Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 1 of 60)

UTOPIA AVENUE de David Mitchell / L’Olivier

Traduction: Nicolas Richard

“Londres, 1967. Dans l’effervescence des Swinging Sixties se forme un improbable groupe de folk-rock psychédélique nommé Utopia Avenue. Chapeauté par l’excentrique manager canadien Levon Frankland, ce groupe fictif connaît une ascension fulgurante…”

Il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne, on le sait et c’est souvent le scénario des romans racontant la trajectoire météorique de groupes de rock. Une fois au sommet, c’est le crash… la mégalomanie, la dope, les scandales… mais on connaît aussi le talent et l’art de surprendre d’un David Mitchell qui a déjà enchanté avec Cartographie des nuages qui deviendra Cloud Atlas au cinéma, L’Âme des horloges ou encore Les Mille Automnes de Jacob de Zoet et nul doute qu’il saura renouveler un cadre déjà bien usé. D’ailleurs les fidèles de l’auteur auront le droit à deux superbes clins d’œil faisant référence à des histoires anciennes de l’écrivain britannique. David Mitchell écrit des histoires au long cours, minutieuses mais restant toujours passionnantes et Utopia Avenue et ses 750 pages serrées ne fera pas exception pour le bonheur des lecteurs qui auront la chance d’ accrocher tout de suite. 

Utopia Avenue est un groupe imaginaire mais l’auteur l’a tellement détaillé et a intégré sa carrière à la scène londonienne de l’époque qu’il semble bien souvent réel. Mitchell part très loin, jusqu’aux premiers émois musicaux puis remonte petit à petit jusqu’à la rencontre et la formation du groupe.

« Qu’obtient-on en croisant un jeune bassiste en colère, une doyenne de la scène folk, un demi-dieu de la Stratocaster et un batteur jazz ? “ Le résultat va nous être raconté de manière exhaustive: la rencontre, le nom du groupe, les premières répétitions, les options musicales, les premières maquettes, le premier contrat, le premier single, le premier passage en radio d’un morceau, les salles vétustes et les concerts besogneux, Top Of The Pops, les premières interviews, le début de reconnaissance, la connivence, les fans, les groupies, les parasites, le LSD, le premier album, les tournées, la gloire, New-York, la Californie… tout est narré avec beaucoup d’humour et combiné avec les heurs et malheurs des vies de Dean, Griff, Elf et Jasper. 

Utopia Avenue raconte le swinging London et on croise un Marc Bolan très à l’ouest avant T.Rex, David Bowie espérant la sortie de son premier 45 tours,  Brian Jones, Syd Barrett, John Lennon et tant d’autres que les amateurs de cette période redécouvriront avec sûrement beaucoup de plaisir. Et puis Top of the Pops, Le Marquee,  Hammersmith Odeon, Melody Maker, NME… autant de symboles qui rafraîchiront la mémoire de beaucoup de vieux rockers.

Mais, très vite, le succès du groupe les amène à se frotter à la scène américaine: la folie new-yorkaise d’abord et la rencontre de Janis Joplin, Leonard Cohen et Jimi Hendrix puis le havre psychédélique de Laurel Canyon avec Jerry Garcia du Grateful Dead. Alors, parfois, cela fait un peu “Rock and Roll Hall of Fame” mais le roman fonctionne aussi parfaitement par ses personnages très précisément dépeints, animés, banalement humains finalement.

L’ amour de la musique sera le meilleur des sésames pour apprécier pleinement Utopia Avenue mais pas l’unique. Par ses analyses très techniques des morceaux comme par ses recensions de concerts électriques, foireux et glorieux, l’auteur montre une solide connaissance du genre et d’une époque qu’il n’a jamais vécue. Mais la tendresse de David Mitchell pour ses personnages et leur histoire souvent cabossée aussi fait que Utopia Avenue emporte le lecteur très loin, radieux, et le laisse salement démuni et triste devant la tragédie qui va briser le rêve éveillé de ces quatre jeunes gens dans le vent.

Passionnant, expert et charmant, certainement le plus beau roman que je pourrais conseiller pour l’été.

Clete.

Pat et Garrett de Jacques Bablon / Jigal

Un nouveau roman de Jacques Bablon est devenu un joli petit événement pour moi depuis le fabuleux Trait bleu, faux polar ricain en carton particulièrement virtuose en 2015. Ont suivi, avec toujours un code couleur en guise de clin d’œil au lecteur Rouge écarlate, Nu couché sur fond vert, Jaune soufre et Noir côté cour.

