSTE de David Albertyn / Harper Collins Noir.

Undercard

Traduction: Karine Lalechère.

Depuis quelque temps, Harper Collins nous balance de bons polars ricains et c’est quand même la moindre des choses. Quand on a Don Winslow dans son catalogue, on doit être un peu obligé d’offrir un peu de richesse aussi par ailleurs et ce premier roman du Canadien David Albertyn n’a pas, effectivement, à rougir de se trouver aux côtés de l’auteur de “La frontière”.

“Las Vegas. Antoine Deco, jeune boxeur outsider et enfant de la ville, s’apprête à affronter le favori Kolya Konytsin, réputé pour sa brutalité et ses 19 victoires par K.-O., dans l’arène d’un des plus grands casinos du Strip.

Quelques heures avant le combat, le hasard réunit autour de lui deux amis qu’il n’a pas revus depuis l’enfance. Tyron, un ex-marine tout juste revenu d’Irak. Et Keenan, devenu flic et l’homme le plus haï de Vegas après qu’il a tué un jeune Noir désarmé dans la rue.

Adolescents, une passion unissait leur bande : le sport. Antoine, orphelin et mutique, restait dans l’ombre, tandis que Tyron, Keenan et Naomi, la seule fille mais aussi la plus douée, prenaient la lumière. Jusqu’à ce que les parents de Tyron, des activistes de la communauté afro-américaine, se fassent assassiner. Et que le petit groupe explose.

Avec le quatuor recomposé surgissent les souvenirs, les non-dits, les rancunes.

En l’espace de vingt-quatre heures et d’un combat de boxe sous haute tension, leurs vies vont basculer.”

En démarrant “Riposte”, on peut se montrer inquiet: un latino boxeur ayant fait de la taule, un black capitaine chez les Marines rentré en héros de ces campagnes en Afghanistan et en Irak, un flic qui a commis une énorme bavure, une fille qui était éprise des trois garçons et qui a finalement épousé le mauvais, un grand combat de boxe et Las Vegas. Beaucoup de stéréotypes, beaucoup de situations et de décors déjà bien usés par la littérature noire et puis cela fonctionne, très bien même avec un auteur aussi à l’aise dans l’urgence de scènes de violence que dans la lenteur mélancolique des regrets intimes.

Sur un cycle de 24 heures, David Albertyn va passer d’un personnage à l’autre avec un réel talent contant cette histoire de vengeance dont on va connaître les raisons petit à petit sans que cela gêne l’avancée de l’intrigue et racontant l’histoire de ces quatre mômes qui ont bien changé vingt ans après. Sans ennuyer le lecteur un seul instant, David Albertyn montre les guerres ricaines au Moyen Orient, « Black Lives Matter », le milieu de la boxe, l’enfer des casinos, la corruption policière mais aussi les remords, l’amitié, l’amour qui s’enfuit et celui, bien plus ancien, qui brille toujours autant. Le rythme est bon, s’accélérant dans sa deuxième moitié qui baignera dans le sang, la violence, la stupéfaction et l’hébétement. 

Bien pensé, bien monté, bien raconté, très bien joué monsieur Albertyn… Assurément un nom à retenir.

Clete.


UNE DEUX TROIS de Dror Mishani / Série noire / Gallimard.

Shalosh

Traduction: Laurence Sendrowich.

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)

“Une : Orna. Deux : Emilia. Trois : Ella. La première vit très mal son récent divorce. Elle s’apitoye sur elle-même, fréquente sans vrai désir Guil, un avocat rencontré sur un site web qui lui ment avec aplomb. Elle connaît brutalement un destin tragique. La deuxième, une réfugiée lettone, auxiliaire de vie, est une pauvre fille solitaire, paumée, mystique. Le fils de son précédent employeur – qui vient de mourir – veut l’aider à trouver du travail. Il s’appelle Guil. Ça ne se termine pas bien non plus. Apparemment, Guil sévit en toute impunité… C’est alors que survient la troisième, l’inquiétante Ella…”

Dror Mishani est un écrivain israélien de Tel Aviv où il situe ses intrigues. Auteur au Seuil de trois polars recommandables mettant en scène le flic Avraham Avraham, il débarque à la Série Noire mais sans son enquêteur fétiche pour une histoire qui devrait ravir les amateurs d’Indridason à qui il fait irrésistiblement penser.

