Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 1 of 49)

LES LARMES DU COCHONTRUFFE de Fernando A FLORES/La Noire/Gallimard.

Tears Of The Trufflepig

Traduction: Paul Durant

“Ce n’est pas un mur, mais deux qui séparent le Texas du Sud du Mexique sous le regard perçant des Protecteurs de la frontière.

Les cartels alternent exécutions sommaires, intimidations et représailles avec la même violence que les narcotrafiquants d’aujourd’hui. À cette différence près que leur fructueux trafic porte désormais sur les têtes réduites d’indigènes et les objets d’art amérindiens.

Dans ce monde de demain dominé par la corruption, la cupidité, le racisme et les inégalités, Bellacosa, veuf désabusé, recherche son frère, probablement victime d’un enlèvement. En compagnie du journaliste Paco Herbert, qui enquête sur un autre marché scandaleux, il assiste à un banquet clandestin et hors de prix où l’on sert des espèces animales disparues, reproduites selon un procédé appelé la Méthode. Ils y rencontrent le cochontruffe, inoubliable créature, mythique et hautement symbolique.

C’est ici que le réalisme magique rejoint le roman noir.”

Une quatrième de couverture qui balaie très large, ma foi, pour une fois, c’est une aubaine parce que ce n’est pas coton de parler de ce roman, le premier de l’auteur américain Antonio A. Flores, né au Mexique et vivant au Texas, les deux cadres de l’histoire.

Deux mois après sa lecture, il est encore très difficile d’en parler, peut-être que je suis resté définitivement, hélas, au XXème siècle et ne sais pas apprécier la force novatrice d’un auteur qui, dès le premier essai rejoint James Crumley, Cormac McCarthy, Raymond Chandler, Kent Anderson, Harry Crews, Jean-Patrick Manchette, Pete Dexter, Larry Brown, Michael Guinzburg, Chuck Palahniuk, Jerome Charyn… dans ce panthéon du Noir qu’était, qu’est (?) la Noire. Dans un petit message sur le site de l’éditeur, Antoine Gallimard dit que “La Noire proposera aux lecteurs, avec exigence et parcimonie, un échantillon de ce que le roman noir offre de plus réjouissant, singulier, envoûtant et… dérangeant.”

Si on met ce message face à la réalité de “Les larmes du cochontruffe”, on peut se dire que le roman y a tout à fait sa place et que c’est peut-être à moi de changer de crèmerie tant je suis resté souvent si circonspect devant ce que je lisais. Je ne cache pas que je suis peut-être atteint par les premiers signes de sénilité précoce mais je persiste néanmoins à penser que ce roman laissera dubitatif plus d’un lecteur de noir expérimenté. Antoine Gallimard revendique un élan de singularité, d’envoûtement et de dérangement et on a bien tout cela dans le roman. 

Singulier, le livre l’est assurément mais sûrement un peu trop car s’il est facile dans une uchronie d’inventer, de créer, de faire vivre son imagination débordante, il manque ici un soupçon de crédibilité pour que le lecteur lambda, moi en l’occurrence, entre dans cet univers salement barré.

Envoûtant et dérangeant, il l’est aussi et là c’est à mettre à son crédit. Certains passages sont bien flippants, le climat général est malfaisant, inquiétant, déplaisant voire dégoûtant sans jamais être gore. Le roman diffuse un malaise proche de celui que j’ai ressenti avec “Prélude à un cri” de Jim Nisbet ou “Porno palace” de Jack O’Connell, romans noirs génialement terrifiants mais avec une intrigue solide que l’on a un peu du mal à trouver ici.

Bien sûr, chez Gallimard, ils savent mieux que moi ce qu’est un polar et comment le concept doit évoluer en lorgnant vers des horizons plus… fumeux ? Le côté réjouissant revendiqué par l’éditeur ne m’a pas, par contre, sauté aux yeux. Peut-être faut-il ingérer du peyotl comme un des personnages du roman pour apprécier les facéties et la tristesse du fameux cochontruffe dont je vous laisse le plaisir de la découverte ? Puis reprendre une bonne dose pour succomber au charme du retour (on ne sait trop d’où et d’ailleurs à quoi bon ?) d’une tribu disparue de la surface du globe depuis plusieurs siècles.

Alors, je me garderai bien de conseiller ce roman, la page fb de Nyctalopes n’a pas besoin de perdre le petit nombre d’amis qu’elle compte et puis si vous n’accrochez pas, cela fait un peu cher le ratage. Mais je ne peux pas non plus le déconseiller. L’écriture, l’imagination, la poésie, la marge peuvent séduire les plus aventureux des amateurs de noir et les moins pointilleux sur la notion de polar.

