Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (page 1 of 40)

Bonnes Vacances !

On revient vers le 22 août, profitez bien !

COUPS DE VIEUX de Dominique Forma / La bête noire / Robert Laffont.

“Coquillages et crustacés” chantait BB au début des années 60 en parlant de la côte méditerranéenne du côté de Saint Tropez. Plus à l’ouest, dans l’Hérault, au Cap d’Agde, c’est plutôt “capotes et slips souillés” qui pourrait être le refrain de la zone connue comme « la baie des cochons”. Rien à voir avec l’opération ricaine à Cuba de 1961, juste un coin autrefois paradis des naturistes devenu avec les années l’enfer du sexe. C’est dans ce cadre de stupre, d’avilissement et dans l’arrière pays biterrois, ancien territoire des châteaux pinardiers en pleine déconfiture, que Dominique Forma pose son intrigue.

“Ils ont passé l’âge… Si ce n’est de faire justice eux-mêmes. Clovis le facho et André le gaucho. Deux frères ennemis à la longue histoire de coups tordus.

Le soir tombe sur Le Cap d’Agde. André, la soixantaine, s’aventure dans les dunes des échangistes. Bientôt, il aperçoit l’objet de ses fantasmes : une belle femme nue allongée sur le sable. Il s’approche. Son désir s’éteint aussitôt : la belle est morte, assassinée.

Craignant de devenir le suspect n° 1, André appelle Clovis à la rescousse.”

L’histoire, dès le départ, est bien tordue, car la belle morte est la jeune fiancée d’un ami avec qui André passe des vacances dans le château pinardier familial que celui-ci tente de relancer, de transformer en énorme boîte de nuit. On est bien dans un polar, dans un cadre bien sale, bien glauque au fur et à mesure que le roman avance. Pas de doute, et ce n’est pas nouveau, Dominique Forma sait donner le bon rythme à son histoire, le tempo idéal. Mais le cantonner à un simple polar autour de la mort d’un jeune femme serait manquer de respect à un bouquin qui prend son envol vers des sphères bien plus vertigineuses, bien plus pourries qu’un simple fait divers. 

“Coups de vieux” s’avère être aussi et peut-être surtout un très réussi instantané de deux générations à l’aube des années 2010: le destin de trois jeunes femmes aux aspirations très différentes et le destin de trois hommes dans la soixantaine, dans leur dernière ligne droite avec leurs batteries de casseroles accumulées pendant des décennies. C’est encore le temps des espoirs pour les trois femmes, c’est déjà le temps des regrets pour les trois hommes. Ce “coup de vieux” qu’ils ressentent et que la vie et les gens leur confirment, ils vont essayer de l’oublier en tentant de résoudre l’énigme par eux-même, en élaborant des “coups de vieux” dans un environnement et dans une société qu’ils maîtrisent de moins en moins…

Très loin des grands crus et des homards géants, Dominique Forma vous invite, sous le soleil du Languedoc et dans les lupanars des dunes, à un polar malin, très actuel et méchamment piquant. Recommandé.

Wollanup.

PS: En librairie, le 22 août. Trugarez Glenn !


UN FAUX PAS de Mark SaFranko / La Dragonne.

Traduction: Annie Brun.

Clay Bowers, la quarantaine resplendissante est l’image même de l’Américain moyen tel qu’on l’imagine parfois, qu’on le représente souvent. Sympa dès le premier abord, dents blanches, mâchoire carrée, d’ascendance irlandaise, bon père de famille, une gentille fille à la fac, époux attentionné, patron sérieux d’une petite entreprise “Bowers Toitures”, grosses godasses Timberland, casquette des Phillies, épaisse chemise à carreaux sur un tee shirt blanc, vieux jeans, gros ceinturon, pick up ricain Chevy, barbecue le week end avec les potes, un vrai pub pour la Budweiser ou la Sam Adams… Un rêve américain blanc en Pennsylvanie que Mark SaFranko va flinguer méchamment par la chute fatale d’un toit de Clay, occupé à mater la cliente habillée très légèrement passant dans le jardin… 

