Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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LA TOILE DU MONDE d’ Antonin Varenne / Albin Michel.

Après “3000 chevaux vapeur” et “Equateur”, “la toile du monde” vient conclure, dans le cadre de l’exposition universelle de Paris en 1900, une belle trilogie écrite par un Antonin Varenne à la plume de plus en plus virtuose.

“Aileen Bowman, trente-cinq ans, journaliste, célibataire, est venue couvrir l’événement pour le New York Tribune. Née d’un baroudeur anglais et d’une française utopiste, élevée dans le décor sauvage des plaines du Nevada, Aileen est un être affranchi de tout lien et de toute morale, mue par sa passion et ses idéaux humanistes. Au fil d’un récit qui nous immerge au cœur de la ville en chantier, du métropolitain naissant aux quartiers des bordels chers aux peintres, la personnalité singulière d’Aileen se confond avec la ville lumière.”

Aileen est la fille d’Arthur Bowman et a été élevée avec la philosophie et l’expérience de la vie de ses parents, culturellement bercée par les influences anglaises par son père, françaises par sa mère et  pluriellement américaines par son lieu de naissance et de vie. Il en résulte une belle personnalité métissée et particulièrement pertinente comme souvent les personnes élevées par cette richesse d’influences. Aillen, ainsi, va sous couvert de journalisme évoluer avec ses pantalons au milieu de la société française, européenne des nantis, des industriels, des inventeurs préparant le progrès de l’humanité comme sa perte. On est donc assez loin des grands espaces sauvages des deux premiers tomes et le souffle de l’aventure se fait nettement moins sentir tandis que la plume d’Antonin Varenne développe tous ses atours afin de se mettre au diapason du luxe, du kitsch du moment.

Au cœur d’un parcours initiatique dans les salons feutrés et les restaurants réputés, se glissent des thèmes qui restent très contemporains plus d’un siècle après: des modèles de société hérités de la philosophie de Saint Simon, un des fondateurs du socialisme et de la sociologie, la liberté sexuelle, les femmes surtout les femmes, l’art et surtout la peinture, mais aussi le choc des sociétés entre la vieille Europe et la très jeune et turbulente Amérique tout en s’interrogeant sur l’utilité pour les masses des progrès de l’industrie. Tous ces thèmes, sujets à réflexion haussent  le niveau d’un roman qui donne aussi l’impression d’être le plus intime de l’auteur.

Humaniste, Varenne célèbre aussi les exploités, les vaincus de chaque continent avec les Indiens d’Amérique bien sûr mais aussi avec les Bretons même si son discours est parfois bien sévère et s’avère maladroit et foncièrement inexact quand il évoque le positionnement du peuple breton au moment de la Révolution (« La journée des tuiles » de Grenoble en 1788 et surtout les affrontements entre nobles et étudiants à Rennes en janvier 1789 sont, bien plus qu’une prise symbolique de la Bastille six mois plus tard, les vrais fondements d’un révolte populaire  ensuite confisquée et réécrite  par un pouvoir jacobin parisien).

Même si l’aventure ici s’avère essentiellement intellectuelle et principalement urbaine, “La toile du monde” conclut de très belle manière une riche trilogie qu’on quitte vraiment à regret tant l’auteur laisse envisager des prolongements possibles.

Wollanup.

RIVIERE TREMBLANTE de Andrée A. Michaud / Rivages.

“Août 1979. Michael, douze ans, disparaît dans les bois de Rivière-aux-Trembles sous les yeux de son amie Marnie Duchamp. Il semble avoir été avalé par la forêt. En dépit de recherches poussées, on ne retrouvera qu’une chaussure de sport boueuse. Trente ans plus tard, dans une ville voisine, la petite Billie Richard, qui s’apprête à fêter son neuvième anniversaire, ne rentre pas chez elle. Là encore, c’est comme si elle avait disparu de la surface de la terre.
Pour son père comme pour Marnie, qui n’a jamais oublié le traumatisme de l’été 79, commence une descente dans les profondeurs du deuil impossible, de la culpabilité, de l’incompréhension. Ils ne savent pas qu’un autre drame va frapper le village de Rivière-aux-Trembles…”

Encore une histoire de disparition d’enfants, sujet plus très neuf, sera tenté de dire le lecteur du magnifique Bondrée de Andrée A. Michaud sorti il y a deux ans et plusieurs fois distingué au Québec à sa sortie en 2013 . Et en fait plutôt que dire encore, il serait bon de dire déjà puisque cette nouveauté de Rivages est sortie en 2011 outre atlantique soit deux ans avant Bondrée. Rivages pourra peut-être nous éclairer sur ces choix éditoriaux, préférant Bondrée pour faire entrer l’auteure canadienne sur le marché français.

Mais pour autant ce n’est pas une version bredouillante, un brouillon de Bondrée qui vous est proposé et “Rivière tremblante” est une belle manière de rentrer dans l’univers noir de Andrée Michaud dont l’oeuvre se situe aux marges du polar; celui-ci encore plus que le précédent.

Le décor reste québécois, la rivière se substitue au lac d’un village de vacances, la forêt est encore là, toujours aussi menaçante mais il manquera quand même l’ambiance de cette petite société en vacances à cheval sur la frontière entre le Canada et les USA racontée dans “Bondrée” avec ces mélanges de langue, de conventions sociales des deux communautés se retrouvant tous les étés, lui donnant un vrai cachet, un souffle original et beaucoup de charme.

Dans “Rivière tremblante”, l’auteure a choisi une voie originale pour raconter les deux disparitions en s’attachant au calvaire de deux victimes collatérales des disparus: une petite fille amie du disparu des années 80, soupçonnée de faux témoignage et le père de la disparue de 2009, soupçonné tout court et quand une autre disparition survient, le cauchemar refait surface pour Marnie qui n’a jamais pu étouffer le poids de la perte de son copain de jeux et pour Bill qui pleure la perte de sa fille.

“Rivière tremblante” qui brille par la belle plume de Michaud souffre néanmoins de son arrivée postérieure à “Bondrée” mais aussi des parcours qu’auront pu emprunter les lecteurs sur un thème si classique. La perte, les remords, le sentiment de culpabilité, l’incertitude des souvenirs sont là, bien montés, bien montrés mais jamais ils ne provoquent la tension ou le malaise infligé par la lecture de “Une douce lueur de malveillance” de Dan Chaon sorti il n’y a  que quelques semaines. Pareillement le cataclysme vécu par les parents, par ceux qui restent n’est jamais aussi aussi terrifiant, dur, que le pandémonium infligé au lecteur par Joseph Incardona dans “derrière les panneaux, il y a des hommes”.