Après Mictlán de Sébastien Rutés en janvier, “les larmes du cochontruffe” en septembre… c’est l’année du Mexique à la Noire ? 

Tequila Time !

Clete.

AFFRONTER L’ORAGE de Larry Brown/ Gallmeister.

Facing the music

Traduction: Pierre Furlan

Larry Brown pour qui j’ai une énorme affection est un écrivain du sud des Etats Unis qui nous a quittés prématurément à l’aube de la cinquantaine en 2004 nous laissant des romans inoubliables comme FAY, JOE dont on peut d’ailleurs deviner ici une introduction dans la nouvelle “Les Bons Samaritains” mais aussi “L’ USINE A LAPINS” dont la musique est très proche de celle de ce recueil de nouvelles “Affronter l’orage”.

On avait attribué à Brown, l’étiquette “dirty realism” d’un mouvement, juste une histoire de marketing pour Richard Ford, né au début des années 80. On y retrouvait des auteurs comme Carver à qui ces nouvelles font immanquablement penser avec néanmoins un beau supplément d’âme, McCarthy, John Fante, Bukowski ou plus proches de nous SaFranko et Palahniuk. Bref, du très beau monde mais vous conviendrez aisément qu’il est très difficile de ranger sous ce même vocable des auteurs aux styles et aux univers proches mais néanmoins uniques. Les histoires rurales de Brown sont très éloignées des brûlots de Bukowski par exemple. Néanmoins, dans ce “dirty realism” l’écriture est plus libérée moins empesée, se concentrant principalement sur l’histoire de ceux qu’on appelle souvent de manière excessive “les oubliés de l’Amérique”, le pays des picks-up pourris, des mobil homes, du chômage, de la détresse physique et morale, des addictions, des déviances… les gens ordinaires comme vous et moi et d’ailleurs vous vous retrouverez peut-être dans certaines histoires sans que vous vous considériez pour cela comme “les oubliés de la France”.

“Facing the music”, “Affronter l’orage” pour Gallmeister cette année, “Faire front” pour la Noire de Gallimard en 2004 est le premier ouvrage de Larry Brown regroupant certaines des nouvelles qu’on trouvait sur certains magazines ricains dans les années 80  et qui ont attiré le regard des éditeurs. Ces neuf écrits (un a disparu de l’oeuvre originale… le mystère de la chaussette orpheline?) sont  puissants. Ces histoires prennent toujours la tête en quelques lignes, touchent souvent au cœur et parfois font mal aux tripes. Elles racontent les tourments ordinaires de couples, les histoires d’amour qui meurent, l’indifférence à l’autre, l’alcool qui éloigne, la jalousie, l’inadaptation à la vie sociale, des sentiments et des épreuves que nous connaissons tous à certaines périodes de la vie. Le “dirty realism”, comme son nom l’indique montre la misère sociale et intellectuelle sans filtre mais sans misérabilisme larmoyant non plus en ce qui concerne Larry Brown. Au fil des galères racontées, on le sent bien si on a déjà lu le reste de son oeuvre admirable, on perçoit l’énorme empathie de l’auteur pour ces gens ordinaires, en voie de marginalisation et souvent un méchant humour noir enrichit un texte dont on regrette immanquablement qu’il n’ait pas été poursuivi.

La vie, cette chienne quand elle détruit, n’a jamais été racontée aussi justement que par Larry Brown. Incontournable.

Clete.

CE LIEN ENTRE NOUS de David Joy / Sonatine.

The Line That Held Us

Traduction: Fabrice pointeau.

“Caroline du Nord. Darl Moody vit dans un mobile home sur l’ancienne propriété de sa famille. Un soir, alors qu’il braconne, il tue un homme par accident. Le frère du défunt, connu pour sa violence et sa cruauté, a vite fait de remonter la piste jusqu’à lui.”

Là où les lumières se perdent fut une putain de découverte en 2016, Le poids du monde en 2018 fut la confirmation de haut vol que l’on attendait et espérait et c’est sans souci mais avec une certaine frénésie qu’on pouvait attendre ce troisième roman de David Joy dont la parution initiale en avril avait été reportée pour éclairer des couleurs du Deep South la rentrée littéraire cet automne. Evidemment, ceux qui ont aimé les deux premiers n’ont pas attendu ma bafouille pour retourner dans les montagnes appalachiennes de Caroline du Nord. Ces dernières étaient déjà le théâtre des œuvres de Ron Rash et il faudra maintenant y associer et de façon certainement durable les romans de David Joy qui aborde la marginalité de ces régions perdues ricaines, certainement de façon moins bercée par la poésie que Rash mais avec une dureté, une authenticité, un réalisme qui rendent la lecture addictive dès les premiers paragraphes.

