Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (page 1 of 35)

La PEAU DU PAPILLON de Sergey Kuznetsov / Série Noire.

Traduction: Raphaelle Pache

«Dans ma cave bétonnée, sur le petit lopin de terre qui entoure ma maison, parfois dans une forêt des environs de Moscou ou dans un ascenseur, j’essaie de parler de moi aux gens. Si j’avais été écrivain, les mots seraient venus à mon secours. Finalement, mes auxiliaires, ce sont un couteau, un scalpel ,et une lampe à souder.» 
À Moscou, les agissements d’un tueur en série particuIièrement sadique attirent l’intérêt de Xénia, l’ambitieuse rédactrice en chef d’un site Web d’actualités – elle-même adepte de pratiques sexuelles extrêmes – qui voit dans cette affaire la chance inespérée de gagner en notoriété. 
Intérêt bientôt partagé, quand une relation virtuelle via une messagerie instantanée se noue entre le tueur et la jeune femme. 
Mais à la frontière entre fantasme et passage à l’acte, entre fascination et répulsion, Xénia devra se confronter à ses propres désirs.

Sûrement un roman que le plus grand nombre appréciera bien mieux que moi. D’ailleurs, les premières critiques sont laudatrices.

Pour faire corps avec des personnages pendant quelques chapitres, un roman, il est nécessaire que naisse une certaine empathie ou tout au moins un intérêt pour leur parcours, leur destin. Et ici rien! Les deux petites demoiselles Xénia et Olga et leurs problèmes existentiels, leur vie sexuelle, rien à foutre, pas mon monde, pas passionnant tout cela, limite soporifique pendant un interminable premier tiers du livre. “la peau du papillon” privilégie la psychologie des personnages mais ceux-ci m’ont paru vraiment trop étrangers, insipides, peu dignes d’intérêt.

Ensuite, enfin, arrive ce fameux tueur de Moscou apôtre du sadisme, et à partir de là les pages où il se raconte, parfois avec une très belle et troublante poésie sont fascinantes et peuvent emporter le lecteur lui laissant une méchante impression de préférence pour le salaud que pour les deux petites nanas, ce fut mon cas, je sais, c’est regrettable . Xénia est actrice d’un vilain jeu du chat et de la souris et j’ai vraiment désiré que le vilain matou fasse un carnage. Car, vous vous en doutez très rapidement, la jeune femme adepte du masochisme et le grand malade sadique ne peuvent que se rencontrer et plus si affinités…  J’avais connu pareille mésaventure avec une héroïne tête à claques d’un roman mineur du grand William Bayer dont je tairai le titre. Que le lecteur préfère le bourreau aux éventuelles victimes, ce n’est sûrement pas un effet voulu.

Attention, c’est la SN, ce roman est loin d’être une série Z, la photographie de la société moscovite est intéressante, les rêves très, très modestes de réussite d’une certaine jeunesse “dorée” russe apportent un éclairage sur la Russie urbaine. Tiens, ils n’ont pas de gilets jaunes là-bas… Sergey Kuznetsov sait aussi se montrer passionnant dans des passages sur des tueurs en série ricains et sur des Russes beaucoup moins connus, l’internationale de l’horreur…Ces histoires, ces révélations, ces descriptions, ces analyses relèvent un roman qui est par ailleurs trop souvent plombé par certains choix narratifs sans grand intérêt pour l’intrigue ou le suspense et qui obligent le lecteur à des recherches frénétiques d’inférences salvatrices

Enfin, aussi, tout dépend de votre parcours de lecteur. Si vous avez morflé avec le cauchemar “Lykaia” de DOA, également chez Gallimard, vous trouverez “La peau du papillon” bien pâle.

Pas touché.

Wollanup.


GRACE de Paul Lynch / Albin Michel.

Traduction: Marina Boraso.

“GRACE” est le troisième roman de l’Irlandais originaire du Donegal Paul Lynch. Même si l’habit ne fait pas le moine, on a du mal à croire qu’un homme ressemblant un peu à l’acteur Jason Schwartzman, un look de dandy 60’s à la George Best soit capable d’une telle noirceur servie par une plume de tout premier ordre, de l’orfèvrerie.

Paul Lynch a commencé sa carrière d’auteur avec le terrible “Un ciel rouge le matin” où un Irlandais, au 19ème siècle quittait le Donegal pour la Pennsylvanie afin de fuir un tueur à ses trousses. Un an plus tard, il nous proposait “La neige noire” racontant le retour d’un Irlandais dans le Donegal après des années passées aux USA et affrontant l’obscurantisme de ses compatriotes dans sa quête de faire vivre sa famille dans une ferme moderne en 1945. Cette fois, l’Amérique souvent présente dans les écrits des Irlandais n’est pas dans le décor même si l’époque de la “grande famine” racontée dans “Grace”, tragédie qui a tué plus d’un million de personnes sous le regard indifférent des Anglais, a été le moteur de l’exil d’ un million d’Irlandais vers les rives de New York ou de Boston.