Néanmoins, pour retrouver le verbe de Michaud, comme pour la découverte de son univers original, “Rivière tremblante” fait parfaitement l’affaire, s’avère même recommandable… si vous n’êtes pas trop tatillon sur la notion de polar.

Esquisse de Bondrée.

Wollanup.

PS: Andrée A. Michaud sera présente au magique festival AMERICA ce weekend à Vincennes, événement et auteure immanquables.

 

TUER JUPITER de François Médéline / La manufacture de livres.

A Nyctalopes, on n’a pas eu le droit à “la grande fiction politique de la rentrée” par la Manu. Et ce n’est pas très grave puisque cette rentrée a été particulièrement féconde. Néanmoins, “Curiosity killed the cat”. La promotion depuis le mois de juin, les premiers commentaires dithyrambiques des garants du bon goût en matière de littérature noire ont commencé à faire leur effet inconscient. La sortie tant attendue du roman a enflammé pendant quelques jours les médias nationaux y voyant là une possible relance du feuilleton de l’été Alexandre “Le bienheureux de l’Elysée” Benalla. Après, les blogs amis de l’auteur,( ben ouais, vous croyez quoi, que Nyctalopes serait le seul blog à avoir des amis auteurs donc synonymes de corrompus, subjectifs et putassiers ?), et là les louanges ont évoqué Voltaire et Montaigne, James Ellroy, un grand roman politique et même (Damned!) un éveil à la vie politique pour une personne… Bon, chacun a parfaitement le droit d’écrire ce qu’il veut comme chacun a parfaitement le droit d’éditer ce qu’il veut.

En passant chez mon libraire, je n’ai finalement pas résisté, particulièrement conscient de mon statut de victime du consumérisme. Première surprise, le grand roman politique fait 133 pages et se devra d’être donc particulièrement percutant vu son format ramassé. François Médéline a déjà écrit deux très bons romans.C’est un type intelligent que j’ai rencontré à Mauves en Noir il y a quelques années mais il ne doit en garder aucun souvenir, vif et très provocateur.

Provocateur au point de se foutre de la gueule des lecteurs avec ce “Tuer Jupiter”? Macron est mort empoisonné et Médéline va remonter dans le temps pour expliquer comment on en est arrivé à un tel drame. On remonte et puis tout d’un coup, c’est fini. On vérifie qu’on ne s’est pas fait voler avec une version tronquée, Ali express… mais non. Médéline a un style agressif appréciable et le roman est vite avalé mais quelle banalité.

François Médéline a travaillé dans le milieu des parlementaires et politiques pendant des années, il connaît bien le milieu, sait bien des choses sur ses fauves que le commun des mortels ignore et il s’est contenté d’attaques à deux balles, parfois bien basses sur le physique, de compiler des lieux communs, de conforter le jugement de la majorité, enfonçant le clou sur des clichés sur Trump, sur Macron, sur Poutine et ses deux têtes de turc Larcher et Collomb ou reprenant des infos qu’on trouve toutes les semaines dans “Courrier international”, “le canard enchaîné” ou… “Gala” je suppose.

Après, on peut toujours se marrer de ces fléchettes. On sent aussi parfois, trop brièvement, la colère. Quand on connait un peu le parcours professionnel de François Médéline dans les arcanes du pouvoir, on se demande si ce “Tuer Jupiter”ne serait pas aussi, un peu, “tuer le père”. Peu importe finalement, je regrette juste que François Médéline qui avait une trame pour écrire le grand roman politique qu’on est en droit d’attendre de lui se soit contenté d’une fabulette particulièrement mainstream et people.

Anecdotique.

Wollanup.

LES JOURS DE SILENCE de Phillip Lewis / Belfond.

Sur un contrefort élevé des Appalaches se tient une étrange demeure, curiosité de verre et d’acier, que chacun, dans le petit village d’Old Buckram, prétend maudite. C’est ici que vivent les Aster.
Il y a le père, Henry Senior, intellectuel autodidacte, homme de lettres révolté dans une contrée hostile aux bibliophiles. La mère, Eleonore, femme insoumise et lumineuse, qui partage ses journées entre la contemplation de la nature environnante et l’élevage de pur-sang. La cadette, Threnody, adorable fillette affublée d’un prénom imprononçable tiré d’un poème de son père. Et, au milieu, se tient Henry Junior, petit garçon sensible et attentif, qui passe le plus clair de son temps caché dans la bibliothèque, à regarder, fasciné, la figure paternelle noircir, jour et nuit, les feuillets qui composeront le roman de sa vie. 
Des années plus tard, Henry Junior n’a qu’une idée : quitter Old Buckram. Fuir pour devenir un homme ; fuir les montagnes et ce silence intranquille qui le ronge ; et, surtout, fuir pour tenter de comprendre ce qui a poussé son père, un matin, à abandonner les siens, en emportant avec lui son mystérieux manuscrit… 

Yaak Valley, Montana de Smith henserson en 2016, Le Sympathisant de Viet Thanh Nguyen l’an dernier et Les jours de Silence de Philip Lewis cette année, tous les ans à la même époque, Belfond sort un grand voire un très grand roman américain au nez et à la barbe des éditeurs spécialisés du marché.

A chaque fois aussi la couverture est un peu naze mais qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse. Un titre français discutable donnant une impression de roman niais, avec un cheval  provoquant très faussement une image de nature writing, de la soupe pour bobos parisiens ou du romantisme de grande surface… mais dès que vous commencez la lecture, vous êtes surpris par le niveau d’ écriture du monsieur et très tôt vient la conviction jamais démentie que vous tenez là un grand roman.

Roman d’initiation, d’apprentissage pas particulièrement spectaculaire ni original dans ses péripéties mais grand dans les non-dits, dans l’émotion, dans la tendresse, l’humanité,  “les jours de silence” raconte la peine, l’immense tristesse d’un père, son effondrement puis sa fuite. Le livre est vite submergé par le malheur, l’incompréhension, la mélancolie, le sentiment de trahison éprouvés par ceux qui restent qui, finalement, eux aussi, reproduiront mais dans une moindre mesure, des petites fuites mesquines, honteuses. MAIS, il respire aussi une immense tendresse, un amour non feint de l’autre avec une plume brillantissime clamant aussi à de multiples mesures un amour incommensurable des livres, de la littérature, des grands prosateurs américains, au sein d’un propos souvent tempéré par un humour très, très fin. On sent, on flaire, on suspecte le vécu dans certaines anecdotes racontées et de fait, le roman est en partie autobiographique

 La fiction, cette autre réalité que l’on veut souffler au lecteur, n’aura jamais la force du vécu qui lui confère le cachet de l’authenticité, des sentiments éprouvés dans la chair puis racontés avec le cœur; une beauté, une honnêteté, une humilité très identifiables et respectables.

