Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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ENTRETIEN AVEC PASCAL GODBILLON / Lunes d’encre.

Pascal Godbillon, directeur de l’emblématique collection de poche Folio SF chez Gallimard, a été promu récemment à la tête de la collection Lunes d’encre chez Denoël. Cette collection dédiée aux littératures de l’imaginaire, connue pour son catalogue éclectique, irrévérencieux et pointu, rassemblant grands anciens et fine fleur mondiale de cette littérature de genre, va donc connaître un nouveau chapitre de son histoire.

Nous l’avons rencontré au détour d’un petit café parisien non loin de la rue du Bac pour une discussion à bâtons rompus retraçant son parcours et abordant ses visions futures…

 

Avant de nous parler de votre récente prise de poste en tant que nouveau directeur de collection chez Lunes d’encre, peut-être pouvons-nous évoquer votre parcours chez Folio SF. Vous avez passé plus d’une dizaine d’années à sa tête, choisissant de nouvelles trajectoires en terme de lignes éditoriales et redessinant la carte du territoire des littératures de l’imaginaire…

 

Oui alors, quand vous dites cela, il faut tout de même savoir que lorsqu’on travaille avec une collection de poche, on fait avec l’offre proposée. Bien sûr, lorsque j’ai choisi de publier « Spin » de Robert Charles Wilson par exemple, ou « La Horde du Contrevent » d’Alain Damasio (deux très grands succès de la collection) ce sont avant tout des romans que j’ai adorés. Cependant, si ces deux ouvrages n’avaient pas été publiés préalablement, j’aurais dû faire avec autre chose. Même s’il n’en reste pas moins que ce sont des choix personnels d’édition et qu’un autre aurait peut-être fait autrement avec les livres à disposition sur le marché, il faut rester humble : le succès vient surtout de la qualité des oeuvres proposées.

 

Donc on ne peut pas véritablement parler d’une stratégie personnelle en terme de choix d’édition ?

 

Non, c’est le meilleur moyen de se planter! Tout se passe à la lecture d’un livre. On se dit « Oh là là, celui-là il faut que je le fasse ». C’est par conséquent une question de personnalité, et il y a un processus inconscient, une part d’instinct et de flair. On ne se rend pas vraiment compte que se dessine une ligne éditoriale. En dix ans à la tête de Folio SF, je me suis dit pour quatre titres seulement « Celui-là ça va être une tuerie ». Et sur les quatre j’ai eu raison trois fois. Là, je parle de quatre titres qui n’étaient pas vraiment attendus. Je ne parle donc pas de « Spin » qui s’était vendu à presque 15000ex en Lunes d’encre, et où là j’étais donc plutôt confiant. Le premier c’est « La Horde du Contrevent » de Damasio, ensuite « Janua Vera » de Jean-Philippe Jaworski et pour finir « Le Déchronologue » de Stéphane Beauverger. Bon, pour le quatrième, par respect pour l’auteur et pour la famille, on n’en dira pas plus. Mais concernant ces deux derniers auteurs, qui n’étaient donc pas forcement connus lorsque je les ai publiés, j’ai immédiatement senti qu’ils allaient faire de grandes choses, et pour moi c’était une évidence qu’il fallait qu’ils soient en Folio SF !

Donc là si je comprends bien, vous fonctionnez surtout au coup de coeur. Lorsque je parlais de lignes éditoriales, je faisais référence au fait que la Fantasy, d’un côté et les auteurs français de l’autre, prenaient une part prépondérante dans le catalogue de Folio SF ces dernières années.

 

Oui, je pense que c’est conjoncturel plus qu’autre chose… Alors c’est drôle déjà, parce qu’au début, on me reprochait de ne pas publier d’auteurs français ! Pour moi, que ce soit français, turc, chinois ou russe, je m’en fous : apportez-moi des bons bouquins ! Ce dont vous parlez, c’est aussi la conjonction de plusieurs facteurs.

Tout d’abord la plupart des éditeurs ont créé leur propre collection de poche. On a par conséquent une raréfaction des titres proposés. Ceci ajouté au fait que pour les grosses machines SFFF, les auteurs à succès, comme Robin Hobb par exemple, hé bien les éditeurs se les gardent pour leur propre collection de poche.

Concernant les auteurs étrangers, il y a un coût à ajouter, celui de la traduction. Il faut vendre 5000ex, en gros, pour rentrer dans ses frais. On constate donc une prudence à publier les auteurs étrangers et une facilité à publier des Français. D’autant plus qu’il y a une offre plus importante et de grande qualité chez les auteurs francophones depuis ces dernières années. Et pas que de Fantasy. On n’a plus à rougir aujourd’hui de la comparaison avec les anglo-saxons dans le domaine de la SF pure. Laurent Genefort, avec « Omale » a été une des plus grosses ventes de l’année dernière par exemple. Après, moi les genres m’importent peu : ce qui compte c’est que le titre soit en résonance avec le reste du catalogue. Là où on croit distinguer des lignes de force qui se dessinent, il faudrait plutôt voir des hasards heureux.

Vous avez eu cette phrase assez drôle : « J’aimerai faire de cette collection quelque chose de plus proche du musée Pompidou que de celui des Arts premiers ». Alors si vous deviez faire un bilan, mission accomplie ?

 

Et oui, c’est vrai que les formules marrantes, c’est à ça que l’on me reconnait ! Alors premièrement, cette phrase, c’était pour répondre à un certain constat que l’on pouvait faire à une époque où certains voyaient Folio SF comme une collection un peu vieillotte de classiques. Bien sûr, ces classiques sont importants, car ils forment une porte d’entrée pour tous ces jeunes et moins jeunes lecteurs vers la découverte de la SF. La question maintenant, c’est surtout: quels seront les classiques de demain? Pour moi, il est évident que « La Horde du Contrevent » de Damasio en fait partie, au côté de l’oeuvre de Jaworski, Wilson, Priest et tant d’autres.

 

Peut-être pourrait-on parler de Lunes d’encre maintenant… Vous venez donc de remplacer au pied levé Gilles Dumay, son père fondateur, que vous connaissez bien pour avoir travaillé ensemble pendant de nombreuses années. Il a d’ailleurs eu ce mot pour vous: « Sans Pascal, il n’y aurait sans doute jamais eu Ian McDonald chez Lunes d’encre ».

Voilà des années qu’il annonçait des difficultés financières, lors notamment de bilans annuels qu’on pouvait lire sur Elbakin.net… Et puis là, miracle! il rayonne sur le bilan 2016, on sent l’espoir renaître… puis annonce son départ quelques temps après ! On est un peu sous le choc, qu’en est-il exactement?

 

Alors, concernant Ian McDonald, j’ai juste été le catalyseur d’une envie existante. Gilles et moi venons d’une même région mentale, on a grandi avec les mêmes livres et nos goûts ne sont pas si éloignés que ça bien que nous n’ayons pas eu le même parcours.

