Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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MONTEPERDIDO de Agustin Martinez / Actes Sud / Actes Noir.

Traduction: Claude Bleton.

C’est le nom d’un village perdu au bout d’une route dans les Pyrénées espagnoles. Un terminus qui ne s’ouvre que sur les cols, la neige en hiver, des chemins de randonnées,  et la solitude de la haute montagne. C’est l’histoire de ce village, de ses habitants qui forment une famille. « Dans ce village, chacun avait creusé son trou. Confortable pour les uns, moins pour les autres. »

L’histoire tourne autour de la disparition de deux fillettes de 11 ans, et la réapparition cinq ans plus tard de l’une d’elles. Deux policiers arrivent alors à Monteperdido pour reprendre l’enquête.

J’ai mis une bonne centaine de pages  à vraiment rentrer dans le livre, du fait de la multitude de protagonistes : toutes les personnes liées directement à l’enquête plus des figures qui ont des rôles clés dans le village.

Une fois familiarisée avec eux, on s’attache à Sara, enquêtrice qui retrouve dans cette bourgade et cette enquête une part obscure d’elle-même : elle y plonge tout en ayant la crainte de s’y perdre, son histoire personnelle s’entrelace avec la vie du village : solitaire, blessée, ayant soif de se trouver une famille.

Monteperdido est un personnage en lui-même. La vie y est dure, âpre, hors du temps, ou rien ne peut être caché, mise à part 2 fillettes. Le monde extérieur n’existe que très peu, chacun se serre les coudes dans un milieu naturel hostile, chacun cache les plus noirs secrets des autres, chacun étant ainsi « tenu » par le village. Seuls les étrangers, qui n’en sont pas issus sont rejetés, montrés du doigt. Qui peut avoir enlevé ces fillettes ? Probablement des étrangers du village, cela ne peut pas être quelqu’un que l’on côtoie tous les jours, avec qui on part à la chasse, avec qui on boit un café…

Une fois familiarisée avec les habitants, vous vous laissez porter par ces longues descriptions, par les sentiments éprouvés par les protagonistes : vous êtes ferré et vous ne lâchez plus le livre. Monteperdido est un huis-clos qui tient en haleine, la pression montant au fil des pages. Il s’agit d’une société patriarcale, les hommes ont, semble-t-il, le pouvoir : la domination des femmes quitte à faire appel à la violence, la domination sur la nature.

En fait, les femmes sont véritablement présentes :

Ana, la jeune fille reparue qui veut reprendre son destin en main, Raquel sa mère qui avait décidé de continuer à vivre, alors que son mari se laissait engloutir dans la culpabilité. Montserrat, la maman de la 2ème fillette Lucia, est sous le joug de son mari mais petit à petit elle reprend le pouvoir sur sa vie, ses espoirs et sur son couple.

Ana cache bien des choses, elle est à l’image de son patelin : sauvage, secrète et protectrice. Que sait- elle de son ravisseur, que veut elle bien raconter de ses 5 dernières années de captivité, de sa vie avec Lucia, vécue dans la peur, dans le sous- sol d’un refuge en montagne, peut- elle aider à la retrouver, ou ne le veut- elle pas ? Qui protège t’elle, elle- même, son ravisseur…?

Au fil des pages, ces questions trouvent des réponses, chacun ayant des faces multiples, les sentiments changeant face à la dureté de la vie en altitude

Ce livre est un très bon premier roman, comme une pause dans le temps. L’auteur est sans aucun doute à suivre.

Marie-Laure.

LE DIABLE N’ EST PAS MORT A DACHAU de Maurice Gouiran / Jigal Polar.

Le manichéisme offre ses vertus, il porte concomitamment des contours flous issus des rives proches d’un cours d’eau aride. L’opposition ténue, pour certains actes ou certaines périodes de l’histoire, abonde de questions légitimes, éthiques et morales. Gouiran nous porte dans ces paysages rudes, rustres où se chevauchent un présent lesté des questions passéistes et ce passé qui rejaillit tel un boomerang damné où la contrition conserve une place élective et rédemptrice.