Tel un Donald Ray Pollock qui ne peut écrire que sur son coin de l’ Ohio, Joy raconte son coin paumé, maudit de Caroline du Nord. C’est forcément très américain, très roots, on retrouve tout ce qu’on aime mais aussi tous les excès de ce genre de littérature mais avec une écriture impeccable qui vous porte tout de suite. Les mobil-homes, le chômage, les magouilles dont le braconnage, des populations épuisées, des dégénérés, des picks-up rouillés mais aussi le poids de la religion et plus grave, ses déviances et puis, comme toujours chez ce peuple de cowboys, l’auto-justice avec une police dépassée ou ignorée. Et toujours dans un décor de montagnes que Joy dépeint avec talent mais sans excès verbeux.

David Joy connaît les histoires qu’il raconte, fréquente les gens dont il raconte les galères, passe sa vie dans ces montagnes et ces collines et se fout des étiquettes “rural noir”ou « Southern Gothic ». Il raconte ce qu’il connaît et une fois de plus, je me répète, il l’écrit divinement avec l’empathie et l’humanité qui lui collent à la peau et tous ceux qui ont eu la chance de le rencontrer ne me contrediront pas.

Ce troisième roman est pourtant plus ambitieux, encore plus réussi, beaucoup plus troublant que les deux précédents. Commencé comme une banale chasse à l’homme, il devient un tout autre roman à partir du deuxième tiers. Pour la première fois Joy fait ouvertement entrer Dieu, les croyances, les perversions liées à des interprétations biaisées volontairement ou pas… Sont avancées la Bible, l’histoire de Job, la loi du talion dans le cerveau d’un personnage rendu fou par la douleur de la perte de son seul bien, de sa seule raison de vivre après toute une vie de banni, d’exclu, de paria dont la stigmatisation n’était supportable qu’en compagnie de l’autre âme damnée qu’il protégeait et dont la mort va provoquer une ire “divine”.

“Ses yeux semblaient renfermer la fin du monde”.

On comprend très vite que le personnage principal est Dwayne, le frère de Sissy un pauvre petit gars, mal dans sa vie, mal dans sa peau mais seule lumière dans la vie de Dwayne. David Joy voulait créer un personnage ressemblant à Lester Ballard d’ “Un enfant de Dieu” de Cormac McCarthy et il l’a réussi certainement bien au delà de ses espérances tant la vengeance de Dwayne distille horreur mais aussi d’autres sentiments d’empathie bien plus troublants, créant un climat bien étouffant, imprévisible jusqu’à la dernière ligne. On est souvent secoué par les faits mais aussi par la réflexion que la prose de David impose. Il n’y pas de blanc et de noir, tout est gris, les victimes agissent comme des bourreaux tandis que les prédateurs font preuve d’une intelligence et d’une mansuétude inattendues. On regrettera juste la pauvreté des personnages féminins dans les romans de Joy alors qu’il sait rendre si attachants, troublants ces personnages masculins dépassés par leurs choix foireux à l’instar de grands devanciers comme Larry Brown ou Daniel Woodrell.

“Chaque choix avait des conséquences. Chaque pas qu’il avait fait au cours de sa vie avait mené à ceci. Le destin est un truc marrant, songea-t-il, le fait que les choses pouvaient sembler insignifiantes sur le moment, mais finir par être ce qui anéantirait la vie d’un homme. Il y avait tant de haine dans son coeur, tellement de dégoût, car il n’avait jamais eu les cartes pour remporter une seule main. Il y avait toujours eu deux choix: on pouvait s’allonger et encaisser, ou on pouvait attraper quiconque se trouvait à sa portée et l’étrangler afin de ne pas être le seul à souffrir. Ce choix avait toujours été facile, et sa décision ne fut pas différente à cet instant.”

Magnifique, bien joué David !

Clete.

PS: entretien avec David Joy.

TUPINILANDIA de Samir Machado de Machado / Métailié.

Traduction Hubert Tézenas

“Tupinilândia se trouve en Amazonie, loin de tout. C’est un parc d’attractions construit dans le plus grand secret par un industriel admirateur de Walt Disney pour célébrer le Brésil et le retour de la démocratie à la fin des années 1980. Le jour de l’inauguration, un groupe armé boucle le parc et prend 400 personnes en otages. Silence radio et télévision.