Concernant son départ, il s’est passé ce qui se passe dans plein d’entreprises : à un moment donné Gilles a eu envie de tenter d’autres aventures. Aussi, quand on m’a proposé de prendre la suite, j’étais évidemment très flatté et ravi, dans la mesure où on a longtemps travaillé ensemble. En plus, ça correspondait à une évolution personnelle et professionnelle que je souhaitais. Après dix ans de poche, j’avais très envie de me retrouver sur de l’inédit grand format avec tout ce que ça implique en terme d’achat étranger et de négociations. Même si je passe mon temps à dire, en blaguant à moitié, que ce que j’ai entrepris chez Folio SF, un autre aurait pu le faire, je pense tout de même qu’il s’agit d’une forme de reconnaissance du travail que j’ai effectué. Il y a par ailleurs une logique de cohérence et de verticalité dans le fait que la personne qui s’occupe du grand format soit aussi celle qui se charge de l’édition de poche.

 

Alors pour la rentrée, que nous mitonnez-vous donc en Lunes d’encre?

 

Et bien tout d’abord un nouveau roman de Jo Walton, « Les Griffes et les crocs »: un roman victorien où les personnages sont des dragons. Un livre vraiment marrant et très malin. On trouvera les auteurs dont les sorties étaient initialement prévues : Scott Hawkins et sa très surprenante « Bibliothèque de Mount Char », Al Robertson avec « Station : la chute » : de la vraie SF mâtinée de thriller. « Children of Time » d’Adrian Tchaikovsky arrive aussi pour l’année prochaine…

Et puis sinon, mais c’est top secret, j’espère la signature prochaine d’un auteur étranger. Tout ce que je peux dire, c’est que j’ai fait une première offre et qu’il y a vraiment moyen de s’éclater avec ce roman !

En souvenir des plages de cet été, des festivals et des joyeuses routes de randonnées, vous auriez peut-être quelques livres à nous conseiller pour aborder sereinement cette rentrée ?

 

Eh bien, au coin du feu, cet automne, on pourrait bien entendu savourer « Pornarina », premier roman inclassable et improbable de Raphaël Emery, jeune auteur paru en Lunes d’encre cet été qu’on n’aurait peut-être pas imaginé rejoindre la collection. Totalement atypique, à classer dans le genre gothique fantastique et complètement le genre de livre que j’affectionne pour son côté « ça passe ou ça casse ». Le roman vient d’ailleurs de recevoir le prix Sade du premier roman. Une première pour Lunes d’encre!

Autre livre atypique, est également paru récemment chez Folio SF « Le paradoxe de Fermi » de Jean-Pierre Boudine, un récit post apocalyptique qui nous plonge dans l’ici et maintenant : bien glaçant quand il fait trop chaud près du feu ! Et puis pour finir, arrive en librairie, dès le 5 octobre, l’édition poche de « La ménagerie de papier », de Ken Liu, un recueil de nouvelles remarquable, paru initialement au Bélial’. .

 

Pour en revenir à cette rentrée et clore notre entretien, si vous nous parliez un peu du Mois de l’imaginaire qui s’annonce comme un évènement important à venir ?

 

Effectivement, l’idée qui a germé chez quelques éditeurs de poche il y a deux ans maintenant, et qui est désormais ouverte à tous les éditeurs qui le souhaitent, c’est de mettre la SF et la Fantasy en avant pendant un mois, notamment au sein des librairies. En l’occurrence c’est le mois d’octobre qui a été choisi pour cette vaste opération.

Aujourd’hui le combat pour le polar et le thriller est gagné en termes de notoriété. Il nous reste à le mener pour la SFFF ou ce qu’on appelle littérature de l’imaginaire maintenant. Un logo a été créé pour la communication de l’évènement. Les réseaux sociaux avec facebook sont lancés également. Tout un tas de rencontres et d’événements auront lieu, en librairie, mais aussi dans les bibliothèques, à Paris et ailleurs (l’agenda s’étoffe de nouvelles dates presque tous les jours). Chez Folio, une opération promotionnelle est proposée aux libraires, opération qu’ils mettront en place ou non à leur convenance bien évidemment! L’idée c’est de mettre un coup de projecteur sur le genre, et pourquoi pas à terme de faire quelque chose d’un peu plus didactique voire pédagogique.

On sait que la gestion du temps est cruciale aujourd’hui. Lire un livre demande plus d’investissement que regarder une vidéo. L’idée, c’est d’aiguiser la curiosité, de mettre des passerelles en place. Faire savoir qu’il y a un savoir-faire.

 

 

Un grand merci à Pascal pour sa gentillesse et son engouement à parler de son métier et de sa passion de façon si communicative et pleine d’entrain.

Pour ceux et celles qui souhaitent plus d’information sur le Mois de l’imaginaire, vous pouvez vous rendre sur la page facebook ici :

 

https://www.facebook.com/moisdelimaginaire2017/

 

Wangobi

 

LA BIBLIOTHEQUE DE MOUNT CHAR de Scott Hawkins / Lunes d’encre / Denoël.

 

Traduction: Jean-Daniel Brèque.

Sur un bord de la Highway 78, non loin de Garrison Oaks, une jeune fille marche couverte de sang. Un poignard d’obsidienne est caché au creux de ses reins. Elle se nomme Carolyn et se présente comme bibliothécaire américaine. Elle parle en fait plus couramment le Palapi, un langage vieux de plus de 60 000 ans ; phénomène plutôt étrange me diriez-vous, mais qui ne semble cependant pas l’émouvoir plus que cela.

Mais qui est vraiment Carolyn, et surtout qui est cet homme qu’elle recherche et appelle « Père »? Un homme tout aussi mystérieux qu’ omniscient. Une figure ténébreuse, qu’on n’évoque qu’avec respect et terreur. Une ombre qui l’a élevée sous une férule de fer et de bronze, elle ainsi que d’autres enfants tout aussi étranges, comme Michael qui parle aux animaux ou Jennifer qui ressuscite les morts…

Difficile d’en dire plus. “La bibliothèque de Mount Char” s’inscrit certainement dans la liste très prisée  des livres les plus fous, les plus tordus et les moins prévisibles de cette rentrée littéraire. On voit plus ou moins d’où on part, et encore… A la faveur de l’organisation d’un cambriolage, basse besogne bien terre à terre mettant en scène notre jeune protagoniste, on pense retrouver quelques repères connus dans cette histoire. Vaine illusion ! Le contre-pied ne se fait pas attendre bien longtemps et nous voici de nouveau plongeant dans un maelstrom paranormal.

Toute trace de rationalité évanouie, il paraît pourtant évident qu’il y a un sens à tout ceci. Une trame puissante, occulte et sous-jacente cachée aux yeux des simples mortels que nous sommes. Évidemment, tout doit bien avoir une raison, une explication, même l’existence de cet iceberg avec des jambes nommé Q33 Nord et qui peut potentiellement détruire la race humaine !

