Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (page 1 of 37)

UN SILENCE BRUTAL de Ron Rash / LA NOIRE / Gallimard.

Traduction: Isabelle Reinharez.

Au milieu des années 2000, devant la méforme de la SN, Aurélien Masson, son éditeur avait décidé d’abandonner la collection La Noire, préférant limiter le nombre de sorties et se concentrer sur une seule collection, sur l’icône du polar français à sauver.

La Noire, c’était un peu le panthéon de la littérature noire ricaine: James Crumley, Cormac McCarthy, Harry Crews, Chris Offutt, Larry Brown, James Sallis… et de divines surprises comme “Envoie moi au ciel Scotty”, “Les cafards n’ont pas de roi”… le nirvana pour tout amateur de polars ricains.

Son retour cette année est initié par les deux nouvelles boss de la SN Stéfanie Delestré et Marie-Caroline Aubert et chacune y a mis sa patte pour illustrer cette renaissance, ma foi, très bienvenue. Côté français, on démarre par la réédition de “Nadine Mouque” d’Hervé Prudon décédé prématurément en 2017 dont JLM nous parlera demain avec passion et talent. Chez les Ricains, décédé également, William Gay, le maître du “southern gothic”, l’auteur du brillant “La Mort au crépuscule” renaît avec l’inédit et féroce “Stoneburner”, laissé dans un tiroir à l’époque parce que l’auteur trouvait qu’il ressemblait à “ No country for old men” et ne voulait pas faire de l’ombre à son ami McCarthy.

Mais la Noire n’est pas le caveau de la littérature noire. Et s’il est bien un auteur qui saura redonner des lettres de noblesse à la collection, c’est bien Ron Rash. Découvert par Marie-Caroline Aubert quand elle travaillait au Masque, le destin de l’Américain dans l’édition française est lié à celui de l’éditrice, allant ensuite au Seuil pour arriver chez Gallimard. Je suis sûr que le grand écrivain de Caroline du Nord est heureux d’inaugurer ce nouveau cycle français et cette collection aux côtés de son grand ami William Gay dont il m’avait abondamment parlé en des termes très élogieux, admiratifs, chaleureux, lors d’une rencontre il y a quelques années.

“Un monde est en train de s’effacer pour laisser la place à un autre. Le shérif Les, à trois semaines de la retraite, et Becky, poétesse obsédée par la protection de la nature, incarnent le premier. Chacun à sa manière va tenter de protéger Gerald, irréductible vieillard amoureux des truites, contre le représentant des nouvelles valeurs, Tucker. L’homme d’affaires, qui loue fort cher son coin de rivière à des citadins venus goûter les joies de la pêche en milieu sauvage, accuse Gerald d’avoir versé du kérosène dans l’eau, mettant ainsi son affaire en péril.”

Un nouveau roman de Ron Rash et peu importe l’éditeur est déjà en soi un petit événement, la qualité de son écriture étant maintenant universellement connue et reconnue. Les amateurs d’intrigues policières, pointues ou nerveuses savent depuis longtemps que ce n’est pas spécialement la tasse de thé de l’auteur. Comme tous les grands auteurs de Noir, Rash s’intéresse avant tout à tout ce qui vit autour de l’intrigue, l’immuable, les pierres, les gens, les vies, la campagne, la montagne, la nature et comme à son habitude “au milieu coule une rivière”.

Ron Rash sait créer des personnages, des destins, des vies qu’on n’oublie pas et qui nous interpellent par leurs réponses à l’adversité du moment ou d’une vie entière. Les, le sheriff, principal témoin de la ruralité de ce coin de Caroline et Becky, la voix de la poésie diffusée par Ron Rash sont magnifiques, grands, humainement remarquables comme leur créateur. Et on retrouve bien sûr l’amour des Appalaches, l’amour de ces montagnards, la nature décrite elle aussi avec beaucoup de tendresse et de respect. Mais Rash ne fait pas dans l’angélisme et ne cache rien de l’isolement, de la crise de l’emploi, des ravages de la meth pour les addicts bien sûr mais surtout pour les proches et les familles.

Par le passé, j’ai émis certaines réserves sur des romans de Ron Rash, celui-ci est parfait sur le fond comme sur la forme, sur le rythme comme sur la mélodie, un petit bijou noir comme “Willnot” de James Sallis avec qui il partage une grande humanité.

Précieux.

Wollanup.

Dreaming of cool rivers and tall grass, Bill Callahan.

L’ AGENT DU CHAOS de Giancarlo De Cataldo / Métailié Noir.

