Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Category: Wollanup (page 1 of 26)

COBB TOURNE MAL de Mike McCrary / Gallmeister.

Traduction:Christophe Cuq.

 

« Remo Cobb est l’avocat de ceux qui ont commis le casse du siècle : 3,2 millions disparus en 2 minutes 11 secondes. Et seize morts. Sans trop de scrupules, Remo décide de perdre son procès pour envoyer ses clients derrière les barreaux et garder le magot. Il comptait bien sur les talents de la partie adverse pour que les types restent en taule, mais les voilà lâchés en pleine nature quelques années plus tard avec une seule envie : se venger et récupérer leur fric. Remo sait qu’il va mourir. Sauf si… »

« Cobb tourne mal » est le premier d’une série de quatre romans déjà publiés aux USA. Nul doute que Gallmeister nous fera profiter de la totalité des aventures survitaminées de Remo Cobb, avocat un peu à l’ouest  se mettant dans une mouise pas croyable quand les membres du gang dont il a volé le magot pour le donner à une association de victimes de braquages dans les banques sortent de prison de manière légale ou par la force et la violence quelques années plus tard.

« Dans un champ agricole juste au nord de Trou-du-cul-du-monde-ville, États-Unis d’Amérique, les participants du braquage creusent un large trou pour planquer le cash. Entassent de gros sacs de liasses. La terre retombe par-dessus. Dutch se fait une autre réflexion – peut-être bien la règle numéro 5. Ne pas se faire choper avec le fric. La bande en question n’est pas une clique criminelle internationale de sex-symbols sortis d’un studio des Warner Brothers. « 

Remo Cobb se considère comme un connard et, dès les premières pages on est tenté de l’approuver tant son comportement suffisant avec les femmes, entre autres, est insupportable. C’est un côté gênant de l’histoire au départ car, comme dans les romans de Jason Starr qui affectionne de raconter la chute de personnages vils, on est prêt à vivre l’hallali à venir mais pas forcément à s’inquiéter pour ce pauvre Remo. L’auteur jouera ensuite sur la corde sensible en distillant une inquiétude quant à la vie de Sean, jeune fils de Remo mais, l’affection pour les personnages n’est pas vraiment la volonté première de l’auteur ou alors je ne l’ai pas vraiment saisie.

« Cobb tourne mal » est un pulp, un vrai, racontant une histoire bien sanglante, agrémentée d’un humour noir assez réjouissant. L’auteur fait souvent fi de la vraisemblance du propos en laissant imaginer qu’on peut déclencher des fusillades dans la rue ou dans un diner à New York sans être inquiété par la police ou en délocalisant dans la campagne la prison fédérale de Sing Sing située en réalité en plein centre de la ville d’ Ossining. Tout est mis au service de l’action et le roman est tonitruant pendant ses 170 pages vite avalées.

Le plaisir de lecture est brut, sans fioritures, particulièrement explosif, un « one shot » sanglant. Vite lu, vite apprécié mais aussi vite oublié.

Tarantinesque.

Wollanup.

BEST OF 2017 / Wollanup – Clete Purcell.

Allez, c’est la période des bilans même si je sais que certains romans que je n’ai pas eu le temps de lire encore devraient entrer dans ma sélection. Les listes des Nyctas ne devraient pas comporter de réels doublons vu que chacun suit , pour le site, des éditeurs différents. Plutôt que de tailler à la serpette afin d’obtenir un top ten, il m’a semblé plus cohérent de citer tous les romans qui m’ont particulièrement et évidemment durablement marqué en 2017. Cette liste n’est pas un classement, mais suit uniquement la chronologie de mes lectures sauf pour le dernier cité qui est vraiment au-dessus du lot.

PRENDRE LES LOUPS POUR DES CHIENS de Hervé Le Corre / Rivages.

L ‘écriture, l’histoire, les personnages, l’humanité, la classe.

EN PAYS CONQUIS de Thomas Bronnec / SN

Un thriller politique racontant un rapprochement entre l’extrême droite et la droite, roman qui reste d’une brûlante actualité.

PSSICA de Eydir Augusto / Asphalte

Année après année, Asphalte nous fait sentir l’urgence aux quatre coins du globe. Ici, l’État du Pará au nord du Brésil, version sordide. Un roman dur, franc, sans filtre et sans espoir.

 

L’ AMOUR ET AUTRES BLESSURES de Jordan Harper / Actes Sud.

Première grosse baffe de l’année.

« Hautement furieux mais terriblement addictif, « L’amour et autres blessures » est une tuerie, un bouquin qui vous défonce, sans fausse note, une énorme décharge de chevrotine dans la gueule, un grand moment de Rock n’ Roll sans paillettes. »

UN SEUL PARMI LES VIVANTS de Jon Sealy /Terres d’Amérique .

Un premier roman fascinant par sa noirceur et la qualité d’écriture. Une filiation évidente avec les grands auteurs du Sud. Une histoire sale, poisseuse, un très grand roman noir à l’époque de la prohibition.

SAVANA PADANA de Matteo Righetto /la dernière goutte.

Un pulp, un vrai, un féroce, 120 pages furieusement drôles tout en racontant des horreurs. Une bande de truands locaux, les « zozos » en apparence plus cons que méchants, en apparence seulement, en conflit avec une pègre chinoise fraîchement débarquée dans la région, un équilibre précaire, une relation périlleuse et improbable mais fonctionnant, foutue en l’air par l’arrivée en pèlerinage de gitans voleurs de poules peu au fait des règles locales mises en place par un chef des carabiniers alcoolo fini et corrompu et c’est le début d’un bordel sans nom. Du Dino Risi avec une grosse influence westlakienne.

 

LITTLE AMERICA de Henry Bromell / Gallmeister.

La « Pax americana » au Moyen Orient avec la CIA dans les années 50, le crépuscule des colonies, la fin des protectorats, une ambiance à la Lawrence d’ Arabie. Un roman passionnant, admirablement écrit et composé et un magnifique témoignage d’amour filial. L’étoffe des grands romans inoubliables. Beaucoup de charme, énormément d’émotion.

 

HOTEL DU GRAND CERF de Franz Bartelt / Le Seuil.

Ce roman aux senteurs très Agatha Christie avec un Hercule Poirot trash est de plus servi  par une langue riche, particulièrement addictive qui ne permet pas de réelles pauses et sous l’ironie, l’humour, le sarcasme, l’outrance et l’outrage se glisse une description bien navrante de certains comportements humains de la faune locale.

A l’aise, le meilleur polar français de l’année, génialement roccoco, très, très barré avec l’incroyable Vertigo Kulbertus, enquêteur mufle.

 

CALCAIRE de Caroline De Mulder / Actes Sud.

Une nouvelle grosse baffe administrée par Actes Sud. Noirissime.

Le meilleur comme le pire sont toujours envisageables. Le moment unique, l’instant magique apparaît là où on ne l’attend pas, au cœur de l’adversité, dans une lutte contre le mal dans laquelle les personnages ne se soucient plus des apparences, déterminés vers un noble objectif, un but dérisoire mais précieux parce qu’ unique.