Scott Hawkins, informaticien américain jusqu’alors absolument inconnu du grand public, signe là un premier opus digne d’un télescopage dément entre le duo Tarantino/Rodriguez satellisé, un Clive Barker en grand forme ainsi qu’un Garth Ennis façon Preacher. C’est percutant, cru, surréaliste et drôle, absolument insaisissable et viscéralement addictif. Les virages sont à 180°, ça drift sévère et on se demande s’il y a un feu à un moment donné, quelque part sur la piste.

Au delà de cette histoire incroyable, « La bibliothèque de Mount Char » parlera aussi de communication, de l’angoisse née de cette sensation de déphasage avec son environnement que l’on peut ressentir dans sa construction personnelle. De la façon d’être au monde donc, d’y trouver sa place et de nourrir les relations avec l’autre.

Au rang des bémols à apporter à cette partition, on pourra éventuellement relever un finish qui s’étire dans un pathos un peu longuet, mais sinon, globalement on a plutôt l’impression de chevaucher un missile transcontinental.

Un roman fantastique et résolument moderne, qui bouscule/annihile les codes du genre avec une adresse jubilatoire. Scott Hawkins en toute simplicité et en l’espace d’un roman est devenu le nouvel auteur à suivre.

Wangobi

Entretien avec Lisa McInerney pour « Hérésies glorieuses ».

Les « Hérésies Glorieuses », titre du premier roman de Lisa McInerney paru en France aux éditions Joëlle Losfeld à l’occasion de cette rentrée littéraire, ont connu un succès retentissant outre-manche : la belle Lisa a en effet remporté le prix « Bailey’s woman » en 2015 dans la catégorie fiction ainsi que le prix « Desmont Elliot » comme meilleur premier roman en 2016.

Véritable tremplin d’une carrière qui s’annonce prometteuse et féconde, ce livre nécessitait la rencontre de son auteure. C’est chose faite, puisque Lisa nous reçoit dans le boudoir très feutré de monsieur Gallimard lui-même, ou tout du moins celui de sa maison d’édition. Avec un grand sourire presque juvénile et la prunelle malicieuse, cette damnée romancière irlandaise déploie ses charmes comme un puits sans fond dans lequel on se jette sans réfléchir…

C’est en tant que blogueuse sur l’irrévérencieux « Arse End of Irland » que votre talent littéraire se fit connaître. Pouvez-vous nous parler un peu de ce temps ?

J’ai commencé à écrire au travers de mon blog « Le trou du cul de l’Irlande » parce que c’est là que je vis, au milieu de nulle part. Un endroit très rural et plutôt pauvre en fait. Le point de départ de ce blog, c’était d’être en réaction contre une idée stupide mais pourtant officielle propagée à l’époque par tous les journaux pérorant au sujet d’une prétendue prospérité de l’Irlande. En vérité, tout ce fatras de commentaires qu’on a pu lire sur le développement technologique de l’Irlande, les investissements commerciaux, l’argent et les maisons secondaires en Europe… tout ça ne concernait pas ma communauté mais celle de Dublin.

Je voulais traiter le sujet, avec beaucoup d’humour noir et de railleries, comme l’ont toujours fait les Irlandais d’ailleurs ! On aime rire face aux problèmes, s’en moquer. Et je pense que c’est de là que je tiens mon style.

Mais entre rédiger des billets sur blog et écrire un roman, il y a un monde quand même non ?

J’ai toujours voulu écrire de la fiction, en fait j’en ai écrit plein mais c’était très mauvais (rire). J’étais jeune !! Et puis Kevin Barry (auteur irlandais) est arrivé sur le devant de la scène. Il mettait en place une anthologie de nouvelles. Il avait lu mon blog. Il m’a donc envoyé un email de Londres et m’a dit : « Je vous veux dans mon bouquin, envoyez-moi donc une de vos nouvelles si vous écrivez de la fiction». J’avais pas grand chose sous la plume, c’est à dire absolument rien. Alors je me suis mise à plancher, je lui ai envoyé un texte et il a aimé. Ma nouvelle a été publiée, puis un agent est venu pour me représenter et s’occuper de ma carrière naissante.

Et il est arrivé avec quoi cet homme ?

Une très bonne idée en tête : me faire écrire un roman. Il m’a demandé si j’avais un projet à l’esprit. Je lui ai vaguement répondu « Peut-être deux trois trucs, par-ci par-là ». Il m’a dit : « Très bien, tu as six mois pour me présenter ton oeuvre». Et là ça a été la panique !! (rire). Toute les Hérésies sont issues d’un processus de création sous panique contrôlée !

Ha bah ça a plutôt bien marché ! Mais alors, comment l’histoire est-elle venue finalement, plutôt des personnages, d’une ébauche d’intrigue sous-jacente ?

Oui,  tout vient des personnages. Il y a pas mal de monde dans mon crâne en fait. Des personnages que j’ai créés depuis des années, et pour lesquels je cherchais une intrigue où les faire coller. Tout a commencé avec le personnage de Maureen, l’image de ce crime odieux qu’elle a pu commettre et cette ombre qui rôde… puis Ryan, qui existait déjà depuis très longtemps en moi, est venu. Tony et les autres sont finalement arrivés avec leurs propres histoires la rejoindre.

Il y a-t-il un de ces personnages auquel vous êtes plus particulièrement attachée d’ailleurs ?

Probablement Ryan, parce qu’il est le plus jeune. Et je reste persuadée qu’il a une chance de changer sa vie ; s’il trouve le bon guide. Je ne suis pas sûre que Tony ou Georgie le puissent par exemple, même s’ils restent très attachants et très humains.

Justement,  je trouve que c’est la très grande force de votre ouvrage : l’ambivalence des personnages, leur complexité et l’étrangeté de leurs contours les rendent particulièrement vrais. En fait, toute cette histoire pourrait ressembler à un conte noir et autobiographique.. Qu’en est-il exactement ?

Et bien non, je ne suis pas une meurtrière !! (rire) ni une camée, ni quoi que ce soit.. Bien évidemment, j’ai rencontré dans ma vie des gens aux parcours chaotiques qui ont pu avoir ce genre de déboires, comme faire de la prison par exemple. Je me suis intéressée à leurs histoires, j’ai cherché à comprendre leurs façons d’agir, leurs motivations et ce qui les a poussés à faire ces mauvais choix. J’ai senti l’importance de comprendre les gens, même si on n’approuve pas leurs fonctionnements. Ce n’est donc pas une catharsis, mais plutôt un hommage. Un profond désir de parler de l’Irlande, de Cork et de tous ces gens aux destins hasardeux.

J’ai cru comprendre qu’une des pistes de réflexion quant à l’origine de ces trajectoires vagabondes concernait la famille, ses relations distordues et parfois toxiques.  Une des thématiques centrales de l’histoire !