Prince de la concision, grand maître des romans borderline, Bablon raconte à merveille les histoires noires de gens très ordinaires qui résolvent leurs problèmes de manière peu ordinaire. Les romans sont courts, particulièrement rockn’roll, du plaisir brut immédiat agrémenté abondamment d’un humour ravageur, souvent noir évidemment, et de pas mal de malice.

 “Une mère, des jumeaux. Pat et Garrett. Pas de père déclaré. Suffisant pour faire une famille. Entre eux, les liens sont ténus. Elle n’a jamais ressenti d’amour pour ses fils. Les deux garçons ont passé leur jeunesse à se taper dessus. Leur en reste aujourd’hui une haine sourde. Quand leur mère dont ils ne connaissent rien, tombe sous des balles inconnues, la réaction des jumeaux est immédiate. Ils crient vengeance. Mais resserrer les liens après vingt ans de jalousie et de souffrance, ça donne quoi ? Venger sa mère quand le manque d’amour est criant, à quoi ça ressemble ?”

Tout va pour le mieux dans le meilleur du monde alors ? Eh bien non. Ce Pat et Garrett a doublé pas mal de livres dans ma file d’attente, a été très vite dévoré mais, horreur, encore plus vite oublié.

Est-ce dû à la disparition de la couleur dans le titre ? Est-ce dû à la couverture particulièrement moche alors que les précédentes étaient magnifiques ? Plus sérieusement, il me semble que cette histoire méritait plus d’attention pour les personnages. En prenant à bras le corps le concept de gémellité, ce monde obscur pour les profanes, on pouvait s’attendre à des développements un peu barrés de la part de l’auteur, mais non, pas cette fois. 

La concision ici, il me semble, a desservi l’histoire qui n’est pas assez rentrée dans l’intellect des personnages pour qu’on ressente une certaine empathie pour eux. Les jumeaux ne sont pas passionnants. Il est aussi difficile de comprendre complètement la mère tout comme un  père présent, restant secret sur sa paternité… 

Sur le thème des liens du sang, Jacques Bablon nous offre un polar somme toute plaisant se terminant par un duel digne d’un western comme le titre nous invitait à le penser. Un polar, c’est sûr mais pas vraiment un Bablon.

Vivement le prochain .

Clete.

LA LOI DES LIGNES de Hye-Young Pyun / Rivages

Traduction: Lim Yeong-hee avec la collaboration de Catherine Biros

Méchamment impressionné par La nuit du hibou de Hye-Young Pyun, je n’ai pas résisté très longtemps à la tentation de retourner dans les mondes bizarres de l’auteure coréenne qui sera certainement, sans augurer de l’avenir, ma plus belle découverte de l’année. Profitant de sa sortie en poche ce mois-ci, voici donc le douloureux La loi des lignes daté de 2015 et sorti en France l’année dernière.

“Lorsque sa demi-sœur est retrouvée noyée dans une rivière, Ki-jeong part à la recherche de réponses. Pendant ce temps, Sae-oh, qui n’a pas quitté sa maison depuis des années de peur d’être rattrapée par son passé, découvre que son père a été tué dans une explosion de gaz. La police est impatiente de résoudre ces deux affaires de suicides vraisemblablement justifiés par des dettes insurmontables.”

Changement d’univers, la forêt, décor de La nuit du hibou, cède sa place à la ville, sûrement aussi oppressante pour les deux héroïnes de ce roman infiniment triste. Quand on envisage la Corée du Sud par rapport à sa sœur ennemie du Nord, on imagine parfois une démocratie à l’occidentale, bercée par le libéralisme. Elle l’est visiblement mais subit les affres du capitalisme à sa manière, encore plus durement que chez nous, semble-t-il. La société coréenne semble très marquée par une soumission du peuple à la nation et au pouvoir. Mais individuellement aussi, selon son âge, sa condition : un total assujettissement de l’enfant à ses parents, de l’élève à son professeur, de l’employé à son chef, des jeunes aux aînés. La rébellion ou juste son envie sont  sévèrement sanctionnées, parfois physiquement et toujours en cherchant à humilier durablement. 

L’histoire, sans être particulièrement explosive, est une nouvelle fois très prenante. La plume de Hye-Young Pyun étant en somme très commune, il y a forcément chez elle autre chose, un talent, qui fait qu’une fois lancé, il est difficile de s’en détacher. Bien sûr, il y a la quête des deux jeunes femmes mais c’est, je pense, surtout ce climat de frayeur inspiré par chaque nouvelle page, chaque nouvelle incursion vers la vérité qui interpelle et parfois saisit d’effroi.