“Irlande, 1845. Par un froid matin d’octobre, alors que la Grande Famine ravage le pays, la jeune Grace est envoyée sur les routes par sa mère pour tenter de trouver du travail et survivre. En quittant son village de Blackmountain camouflée dans des vêtements d’homme, et accompagnée de son petit frère qui la rejoint en secret, l’adolescente entreprend un véritable périple, du Donegal à Limerick, au cœur d’un paysage apocalyptique. Celui d’une terre où chaque être humain est prêt à tuer pour une miette de pain.”

Avec son entame quasiment biblique qui rappelle le début de  » Le diable tout le temps » de Pollock,“Grace” est avant tout un grand roman picaresque, égal des grandes oeuvres du genre comme “Water Music” de TC Boyle, une histoire où le déterminisme s’échine à détruire le peu d’espoir, le peu de vie restants. La presse anglo-saxonne a coutume de comparer Lynch aux plus grands auteurs américains et ceci n’a rien de galvaudé, loin de là. Paul Lynch  a une plume extraordinaire, une simple phrase peut parfois vous illuminer pour toute une journée. Lynch est capable par le chant d’un oiseau, le scintillement d’un minuscule grain de granit d’un rocher éveillé par le soleil, de rendre moins dur la peine, la désolation, le Malheur. Même dans les moments les plus faibles du “chemin de croix” de Grace, la prose lyrique, poétique vous porte, vous guide dans sa beauté de la description de la nature si hostile à la mauvaise saison, quand la neige est vécue avec terreur par tous ces pauvres hères sans toit. On touche souvent l’indicible, on vit avec le malheur. La “route” de McCarthy, dans la symbolique, dans sa noirceur comme dans l’histoire vient bien sûr à l’esprit.

Remarquable roman d’initition où le passage à l’âge adulte se paie à un prix bien trop fort, revêtant toutes les couleurs du noir pour n’y échapper que par petits touches pâlement gris colorés animées par une plume brillante sans être clinquante, riche sans être ampoulée, “old style” sans être démodée.

”Grace” nous amène aussi vers des aspects jusqu’alors inconnus dans l’oeuvre de Paul Lynch. L’intrigue, cette fois, est souvent grisement voilée par des espaces devenant de plus en plus réduits entre réalité et tous les songes, les rêves ou vies intérieures de Grace lui permettant, dans la folie, d’échapper à l’horrible réalité de sa vie. Ce crescendo fantasmagorique provoque le vertige sans jamais perdre le lecteur. On est parfois dans l’univers gothique de “la mort au crépuscule” de Willam Gay tout en affirmant un espace bien personnel empreint des légendes irlandaises et celtiques.

Grace, de la même famille que Ree de “Winter’s bone” de Daniel Woodrell, chef d’oeuvre!

Wollanup.


LE GARDIEN DE LA JOCONDE de Jorge Fernández Díaz / Actes Noirs Actes Sud.

Traduction: Amandine Py.

« La mission de Rémil, vétéran de la guerre des Malouines, semble un rien frustrante : assurer la protection d’une jeune avocate espagnole envoyée à Buenos Aires pour exporter des vins vers l’Europe. Mais si l’agence officieuse des renseignements argentins a fait appel à l’un de ses plus brillants éléments, c’est que les malbecs tanniques et colorés, auxquels la belle s’intéresse, sont agrémentés d’une précieuse poudre blanche qui sait se faire très discrète. »

Un auteur inconnu, une lecture non prévue, des première pages séduisantes et en définitif un polar particulièrement costaud racontant un trafic de coke, entre autres, entre l’Argentine et l’Europe. Pourtant l’Argentine en littérature, j’ai quelques réticences après avoir lu à de trop multiples reprises la tragédie de la dictature militaire et ses tristes conséquences…

Jorge Fernandez Diaz auteur de plusieurs ouvrages dans son pays est journaliste d’investigation à l’origine et il a mis ici la somme de ses connaissances des affaires argentines au service d’un  roman inspiré de faits réels qui a dû bien décoiffer dans son pays à sa sortie en 2014 mais qui sera aussi pour les lecteurs français un témoignage assez édifiant de l’universalité des agissements des puissants et des nantis pour se faire de la thune au mépris des lois et d’une certaine conscience avec la poudre blanche.