Traduction: Serge Quadruppani.

Giancarlo De Cataldo, magistrat à la cour de Rome et auteur entre autres de “Romanzo Criminale”, de “Suburra “avec son compère Carlo Bonini est une pointure du polar et ses romans ont franchi les limites de l’Italie et contribuent à montrer un peu plus la qualité générale des polars venus d’ Italie. Ce nouvel opus sortant au moment du quarantième anniversaire de Métailié montre par ailleurs la grande place accordée par l’éditeur aux productions italiennes traduites par le grand spécialiste de la “botte” littéraire: Serge Quadruppani.

“Jay Dark a-t-il vraiment existé ? Deux hommes, un romancier et un avocat, se retrouvent dans des lieux insolites de la capitale romaine. Maître Flint prétend raconter la véritable histoire de Jay Dark, agent de la CIA chargé de répandre les nouvelles drogues des années 70 dans les mouvements de contestation étudiants…”

Pas de doute, la qualité est toujours là, seul le cadre change. Ce roman est avant tout une histoire américaine débutant dans le quartier new-yorkais de Williamsburg où sévit, en 1960, un jeune cambrioleur à la petite semaine nommé Jaroslav Darenski qui deviendra, au service de la Firme, le fameux agent du chaos nommé Jay Dark. Faisant siennes les multiples allégations des implications de la CIA dans la propagation et le trafic mondial de la drogue, De Cataldo va bien en deçà des années 80 et du financement des “contras” en Amérique centrale pour créer une genèse au début des années 60 pendant la grande vague du LSD.

L’auteur nous propose ainsi un impeccable voyage dans les milieux étudiants, musicaux, littéraires ricains adeptes de cette drogue du “bonheur”, nous faisant côtoyer certains mouvements sociaux: Harvard, les émeutes de Watts, les rassemblement, le mouvement hippie, le Vietnam dans un premier temps pour ensuite mondialiser son propos jusqu’ au Paris de mai 68. Après le LSD, viendra le temps de la drogue de la “mort”, l’héroïne, poison injecté originellement et principalement dans les ghettos noirs. Viendront les Blacks Panthers, les Weathermen… Jay Dark sait manœuvrer, s’enrichit, mène grand train, librement, côtoyant certaines élites intellectuelle avides de vertige, de paradis artificiels. De Cataldo se fait visiblement plaisir à décrire cette époque, rend hommage en passant à Leonard Cohen le musicien mais aussi le poète. Le ton, surprise, dans les deux premiers tiers du roman est souvent très proche de la comédie. Mais ne nous leurrons, De Cataldo a déjà décrit souvent et talentueusement la noirceur humaine et l’histoire sombre, dans son dernier tiers, dans la tragédie et le masque de Jay Dark tombe.

“L’agent du chaos” est un roman particulièrement prenant mais en aucune façon une enquête, une recherche d’une quelconque vérité. S’appuyant sur des théories du chaos tout à fait crédibles quand on connaît un peu les pratiques tordues de la CIA, De Cataldo tisse une histoire addictive et vive, ponctuée par de courts chapitres accrocheurs et magnifiée par un bien beau talent de conteur et une réflexion aboutie sur l’univers des drogues.

Wollanup.


SON AUTRE MORT d’Elsa Marpeau / Série Noire / Gallimard.

Avec “Son Autre Mort” Elsa Marpeau est publiée pour la 6e fois à la Série noire. Ses deux précédents romans « Et ils oublieront la colère” et « Les corps brisés » donnaient leur pleine mesure dans la cause des femmes et celui-ci retourne lui aussi dans l’univers de femmes martyrisées. Elsa Marpeau, comme l’indique le bandeau est aussi la créatrice de la série à succès “Capitaine Marleau “ qui doit beaucoup, aussi, au charisme de son interprète Corinne Masiero.

“Alex mène une vie normale jusqu’à l’arrivée de l’écrivain Charles Berrier dans le gîte rural qu’elle tient avec son mari. Une nuit, l’homme essaie de la violer. En cherchant à se défendre, elle le tue. Paniquée, craignant que les conséquences de son acte ne détruisent sa famille, Alex dissimule le corps. Avant que la disparition de Berrier ne soit connue, et pour éloigner d’elle les soupçons, Alex décide de s’infiltrer dans son entourage pour trouver qui, parmi les proches de l’écrivain, aurait pu l’assassiner…”

