Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (page 1 of 42)

LES MANGEURS d’ARGILE de Peter Farris / Gallmeister.

The Clay Eaters

Traduction: Anatole Pons.

Peter Farris fait partie des auteurs ricains qui ont débarqué chez nous depuis quelques années et qui doivent à Gallmeister leur reconnaissance en France. Troisième roman pour Peter Farris, tout comme Benjamin Whitler, l’autre grosse pointure de la collection de l’éditeur alsacien consacrée aux polars ruraux américains. 

Après DERNIER APPEL POUR LES VIVANTS et LE DIABLE EN PERSONNE finaliste en 2018 du grand prix de la littérature policière, LES MANGEURS d’ARGILE vient confirmer le talent déjà souligné de l’auteur originaire de Georgie.

“À quatorze ans, Jesse Pelham vient de perdre son père à la suite d’une chute mortelle dans le vaste domaine de Géorgie qui appartient à sa famille depuis des générations. Accablé, il va errer dans les bois et se rend sur les lieux du drame. Là, il fait la rencontre de Billy, un vagabond affamé traqué depuis des années par le FBI. Une troublante amitié naît alors entre cet homme au passé meurtrier et le jeune garçon solitaire. Mais lorsque Billy révèle à Jesse les circonstances louches de l’accident dont il a été le témoin, le monde du garçon s’effondre une deuxième fois. Désormais, tous ceux qui l’entourent sont des suspects à commencer par sa belle-mère et son oncle, un prêcheur cynique et charismatique. Alors que le piège se referme, Jesse se tourne vers Billy.”

Peter Farris a choisi la Bible Belt et ses cohortes de bigots naïfs comme cadre et cette Georgie bien ingrate est souvent décrite par un auteur dont les racines sont bien ancrées dans l’argile de la région. Choisissant de développer deux intrigues, combinées toutes deux à des flashbacks, Peter Farris impose un rythme effréné à une intrigue particulièrement meurtrière dans son final. Le roman est garanti à 0% meth et donc si les salauds sont bien de sortie, ils ne sont pas totalement exempts de cerveau et permettent une réflexion sur la guerre, sur le survivalisme, les liens du sang et bien sûr “last but not least” la religion. 

Sans être un roman qui fera véritablement date, “Les mangeurs d’argile” confirme les talents de conteur de Peter Farris, auteur en passe de devenir incontournable pour les amateurs du genre.

Wollanup.


COUP DE VENT de Mark Haskell Smith/ Gallmeister

Blown

Traduction: Julien Guérif

Mark Haskell Smith a changé d’éditeur mais on s’en fiche un peu du moment que ses romans nous parviennent. C’est le sixième du résident californien originaire du Kansas et c’est à nouveau excellent. Le précédent, “Ceci n’est pas une histoire d’amour”, loin d’être le meilleur avait surtout plu au milieu de l’édition qui y était pourtant fortement brocardé mais avait aussi permis à l’auteur de sortir d’un anonymat en France bien injuste vu l’aspect particulièrement roboratif du reste de sa production. Grand défenseur de la consommation de la weed ( il a d’emblée tout mon respect), MHS est spécialiste des situations perchées, autres, particulièrement hilarantes. On le compare souvent à son homologue de Floride Carl Hiaasen mais il serait plus juste de parler du regretté Elmore Leonard qui n’aurait pas renié pareil roman.

“À quoi sert d’avoir dix millions de dollars en devises variées si, comme Neal Nathanson, on se trouve perdu en mer à bord d’un voilier en train de sombrer ? Strictement à rien, sauf à en brûler un sac ou deux dans l’espoir fou d’attirer l’attention. Sauvé in extremis, Neal se réveille attaché au garde-fou d’une navigatrice en solitaire, méfiante et bien décidée à entendre son histoire.”