Tout comme le brillant “Little America” de Henry Bromell aux thème et style assez similaires dans la grande qualité et criminellement passé inaperçu, “les jours de silence” est le contraire d’un roman à la mode, d’un roman tapageur mais il possède un charme fou, intemporel et fait partie de ces romans rares que vous n’oublierez pas si jamais en plus votre trajectoire personnelle, votre histoire est interpellée, réveillée douloureusement … par l’histoire racontée par Phillip Lewis.

Grande classe.

Wollanup.

Entretien avec Antoine Chainas / Empire des chimères / SN.

Aussi rare que précieux, Antoine Chainas, auteur du magnifique « Empire des chimères », enjoy!

Babelio

1-Il aura fallu attendre cinq ans après “Pur” avant de vous retrouver sur les étals des libraires cet automne et la question qui m’était venue d’emblée à l’esprit, avant de lire Empire des chimères, était pourquoi autant de temps entre ces deux romans et qu’avez-vous donc fait entretemps?

Dans l’intervalle ? Disons que j’ai vécu. Après, je passe effectivement de plus en plus de temps sur mes romans, je suis plus lent, plus perfectionniste sans doute. Ceci dit, je n’écris plus avec les buts d’autrefois, je ne suis plus mû par les mêmes intérêts : j’ai dit ce que j’avais à dire au niveau de l’énergie pure, de la colère, de la saturation dans mes premiers opus ; il fallait probablement passer à autre chose. Pur m’avait pris trois ans, Empire cinq. Peut-être que je vais terminer comme Kubrick : douze ans entre chaque œuvre 😉 !

2-De tous ces  romans américains que vous avez traduits, surtout pour la Série Noire, y en -t-il qui vous ont particulièrement séduit? Il me semble, par exemple, que vous étiez le traducteur idéal pour les romans de Matthew Stockoe? Le travail de traduction est-il plus aisé quand on est soi-même séduit par l’auteur?

Oui, ce travail est plus agréable quand l’auteur vous « parle ». J’ai beaucoup aimé le Noah Hawley, par exemple (Avant la chute) : j’ai retrouvé des éléments de Fargo, de Legion, qu’il a réutilisés a posteriori. Stokoe se révèle parfois inégal, même si ses livres sont de très haute tenue. Je crois qu’il a raconté l’essentiel dans Cows, son premier roman. Celui-ci n’a pas été traduit, et ne le sera sans doute jamais étant donné son aspect extrême – aspect pour lequel, semble-t-il, il n’existe presque plus de lectorat dans l’Hexagone. À l’époque de la collection Gore, chez Fleuve Noir, ou peut-être même chez Pocket Terreur, ç’aurait été épatant.

 

3-“Pur” avait obtenu le grand prix de la littérature policière en 2014,  ce genre de récompense booste-t-il les ventes, le moral d’un auteur?

Oui, Le GPLP (pour les intimes) semble effectivement prescripteur. On parle généralement de 10 000 exemplaires en plus du ratio habituel. Question moral, c’est différent. J’ai eu le prix environ un an après la parution (et deux ans après la rédaction), j’étais déjà passé à autre chose. J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer sur le sujet, mais à ce stade-là, ce roman n’était plus vraiment le mien. Cela étant posé, cet ouvrage était celui qui appartenait le plus au genre, qui en respectait les codes, au sein de ma maigre bibliographie. L’écriture, également, était plus filtrée, plus polie, alors bon, il y avait sans doute une logique derrière cette attribution. Pour être franc, je ne suis pas un expert en littérature policière. J’ai dû chercher à quoi correspondait le prix quand mon directeur de collection, Aurélien Masson, m’a annoncé avec enthousiasme que j’étais lauréat. Lorsque j’ai commencé à recevoir des félicitations de certains confrères estimés, je me suis dit que c’était sûrement quelque chose de relativement important. À mon grand dam, je suis un peu déconnecté de tout cela. Je vis loin du microcosme éditorial, dans un milieu rural assez enclavé, mes amis, mon entourage se composent de gens qui lisent peu ou pas, et pour couronner le tout, je mène une existence que l’on pourrait qualifier de frugale, ou d’ascétique. Quand Aurélien m’a parlé du prix, je lui ai répondu que ce n’était pas « la vraie vie », sous-entendu « ma vie ». Cette remarque l’a beaucoup amusé, mais j’étais sérieux et, aujourd’hui encore, je la trouve pertinente en ce qui me concerne. Ce n’est pas un choix. Honnêtement, je préférerais être plus en phase avec le monde qui m’entoure, mais on ne se refait pas.

4-Quand on aborde “Empire des chimères”, on est de suite désarçonné par l’épaisseur du roman, un bon pavé de 650 pages, chose inhabituelle chez vous dont les romans sont habituellement plus courts. L’accouchement a -t-il été du coup plus douloureux?

Non, pas d’accouchement douloureux, j’avais la péridurale ! Je ne plaisante qu’à moitié car j’étais très malade à l’époque où j’ai rédigé le texte. J’avais attrapé une saloperie dont le corps médical n’a jamais trouvé la cause, mais qui provoquait, entre autres, de forts accès de fièvre. Autant dire que j’ai conçu une grande partie du livre dans un état second. Il a fallu ensuite trier le bon grain de l’ivraie, si j’ose m’exprimer ainsi. Concernant l’épaisseur du roman, j’avais déjà commis un autre « pavé » au moment de Versus. C’est l’intrigue qui décide de la taille, qui la justifie. Je ne fais que m’y conformer. Empire était encore plus volumineux à l’origine, plus tentaculaire, et, comme je l’ai dit, il a fallu élaguer pour le rendre plus accessible.

5-La quatrième de couverture de la Série Noire fait l’impasse, volontairement il en va de soi,  sur une des intrigues de l’histoire, quel serait le thème principal d’ “Empire des chimères” pour vous?