 

LE SYMPATHISANT de Viet Thant Nguyen / Belfond.

Sous couvert d’espionnage et d’aventures, « le sympathisant », roman éminemment intelligent, brasse en profondeur de multiples thèmes particulièrement politiques et idéologiques envoyant au tapis à de multiples reprises l’occidental et sa vision de l’Histoire tout en montrant le fossé entre Occident et Orient, deux hémisphères qui se craignent souvent pour de mauvaises raisons. Ecrit avec un incroyable talent, le roman file, impossible de lâcher les belles digressions, les envolées lyriques, la réflexion dérangeante, le sens de l’intrigue, la profondeur de la réflexion et l’humour très fin permettant d’évacuer parfois la crainte voire l’épouvante sur la fin. Un très grand roman.

VULNÉRABLES de Richard Krawiec / Tusilata.

La classe moyenne blanche américaine en perte de repères et en voie de paupérisation. Dur, brutal, provocant, nécessaire, de la même étoffe que Williamson et Fondation. Un must!

SEPT JOURS AVANT LA NUIT de Guy-Philippe Goldstein / Série noire.

Armageddon terroriste, effrayant et intelligent.

LES DOUZE BALLES DANS LA PEAU DE SAMUEL HAWLEY de Hannah Tinti / Gallimard.

Et puis le meilleur, un petit bijou mariant drame, émotion, affection, amour, rires et fantaisie.

Le roman parfait de mon petit univers en 2017.

 

Wollanup / Clete Purcell.

Entretien avec Guy-Philippe Goldstein pour SEPT JOURS AVANT LA NUIT à la Série Noire.

 

Guy – Philippe Goldstein a écrit le roman le plus important de l’année. Passionnant dans sa narration, il l’est aussi dans un échange épistolaire. Ces activités d’analyste et de consultant  sur les questions de cyberdéfense permettent un entretien à la fois riche mais aussi très terrifiant par ce qu’il raconte sur la situation mondiale. ENJOY !

« Qu’est ce qui a primé chez vous au moment d’écrire votre premier roman « Babel minute zéro », une envie d’écrire un roman en utilisant le matériau des relations internationales, univers dans lequel vous évoluez, me semble-t-il, ou alors une situation telle que vous la voyiez et que vous vouliez montrer au plus grand nombre, comme un lanceur d’alerte, ou rien de tout cela?

Ce qui a primé chez moi, initialement, ce sont deux émotions primaires – et une idée, qui est devenue une obsession. 

La première émotion, c’est la Peur: celle que le grand désordre de la Guerre Mondiale, qui a ravagé notre monde et nos familles à deux reprises au cour du siècle passé, puisse revenir. Nous en portons tous les séquelles dans l’histoire de nos familles. Depuis le 8 août 1945, nous savons que si ce drame revenait, il pourrait même signer l’extinction de notre espèce – et la fin même de toutes nos familles et de tous ceux que nous aimons, en un simple et court flash. Voilà la réalité de notre monde, souvent oublié dans les petits tracas de la vie de tous les jours. Sans le savoir, nous cohabitons avec des ombres cruelles qui nous observent à chaque instant de notre quotidien.

La deuxième émotion, c’est celle du Jeu: celui de l’apprenti romancier qui assemble personnages et situations comme l’enfant qu’il était avec ses briques Lego. Il y a dans ce jeu de l’écriture et de la création romanesque un plaisir sombre – celui d’aller titiller les recoins les plus noirs de l’espèce humaine, qu’il s’agisse d’un soldat, de son chef suprême ou de toute la nation qui collectivement se tient derrière. Ce pouvoir de l’imagination est parfois le seul qui reste pour aller justement « tenter le diable ».

Enfin, une obsession: comment mêler ces deux émotions pour comprendre les grandes failles de notre monde par lesquelles la Guerre Mondiale, emmurée depuis quatre-vingt ans, pourrait d’un coup resurgir et nous dévorer à nouveau. « Babel Minute Zéro » était une première tentative, liée à l’irruption des cyberarmes il y a plus de dix ans. Or la transformation digitale permet aussi la prolifération d’une information parfois dangereuse. Pourrait-elle mener à faciliter le terrorisme nucléaire? C’est ce que j’essaie d’explorer dans « Sept jours avant la Nuit », qui est une forme de suite à « Babel ».

Dans votre premier roman  » Babel minute zéro » daté de 10 ans, les menaces d’apocalypse trouvaient leur origine en Chine. Pourquoi dans ce second roman le mal trouve-t-il sa source en Inde? Est-ce le résultat de constats, d’analyses que vous avez pu faire en tant qu’analyste de questions de stratégie et de cyberdéfense ou tout simplement une envie de faire connaître une partie du monde moins couverte par les médias occidentaux ?

Le choix de l’Inde s’est fait sur plusieurs critères, certains liés aux enjeux narratifs; d’autres très liés à une certaine fascination pour l’Inde, qui s’est d’ailleurs renforcée au fur et à mesure de l’écriture. 

D’abord je voulais écrire un roman sur le terrorisme et éviter les équations essentialistes de type « Monde Arabe = Islam = Islamisme = Djihadisme = Terrorisme ». Dans son histoire du terrorisme, Gérard Chaliand montre que ce phénomène de violence politique est bien antérieur au djihadisme (des Sicaires à la Main noire Serbe ou la Fraction Armée Rouge). Pour marquer une rupture avec la vue du moment, il me fallait donc changer de cadre. Déplacer l’origine de la haine dans une terre encore lointaine, l’Inde, là où se sont les musulmans minoritaires qui sont les victimes. C’était une façon de décadrer et faire perdre ses repères au lecteur. Il y avait aussi de ma part une volonté strictement narrative de ne pas reproduire les oppositions géopolitiques de Babel Minute Zéro (Chine contre Etats-Unis) mais d’aller en chercher de nouvelles, tout simplement parce que les cartes géopolitiques du monde ne se limitent pas justement à ces deux super grands – et que les accélérations de ce siècle vont nous forcer à chaque fois à devoir changer de repères. 

Mais il y a aussi une curiosité pour l’Inde qui a fini d’ailleurs par se transformer en admiration quasi-amoureuse. L’Inde, parce que c’est une des futurs trois plus grandes puissance au monde. Première puissance démographique mondial dès le tournant des années 2030; Grande puissance économique qui devrait dépasser la Grande-Bretagne dans les deux ans à venir (tout un symbole!); 2ème économie mondiale dans un peu plus de vingt ans; et dans la foulée puissance militaire et diplomatique qui organisera ce qui sera l’un des bassins économiques les plus importants du monde au tournant des années 2040-2050, l’espace de l’Océan Indien qui baigne les côtes de l’Inde mais aussi de la péninsule arabique et descend jusque vers l’Afrique du sud – trois côtes qui les trois se retrouvent dans le roman. 