“Bordel, dans cette tenue, qu’elle était excitante! Quand il irait dans la maison repeindre les murs intérieurs _ et il avait bien l’intention de s’en occuper personnellement _ il aurait une chance de se trouver seul avec elle. Et là, avec un peu de bol…”

Eh ouais, Clay a une bite à la place du cerveau et s’il a toujours réussi à “baisouiller” sans se faire prendre par les maris et sans laisser trop de plumes auprès de son épouse Alicia, là, il va payer très fort toutes ses infidélités. Devenu paraplégique, impuissant, totalement dépendant, passant ses journées à broyer du noir devant le cable, ressassant sa vie d’avant, revivant en pensée ses exploits passés, rêvant la nuit de courses sur le sable chaud, ne pouvant plus que fantasmer des passions pour ces “desesperate housewives” de son voisinage, Clay ne voit pas ce qui se trame dans son dos quand Alicia le promène.

La Terre continue de tourner, le monde d’avancer pendant qu’il est coincé dans son fauteuil à quatre roues. Alicia, sa belle amoureuse d’il y a vingt ans, sa belle fidèle épouse blonde aux yeux bleus qu’il considérait quasiment comme un meuble, comme sa propriété dans tous les cas, commence à se dire que sa vie n’est pas terminée en entrant juste dans une quarantaine épanouie. Si Clay n’est plus le fringant macho, le beau mec d’avant sa gamelle fatale, son homme qu’elle aimait tant avant qu’il la trahisse, elle, elle a des envies et des besoins et Clay va devoir s’y faire de gré ou de force. De toute façon, comment pourrait-il se montrer arrogant, incapable qu’il est à vivre comme un homme normal. Petit à petit, Clay va comprendre, d’abord incrédule puis stupéfait puis …

“Clayton ne savait plus du tout où il en était. Moins par jalousie_ il se sentait jaloux, bien sûr_ que par effarement devant la mutation de sa femme. Une étrangère. Il ne la reconnaissait plus. Il se rendait compte qu’elle affichait la même arrogance tranquille que lui autrefois, ce dont il n’avait pas conscience à l’époque, mais avec un aplomb déconcertant.”

Une fois de plus Mark SaFranko atteint sa cible, la défonce. Après le terriblement poignant “Suicide”, SaFranko revient à un ton plus proche de son cycle Cycle Max Zajack où il mariait admirablement drame et  comédie avec un ton acide, moqueur voire carrément méchant mais souvent si humain. “Faux pas” est une sacrée comédie noire, très noire. Clay va prendre cher, va regretter ces années de galipettes dans des lits étrangers …

“Les yeux exorbités, il vit danser sur le mur les silhouettes enlacées de sa femme et d’Archer…”

Mais, mais, mais jusqu’à quel point peut-on humilier une personne ?

“Il la regardait avec un effarement qu’il arrivait à peine à dissimuler, tout en s’y efforçant car au dernier round d’un match de boxe, mieux vaut ne pas laisser voir à l’adversaire qu’on a été durement touché.”

“Suicide” chez Inculte, “Faux pas” à la Dragonne, merci à ces deux éditeurs de nous permettre de lire SaFranko. Puissent leurs efforts permettre la connaissance et la reconnaissance d’un auteur à la classe folle que tous les fans de John Fante devraient déjà avoir lu.


Pour happy few… PUTAIN D’ALICIA!

Wollanup.

PS: Réédition avec une nouvelle traduction de « Putain d’Olivia » le 11 septembre à La Dragonne. On vous en parlera.

UNE SAISON DE COTON de James Agee / Editions Bourgois (2014)

Traduction: Hélène Borraz

Lorsqu’il quitte Harvard à la fin de ses études, James Agee est embauché dans le groupe Time-Life. Travaillant plus particulièrement pour le magazine Fortune, il va couvrir divers événements de gens nantis sous la houlette d’un directeur friand de belles plumes pour illustrer les niaiseries et ventes de charité des puissants d’Amérique. A l’été 36, il est envoyé, comme d’autres équipes, en Alabama, pour décrire les conditions de vie des métayers blancs du sud de l’état après trois ans de mise en application du Agriculture Adjustement Act décidé par Roosevelt et destiné à aider les agriculteurs les plus démunis.