Quand on pense cocaïne en Amérique latine, on voit de suite la Colombie mais cette affaire racontée de façon très détaillée et précise (parfois peut-être un peu trop pour une ou deux scènes secondaires) montre que d’autres pays sud-américains lui ont emboîté le pas avec ou sans l’aval du suzerain colombien. Alors, évidemment rien de bien nouveau, les mêmes magouilles entre politiciens, flics, avocats, journalistes, courtiers, narcotrafiquants et officines hyper secrètes, bras armé du pouvoir mais également porte-flingues incontrôlables et indécelables… le narcotrafic mondialisé, la narcopolitique des seigneurs… Tous pourris !

Rien d’original au départ mais l’écriture de Diaz parvient d’emblée à accrocher le lecteur pour le posséder tout au long d’un récit au long cours où est expliqué et narré le montage d’un transport de montagnes de coke de l’Argentine vers l’Espagne.Tout sauf indigeste même si, parfois, certains passages au début pourront paraître un peu fastidieux. Mais on s’apercevra à posteriori que ces détails ont leur importance dans la résolution de l’intrigue criminelle hyper violente qui va s’immiscer à partir de la moitié du livre.

Le roman explore minutieusement la vie, le parcours, les intérêts, l’environnement familial et économique des personnages importants investis dans l’affaire et Jorge Fernandez Diaz élabore des portraits assez édifiants de ces puissants engagés dans la même quête et dont les invariants psychologiques sont la cupidité, l’arrogance née d’un sentiment d’impunité et une suffisance engendrée par l’argent facile et en grande quantité.

Mais c’est Rémil qui détient la palme, qui anime le roman, le fait exploser, au moment de sa colère. Rémil, vétéran de la guerre des Malouines de sinistre mémoire pour son pays, est un dur, un inflexible, un “soldat” qui officie pour l’annexe des services secrets argentins, agence autonome dans ses opérations et son financement. Rémil ne connaît pas la peur, la compassion, la pitié, la confiance, sait évoluer au milieu de la faune dominante comme au milieu de la lie de Buenos Aires… Rémil est un roc, un pro qui va succomber aux charmes vénéneux de Nuria “la Joconde” qu’il est chargé de protéger, tomber dans les filets de  “la dame blanche” jusqu’ à la catastrophe prévisible.

Rémil est-il amoureux? Nuria est-elle éprise ? Peu importe ce sera le début de la fin pour l’entreprise et pour cette passion avec cette Méssaline moderne mais absolument pas façon bluette ou mainstream. Le roman s’avère particulièrement éprouvant et violent dans sa seconde partie quand les personnages enlèvent leur masque de bienveillance civilisée et nul doute qu’ Emil ne vous quittera pas une fois la dernière page tournée.

Violemment édifiant et superbement prenant.

Wollanup.

Wollanup/Clete Purcell/ 2018.

Tout avis est par essence subjectif et donc une sélection annuelle représente un sommet dans la partialité tout en entrant certainement un peu dans l’intimité de l’émetteur. Peu importe, ces dix bouquins ne sont peut-être pas les meilleurs de l’année mais ils ont franchi la première étape de mes choix de lecteur par hasard ou par conviction tout comme certainement par envie dans l’instant en adéquation avec l’état d’esprit du moment. Tous par contre sont des romans qui m’ont offert de grands moments d’évasion, d’intérêt, de plaisir éveillant des sentiments pas toujours forcément charmants et restant très longtemps dans la mémoire, continuant à alimenter réflexions bien après leur lecture. C’est tout simplement ce que j’ai lu de mieux cette année et à l’heure de Noël et des cadeaux, ils sont tout ce que j’aimerais vraiment partager avec ceux qui comptent pour moi. Du plaisir, de l’intelligence, de la noirceur, du talent, de l’immense talent…

DÉBÂCLE de Lize Spit / Actes sud.

Un premier roman belge et une énorme force dévastatrice pour raconter l’enfance mal aimée et l’adolescence flinguée. La colère, la douleur, Le Noir social au plus haut niveau, terrible !

CECI EST MON CORPS de Patrick Michael Finn / EquinoX / Les Arènes.

L’adolescence déglinguée vue cette fois-ci des USA. Sale, dégueulasse, dérangeant, sans pitié et sans merci. Urgent et en même temps dérisoire par son nihilisme, aussi con et vulgaire que du “Green Day” mais aussi, surtout, indispensable.

AVANT LA CHUTE de Noah Hawley / Série Noire.