D’ entrée, et ce ne sera pas la seule, une situation particulièrement improbable: un type, naufragé qui brûle des liasses de billets pour attirer un bateau passant à l’horizon… En fait, nous sommes quasiment à la fin. Neal va donc raconter l’histoire… Venant d’un autre écrivain, on dirait « déjà vu et revu » mais le traitement par le Ricain fait exploser le scenar. De fait, c’est tout simplement l’histoire d’un trader qui décide de s’en foutre plein les poches en arnaquant sa banque de quelques millions de dollars puis de disparaître. Evidemment la banque met du monde à ses trousses et on y adjoint des tocards caribéens volant sous leur propre bannière et particulièrement ravagés. Le mélange est détonant, on ne marche pas, on cavale le sourire aux lèvres et on est prêt à suivre l’auteur dans tous ses délires agrémentés d’une critique bien vitriolée de Wall Street, de l’économie offshore ainsi que d’une jolie invitation à envoyer balader l’american way of life et ses clones européens pour se découvrir en tant que personne libre.

Si on ne rencontre plus de gode géant de 50 cm comme par le passé, nul doute que ceux qui découvrent l’oeuvre du Ricain trouveront certaines scènes salées. On connaît “les monologues du vagin” et Smith invente lui, les dialogues du… vous verrez. Ah ouais, il y a du cul, de l’expressif, du torride et du comique comme d’habitude. Et beaucoup de morts aussi, c’est un polar. Même si on est moins plié en deux que dans “Défoncé” par exemple, ce périple sanglant dans la Caraïbe se lit le sourire aux lèvres et fait beaucoup de bien.

Très bonne came !

Wollanup.


LA DÉBÂCLE de Romain Slocombe / Robert Laffont.

10 juin 1940, les rats quittent le navire, le gouvernement a fui Paris abandonnant à leur triste pauvre sort les populations civiles qui se lancent dans un exode désorganisé sur les routes de France afin de passer la Loire par tous les moyens, voitures, vélos, trains, cars, charrettes et à pied. Le spectacle effroyable et douloureux d’un peuple livré à lui-même et d’une armée abandonnée, sacrifiée par des généraux incompétents partis se mettre à l’abri. Huit jours, jusqu’à la prise de pouvoir par Pétain, tel est le projet somptueux de Romain Slocombe qui, après avoir montré la France collabo dans l’impeccable trilogie Sadorski, raconte ces huit jours de terreur, de douleur et de honte.

Une famille bourgeoise, un avocat fasciste, un soldat, une femme seule et toute une multitude de visages, de destins, de personnalités qui font la France de 1940 sur les routes de l’enfer, toutes classes sociales confondues dans un énorme pandémonium d’où n’émergent  que la mort, la trahison, la corruption, l’égoïsme le plus bas, le quant à soi, nourris par les fausses bonnes nouvelles et les vraies mauvaises nouvelles.

Dans une grande fresque particulièrement stupéfiante et édifiante, Slocombe couvre les drames humains mais aussi les aspects politiques, militaires, diplomatiques, stratégiques, économiques et financiers de l’époque et tout cela dans une intrigue très pointue superbement documentée au rythme limpide et hautement addictif.

Bien sûr, les conséquences de la  Blitzkrieg imposée par l’armée nazie sur les populations civiles occupent le premier plan mais l’ennemi intérieur est au moins aussi nuisible, aussi destructeur et cet aspect est particulièrement honteux, provoquant souvent la colère et l’incompréhension chez le lecteur. Les gouvernants, les généraux, les collabos, les salauds anonymes montrent leur vrai visage. Sans faire de parallèle avec notre époque, Slocombe le fait-il lui-même ? on apprend toujours de l’Histoire et nul doute que les trahisons, les “fake news », les beaux discours, les flatteries sur la grandeur de la France résonneront de manière très familière à certains lecteurs… cette terrible impression d’être bernés, d’être trahis et abandonnés.