Accompagné du photographe Walker Evans, il décide de partager la vie de trois familles pendant plusieurs semaines. A leur retour, alors qu’ils sont les seuls à avoir ramené du matériau utilisable, leur papier ne sera jamais retenu. Qu’à cela ne tienne Agee et Evans vont se servir de ce document et des photos pour rédiger l’ouvrage devenu mythique « Louons maintenant les grands hommes » qui sort aux Etats Unis en 1941 et qui sera édité par Plon en France au début des années 60. Si « Louons maintenant les grands hommes » est une version beaucoup plus aboutie que l’ouvrage dont nous parlons aujourd’hui, il serait injuste de considérer ce premier jet comme un brouillon enfin édité en France.

Agee a été horrifié, révolté par le quotidien de ces trois familles alors qu’il s’est surtout focalisé sur la famille la moins démunie des trois. Il en ressort un témoignage accablant où Agee, de façon souvent clinique, va montrer les divers pans de la vie de ces malheureux en montrant l’énormité de la situation des pauvres du Sud sans basculer dans la compassion dégoulinante ou l’empathie feinte. Durant ces huit semaines passées dans l’enfer quotidien de ces trois familles, Walker Evans, à qui on reprochera, bien à tort, l’aspect posé de certains portraits va canarder avec son appareil pour mettre en image une réalité qui montre un dénuement et une impuissance à s’en sortir pour ces damnés.

Le contrat ou plutôt la relation de dépendance voire d’esclavage avec le propriétaire, la composition des familles, l’habitat, l’alimentation, les vêtements, le travail, l’éducation, les loisirs sont passés au crible par un James Agee féroce, révolté et détenteur d’une magnifique plume pour créer un panorama complet effarant et créer une œuvre magistrale, une sorte d’ancêtre du gonzo.

J’ai été franchement ébloui par la puissance des propos et par les qualités littéraires. Au fil des pages surgissent des passages empreints d’une poésie qui était le premier talent d’ Agee au milieu d’un tableau cataclysmique. Rentrer dans cette œuvre permet de donner une authenticité et une connaissance des gens qui peuplent les romans anciens ou contemporains traitant du Sud des Etats Unis. Tandis que Walker Evans instaure la genèse d’une photographie sociale. On retiendra aussi une fois de plus, l’importance de l’éducation, dans un monde ingrat. 

Un témoignage à ne pas rater quand on aime le Deep South.

Wollanup.

HONORER LA FUREUR de Rodolphe Barry / Editions Finitude.

Rodolphe Barry s’était déjà intéressé à un grand de la littérature américaine dans “Devenir Carver” en 2014, déjà chez Finitude. S’en était suivi un recueil de nouvelles “ Entre les rounds” dans la ligne directe des écrits du grand nouvelliste de l’Oregon. Bis repetita en 2019, il s’intéresse à un autre grand écrivain américain au destin tragique et dont l’oeuvre, moins importante que celle de Carver, semble progressivement tomber dans l’oubli avec les années.

“James se sent à l’étroit dans son petit bureau new-yorkais du Chrysler Building, à l’étroit dans son métier de journaliste comme dans sa vie. Il travaille pour Fortune, le magazine le plus libéral du pays. Tout ce qu’il hait. Alors quand son rédacteur en chef l’envoie dans son Sud natal pour une enquête sur la vie des métayers en Alabama, James se sent revivre. D’autant qu’on lui adjoint pour ce voyage un jeune photographe inconnu avec lequel il s’entend d’emblée. Le reportage deviendra un brûlot, un plaidoyer, un cri rageur face à la pauvreté des fermiers dans ces sinistres années trente. Puis un livre, un grand livre signé James Agee et Walker Evans, Louons maintenant les grands hommes.”


Quand les auteurs de Noir américains comme français parlent de leurs références quelques uns, mais ils ne sont pas légion, citent James Agee. En fait, le travail photographique de Walker Evans fait autour de ce roman/enquête dans le Sud déshérité a beaucoup plus atteint la postérité que l’écriture d’ Agee.

Walker Evans pour « Louons maintenant les grands hommes ».