Et, sur les réseaux sociaux comme dans son environnement professionnel, Alex prend la place de l’écrivain Charles Berrier qui, lui, repose sous un tas de fumier dans la campagne nantaise. Profitant d’une intrigue parisienne dans les milieux littéraires, l’auteur montre, brocarde ce petit monde de la littérature: du puissant éditeur jusqu’au blogueur inconnu. Elsa Marpeau évolue dans ce milieu, en fait partie intégrante et donc ses descriptions font mouche, citant tel écrivain connu pour ses frasques verbales, en évoquant sans le nommer un autre très connu pour avoir montré son côté sombre ou lamentable, chacun verra et beaucoup comprendront… Pour ce que j’en connais depuis ma campagne, tout cela sonne très vrai tout comme les observations sur le vrai faux monde des réseaux sociaux et son hypocrisie. Avant de cannibaliser Berrier, Alex sera phagocytée par celui-ci, devenant à son insu un personnage romanesque et là encore Elsa Marpeau manifeste beaucoup d’allant, une réflexion fine sur le statut de l’ écrivain.

Mais hélas, l’aspect policier n’est pas tout à fait au diapason de ces portraits sociologiques et psychologiques. Une histoire de “doigt”, dès le départ, plombe un peu le suspense pourtant bien réel. On a du mal aussi à donner du crédit à une victime qui tente d’accuser une personne innocente. Et c’est bien dommage pour ce roman qui possède de bien beaux atouts mais aussi une trame policière qui ne répond pas à toutes les interrogations du lecteur et une fin qui laisse un peu… sur sa faim.

Wollanup.


PARADIGMA de Pia Petersen / EquinoX / les arènes.

Pia Petersen est danoise, vit entre paris et L.A. et écrit en français rendant, par sa vraiment très belle plume, un grand hommage à la langue de Hugo. Elle fait ici son apparition dans le catalogue de la collection EquinoX et c’est tout sauf une surprise tant le propos développé dans cette très belle fable correspond à ce qu’ Aurélien Masson affectionne tant dans ses productions, la petite lueur dans l’obscurité, la fleur qui éclot dans la décharge, la littérature de lutte, des utopies nécessaires, salvatrices qui donnent peut-être bonne conscience diront certains mais qui permettent aussi à d’autres de tenir encore debout ou de se lever et de lever le poing. L’an dernier dans un court brulot, “un feu dans la plaine”, Thomas Sands avait montré la voie et Pia Petersen cette année la magnifie, la densifie, la rend accessible, identifiable dans ce beau roman très développé, étayé par les recherches, les théories et les écrits de Thomas Kuhn sur le paradigme scientifique, Joël de Rosnay, Malcolm Fereyabend, Malcolm X…tout en montrant de très beaux personnages, héros ordinaires et lanceurs d’alerte.

« Los Angeles, la ville sur la faille. Dans les coulisses de la remise des Oscars, une Marche silencieuse s’organise. Sur les téléphones, les rumeurs et les hashtags ont lancé le mouvement.
Dans les rues, des grappes d’inconnus venant de partout se rassemblent, dans une ambiance explosive et électrique.
Tout est parti de Luna.
Mais qui est Luna ?
Beverly Hills, les stars, les hackers, les gangs, les flics, les riches… face à des millions d’exclus de la société du spectacle, qui ont décidé de reprendre leur destin en main. »

Certains feront certainement le rapprochement avec le mouvement social qui secoue la France depuis quelques mois mettant à jour quelques décennies de foutage de gueule orchestrées par nos dirigeants et autres bouffons penseurs dominants et banquiers mais je m’en garderai bien, ne voulant pas comparer les difficultés d’une grande partie de la population française et le marasme et la déchéance vécus par les déchus de la cité des Anges sur leur bout de trottoir matant leur bout de caniveau comme seul avenir possible.

Une rumeur de marche vers Hollywood relayée par des blogs et quelques personnes “people who care” et “En marche” vers l’affrontement, le mur, l’apocalypse prévisible.”Paradigma » est un très beau roman, douloureux, une fable admirable qui, normalement, vous troublera, vous interrogera.

L’étoffe des romans qui comptent, bravo et merci.

“Il fut un temps où la pauvreté n’était pas considérée comme un crime. Réfléchissez, tous…”

Wollanup.


LA PLACE DU MORT de Jordan Harper / Actes Noirs Actes Sud.

Traduction: Clément Gaude.