Trente ans plus tard, un archéologue qui ne cesse de répéter à ses étudiants qu’ils ne vont jamais devenir Indiana Jones revient sur ces lieux, avant qu’ils ne soient recouverts par le bassin d’un barrage. Il découvre à son arrivée une situation impensable : la création d’une colonie fasciste orwellienne au milieu des attractions du parc dévorées par la nature. À la tête d’une troupe de jeunes gens ignorant tout du monde extérieur qu’ils croient dominé par le communisme, il va s’attaquer aux représentants d’une idéologie qu’il pensait disparue avec une habileté tirée de son addiction aux blockbusters des années 1980.”

Walt Disney à Rio en 1941

A défaut de séduire tout le monde,”Tupinilândia »  fera voyager, rêver plus d’un lecteur et nombreux seront ceux qui seront séduits par une histoire contée avec une réelle passion par un auteur à la plume souvent très belle.

Construit en deux parties, le roman raconte avec précision, passion je me répète, la naissance d’un parc, copie brésilienne des réalisations Disney. L’ Américain est d’ailleurs présent dès les premières pages qui racontent un voyage à Rio de tout le crew du dessinateur au début des années 40. Cet événement est d’ailleurs le point de départ de l’entreprise, du rêve d’un industriel brésilien et de toute sa famille. Place au rêve mais aussi une forte évocation d’un pays étouffé sous une dictature jusque dans les années 80. 

Dans une seconde partie, trente ans après sa fermeture, on retrouve le complexe de loisirs avec un archéologue en mission sur le site et qui ne sera pas au bout de ses surprises. Autant la première partie émerveille malgré certaines longueurs consécutives à la passion intarissable de l’auteur pour ces cités maudites, autant celle-ci ennuie un peu: les aventures dans la jungle ressemblent trop justement à du Disney, du gnangnan peu ébouriffant ou inquiétant et difficilement crédible.

Il n’empêche que ce roman séduira par la beauté du texte, l’intelligence de l’auteur qui, sans avoir l’air d’y toucher, éclaire sur le Brésil d’hier et d’aujourd’hui, montre les manifestations du nationalisme. On peut regretter que l’auteur s’emballe parfois, nous lasse un peu avec des descriptions monstrueusement détaillées mais aussi et surtout trop longues. Pour les Brésiliens, ce roman faisant beaucoup référence à leur culture, leurs traditions a dû certainement agir comme une magnifique Madeleine de Proust mais les lecteurs français patients, qui auront avalé les multiples passages sur Walt Disney du début sauront entrer dans le rêve d’un homme et apprécieront le message passionné d’un auteur sud-américain sur lequel il faut compter.

Souvent séduisant.

Clete.

LES DYNAMITEURS de Benjamin Whitmer / Gallmeister.

THE DYNAMITERS

Traduction: Jacques Mailhos.

Quatrième roman de Benjamin Whitmer chez Gallmeister et si je n’ai pas spécialement goûté le précédent “Evasion”, il faut reconnaître que chaque sortie de l’auteur implanté dans le Colorado est un bel événement. Continuant son credo d’une histoire de la violence aux USA, il creuse à nouveau et plus profondément dans le passé pour nous conter violemment le cloaque de Denver à la fin du XIXème siècle.

“1895. Le vice règne en maître à Denver, minée par la pauvreté et la violence. Sam et Cora, deux jeunes orphelins, s’occupent d’une bande d’enfants abandonnés et défendent farouchement leur “foyer” – une usine désaffectée – face aux clochards des alentours. Lors d’une de leurs attaques, un colosse défiguré apporte une aide inespérée aux enfants, au prix de graves blessures que Cora soigne de son mieux. Muet, l’homme-monstre ne communique que par des mots griffonnés sur un carnet. Sam, le seul qui sache lire, se rapproche de lui et se trouve ainsi embarqué dans le monde licencieux des bas-fonds.”