Comme le grand maître islandais, Mishani crée des polars particulièrement réussis mettant en valeur des personnages ordinaires, communs, qui connaissent des destins tragiques que personne n’aurait pu présager. “Une deux trois” dresse le portrait de trois femmes banales qui se font abuser par un salopard bien quelconque, une sorte de dragueur des parvis d’église s’il en existe…

Et c’est à travers la description de la relation que ces femmes sans grand intérêt ont avec leur bourreau qu’avance minutieusement une intrigue qui, sans donner dans le gore ou le glam, fait la part belle à des femmes et à un homme, si ordinaires, si proches de nous qu’on pense les connaître, ou tout au moins les reconnaître. Dans le dernier tiers du roman l’étude psychologique cédera la place à une partie polar bien menée, engageant le roman vers un tempo plus proche du thriller.

Tout comme chez Indridason, rien d’explosif, pas de bastons, de flingues, juste du malheur et une empathie certaine pour ces malchanceux de la vie, les mauvais choix ou l’absence de choix… Assurément un bon moyen d’entrer dans l’univers noir de Dror Mishani.

Du bon polar.

Clete.


RICHESSE OBLIGE de Hannelore Cayre / Métailié.

Beaucoup ont découvert Hannelore Cayre avec “la daronne” en 2017, roman plusieurs fois récompensé et ces distinctions étaient amplement méritées. Mais l’avocate avait auparavant puisé dans son expérience professionnelle pour écrire  trois romans situés dans le monde de la justice. Néanmoins “la daronne” dont l’adaptation cinématographique est sortie sur les écrans le 2 mars avait marqué un tournant dans sa carrière d’auteure, son histoire se démarquant en grande partie du monde des prétoires. Nul doute que la dame était attendue au tournant avec ce “richesse oblige”. Le tournant s’est bien passé et l’attente, sans nul doute, valait la peine tant le roman beaucoup plus ambitieux car se déroulant sur deux époques, de nos jours et la deuxième moitié du XIXème est encore une totale réussite. Vu le le franc-parler, la morgue percutante de la dame, le parler cash qui peuple les pages, il est certainement plus agréable de lire l’auteure que de se retrouver face à elle en justice.

“Dans les petites communautés, il y en a toujours un par génération qui se fait remarquer par son goût pour le chaos. Pendant des années l’engeance historique de l’île où je suis née, celle que l’on montrait du doigt lorsqu’un truc prenait feu ou disparaissait, ça a été moi, Blanche de Rigny. C’est à mon grand-père que je dois un nom de famille aussi singulier, alors que les gens de chez moi, en allant toujours au plus près pour se marier, s’appellent quasiment tous pareil. Ça aurait dû m’interpeller, mais ça ne l’a pas fait, peut-être parce que notre famille paraissait aussi endémique que notre bruyère ou nos petits moutons noirs… Ça aurait dû pourtant…

Au XIXe siècle, les riches créaient des fortunes et achetaient même des pauvres afin de remplacer leurs fils pour qu’ils ne se fassent pas tuer à la guerre. Aujourd’hui, ils ont des petits-enfants encore plus riches, et, parfois, des descendants inconnus toujours aussi pauvres, mais qui pourraient légitimement hériter ! La famille de Blanche a poussé tel un petit rameau discret au pied d’un arbre généalogique particulièrement laid et invasif qui s’est nourri pendant un siècle et demi de mensonges, d’exploitation et de combines. Qu’arriverait-il si elle en élaguait toutes les branches pourries ?”

“La daronne” évoluait dans le monde de la came de nos tristes banlieues, “ Noblesse oblige” lui rayonne dans le monde des  “gueux” et des nantis du XIXème siècle et de leurs descendants actuels: la grande bourgeoisie parisienne d’un côté et de l’autre la valetaille du Nord Finistère, les îliens de Ouessant vraisemblablement. Si on excepte une couverture peu ragoûtante, le roman tient parfaitement la route pendant deux cents pages vives, intelligentes, malines et souvent très explosives, on sent souvent la colère derrière le verbe. Autrefois Hannelore Cayre balançait, sans filtre, maintenant elle envoie du très lourd. “Noblesse oblige” est un roman éminemment politique, engagé et l’auteure s’en donne à cœur joie pour cogner sur la bourgeoisie, le capitalisme d’hier comme celui aujourd’hui. Usant nettement moins des ressorts de la comédie qu’autrefois, il offre néanmoins des descriptions, des répliques et des scènes percutantes et particulièrement hilarantes comme cette version basse-bretonne et très alcoolisée du O.J. Bar & Grill de Dortmunder qui aurait séduit le regretté et génial Donald Westlake.