Dans le titre choisi par l’auteur, on peut voir une allusion à Faulkner qui lui aussi a écrit sur les damnés du Sud, notamment dans “le bruit et la fureur”. Évitant une fois de plus le piège de la plate biographie, Rodolphe Barry recrée, fait vivre un homme passionné, exalté et c’est cette dimension humaine qui a sûrement guidé l’auteur et qui fait la grandeur du roman.

 “Tandis que j’agonise” aurait aussi pu résumer la vie de cet homme passionné, profondément altruiste, brûlant la vie par les deux bouts de la chandelle. Mort avant la cinquantaine comme Carver, il usera et abusera de l’alcool, du tabac, de la benzédrine et des passions amoureuse pour mourir d’une crise cardiaque à 45 ans. Triste fin d’un homme ami de Chaplin, ayant collaboré avec John Huston, ayant scénarisé un roman de Davis Grubb, participant ainsi à la naissance du chef d’oeuvre “La nuit du chasseur”, seul film en tant que réalisateur de Charles Laughton. Couronné à titre posthume du prix Pulitzer pour le roman “ Une mort dans la famille”, oeuvre d’une vie, il aura manqué peut-être une décennie à James Agee pour être “canonisé” comme tant d’icônes ricaines des années soixante au destin tragique.

Outre la riche idée de sortir du quasi oubli Agee, il faut souligner la plume de Rodolphe Barry dont la belle ouvrage rend le bouquin passionnant et permet de louer maintenant le grand homme que fut James.

Wollanup.

Texte de James Agee.

Sure on this shining night of star-made shadows round,
kindness must watch for me this side the ground,
on this shining night, this shining night
Sure on this shining night of star-made shadows round,
kindness must watch for me this side the ground,
on this shining night, this shining night
The late year lies down the north
All is healed, all is health
High summer holds the earth, hearts all whole
The late year lies down the north
All is healed, all is health
High summer holds the earth, hearts all whole
Sure on this shining night,
sure on this shining, shining night
Sure on this shining night
I weep for wonder wand’ring far alone
Of shadows on the stars
Sure on this shining night, this shining night
On this shining night, this shining night
Sure on this shining night


LA PYRAMIDE DE BOUE d’Andrea Camilleri / Fleuve noir.

Traduction: Serge Quadruppani.

Andrea Camilleri est un auteur italien figurant dans l’équivalent transalpin de la pléiade, un vrai monument donc devenu internationalement connu avec ses enquêtes policières du commissaire Montalbano dont nous découvrons avec “la pyramide de boue” la vingt cinquième aventure traduite en français (six restent inédites) et écrite à l’occasion du vingtième anniversaire de la création des personnages. Camilleri a aussi beaucoup écrit en dehors de cette série et bien souvent loin de l’univers polar. La Sicile est est le cadre de Montalbano et plus particulièrement la ville fictive de Vigàta. Cette cité imaginaire, la RAI qui a créé deux séries à partir des aventures du commissaire la situe au sud-est de l’île un choix qui a développé un intérêt touristique avec les années. Signalons que l’auteur, âgé de 93 ans, fumeur invétéré, a connu de graves problèmes de santé fin juin.

“Il pleut depuis une semaine à Vigàta et ce matin, le commissaire Montalbano doit se rendre sur un chantier boueux où l’on a retrouvé le corps sans vie de Giugiu Nicotra.

La victime, expert-comptable, vivait avec Inge, une Allemande de 25 ans qui, malgré le drame, reste introuvable. Autre particularité, le cadavre a été découvert en caleçon et un mystérieux vélo a été abandonné sur les lieux du crime. Voilà de quoi attiser la curiosité du commissaire.

Sur fond de bataille entre les deux familles qui se partagent la région, Montalbano se lance sur la piste d’un homme mystérieux que le comptable et sa très belle compagne hébergeaient. Mais qui cherche à intimider les témoins et un journaliste-enquêteur ?”

On compare souvent Montalbano à Maigret mais le personnage est beaucoup plus truculent, plus sanguin, prend toute sa saveur méditerranéenne dans l’environnement de son commissariat avec des adjoints qu’on suit aussi depuis des années, du matériel policier toujours en carafe ou absent et bien sûr, toujours planante et menaçante l’ombre de la Mafia, grande institution insulaire.