L’homme-monstre se nomme Goodnight, est avare de confidences mais on apprend par son ami venu le récupérer qu’il est originaire des bas-fonds où tentent de survivre Cora et Sam et les orphelins qu’ils protègent, élèvent, éduquent dans la peur des adultes nommés les “ crânes de nœud”. Cole, l’ami, est le propriétaire de l’Abattoir, la gargote la plus dangereuse de la ville et a maille à partir avec l’administration corrompue de la ville, la police et l’agence Pinkerton. Goodnight carbure au laudanum, Cole à n’importe quel tords boyaux et leur cerveau n’émet plus forcément les signaux de prudence, le raisonnement a perdu toute logique autre que “œil pour œil et dent pour dent”. Sam, s’engage auprès des deux cramés du bulbe, pour pouvoir apporter l’argent nécessaire à la belle entreprise de Cora, une sorte de madone mais avec flingue quand même, tenue de rigueur au Far West et aux USA…

Les romans de Benjamin Whitmer sont violents, très violents pour les néophytes, il est sûrement bon de le rappeler et il faut parfois affronter des pages bien sanglantes pour poursuivre l’histoire bien belle d’un gamin fou amoureux et d’une aimée qui ne vit que pour protéger ses “enfants”. L’auteur a fait, on s’en doute en le lisant, de belles recherches sur le Denver de l’époque partagée entre une bourgeoisie au centre et la lie de la lie survivant à la périphérie de la mendicité, de la prostitution, de rapines et des trafics les plus vils. Whitmer éclaire de nouveau et de belle manière les laissés pour compte, les malheureux, les malchanceux, les damnés, les estropiés, les victimes et surtout les enfants en souffrance. Les raids sanglants dans les cercles de jeux, les tripots glauques, les opiumeries sont autant de témoignages cruels de l’enfer vécu par les plus jeunes, les plus faibles. On regrettera parfois un étalage de barbaque sanglante pas forcément utile au propos, des démonstrations de boucherie pas réellement utiles, à la manière des films de Tarantino.

Comme toujours avec Benjamin Whitmer, il est très difficile de sortir le nez du bouquin, la prose mais aussi tous les détails pointus sur la société de l’époque en font un roman qui s’avale cul sec, d’une traite, entraîné par une histoire, des situations dignes des plus grands auteurs de Noir américain.

Explosif !

CECI N’EST PAS UNE CHANSON D’ AMOUR de Alessandro Robecchi / Aube Noire.

Traduction: Paolo Bellomo en collaboration avec Agathe Lauriot dit Prévost

“Carlo Monterossi, homme de télévision, est victime d’une tentative d’assassinat. N’ayant qu’une confiance limitée – au mieux – dans les compétences des équipes de police chargées de l’enquête, il fait appel aux services d’un ami journaliste et d’une spécialiste du numérique pour comprendre qui peut bien lui en vouloir autant. En parallèle, des Gitans justiciers et des tueurs à gages professionnels semblent suivre des pistes similaires.”

Alessandro Robecchi est une des plumes de “Cuore”, un hebdo satirique italien et qui un beau  jour s’est lancé dans l’aventure romanesque. Dès les première pages, on sait que c’était une très bonne initiative. Il fait donc ses premiers pas chez nous avec ce “Ceci n’est pas une chanson d’amour”. La mode du moment est d’emprunter des titres de chansons connues pour nommer des romans. Heu, ce n’est pas toujours réussi même si sans conteste, cela peut attirer l’amateur de musique espérant retrouver dans les lignes l’émoi que ses oreilles ont pu connaître ou un ravivement de souvenirs, plutôt les bons d’ailleurs, pour pouvoir passer un bon moment, quoi. Par exemple, non, je ne ferai pas de délation mais certains artistes décédés n’auraient sûrement pas aimé être associés de leur vivant à certaines niaiseries qui sortent en ce moment . 

Ici, tout de suite, les vieux punks sont alertés, peuvent très bien être la cible d’ailleurs avec l’évocation en titre de l’hymne de Public Image Limited de John Lydon icône punk par excellence. Bon autant leur dire de suite qu’ils seront déçus s’ils comptaient parcourir le roman en pogotant, des épingles à nourrice dans les joues, le tartan en folie, les cheveux vérolés, “No future” et tout le folklore avec force crachats et remugles de Valstar rouge éventée. Le héros de l’histoire est un fan de Dylan et soulage ses maux, qui sont multiples dans l’histoire, avec sa musique et tout le monde reconnaîtra qu’il y a quand même plus furieux que le petit Zimmerman, prix Nobel de littérature…c’est vrai mon dieu!