L’histoire, forcément, est douloureuse et les pages racontant les combats sont d’une grande puissance salement évocatrice. Le sang des soldats comme celui des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards piégés sur les routes de France coule en abondance uniquement accompagné des larmes des damnés. Romain Slocombe,  une nouvelle fois, atteint un niveau d’écriture qu’on rencontre peu que ce soit dans la couverture d’une époque comme dans la narration d’une histoire qu’il conclut par une allusion à peine voilée au Dormeur du Val de Rimbaud.

“Jacqueline aperçoit, par la fenêtre de la cabine, et cette image-là également se grave dans son cerveau, le visage blême et figé d’une jeune fille en robe d’été, étendue dans l’herbe éclairée de boutons-d’or. Le minuscule point noir d’une mouche se promène sur la peu blafarde d’une joue sans vie… Un père, une mère, un frère se tiennent immobiles au bord du fossé, ravagés par la douleur.”

Puissant, terrible.

Wollanup.


PUTAIN D’OLIVIA de Mark SaFranko / La Dragonne.

Hating Olivia

Traduction: Annie Brun

New York, milieu des années 70, le spectre du cauchemar vietnamien des jeunes générations ricaines n’est plus et Max Zajack apprenti-écrivain et expert glandeur peut rêver sereinement d’ un avenir dans la littérature loin des petits jobs mal payés et précaires de son quotidien.

Une jeunesse bohème pour Max qui succombe à un coup de foudre pour Olivia. On n’est jamais préparé à un tel cataclysme et si le bonheur est total dans la relation fusionnelle des débuts, la vie, la personnalité de chacun et surtout celle d’Olivia, l’absence d’avenir doré perceptible, la précarité de la situation, la flemme patente de Max vont vite pourrir le tableau. 

“Putain d’Olivia” est le premier opus d’une tétralogie consacrée à Max, possible clone de Mark SaFranko véritable touche à tout du monde de la création artistique: romancier, dramaturge, nouvelliste, acteur, chanteur, compositeur et interprète. Les aventures de Max , avec en point d’orgue “Dieu bénisse l’Amérique” sont sorties il y a une dizaine d’années aux éditions aujourd’hui disparues “13ème note” et il est heureux que la Dragonne donne une deuxième chance à ces quatre bons romans. SaFranko, absent pendant de longues années des librairies français, est aussi réapparu sur le catalogue des éditions Inculte avec le très sombre ”Suicide” dont on espère lire bientôt la suite. Signalons aussi un recueil de nouvelles et de poésie chez Kicking Records. 2019, année française de Mark SaFranko.

Avec sa plume simplement précise, efficacement addictive, avec toujours une malice, une fausse naïveté, une évidente tendresse, SaFranko choisit un mode narratif en de nombreux points burlesque, prend le parti d’en rire plutôt que de montrer les larmes, un peu comme dans les films de Chaplin mais le drame, la douleur ne sont jamais très loin. SaFranko peint avec beaucoup d’humour une passion amoureuse dans sa réalité très banale, une relation toxique qui rend malheureuse les deux amants. On est parfois proche des univers contés par Bukowski, dans les pas d’un John Fante. Le réalisme est de mise, à un point tel que Max et Olivia nous sont rapidement intimes et que très rapidement “we care”.

Derrière l’histoire d’un désastre, derrière la “chronique d’une mort annoncée”, se glissent aussi des éléments du “mainstream” ricain, le monde du travail chez l’oncle Sam, la difficulté de percer dans le monde littéraire mais surtout, surtout, sans rentrer dans les détails, le titre est parfait, rien à ajouter…

PUTAIN D’ OLIVIA ! 

Mark SaFranko, c’est l’Amérique.

Wollanup.


BÊTE NOIRE d ‘Anthony Neil Smith / Sonatine.

Hogdoggin’

Traduction: Fabrice Pointeau.