Le roman noir ricain intelligent, sociétal, sombre mais terriblement profond. Beaucoup ont pleurniché avec le pitoyable “Jake” chez le même éditeur. Noah Hawley, c’est la série « Fargo »… Saisissez ici l’effet papillon, la vie et son incertitude, dans un roman particulièrement abouti. Beau!

BRASIER NOIR de Greg Iles / Actes Sud.

La grosse surprise de l’année. Populaire aux USA, quasiment inconnu en France, Greg Iles sort le premier volume fulgurant d’une trilogie sur la ville de Natchez dans le Mississipi dans les années 60 et de nos jours. Le Sud, le Mississipi, le KKK, des disparitions inexpliquées, des salopards qui s’en sortent, une lecture particulièrement addictive. La suite “l’arbre aux morts” en librairie le 2 janvier. Du bonheur !

LA MAISON DU SOLEIL LEVANT de James Lee Burke / Rivages

Qui raconte mieux ou ne serait-ce au moins aussi bien le Sud que le vieux cowboy James Lee Burke. Deux pages et vous êtes ferré, le talent, une plume magnifique, de l’action et de la réflexion, des descriptions à couper le souflle qui vous font aimer des régions que vous n’avez jamais foulées. Un intérêt profond pour l’humain et la nature. Burke est Dieu.

UNE DOUCE LUEUR DE MALVEILLANCE de Dan Chaon / Albin Michel.

Un roman noir qui va fouiller très loin dans le cerveau des personnages mais aussi dans le vôtre. Ecrit avec un style finalement très ordinaire, parfois peu en adéquation avec l’intelligence du propos, un roman vertigineux, dérangeant jusqu’au malaise, hantant de façon très durable, la grande classe.

LYKAIA de DOA / Gallimard.

En délaissant le créneau “Pukhtu”, DOA aborde d’autres mondes douloureux une fois de plus avec talent. Loin des réseaux sociaux, fidèle à des choix d’écrire d’abord pour lui, nous offrant, malgré lui peut-être, ses traumas, ses luttes, ses incertitudes, ses interrogations, ses indignations, DOA frappe encore très fort, fait très mal au lecteur. Un grand, un mec bien.

CORRUPTION de DON WINSLOW / Harper Collins Noir.

North Manhattan, un personnage de tragédie, un crescendo infernal, le retour du grand Winslow. Si vous ne connaissez pas l’auteur, Corruption fera une très bonne entrée dans son monde de polars où le fric est roi et la corruption sa belle pute amante.

LA LEGENDE DE SANTIAGO de Boris Quercia / Asphalte.

Troisième volet des enquêtes de Santiago Quiñones, flic chilien. Tout simplement impeccable, rien à jeter, urgent, imparable.

EMPIRE DES CHIMÈRES d’Antoine Chainas / Série Noire.

Il aura fallu attendre de longues années mais l’attente valait la peine. Toujours aussi violent, sombre dans les mondes racontés mais avec une plume de plus en plus virtuose. Capable de vous immerger dans ces univers fictionnels, Antoine Chainas multiplie puis entremêle les intrigues mais sans jamais noyer le lecteur. Le grand vertige, la déstabilisation érigée en art, le très grand trip 2018. Chainas est grand.

Wollanup/Clete Purcell, décembre 2018.

TREIZE JOURS de Arni Thorarinsson / Métailié noir.

Traduction: Eric Boury.

« 13 jours, c’est le délai que sa dernière petite amie, banquière recherchée par la police, a donné à Einar pour la rejoindre à l’étranger.

13 jours, c’est le temps qu’il va lui falloir pour décider s’il veut accepter la direction du grand journal dans lequel il a toujours travaillé.

13 jours, c’est le temps qui sera nécessaire pour trouver qui a tué la lycéenne dont le corps profané a été retrouvé dans le parc. Quelque chose dans son visage rappelle à Einar sa propre fille, Gunnsa, quand elle était un peu plus jeune et encore innocente. Mais aujourd’hui Gunnsa est devenue photographe et travaille dans le même journal que son père ; elle s’intéresse de près à ces adolescents paumés et ultra connectés qui fuguent ou disparaissent, elle a plus de ressources et d’audace pour faire avancer l’enquête – et moins de désillusions. »

Arni Thorarinsson a déjà une belle carrière d’auteur. Et à part le très, très dispensable “le crime” sorti l’an dernier, son bilan est très positif et le plante comme un auteur important du polar dit nordique originaire d’Islande, ce petit pays popularisé par son collègue et compatriote Arnaldur Indridason. On peut d’ailleurs relier les deux auteurs par ce souci de montrer la société islandaise, les maux qui la rongent, les failles, les souffrances des minorités au sein d’intrigues fouillées. Mais si Indridason gratte souvent le passé et son propre passé, Thorarisson, lui, manoeuvre, explore, montre le présent de son pays, écrivant des drames au cœur des heurs et malheurs occidentaux comme les conséquences de la crise des subprimes dans un très bon « le septième fils » .