On ne nage pas dans le bonheur dans ce roman, vous verrez. On y retrouve par contre, avec plaisir, le talent déjà repéré dans la description des tourments humains. L’auteure rappelle en cela une nouvelle fois James Sallis et sa sollicitude pour les humbles. Par ailleurs, les deux auteurs usent avec bonheur de la fantaisie de laisser des blancs dans l’histoire, provoquant des questions, notamment sur la réelle fin des deux victimes : suicide, accident ou meurtre ?

Roman sur la perte et sur le libéralisme, formidable machine à broyer les humains, La loi des lignes séduira tous les amateurs de romans noirs durement politiques.

Clete

PLEIN SUD de Benoît Marchisio / EquinoX les Arènes

Benoît Marchisio est entré en littérature l’an dernier avec “Tous complices” un roman sur l’uberisation de la société. Changement total de thème avec ce roman historique furieux prenant pour cadre l’empire colonial français éphémère au Mexique au XIXème. On parle ici d’une période peu renseignée de l’histoire de la France, si ce n’est le haut fait de la Légion étrangère lors du combat de Camerone qui est fêté tous les ans par ce corps de l’armée. Sinistre et dangereux personnage que ce Napoléon III se perdant dans des rêves de conquête très loin de la France alors qu’il ne sera même pas capable de garantir ses propres frontières comme le montrera l’humiliation de la défaite de Sedan en 1870 où il sera fait prisonnier.

“Mexique, 1866.

Le pays, administré par un empire français fantoche, est au bord de l’implosion. Napoléon III, conscient que la situation lui a définitivement échappé, a prévenu ses hommes encore sur place : il n’enverra plus ni soldat ni argent.

Tandis que la révolte gronde, Balthazar Cordelier, capitaine d’un vaisseau pirate, tombe dans les griffes d’Antoine Sampoli, sous-préfet du département de Veracruz. Pour sauver sa peau, il jure pouvoir mener Sampoli sur la piste du trésor perdu de Laurens De Graaf, flibustier hollandais à la fortune immense.”

Inutile d’y aller par quatre chemins, Marchisio vous baladera suffisamment aux quatre coins du Mexique, sur terre et en mer, Plein Sud est un roman séduisant un peu comme Le blues des phalènes de Valentine Imhof dernièrement ou 3000 chevaux vapeur d’Antonin Varenne . Voilà, c’est du même tonneau, ça donne la même ivresse, des heures de dépaysement offertes par de belles plumes. Alors si l’aventure est partout dans Plein Sud, donnant une frénésie d’épisodes terribles et sanglants, elle est toujours parfaitement encadrée par des apports historiques, sociaux, économiques et politiques pertinents permettant de comprendre les pensées, comportements et agissements des différents protagonistes de cette chasse au trésor aux intérêts très antagonistes.

Alors, parfois, c’est peut-être un peu “romanesque” mais comme des gosses, on est souvent emporté par la frénésie, la folie de la situation. Benoît Marchisio semble avoir pris beaucoup de plaisir à écrire une histoire épique qui a dû néanmoins représenter un travail titanesque. Les personnages sont forts, certains sont très forts, torturés ou animés par une rage. Ils ne verront pas tous la fin du voyage et donc partez à l’abordage de Plein Sud, génial premier volet d’une trilogie qui mérite toute votre attention y compris sa magnifique couverture.

Du sang, de la sueur et des larmes.

Clete

LE FESTIN de Margaret Kennedy / La table ronde

The Feast

Traduction: Denise Van Moppès

Envisagé comme un roman collectif traitant les sept péchés capitaux, Le festin sera finalement l’œuvre de l’Anglaise Margaret Kennedy, qui atteignit une certaine célébrité avec un de ses premiers écrits en 1924, La Nymphe au cœur fidèle. Sorti en France en 1951 sous le titre La fête, Le festin bénéficie cette année d’une réédition grâce à la collection Quai Voltaire des éditions la Table ronde.