“La place du mort” est le premier roman de Jordan Harper. Il a été rock critique, certainement dans la partie du genre qui rend sourd et fait saigner les oreilles si on note les artistes qui l’ont accompagné dans l’écriture de ce premier roman: Electric Wizard, Sunn O))), Sleep, et enfin Boards of Canada pour les moins tolérants aux chants hurlés et aux très grosses guitares. Il est actuellement scénariste pour les séries “the Mentalist” et “Gotham” et vit à L.A., cadre de ce premier roman. Mais Jordan Harper, c’est aussi l’auteur d’un putain d’excellent recueil de nouvelles paru en 2017  “l’amour et autres blessures”. Nul doute que ceux qui ont vécu ce premier déferlement de violence, de sang et de terreur hyper addictif, urgent et parfois choquant n’ont pas oublié son nom.

À onze ans, Polly est trop vieille pour avoir encore son ours en peluche, et pourtant elle l’emporte toujours par ­tout. Elle l’a avec elle le jour où elle tombe nez à nez avec son père. Elle était toute petite la dernière fois qu’elle a vu Nate, il était en prison depuis des années pour un braquage, mais elle reconnaît immédiatement ce visage taillé dans le roc, ce corps musculeux couvert de tatouages et, surtout, ces yeux bleu délavé semblables aux siens. Des yeux de tueur, comme le lui rappelle souvent sa mère. Nate a été libéré et il est venu la chercher. Pour la sauver. Parce qu’il ne s’est pas fait que des amis en cabane. De sa cellule de haute sécurité, le leader de la Force aryenne, un redoutable gang, a émis un arrêt de mort contre lui et sa famille. Quand Nate recouvre sa liberté, il est déjà trop tard : son ex femme Avis, la mère de Polly, a été exécutée. Et la petite fille est la prochaine sur la liste.”

Nate récupère sa fille, part en cavale avec elle, se cache… Pas très original, direz-vous mais Nate est un fêlé, un grand malade qui a vécu quelques années au milieu de la lie de la Californie et va riposter, s’attaquer à la “Force aryenne” et à ses satellites vassaux ainsi qu’à la Eme et autres gangs des prisons californiennes qui gèrent derrière les barreaux le trafic de meth de la région. Voulant annuler le contrat en cours sur lui et bien sûr sur Polly, sa fille de 11 ans qui, bon sang ne saurait mentir, est déjà bien déjantée pour son âge, il va piller les salopards, ruiner leur entreprise, leur faire perdre de la thune et de la confiance.

Alors? Alors “La place du mort “, récompensé aux USA du prix Edgar-Allan-Poe 2018 du meilleur premier roman démarre santiag au plancher, brûle de la gomme tout au long de 260 pages affolantes et termine sur les jantes dans un Armaggedon particulièrement malsain. Une vraie réussite, ce bouquin s’appréciera en un unique “one shot” mortel si vous avez aimé le dernier Willocks par exemple. L’histoire est furieuse souvent choquante, horripilante dans ses ellipses cruelles et ses pauses assassines. On ne sombre jamais dans le gore, dans le sale gratuit. Jordan Harper maîtrise parfaitement une intrigue particulièrement testostéronée où les pages puent l’adrénaline, la meth, le sang et surtout la peur, que dis-je, l’effroi, la terreur avant l’hallali final, le deguello terminal. Lisez Jordan Harper, un auteur qui rend bien pâles de nombreux auteurs contemporains. Harper aime Cormac Mac Carthy et suit son aîné dans son talent à montrer le mal, la pourriture. Définitivement un auteur à suivre de très très près. Two thumbs up!

Furieux !

Wollanup.


LA DERNIERE CHANCE DE ROWAN PETTY de Richard Lange / Terres d’Amérique.

Traduction: Patricia Barbe-Girault.

“Rowan Petty est un escroc à bout de souffle. Quand il n’arnaque pas des veuves esseulées, il triche au poker. Sa femme l’a quitté pour un autre escroc, sa fille ne lui parle plus depuis sept ans, et même sa voiture l’a planté… Jusqu’au jour où une vieille connaissance lui propose une dernière chance : filer à L.A. où des soldats en poste en Afghanistan auraient planqué deux millions de dollars détournés. En compagnie de Tinafey, une sublime prostituée lasse de tapiner et avide d’aventures, il file en direction du Sud. Un jeu dangereux commence auquel vont se retrouver mêlés un vétérinaire blessé, un acteur fini, et la fille de Petty. Pour le gagnant : une fortune. Pour le perdant : une balle dans la tête.”