Plus jeune, plus expansif, moins tourmenté, mieux dans son époque que le Erlendur d’Indridason, Einar le héros de Thorarinsson est journaliste et le papa protecteur de Gunnsa une ado qui grandit et qui voudrait suivre les pas de son père. Si parfois, dans certaines aventures précédentes, les affaires concernant le journal ont pu paraître bien trop importantes dans le propos, nul doute que le milieu est propice à des intrigues plus rapides, plus rythmés que les “chemins de croix” d’Erlendur.

Et du rythme, il y en a, des rebondissements aussi, une réflexion sur l’adolescence et ses fragilités, de quoi faire un polar, loin d’être exceptionnel, pas tout à fait du niveau du très bon “ l’ange du matin” mais suffisamment solide pour satisfaire les amateurs du genre.

Wollanup.

LISTE NOIRE de Yvon Coquil / Editions In8.

D’un gars qui fut toute sa vie charpentier-tôlier à l’arsenal de Brest, il ne faut certes pas attendre des pétales de roses à peine susurrés. Et effectivement, Yvon Coquil crache une fois encore des scories métalliques, sombres et mordantes. À l’instar des onze nouvelles qui charpentaient son précédent Métal amer (éditions Sixto), le présent Liste noire télescope des trafics torves sur des destins mal ébarbés en une trame équarrie au marteau-pilon. Sans révolutionner le genre noir, Yvon Coquil maîtrise l’art d’en conjuguer les thèmes, de les souder plutôt, puisque c’est justement son présent sujet.

Une vague de licenciements rince l’ambiance des docks brestois et Lucas, soudeur donc sur les chantiers navals, attend le ressac qui l’entrainera à son tour. L’annonce d’une prochaine liste de têtes à faire tomber le pousse à gamberger de travers et bouscule ses neurones déjà mis à mal par l’alcool et le besoin primaire d’argent. Entre autres garrots budgétaires, on retrouve ici, sous le spectre du chômage, le délicat sujet du financement du mouroir des parents. On pense du coup à l’excellent Aux animaux la guerre, le premier roman de Nicolas Mathieu, récent lauréat du Goncourt pour Leurs enfants après eux (parus tous les deux chez Actes Sud). Pour Lucas, la seule solution s’appelle Marco, un collègue à deux encablures de la retraite, qui pourrait bien anticiper son départ, et ainsi sauver un poste. Hélas, le Marco en question se volatilise et la pirouette semble prendre l’eau.

En 76 pages raides comme une lame d’acier, cette novella, publiée dans la collection Polaroid dirigée par Marc Villard aux éditions In8, fonce sans digressions superflues entre une écriture simple, mais régulièrement lacérée à grands coups de griffe tour à tour souriants ou aigres, et des phrases courtes qui éclatent au métronome comme des gouttes de pluie sur le bitume breton. Sûr qu’Yvon Coquil s’y connait question rythme. En marge, nous le remercierons d’ailleurs de citer Humble Pie, les Faces, les Kinks et les Yardbirds, seuls traits lumineux au milieu d’un décor gris et d’existence ternes.

Et lorsque la fameuse liste tombe enfin, c’est Clarisse, l’ex de Lucas devenue responsable syndicale, qui la débite…

 

   « Nous ne formons plus qu’un seul corps, tendu vers l’oratrice, le souffle court dans l’attente de l’annonce de l’Apocalypse.

   – Mécaniciens, dix-sept. Electriciens, douze. Chaudronniers, trois. Charpentiers-tôliers, six. Soudeurs, un. »

Un seul soudeur ! Reste à retrouver Marco, englué dans ses trafics miteux de drogue et de caravanes, et le convaincre de faire valoir ses droits. Ça se dessine et l’avenir s’éclaircit brièvement. Mais l’horizon reste bouché à jamais et les lendemains ne sauraient passer que de peu à rien.

JLM

 

 

 

MAUVAISES NOUVELLES DU FRONT de Hugues Pagan / Rivages.

“Des portes ouvertes sur des lieux de transit, tel Ostende, où les destins se croisent. Sur des bureaux où règne le silence fiévreux des brigades de la Nuit. Sur des rues noyées de pluie, arpentées par des personnages qui se posent l’éternelle question : savoir ce qu’on a bien pu faire pour mériter « ça ».”