“Cornouailles, 1947. Comme tous les étés, le révérend Seddon rend visite au père Bott. Hélas, son ami n’a pas de temps à lui accorder cette année, car il doit écrire une oraison funèbre : l’hôtel de Pendizack, manoir donnant sur une paisible crique, vient de disparaître sous l’éboulement de la falaise qui le surplombait. Et avec lui, sept résidents…Dans cette maison reconvertie en hôtel par ses propriétaires désargentés étaient réunis les plus hétéroclites des vacanciers : une aristocrate égoïste, une écrivaine bohème et son chauffeur-secrétaire, un couple endeuillé, une veuve et ses trois fillettes miséreuses, un chanoine acariâtre et sa fille apeurée… Le temps d’une semaine au bord de la mer dans l’Angleterre de l’après-guerre, alors que les clans se forment et que les pires secrets sont révélés, les fissures de la falaise ne cessent de s’élargir…”

Vous aurez remarqué dès la quatrième de couverture que Le festin n’est pas un polar ou un roman noir mais qu’il lorgne plutôt vers le roman sociétal, la comédie, le vaudeville. Le festin n’est pas un polar mais un policier y fait pourtant une apparition emplissant d’effroi un des personnages du roman. Ce n’est pas un thriller non plus mais néanmoins il y  règne un suspense certain. Sachant dès le départ qu’un bout de la falaise va écrabouiller un certain nombre  des occupants de la pension mais qu’il y aura des survivants, le lecteur peut s’amuser à émettre des hypothèses sur les personnages qu’il désire laisser dans l’hôtel quand la roche tombera et qui “mérite” d’être épargné.

Le festin se veut une comédie et certains passages et certaines situations peuvent effectivement déclencher le sourire mais c’est aussi un état des lieux assez méchant de la société anglaise de l’immédiate après-guerre avec des mentalités qui peuvent surprendre aujourd’hui. L’avarice, la paresse, la gourmandise, la colère, la luxure, l’envie, l’orgueil sont bien tous présents à des degrés divers, de l’amusant ou l’anecdotique jusqu’au très déplaisant ou inconvenant sans aller jusqu’au pathologique. 

Les femmes sont les personnages forts du roman, les hommes restant dans l’ombre, éléments faibles du décor. Alors, le ton est souvent léger, les petites histoires de la communauté font gentiment vibrer un récit sans grandes étincelles mais ne manquant pas de piquant parfois avec des passions qui se terminent, des histoires d’amour naissantes mais aussi des histoires de cul tout simplement.

Le festin se mariera parfaitement avec toutes les saveurs de l’été pour un gentil dépaysement.

Clete.

QUEENS GANGSTA de Karim Madani / Rivages Noir

Après Viper’s Dream de Jake Lamar qui inaugurait une série Rivages Noir “ New York Made in France “, voici le deuxième opus signé Karim Madani, auteur et journaliste, spécialisé dans les cultures urbaines. Alors si pour Queens Gangsta, on quitte le Harlem de Manhattan pour Queens, il nous est conté à nouveau une histoire de caïds de la came, la coke et le crack de Queens prenant le pas sur la weed de Harlem de Lamar. Cette série de romans se résumerait-elle à une histoire de la came dans la grande pomme?

Le touriste, de passage à New York, ne verra certainement de Queens que les aéroports: JFK pour les vols internationaux et La Guardia pour les vols intérieurs. Et pourtant, loin de la frénésie du sud de Manhattan ou du nord de Brooklyn, il y a une vie dans Queens même si c’est nettement moins glamour qu’Alphabet City ou DUMBO. Les malheureux qui y sont mal nés tentent de s’en sortir et le chemin le plus dangereux mais aussi le plus lucratif, c’est le taf de la came pour ces petits blacks. C’est ce que nous raconte Karim Madani qui a déjà écrit par le passé sur les ghettos angelenos dans Les damnés du bitume et qui revient avec bonheur à leurs équivalents new yorkais qu’il avait déjà traités partiellement dans Jewish Gangsta.

“Au début des années 80, dans le Queens à New York, des adolescents noirs et pauvres sont bien décidés à s’approprier le rêve américain à leur façon. Personne ne se doute que du complexe HLM où ils vivent, vont sortir deux des cerveaux criminels les plus machiavéliques de la ville. Kenneth McGriff et son neveu Gerald Miller vont vite apprendre l’algèbre de la cocaïne et du crack.” 

Queens gangsta raconte une histoire vraie, celle de deux petits ados blacks qui se lancent dans les affaires en achetant leur premier kilo de cocaïne. Ils sont déjà des soldats de la came mais Kenneth McGriff “Prem” a beaucoup réfléchi, a le sens des affaires, ne recule devant aucune violence, devant aucun sacrifice et va bénéficier de l’arrivée du crack, moins chère que la coke, très facile à réaliser et méchamment destructrice. 