Oui complètement. Ma famille en Irlande est assez inhabituelle, j’ai été élevée par mes grand-parents et je n’ai jamais connu mon père. C’est aussi pour ça que je n’ai jamais cherché à écrire des histoires de familles « normales » (un papa, une maman, deux enfants). Il y avait beaucoup d’amour et de soutien ceci dit, je m’entendais très bien avec ma mère et mes grands-parents,  mais c’est cette structure familiale inhabituelle en un sens qui m’a amenée à écrire, à célébrer même cette étrangeté !

Ces bizarreries, ces vides, ces querelles familiales, ce sont des fondements de la personnalité. Même si ce sont les pires gens possibles, que vous les détestez : vous venez de là, ils vous ont crées ! On ne peut pas penser un personnage en oubliant d’où il vient.

Un autre sujet central avec lequel vous n’êtes pas tendre non plus, c’est la religion. On pourrait même dire que vous sortez l’artillerie lourde ! S’agit-il là d’un compte à rendre personnel, ou plus généralement d’une attitude typique irlandaise moderne ?

Oui c’est tout à fait ça. Et en même temps… repensant à Maureen, le personnage qui a clairement une dent contre l’Eglise, elle est un petit peu dépassée, hors du temps. Elle revient de quarante années d’exil en Angleterre et pense que l’Eglise a toujours le même pouvoir qu’à son départ. Et ce n’est pas le cas. L’Eglise catholique en Irlande maintenant, c’est surtout pour le décorum, pour faire des fêtes de familles et boire des coups. En fait, elle est complètement à la masse et c’est ça qui est drôle !

Après, il y a des raisons très claires à cette colère que vous avez pu ressentir dans le livre. Les effets de l’Eglise sont toujours là : en Irlande l’avortement est toujours interdit. Quelques soient les circonstances. Au niveau étatique, l’influence de l’Eglise est bien là, même si le peuple la délaisse. Elle possède toujours des terrains. Il y a beaucoup d’argent en jeu.

L’élection récente de Mr Vardakar alors, ça annonce un mouvement justement vers une remise en cause de ce pouvoir politique très traditionaliste ?

Oh là là non ! Je le déteste ! (rire) Il est complètement à droite ! Le fait qu’il soit gay et que sa famille soit d’origine indienne n’a aucune incidence sur ses positions ultra-conservatrices. Il y a deux ans, le peuple irlandais est allé voter en faveur du mariage gay. Toutes générations confondues. Et là, oui, on a pu sentir un désir de s’affranchir des positions traditionnelles de l’Eglise. Mais au niveau politique, c’est toujours les mêmes qui tirent les ficelles : des conservateurs.

Et au niveau du futur des « Hérésies Glorieuses », quelles sont les perspectives alors ? J’ai vu qu’il y a avait une suite « The Blood Miracles » ainsi qu’une adaptation télévisuelle. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Oui, le deuxième volume arrivera en France dans quelques années toujours aux éditions Joëlle Losfeld. On retrouvera Ryan dans une histoire de trafic de drogues connecté à la mafia italienne et celle de Naples notamment…

En fait, j’ai pensé toute cette histoire comme un triptyque : Sex, Drug and Rock n’Roll !! Le premier volume, les « Hérésies Glorieuses» c’est Sex. Je l’ai imaginé avec beaucoup de personnages. Puis vient Drug, avec « The Blood Miracles », qui se recentre autour du personnage de Ryan. Le troisième, en cours d’écriture, ce sera donc Rock n’Roll : de nouveau avec beaucoup de personnages qui se télescopent.

Pour la série télé, c’est très excitant. Je croise les doigts ! Les droits ont été achetés. J’ai réécrit l’adaptation qui concerne surtout l’histoire des Hérésies. Les personnes qui sont derrière le projet sont plutôt sérieuses : le directeur est Julian Farino, il a réalisé tout un tas de films cools et de documentaires undergrounds.  Il est surtout connu pour la série « Entourage » et il a même tourné des épisodes de « Sex and the city » ! (rire). J’espère qu’on trouvera des jeunes acteurs avec le vrai accent de Cork ! Je pense qu’on a besoin de se renouveler en Irlande, un peu comme ce qui a été fait pour la série Gomorra.

Espérons que ce projet vous fera honneur ! Merci beaucoup pour votre gentillesse Lisa, ce fut vraiment un plaisir d’avoir cette conversation avec vous. Pour finir, j’aurais deux petites questions rituelles : si vous aviez un son à nous proposer pour illustrer les Hérésies, quel serait-il ? Avez-vous aussi un livre à nous recommander que vous avez particulièrement aimé récemment ?

Et la douce de nous lâcher un bon vieux « No Oath, no Spell » de Murder by Death, accompagné du très intéressant premier roman de David Keenan « This is Memorial Device » sur un imaginaire groupe post-punk écossais pris dans le maelström des 80’s (non traduit à ma connaissance).

On trouvera par contre (et au passage), en français, « England Hidden’s Reverse » du même auteur, témoignage pour le coup authentique et hors-norme sur la scène post-industrielle de Londres aux excellentes éditions du Camion Blanc de Sébastien Raizer (dont une nouvelle interview arrive à grand pas dans nos colonnes).

Un grand merci également à l’inaltérable Christelle Mata sans qui cette interview ne serait pas.

Propos recueillis par Wangobi. Juin 2017.

HERESIES GLORIEUSES de Lisa McInerney / Losfeld.

Traduction: Catherine Richard-Mas.

« Cork serait-il le meilleur endroit au monde ? C’est en tout cas ce que pensent ses habitants. Vous remarquerez rapidement que cette rafraîchissante ville cosmopolite du sud-ouest de l’Irlande inspire une dévotion inégalable de la part de ses habitants. » www.ireland.com

Voilà une citation qui ferait certainement hurler de rire la pétillante Lisa McInerney, qui ne travaille certainement pas pour l’office du tourisme de Cork mais vient par contre de lâcher un bon pavé dans la mare aux canards : « Hérésies Glorieuses », son premier roman, sonne définitivement le glas de cette ville d’Irlande et de ses prétentions touristiques. Ad patres, le « Arse End of Ireland » le trou du cul de l’Irlande pour reprendre son expression favorite, également titre du blog qui lança notre auteure sur les routes de l’aventure littéraire (voir interview).

Telle une Zola celte et cinglante, Lisa McInerney tire un portrait noir aux lignes grinçantes des âmes damnées errant dans les bas-fonds de cette ville, sombre dédale qui suinte le vice et la folie, la pauvreté et l’égarement. Un ado dealeur et frondeur, une pute toxico, un père alcoolo, une voisine pédophile, une mère mystiquo-pyromane et son fils malfrat : tels sont les personnages dont nous suivrons l’aride et iconoclaste destin aux atours de balbutiements erratiques, de virée malsaine et cocasse vers un vide absolu. Une ébauche de rédemption ? Certes, le thème est central, mais les personnages semblent prisonniers d’une tragédie familiale et personnelle aux accents névrotiques avancés et somme toute indépassables. Une trace de tendresse ? Peut-être dans le portrait de Tony, dont la complexité et la véracité forment sans doute la plus grande réussite du livre.