L’Inde, enfin, c’est une grande puissance morale. La civilisation indienne, qu’elle s’exprime dans certaines voies de l’hindouisme, du bouddhisme et surtout du Jaïnisme, est la première peut-être à avoir le plus clairement dit qu’un homme ne pouvait pas tuer un autre homme – quelques soient les raisons. C’est encore plus radical que par exemple dans la Bible – Chouraqui dans sa traduction écrit: « tu n’assassineras pas ». Cela veut dire que l’on ne peut tuer des hommes dans l’illégalité – mais le Lévitique montre bien sur des pages et des pages que l’on peut le faire si cela est autorisé par la Loi. Par contre, de Mahavira (grand gourou du Jaïnisme) aux colonnes d’Ashoka et jusqu’à la forme très moderne que représente la non-violence de Gandhi il y a une permanence unique, et révolutionnaire, de la notion d’Ahimsa (non violence, justement). Et cela bien avant l’émergence de nos formes occidentales de droit de l’homme. Cela m’a rendu admiratif, et amoureux, de cette culture indienne. 

… et en même temps, il y a une réalité éternelle du meurtre politique et du massacre dans la guerre, qu’il s’agisse des premières années du roi Ashoka à l’exploitation à fin électoralistes des violences politiques en Inde qui parfois dégénèrent en pogroms. C’est là l’histoire de l’évolution de certaines franges nationalistes de la droite et de l’extrême droite Indienne depuis le milieu des années 1960, et qui a donné lieu aux massacres autour des évènements d’Ayodhya en 1992, ou bien des pogroms anti musulmans dans le Gujarat en 2002, à l’époque où Narendra Modi était le Chief Minister de la province. Il a été réélu, et il est désormais le premier ministre. Evidemment, toute cette ambiguïté indienne est une matière terrible et très riche pour un auteur.

Pour un roman placé sous le signe du meurtre de masse, et de la lutte contre ce meurtre, il ne pouvait y avoir de protagonistes plus emblématiques que des personnages indiens, qu’ils agissent pour la volonté de tuer afin de dominer (VT Kumar) ou bien pour rétablir les valeurs éternelles de l’Inde (Gaveshan Jain Shah, A.A. Khan et, peut être, le Premier Ministre Gupta, issue de la droite indienne): celles de l’Ahimsa, et aussi celles du respect de la vérité, nichées jusque dans la devise de l’Inde: Satyameva Jayate, La vérité triomphe toujours.

L’Inde n’est donc pas stricto sensu l’origine du mal. Elle est ici la terre sacrée où se livre le combat du bien contre le mal, avec à la clé, à l’image des grands livres religieux comme le Mahabharata, le sort de toute l’humanité entière. 

Indian Hindus riot in the smoke-shrouded streets of Ahmedabad, the main
city in the western Indian state of Gujarat, on March 1, 2002. 

 

Dix ans après « Babel minute zéro », vous reprenez la même héroïne Julia O’Brien. Peut-on parler d’un cycle que vous entamez avec elle? Et pourquoi tant de temps entre ces deux romans?

Sur Julia – le choix de ce personnage s’est fait dès le premier roman, Babel Minute Zéro, qui d’une manière un peu manichéenne opposait une femme manipulée dans un monde où il n’y avait, dans les cercles dirigeants, que des hommes. Revenir à Julia, c’est une manière de tenir mon « fil rouge » tout en poursuivant l’exploration de cette femme. D’ailleurs la Julia de « 7 jours » n’est en fait pas exactement la même que dans « Babel ». Dans « Babel », c’est une femme très sous influence, soldate certes mais un peu servile autant sur un plan personnel que professionnel. Certaines femmes m’on en fait le reproche – pas en France, mais ailleurs. Cela m’a poussé à réfléchir à nouveau à qui pouvait vraiment être cette femme qui s’est livré à son métier plutôt qu’au confort bourgeois du triptyque foyer-mari-enfants. Enfants surtout. J’ai eu quelques modèles en tête: celle de Valerie Plame, l’espionne Non Official Cover qui avait été « dénoncée » par l’administration Bush; celles aussi de toutes ces femmes du SOE de Churchill. Et puis, cette idée que l’on retrouve à la fois dans la figure du bon soldat tel que Churchill l’envisage, mais aussi par exemple dans une certaine vision de l’armée en Israël: un soldat capable de réagir de manière autonome voir même parfois de désobéir quand la situation l’exige. Revenir à Julia était donc une manière pour moi d’approfondir ce portrait. Julia fait-elle partie d’un cycle? Il y a l’idée éventuelle d’une suite de livres. Et derrière cette idée, peut-être, celle que sinon sa présence physique, du moins sa mémoire pourrait revenir hanter les pages d’un autre roman. Mais pour moi, Julia ne reviendra sous une forme ou sous une autre que si elle a prouvé sa capacité à passer certaines étapes et rites de son développement…   

Pourquoi tant de temps entre ces deux romans? Parce que je me suis rendu compte qu’à vouloir croquer l’Inde, l’Arabie Saoudite, les secrets du terrorisme nucléaire et ceux de la dissuasion, j’avais peut-être été un peu trop gourmand. Il a fallu que je « digère » tout cela. D’où les dix ans… à côté de toutes mes autres activités professionnelles !….

 

 Avec son compte à rebours terrible, votre roman est d’abord un thriller, même si le terme est vraiment ici très réducteur, racontant la terreur mondiale provoquée par un groupe terroriste nationaliste indien entrant en possession d’une centaine de kilos d’uranium et fabriquant des bombes nucléaires pour instaurer un ultime Armageddon. Nous sommes dans une fiction glaçante au début des années 2020 et j’ai envie de vous poser la question : « Est-ce que cela pourrait se produire ainsi ou est-ce que cela va arriver un jour ?

 Quand j’ai commencé à écrire Babel Minute Zéro à partir de 1996, qui décrivait un scénario de cyber-conflit pouvant déborder sur la neutralisation des infrastructures critiques, je pensais écrire de l’anticipation proche de la science-fiction. Mais j’ignorais que lorsque le livre fut publié en 2007, les Etats-Unis préparait la campagne Nitro Zeus de paralysie électronique des télécoms, réseau électrique et autres secteurs vitaux de l’Iran – ce qui fut révélé dans le documentaire Zero Days de Alex Gibney en 2016. En réalité, le roman n’était même pas de l’anticipation : c’était tout simplement un scénario d’application d’une technologie déjà prête à l’emploi. Cela explique peut-être pourquoi il a été lu par un public très spécifique en Israel ou aux Etats-Unis. Ce n’était plus de la fiction.

 

 La question du danger du terrorisme nucléaire est encore plus grave, même si ses probabilités de réalisation sont plus floues. En faisant mes recherches, j’ai été choqué de voir la très grande variabilité dans les réponses des experts. Dans une étude de 2005 réunissant 85 experts en matière de sécurité nationale, 60% des répondants évaluaient la menace d’une attaque nucléaire dans les dix ans entre 10% et 50%. 4/5ième de ces experts s’attendaient à ce que l’attaque soit d’origine terroriste. A la fin des années 2000, d’autres experts ou officiels évaluaient à entre 30% et 50% le risque d’une attaque terroriste nucléaire dans la décennie suivante. Cela ne peut signifier qu’une seule chose : en réalité, on ne sait pas. Ce qui n’est pas nécessairement rassurant.