Richard Lange est originaire de Los Angeles et c’est la mégalopole californienne qu’il décrit ici comme souvent dans ses romans. Auteur d’un très très bon “Angel baby” en 2015, il retourne dans une veine noire qui lui avait si bien réussi. Un peu le mouton noir de la collection Terres d’Amérique, il s’y illustre par son net penchant pour des intrigues policières même si c’est très réducteur de le placer dans ce cadre. Francis Geffard, le grand découvreur de talents ricains, ne fait pas de différence entre littérature et littérature noire dans ses choix éditoriaux, ses coups de coeur. Il privilégie toujours des écrits où est visible une certaine humanité des personnages et vis à vis d’eux, comme une capacité à montrer, raconter l’Amérique, la vie des gens, leurs choix difficiles voire impossibles. Richard Lange, c’est un peu un Willy Vlautin qui sortirait les flingues.

“Quarante ans qu’il était sur Terre, et qu’est-ce qu’il avait accompli? Sa vie se résumait à un mariage raté, une fille qui se droguait et des cartes de crédit sur lesquelles il avait atteint le maximum autorisé. Dès qu’il arrivait à faire un peu d’économies, il les reperdait en jouant au poker. Pour couronner le tout, son plus gros coup à ce jour avait fait pschitt et il avait réussi l’exploit de se rendre complice d’un meurtre. Quelque part, il y avait quelqu’un qui devait bien se marrer à ses dépens.Pour autant, il n’était pas encore prêt à jeter l’éponge. Ça n’avait jamais été son truc, de baisser les bras. Il fallait se regarder dans la glace sans concession, se demander qui, quoi et pourquoi, mais ne pas se laisser plomber par les réponses.”

Dans le décor de la Cité des Anges, celle des losers, des paumés, des cramés, des tarés, des ratés, des résignés et des toxicos… Rowan Petty a beaucoup à perdre et, tout d’abord, tout simplement, sa vie. Et on adhère, on le suit tellement il ressemble au pote qu’on aimerait avoir. Le pro de la petite arnaque, Rowan Petty s’est fait salement pigeonner par un mec qu’il a formé et les mauvaises vibrations et les sales profils arrivent en force tandis qu’au niveau des sentiments, il vit aussi des trucs méchants.

Tous les voyants sont au rouge, mauvais karma, mauvais alignement des planètes, bad trip, chaos total… poisse, scoumoune.

Se sortir d’un bordel sans nom à L.A…“ La dernière chance de Rowan Petty”?Sauver sa peau…“ La dernière chance de Rowan Petty”? Retrouver sa fille…“ La dernière chance de Rowan Petty”?“ Mettre la main sur le magot… “ La dernière chance de Rowan Petty”? Semer les chacals et les chiens… “ La dernière chance de Rowan Petty”?
Tomber amoureux…“ La dernière chance de Rowan Petty”? Se ranger enfin… “ La dernière chance de Rowan Petty”?

“ La dernière chance de Rowan Petty” possède une intrigue parfaitement menée et révélant plusieurs moments brûlants, flippants mais ce développement polardesque est aussi pour Lange l’occasion de continuer d’évoquer et de développer sur le sentiment de parentalité. Ayant déjà axé “Angel Baby” sur l’aspect maternel, il développe son propos mais en se focalisant plus sur son pendant paternel, sur la douleur de la culpabilité, sur la honte de l’abandon, sur les petites trahisons mesquines…

Beaucoup de beaux et touchants personnages, de héros oubliés, de types déjà à terre, on sent chez Lange un grand sens de l’observation de ses contemporains et une immense empathie pour l’autre, celui qu’on voit moins ou plus… ici et surtout là-bas, dans l’inhumanité d’un système de santé ricain honteux.

“A tous les chanceux et les malchanceux, les escrocs et les escroqués, les vivants et les morts. A tous.”

Grand auteur, grand roman et un Rowan Petty inoubliable.

Wollanup.


LA VAGUE d’Ingrid Astier / EquinoX / les Arènes.

“Sur la presqu’île de Tahiti, la fin de la route est le début de tous les possibles. Chacun vient y chercher l’aventure. Pour les plus téméraires, elle porte le nom de Teahupo’o, la plus belle vague du monde. La plus dangereuse aussi. Hiro est le surfeur légendaire de La Vague. Après sept ans d’absence, sa sœur Moea retrouve leur vallée luxuriante. Et Birdy, un ancien champion de surf brisé par le récif. Arrive Taj, un Hawaïen sous ice, qui pense que tout lui appartient. Mais on ne touche pas impunément au paradis. Bienvenue en enfer. Ici c’est Teahupo’o, le mur de crânes.”

Ingrid Astier a quitté les toits de Paris et l’hexagone de son précédent roman “Haute voltige” pour un autre sommet dans le Pacifique et un coin de l’île de Tahiti, au bout d’une route emmenant à l’ Everest des surfers de Polynésie et du monde entier, la vague Teahupo’o formée dans l’ Antarctique et qui finit sa vie sur le rivage tahitien.