Bien qu’il n’y ait que peu de lumière dans cette plongée en apnée, beaucoup d’humour, de finesse et d’intelligence soutiennent en permanence le récit comme autant de bulles d’oxygène salvatrices. Car c’est là que les Hérésies savent se faire jouissives : Lisa envoie de la punchline au kilomètre comme d’autres bûcherons-ninjas débiteraient des tronçons de bois en allumettes. Ca fuse et ça fustige, chaque phrase est profilée comme un missile balistique dans la grande tradition des écrits d’Irvin Welsh, Bret Easton Ellis et autre Guy Ritchie version Snatch. La tragédie sociale irlandaise décapée aux traits d’esprit corrosifs et à l’acide cynique impitoyable : voilà une belle potion revigorante que nous propose cette jeune et deux fois primée romancière dont la suite des mésaventures “corkiennes” sait déjà se faire attendre.

Wangobi.

MIRO HETZEL de Jack Vance / Le Belial’.

 

Traduction; E. C. L. Meistermann, Jean-Pierre Pugi et Pierre-Paul Durastanti

Les éditions du Bélial’ ont une affection toute particulière pour l’œuvre de Jack Vance, écrivain voyageur hissé au panthéon des monstres sacrés de l’âge d’or de la science fiction, maintenant décédé voici quelques années. On trouvera par conséquent nombre d’histoires inédites au sein du catalogue ou de rééditions savamment choisies, compilées et nouvellement traduites en provenance posthume de notre « bourlingueur favori des sept mers étoilées ».

C’est au tour de Miro Hetzel de faire la une cet été. Personnage au pragmatisme implacable et « effectueur » de premier ordre opérant au sein de l’Etendue Gaéane, notre vénal et très professionnel héros se verra propulsé dans d’incroyables imbroglios planétaires d’où il sortira gagnant sur tous les fronts. Sachez, gentil lecteur, qu’un « effectueur », c’est quelqu’un qui effectue des enquêtes et qui se fait rondement payer pour l’occasion. Si on souhaite un service de qualité, on doit savoir bourse délier. Et sachez également qu’Hetzel n’a pas la réputation de donner dans le discount de la filature galactique !

On l’aura deviné, c’est une route semée d’embûches, d’extraterrestres et de personnages retors et rocambolesques qui attend notre enquêteur autour de deux histoires distinctes, hautes en couleurs et tout à fait fascinantes.

On embarquera tout d’abord pour la planète Maz  lors d’une histoire d’espionnage industriel où s’enchevêtreront intrigues politiques inextricables, récit psychédélique improbable, et combats archaïques d’autochtones incompréhensibles et grégaires. Un périple extraordinaire sous un ciel vert non dénué d’une poésie sauvage et romantique au puissant souffle épique.

Une deuxième mission confiée à notre émérite effectueur nous mettra sur la piste d’un ancien camarade de classe devenu chirurgien, individu à la personnalité et aux ambitions aussi étranges qu’ inquiétantes… Une nouvelle occasion de visiter des mondes lointains et de s’immiscer dans des secrets de familles aux accents gothiques et océaniques !

Quels que soient les cieux et les enquêtes, Miro Hetzel y brillera par son sens de la déduction,  sa ténacité, son flegme en toutes situations et son opportunisme hors-pair. L’exotisme et l’aventure sont une nouvelle fois au rendez-vous : l’imaginaire de Vance est un feu d’artifice, ses intrigues et ses personnages foisonnent de vie et d’humour. Il y flotte également un parfum d’antan, rappelant à nos bons souvenirs les aventures pittoresques d’une sorte d’ « Hercule Poirot des étoiles », pour qui aucun mystère ne restera insondable tant qu’on saura y mettre le prix.

Wangobi

LE REGARD de Ken Liu / Le Bélial’ / Collection Une Heure-Lumière.

Traduction: Pierre-Paul Durastanti.

 

Ken Liu, lauréat du Grand Prix de l’Imaginaire 2016 avec « La Ménagerie de papier », revient nous faire un petit clin d’œil dans l’excellente collection Une Heure-Lumière du Bélial’. Revient, car il s’était déjà distingué dans ce « nouveau » catalogue dédié aux romans courts avec, rappelons-le, « l’Homme qui mit fin à l’histoire », confirmant par là-même son très grand talent d’écrivain et de conteur aux mille visages.

« Le Regard » s’annonce comme une nouvelle plongée en territoire hybride, sombre ainsi qu’un rien glaçant : le bouquin parfait pour la route ensoleillée des plages, ou pour celle plus titubante des afters hamac du Barbeuk’&Ricard.  On s’embarque sous des cocotiers bostoniens d’un futur proche auprès de Ruth Law, ex-flic devenue détective privée techno-boostée jusqu’à la moelle, maintenant lancée sur les traces cybernétiques du meurtrier d’une call-girl, Mona, métisse asiatique aussi belle que mystérieuse. On flaire la piste des gangs de Chinatown, la mère éplorée de la victime s’annonçant prête à cracher un maximum de dollars pour sauver l’honneur de sa fille abandonnée par les circuits policiers traditionnels…

Bon ok, je vous vois arriver gros comme une pelleteuse un soir de fest-noz sur le dancefloor : « Mec, j’ai déjà lu ça quelques part, peut-être 475 fois. Ton truc, c’est frelaté jusqu’au trognon : tu veux nous revendre un réchauffé de Philip Marlowe sauce à l’huitre transgénique du futur». Alors détendez-vous les choupinous et reprenez un peu de Moscatel. Je vous l’accorde, question pitch, Ken Liu ne gagne pas ici les oscars de l’originalité. Là où ça devient intéressant, c’est justement que c’est du Ken Liu et qu’on surf sur un truc cyberpunk old school mâtiné polar existentialiste comme j’en avais pas vu depuis… « Strange days » ? (référence audacieuse j’en conviens) voir Robocop.

C’est rythmé, intense, intelligent, bouillonnant de trouvailles… et beaucoup trop court ! La part laissée à la psychologie et au background des personnages ne s’en trouve pourtant pas massacrée, bien au contraire. Elle forme finalement l’épine dorsale du récit. C’est plutôt le côté « hard-boiled cyber » qui fait les frais de l’amputation. L’introduction du fameux « Régulateur », dispositif électronique cérébro-implanté dont cette novella tire son titre originel, se montre cependant assez novateur et amène une touche d’étrangeté et de malaise tout à fait jouissif. Si certaines ficelles paraissent un peu éculées, cela n’entache en rien le plaisir d’une lecture d’où se dégage une quasi impression d’avoir dans les mains quelque chose qui, porté sur 200 pages de plus, aurait pu être une nouvelle bombe transgenre à mettre au crédit du boss of Boston. Alors, roman court trop ambitieux ou chroniqueur trop gourmand ? Je vous laisse seul juge…

Wangobi.