Le mystère reste entier: s’agit-il d’un drame passionnel ou de magouilles à couvrir? On est dans les pas d’un Montalbano, une fois de plus excédé par l’incompétence, les insuffisances, les mensonges ou les silences qui font son quotidien de flic sicilien. L’ amour de l’île reste présent, on parle toujours de bonne bouffe… A nouveau un régal de lecture estivale, oscillant entre farce et tragédie. 

Wollanup.

UN MONDE TROP PETIT de Jean-Christophe Perriau / Editions Inédits / noir.

J’ai connu JC Perriau, il y a quelques années sous d’autres cieux de la blogosphère. Quand les premières chroniques d’ « Un monde trop petit” ont fleuri, je n’ai pas percuté qu’il en était l’auteur et je répare tardivement mes lacunes. 

Du copinage, mouais, je ne pense pas. Je ne peux en aucune façon avoir un ami supporter du PSG qui la ramenait beaucoup à une époque plus faste, où on n’ accolait pas avec le sourire le terme de remontada aux trois lettres du club qatari, une époque où le club nous faisait moins mourir de rire que maintenant. Ses analyses footballistiques me manquent un peu. Qu’a-t-il pensé de la dernière finale de la coupe de France Rennes PSG? En Avant Guingamp le fait-il toujours marrer? A-t-il vu le dernier Nantes PSG ? Ça, c’est fait mon petit JC, fallait pas citer les comiques deux fois dans ton roman

 Plus sérieusement l’univers littéraire choisi pour ce premier roman n’est plus vraiment mon truc, ne l’a même jamais été réellement, je ne connais pas la banlieue, je ne vis pas ce monde et les romans s’y déroulant ne me séduisent pas particulièrement. 

Mais, mais, mais, ici, on est dans le concret, on sent le vrai, le vécu car JC bosse au SAMU social depuis très longtemps, connaît le pavé, y a acquis une certaine sagesse souvent perceptible dans la discussion. Ce monde trop petit, il l’a sous les yeux tous les jours. La galère et le malheur, il les touche à longueur d’année et son roman, en aucune façon, aura des relents de putasserie qu’on sent bien souvent.

L’égalité des chances, une idée assénée par les élites nanties, ici, on en a un bel exemple. Trois vies cramées racontées dans un roman profondément noir. La lumière, l’éclair viendront mais pas ceux qu’on attend…Matilda devient adulte à dix ans le jour de son anniversaire quand son père se barre et que sa mère commence à se noyer dans l’alcool. A la trentaine, elle continue de morfler, le gâteau d’anniversaire a toujours un sale goût. Bouba, lui, a été exfiltré d’Afrique enfant pour rejoindre son père et sa sorcière de belle-mère dans un univers de tétris architectural à gerber. Franck, lui, est SDF, sa vie de journaliste a basculé à l’automne 2005 pendant les émeutes de banlieues. Tombé bien bas, il n’est pourtant pas au fond pour espérer remonter un peu. Alternant 2013 et des périodes plus anciennes de l’enfance des personnages, l’auteur sait entretenir un certain suspense jusqu’à la rencontre des trois au SAMU social…

Alors, on est dans de la littérature “feel bad”, pas de doute. Pas forcément le roman pour la saison et le nouvel éditeur avait d’ailleurs choisi le mois de janvier pour inaugurer sa collection de romans noirs avec “un monde trop petit” qui devrait ravir les amateurs du genre et de tous âges. Concentrant son roman sur ses personnages, il laisse moins de place aux descriptions, à la “poésie” de la zone. La comparaison avec le nouveau grand concurrent de la littérature, je veux parler de Netflix et autres, est assez facile. “Un monde trop petit” s’apparente d’évidence avec le concept de docu fiction et parfois, l’émotion peut vous gagner. Et la BAC, la dope, les ascenseurs en panne, les paliers incendiés… et toujours cette même couleur ciel gris dégueulasse, celui au dessus de la tête des damnés.

Touchant et touché.

Wollanup.


TELSTAR de Stéphane Keller / Toucan Noir.