“L’agent du FBI Franklin Rome a juré la perte de Billy Lafitte, ex-shérif adjoint dans le Minnesota. À n’importe quel prix. Il est vrai que, pour un homme de loi, l’existence de Billy ressemble à une insulte perpétuelle. Celui-ci a en effet à peu près tous les vices imaginables. Aussi, après quelques tracas avec sa hiérarchie, Billy a-t-il quitté les forces de l’ordre pour entrer dans un groupe de bikers, comme on entre en religion. Là, sous les ordres de l’impitoyable Steel God, il peut enfin mener une existence à peu près tranquille. Mais s’il pense avoir tiré un trait sur son passé, celui-ci le rattrape lorsque l’agent Rome décide de s’en prendre à son ex-femme et à ses enfants.”

Billy Laffite est de retour. On l’avait quitté mal en point à la fin de “Lune noire”, on le retrouve seize mois plus tard au sein d’une bande de bikers avec vingt kilos de plus gagnés grâce à un régime imposé de stéroïdes. Evidemment, il est mieux d’avoir lu le premier volume de la tétralogie mettant en scène cet antihéros du sud bien empêtré dans le Minnesota mais on peut très bien aussi attaquer par celui-ci, loupant quand même quelques scènes bien barjes avec, entre autres, des terroristes un peu “autres”.

Comme dans “Lune noire”, Anthony Neil Smith prend le parti de nous livrer une histoire balançant entre hyper violence, grave bêtise et humour décapant. Par certains aspects, le roman se rapproche de « Mort et vie de Bobby Z de Don Winslow. « Bête noire » est la suite logique du premier mais va plus loin dans l’horreur, dans l’erreur et dans les bouffonneries sans néanmoins se viander dans le grand guignol. Il est certain que si vous n’avez pas goûté le premier, celui-ci n’emportera pas davantage vos suffrages, loin de là. Dans le cas contraire, malgré une fin franchement abrupte, vous devriez aimer cette seconde aventure et cette meute très diversifiée aux trousses d’un Billy plein de bonnes intentions mais se plantant aussi souvent qu’il morfle. Mais il s’en fout de morfler, on s’en prend à sa femme et ses enfants et vraiment il n’aurait pas fallu.

Doué d’une grande aisance à créer des barjes à l’ouest de l’ouest et animés d’une haine particulièrement tenace et féroce, Smith nous gratifie aussi de personnages féminins hauts en couleur ne laissant pas leur part à leurs homologues masculins en matière de comportement irrationnels, stupéfiants et déviants. Du cul à la sauce Smith bien sûr! Même si “parfois”, entre les lignes, on sent, on perçoit un soupçon de tendresse bien planqué, une certaine empathie pour les paumés. Bon, pas dans l’extrait ci-dessous évidemment.

“L’été dans la région trompait tout le monde comme une fille laide bien maquillée. Une fois son visage mis à nu, vous pouviez voir avec quoi vous aviez couché, ce à quoi vous aviez fait des promesses, dans quoi vous aviez planté votre graine, et alors vous étiez coincé.”

Il y a le feu dans le Dakota!

“God damn you, Billy Lafitte”.

Wollanup.


UN AUTRE TAMBOUR de William Melvin Kelley / Delcourt.

A different drummer

Traduction: Lisa Rosebaum.

“Personne ne prétend que cette histoire est entièrement vraie. Ça a dû commencer comme ça, mais quelqu’un, ou des tas de gens, ont dû penser qu’ils pouvaient améliorer la vérité, et ils l’ont fait. Et c’est une bien meilleure histoire parce qu’elle est faite à moitié de mensonges. Il n’y a pas de bonnes histoires sans quelques mensonges. » William Melvin Kelley.

 Et puis parfois quelques lignes parcourues distraitement vous accrochent immédiatement, vous attrapent, vous emportent pour ne vous lâcher qu’au bout de la nuit, béat,secoué aussi mais avec surtout le sentiment que vous avez lu un roman exceptionnel, un bouquin que vous n’êtes pas prêt d’oublier. Et “l’autre tambour” est de cette race de romans inoubliables que tout lecteur affamé cherche et ne trouve que trop rarement.