« …pas une chanson d’amour” n’est pas tout à fait une histoire d’amour, vous êtes prévenus, même si le sentiment est bien présent dans le roman. Pourtant publié par l’Aube Noire, “…chanson d’amour”, n’engendre pas la mélancolie, loin de là. Comme c’est rital, certains pensent déjà farce mais non, tout cela reste très fin, enfin presque, dans l’humour au milieu de nombreux rebondissements et situations tout à fait dignes d’un bon polar qu’il est totalement de surcroît. En aparté, le seul problème de ce roman serait peut-être un titre trop long à écrire une fois qu’on est harassé par la pronominalisation…En Italie,“…amour” a été comparé à Scerbanenco avec qui il partage le décor milanais c’est un fait mais il n’y en a pas vraiment d’autres et puis à Lansdale et là, c’est une preuve accablante que la coke fait encore des ravages dans les milieux journalistiques. Et les toxicos  du “Corriere de la Serra”, fiers comme une ambassadrice des pôles, n’ont pas peur ni honte d’ajouter “ peut-être même avec une pincée de Stieg larsson”. Pas d’inquiétude, la dézinguée de Millenium est absente du tableau suffisamment agité sans elle.

“…r” est juste, et c’est déjà beaucoup, une très sympa comédie policière qui envoie pas mal et dont la lecture fait souvent sourire voire rire malgré le funeste des événements. Il y a du suspense mais on n’est pas vraiment inquiet pour Carlo, sa mort plomberait l’ambiance et la carrière du roman. Non, à l’approche de la fin, on se demande juste comment l’auteur va bien pouvoir mettre fin à ce dawa, à cette course à la mort menée par des gitans bien remontés et des tueurs pince sans rire et c’est le moindre mal, nullement inquiétés par de flics indolents ou incapables ou les deux plus un excellent mytho. Mais il réussit le défi, haut la main et non le doigt dans le cul. Seuls ceux qui auront lu le roman comprendront qu’ici je ne fais nullement usage de vulgarité très mal venue mais juste un emprunt à une situation récurrente du roman. Bref, le roman tient joyeusement la route, ses dialogues flinguent et ses personnages sont très crédibles et attachants.

Après vérification, sept aventures de Carlo Monterossi sont sorties de l’autre côté des Alpes. On attend la suite de ce méchant hallali qui fait oublier plaisamment que c’est la rentrée.

Clete.

PS: en cadeau , la plus belle des chansons d’amour.

NICKEL BOYS de Colson Whitehead / Albin Michel / Terres d’Amérique.

Traduction: Charles Recoursé

Colson Whitehead avait soufflé le monde en 2017 avec “Underground railroad” pour lequel il avait obtenu le prix Pulitzer. Il revient cette année, très attendu avec “Nickel boys” qui a lui aussi a obtenu le célèbre prix, plaçant ainsi l’auteur, ou plutôt l’écrivain dans des hautes sphères où on retrouve Updike et Faulkner.

C’est une fois son précédent roman terminé que Whitehead a appris, dans un article du Tampa Bay Times, l’histoire terrible de  la “Arthur G. Dozier School for Boys” où ont séjourné ou trouvé la mort ou disparu des jeunes dans la Floride ségrégationniste des années 60 et qui n’a  fermé qu’au début des années 2010. Dans cet établissement destiné à corriger le parcours de vie de garçons âgés de 5 à 20 ans, pendant des décennies, on a battu, torturé, violé, tué ceux qui tentaient de résister à la camisole psychologique imposée par l’administration qui n’adressait un bon de sortie qu’après des étapes de soumission à l’autorité drastiquement étalonnées, ne supportant pas la moindre rébellion. Des fouilles ces dernières années ont permis de retrouver les corps identifiés ou pas de plus de cinquante victimes mais selon les témoignages et les travaux en cours le chiffre des disparus serait plus proche de la centaine.

“Dans la Floride ségrégationniste des années 1960, le jeune Elwood Curtis prend très à cœur le message de paix de Martin Luther King. Prêt à intégrer l’université pour y faire de brillantes études, il voit s’évanouir ses rêves d’avenir lorsque, à la suite d’une erreur judiciaire, on l’envoie à la Nickel Academy, une maison de correction qui s’engage à faire des délinquants des « hommes honnêtes et honorables ». Sauf qu’il s’agit en réalité d’un endroit cauchemardesque, où les pensionnaires sont soumis aux pires sévices. Elwood trouve toutefois un allié précieux en la personne de Turner, avec qui il se lie d’amitié. Mais l’idéalisme de l’un et le scepticisme de l’autre auront des conséquences déchirantes.”

La question raciale est le thème principal de l’oeuvre de Colson Whitehead et « Nickel Boys », fiction écrite à partir de l’histoire de la Dozier ne fait pas exception. Néanmoins, ce nouveau roman tout en abordant les différences de traitement entre pensionnaires blancs et noirs de l’établissement, le racisme ordinaire banalisé a une portée bien plus universelle montrant sans détours comment l’Amérique, à une époque pas si lointaine, s’occupait de ses enfants rebelles, gênants, abandonnés quelle que soit leur couleur.