“Mais la vérité c’est que le crack est juste le produit parfait pour le consommateur. La coke c’est la drogue de la finance, mais le crack c’est celle du néo-capitalisme reaganien. Les usines ferment et des fours ouvrent dans toutes les villes américaines. CRACK: bienvenue dans l’économie du tertiaire.”

Aidé par son neveu, Gérald Miller “Prince” plus jeune de trois ans et par leurs potes du quartier, ils établissent leur petite affaire qui devient un empire sur New York sous le nom de la Supreme Team, gang redoutable qui n’avait pas peur de s’attaquer aux gang colombiens.

L’histoire est violente et on imagine très bien l’issue, Prem et Prince aussi. Ils sont dans une espèce de “vida loca” telle qu’elle est définie par la Mara Salvatrucha, une existence à base de violence, accommodée ici avec des bombasses, des grosses caisses allemandes, des chaînes lourdes et visibles, du bling-bling jusqu’à l’indigestion. Parallèlement, avec bonheur, Karim Madani nous dresse une photo détaillée de Queens dans les années 80: la vie, les bandes, les quartiers, la zik, le rap avec le label Def Jam et Run DMC… 

“Le système de l’enfer de Dante”, ça parlait de Jamaïca Queens. Neuf cercles: les dealers, les fournisseurs, les camés, les voleurs, les tueurs, les kidnappeurs, les putes, les arnaqueurs et les flics corrompus.

Si la fin de l’histoire est très prévisible, le roman, très percutant, se lit néanmoins avec passion. Queens Gangsta se révèle finalement comme un document précieux pour tous les amoureux de New York écrit par un auteur très maître de son sujet, M.C. Madani !

Clete

LA NUIT DU HIBOU de Hye-Young Pyun / Rivages

Traduction: Lee Tae-yeon et Pascale Roux

Parfois, dans le choix des romans, on se plante plusieurs fois de suite. Mais on sait tous aussi qu’un jour, on déniche le roman fabuleux qui phagocyte votre temps bien après, ce genre d’histoire qui vous prend dès la première page, puis qui vous colle…. Oui, vous connaissez, bien sûr. Nous, lecteurs compulsifs, abusifs, vivons pour le prochain roman qui va nous combler, nous chavirer, nous rendre humbles, pensifs et admiratifs. Et il y a donc, luxe plus rare, des moments où, par hasard, en escapade loin de vos plaines coutumières ou de vos trottoirs sombres, nous nous prenons le grand choc, la lumière, le bus dans la tronche. 

À travers les chroniques de Nyctalopes, nous tentons de vous associer à nos coups de cœur, nos passions, nos univers, mais on le sait tous : comme les goûts et les couleurs, les lieux, les thèmes, les personnages, l’empathie, la compréhension, le style ne se partagent pas… Néanmoins, si vous avez envie de bronzer intelligemment cet été, j’ose prétendre que j’ai trois romans qui vous laisseront peut être pantois. Même si vous vous en foutez de la corruption en Catalogne, enfilez-vous Indépendance de Javier Cercas pour la classe de ce polar. La vie des archers anglais du 15ème siècle n’est pas au centre de vos intérêts ou passions, je le conçois bien, mais ne ratez pas le propos brillant et ô combien actuel et universel de James Meek dans Vers Calais, en temps ordinaire. Et bien sûr, on y  vient, cette autre merveille qu’est La nuit du hibou de la Coréenne Hye-Young Pyun lauréate du prix Shirley Jackson pour Le jardin et dont le précédent roman La loi des signes sort ce mois-ci en Rivages poche.

L’avocat Yi Ha-in part à la recherche de son frère disparu, employé comme garde forestier dans un village de montagne. Personne, sur place, ne semble se souvenir de lui. Mais Ha-in n’a pas oublié les derniers mots de son frère au téléphone, évoquant un hibou et des arbres menaçants.