William Melvin Kelley, originaire du Bronx, fraîchement diplomé de Harvard a 23 ans quand sort son premier roman en 1962. Aussitôt encensé, il est de suite comparé à Faulkner pour la vision du Sud des”petits blancs” (parlait-on de rednecks à l’époque?) et à James Baldwin auteur afro-américain comme lui. Outre l’exceptionnelle maturité de ce premier roman d’un tout jeune homme, le caractère engagé ouvrant sur une réflexion pointue et individuelle sur le racisme restant toujours d’actualité et sous bien d’autres latitudes que l’Alabama, la Georgie, le Mississippi ou la Louisiane, soulignons une plume magique tantôt épique tantôt grave, parfois tendre, offrant une histoire magique à la construction sans faille.

En juin 57, dans un état imaginaire du Sud des USA, à Sutton un bled perdu d’une région abandonnée, Tucker Caliban, jeune fermier noir, sous le regard ébahi des glandeurs moralisateurs habituels du village, détruit ses cultures en balançant du sel dans son champ. Puis, il abat sa vache et son cheval, détruit le seul arbre de sa propriété, casse des meubles à la hache, puis disparaît dans la nuit avec sa femme après avoir incendié sa ferme. Coup de folie, le sang de son ancêtre esclave insoumis qui parle, chacun y  va de son explication puis retourne picoler avant de rentrer honorer sa bourgeoise.

Seulement le lendemain matin, à l’arrêt du car, face à l’épicerie où se regroupent dès très tôt le matin les “philosophes” alcoolisés, se presse une foule de noirs avec famille et valises, attendant d’embarquer pour quitter Sutton. Après la surprise, c’est la stupéfaction car cette journée est la première d’un exode total de toute la population noire, quittant l’état vers un ailleurs meilleur ou tout au moins moins pire. Que s’est-il passé ? Que se passe-t-il ?

Roman choral, magnifiquement monté, “l’autre tambour”, superbe fable, est raconté par des voix blanches: les abrutis congénitaux de l’épicerie mais aussi des membres de la famille Willson dont dépendait les aïeuls de Tucker en tant qu’ esclaves tout d’abord puis comme employés. La part important donnée à des personnages enfants donne beaucoup d’émotion au texte tout en ouvrant une réflexion pour les générations à venir. Ouvrir les yeux à des individus en construction, les alerter sur le fait que certaines habitudes ancestrales semblant bien anodines ne sont que le résultat d’une éducation faite par et pour une certaine partie de la population blanche bien évidemment et sont tout simplement et connement racistes.

La fin du roman est choquante, crève-coeur mais l’histoire de Tucker Caliban, vomissant les organisations politiques noires et la religion pour se lever un jour en homme libre, est belle, immanquable.

Chef d’oeuvre.

Wollanup.


ATMORE ALABAMA d’ Alexandre Civico / Actes Sud.

Les romans américains écrits par des Français, on a parfois l’impression qu’ils se déroulent à Besançon ou à Guéret ou que le décor est le fruit d’une recherche google images. Et ce n’est pas le cas de celui-ci. De toute évidence l’auteur s’est bien rendu à Atmore Alabama, petite hémorroïde du trou du cul des USA. Il devait même y être au moment de la fête municipale annuelle du Willam Station Day célébrant la naissance de la pauvre agglomération autour de cette gare.

Le narrateur, qui existe en deux récits, vous verrez… quitte la France pour débarquer dans ce bled. Il est attiré par la prison, ne se découvre que très peu, ne se livrant qu’auprès de trois femmes qu’il rencontre, trois personnes bloquées, dans l’attente d’un autre futur qui n’a aucune chance de se produire dans ce bout d’Amérique pétrifié. L’homme, proche de la cinquantaine, prof, va partager l’existence mortellement ennuyeuse de ces petits blancs, pas mal de rednecks plus cons que dangereux et fiers de leur connerie, tout en se rapprochant de son but.