On pourrait s’attendre à un roman dur, violent et il l’est mais pas uniquement pas entièrement, Whitehead se cantonnant souvent plus dans la suggestion que dans la démonstration de l’horreur. Le propos est mesuré, calibré, ôtant autant que possible la rage, la colère et mettant en avant la compassion sincère, la belle humanité, la solidarité des damnés. Evidemment, on suit le parcours d’Elwood, une boule au ventre, le coeur gros mais on sourit aussi parfois, à l’image de ces mômes devenant adultes bien malgré eux mais qui gardent aussi , parfois, l’insouciance que confère la jeunesse.

Ce serait bien injuste de terminer cette modeste recension sans parler de la plume de Colson Whitehead qui est belle depuis si longtemps, tentez “Zone1” en SF ainsi que le malicieux portrait amoureux de New York “Le Colosse de New York : Une ville en treize parties”. Il m’est impossible de comprendre et encore plus de l’expliquer en quoi “Nickel Boys” est magique… Tout est fluide, brillant, les enchaînements sont parfaits, la poésie offre des moments divins, en apesanteur… Une fois la lecture commencée, toute interruption ressemble  à une trahison vis à vis d’Elwood et Turner et de leur martyre et donc on continue, noué, mal à l’aise jusqu’à un twist final génial aussi effroyable qu’inattendu.

Merci Colson Whitehead mais aussi merci Francis Geffard qui, fin août, nous propose coup sur coup deux romans exceptionnels, rares qui feront date “Nickel Boys” et “Ohio”.

Chef d’oeuvre !

Clete.

LA PROIE de Deon Meyer / Série Noire/ Gallimard.

PROOI

Traduction: Georges Lory.

Sixième opus de la Série Benny Griessel, “La proie” signe aussi l’arrivée de Deon Meyer à la Série Noire. La collection qui édite déjà Jo Nesbo s’enrichit donc d’une nouvelle locomotive dont les ventes permettront certainement à l’éditeur de parier sur de jeunes auteurs.

“Au Cap, Benny Griessel et Vaughn Cupido, de la brigade des Hawks, sont confrontés à un crime déconcertant : le corps d’un ancien membre de leurs services, devenu consultant en protection personnelle, a été balancé par une fenêtre du Rovos, le train le plus luxueux du monde. Le dossier est pourri, rien ne colle et pourtant, en haut lieu, on fait pression sur eux pour qu’ils lâchent l’enquête.

À Bordeaux, Daniel Darret, ancien combattant de la branche militaire de l’ANC, mène une vie modeste et clandestine, hanté par la crainte que son passé ne le rattrape. Vœu pieux : par une belle journée d’août, un ancien camarade vient lui demander de reprendre du service. La situation déplorable du pays justifie un attentat. Darret, qui cède à contre cœur, est aussitôt embarqué, via Paris et Amsterdam, dans la mission la plus dangereuse qu’on lui ait jamais confiée. Traqué par les Russes comme par les services secrets sud-africains, il ne lâchera pas sa proie

pour autant…”

Bon alors Deon Meyer n’est plus à présenter, connu et apprécié mondialement, l’homme conte depuis de nombreuses années l’Afrique du Sud au sein de polars très bien troussés et si vous ne connaissez pas le duo Griessel Cupido, pas d’inquiétude, on suit facilement… Parce que Meyer, c’est un pro, il se renouvelle à chaque nouvelle histoire tout en restant quand même très proche de son grand thème du chaos de la société sud-africaine gangrenée par des maux non éteints, une corruption généralisée, un racisme prégnant, une violence de tous les instants, une classe politique rapace. 

L’auteur connaît tous les petits trucs pour faire monter la sauce, pour rendre urgentes des histoires. Il n’y a peut-être que les moments de calme avant la tempête, les moments de pause qu’il ne maîtrise pas du tout. Il y a ici, à chaque accalmie, les atermoiements du héros qui ne sait pas comment annoncer sa flamme à son aimée et franchement, c’est d’un niais…Mais ce n’est qu’un détail par rapport aux deux belles intrigues offertes dont une se déroule à Bordeaux… On visite la ville, Meyer citant même une célèbre librairie bordelaise, belle pub!