Dans ce petit paradis naturel, à l’abri de la déliquescence de l’île, une petite communauté d’amis vit en tentant de rester proche de la nature. Ingrid Astier montre ce hâvre de paix et d’harmonie avec les éléments dans une île dont l’actualité et l’histoire contemporaine “colonisée” montrent le contraire du tableau enchanteur communément admis . Tous les romans d’Ingrid Astier sont très documentés et le fruit, à chaque fois, d’une observation , d’une étude fine de l’objet littéraire. Celui-ci ne fait pas exception et montre un combat entre le bien représenté par Hiro et le mal incarné par Taj un surfer, certes, mais surtout un trafiquant de came. L’ice drogue de synthèse qui fait des ravages dans toute la zone pacifique sévit aussi ici et s’ajoute aux malheurs que la civilisation a apportés à cette île, autrefois, paradisiaque.C’est d’ailleurs cette opposition entre nature et culture, modernisme et tradition qui est montré tout au long du livre en faisant un témoignage intéressant dans la découverte de ce territoire éloigné de la république.

L’intrigue est classique et l’issue est assez prévisible, on attend, on espère le duel final à “OK Corail”. Mais le roman va montrer sa vraie flamme au sein d’une autre intrigue plus cachée, intime, moins évidente, beaucoup plus étouffante et émouvante qui va rejoindre la principale, l’occulter même pour offrir la vraie lumière du roman.

Wollanup.


CHAQUE HOMME, UNE MENACE de Patrick Hoffman / Série Noire/ Gallimard

Traduction: Antoine Chainas (quand même).

“San Francisco. Cinquante tonnes de MDMA sont sur le point d’être réceptionnées. Raymond Gaspar, discret délinquant tout juste sorti de prison, est chargé par son nouveau patron de contrôler l’acheminement de la cargaison. Il doit surveiller le responsable de la distribution, ainsi que l’intermédiaire nécessaire au bon déroulement de l’opération : une femme qui a ses propres projets concernant la drogue.
Miami. Un gérant de discothèque, par ailleurs garant du transport maritime de la marchandise, s’apprête à commettre une grossière erreur pour les beaux yeux d’une femme qu’il vient de rencontrer.
Bangkok. En amont de la chaîne d’approvisionnement, un homme, Moisey Segal, se prépare à passer le coup de fil qui mettra toute la filière en danger.”

Premier roman de Patrick Hoffman, un enquêteur privé basé à Brooklyn. Un nom à retenir.

Voilà comment les choses se mirent en place. Lorsque les Birmans avaient une cargaison, ils envoyaient un mail à Hong, en indiquant sous forme codée le poids et le lieu de livraison. Hong allait trouver Semion dans l’une de ses boîtes de nuit, où le bruit rendait les enregistrements impossibles, et Semion relayait l’information à Orlov. Celui-ci se connectait au wi-fi d’un Starbucks, faisait parvenir un message crypté à Moisey via un intermédiaire en Israël, lui-même posté dans un cybercafé. Semion utilisait la même technique pour correspondre avec Eban sur la côte ouest. Leurs mots planaient dans les airs, de téléphones en satellites. Ils ne signifiaient rien pour personne, à l’exception des intéressés.”

Chaque homme, une menace” raconte l’histoire du transfert de plusieurs tonnes de MDMA par une filière. Du récoltant de la plante dans la forêt birmane, en passant par le Vietnam, le Cambodge, les Philippines, la Thaïlande pour filer vers Israël, se connecter à la Russie pour ensuite aborder Miami avant de rejoindre la côte ouest à San Francisco. C’est l’histoire du roman mais ce trafic est abordé  sous un oeil neuf, particulièrement original puisqu’il se désintéresse en partie des contingences techniques pour se focaliser sur les hommes et femmes qui sont liés dans l’affaire de la source à toutes ses ramifications en aval. Ce roman est intelligent, survolant très partiellement la géopolitique pour se focaliser sur les agissements de toutes ces crapules et salopes avides de sexe et d’argent et que la cupidité rend très friables.