Par contre, ce qui me paraît désormais clair à titre personnel, c’est que si un groupe terroriste parvient à développer et faire exploser un engin nucléaire improvisé – alors oui, les portes de l’enfer s’ouvriront sur notre petite planète bleue et il sera extrêmement compliqué d’arrêter l’engrenage vers la destruction mutuelle assurée. Comme je l’écrivais à un ami journaliste d’un grand quotidien qui me disait avoir été troublé par ce qui est révélé à la fin, il y a une raison pour laquelle George Schultz et Henry Kissinger, qui ne sont pas des « colombes », avaient rejoint le mouvement pour aller au « zéro nucléaire » en 2008, durant la même période où le livre de Paul Bracken que je cite, et qui révèle ‘Proud Prophet’, est sorti. Il y a une raison pour laquelle le Président Obama a tenu à organiser chaque année depuis 2009 son Nuclear Security Summit réunissant tous les plus grands chefs d’Etat. La bataille pour la prolifération nucléaire et la réduction maximale du risque de terrorisme nucléaire est absolument vitale pour la survie de notre espèce.

 Mais malheureusement, les Nuclear Security Summit d’Obama n’ont eu que des effets limités. Schultz et Kissinger n’ont pas été écoutés. Le réarmement de la Chine et de la Russie n’ont pas permis la réduction de l’arsenal nucléaire américain, bien au contraire. Et Obama a été remplacé par un président qui a bien des égards est bien pire que la Présidente Ann Baker de « Sept jours avant la Nuit ».

 

  1. The Lugar Survey On Proliferation Threats and Responses, 2005, United States Senator Richard G. Lugar Chairman, Senate Foreign Relation Comitte.
  2. “The risk of nuclear terrorism –and next steps to reduce the danger”, Testimony of Matthew Bunn for the Committee on Homeland Security and Governmental Affairs, United States Senate, 2/4/2008 (voir p. 8)

 

Vous êtes, entre autres, consultant sur les questions de cyberdéfense et analyste sur une plate-forme de chercheurs et de diplomates travaillant sur les questions de stratégie (Wikistrat) et j’aimerais savoir quels régimes vous inquiètent le plus actuellement ? Quel pays doté de l’arme atomique aurait le système de défense de ses installations sensibles le plus poreux ? Personnellement, savoir que le Pakistan fait partie de ce petit groupe capable par son armement de détruire la planète, me glace les sangs.

Au cœur de nos difficultés, il y a deux facteurs importants. Le premier, c’est la course aux armements nucléaires qui facilite les risques de prolifération. A cet égard, des pays comme la Pakistan ou la Corée du Nord sont très problématiques car ils peuvent être potentiellement proliférant. La Corée du Nord a par le passé par exemple essayé d’aider la Syrie a construire un réacteur nucléaire à Deir-es-Zor, détruit par les israéliens en 2007. Au Pakistan, l’industrie nucléaire est un état dans l’état et le Pakistan a peut-être développé une capacité nucléaire pour le compte de l’Arabie Saoudite, ce qui est une forme de prolifération. Au niveau de la sécurité des matériaux nucléaires pouvant être utilisés à des fins militaires, un index a été créé par The Nuclear Threat Initiative, qui note les 24 pays qui possèdent ce type de capacités. Qui occupe le bas du classement ?… La Corée du Nord, l’Iran, le Pakistan et l’Inde. L’Inde et le Pakistan, en particulier, se sont entraînés l’un l’autre dans une course aux armements nucléaires.

Mais il y a aussi le problème de la confiance entre nations. Cette confiance disparaît entre les états « senior » qui tiennent notre ordre international, et qui sont les membres permanents du conseil de sécurité des Nations Unies – et en particulier les Etats-Unis, la Russie et la Chine. Or les Etats-Unis sont aujourd’hui entrés dans une crise politique grave avec l’arrivée de Trump, peut-être provoquée par la politique d’influence de la Russie de Poutine. Quand Robert Mueller, l’enquêteur spécial et ex dirigeant du FBI, aura fini d’investiguer sur Trump, les problèmes vont automatiquement s’envenimer – en particulier si la démonstration est faite du rôle de la Russie. Il serait en effet illusoire de croire que le pouvoir américain s’arrêtera à juste dénoncer verbalement le rôle du Kremlin dans la manipulation des élections américaines. Il y aura une réponse du berger à la bergère. Elle sera nécessairement forte. Il ne peut en être autrement : il s’agit du prestige et du respect que doit inspirer les Etats-Unis, la première puissance du monde, et le pays au corps de notre système de sécurité collective. La Chine, qui a une politique de puissance agressive qui effraie le reste des pays de l’Asie, essaiera d’en tirer les marrons du feu. Il est donc possible que dans les années qui viennent, nous assistions à de plus fortes tensions internationales et une plus grande volatilité. Cela n’aidera pas à résoudre le problème du terrorisme nucléaire – au contraire.

Vous avez répondu gentiment et clairement à mes questions de béotien et j’aimerais aussi vous renvoyer l’ascenseur. Il y a certainement un point important du roman que j’aurais dû développer et je vous serai reconnaissant de bien vouloir réparer mes oublis. Et puis, bien sûr, un grand merci pour cet important lanceur d’alertes qu’est « sept jours avant la nuit » et bien sûr pour vos réponses érudites et complètes.

Nous avons couvert beaucoup de champs. Mais il y a un dernier point sur lequel je voudrais insister – et qui rejoint mes commentaires plus haut. Et laissez moi dire ici quelque chose qui va en hérisser beaucoup: la littérature, ce n’est pas seulement la description au scalpel des sentiments d’un individu; ou l’esprit d’une époque révolue, belle ou trouble; ou une France romanesque parce que l’on écrit en français. Je vais même écrire quelque chose de plus abominable encore: la littérature peut être utile. Elle peut servir aux hommes. Pas uniquement parce qu’elle serait une forme de divertissement ou de catharsis. Mais parce qu’elle peut, par l’imagination romanesque informée par de la recherche et des hypothèses, permettre d’offrir un sens caché au monde qui vient. Notre ère anthropocène est celle de l’accélération des transformations du monde sous l’action de nos moyens toujours décuplés d’information et d’intelligence. Dans cet univers toujours plus accéléré et incertain, la littérature d’anticipation va jouer un rôle nouveau et important. Les frontières entre science-fiction, anticipation et roman contemporain sont en train de s’effondrer. En réalité, il n’y a plus qu’une grande bataille de l’imagination pour reprendre le contrôle des forces que nous avons déchaînées, afin qu’elles ne nous détruisent pas. L’un des champs de bataille de cette lutte par l’imagination sera l’espace physique ou digital de la page de roman. Voilà donc ce qu’il y a de choquant: Non seulement la littérature pourrait devenir utile – mais elle pourrait même se révéler vitale pour notre espèce. Ce dont elle a besoin? De l’imagination – et « de l’audace, toujours de l’audace, encore de l’audace »!

Merci à vous et bonne chance à ce roman si précieux.

Entretien réalisé par Wollanup /Clete Purcell par mail du 16 novembre au 3 décembre 2017.