Je n’en sais fichtre rien. Je ne sais même pas quel genre d’ouvrage j’ai écrit. Un « rural noir quantique vintage », peut-être ? Ce serait un nouveau genre à développer en France;-).  Puisqu’on en est au stade de la confidence, j’aurais préféré écrire un bon « thriller qui cartonne », mais je me suis retrouvé avec une espèce d’objet mutant, labyrinthique, viral. Précisons encore une fois que cet ouvrage, je l’ai voulu ludique et accessible, même s’il est ambitieux. La difformité littéraire échappe un peu à ma maîtrise, et  je la laisse volontairement aller à sa destination naturelle, sans calcul ni stratégie. Les pertes de contrôle, les accidents, rendent les œuvres intéressantes. C’est vrai en photo, en peinture, en musique, dans l’écriture et dans l’architecture (cf question suivante)… Il faut ménager une place aux erreurs, sans pour autant se livrer à l’inabordable. Une question d’équilibre, comme dirait l’ami Francis. Pour la petite histoire, j’avais proposé une autre quatrième à la Grande maison, mais j’ai cru comprendre qu’elle était trop cryptique à leur goût. Ils ont préféré un résumé plus consensuel, plus factuel, en un mot plus vendeur : je pense qu’ils ont eu raison. On verra bien.

 

6-Quelle est l’idée à l’origine de cette, de ces intrigues? La genèse de ce roman ?

La genèse d’Empire va peut-être décevoir, car elle est assez prosaïque. J’avais un traitement (sorte de plan détaillé) d’une soixantaine de pages qui tournait dans les boîtes de production audiovisuelle. Les producteurs / productrices, toujours très gentils, se refilaient le bébé sans trop savoir quoi en faire, et je les comprends. Tandis que la cigale (c’est moi!) commençait à crier famine, Gallimard a eu l’amabilité de me proposer une avance sur synopsis, je leur ai donc soumis ce dossier, et j’ai commencé à « faire des phrases » ; c’est mon côté balzacien… Les intrigues se sont liées, les niveaux de lecture enchevêtrés, superposés jusqu’à former ce que vous avez lu. Stéfanie Délestré, la nouvelle patronne de la Série Noire, avec qui j’avais déjà eu la chance de travailler aux éditions Baleine a eu l’esprit assez ouvert non seulement pour accepter le texte, mais pour l’apprécier. Une femme de goût ! Nous avons peaufiné deux ou trois détails – presque rien en vérité -, et la machine était lancée.

 

7-Dans “ Pur” vous envisagiez la ville de demain pour les nantis. Peut-on parler d’un lien avec ce nouveau roman  dans l’évocation que vous faites de projets de ville, pour les autres, les consommateurs de base à qui il s’agit d’offrir tout le confort, toutes les facilités pour pouvoir acheter de la junk food et des produits culturels nazes mais très rémunérateurs? Etes-vous un passionné d’urbanisme ?

L’architecture n’est-elle pas le premier art de la classification ? La façon dont l’homme conçoit son mode d’existence grégaire est proprement fascinante. Par certains aspects, on pourrait parler d’enfer volontaire, par d’autres d’utopie incarnée. À mon sens, Pur ne racontait pas la ville de demain (même si des éléments d’anticipation apparaissaient çà et là), mais celle d’aujourd’hui, sous le prisme du cloisonnement et des phénomènes de ghettoïsation / gentrification. Après Pur, je m’étais également rendu coupable d’une novelette pour le journal Le Monde, qui suivait le parcours de deux membres du SAC dans le Montpellier des années 80, à l’époque des grandes restructurations urbaines dirigées par l’architecte Bofill, artisan de l’un des premiers centres d’habitations commerciales. On ne divulguera pas grand-chose d’Empire si on dit que l’histoire se déroule pour la majeure partie en 1983. La ville idéale qui est décrite dans le jeu de rôle éponyme interroge d’une part le modèle urbain du lotissement importé par Levitt et d’autre part celui du centre commercial par Gruen. Dans le monde réel, ces modèles unifiés régissent l’existence humaine au même titre que le sexe et le travail. Ils exercent sur la vieille Europe, encore polarisé entre la ville et la campagne, une attraction assez retorse. Sur notre sol, de monstrueux projets de type Europacity, à Gonesse, risquent de pousser cette vision dans de terribles retranchements. Mais il suffit de lire Au bonheur des dames, par exemple, pour voir combien les aspirations humaines ont peu évolué avec le temps.

 

8-Dans “Empire”, vous faites aussi une radioscopie très réussie d’un village en crise au début des années 80 et, au fil de certains détails, de certaines références, vous rappellerez à beaucoup une époque, une autre France que vous montrez très noire alors qu’elle semblait néanmoins moins terrible qu’aujourd’hui. Avez-vous rameuté vos souvenirs d’enfance, aviez-vous envie de vous remémorer votre jeunesse?

Vous êtes perspicace. Les villages des années 80 n’étaient pas encore ripolinés comme aujourd’hui, ils ne concouraient pas au Village préféré des Français, de Stéphane Bern. Ces localité étaient très pauvres, parfois arriérées… Personne ne voulait y emménager. J’ai effectivement rameuté certains souvenirs, mais souvent ceux des autres car je suis un enfant de la ville, un gosse des cités. J’ai grandi dans ce qu’on appelle de nos jours un « quartier sensible ».  Mon installation en région rurale est venue bien après, vers vingt-cinq, trente ans. Aujourd’hui, beaucoup de citadins épuisés par le rythme de vie urbain pensent y trouver le charme apaisant de l’authenticité, mais cela ne correspond à aucune réalité. C’est un fantasme, qu’ils recréent en construisant des lotissements à l’extérieur des hameaux et en ouvrant des magasins de souvenirs. En tout cas, je ne nie pas l’aspect nostalgique d’Empire, même s’il n’est pas idéalisé. Si cela parle au lecteur, tant mieux. Quoi qu’il en soit, la France d’antan n’était pas « moins terrible » que celle d’aujourd’hui, c’est chose acquise dans mon esprit. Elle était simplement différente.

 

9-Un des éléments clés de votre histoire est bien sûr ce jeu “Empire des chimères” qui agira de bien désastreuse manière sur des ados et qui se veut être un produit d’appel pour l’usine à rêves d’un grand industrie des loisirs. S’il s’avère qu’un jeu de rôle est particulièrement néfaste pour des ados pas trop bien dans leur peau, qu’en est-il des conséquences sur ces mêmes jeunes fragiles de l’excès de jeux vidéos?