Alexandre Civico dresse un tableau couleur d’ennui, de morosité, d’attente qu’il souille de l’immense tristesse de ce personnage dont on devine peu à peu les desseins, l’objectif, la mission, la croisade. Toute l’essence d’une existence, gommée, éliminée au profit d’un rendez-vous à Atmore. 

Roman noir impeccable à l’écriture sobre et au rythme servant intelligemment l’intrigue, “Atmore Alabama” est parfait pour découvrir une autre Amérique celle du racisme, de l’immigration, de l’isolement, de l’inactivité et de la connerie dans son apparence la plus commune et la plus vulgaire.

« ils pensent être le peuple. Ils ne sont que la foule »

Wollanup.

PS: sortie le 04/09.


MON TERRITOIRE de Tess Sharpe / Sonatine.

Barbed Wire Heart

Traduction: Héloïse Esquié.

“À 8 ans, Harley McKenna a assisté à la mort violente de sa mère. Au même âge, elle a vu son père, Duke, tuer un homme. Rien de très étonnant de la part de ce baron de la drogue, connu dans tout le nord de la Californie pour sa brutalité, qui élève sa fille pour qu’elle lui succède. Adolescente, Harley s’occupe du Ruby, un foyer pour femmes en détresse installé dans un motel, fondé des années plus tôt par sa mère. Victimes de violence conjugale, d’addictions diverses, filles-mères, toutes s’y sentent en sécurité, protégées par le nom et la réputation des McKenna.

Mais le jour où une des pensionnaires du Ruby disparaît, Harley, en passe de reprendre les rênes de l’empire familial, décide de faire les choses à sa manière, même si elle doit, pour cela, quitter le chemin qu’on a tracé pour elle.”

“J’ai huit ans la première fois que je vois papa tuer un homme”. La première phrase du roman annonce la couleur en dévoilant la narratrice Harley dont l’histoire de son apprentissage de la violence et de la délinquance dans l’empire de la came de son père sera l’objet d’un chapitre sur deux. 

“J’ai douze ans le jour où je pointe un révolver sur quelqu’un pour la première fois”.

“Quand j’ai quatorze ans, Bennett Springfield me casse le nez”.

“J’ai presque onze ans lorsque je me réveille dans le coffre d’une voiture”

etc

Tous ces retours dans le passé, un chapitre sur deux, étaient-ils tous forcément utiles? On peut en douter car certains cassent vraiment le rythme d’une intrigue qui se déroule quand Harvey, âgée maintenant de 23 ans, va prendre en main l’héritage paternel, un empire de la meth créé à coups de barres de fer, de tournevis, de flingues, de nez explosés, de tailladages de tronches, de meurtres, de disparitions. Mais à sa manière. Elle a un plan et veut en terminer avec une guerre entre son clan McKenna et la famille Springfield, autre bande de malades basée sur l’autre rive de la rivière. On se demande d’ailleurs comment Carl Springfield, responsable de la mort de la mère de Harvey quinze ans plus tôt peut encore être en vie sachant que la famille de Harvey a le soutien d’une bande de Hell’s angels locaux, UPS de service de la came, en plus de la horde de tarés qui bosse avec Duke. 

Ce n’est pas un mauvais roman, il a des atouts certains en donnant un rôle fort à une jeune femme, en offrant deux rebondissements percutants mais il a aussi des faiblesses, des dialogues aussi inutiles que plan plan, une fin hum! Dans cette histoire, tout est beaucoup trop centré sur Harvey, les autres personnages se fondent, se perdent dans un décor californien, très peu de consistance pour les comparses de la Jeanne d’Arc locale. La région est si peu évoquée qu’on pourrait aisément déplacer l’intrigue en Alaska ou au Pérou. Du coup, le choix du titre français “mon territoire” semble un poil déplacé.