 

BIG FAN de Fabrice Colin / Folio SF.

« Nous arborons des sourires de cartons-pâtes, nos pas régressent jusqu’aux enfers, nous glorifions la fissure et les pertes, we are accidents waiting to happen »

Ainsi termine Bill Madlock -dit le gros- sa seizième et sans doute plus terrible lettre à l’auteur Fabrice Colin alors qu’il est interné à Grandon, UK, maison d’arrêt spécialisée sur les cas psychiatriques. Nous sommes en 2008 et la fin du monde a déjà eu lieu. Le problème, c’est que personne ne s’en est rendu compte. Sauf lui, le gros, et parce qu’avant toute chose il a su entendre la voix du prophète, comprendre et déchiffrer son message codé. Le prophète se nomme Thom Yorke, il est leader du plus grand groupe de tous les temps : Radiohead.

« Big Fan » est un ovni, un uppercut bien placé à couper le souffle. C’est un livre qui s’adresse à tous ceux qui croient au pouvoir de la musique et des mots, à la poésie et au miracle de l’instant. Si tu as un jour su que la musique était le plus puissant de tous les arts magiques, que cet acte cathartique quasi chamanique a changé ta vie et ta vision à tout jamais, que tu as voué un culte à un groupe parce qu’il ouvrait un chemin pour toi, alors ami lecteur, ce livre est pour toi. Si tu es fan de Radiohead, c’est encore mieux. Mais sinon on s’en fout. Achète-le, ou trouve-le, débrouille-toi mais il est pour toi.

Alors oui, la structure du récit est étrange, un brin déconcertante, mais elle participe activement à l’immersion dans le trip du gros.

D’un côté on a sa vie, telle que le narrateur la décrit : un véritable fracas chaotique d’enfance qui suinte sa misère et sa solitude dans un quartier pourri d’Oxford. On est trimballé de famille nucléaire auto-détruite à l’affectif névrotique, avec papa pilier de comptoirs et maman gentille mais complètement larguée, en cours d’écoles dévastées par le vide astral social (grosse galère pour conclure avec la gente féminine) et enfin plus tard en petit boulots rocambolesques et pathétiques.

Le gros ne rentre dans aucunes cases, et pour cause : il déborde, il déverse sa singularité et son intelligence, sa morgue et ses délires monomaniaques et obsessionnels. Seule compte la musique, balancée à plein tube dans sa chambre avec son pote Pablo l’iguane. La musique et surtout Radiohead.

A ce portrait du Bill Madlock, archétype du geek à venir en proie à une conspiration cosmique dont l’enjeu n’est rien de moins que la survie de nos âmes, se superposent deux autres formats qui se télescopent : une vague de lettres écrites par Madlock à Colin pendant son internement, collection épistolaire poignante, extra-lucide, drôle et sarcastique, ainsi qu’une monographie de Radiohead pointue et vivante, pondue par l’auteur qui ne fait décidément pas semblant et dans laquelle s’immiscent les commentaires acerbes ou désabusés de Madlock (qui blague encore moins).

Fabrice Colin nous livre ici un récit d’une érudition vibrante, traversé de cette pulsation si particulière et propre aux années 90 pré-millénariste. Un style non dénué d’humour noir, parfaitement raccord avec cette fable anglaise rock’n’roll et paranoïaque qu’il tisse d’une plume électrique, cinglante, mais capable aussi d’une grande tendresse et d’absolu (Madlock serait mort de rire en lisant ces mots). Préalablement paru aux éditions Inculte et maintenant épuisé, « Big Fan » s’est vu offrir la bonne surprise de retrouver une nouvelle vie aux éditions Folio SF. Pas vraiment SF (c’est à dire pas du tout dans sa vision traditionnelle) ni même vraiment fantastique, c’est un livre inclassable en fait, et c’est très bien comme ça.

On rappellera cependant que l’auteur, ô combien prolifique, a œuvré pour les littératures de l’imaginaire pendant des années avant de prendre un tournant plus « polarisé ». Plusieurs dizaines de romans à son actif pour presque autant de maisons d’édition différentes et pas moins de quatre grands prix de l’Imaginaire, Fabrice Colin n’a pas chômé ! Il chapeaute maintenant la collection déjantée super 8, dont il est fort à parier qu’on reparle bientôt dans ces colonnes.

We want more !

Wangobi

LA CITE DU FUTUR de Robert Charles Wilson Denoël / Lunes d’encre.

Traduction : Henry-Luc Planchat.

Qui n’a jamais rêvé de vivre l’Ouest américain du temps des pionniers ? Respirer ce parfum d’antan, cet air non pollué encore vierge d’une civilisation oppressante ? Parcourir ces plaines ondoyantes du midwest et peut-être même apercevoir des troupeaux de bisons à l’état sauvage ! Et pour ceux que les joies bucoliques ne tentent pas, arpenter les rues de New York ou de San Francisco bien avant que les gratte-ciels n’en obscurcissent l’horizon de vaines promesses de grandeur, ne serait-ce pas le plus prodigieux des voyages ?

« L’authenticité est essentielle pour les profits. Les gens qui paient pour voir l’Ouest du XIXe siècle ne veulent pas d’un parc à thème où de faux cow-boys se la coulent douce dans un ranch et regardent Netflix en grignotant des Doritos. Ils souhaitent contempler l’Ouest authentique. » (Auguste Kemp)

Si l’aventure vous tente, elle est désormais à votre portée. C’est tout du moins ce que propose le milliardaire Auguste Kemp, sorte de génie à la Elon Musk. Ce dernier possède en effet une technologie fabuleuse appelée communément « le Miroir » qui permet le voyage dans le temps. Nous sommes donc invités, nous résidents du XXIe siècle, à embarquer pour un incroyable périple vers ce glorieux passé où sévissent encore cow-boys et indiens. L’invitation sera cependant de courte durée, puisque le portail temporel se refermera en 1877, soit cinq années après sa mise en service.

A Futurity, la ville bâtie en un temps record dans les plaines de l’Illinois par Kemp pour accueillir les touristes, tout est vrai. On ne se balade donc pas dans une sorte de « Westworld bis » pour ceux qui auraient pressenti l’éventuelle entourloupe. Futurity n’est pas non plus exclusivement peuplée par nos contemporains : afin d’augmenter sa source de business, Kemp a fait construire deux tours qui s’élèvent comme des flèches ardentes vers l’azur, constructions titanesques pour l’époque faisant office d’hôtel de luxe pour les nouveaux arrivants. Si La tour n°1 s’avère effectivement réservée aux touristes du futur, servant de base de départ à leurs pérégrinations, la tour n°2 ouvre ses portes quant à elle aux gens du XIXe afin de leur faire profiter des merveilles technologiques de notre époque. Enfin, de leur donner un aperçu édulcoré, dirons-nous.