Le nouveau garde forestier, In-su, est un père indigne et alcoolique, sujet aux accès de violence et aux hallucinations. Secoué par la disparition de son prédécesseur, il commence à douter de tout lorsqu’il découvre à son poste un papier sur lequel est écrit cette phrase énigmatique : « Un hibou vit dans la forêt. »

La quatrième de couverture est particulièrement ratée, mais c’était une mission impossible et je ne jette pas la pierre, bien embarrassé à tenter de parler d’un roman sans effleurer tout ce qui en fait un vrai bonheur. Cette proposition de l’éditeur indique juste l’entrée du chemin, un repère pour s’engouffrer dans un roman où tout est troublant, où tout semble faux, dissimulé. La vérité d’un instant n’est pas forcément la vérité de tous les instants. La nuit du hibou n’est pas un polar bien que s’y déroulent des activités criminelles. Pas vraiment non plus un roman d’épouvante comme le dit Rivages qui l’apparente à Stephen King, bel argument commercial certes mais bien inexact. Non, non et non. Ici, vous entrez dans la famille d’auteurs très rares, qui vous bluffent sans artifices, vous alertent par de petites phrases anodines, vous fourguent un roman très loin de ce que vous attendiez, vous offrant des éléments qui vont faire votre vérité en fin de lecture. Une vérité ouais, mais une parmi tant d’autres… bref, des romans autres, très rares, comme ceux de James Sallis à qui La nuit du hibou peut être franchement apparenté. 

Ne faites pas confiance à Hye-Young Pyun et à sa plume vénéneuse. Elle passe son roman à vous embrouiller. Ne vous attachez pas aux personnages tous maudits ou désespérés. On les perd… les uns s’en vont, les autres disparaissent, le reliquat meurt accidentellement… ou peut-être pas. Et dans l’ombre, observant les heurs et malheurs des pauvres hères vivant à ses côtés, règne une immense forêt. Ah oui, combien de fois, on s’est déjà fadé des histoires de forêts croqueuses de mouflets, mais ici, ce n’est pas du grand-guignol. La forêt agit ou peut-être pas, mais c’est pourtant le véritable personnage principal. Hautement symbolique et vivante, elle règle la vie et régule tous les cauchemars des damnés. On lui prête sans doute beaucoup trop d’importance… ou pas.

Roman exceptionnel, La nuit du hibou se savoure jusqu’au dernier mot, tout au bout de la nuit.

Clete.

INDÉPENDANCE de Javier Cercas / Actes Sud

Independencia

Traduction: Aleksandar GRUJICIC et Karine LOUESDON

L’an dernier, Javier Cercas, l’auteur espagnol mondialement reconnu, s’était aventuré dans le polar avec Terra Alta, premier roman d’une trilogie éponyme. Si Terra Alta fut une belle réussite, l’auteur espagnol et son héros tourmenté le flic Melchor Marin, grand passionné de l’œuvre de Victor Hugo, reviennent beaucoup plus forts aujourd’hui.

“Melchor quitte provisoirement sa Terra Alta d’adoption pour venir prêter main-forte aux services de police de Barcelone dans une affaire de tentative d’extorsion de fonds basée sur l’existence présumée d’une sextape. L’enquête doit être menée avec célérité et discrétion car la victime est la maire de la ville.”

Alors, bien sûr, l’idéal est de commencer par le premier tome Terra Alta pour bien comprendre qui est Melchor, son passé tragique, ses errances et la délivrance offerte par la découverte de la lecture quand il était en prison. Mais, on peut très bien aborder l’histoire et l’homme avec Indépendance. Quand l’histoire criminelle va croiser les blessures non cicatrisées de Melchor, vous aurez suffisamment appréhendé l’homme pour comprendre parfaitement ses agissements, licites et parfois illicites. Sachez-le, l’homme ne dédaigne pas régler ses affaires sans passer par la voie officielle. Melchor a des méthodes de persuasion que tous les maris violents qui croisent sa route et ses poings trouvent frappantes, pour ne citer qu’un exemple, vous aurez tout le plaisir de partager le reste à ses côtés dans les rues de Barcelone.

Indépendance, pour moi, dépasse un Terra Alta pourtant brillant juste ampoulé parfois par trop de pages sur les démons intérieurs du protagoniste. Terra Alta, au fin fond de la caillasse de Tarragonie ancrait une histoire criminelle dont les fils nous ramenaient au temps sombres de la guerre civile. Melchor prenait parfois trop de place par rapport à l’enquête. 

Situé à Barcelone introduisant Melchor en digne successeur du Pepe Carvalho de Manuel Vázquez Montalbán, Indépendance, est, lui, un vrai polar d’investigation doublé d’une critique acerbe des familles historiques qui dirigent la Catalogne et Barcelone depuis de nombreuses décennies et dont l’un des derniers faits d’armes fut la tentative d’indépendance de 2017. On suit cette caste par l’histoire de trois petites ordures, fils des nantis, se croyant au-dessus des lois il y a vingt ans et les établissant à leur profit aujourd’hui.