“Telstar” est le deuxième roman de Stéphane Keller et si vous n’avez pas lu le premier “Rouge Parallèle” également sorti dans la collection “Toucan Noir”, l’an dernier, commencez donc par celui-ci qui se déroule 6 ans avant et nous fait découvrir certains personnages au centre de l’action du deuxième.

“ALGER, décembre 1956.

Des fillettes sont tuées dans le quartier européen de la ville. Deux flics, qui se haïssent de tout leur être, sont chargés de l’enquête. Pour l’inspecteur principal Brochard, l’assassin ne peut être qu’un arabe, un type du FLN. Mais son adjoint est d’un avis différent et bientôt, des témoins parlent d’un homme blond, de type caucasien.

Le capitaine Jourdan rentre de Suez avec la 10e Division Parachutiste. Une opération de grande envergure se prépare à Alger, quotidiennement touchée par des attentats. Une opération menée par l’armée, qui sera étudiée attentivement par des observateurs étrangers comme le colonel Hollyman, l’ancien patron des opérations spéciales à l’OSS.

Chaque jour, des appelés débarquent dans le port d’Alger et parmi eux, le seconde classe Norbert Lentz, déjà très apprécié de ses chefs pour son anticommunisme viscéral.”

Aux USA, en littérature comme au cinéma, on a très vite raconté le Vietnam. En France, l’histoire de cette guerre de 8 ans est restée longtemps quasiment sous silence. Pourtant les mêmes plaies, la même défaite, les mêmes conséquences sur les appelés envoyés sur place massacrer ou se faire massacrer ou revenir marqués à vie ou complètement dézingués. D’ailleurs, on ne parlait pas de guerre mais des “événements d’Algérie”, pas de combats mais de “pacification”. A Alger, en décembre 1956, plus de cent attentats perpétrés. On décide d’envoyer 8000 paras et légionnaires, pas le tout venant, l’élite dure. L’armée française a besoin de redorer son blason après la débâcle de 40, la défaite en Indochine contre des va-nu-pieds, l’issue frustrante de l’histoire du canal de Suez. On est prêt à en découdre chez les maîtres de guerre. La troupe exécutera les ordres et… « les indigènes » et l’armée respectera  sa réputation de “ Grande Muette”. 

La quatrième de couverture évoque en premier une intrigue policière mais déjà souvent lue de tueur de petites filles mais c’est ce cadre algérien et algérois qui donne à son roman tout son éclat, sa puissance. On n’est pas ici dans un petit polar à deux balles, on est confronté à un épisode peu glorieux de notre histoire nationale et parfois on peut très bien ressentir une certaine honte quand le drapeau légitimise ainsi l’innommable.

Stéphane Keller, scénariste pour la télévision, le cinéma et le théâtre s’attaque donc à cette bataille d’Alger dans le décor de cette province française en 1957, statut colonial particulier, Alger étant d’ailleurs considérée comme la deuxième ville française par sa dimension. 
L’auteur adapte parfaitement ses compétences audiovisuelles à la littérature noire pour écrire une histoire particulièrement passionnante dans ses différentes dimensions humaines, socio-démographiques, politiques et historiques entraînées par une enquête policière mettant en scène deux flics représentants de deux France, celle d’Algérie et celle de la métropole.

Les 500 pages s’enfilent très vite, le roman a le souci d’être précis, pointilleux, parfois un peu trop même dans certains détails très superflus mais il y a le souci d’authenticité et ce n’est jamais blâmable, surtout quand on met les pieds dans un tel bordel. Stéphane Keller fait parfaitement conjuguer les histoires personnelles avec la grande Histoire. Les personnages sont parfaitement dessinés, révélant des mentalités parfois difficilement compréhensibles en 2019. On est dans un monde encore frappé par la barbarie de la deuxième guerre mondiale mais peu importe, l’armée va utiliser certaines méthodes des nazis, elles-même, adaptées des us et coutumes de Napoléon quand il avait occupé le territoire allemand au début du 19ème siècle.