Réjouissant parce que la morale sera sauve, intelligent par les éclaircissements sur les agissements des pétés de thunes, « gros enculé » d’aujourd’hui et d’hier sous le second empire, “ Richesse oblige” est une magnifique baffe dans un monde du roman noir hexagonal de plus en plus touché par la torpeur et l’uniformisation des écrits.

Hannelore Cayre ne vit pas dans le monde niais de la bienveillance et c’est bon de savoir que ce genre d’auteurs qui cognent sans retenue, existent encore.

Épatant. Chapeau bas!

Clete.

SANTA MUERTE de Gabino Iglesias / Sonatine.

ZERO SAINTS

Traduction: Pierre Szczeciner.

Austin, Texas. Tu t’appelles Fernando, et tu es mexicain. Immigré clandestin. Profession ? Dealer. Un beau jour… Non, oublie « beau ». Un jour, donc, tu es enlevé par les membres d’un gang méchamment tatoué qui ont aussi capturé ton pote Nestor. Pas ton meilleur souvenir, ça : tu dois les regarder le torturer et lui trancher la tête. Le message est clair. Ici, c’est chez eux.”

Ainsi commencent de manière extrêmement brutale les ennuis de Fernando, témoin horrifié et impuissant de la transformation en puzzle 3D de son pote malheureux. De suite, on est dans l’action d’un roman échevelé à la violence parfaitement assumée et à l’humour bien gras “ comme une jolie fille qui aurait le cul sale”. Fernando est dans la mouise, mais hélas, difficile de le plaindre, d’avoir une quelconque empathie pour lui, de s’inquiéter de son sort. Notre héros est un Zeta, dealer et accessoirement assassin à ses heures. Après, sa terrible aventure pour survivre, personnellement je m’en moquais un peu, juste été un peu déçu par l’issue. Il n’a pas eu de chance le pôvre Nando, pour les intimes, de croiser la route de quatre tatoués particulièrement mauvais dont l’un pourrait même être le diable… Et ces quatre grands malades qui viennent prendre possession du centre d’Austin sont des Maras, des Mareros tels qu’ils sont nommés ici mais ce sont bien les mêmes saloperies coupeurs de tête dont on parle et dont on a fait la promo ici.

Dès la couverture, on pouvait flairer le mauvais coup. Beaucoup de romans mettant en scène des gangs mexicains sont maintenant affublés de ces fameuses cavaleras et on aura bien droit à beaucoup du folklore mexicain: Santa Muerte, notre dame de Guadalupe, la famille, l’exil, les gangs, du mysticisme, une santeria et en prime une pointe de surnaturel, beaucoup de mysticisme en fait et de prières et un peu de vaudou comme cerise sur le gâteau macabre .

Bâti pour l’international “Santa Muerte” fait très bien le taf, usant de clichés sans approfondir mais ne convaincant pas réellement dans son intrigue, faisant d’un éventuelle guerre entre deux des plus cruels gangs latinos pour la possession d’une grande ville texane un simple conflit entre quatre desperados grimés caricaturaux et un Calimero Zeta. On n’est pas chez Winslow, vous l’aurez bien compris. Mais on tue, on cogne, on torture, on flingue, on égorge, on décapite…

Après, le roman se lit bien, s’offre, au détour d’un chapitre, un semblant de discours humain et social qui lui faisait cruellement défaut. “Santa Muerte” est court, fait le boulot, se dévore comme un Tarantino voyeur ou un Robert Rodriguez clicheton mais parfois ce genre de série B qui ne nécessite que très peu de concentration fait, ma foi, du bien.

Vite lu et vite oublié.

Clete.


DU RIFIFI A WALL STREET de Vlad Eisinger / Série Noire.

“Un soir de février, Eisinger reçoit un appel de son agente : la directrice des relations publiques du groupe Black lui propose d’écrire l’histoire de cette entreprise de télécommunications du Midwest. Vlad accepte à condition d’en faire plus qu’un ouvrage documentaire, plutôt une sorte de légende de Tar, le patron très charismatique du groupe. Quelques semaines après le début du projet, Tar stoppe tout et renvoie Vlad.

Fauché, en panne d’inspiration, Vlad accepte alors une commande sous pseudo pour une nouvelle collection de true fiction. Ce sera How America was made, un polar dans lequel un écrivain engagé par un géant de l’industrie pétrolière se trouve confronté aux pratiques douteuses de Wall Street. Le héros, Tom Capote, en faisant ses recherches, découvre les magouilles du patron du groupe, un certain Laser.