“-Mon père disait que la Catalogne a toujours été entre les mains d’une poignée de familles. Ce sont elles qui décidaient de tout avant le franquisme, qui ont décidé de tout pendant le franquisme, qui ont décidé de tout après le franquisme, et qui décideront de tout quand toi et moi on sera morts et enterrés… L’argent, c’est une chose magique, une chose immortelle et transcendante. L’argent, c’est dément. C’est quelque chose de bien plus fort que le pouvoir, parce que le pouvoir en dépend. En plus, l’argent survit à tout, y compris lorsque le pouvoir change de mains. Eh bien, mes trois amis font partie de cette poignée de familles catalanes.”

L’intrigue, une histoire de sextape, objet de chantage, mouais, navrant certainement pour la victime, maire de Barcelone mais il n’y a pas mort d’homme… On peut redouter que le propos criminel soit juste une excuse afin de permettre à Cercas de tirer tout son saoul  sur le pouvoir catalan, les élites et édiles barcelonais (enfin presque tous, pas un seul mot sur Manuel Valls !). Mais, très rapidement, par les relations qui lient certains acteurs de la sextortion, on passe dans une autre dimension. Vous comprendrez très vite le côté pervers de l’intrigue aidé par un procédé littéraire malin qui permet au lecteur d’en savoir presque autant voire plus parfois que les enquêteurs. Ainsi, on se confronte, on se frotte aux hypothèses de Melchor, de ses collègues, les comparant aux nôtres pour finir dans le même hébétement qu’eux quand survient un coup méchamment tordu dans la dernière partie.

Une belle maîtrise pour un grand polar.

Clete

MÉCANIQUE MORT de Sébastien Raizer / Série Noire

Nyctalopes suit Sébastien Raizer depuis longtemps à travers des chroniques et des entretiens et chaque nouvelle parution du plus japonais des auteurs de la Série Noire est un petit plaisir dont on apprécie la récurrence. 

“Après trois ans passés en Asie, Dimitri Gallois revient à Thionville, afin de se recueillir sur les tombes de son père et de son frère pour apaiser son âme tourmentée. Mais ce retour réveille de vieilles haines et provoque un regain de violence entre des clans ennemis qui avaient conclu une paix toute relative. Vengeance, trafic de drogue, opium de synthèse, banquier corrompu, mafia albanaise et ‘Ndrangheta, Dimitri va-t-il réussir à échapper à cette terrifiante mécanique de mort ?« 

Mécanique mort est la suite de Les nuits rouges paru en 2020 et c’est une première surprise tant le premier roman ne laissait pas poindre ce deuxième opus qui s’avère finalement très pertinent. Dans Les nuits rouges, Raizer, par le biais d’un cold case, s’intéressait surtout au démembrement industriel de la Lorraine à l’orée des années 80, de la panade qui s’ensuivit pour les populations sinistrées et oubliées par les institutions et par la quasi-totalité de la classe politique. S’y greffait aussi un peu du monde de la dope dans une ville de Thionville un peu zombie. 

Pour Mécanique mort, Raizer a juste modifié la focale, passant du local de Thionville à un territoire plus vaste : la Lorraine ainsi que la Sarre et le Haut Palatinat voisins, abandonnant sa vindicte sur les politiques pour mieux se concentrer sur la finance et sur une banque en particulier. Vous la reconnaîtrez aisément en apprenant ses comportements encore plus voyous que ses concurrents et ses accointances prouvées avec les mafias pour le blanchiment et autres opérations crapuleuses liées à l’apparition du fléau fentanyl sur la région. 

Dimitri Gallois débarque en fantôme à Thionville mais rapidement les liens anciens, les comptes à régler et le danger de son retour sur un équilibre local animent un récit percutant, dur, où la violence (et il vaut mieux en être averti) ouvre sur le cauchemar, la barbarie la plus sale. Parallèlement à l’intrigue, Raizer assène des propos forts sur la marche du monde, sur les banques, sur la face cachée du libéralisme. 

On est donc dans un roman aussi abouti que Les Nuits rouges, balançant entre résilience et colère, mais avec l’ajout non négligeable de passages humoristiques et de personnalités très solaires. Reste à savoir si ces éclaircies dans un tableau salement moche et sombre porteront, mais force est de constater qu’elles montrent une certaine tendresse totalement nouvelle chez le romancier. Ajoutez-y quelques passages dignes d’un tour operator et vous comprendrez l’amour de la Lorraine de Sébastien Raizer. Il est originaire de ce coin de France et parfois l’histoire de Dimitri Gallois, sa tendresse masquée, semblent ressembler à la catharsis de Sébastien Raizer. 