David Joy, l’auteur de “ Là où les lumières se perdent” a aimé et c’est vrai que les deux intrigues, au départ, offrent  beaucoup de similitudes mais les deux histoires n’ont pas tout à fait la même puissance. Néanmoins le roman se lit bien malgré l’impossibilité toute personnelle et subjective d’avoir une quelconque empathie pour une jeune femme qui gagne sa vie en vendant de la mort. 

Sonatine nous a souvent habitués à beaucoup mieux et je ne peux cacher ma grande déception et puis bon, faut quand même le dire, ceux qui s’aventureront dans le roman à cause de la comparaison avec “Winter’s Bone” de Woodrell présente en quatrième de couverture s’exposeront à une très cruelle désillusion.

Wollanup.


LE COEUR DE L’ANGLETERRE de Jonathan Coe / Gallimard.

Middle England

Traduction: Josée Kamoun

Quand on a eu la chance de faire la merveilleuse rencontre avec l’auteur anglais Jonathan Coe avec “Testament à l’anglaise”, il  y a très longtemps, le nom reste gravé dans sa mémoire de lecteur et chaque nouvelle sortie du quinqua de Birmingham est en soi un petit événement.

“Comment en est-on arrivé là? C’est la question que se pose Jonathan Coe dans ce roman brillant qui chronique avec une ironie mordante l’histoire politique de l’Angleterre des années 2010. Du premier gouvernement de coalition en Grande-Bretagne aux émeutes de Londres en 2011, de la fièvre joyeuse et collective des jeux Olympiques de 2012 au couperet du référendum sur le Brexit, Le cœur de l’Angleterre explore avec humour et mélancolie les désillusions publiques et privées d’une nation en crise. 

Dans cette période trouble où les destins individuels et collectifs basculent, les membres de la famille Trotter reprennent du service. Benjamin a maintenant cinquante ans et s’engage dans une improbable carrière littéraire, sa sœur Lois voit ses anciens démons revenir la hanter, son vieux père Colin n’aspire qu’à voter en faveur d’une sortie de l’Europe et sa nièce Sophie se demande si le Brexit est une cause valable de divorce.”

La quatrième de couverture de l’éditeur le dit, c’est indéniable, mais cela ne m’a pas sauté aux yeux de suite… “Le coeur de l’Angleterre” est le troisième volume de la saga de la famille Tropper entamée avec le génial “Bienvenue au club” sorti en France en 2003 et racontant de manière virtuose et souvent très drôle les années 70 d’une bande d’ados et de leurs familles. Suivra en 2006, “le cercle fermé” où Coe racontera la destinée de ses personnages, vingt ans après, pendant les années Blair avec toujours ce mélange de causticité et d’émotion, de la très belle ouvrage…Enfin, treize ans après, “Le coeur de l’Angleterre”, troisième volet commençant en 2010 pour se terminer en 2018 avec toujours Benjamin, Doug dans la cinquantaine plus ou moins réussie, plus ou moins épanouie. 

Comme dans les deux premiers romans, beaucoup de personnages, importants et annexes, beaucoup de situations et surtout la perfide Albion, véritable héroïne, qui dans ces années 2010 mérite bien son surnom. La politique, les émeutes à Londres, la mort d’Amy Winehouse, les JO de Londres, le Brexit, tout cela dans la lorgnette des personnages, les conséquences sur leur vie, sur leurs relations. Une fois de plus, Coe démontre son immense talent d’écrivain, ce ton souvent malicieux mais aussi empreint de tendresse. 

Mais il y a quand même certaines réserves et elles ne sont pas minces. Si le nombril de l’Angleterre vous indiffère, passez votre chemin. De plus, s’il est tout à fait possible de lire ce troisième volume sans connaître les deux précédents, vous ratez quand même beaucoup de la finesse du roman et ne comprenez pas forcément les réactions des personnages, l’évolution de leur mentalité. Enfin, même en ayant lu les deux premiers romans, le temps écoulé depuis “le cercle fermé”, treize ans… c’est beaucoup pour la mémoire d’un lecteur. Chanceux seront les néophytes qui auront tout à gagner à lire le géantissime “testament à l’anglaise” en premier avant de se lancer dans cette trilogie du “ cercle” dont la fin est peut-être un peu en deçà de qu’elle a déjà offert. Néanmoins un auteur qui cite le groupe XTC au détour d’une page est toujours digne d’intérêt et forcément éminemment respectable.