Si l’un d’entre eux merde, c’est la cata pour tous, et on va pas pleurer non plus. Et pourtant, bizarrement, belle réussite de l’auteur, il y a, dès le départ de l’empathie qui se dégage pour ce cher Raymond qui s’embarque dans une affaire bien trop tordue pour lui et qui va très vite le dépasser. Un petit côté Dortmunder le Raymond, quand il sent que ça va trop vite, que ça va déraper. Et puis, alors qu’on est bien ferré par l’intrigue à laquelle on ne comprend pourtant pas grand chose à ce moment-là, Raymond se fait flinguer de manière très prématurée sans savoir ni comprendre vraiment pourquoi ni par qui…

Et le lecteur est dans le même état de surprise, d’hébétement, et s’attaque à la deuxième partie d’un puzzle temporel et spatial de cinq parties où à la remontée du temps se joignent tous les acteurs du trafic avec leurs parcours, leurs vies, leurs volontés, leurs tares, leurs faiblesses… Ainsi, on verra après de nombreux et efficaces passages urgents, l’origine bien naze, fruit de la cupidité, de cet « effet papillon » meurtrier.

Pratiquant avec expertise l’ellipse narrative qui booste l’histoire, Hoffman offre au lecteur une bien belle “Cour des miracles” du XXIème siècle avec son lot de criminels, de barges, de froids hommes d’affaires, de femmes fatales, mais aussi de candides dans un scénario particulièrement bien pensé et exécuté.

Elmore leonard aurait adoré.

Très bon polar, de la très bonne came.

Wollanup.

L’ ARBRE AUX MORTS de Greg Isles / Actes Noirs / Actes Sud

Traduction: Aurélie Tronchet.

“L’arbre aux morts” est la suite directe de “Brasier Noir” sorti l’année dernière et qui fut l’un de mes grands moments de lecture de 2018. C’est à dire qu’il reprend directement au moment où Penn et Caitlin sortent vivants de la maison de Royal après avoir failli griller au lance-flammes. Aussi ceux qui n’ont pas lu le premier roman auront intérêt à dévorer ses 900 pages passionnantes et sûrement, pour l’instant, de loin les meilleures de la série. L’effort louable de l’auteur en début de roman rappelant au lecteur de “Brasier noir” ses personnages, ses multiples péripéties, ses différentes intrigues, ses deux époques, s’avère néanmoins bien insuffisant pour comprendre l’histoire si vous la débutez au deuxième tiers. Bref et vous ne le regretterez pas, lisez “Brasier noir” d’abord.

« L’ancien procureur et maire de Natchez, Penn Cage, et sa fian­cée la journaliste Caitlin Masters, ont failli périr sous la main du riche homme d’affaires Brody Royal et de ses Aigles Bicé­phales, une branche radicale du Ku Klux Klan liée à certains des hommes les plus puissants du Mississippi. Ils ne sont pour­tant pas tirés d’affaire. Brody Royal est mort, mais le couple apprend qu’il n’était pas la véritable tête des Aigles. Celui qui tire les ficelles du groupe terroriste est un homme bien plus redoutable encore : le chef du Bureau des enquêtes criminelles de la police d’État de Louisiane, Forrest Knox.
Pour sauver son père, le Dr Tom Cage – qui fuit une ac­cusation de meurtre et des flics corrompus bien décidés à l’abattre –, Penn n’a que deux solutions : pactiser avec ce diable de Knox ou le détruire. Tandis qu’il poursuit les deux options, sa fiancée continue de lever le voile sur des meurtres non résolus datant de l’époque des droits civiques. Caitlin tient peut être de quoi faire tomber les Aigles Bicéphales : son enquête plonge loin dans le passé, dans les eaux troubles du Mississippi, jusqu’à un endroit secret utilisé par les proprié­taires d’esclaves et le Klan depuis plus de deux siècles, un lieu terrifiant surnommé l’Arbre aux Morts. »

Si vous avez apprécié le premier volet, vous vous êtes sûrement jetés sur celui-ci dès début janvier à sa sortie et ce que je pourrai vous en dire maintenant ne vous touchera pas outre mesure.

Autant j’avais adoré “Brasier noir” autant j’ai été déçu par cette suite. Alors, bien sûr, il ne peut pas y avoir autant de surprises, on avait déjà eu notre content précédemment mais le charme n’a plus vraiment fonctionné. Le rythme déjà, n’est plus le même, le roman met énormément de temps à démarrer (étrange pour une suite), plombé par des dialogues interminables parfois carrément barbants. Ensuite, ralentissant aussi la lecture, viennent se greffer des explications entre les personnages, elles aussi interminables et souvent inutiles puisque le propos d’élucidation pour l’autre, nous, on ne le connaît déjà, en avance souvent sur les différents protagonistes. Ça ronronne.