Je ne sais pas. Il est sans doute encore trop tôt pour le dire, sans compter qu’aux jeux vidéos, il faut ajouter les écrans de toutes sortes, en particulier les portables. Comme pour la question précédente, il me semble qu’on assiste à une mutation de la société. Ni pire ni meilleure que la précédente, mais indéniablement autre. Il paraît clair, en tout cas, que la nouvelle génération n’aborde plus l’information comme ses aînés, les écrans, par leur mode de fonctionnement vertical (en opposition au mode horizontal de la lecture traditionnelle) modifient en profondeur la cognition. J’ai un fils lycéen féru de jeux vidéos, mais aussi de mangas, de séries… Dans les années 80, au cœur de ma cité, nous étions un petit groupe de ce que l’on pourrait appeler des « proto-geek » : des jeunes fans de jeux de rôles, de cinéma gore, de bande-dessinées déviantes… Je ne compte plus le nombre de fois où les adultes nous ont mis en garde contre ces abus. Don Quichotte lui-même ne s’est-il pas laissé étourdir par trop de « romans de chevalerie » ? Pour le reste, un individu en situation de faiblesse constitue toujours une proie facile pour une industrie en quête de profit. Et il sera toujours plus réceptif aux effets néfastes d’une substance, d’une tendance, d’une technologie. Pourtant, l’environnement vidéoludique n’est ni bon ni mauvais. Il n’est que d’écouter un concepteur comme David Cage (Heavy rain, Two souls, Detroit…) pour se rendre compte des immenses potentialités créatrices – et parfois émancipatrices comme l’ont été les JdR pour une autre génération – du jeu vidéo.

 

10-Pourquoi avoir montré le traumatisme post conflit, vingt ans après, des appelés envoyés combattre en Algérie par le biais du personnage de Jérôme ?

Là, on touche à des choses plus intimes. Je viens pour partie d’une famille de pieds-noirs, et pour partie d’une famille métropolitaine dont les aïeux ont servi sous les drapeaux pendant la guerre d’Algérie. Mon enfance a été bercée, si je puis dire, par des récits africains contradictoires, dont certains laissaient transparaître d’amères cicatrices. Au niveau de la dramaturgie, le personnage de Jérôme devait entretenir une brisure forte pour exprimer la douleur fondamentale qu’il porte en lui, le scepticisme vis-à-vis de la Patrie, la part d’ombre de l’homme qui se révèle en temps de conflit. Ce traumatisme alimente la différence qui le constitue ; elle le coupe de ses semblables et le rapproche, paradoxalement, de certains protagonistes importants dans l’intrique. Empire est peut-être un roman de parias, finalement.

 

11-Vos romans sont précis, chirurgicaux, glaciaux et souvent très perturbants, celui-ci ne fait pas exception et là, néanmoins, vous nous avez offert un personnage qui tranche par son optimisme alors que la vie ne lui a pas particulièrement souri. Le Antoine Chainas littérateur ne peut-il souffler que le grand froid ?

Petit à petit, les héros que je mets en scène ne deviennent pas moins pessimistes, mais plus humains, plus banals, en quelque sorte. Alors, certes, l’action, l’enjeu dramatique peut s’avérer moins spectaculaire, mais cette démarche consciente vers une forme de lumière me semble nécessaire. Dans Pur, le capitaine Durantal nourrissait déjà une empathie importante. Cette empathie se trouve accentuée dans Empire. D’abord parce qu’avec l’âge, ma vision de l’existence évolue, ensuite parce que j’ai le sentiment d’avoir exprimé ce que je désirais dans mes premiers romans, au niveau de la frontalité « glaciale et perturbante » (cf première question).

 

12-Devant la densité de votre propos dans “Empire des chimères”, il serait illusoire de croire pouvoir embrasser tous les sujets lors d’un entretien et d’ailleurs certains ne peuvent être abordés sans spoiler. Néanmoins, il me semble nécessaire de vous donner carte blanche si vous désirez parler de votre roman plus librement et je vous y invite ici.

Je ne sais pas vraiment quoi dire, je ne suis pas très bon vendeur. Lisez-le. Si vous aimez les« ruraux noirs quantiques vintages », cet ouvrage est pour vous. Plus sérieusement, je crois qu’Empire s’adressera à tous les lecteurs curieux et ouverts d’esprit. Les autres passeront leur chemin et c’est très bien comme ça.

 

13-Quels sont les romans qui vous ont séduit dernièrement?

Depuis pas mal de temps, je partage mes lectures entre les manuscrits anglo-saxons pour différents éditeurs et la littérature du XIXème pour mes loisirs ; quand j’en ai. Je serais donc bien en peine de vous donner un titre récent publié en France. En 2017, il y a eu Bruce Bégout, avec « On ne dormira jamais » (éditions Allia), qui m’a comme d’habitude fait
forte impression. Exofictions, chez Actes Sud, a publié un Tony Burgess – « La contre-nature des choses » ; entreprise assez rare et audacieuse pour être signalée. Ah oui, il y a aussi une novella de Lucius Shepard qui paraît le 30 août aux éditions du Bélial. C’est traduit par l’excellent Jean-Daniel Brèque et ça s’appelle « Les attracteurs de Rose Street ». On n’est jamais déçu ni par Shepard ni par Brèque…

14-A Nyctalopes, on aime bien aussi la musique et j’ai apprécié retrouver au fil des pages The Cure, Siouxie and the Banshees, quel morceau collerait parfaitement à votre roman?

Ha ! ha ! voilà un (mini) secret du prosateur : il ment souvent. Je n’ai jamais écouté Cure ou Siouxie… C’était un de mes amis très pointu dans ces années-là qui était fan de rock gothique. Vous voulez un morceau qui colle au roman ? Prenez O Solitude, d’Henri Purcell, si possible par Alfred Deller. D’accord, ce n’est pas très rock’n’roll, mais la musique baroque irait bien à Empire, je trouve.

Entretien réalisé en plusieurs temps par mail en août 2018.

Wollanup.

 

EMPIRE DES CHIMÈRES d’ Antoine Chainas / Série Noire.

« 1983. La disparition d’une fillette dans un petit village rural.

L’implantation dans la région d’un parc à thème inspiré d’un jeu de rôles sombre et addictif, au succès phénoménal.

L’immersion de trois adolescents dans cet « Empire des chimères », qui semble brouiller dans leurs esprits la frontière entre fiction et « vraie vie « …

Fruit d’un travail de cinq ans, écrit par moments dans un état second comme l’auteur vous l’expliquera dans un entretien demain, voici enfin “Empire des ténèbres”, le nouveau roman d’ Antoine Chainas, qui comme DOA ou Jim Nisbet, à chacun de ses romans m’émeut, me choque, me cogne, me chavire aussi parfois, tout le contraire de la production commune souvent si complaisante. Après le succès public et critique de “PUR”, roman récompensé très justement par le Grand prix de littérature policière 2014, Antoine Chainas était attendu au tournant et sa réponse est superbe, quel roman !