SEPT JOURS AVANT LA NUIT de Guy-Philippe Goldstein / Série noire.

Tout le monde sait mon attachement à la Série noire et donc qui aime bien, châtie bien… Un petit coup de gueule!

Comment la SN peut-elle sortir le roman de l’année de sa collection à une époque où tout le monde est lassé par les différentes vagues de sorties depuis la mi-août ? Comment peut-on le mettre en vente en novembre comme s’il était un fond de catalogue qu’il faut écouler en 2017 pour passer à autre chose ? Sa couverture, son titre, son appellation ainsi que sa quatrième de couverture lui donnent l’image d’un thriller apocalyptique si commun et très peu engageant, à la Bruce Willis sauvant la planète. Si une personne autorisée ne m’avait pas susurré à l’oreille : « tu verras, il y a du DOA chez cet auteur », nul doute que je n’aurais jamais ouvert ce roman. Et j’aurais eu vraiment tort.

Vous, ne passez pas à côté d’un roman époustouflant de classe et d’une grande intelligence si vous vous intéressez un tant soit peu à la situation de notre planète d’une manière plus universelle que les débats sur l’écriture inclusive ou sur les méchants qui mangent encore de la viande en 2017 parce qu’ici Goldstein, brillamment, vous parle de destruction de la planète, d’escalade nucléaire. Et quand vous regardez les nouveaux axes immortalisés par des photos très récemment, d’un côté les USA, l’Arabie Saoudite et l’Egypte et de l’autre la Russie, l’Iran et la Turquie sans que l’on sache réellement la position chinoise, il y a de quoi être inquiet pour l’avenir à court et moyen termes. Guy-Philippe Goldstein est analyste des questions de stratégie et de cyberdéfense, a travaillé à New York, son précédent roman « Babel minute zero », sorti chez Denoël, il y a dix ans traitant de cyber défense a connu un franc succès dans certains milieux autorisés aux USA et en Israël. L’entretien que nous mettrons en ligne demain montre bien l’étendue de ses connaissances, de son savoir, de son travail d’observateur de la situation mondiale qu’il a mis au service du lecteur pour offrir un roman clair, limpide, passionnant, sans faille et particulièrement effrayant.

« Julia O’Brien, officier supérieur du renseignement américain, était retenue captive en Russie. Les forces spéciales la libèrent – pour la replonger immédiatement dans une mission d’importance cruciale. Grâce à une opération de piratage informatique inédite, un groupe d’extrême droite hindou, inconnu jusqu’ici, a réussi à duper le gouvernement indien. Les terroristes ont dérobé dans les stocks de l’État de l’uranium enrichi, nécessaire à la fabrication d’armes atomiques. Ils menacent désormais une grande ville d’un châtiment divin. Laquelle est visée – New York, Londres, Hong Kong? Quand l’engin nucléaire va-t-il exploser? Dans un périple qui la mènera de Londres à Mumbai en passant par l’Arabie saoudite, par-delà la colère qui déborde dans la rue et sur tous les réseaux sociaux, Julia comprend que ni l’Amérique ni aucune autre nation, ne peut sortir indemne de l’apocalypse qui arrive : en réalité, il ne reste plus que sept jours avant que la Nuit ne s’abatte sur notre planète. »

Sorte de suite de « Babel minute zero » ou d’actualisation des périls qui nous guettent sans que nous en ayons connaissance et reprenant la même héroïne Julia O’Brien, « Sept jours avant la nuit » a une ossature de thriller avec sa course contre le temps, contre la mort, contre l’extinction et le déroulement est très, hyper prenant de la première à la dernière page. L’auteur a une faculté à rendre très vivantes les scènes d’action, par ailleurs assez rares sauf à la fin. Ainsi l’exfiltration de l’héroïne de Sibérie en début de roman vous rappellera sûrement les meilleures pages de Pukhtu et vous mettra certainement l’eau à la bouche. Mais, attention, ce roman est le fruit d’un travail de six ans et même si ce temps passé ne garantit aucunement la valeur d’une œuvre, tous les événements, toutes les situations, toutes les théories sont expliquées, analysées, décortiquées avec un grand souci didactique qui ne nuit absolument pas à la progression de la lecture. Ayant choisi de s’intéresser au pays-continent qu’est l’Inde et sa complexité ethnique, philosophique, politique, géographique  GP Goldstein nous ouvre les portes d’un monde fascinant et également très complexe. Donc, pour comprendre totalement la situation, il faut se plonger dans cette civilisation afin de comprendre certains tenants et aboutissants. L’effort facilement réalisable est nécessaire parce que la compréhension de l’intrigue est à ce prix. Utilisant ses connaissances de la cybersécurité et des relations internationales, Goldstein nous amène au bord du précipice, nous montrant l’engrenage infernal vers le conflit mondial. Axant aussi son propos sur les grands de ce monde au moment du choix à faire, il nous montre ce que peut provoquer la faiblesse de certains et on ne peut que se demander ce que ferait monsieur Trump en pareille situation infernale. Nous voguons  sur le Styx, vers l’Armageddon.

Ayant choisi de rompre avec le terrorisme islamiste et s’intéressant à une version nationaliste, GP Goldstein remonte aux origines des différents nationalismes avec leurs invariants sur toutes les points de la planète, montre les ressorts de l’embrigadement, du fanatisme, interroge sur la valeur d’un discours, l’appropriation d’un message par les foules. Ce nouveau terrorisme qui s’accapare les technologies de pointe effraie comme tout ce qui est raconté dans ces 650 pages. On est abasourdi, tout ce qui est montré et expliqué parait… redoutablement crédible et parfaitement envisageable.

« Sept jours avant la nuit » n’est pas toujours d’une lecture aisée et il est parfois bon de faire quelques pauses tant ce qui est asséné ébranle et rend parfois exangue. Clairement de la même famille que les lanceurs d’alertes que sont DOA, Manotti, Bronnec, Guy-Philippe Goldstein les rejoint dans une collection unique en France, au service de l’information des masses devant le marasme proposé ou créé par les élites nationales et internationales, en proposant d’ailleurs certains rebondissements mémorables.

« Ce ne sont même plus les grands équilibres géopolitiques qui sont menacés. C’est la structure même de notre civilisation, depuis les cités-Etats de Mésopotamie jusqu’à nos Etats modernes. Si un groupe terroriste qui n’a ni territoire ni population sous son contrôle, est aussi puissant qu’un Etat, cela ne veut plus dire qu’une chose : nous entrons dans un moment d’anarchie et de barbarie encore plus grave que lorsque l’Empire romain s’est effondré… »

Explosif, brillant, indispensable.

Wollanup.

BOOMING de Mika Biermann / Anacharsis.

 

 

Marre des bouquins écrits à la chaîne, sans réelle saveur particulière, ressemblant tant à d’autres déjà écrits, parus, vendus? Un peu de lassitude ? Allez faire un tour à « Booming » paru en 2015 si vous l’osez, vous ne serez pas déçus et pas vraiment en terrain de connaissance.