“Dernière station avant l’autoroute”, grand roman datait de 1997, il aura donc fallu attendre 20 ans avant de retrouver Hugues Pagan auteur de polars, absence durant laquelle il a participé à plusieurs projets audiovisuels. Avec « Profil perdu”, en 2017, on retrouvait Hugues Pagan tel qu’on l’avait quitté, comme si le temps n’avait eu aucune influence sur sa plume. Tant mieux pour certains, dommage pour d’ autres. Le même bonheur néanmoins de le lire à nouveau, de retrouver ces univers policiers rudes, glaçants souvent et une écriture de premier ordre que vous retrouverez aussi dans ces nouvelles qui forment ce “ Mauvaises nouvelles du front” introduit par Michel Embareck, de belle et très juste manière, on s’en doute.

“Ce recueil de nouvelles parues au hasard, balles traçantes entre 1982 et 2010, augmentées de l’inédite “Mauvaises nouvelles du front”, le place au premier rang des orfèvres à quai”.

Ces nouvelles, impeccables, n’ont pas forcément la force des romans de Pagan plairont surtout aux fans de l’auteur, les novices lui préféreront “ Profil perdu”, lui aussi empreint de cet univers si personnel qu’il évoque qu’ il envisage dans “Et pour finir…” où il raconte l’histoire de ces histoires…

“Alors, ces nouvelles, disparates, bancales, plus ou moins drolatiques, ces personnages entraperçus, ce sont des portes ouvertes un instant sur des solitudes, des murmures de vie, qui sont les leurs et par voie de conséquence un peu les miens, rien que des petits blues sans portée. Des tristesses. Les leurs, les miennes. Peut-être les nôtres.”

La seule différence notable avec tous les romans que j’ai avalés d’une traite après la précieuse découverte “Dernière station avec l’autoroute”, il y a une quinzaine d’années réside dans l’apparition épisodiquement d’une certaine forme d’humour rendant le propos parfois plus facile à assimiler.

Pagan, c’est du polar, il a été flic lui-même, c’est un univers qu’il dépeint en le connaissant, exprimant ce que lui même a vu, vécu, senti, ressenti dans ces lieux de désespérance que semblent être les commissariats dans l’histoire de Pagan, l’homme. Pagan raconte les vies brisées, les flics, brisés eux aussi. L’intrigue policière semble en arrière plan chez Pagan, toute la lumière est donnée au noir, au drame subi au cauchemar vécu. Terrible univers où le noir se fait poisseux, insondable… Pagan raconte la vie, le malheur, le désabusement, la démission, la désillusion.

La grande classe .

Wollanup.

Quand ANTONIN VARENNE parle de DOA.

Un petit commentaire en soirée… qui ne serait sûrement pas beaucoup lu. Et pourtant, c’est un truc bien sympa et qui semble très important pour son auteur.

Antonin Varenne s’exprime sur DOA, sur la démarche de l’auteur, loin de la complaisance et qui l’interpelle. La même honnêteté, la même intégrité, la même discrétion, tout sauf une surprise. Moment intelligent.

« Belle interview, le piège de la paraphrase du livre y est bien déjoué. Au point de donner envie de lire le bouquin. Parfaite démonstration d’intelligence.

Les différences évoquées entre fiction et non-fiction, les distinctions faites entre les goûts et la qualité, la condamnation morale d’une oeuvre, sa censure légale, un hastag et une réaction critique digne, sont essentielles.

Je suis dans les premiers moments d’un prochain livre, et la lecture de cet entretien remet quelques boussoles dans la bonne direction. A commencer par ces conseils —ou règles— que les auteurs ne devraient pas oublier: ne pas penser aux lecteurs (ni aux éditeurs); raconter et non asséner; éventuellement se donner pour objectif, comme le disait Benjamin Whitmer lors d’une rencontre à Limoges il y a peu: « to slowly crush the heart of the reader in my hand », de faire passer des émotions, donc (douloureuses ou moins); d’assumer cet « affranchissement total » que permet la création.

Mais la liberté —artistique, philosophique, physique…— n’est pas donnée. Elle n’est presque toujours qu’une conquête. Une bataille a priori sans victoire, mais sans défaite non plus. Pour les auteurs comme pour les autres. On n’est jamais libre, on essaie seulement de se libérer (que serait un être entièrement libre?…Dieu, dévoreur de chair humaine, fou, artiste total muet sourd et aveugle, homme transformé en meuble?). Et c’est la dernière boussole, avec la prise de risque, que je retiendrai de la lecture de cet entretien: ce qu’a fait DOA avec ce livre, et qu’importe à ce stade que je ne l’ai pas encore lu. Il a cassé le moule, il s’est libéré d’un des auteurs qu’il était pour en devenir un différent. Parce qu’il est vite tentant de se contenter d’en être un seul, celui qui vend ou celui qui nous fait du bien, celui en qui on a le plus confiance, et de ne pas se frotter aux autres. Intéressant que ce soit par ce livre qu’il s’essaie au « JE ».
Merci aux questions, et un grand merci aux réponses.