Il y a un aspect fantastique qui rôde sans réellement être présent tout en étant néanmoins absolument nécessaire à la compréhension de l’intrigue et des dérives de certains personnages qui pourrait peut-être freiner les ardeurs des esprits les plus cartésiens mais une fois ces courtes périodes très déstabilisants passées, le reste du roman évolue dans la réalité des années 80, hélas pourrait-on dire tant le tableau est pesant.  L’ épisode quantique permet de voir avec horreur le parallèle entre les orientations imposées aux participations dans le jeu et la partie qu’on voudrait faire jouer aux populations phagocytées dans la vraie vie, toutes les conséquences toxiques quand elles touchent les pans de la population les plus fragiles, les plus démunis ou les plus demandeurs. Sinon, c’est bien dans le réel, le concret que le roman évolue, dans un petit patelin endormi qui ignore les projets pharaoniques qui se trament dans son dos, sur son territoire. L’intrigue évolue dans la France des années 80, une lointaine cousine de l’actuelle, et tous ceux qui ont vécu l’époque y verront de nombreuses occasions de savourer leur Madeleine de Proust.

Dans  “ Empire”, dans un style souvent magnifique, vraiment du très, très haut niveau, Chainas souffle le glacial, comme à son habitude mais en révélant par ailleurs certaines personnalités très positives comme c’est nettement moins son habitude. Le verbe est souvent assassin, chirurgical, claquant dans sa méchanceté, sa morgue, son apparent sinistre détachement, déstabilisant dans ses évocations, Antoine Chainas est un grand maître, le peintre de l’horreur, l’artiste du malheur, de la triste mais prévisible fatalité, des terreurs et cauchemars éveillés: une narration implacable des recherches vaines de la petite fille disparue, l’ épouvante d’un crash.

“Empire des chimères” surprend par la densité, l’universalité de son propos, faisant se cotoyer des réalités géographiques très éloignées tout en confrontant réalité et virtualité, allant de la campagne française à Los Angeles, voyageant aussi dans le temps avec l’histoire, la légende d’un petit coffre en bois puis nous plongeant dans l’univers onirique des jeux de rôles.De même, la complexité du propos confrontant l’intérêt de l’individu aux choix nationaux voire planétaires, opposant l’homme à la nature, offre de multiples sujets de réflexion, sociétaux et mondialement politiques tout en accablant  une fois de plus l’ homme et sa cupidité.

Roman kaléidoscopique, “Empire des chimères” est habité par une intrigue diabolique, monstre multicéphale dont le lecteur garde un souvenir bien après, un sale goût dans la bouche, une odeur de moisissure mais aussi le souvenir d’un grand roman.

Comment une petite bestiole totalement inoffensive genre scarabée qui peuple nos campagnes peut-elle tuer à Los Angeles et pousser au suicide en France?

Avec “Empire”,  Antoine Chainas avait choisi de grimper une montagne, rassurez-vous, il est au sommet.

Wollanup.

PS: et il y a une touche d’humour noir dans le roman, si, si! Ah ouais, faut la trouver mais il y en a une!

 

DEGRADATION de Benjamin Myers / Le Seuil.

Traduction: Isabelle Maillet.

Benjamin Myers fait son apparition dans les librairies françaises cet automne mais l’auteur anglais implanté dans la campagne du Yorkshire où il situe ses intrigues n’en est pas à son coup d’essai outre-Manche.

“Au plus profond de l’hiver, dans la lande rugueuse et désolée du nord de l’Angleterre, une jeune fille disparaît. Deux hommes la recherchent : le détective James Brindle, solitaire, taciturne, obsessionnel, et Roddy Mace, ex-journaliste des tabloïds fuyant son passé de débauche à Londres. Ils ne tardent pas à dénicher le suspect idéal : Steven Rutter, terrifiant personnage, plus proche de la bête sauvage que de l’homme, qui vit retiré dans une ferme isolée et rumine de sombres secrets. Mais il n’est pas le seul, et ce qui s’annonçait comme un banal fait divers va bientôt basculer dans l’horreur, à mesure que Brindle et Mace plongent dans les coulisses insoupçonnées de la vie du hameau.”

Le “rural noir” sous-genre très à la mode avait forcément des exemples dans la littérature anglaise policière et le Seuil a eu la main particulièrement heureuse et a bien flairé la pépite en nous proposant ce “ Turning blue”, couleur qui instillera l’effroi chez les lecteurs, même les plus endurcis, même chez les plus coutumiers d’histoires horribles.

Prenant comme cadre une commune rurale reculée du Yorkshire, Myers en fait un tableau redoutable de misère, de dépravation, de coterie bien malfaisante dans un atmosphère particulièrement méphitique. Steven Rutter est un monstre, son histoire lui donne des circonstances atténuantes mais ne suffit pas à comprendre l’indicible. Steven, c’est un peu Lester Ballard d’ “Un enfant de Dieu” mais quand McCarthy se contente de montrer le visage barbare de l’humanité, Myers va beaucoup plus loin en montrant ce que les gens en apparence comme il faut peuvent faire en instrumentalisant les penchants horribles du pauvre type.

Et là, c’est très fort, enfin manière de parler… Un bandeau sur le roman déclare “ âmes sensibles, vous auriez tort de vous abstenir”, néanmoins il faut avoir l’estomac bien accroché pour survivre à certaines scènes, et elles sont légion sans en faire pourtant un roman gore. On voyage dans le dégueu, dans le crade, l’innommable, la misère intellectuelle et sociale et la perversion de la plus basse espèce. Roman particulièrement addictif parce qu’écrit de manière très intelligente et ne voilant pas certains détails, “Dégradation” ne souffre d’aucun temps mort dans sa narration mais l’abjection, parfois modérée par de belles descriptions de la région en hiver, incite souvent à des pauses dans une lecture d’un noir insondable voire parfois insoutenable, un peu comme dans les premiers Peace avec qui il partage le cadre blafard du Yorkshire

Il va sans dire que l’âpreté, l’insoutenabilité du récit n’est que rarement tempérée par un quelconque humour noir.L’ alchimie entre les deux enquêteurs fait corps assez rapidement et leurs souffrances, leurs errances, ajoutent une note supplémentaire de désolation à un tableau déjà apocalyptique.

“Dégradation” souffre néanmoins d’un choix d’écriture sans virgule particulièrement superfétatoire auquel il faudra s’habituer en début de roman. Par ailleurs, un post de Ben Myers m’apprend qu’une suite « These Darkening Days » est déjà écrite et paraîtra en France, rendant ce premier opus parfaitement impeccable et totalement indispensable.
Un auteur redoutable à découvrir et à suivre.

Effroyablement bon!

Wollanup.

Sortie le 6 septembre.

 

LE POIDS DU MONDE de David Joy / Editions Sonatine.

Traduction: Fabrice Pointeau.