Mika Biermann est un auteur allemand, exerçant la profession de guide de musée à Marseille et écrivant en français. Anarcharsis avait déjà sorti « un blanc » que j’avais remarqué sans trouver le temps pour le lire et Biermann est aussi édité par P.O.L. et son dernier roman daté de février 2017 « sangs » a eu les éloges des Inrocks notamment.

« Nous voudrions nous rendre à Booming.

– Booming ?

Le barman chauve expédia un mollard dans le crachoir.

– Personne ne va jamais à Booming.

-Pourquoi pas ?

-N’y a rien là-bas. »

Dès le départ, ils le savent pourtant mais Lee Lighttouch et Pato Conchi, sorte de duo à la Don Quichotte et Sancho Panza complètement inconscients, abrutis ou téméraires décident d’aller néanmoins dans ce village du far-west pour retrouver Conchita chère à Conchi, retenue prisonnière d’un outlaw nommé Kid Padoon.

On est dans un western, le fond est bien là, le décor aussi…quoique. Au cours de cette brève intrigue on rencontrera bien des outlaws, des indiens, le marshall, le croque mort, le patron de saloon, la mère maquerelle et ses filles, des potences et des pendus, des Mexicains, des duels, des drames, des règlements de compte, des parties de poker, mais avec un ton particulièrement jubilatoire. Il y a une vraie atmosphère dans ce roman, une pas banale, c’est certain car il y a quelque chose qui déconne gravement à Booming et on le comprend très vite, une fois dans la ville dans les pas de Lightouch et Conchi.

Le temps ne fonctionne pas comme ailleurs à Booming, il peut se ralentir comme s’accélérer, prendre ses aises pour qu’une balle atteigne sa cible, devenir fou, une espèce de temps sous substances prohibées. On est dans la quatrième dimension, celle du temps, telle que l’a présentée Einstein dans sa théorie de la relativité. Alors, dit ainsi, je sais, cela ne fait pas forcément envie et pourtant, si vous cherchez à être ébranlé, secoué, trimballé, « Booming » est pour vous. Reprenant tous les canons du western traditionnel, Biermann, par son anarchie temporelle, propose un roman détonant engendrant un chaos particulièrement drôle et il réussira à vous perdre à de multiples reprises tout en vous lançant quelques indices pour comprendre pourquoi le personnage mort dans le paragraphe précédent, évolue maintenant comme si rien n’avait eu lieu.

Un grand foutoir de cent quarante quatre pages, qui, si vous avez suivi avec sérieux, prendra un certain sens à la fin, après un temps de réflexion néanmoins pour ma part. L’ éditeur parle d’un western quantique. Peut-être, je ne sais pas trop et j’éviterai de me prononcer mais sûr un beau bordel.

Barré !

Wollanup.

LA ROUTE AU TABAC de Erskine Caldwell /Belfond Vintage.

Traduction: Maurice-Edgar Coindreau.

Après « le bâtard » et « Haute tension à Palmetto », la collection Vintage creuse à raison le sillon et propose la réédition d’un troisième roman d’Erskine Caldwell. Et quel roman puisque « la route au tabac », vendu à plus de trois millions d’exemplaires est certainement le roman le plus célèbre d’un auteur injustement laissé trop souvent dans l’ombre de son contemporain adulé Faulkner. Si bon nombre d’auteurs ricains actuels citent William Faulkner, nul doute que des écrivains comme Harry Crews, Larry Brown ou Donald Ray Pollock ont sûrement apprécié la prose du Géorgien. Le roman sorti en 1932 fut adapté en 1941 par John Ford mais n’aura pas la qualité de « God’s little acre » autre adaptation en 1958 de Anthony Mann  d’un roman de Caldwell « le petit arpent du bon dieu ».

L’œuvre de Caldwell raconte la vie des petits blancs du Sud, à l’époque de la grande dépression. Le cadre géographique est ici la Géorgie rurale entre Savannah et Atlanta, mais dans un coin particulièrement déshérité devenu désertique. Nous allons suivre quelques jours de la vie de la  famille Lester  haute en couleurs … Jeeter est le père, voleur, menteur et particulièrement porté sur le sexe. Il vit dans sa masure avec Ada, son épouse épuisée et résignée, mère de 16 enfants dont 12 vivants. Ils sont tous partir un jour, en s’enfuyant, en se mariant, pour ne jamais redonner signe de vie. Seuls restent Dude, 16 ans, un peu dérangé et un peu simplet et Ellie May, 18 ans qui n’a pas trouvé mari à 12 ans comme ses sœurs parties épouser des hommes tout en étant prépubères à cause de son bec de lièvre que le père a négligé de modifier. Pour finir le tableau apocalyptique, signalons la grand-mère, redevenue quasi sauvage par la malnutrition et la pellagre qui en est la conséquence provoquant crises de démence… et dont tout le monde espère la mort prochaine. En quelques jours, ce clan Lester va connaître plusieurs évènements regrettables et verra son nombre diminuer…

Caldwell, loin de raconter les heurts et malheurs de ces pauvres bougres abandonnés de tous de manière dramatique et de s’apitoyer sur leur sort choisit la farce en démarrant par une histoire pathétique de vol de navets. Le roman peut, doit choquer tant les misères sociale, économique et humaine sont énormes et tout est raconté sans artifice, crûment et sans aucun parti-pris. On peut très bien avoir du mal à rire des fourberies, des plans à 2 balles organisés par Jeeter mais on ne peut passer à côté du message en filigrane de l’auteur qui en faisant parler ses personnages, explique la grande crise du début des années 30, l’isolement, la famine, la volonté de rester sur ses terres,l’exode rural et la terre promise des filatures à Augusta dont Jeeper ne veut pas entendre parler, les carences dues à la malnutrition et à l’héritage génétique ainsi que l’absence d’avenir même uniquement rêvé.

Si le sujet vous passionne mais vous choque par son aspect farce cruelle, lisez « louons maintenant les grands hommes », fabuleuse enquête de James Agee, illustré par des photos de Walker Evans, contant la vie de trois familles de métayers en Alabama au milieu des années 30,

Roman terrible par ce qu’il montre de l’époque et des gens vivant cet isolement, cette désolation, « la route au tabac » séduira aussi les amateurs de farces noires particulièrement cruelles.

Important !

Wollanup.

TUE-MOI de Lawrence Block / Série Noire.

Traduction: 紳士 Sébastien Raizer.

Avec les décès de Donald Westlake et de Elmore Leonard, Lawrence Block devient un des derniers géants du polar, un des derniers monstres sacrés ricains ayant commencé leur carrière dans les années 60 ou 70  en nous offrant des œuvres importantes, en multipliant leurs héros et en écrivant parfois sous pseudonymes des polars racés. Sans vraiment le savoir, je pense que Westlake devait apprécier les bouquins de Block tout comme celui- ci a dû apprécier les aventures de Dortmunder ou de Parker du défunt écrivain, New-Yorkais comme lui.