L’intrigue se complexifie, prend une portée historique et nationale et l’auteur ne nous perd pas pour autant. Les qualités littéraires n’ont pas disparu. Néanmoins toutes ces plus values sur les têtes de la famille Knox amène à se demander si un de leurs ancêtres n’aurait pas une part de responsabilité dans l’histoire du Titanic. Le dernier quart du roman est bien plus vif et vous hameçonnera sûrement encore. On est juste passé, hélas, d’un grand polar à un format plus ordinaire avec des moments réussis mais aussi avec trop de « surhommes » qui usent un peu le crédit. Alors, c’est un peu décevant mais, ferré par « Brasier Noir », j’y replongerai néanmoins la troisième fois. Peut-être que le troisième tome me fera mentir.

En demi-teinte.

Wollanup.

WILLNOT de James Sallis / Rivages / Noir.

Traduction: Hubert Tézenas.

Jim Sallis est un grand de littérature américaine. Son roman “Drive” a inspiré très librement le film pyrotechnique clinquant de même nom. Son oeuvre est très diversifiée, se situant aux limites du polar, se servant d’une trame policière, noire pour écrire des romans surtout existentiels et explorant la psyché complexe de ses personnages.

Ne vous trompez pas de genre, Sallis utilise bien certaines formes du roman policier mais c’est aussi pour écrire des romans qui, les années passant, s’éloignent de plus en plus du polar pour aller vers un Noir beaucoup plus universel et en même temps très intime. Par le passé, que ce soit avec la brillante série Lew Griffin dans la chaleur de la Nouvelle Orléans ou avec les romans de la série John Turner plantés dans le Tennessee rural dont le décor a dû particulièrement éclairer ce spécialiste de la musique traditionnelle américaine, Sallis met toujours en scène des héros solitaires particulièrement tourmentés et ce sont ces tourments qui entretiennent un suspense souvent terrifiant par leurs non-dits, leurs interrogations, leurs points de suspension. Lire Sallis n’est jamais de tout repos. Les interrogations du héros viennent souvent frapper de plein fouet le lecteur, le plongeant parfois dans un désarroi solidaire. Ces personnages, y compris celui de “Drive” sont finement, expertement dessinés et s’avèrent de grands témoins de la comédie, de la tragédie humaine.

Son dernier roman paru en France en 2013,“Le tueur se meurt” avait obtenu le grand prix de la littérature policière et “Willnot” est dans la même lignée, décrivant la solitude, les solitudes, l’isolement voulu ou subi non plus dans le cadre de la grande ville de Phoenix en Arizona comme en 2013 mais dans l’intimité d’une petite ville ne possédant même pas un Walmart, le temps qui passe…

Et c’est dans ce symbole d’un immobilisme patent et constant de l’ Arizona profond que Sallis commence son roman avec un incipit insidieux, faussement détaché qui vous impose d’entrée, d’emblée ses cauchemars.

“ Nous découvrîmes les cadavres à trois kilomètres de la ville, près de l’ancienne carrière de gravier.”

Le roman est lancé mais pas le thriller que vous pourriez imaginer, la découverte d’un charnier contenant les ossements de plusieurs personnes à la périphérie de la ville n’étant qu’un MacGuffin cher à Hitchcock, propice par son écho dramatique et macabre à développer l’histoire de Lamar Hale, médecin à Willnot, d’effectuer une photographie douloureuse d’une population à l’arrêt, momifiée par le présent, terrifiée par l’avenir, apeurée par l’absence, torturée par les remords, des choix passé non faits.

“Certains conditionnels ont de quoi vous démolir”.

Tout cela contribue à créer un roman, une nouvelle fois, très sombre, à l’intrigue policière fine mais relevée par la réapparition d’un vétéran de la guerre en Irak porté disparu. James Sallis parsème ces péripéties de réflexion sur la littérature et l’écriture citant Dostoïevski, Kierkegaard, Hemingway, “masse et puissance “ d’Elias Canetti et … Westlake tout en revenant abondamment à ses premières amours: la SF. En si peu de pages et même si ce n’est pas un exploit pour lui, c’est du grand art, pessimiste à faire mal mais brillant.

“Ce qu’on vit, poursuivit-il, n’a pas grand chose à voir avec ce qu’on nous serine à longueur de temps, qu’il y a toujours moyen de “s’en sortir”. C’est faux, et quand on veut s’en sortir, on se retrouve face à une gamelle vide”.

Et comme à l’accoutumée, les oiseaux que remarque James Sallis à sa fenêtre quand il écrit,  viennent, fugitivement et éphémèrement, se poser dans le roman.

Remarquable.

Wollanup.


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