Bien sûr, faut-il le dire, cette guérilla urbaine, cette guerre sans nom aux sales méthodes qui inspireront les Ricains ainsi que la gestion de pas mal de conflits sud-américains des années 60 et 70, ne vous offrira pas des heures confortables. Les deux clans, armée française et le FLN (parti toujours au pouvoir en Algérie et objet des manifs du vendredi à Alger depuis quelques mois), adoptent et améliorent la loi du talion dont les plus grandes victimes seront souvent les populations civiles innocentes, “européennes” et “indigènes” (selon les termes de l’époque). Tout le monde, à sa manière, revendique, la légitimité du combat, l’inéluctabilité de la loi martiale comme celle des massacres de fermiers dont le sang abreuvera leurs terres natales occupées certes mais aussi cultivées depuis des décennies. Pas de manichéisme chez Stéphane Keller, beaucoup d’intelligence par contre pour couvrir le chaos dans son universalité.

“Telstar” est un roman noir fort, puissant témoin d’un moment où la France de la IVème République, pays de la Révolution, de Voltaire, des Lumières est confrontée au “droit des peuples à disposer d’eux-mêmes”.

Wollanup.

AU NOM DE LA LOI / Vingt sentences autour du groupe LES $HERIFF / Kicking records.

On ne va pas se mentir, c’est un recueil de nouvelles autour de l’univers du groupe montpelliérain “les sheriff” considéré à l’époque, années 80 et 90 comme l’un des pionniers de la scène punk française, les Ramones de chez nous… Et, en toute franchise, malgré mon âge canonique qui m’avait permis de  prendre en direct dans ma tronche d’ado acnéique la vague Sex Pistols, Clash et autres Sham 69… à l’époque de l’arrivée des Nicollin’s boys de la Paillade, j’étais passé à vraiment autre chose, juste une petit détour vers les cousins d’Elmer Food Beat comme petite picouze de rappel, pour le fun. Et ce n’est donc pas en fan du groupe que j’écris ces quelques lignes, pas de nostalgie, pas de Madeleine de Proust pas davantage de Marocain d’ Agadir et franchement du punk héraultais, c’est un peu comme du métal antillais… tss, tss, tss.

Alors, à quoi bon si le punk n’a jamais été votre flasque de bourbon ? A quoi bon si pendant les quinze années de leur gloire (84/99), les énervés languedociens ne vous ont pas rendus à moitié sourds ou complètement barrés avec leurs compos agitées comme nombre de kepons de l’époque? 

Tout simplement parce que, dois-je le rappeler, ici on tente de parler bouquins au départ, de noir principalement et s’il y a un peu de zik, un peu de rock intelligent ou très con mais qui sent la vie, l’authentique, qui dégage, exhale les excès, les galères quotidiennes, le bitume et les salles enfumées ou napalmisées à la kro ou à la Jenlain pour les plus poètes mais aussi le kitsch ou le glam hé, c’est encore mieux. 

L’auteur de la quatrième de couverture est d’ailleurs sûrement une ancienne vieille ordure punk (no future, l’anarchie à deux balles et tout le folklore… sympa à l’époque et très pesant maintenant, le folklore pas l’homme non cité, précisons), un pogoteur criminel, un addict de la Valstar rouge, ne s’est peut-être jamais remis de Damned à Mont de Marsan en 76, trouvait peut-être que les Dogs étaient un peu trop tendres, arborait des badges des Dead Gregory’s.  Peut-être, peut-être pas… mais dans tous les cas, aujourd’hui assurément un toxique du chroniqueur lambda. Allez donc mettre quelque chose après.

 “Fomenter un recueil de nouvelles autour des chansons des Sheriff flirte avec l’évidence. Si les liens entre rock’n’roll et textes courts ne sont plus à démontrer, même urgence, même cruciale nécessité d’aller à l’essentiel, ils deviennent une symbiose flagrante lorsque s’en mêle le goût du sprint ou le rejet du gras et des digressions.”

On peut penser légitimement que la seule règle fixée préliminairement aux auteurs fut de prendre un morceau du groupe et d’en faire ce que bon leur semblait du moment qu’il y ait du sang, de la sueur et des larmes et que cela ait un rapport certain ou au moins un certain rapport avec les Sheriff, leur univers, leur vie, leur oeuvre… de près comme de très, très loin. 