Ayant débuté sa carrière en France à la Série Noire, Block a ensuite été édité par le Seuil puis par Calmann Levy avant de revenir à la Série Noire en 2015.Ce retour nous a permis de retrouver tout d’abord Scudder dans une vieille aventure « ballade entre les tombes » ressorti au moment de la sortie du même film éponyme. Scudder est un ancien flic, ancien alcoolo devenu privé et qu’on pourrait présenter à de nombreux égards comme le cousin de Dave Robicheaux de James Lee Burke, eh ouais, rien de moins que cela.

L’an dernier, Bernie Rhodenbarr, libraire le jour cambrioleur la nuit a fait son retour à la SN avec « le voleur de petites cuillères », personnage tranchant avec les tourments de Matt Scudder par sa bonne humeur y compris dans les situations les plus périlleuses.

Et en cette fin d’année, voici le cinquième tome des aventures de Keller, « hitman », tueur à gages et philatéliste.

Commencée par le biais de nouvelles écrites pour des magazines ricains comme Playboy à la fin des années 90, Keller a finalement lui aussi vu sa geste compilée dans quatre livres édités par le Seuil et Calmann Levy pour aboutir à ce « Tue moi » de 2013 édité cet automne en France par Gallimard. Les amateurs du personnage vont se régaler à retrouver ce tueur méthodique, sans pitié ni états d’âme mais capable de réflexion, de philosophie sur la vie et sur ses contemporains, brocardant leurs manies, leurs mauvais côtés et grand amateur de timbres, passion que Block parvient à rendre intéressante en mariant l’histoire du timbre et le destin de certains pays, régions ou  régimes plitiques .Keller a quitté NY a refait sa vie et fondé une famille à La Nouvelle Orleans mais la crise de la fin des années 2000 l’oblige à retourner au charbon.

Block prend sûrement beaucoup de plaisir à raconter les contrats de Keller. L’écriture est précise, c’est du grand art, le trait est très souvent moqueur et Block manie un humour noir et pince sans rire absolument délicieux, élégant. Organisées pour plaire au plus grand nombre, les cinq aventures font l’impasse sur la majeure partie de l’exécution du crime pour se concentrer sur le travail en amont, les préparatifs, les choix exécutifs, l’environnement social de la proie. Lawrence Block propose des instantanés très savoureux sur ses contemporains aux quatre coins des USA au gré de ses évolutions d’ange exterminateur au Texas, à New York et dans les Caraïbes et prend bien soin de ne pas s’embarrasser de détails ou de scènes qui pourraient ennuyer le lecteur.

Il est évident que l’histoire de Keller, entrepreneur et père de famille à NOLA est assez loin de ses débuts solitaires à NY et si l’on peut très bien lire et apprécier cet opus en un one shot, il est préférable d’aborder la lecture par le début pour en apprécier totalement la sève particulièrement jouissive.

Bref, il est très difficile de ne pas fondre devant ce tueur iconoclaste, repoussant mais néanmoins très attachant avec des côtés très dandy créé par un Lawrence Block qui a su donner des lettres de noblesse à la littérature de gare.

Génial !

Wollanup.

 

 

EN MARCHE VERS LA MORT de Gerald Seymour / Sonatine.

Traduction: Paul Benita.

Geral Seymour est un auteur britannique qui a écourté une carrière de grand reporter sur de nombreux théâtres dangereux des années 70 et 80 pour se lancer dans l’écriture. Très connu et apprécié en Grande Bretagne, il doit son début de reconnaissance en France à la sortie chez Sonatine en janvier 2015 de « dans son ombre » son premier roman édité en France. Sonatine renouvelle l’opération avec « The walking Dead », rien à voir avec la série bouchère, intitulé en France « En marche vers la mort ».

La cruelle actualité du 31 octobre avec cet attentat au pickup à New York nous rappelle que nous vivons une époque où les attentats, les massacres de masse vont devenir notre quotidien pour de nombreuses années, il est bon de pouvoir trouver un roman qui va nous raconter les derniers jours d’un kamikaze venu d’Arabie Saoudite pour rejoindre un paradis et qui va en même temps créer un enfer dans le lieu où il se produira.

Daté de 2007, le roman souffre un peu du vieillissement rapide et prématuré des procédures d’exécution de massacres et de propagation de terreur puisqu’il semble que ces derniers temps le gilet d’explosifs ne soit plus vraiment utilisé pour les attentats en Europe tout en continuant malgré tout encore à faire le bonheur des salopards au Moyen Orient qui se font péter la gueule au milieu d’employés attendant leur paie, de femmes achetant sur les marchés, aux abords et dans les lieux de culte… Les derniers mois semblent montrer qu’il est difficile de trouver des connexions réelles entre les abrutis qui frappent chez nous et les commanditaires planqués au Moyen Orient qui les coachent.

Paru en 2007 en Grande Bretagne, le roman a dû éveiller de suite le souvenir cruel des attentats du 7/7 2005 de Londres où quatre explosions firent 56 morts et plus de 700 blessés et c’est une attaque comparable bien que plus modeste qui nous est racontée ici. Sous couvert d’un thriller « en marche vers la mort » va beaucoup plus loin, s’avère beaucoup plus riche, osant des comparaisons d’un premier abord bien difficiles à accepter entre les kamikazes et les brigadistes de la guerre d’ Espagne.

Le roman est bien sûr centré dès le départ sur Ibrahim Hussein qui a décidé de devenir un martyr. En seconde année en médecine, musulman pratiquant, vivant dans le souvenir héroïque de ses deux frères ainés morts tous deux en Afghanistan l’un en combattant les Soviétiques et l’autre les Américains, Ibrahim veut que son père soit aussi fier de lui et s’engage, à l’insu de sa famille, dans cette démarche de départ sans retour. Choisi par le Scorpion, terroriste organisateur des attaques suicides les plus meurtrières, pour une opération en Europe, Ibrahim quitte Ryad pour débarquer à Amsterdam, puis direction Lille, l’Euro tunnel et enfin l’Angleterre.

A Ryad, le travail des services secrets et la chance permettent de lever un lièvre et un signal est donné à toute l’Europe qui se met en alerte alors qu’en Angleterre, les hautes autorités pensent qu’ils seront à nouveau la cible. La chasse puis la traque s’organisent et l’auteur nous fait entrer dans le monde des services secrets britanniques, des troupes d’élite, de toute l’armada humaine et technologique mise en marche afin d’éviter le chaos. Avec une plume très experte malgré la multitude de personnages et de situations mis en avant et qui auront tous un rôle important ou secondaire lors de l’ultime journée, Seymour montre le cynisme de certains dirigeants comme les cas de conscience explosifs proposés par l’opportunité du recours à la torture pour sauver des vies.