“Là où les lumières se perdent”, premier roman de david Joy avait été une très bonne surprise en 2016 et l’homme lors de ses interventions lors du festival America à Vincennes avait gagné rapidement la sympathie de tous, passionné et un peu habité, rien de tiède dans tous les cas. Parfait original, David Joy nous avait offert à cette époque un entretien de grande qualité.

“Là où les lumières se perdent” participait au grand rush de ces dernières années de romans noirs ou polars chez les bouseux ricains, surtout chez les plus tarés, qu’on nomme “rural noir” ou appalachien (qui fait plus classe) aux fins de lui donner des lettres de noblesse ou pour bien vous faire comprendre que vous aurez le cocktail habituel de flingues, de gros cons, de femmes battues, d’histoires misérables, de bastons, fusillades et outrances et une partie d’humanité, de compassion selon les livraisons, avec toujours comme reine de la fête l’inévitable meth, grande corruptrice qui rend furieux et parfaitement imprévisibles les tarés oligophrènes que l’on rencontre dans tous ces romans. Alors, au bout d’un moment le “rural noir”, ça va bien, ça tourne un peu en rond au niveau des intrigues qui sont dynamisées trop facilement par les actes des dégénérés quand ils sont sous acide.

Et puis, il y en a certains qui se distinguent, qui ont le petit truc qui émeut ainsi qu’une plume qui est capable de faire ressentir un peu de grandeur, de chaleur, d’humanité au milieu du cloaque, du carnage, de la misère. Et tout comme Benjamin Whitmer qui me vient de suite à l’esprit en illustration, David Joy sait lui écrire des très bons “country noir”  et pourtant…

Et pourtant “Le poids du monde”, je l’ai déjà lu précédemment et à de nombreuses reprises, je l’ai même déjà lu écrit il y a deux ans par David Joy. Choisissant donc de rester en terrain connu et sur une thématique déjà parfaitement évoquée , Joy écrit une nouvelle histoire de jeunes adultes en difficulté dans le comté de Jackson en Caroline du Nord avec trafic de meth et avec encore un côté œdipien bien ancré même si c’est par transfert…Du déjà vu donc mais c’est sans compter sans la puissance de la plume de l’auteur, sa propension à créer de l’empathie pour des personnages forts dans leur vie, dans leur complexité, dans leurs désirs d’une vie un peu moins moche. Le regard fraternel envers les paumés et ceux-là, au nombre de trois sont vraiment des damnés de la terre, est constamment apparent dans la narration exemplaire de David Joy.

Extrait de l’entretien de septembre 2016:

« Ce nouveau roman, The Weight of This World, m’est venu de la même manière, oui. J’avais un minuscule fragment de scène : je voyais deux amis allant acheter de la méthamphétamine, et je les voyais l’acheter à quelqu’un qu’ils avaient toujours connu. Je voyais que ce dealer avait amassé un tas d’objets volés en guise de paiement pour la drogue – quelque chose de très représentatif de là où je vis – et que dans le tas, il y avait des armes. Je le voyais se vanter d’avoir toutes ces armes volées, et pointer un flingue vers l’un des deux amis. Ils se lèvent subitement, et lui crient de ne pas faire ça. Le mec commence à rire, et leur dit de se détendre. Que le flingue n’est même pas chargé. Et il ajoute : « Regardez, vous allez voir… », tout en portant l’arme à sa tempe. Il appuie sur la gâchette, pour prouver que la chambre est vide, mais elle ne l’était pas. En une seconde, le type s’est fait exploser la cervelle. Alors tout d’un coup, les deux camés se retrouvent assis sur un canapé, avec une pile d’armes, de drogue et d’argent devant eux, et un dealer mort à leurs pieds. C’est la première image que j’ai eue, et c’est comme ça que commence l’histoire. On ne passe pas les vitesses une à une, on démarre sur les chapeaux de roue dès que le top départ est lancé. »

Aiden, à douze ans, a vu son père abattre sa mère avant de retourner son arme contre lui. Thad Boom a caché et hébergé son pote dans la caravane isolée dans laquelle il vit au fond de la propriété de son beau-père, triste sire passant sa vie à picoler et à battre sa femme. April, la quarantaine, est la mère de Thad, fruit d’une grossesse non désirée. Elle n’a jamais aimé son fils, s’en veut mais chaque jour, il lui rappelle sa jeunesse volée,  l’abandon par sa famille, l’humiliation, ses années de souffrance. Pendant l’absence de Thad, au combat en Afghanistan dont il reviendra bien déglingué, son alcoolo de mari enfin mort, April est devenue l’amante d’ Aiden. Du pur « white trash » et ce n’est que le début.

En l’absence de boulot pour eux, Aiden et Thad vivotent de petits vols minables et se défoncent.Et puis, cadeau des dieux, à la mort accidentelle et particulièrement nulle de leur dealer sous leurs yeux, les deux compères se retrouvent avec une quantité de came à revendre, une quantité modeste mais difficile à fourguer dans leur coin de miséreux. Commence alors une lente et longue descente aux enfers pour les trois, hélas bien désunis et démunis au moment d’affronter un cauchemar qu’ils ont eux-même convoqué.

Et dès les premières lignes, on cogne, on flingue, on gueule , on baise, ça pue le mauvais alcool, la came pourrie, les nanas barges, la sueur, le tableau accablant de la misère ordinaire … Roman violent, “ Le poids du monde” est mû par un tempo impeccable, pas de temps mots. Violence des actes dictés par la came, plongée sidérante dans la Cour des Miracles des tweakers  mais aussi dureté du propos, de l’histoire…des montagnes de Caroline de tristesse, d’injustice dégueulasse et la certitude que Dieu invoqué à un moment ne fera rien pour vous. Le seul cadeau céleste ici , c’est cette nature omniprésente que décrit souvent de bien belle manière David Joy, amoureux de sa région.

Roman particulièrement dur, désespéré, triste,  “Le poids du monde” est une belle tragédie américaine, une illustration de l’âpreté de l’existence, un peu à la “ Sinaloa cowboys” de Bruce Springsteen”.

Malheureux comme les pierres.

Wollanup.

PS: Côté zik, c’est également du bonheur avec du Jason Isbell et du Drive-by-Truckers, références musicales très logiques.

 

DANS LA CAGE de Kevin Hardcastle / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Traduction: Janique Jouin.