A bientôt.

Antonin. »

L’entretien de Nyctalopes du 4 octobre 2018.

Lykaia chez Nyctalopes.

Lykaia chez Unwalkers.

Wollanup.

MEMORIAL DEVICE de David Keenan / Buchet Chastel

Traduction: Nathalie Peronny.

 

“Pas si simple d’être le Iggy Pop d’une petite ville de province…”

Le début des années 80 à Airdrie en Ecosse. A moins d’y être passé, vous ne devez pas connaître. Situé dans la campagne du comté du  North Lanarkshire, ouais, vous ne voyez pas vraiment mieux. On pourrait dire comme on le fait si souvent pour parler de petites villes d’une trentaine de mille habitants que Airdrie est le trou du cul du monde ou du moins de l’Ecosse mais la ville n’est située qu’à une vingtaine de kilomètres de Glasgow donc pas réellement isolée. Là, les jeunes rêvent de partir loin de la Calédonie et de ses tartans mais le plus souvent ils restent plantés là reprenant les emplois de leurs parents dans les usines et  depuis des décennies, peu d’évolution. Mais la vague punk de la fin des années 70 a créé un espoir pour tous ces jeunes, qui ont vu que trois accords de guitare, des épingles à nourrice, de la provocation, du nihilisme et de l’anarchie primaire suffisaient parfois à lancer une carrière dans l’industrie musicale si on était suffisamment malin et chanceux. “ Phony Beatlemania has bitten the dust” chantait the Clash, on déboulonne les idoles friquées, le souffle de la révolte d’une jeunesse prolo a atteint aussi Airdrie. Les major companies ont compris et sont à la recherche des nouveaux Damned, Sex Pistols, Clash, Exploited, Sham 69, Jam…

“Memorial Device” raconte les tout débuts, les hésitations, les plantages mais aussi les fols espoirs et la destinée de ces jeunes sans avenir et surtout sans réel talent. Toute la faune locale est finalement sur scène dans ce grand “ great rock’n’roll swindle” d’Airdrie. On croise  bien sûr des zicos, des paumés, des grands malades, de grands mythos, des pseudo intellos, des toxicos, des membres de l’Ira planqués, des pères alcoolos, des stars du porno, une grande comédie douce-amère particulièrement touchante et souvent hilarante, des légions d’ados qui se cherchent sans finalement vraiment se trouver.

“J’ai souffert de troubles mentaux toute ma vie. Mais rien que pour l’aspect créatif, ça vaut le coup”

David Keenan connaît parfaitement la scène punk et post-punk de ces années et c’est un vrai bonheur de retrouver tous ces groupes aux carrières météoriques ou tombés complètement dans l’oubli depuis. Keenan maîtrise, redoutable expert de cette époque d’explosion salutaire d’un monde rock bien essoufflé par des dinosaures endormis et le lecteur qui a connu, qui a participé à cette fureur reconnaîtra le niveau d’expertise de l’auteur et le remerciera pour le belle Madeleine de Proust. Keenan a travaillé pour l’excellent magazine musical british The Wire et  a vécu enfant à Airdrie au moment de la déflagration punk. Maîtrise parfaite du sujet donc associée à une connaissance du décor et magnifiée par une construction virtuose inspirée du roman de Georges Perec “la vie, mode d’emploi” qui racontait la vie des habitants d’un immeuble sur six ans. Keenan reprend ce schéma narratif en l’adaptant à la jeunesse rock d’ Airdrie sur plusieurs années autour du groupe “Memorial Device”, sa naissance, sa vie, son oeuvre… imaginaire à travers une narration surprenante au départ à base de témoignages, d’interviews, lettres, articles, témoignages où chacun tente de bien se placer dans la lumière, compilée par Ross Raymond un aspirant rock critique. La mosaïque prend forme rapidement pour créer une tableau particulièrement déjanté, foutraque.

En fait, le monde de la musique punk n’est qu’un moteur, un puissant moteur certes, pour développer l’environnement social  britannique des années 80. Nick Hornby pour l’univers musical ainsi qu’ une certaine tendresse et  Irvine Welsh pour l’ hommage à ces losers magnifiques et le côté déjanté, Memorial Device est  un très grand moment de rock’n’ roll, un roman superbe, qui  laisse néanmoins l’immense regret que le groupe n’ait jamais existé.