Lors des dernières pages, les deux intrigues se rejoignent pour foncer vers un final thriller explosif et Deon Meyer fait ça très bien. On passe un bon moment même si le retour aux armes d’un soldat de l’ombre, le sacrifice pour la cause, pour les générations à venir, blablabla, scénario usé, c’est peut-être très romantique mais je ne marche plus. 

Carré!

Clete.

OHIO de Stephen Markley / Albin Michel.

Traduction Charles Recoursé.

Premier roman de l’Américain Stephen Markley, “Ohio” décrit avec acuité la vie de quatre trentenaires qui se sont connus au lycée avant de se perdre de vue, des destins bien cabossés qui vont se croiser sans se voir un soir à New Canaan. Stephen Markley a grandi dans une ville similaire à la même époque, sous Obama, dans ce Midwest très touché par la récession et forcément même si on est ici dans une fiction, son ressenti de l’époque est prégnant, ajoutant une belle touche d’authenticité au roman.

“Par un fébrile soir d’été, quatre anciens camarades de lycée désormais trentenaires se trouvent par hasard réunis à New Canaan, la petite ville de l’Ohio où ils ont grandi.

Bill Ashcraft, ancien activiste humanitaire devenu toxicomane, doit y livrer un mystérieux paquet.

Stacey Moore a accepté de rencontrer la mère de son ex-petite amie disparue et veut en profiter pour régler ses comptes avec son frère, qui n’a jamais accepté son homosexualité.

Dan Eaton s’apprête à retrouver son amour de jeunesse, mais le jeune vétéran, qui a perdu un œil en Irak, peine à se raccrocher à la vie. Tina Ross, elle, a décidé de se venger d’un garçon qui n’a jamais cessé de hanter son esprit.”

Le roman se déroule sur une douzaine d’heures mais en raconte en fait une dizaine d’années. Il met à nu, sans artifices, quatre jeunes mais en fait découvrir plus d’une dizaine, petite constellation de gamins ayant cruellement découvert le monde adulte, sur les écrans du collège un 11 septembre de triste mémoire. Bienvenue dans le XXIème siècle version Ohio.

“Ohio” est un roman au crescendo patient. L’auteur prend son temps avec le cadre, les personnages, laissant momentanément incomplets des discours, des évènements, des interrogations du lecteur, créant une addiction progressive, nous conviant à des ténèbres intérieures surprenantes, éprouvantes au final d’un polar de tout premier plan. Le début du roman semble bien anodin, commun et nous fait découvrir des histoires de cul, de coeur, de jalousies de petits Américains finalement pas si mal lotis par la vie. Sûrement qu’en Syrie ou à Haïti, les jeunes connaissent pire maux et pourront trouver puérils certains atermoiements. 

Mais très vite, on entre dans le dur. Stephen Markley avait pensé écrire un polar, un roman noir et c’est en cours d’écriture qu’il a décidé de s’intéresser au passé de ces jeunes adultes. C’est ainsi que les flashbacks sont fréquents et que chaque moment important du passé a plusieurs versions selon le vécu de chaque personnage, offrant son libre arbitre au lecteur, lui proposant de trouver à quel moment chacun a déraillé, est resté planté ou s’est perdu.

“Ohio” est le roman de l’enclavement, de la récession, de l’isolement, du désabusement d’une jeunesse paumée, des mauvais choix, des regrets, des traumatismes adolescents qui bousillent toute une vie, des amours interdites, des passions éternelles, des addictions, de la guerre. “Ohio” est un roman éminemment politique, ça cogne dur, ça saigne, salope l’auréole de « Barack”et en même temps” Obama”, et effectue une troublante radioscopie d’une population qui va voter en masse Trump quelques années plus tard. 

Certainement écrit indépendamment, par petits bouts, quatre nouvelles correspondant aux quatre parties de l’histoire, “Ohio” a dû nécessiter un travail colossal de réécriture tant le discours ne souffre d’aucune incertitude, d’aucune redite, d’aucune zone d’ombre, les réponses aux interrogations initiales sont toutes données, c’est nickel ! D’entrée, on est frappé par la beauté de la plume (une constante de la collection “Terres d’Amérique”) et la séduction dure, plaçant cet auteur aux côtés d’un James Sallis ou d’un Willy Vlautin dans cet art oh combien complexe d’amener à la lumière les gens de l’ombre sans apitoiement, sans compassion putassière. Roman complexe, “Ohio” ne se laisse pas apprivoiser facilement, se mérite mais reste ancré très longtemps après un dénouement qui ébranle.

Beau et dur comme une chanson de Springsteen qui serait interprétée par Protomartyr.

Superbe !

Clete.

En cours d’adaptation par HBO.

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