“Ancien champion de boxe et de free fight, Daniel a raccroché les gants après une blessure grave et dire adieu à ses rêves de gloire. Devenu soudeur, il mène aujourd’hui une vie tranquille avec sa femme et sa fille, âgée de douze ans, à Simcoe, petite ville d’Ontario dont il est originaire. Difficile pourtant, dans une région minée par le chômage, de joindre les deux bouts. Aussi Daniel accepte-t-il de se mettre au service de Clayton, un caïd de seconde zone qu’il a connu dans son enfance, le temps de se renflouer. Mais vite écœuré par la violence de ce milieu, il décide de s’affranchir et de remonter sur le ring.”

La cage, c’est l’espace dévolu aux combats de free fight et comme le roman parle beaucoup de boxe tout est empreint de testostérone et d’adrénaline, parfait exemple littéraire de la célèbre déclaration de Churchill durant le blitz londonien “blood, sweat and tears” mais ce n’est pas dans cette zone de douleur sportive que l’on ressent le plus la souffrance de Daniel et de sa famille.

Roman de la précarité, version canadienne, “Dans la cage” narre avant tout le combat d’un homme pour arriver à faire vivre sa famille décemment. Ces mauvais choix dictés par l’urgence se retourneront évidemment contre lui, nul ne peut jouer avec le feu impunément. Alternant les chapitres familiaux intimistes et les épisodes violents, le roman offre un rythme abouti tout en donnant la certitude que le KO final sera funeste.

Du  roman noir sociétal sans aucun doute mais finalement pas encore aussi percutant que Craig Davidson de “Cataract City” avec qui il partage la nationalité et les romans parlant de boxe. On pourrait plutôt voir ici une version sanglante et violente des romans de Willy Vlautin. La dimension humaine est très bien ancrée tant dans la lutte pour s’en sortir, le désir d’arriver à un mieux tout simple que dans l’acharnement à faire le mal.

Premier roman de Kevin Hardcastele, “Dans la cage” est l’augure de romans séduisants à venir.

Dans les cordes.

Clete.

LE ROMAN DE JEANNE de Lidia Yuknavitch / Denoël.

Une couverture magnifique, l’adaptation dans un futur proche de la vie d’un personnage historique français que j’ai toujours trouvé très intriguant, il n’en faut parfois pas beaucoup plus pour quitter son petit univers et rejoindre des espaces qui vont sont inconnus et parfois aussi de le regretter amèrement.

Encensé par les plus grands médias aux USA, “Le roman de Jeanne” arrive chez nous en cette fin d’été précédé de la bonne réputation de son auteure Lidia Yuknavitch dont les ouvrages souvent autobiographiques comme “ la mécanique des fluides” ont montré la puissance et la dureté de sa plume. Ici, changement total de genre et de thème, quoique, on entre  dans la si à la mode dystopie, le roman post-apocalyptique, la SF du chaos à venir.

Certains y ont vu une diatribe contre Trump comme la série “the handmaid’s  tale” tirée d’un roman de Margaret Atwood publié en 1985 mais le roman a été écrit sous Obama… Certains y ont vu aussi un roman féministe que la fin de l’histoire contredit totalement. C’est vrai que l’héroïne que certains survivants attendent, espèrent pour mener le combat, c’est la réincarnation de Jeanne d’ Arc, l’icône recréée par l’ Histoire et les cathos. Jeanne d’Arc, le sabre et le goupillon, symbole fort et très différent selon les types de populations qui se l’accaparent reste quand même un des grands personnages de l’Histoire, occidentale tout au moins.

Destin extraordinaire d’une petite bergère lorraine en ligne directe avec la vierge Marie qui lui dit d’aller bouter les Anglois hors de France. Et ce qu’elle fait direct, quittant veaux, vaches, cochons et sa famille pour devenir chef des armées du royaume de France. Les cathos en ont fait une sainte… une jeune fille qui a passé sa toute petite vie à tuer, étriper, amputer et qui avait comme fidèle compagnon d’armes le sinistre Gilles de Rais violeur et tueur d’enfants sur ses loisirs, quand il n’était pas occupé aux mêmes boucheries que Jeanne. Ils ont des héros très sympathiques chez les cathos. Je vais revenir à mon sujet car je risque de déraper sur leurs serviteurs de la région de Philadelphie qui aiment aussi beaucoup les enfants. Ah cette histoire de la vierge et de Jeanne, vous imaginez un peu la même chose de nos jours: une petite nana Rmiste qui va voir le président pour lui dire que la vierge lui est apparue à Pôle emploi lui demandant de virer les Qataris et les Saoudiens de France? Même monsieur Macron, élevé chez les Jésuites, les soldats de Dieu, il ne la croit pas. De plus, il ne comprendrait mais alors jamais que Marie ne soit pas adressée à lui, d’abord, quand même.                                                                 

Mais comme disait Jeanne, revenons à nos moutons.

“Anéantie par les excès de l’humanité et des guerres interminables, la Terre n’est plus que cendres et désolation. Seuls les plus riches survivent, forcés de s’adapter à des conditions apocalyptiques. Leurs corps se sont transformés, albinos, stériles, les survivants se voient désormais contraints de mourir le jour de leurs cinquante ans. Tous vivent dans la peur, sous le joug du sanguinaire Jean de Men.
Christine Pizan a quarante-neuf ans. La date fatidique approche . Rebelle, artiste, elle adule le souvenir d’une héroïne, Jeanne, prétendument morte sur le bûcher. Jeanne serait la dernière à avoir osé s’opposer au tyran. En bravant les interdits et en racontant l’histoire de Jeanne, Christine parviendra-t-elle à faire sonner l’heure de la rébellion?”

C’est, isolés dans le CIEL, une base en orbite autour de la Terre que les derniers résistants au tyran vont mener cette lutte. “le roman de Jeanne » est un roman de SF montrant une fois de plus ce qui peut arriver à l’humanité, ce qui va arriver à l’humanité, espèce, elle-aussi, vouée à l’extinction ce que la plupart des scientifiques s’accordent aujourd’hui à dire tout en pointant les dérives des pouvoirs, l’embrigadement, la psychologie des foules, l’autocratie, les discours fallacieux… des trucs bien contemporains, actuels, pas de la SF, quoi.

Le Roman de Jeanne est, c’est certain, un roman engagé, de la littérature de combat qui revendique, qui hurle parfois dans sa dureté, une révolte contre la folie de l’humanité. On assiste à la lutte ultime avant la fin de tout espoir tandis que peu visible mais présent dans un monde bien triste et totalement concentrationnaire subsiste sous des formes nouvelles mais terriblement sclérosées l’amour, la tendresse. Lidia Yuknavitch écrit avec véhémence, puissamment, on sent la colère, la passion, un roman écrit visiblement avec les triples pour un résultat  abouti dans sa tension et surtout dans son message.

Cyberpunk armé.

Wollanup.

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