ROCK ON !

Wollanup.

TOUS LES MAYAS SONT BONS et ENCORE RATÉ de Donald Westlake / Rivages.

Traduction: Nicolas Bondil

Donald Westlake était un grand écrivain de polars new-yorkais décédé il y a 10 ans laissant un  vide abyssal jamais comblé derrière lui. Depuis, Rivages, son éditeur français a publié quelques inédits, puis la source s’est tarie. Et soudain arrive maintenant ce “tous les Mayas sont bons “ avec un titre français sentant bon les jeux de mots à deux balles que nous offraient les éditeurs français dans les années 60, 70 et 80 pour les polars. Alors, si vous ne connaissez pas ce grand maître, nul doute que ce ne sera pas forcément un roman marquant pour vous et que de multiples autres entrées beaucoup plus riches sont recommandées. Tout bon libraire saura vous guider entre autres vers “le couperet” ou “ Aztèques dansants”, très réussi qui montre un peu lui aussi un réel intérêt de Westlake pour les civilisations précolombiennes.

Si vous êtes un fan, par contre, malgré que vous puissiez légitimement  vous demander pourquoi ce roman sorti en 1985 aux States ne fasse son entrée chez nous que plus de trente ans plus tard, vous ne pourrez certainement pas résister et je vous comprends très bien… j’ai craqué immédiatement. Et, rassurons tout le monde, ce roman n’est pas une daube, n’est pas juste un fond de tiroir.

“Kirby, un Américain installé au Bélize – minuscule État d’Amérique centrale -, a acquis un terrain dans la jungle sur lequel il a édifié un faux temple maya avec la complicité de villageois locaux. Ces derniers fabriquent pour lui des « antiquités » qu’il entend vendre à des clients américains. Son but est quand même de s’enrichir le plus possible, on ne va pas se le cacher. Mais lorsque lesdits clients arrivent au Bélize en même temps qu’une archéologue idéaliste, certaines complications se font jour. Car l’archéologue est une vraie spécialiste qui sait distinguer le vrai du faux. Comme dit Kirby, « une fichue peste ».”

 

Capable d’écrire des comédies policières ébouriffées et hilarantes dans sa série consacrée à John Dortmunder cambrioleur new-yorkais particulièrement touché par une scoumoune qui ne le lâche jamais avec sa bande sympathique de bras cassés et des polars beaucoup plus sombres  avec sa série Parker, Westlake était brillant dans tous les genres qu’il touchait. Celui-ci avec sa profusion d’informations sur le Bélize en Amérique Centrale, se rapproche de “Kawaha”, roman d’aventures situé dans l’Ouganda des années 70 du triste sire Idi Amin Dada.

Roman d’aventures donc situé dans la jungle du Bélize qu’il a arpentée avec son épouse et à qui il a dédié le roman pour avoir enduré un trip avec lui dans l’enfer vert, se double aussi d’une farce et d’un énorme jeu de dupes, d’arnaques avec moult rebondissements, trahisons en cascade. Ce n’est sûrement pas le meilleur de Weslake que l’on retrouve ici mais le rythme est bien là, le ton gentiment moqueur et un humour souvent très fin, pince sans rire qui est une de ces marques de fabrique, bien présents, font que c’est du Weslake  et… c’est bon.

Les novices découvriront plus facilement le grand Donald Westlake en achetant le recueil de Rivages nouvellement sorti “Encore raté” proposant la première cata de Dortmunder “Pierre qui roule”  et deux autres très bonnes aventures “ Personne n’est parfait” et “Dégâts des eaux”. “Pierre qui roule” a d’ailleurs été adapté en 1972 par Peter Yates sous le titre ”Les quatre malfrats” avec un très incongru Robert Redford dans le rôle de Dortmunder. Christophe Lambert, dans un nanar ricain s’y est aussi essayé mais le costume était bien trop grand pour lui. Nombreuses ont été les adaptations des œuvres de Westlake, peu ont été convaincantes, la finesse de l’humour n’étant que très rarement retrouvée à l’écran. Dortmunder est un poissard, souvent aigri, totalement désabusé: le personnage que joue souvent jean Pierre Bacri correspondrait assez bien au tempérament et à l’état d’esprit du New-Yorkais.

“Tous les Mayas sont bons” à glisser légitimement et obligatoirement sous le sapin de tous les fans de Westlake et le volume “ Encore raté” sous le sapin de tous les amateurs de polars old school.

Wollanup.

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