Vlad fait vivre à Tom toutes les aventures d’un héros de roman populaire : il échappe à la mort, séduit la femme du méchant, manque d’être jeté dans une cage avec des ours, fuit en jet aux Bahamas et se retrouve à écrire le récit de ses aventures pour tenter de faire éclater la vérité et sauver sa peau. Contre toute attente, How America Was Made est un succès phénoménal. Mais c’est sans compter sur la paranoïa de Tar, qui pense qu’il s’agit d’un roman à clef mettant à jour ses malversations à l’encontre de Black et destiné à le faire chanter.”

Ouh là, en plus d’une quatrième de couverture très longue, il  y aurait beaucoup à dire sur ce roman, agrémenté d’une magnifique couverture à l’ancienne de la collection policière de Gallimard. Ravissant sur la forme, prompt à rassembler les lecteurs les plus anciens de la célèbre vieille dame très respectable qu’est la Série Noire, l’auteur enfonce le clou avec un titre particulièrement vintage. D’accord dans les années 60, mais maintenant qui utilise encore le terme de “rififi” magnifiquement obsolète mais chargé de souvenirs de romans et films noirs d’une époque révolue. En l’associant à Wall Street, “cette Babylone moderne où la valeur d’un homme se juge à la seule aune du fric qu’il rapporte à ses employeurs”, l’auteur retourne à ses obsessions littéraires sur l’argent sale des puissants de ce monde.

Qui est donc ce romancier Vlad Eisinger que nous présente et traduit Antoine Bello, l’auteur reconnu d’ “Ada” entre autres? Tout simplement Antoine Bello lui-même, l’auteur de “Roman Américain”, où apparaissait le personnage de Vlad Eisinger, analyste économique, dans une intrigue qui montrait et dénonçait les dérives d’un capitalisme moderne dur. Les lecteurs habituels du romancier franco-américain auront bien sûr saisi l’astuce, la finesse d’un Bello, qui, comme son héros de papier, avance masqué pour mieux se faire plaisir avec une intrigue policière particulièrement classique mais absolument adorable par son côté décalé véritablement revendiqué.

Véritable hommage et analyse du roman policier d’un certain âge d’or, Bello convoque Truman Capote, Spillane, Hammet, Chandler, Wolfe… et Manchette dont il plagie sans vergogne une tentative de meurtre par noyade tirée de “Le petit bleu de la côte ouest”, pour mieux les imiter, utiliser leurs facilités d’écriture, leurs arrangements avec la réalité et c’est vraiment jouissif. Finement grossier, intelligemment naïf, “du rififi à Wall Street” est une adorable fantaisie policière que goûteront tous les lecteurs qui on déjà dévoré ces grands maîtres.

Alors, appâtés par un titre qui sonne très bien la série B des années 50, 60, les amateurs de romans vite torchés, hard boiled et offrant un plaisir brut immédiat resteront peut-être au bord de la route. Mais les autres, les curieux seront très vite emportés par cette parodie, par cette analyse et cette utilisation caricaturale des ressorts littéraires du polar. Il faudrait vraiment être dans de mauvaises dispositions pour ne pas être rapidement gagné par le plaisir évident qu’a eu Antoine Bello à écrire ce roman et à se “moquer” de ses illustres prédécesseurs. Une fois entré dans cette histoire qui s’emboîte dans une autre (pour rester très, très simple car parfois et vous le constaterez on est dans la haute-voltige littéraire) , il est très difficile de se départir du sourire, quand l’auteur vous parle de ses difficultés d’écriture, de la liberté de ses personnages lui échappant, des ficelles qu’il emploie, de ses arrangement avec la vérité, de l’écriture de scènes de cul…

Antoine Bello s’est fait plaisir, il le dit d’ailleurs par l’intermédiaire de son héros, si si. 

“Au fond, travailler sous pseudonyme pour une collection de seconde zone m’avait désinhibé. J’avais écrit sans me soucier de la critique, en présumant que mes lecteurs seraient rares et peu exigeants. N’ayant ni réputation à défendre, ni à me préoccuper de la place que ce nouvel opus prendrait dans mon oeuvre, j’avais donné libre cours à ma verve, sans sentir derrière mon épaule le regard désapprobateur de mes maîtres en littérature. « 

“Du rififi à Wall Street”, bel hommage à une littérature ricaine noire découverte en France grâce à la Série Noire est-il vraiment à sa place dans la collection? Je me garderai bien de juger mais ne ratez pas ces trois cents pages malines, fines et très intelligentes. Ce faux polar est, de très loin, bien meilleur que tous les supposés « vrais », fadasses, déjà si souvent lus, qu’on nous refourgue en ce début d’année bien pauvre.

Magnifique !

Wollanup. 


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