Il aura donc fallu qu’il s’installe à l’autre bout de la planète pour qu’il écrive avec insistance sur ses origines, son terroir. Alors, manier le sabre, vivre une pratique bouddhiste accomplie, couper le gazon au ciseau dans des temples, vivre au sushiland, c’est bien, mais rien ne vaut une petite mirabelle Sébastien, non ?

Pur et dur, tout ce qu’on espère toujours en ouvrant une Série Noire.

Clete.

PS: 2022 de feu à la SN, Raizer maintenant et à venir DOA et Chainas !!!

RIEN QUE LE NOIR de William McIlvanney et Ian Rankin / Rivages

The Dark Remains

Traduction: Fabienne Duvigneau

William McIlvanney, auteur et poète écossais nous a quittés en 2005. L’écrivain glaswégien est surtout et peut-être exclusivement connu en France pour sa trilogie polar Laidlaw racontant les enquêtes d’un flic à Glasgow et devenue culte pour beaucoup de ses nombreux lecteurs de par le monde. A la mort de l’auteur, il a été retrouvé un manuscrit inachevé, une sorte de première enquête, un prequel… de la carrière de l’inspecteur Jack Laidlaw. On aurait pu penser que Liam McIlvanney, son fils, également auteur d’excellents polars comme Le quaker centrés sur Glasgow à la même époque chez Métailié reprendrait le flambeau mais délaissant pour un temps Edimboug et troquant le costume de Rébus pour celui de Laidlaw, c’est Ian Rankin qui s’y est collé.

Et avant d’en parler un peu plus précisément, il faut reconnaître que l’association des deux noms McIllvanney/ Rankin, sur la couverture d’un Rivages, ça claque, ça fait méchamment envie…

Glasgow, octobre 1972. Lorsqu’un cadavre en costume est découvert dans une ruelle sombre à l’arrière du pub Le Parlour, Il est aussitôt identifié : Bobby Carter, l’avocat qui mettait ses talents au service de la pègre. Enfin, de l’un de ses chefs, Cam Colvin. De l’avis général, ce qui est arrivé à Bobby Carter n’a rien de surprenant.

Le jeune policier Jack Laidlaw est lui aussi précédé d’une solide réputation. Il a tendance à travailler en solitaire et à se moquer de la hiérarchie. Mais il a un sixième sens pour interpréter les signes que les autres ne voient pas. La police doit trouver rapidement qui a tué Bobby Carter car les différents gangs de la ville sont prêts à s’entretuer.

Dès les premières pages, c’est un vrai plaisir de retrouver le vieux pote Laidlaw, déjà très insubordonné, philosophe, souvent éclairé par une intuition fugitive mais tenace, dans une plongée périlleuse dans les profondeurs de Glasgow au début des années 70, arpentant les rues de la ville, pénétrant les pubs borgnes, explorant les quartiers sensibles. Laidlaw doit s’opposer à sa hiérarchie et tout faire pour éviter une guerre des clans ( passage obligatoire que de parler de clans dans un roman écossais, viendra sûrement aussi une citation contenant du tartan, voire d’autres sur le single malt ou la guerre Celtic / Rangers). On est dans un roman d’investigation mené minutieusement tout en faisant néanmoins grimper la tension, nous laissant parfois bien dubitatifs devant les agissements, les pensées des différents chefs de gangs et leurs bras armés aussi primaires et imprévisibles que dangereux. Les diverses déambulations du flic borné nous proposent un kaléidoscope passionnant de la ville et de ses mentalités, nous égarant, nous éloignant de manière très malveillante du but.

Est ce que c’est parce que ma lecture de la trilogie Laidlaw est somme toute très ancienne ou parce que les romans de Rankin m’ont souvent séduit mais je n’ai vu aucune différence entre l’œuvre originale et ce “rajout” de 2021. On parle parfois abusivement de quintessence du noir mais Rien que le noir en est certainement pour les histoires de gangsters.

Vintage à souhait, un vrai bonheur pour tous les fans du parrain du « Tartan Noir », de l’impeccable Jack Laidlaw et pour tous les amateurs de noir pur et dur et à conseiller vivement à tous ceux qui s’enflamment de manière parfois bien exagérée devant les romans d’Alan Parks, dans les pas de William Mc Illvanney, c’est certain, mais encore loin derrière.

Pépite !

Clete.

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