C’est là que nous retrouvons Jesse Cullum, garde taciturne autochtone au passé flou et ayant participé à la construction de Futurity suite à des désagréments de voyage (on l’a jeté d’un train et il s’est retrouvé là sans le sou). C’est un grand jour pour la Cité, le général Grant est de visite et Jesse fait le planton dans le cordon de sécurité. Manque de bol, ça tombe sur lui : un homme va dégainer une sorte d’arme pas très catholique et tenter d’assassiner le président. Mais Jesse est rapide, et il en a vu d’autres…

Si l’idée d’une machine à explorer le temps n’est pas nouvelle, depuis H. G. Wells et tant d’autres qui en ont repris la thématique, elle n’en reste pas moins un outil puissant pour tout écrivain avide de plonger son lecteur dans les potentialités d’un monde parallèle. Robert Charles Wilson avait d’ailleurs lui-même déjà brillamment utilisé ce principe dans « les Chronolites » paru chez Gallimard au rayon Folio SF. Au delà du décalage induit et propre au merveilleux, l’idée est de se servir du voyage dans le temps pour soutenir un propos, une thèse, ouvrir une perspective nouvelle et finalement parler de notre présent. Peu importe que cette fameuse machine ait été inventée un bon millier de fois sous toutes ses coutures, ou plutôt sous tous ses boulons devrions-nous dire, l’essentiel est ailleurs.

En l’occurrence ici, la trame rocambolesque et savoureuse de Jesse Cullum nous amènera sur les rives humanistes de la tolérance, chère à l’auteur, envers celui dont on ne comprend pas forcement la culture et les moeurs. L’autochtone, l’indigène, le barbare au comportement impropre et scandaleux, c’est forcement toujours l’autre…

Le racisme, le sexisme et l’homophobie d’une époque feront ainsi face au dédain, à la trivialité et à la suffisance d’une autre. Wilson traite l’incompréhension des contemporains de ces deux époques qui se télescopent comme d’autres parleront d’interférence culturelle et de la difficulté d’accepter cet étranger qui nous regarde comme son égal.

Si le récit s’annonce par ailleurs alerte et léger, drôle et porté par un souffle épique propre au roman d’aventure – parfois violent comme tout bon western qui se respecte – il s’avérera également nimbé par moment d’une aura plus grave, état d’âme qui s’exprimera dans de nombreuses thématiques sous-jacentes parsemant le récit comme autant de zones plus sombres. On pense ici au drame du 11 septembre (l’image des deux tours n’est sans doute pas anodine) ou à celui du stress post-traumatique vécu par ces soldats rescapés des champs de batailles.

Ce qui nous amène au point névralgique de cette chronique : la grande force de Robert Charles Wilson, c’est son humanité ainsi que la justesse avec laquelle il dépeint ses personnages et la qualité des relations qu’ils tissent les uns les autres au cours de l’aventure. Tout sonne juste, on est à mille lieux des stéréotypes fastidieux servant la soupe à un récit bancal. Il y a des moments de grâce chez Wilson, des petits moments de magie où les personnages prennent vie au delà de la trame principale pour notre plus grand bonheur.

L’auteur canadien signe ici une nouvelle grande fresque dans l’épopée spatio-temporelle, cinglante et haletante comme un bon vieux western, mais aussi touchante et vibrante d’une humanité qui colmate ses failles comme elle peut.

Wangobi.

LE TEMPS DE PALANQUINE de Thierry Di Rollo / le Bélial’.

Palanquine, énorme boule de feu rouge sang, traverse les abysses sidéraux à notre rencontre. Inéluctablement. On la surnomme « la Messagère », mais il apparaîtrait surtout qu’elle draine davantage d’interrogations dans son sillage stellaire que de réponses…

Ce monstre cosmique paré du feu de l’Apocalypse a le temps de l’éternité pour lui et semble bien se rire de nos misérables destinées humaines. Il parcourt les éons avec l’assurance d’un Dieu, nous promettant la destruction dans un temps qui sera le sien. Arrivée aux abords de notre système solaire en ce matin d’un XXIIe siècle agonisant, Palanquine colore de flaques sanguines notre planète et plonge l’humanité dans une transe mystique où tous les repères fondent et se désagrègent.

Parce qu’il refuse l’inévitable, qu’une vingtaine d’années supplémentaires en recherche pourraient permettre à une technologie émergente de dévier l’astre honni, le professeur Desmond Lockerbie décide d’envoyer vers le passé des messagers, les rectifieurs. Leur mission consistera à faire avancer les progrès scientifiques de manière suffisamment notable qu’ils puissent endiguer la course de Palanquine dans un lointain futur et parer au cauchemar de la fin des temps. Seront-ils plus forts que ce que l’Histoire avait prévu pour nous ?

Dès les premiers chapitres du Temps de Palanquine, le lecteur se trouve plongé d’une poigne impitoyable dans un monde sombre et oppressant, fortement teinté steampunk (au sens littéral du terme) pour des raisons que nous ne dévoilerons pas ici.

Nous abordons la pénombre d’un appartement de Délicité, ville monstre à l’agonie, théâtre rétro-futuriste et déliquescent dont l’esthétisme se trouve coincé quelque part entre les années 40 du siècle dernier et un futur bien trop proche. Nous y rencontrons John Linker, le narrateur de l’histoire, fou d’amour pour la belle Eleanor Wayne autour de laquelle gravite le merle Nemo et ses trilles chantantes. Ce couple, tel le roc dans le tempête, s’engagera dans l’aventure de la rectification temporelle accompagné de deux acolytes, Sarah Quarry et William Torn. L’un bourreau et l’autre victime, pôles magnétiques entre lesquels s’électrise un arc hideux de violences sexuelles et psychologiques. Une bien étrange équipe pour une destination non moins étonnante et incertaine…

« Alors qu’est ce qu’on est vraiment lorsque d’un coup tout déraille ? J’essaie d’affronter cela et de l’écrire. Et quoi de plus terrible que l’aliénation subie par les êtres humains ? De plus révélateur ? Je parle de l’aliénation sous toutes ses formes : physique, mentale et sociale. C’est mon terreau à moi. »

(entretien paru dans Bifrost n°85 entre Tierry Di Rollo et Olivier Girard, son éditeur)

Si Thierry Di Rollo nous parle ici de voyages temporels, avec force théories et lois scientifiques à l’appui, on aura vite compris que l’intérêt de cet ouvrage se situe ailleurs, c’est à dire vers le centre, dans les nimbes intérieures et autres circonvolutions de l’âme humaine (ou du moins de sa psyché).