Wollanup

ICI N’EST PLUS ICI de Tommy Orange / Albin Michel / Terres d’Amérique.

There there.

Traduction: Stéphane Rocques.

“Ici n’est plus ici”, rappel d’une citation de Gertrude Stein à propos d’ Oackland “ the there of her childhood, the there there, was gone, there was no there there anymore.” est le premier roman d’un jeune auteur américain d’origine cheyenne ayant grandi à Oackland en Californie. Tommy Orange est diplômé d’un MFA en écriture créative de l’Institute of American Indian Arts, où il a eu comme professeurs Sherman Alexie et Joseph Boyden, auteurs de sang indien eux aussi, faut-il le rappeler, et cite également Louise Erdrich qui a tant fait, elle aussi, pour la connaissance et la reconnaissance de la communauté amérindienne.Ce roman a eu un énorme succès aux Etats Unis, y a été plusieurs fois récompensé. David Joy, l’auteur de “ Là où les lumières se perdent” le met en tête de ses lectures de 2018 avec “l’arbre monde” de Richard Powers, ce qui éveille forcément une énorme curiosité.

« Il y avait une tête d’Indien, la tête d’un Indien, le dessin de la tête d’un Indien aux longs cheveux parés d’une coiffe de plumes d’aigle, dessinée par un artiste anonyme en 1939 et diffusée jusqu’à la fin des années soixante-dix sur tous les écrans de télé américaine une fois les programmes terminés. »

Dans un prologue particulièrement percutant racontant la grande Histoire de la rencontre entre populations indiennes et Européens, Tommy Orange annonce la couleur et on comprend très vite que la lecture sera éprouvante. Lors d’un entracte, lui aussi très dur, il enfoncera le clou. Se concentrant sur Oakland qu’il connaît bien, l’auteur met en scène douze personnes, douze histoires actuelles en explorant les drames et les douleurs subis dès la plus tendre enfance quand ce n’est pas in utero. Tout est grande souffrance et les personnages, Indiens ou quarterons et octavons, vivent les mêmes affres que les autres exclus du rêve blanc américain mais avec un sentiment peut-être plus profond d’abandon et de déracinement. Alcoolisme, toxicomanies, violences faites aux femmes et brutalités multiples, dépressions majuscules, solitude, suicide, le calvaire est long et terrible. 

On pourrait penser au début qu’il s’agit que d’une suite de nouvelles montrant l’état de délabrement d’une société bafouée, d’une culture piétinée, de racines arrachées mais il s’agit d’un vrai roman. Toutes ces personnes vont se retrouver dans la dernière partie lors du grand pow-wow d’Oakland que chacun rejoindra avec des désirs, des besoins, des envies, des intentions bien différentes. 

“Ici n’est plus ici” est un roman choc, une oeuvre importante, un “must read” même si le nombre important de voix et certains personnages trop sommairement effleurés rendent parfois malaisée la lecture. Néanmoins, la dernière partie, pourtant si dramatique, élève le roman au rang des inoubliables. Par sa poésie du désespoir, sa promesse d’espoir, cette illusion de rédemption le final d’ “Ici n’est plus ici” vous emporte, vous élève, vous fait planer bien au-dessus de l’horreur.

Must read.

Wollanup.

We are the tribe that they cannot see
We live on an industrial reservation
We are the Halluci Nation
We have been called the Indians
We have been called Native American
We have been called hostile
We have been called Pagan
We have been called militant
We have been called many names
We are the Halluci Nation
We are the human beings
The callers of names cannot see us but we can see them


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