 Eddy Bonin, Marion Chemin, Pierre Domengès, Serguei Dounovetz, Alain Feydri, Patrick Foulhoux, Giuglieta, Guillaume Gwardeath, Stéphane Le Carre, Jean-Noël Levavasseur, Jean-Luc Manet, Karine Medrano, Stéphane Pajot, Stanislas Petrosky, Jean-Bernard Pouy, Frédéric Prilleux, Thierry Saltet, Luna Satie, Marc Villard et Max Well soutenus par Nasty Samy dans la préface ont fait une belle boucherie. “C’est pas Verdun” scandent les Sheriff, non, c’est bien pire. 

Le recueil explose, saute à la gueule, les nouvelles partent dans tous les sens, parfois n’ont  aucun sens d’ailleurs. Ah tout n’est pas parfait, bien sûr, un skeud punk entièrement réussi, c’est rare aussi. Je ne citerai aucun auteur en particulier, pas envie de chatouiller certaines sensibilités mais assurément c’est la belle surprise du moment. Des auteurs reconnus, des connus, des moins connus, des méconnus, des inconnus et aussi des potes qu’on découvre un peu plus entre les lignes. 

Du premier choix. De l’humour, de la rage, de la nostalgie, de la colère, des coups de latte, des souvenirs évoqués, des souvenirs inventés et surtout une âme, de la vie, le système D élevé au rang d’institution, la galère au quotidien et le quotidien galère. C’est puissant, ça cogne “ à coups de batte”: des rats des villes contre des porcs de la cambrousse, la France des cités contre la France dessinée par Macron, les banlieues blafardes et le soleil de Daytona Beach, des westerns épiques et le far-ouest finistérien, le pays de Mickey et un pays décimé, les départementales en J7 et les artères de L.A. en Camaro, le commandant Van der Weyden  “C’est quoi ce bordel là Carpentier?” et Joey Ramone, la France jaune des ronds points et la fange Le Pen / Ménard, Liam Gallagher qui se fait défoncer, une Angie Dickinson en 504 immatriculée dans le 34… ne manquent plus que les petits gars de la Butte Paillade 91, un soir de match à la Mosson contre le PSG et le carnage aurait été parfait, l’ultime.

“On est Les Sheriff… et on fait du bruit! “ et pas qu’à Landerneau.

Bravo les filles, merci les mecs pour ce pur moment de Rock n’ Roll.

Wollanup.


 

LA LOTERIE ET AUTRES CONTES NOIRS de Shirley Jackson / Rivages.

Traduction: Fabienne Duvigneau.

Shirley Jackson est une auteure américaine née à San Francisco en 1916 et morte en 1965. Elle compte parmi ses grands admirateurs Neil Gaiman et Stephen King pour qui son roman “la maison hantée” est une oeuvre majeure de la littérature fantastique du XXème siècle. Ce roman est d’ailleurs l’objet d’une série diffusée sur Netflix et intitulée dans sa version originale “The Hauting of Hill House”, frissons garantis. Son roman le plus célèbre, également au catalogue de Rivages, reste néanmoins “ Nous avons toujours vécu au château”. En plus d’être considérée comme une reine du roman gothique, elle est souvent décrite comme une nouvelliste de premier plan.

“ La loterie et autres contes noirs” est donc un recueil de nouvelles postfacé par Miles Hyman qui a adapté graphiquement “la loterie”, nouvelle qui avait fait scandale à sa sortie dans le magazine le New Yorker en 1948 et qui débute le volume donnant le ton de manière assez effroyable. On n’est jamais dans le gore chez Shirley Jackson, toujours dans une Amérique bien blanche, bien policée des petites villes bien réglées de la fin des années 40. L’ordre, le bien être, l’harmonie semblent régner jusqu’à ce que Shirley Jackson décide de griffer méchamment, sournoisement, très insidieusement.

Si “la loterie” et “les vacanciers” sont certainement les plus sidérantes, les autres nouvelles sont toutes de bonne tenue, dérangent, secouent sans néanmoins forcément renverser. Par contre, certains thèmes abordés: le voisinage, les lettres anonymes, les rumeurs, la suspicion… peuvent très bien provoquer un méchant écho chez le lecteur selon son vécu, ses psychoses.

Shirley Jackson, une amie qui ne vous veut pas forcément du bien.

Wollanup.


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