Treizième roman à l’actif de l’écrivain, Le Temps de Palanquine s’inscrit par conséquent et par essence dans une dimension poétique, onirique et introspective. S’il renoue bien ici avec les obsessions récurrentes de l’auteur – la violence, le désespoir, le sexe, la drogue (vous reprendrez bien un peu de K. Beckin ?) – il n’en demeure pas moins une tentative nouvelle, alors que tout s’effondre, d’un sursaut vers la vie peu coutumier à l’auteur.

Ce nouvel opus de Di Rollo s’étire en effet comme une ode tenace contre le déterminisme et la fatalité, comme un trait acéré pour l’audace et la croyance dans les champs des possibles. Même si l’espoir s’avère aussi ténu qu’un électron dérivant dans l’infini quantique ; parce que demain est encore là et qu’il faut bien continuer… le Temps de Palanquine s’érige pour ainsi dire en un ardent et phallique majeur dressé à la face de la toute puissante loi de l’entropie et à celle de l’esprit borné, prisonnier de ses propres schémas.

On se réjouira des petites notes d’humour ponctuant le récit comme autant de bulles d’oxygène. Je pense ici au mot laissé par Lockerbie lors de la première mission menée par l’équipe, ou à cette savoureuse rencontre inopinée entre Eleanor et Philip K. Dick à l’occasion d’une convention de SF en 1972.

Le Temps de Palanquine, ouvrage hypnotique à effet de boucle rétroactive s’annonce comme un événement fort ainsi qu’un jalon intime à part dans le parcours littéraire de l’auteur. Une lumière au bout du tunnel.

Wangobi.

LATIUM de Romain Lucazeau (tome I et II) / Denoël/Lunes d’encre

 

Romain Lucazeau est le lauréat du Grand Prix de l’Imaginaire 2017 du meilleur roman francophone, distinction qu’il recevra à Saint Malo le 4 juin prochain à l’occasion du festival « Etonnants Voyageurs » pour son premier roman Latium, sorti fin 2016 chez Lunes d’encre. La nouvelle fera grand bruit au sein du petit monde de la science-fiction française, n’en doutons pas, et mérite que l’on s’y intéresse de plus près. Gilles Dumay, son éditeur, a même été jusqu’à dire « qu’ il est le parfait exemple de la SF que j’ai toujours souhaité publier, qui fait autant rêver que réfléchir (et dont « Dune » m’a toujours semblé être l’archétype insurpassable). ».

Qu’en est-il exactement ? Ouvrons les quelques 449 pages de son premier volet afin de nous faire une idée du phénomène.

Et si Rome était vraiment éternelle ? Qu’elle avait propulsé ses philosophes les plus audacieux au sein des étoiles ? La mystique pythagoricienne et la réminiscence platonicienne chevauchant de conserve des automates intelligents sur les routes galactiques de la sentience et du libre arbitre : telle est la vision lumineuse que Romain Lucazeau souhaite nous faire partager au travers de son diptyque Latium.

Cet ancien normalien de 35 ans, agrégé de philosophie et qui enseigna à Science-Po Paris avant de de devenir consultant, frappe fort dans son premier roman. C’est un coup de maître. Si les aficionados du genre avaient déjà pu préalablement goûter à la saveur antique de ses nouvelles, force est de constater que ce jeune auteur restait pour le grand public nettement méconnu. Cet état de fait n’est plus de mise, les trois coups viennent d’ailleurs de sonner et le rideau se lève sur les étendues glacées du cosmos :

Une Nef, véritable machine de guerre s’étendant sur des dizaines de kilomètres y git inexorablement, quasi-éteinte à elle-même et au monde. Ce colosse de métal est un automate computationnel, un assemblage de programmes plus ou moins complexes organisant et participant à un tout dénommé Plautine. Cette Intelligence pour l’instant endormie s’est mise en quête de l’Homme, dont elle tire son origine. Disparue depuis des millénaires, annihilée après une mystérieuse hécatombe, l’humanité semble avoir en effet bel et bien déserté le cosmos.

Or sans l’homme, point de salut : la privation du créateur incarné rend l’éternité des machines impensable. Elles deviennent folles, amputées qu’elles sont de leur raison d’être, impuissantes à contrôler la menace extérieure. Car les barbares forcent les frontières du bras d’Orion, prêts à fondre sur cet ersatz d’humanité mécanique restant. Les semblables de Plautine en attente de son hypothétique retour se sont d’ailleurs retranchées dans l’Urbs, cité bâtie aux abords du système solaire des origines. L’espoir semble bien maigre, quand surgit soudain un signal des profondeurs de l’espace…

Le décor étant planté, on n’en dira pas plus de l’intrigue et des protagoniste en jeu tant le plaisir de la découverte est grand. Le récit s’annonce gorgé de « sens of wonder » propre à toutes les grandes épopées SF, porté ici au pinacle d’une écriture savante et fluide, ciselée de main d’orfèvre, étourdissante d’envolées conceptuelles mais jamais pompeuse. On pourrait croire dans ce théâtre de machines à une hard SF mâtinée d’allégories métaphysiques assommantes et inaccessibles au néophyte : il n’en est rien !

Il y a en effet une grande poésie sous la plume de Lucazeau, et même un coup de pinceau à la Miyazaki rapprochant l’oeuvre des paysages oniriques et épiques propres à l’enfance. Ainsi la geste homérique des hommes-chiens du proconsul Othon, ou celle plus humble mais non moins touchante du petit robot scarabée Virgil délivrant Plautine de ses propres entrailles de fer et de feu.

Et quel incroyable paradoxe que de voir ces Nefs, demi-dieux mécaniques ayant le pouvoir d’embraser et de réduire à néant des planètes entières, soumises à l’absence de leur primate de créateur !

Un noeud épineux et oedipien propre à cette tragédie spatiale post-humaine que nous propose de démêler Romain Lucazeau, qui aime visiblement Corneille, les monadologies de Leibnitz et le théâtre antique. Cette quête ontologique s’inscrit donc avec brio comme un prolongement des fresques dantesques élevées par les géants de la science-fiction que sont Dan Simmons, Iain M. Banks, Asimov et même K. Dick.

L’aventure nous portera jusqu’au rivage de l’Urbs, à ses intrigues de palais et bien évidemment jusqu’à sa révélation finale, mais il me semble avoir écrit préalablement que je n’en dirai pas plus.

Aux lecteurs qui se sont déjà régalés des deux tomes de Latium, notons que l’excellente nouvelle « De si tendres adieux » est parue dans le Bifrost n°84, faisant écho au trio Béréniké, Antiochus et Titus dans une sorte de préquelle à l’épopée présente.

Aux autres, je ne saurais que trop recommander cette lecture captivante, inaugurant le parcours, on l’espère bien, d’un futur grand de la science-fiction française.

Wangobi

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