Roman d’une grande finesse, « En marche vers la mort » dresse un tableau psychologique des membres de la cellule terroriste. L’axe du Scorpion, tueur déterminé et de l’artificier, semant le malheur et la désolation partout où ils passent sans aucun état d’âme pour les victimes et l’axe des musulmans anglais de la cellule dormante considérés comme de simples exécutants sans valeur ni importance. La disharmonie de leurs rapports, l’inéquation de leurs idéaux se heurtent et s’affrontent dans un climat tendu, suspicieux dont est épargné le martyr désigné, explosif sur deux jambes précieux. Et là, on peut mettre en rapport, ou se refuser à le faire, les mirages proposés aux jeunes qui s’engagent dans le jihad, une lutte légitime pour eux et l’histoire des combattants des Brigades Internationales s’apercevant qu’ils s’étaient nourris d’illusions sur la justesse de leur engagement de leur combat comme le raconte le journal d’un aïeul d’un des personnages principaux du roman, engagé volontaire en Espagne en 36 et dont les propos déchirants qui essaiment le roman, lui donnent une atmosphère parfois particulièrement mortifère.

Ecrit sur un mode utilisant le crescendo typique des thrillers qu’il est d’ailleurs dans son dernier tiers tout en déstabilisant souvent le lecteur par des changements de situation brusques en plein chapitre, le roman s’emballe dans le dernier tiers jusqu’au dénouement particulièrement tonitruant.

Roman de très bonne qualité « En marche vers la mort » combine le thriller de haut vol et la connaissance de certains rouages des opérations terroristes du côté des victimes comme du côté des tueurs et de leurs exécutants tout en interrogeant sur l’engagement à une cause.

Blasting.

Wollanup.

 

STONE JUNCTION de Jim Dodge / Super 8 .

Traduction: Nicolas Richard.

Stone Junction est le troisième roman de Jim Dodge. Paru à la fin des années 80 aux USA, il a atteint la reconnaissance en France lors de sa sortie plus de vingt ans plus tard dans l‘indispensable collection LOT49. Super8 le relance aujourd’hui et le roman a toute sa place dans cette maison qui aime bien mélanger les genres et se distingue par des œuvres mélangeant le plus souvent avec bonheur polar et science-fiction, anticipation, dystopies.

« Depuis sa naissance, Daniel Pearse jouit de la protection et des services de l’AMO (Association des magiciens et outlaws), géniale et libertaire société secrète. Sous le parrainage du Grand Volta, ancien magicien aujourd’hui à la tête de l’organisation, le désormais jeune homme va être initié à mille savoir hors normes, de la méditation à la pêche à la mouche, du poker à l’art de la métamorphose, en passant par le crochetage express et l’invisibilité pure et simple. Mais dans quel but ? Celui de l’aider à retrouver (et à faire payer) l’assassin de sa mère… ou celui de dérober un mystérieux – et monstrueux – diamant détenu par le gouvernement, rien moins, peut-être, que la légendaire pierre philosophale ? »

Dans « Stone junction » le surnaturel, la magie, l’ésotérisme se parent de leurs plus séduisants atours pour créer un climat très souvent féérique qui sied à cet étonnant conte moderne. Avant tout, c’est roman d’apprentissage, contant dans sa première partie le parcours vers la connaissance d’un enfant, pas tout à fait encore un ado. Daniel ne connaît pas son père et perd très rapidement sa mère dans des conditions mystérieuses et c’est cette immense douleur, ce désir de comprendre, cette envie de connaître le responsable, le coupable qui vont être le moteur de son implication dans une éducation hors normes. Mais Daniel, né de père inconnu a la même nature explosive que sa mère et c’est loin de ses fameux et parfois fumeux tuteurs qu’il se réalisera.

Alors, les 700 pages, c’est sûr, vous réjouiront et passeront aussi vite que le temps nécessaire à Daniel pour disparaître. Elles peuvent aussi effrayer certains lecteurs, aussi vous pouvez vous tester sur le premier charmant et très court roman de Jim Dodge « l’oiseau Canadèche » qui en plus de la tendresse qu’il en émane vous montrera les premiers signes et certains personnages du roman culte à venir.Roman anar, profondément libertaire, assidûment utopiste, « Stone junction » se vit comme une énorme et inoubliable aventure où aux scènes d’action se superposent des pages de communion avec la nature, des manifestes contre le nucléaire et l’état américain, des appels à la la subversion et de multiples passages à hurler de rire.

Essentiel.

Wollanup.

 

COURIR AU CLAIR DE LUNE AVEC UN CHIEN VOLÉ de Callan Wink / Terres d’ Amérique / Albin Michel.

Traduction:Michel Lederer.

S’il est des collections indispensables à l’amateur de littérature américaine, c’est bien LOT49 du Cherche Midi et l’incontournable « Terres d’Amérique » de Francis Geffard chez Albin Michel. Dans l’une comme dans l’autre, c’est le grand souffle, le talent, la classe et surtout à des années lumière de la tentation purement mercantile. Jamais de déception, parfois moins enivré mais toujours séduit par la qualité des bouquins proposés.

Après « le cœur sauvage » de Robin MacArthur au printemps, Terres d’Amérique creuse son sillon d’une Amérique de la Schlitz, des chemises à carreaux, des pickups, du football, une Amérique rurale semblant vraie dans son immense décor des grands espaces ou des déserts humains avec ce recueil de nouvelles de Callan Wink jeune auteur implanté dans le Montana comme guide de pêche à la mouche.

Alors, on connait les réticences du public français à propos des nouvelles au point que certains éditeurs ne se gênent pas pour transformer en roman une série de nouvelles mais Francis Geffard ( entretien Francis Geffard) lui, aime aller chercher ses auteurs sur les bancs de l’école et diffuser leurs cahiers d’écoliers que représentent leurs nouvelles. Voir la genèse, la naissance d’un auteur est vraiment un beau privilège qui nous est offert même si peut naître une frustration de l’attente du premier roman d’un auteur aimé. Pour seul exemple, j’aimerais bien que Jamie Poissant se mette à écrire ce roman tant espéré depuis la lecture des sublimes nouvelles compilées dans « le paradis des animaux ».

Comme chez MacArthur, Callan Wink va nous décrire des petits coins d’Amérique en l’occurrence le Montana avec des petites parenthèses notamment au Texas. Neuf nouvelles qui par le talent d’ évocation de Wink vont vous amener dans le grand nulle part ricain au contact de gens ordinaires dont l’auteur va évoquer les soucis personnels parfaitement universels, des « John Doe » bien souvent invisibles que la compassion et l’humanité de l’auteur vont rendre uniques.

Rien de particulièrement explosif dans ces nouvelles, rien d’extraordinaire, pas de travers sulfureux, pas d’addiction autre qu’une envie de vivre mieux… Plusieurs personnages sont particulièrement touchants, la palme revenant pour moi à Sid dans la nouvelle éponyme du recueil. Sid a volé un chien qu’il pensait malheureux (attention pas n’importe quel chien, un épagneul breton échoué dans le Montana) et doit, bien sûr, affronter le courroux d’un propriétaire peu recommandable.

On se doit de reconnaître à Callan Wink une qualité d’écriture qui rend la lecture si fulgurante sans effets de manche et sans réelle fin non plus mais il ne faut surtout pas oublier cette capacité omniprésente d’amener à une réflexion chez le lecteur, à montrer sans juger, à émouvoir sans faire pleurnicher.

Ouvrage bien sûr recommandé à tous les amoureux de l’Amérique et à tous ceux qui veulent en voir des instantanés sans clichés.

De la belle ouvrage.

Wollanup.

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