L’histoire cache encore des abominations, présente des portes closes néanmoins l’auteur cherche à nous munir de clefs de compréhension.

« Lorsque Henri Majencoules, un jeune mathématicien qui travaille en Californie sur le projet Arpanet, revient à Agnost-d’en-haut en 1967, son village natal focalise l’attention de tous les médias du pays : une famille d’Américains, les Stokton, vient d’y être massacrée. Imprégné par la contre-culture qui bouillonne alors à San Francisco – du Flower Power à la pop musique et de l’été de l’amour au LSD –, Henri supporte mal le silence oppressant de la terre de son enfance. Mais avec l’aide d’Antoine Camaro, son ami journaliste, il va tenter d’en savoir plus sur ce Paul Stokton, son épouse et sa fille assassinés. Il découvre alors l’existence d’un des programmes militaires les plus secrets et les plus audacieux de l’après-guerre… De Dachau à la CIA, de l’US Army à Pont-Saint-Esprit, les hommes changent, les manipulations jamais… »

« L’américain » revient sur ses terres natales pour l’enterrement de sa mère. Hormis le respect du contexte, l’allégresse du retour au bercail ne s’immisce pas dans son esprit. Les changements de fond ne sont pas palpables dans le quotidien de cette bourgade isolée qui n’évolue pas au même rythme que le reste de la société. La solennité des funérailles matriarcales va se trouver perturbée par un triple homicide où progressivement l’enfant du pays s’impliquera au vu de certains faits inhérents. L’écheveau se délie et se trouve lié de manière surprenante aux agissements du IIIème Reich durant la seconde guerre mondiale et précisément aux expériences médicales réalisées par les nazis. La barbarie se découvre alors des ramifications inattendues, incestueuses et bouleversantes donnant donc le sentiment que le bon et le mauvais sont des concepts précaires, voire d’une définition hasardeuse.

L’écriture est puissante, l’écriture est racée,  elle nous enserre dans une camisole broyant l’imaginaire et l’on fait face à des réalités affligeantes. Sous couvert d’une documentation riche, étayée, le récit emplit notre conscience de vérités dures à soutenir ou à admettre. Avec méthode, mais sensibilité, la plume littéraire s’emploie à nous marquer, à nous toucher. Indubitablement Maurice Gouiran nous gratifie de l’un de ses ouvrages les plus aboutis.

Est-ce que Dachau est loin de la Californie tant par la géographie que par l’esprit ambiant ?….

Chouchou.

PS: Bien sûr l’illustration musicale me semblait évidente !

JE SERVIRAI LA LIBERTÉ EN SILENCE de Patrick Amand / Editions du Caïman.

 

Je servirai la liberté en silence est le titre énigmatique du nouveau roman de Patrick Amand édité par les éditions du Caïman. A nouveau on ne peut que saluer leur travail qui nous prouve que la France ne se réduit pas à Paris mais qu’il y a bien des talents dans toutes les régions de l’hexagone. Avec Je servirai la liberté en silence nous partons en Dordogne sur les traces d’un passé mouvementé.

La veille du Festival International du Mime de Périgueux, son directeur artistique, Axel Blancard, est retrouvé sauvagement assassiné dans un jardin du centre-ville. Le monde artistique est en émoi et la police piétine dans son enquête. Il n’en fallait pas plus pour revigorer Gregorio Valmy, détective privé déprimé, en vacances dans la capitale périgourdine au moment des faits. Quelques discussions avec des érudits locaux et quelques rencontres insolites suffisent à l’enquêteur pour comprendre que cette affaire n’est pas banale. D’autant qu’Axel Blancard n’est autre que le petit-fils d’une des figures locale de la Résistance et frère du candidat socialiste à l’élection législative partielle locale : il n’en faut pas d’avantage pour qu’un passé douloureux ressurgisse

Ce roman dit régional ne s’adresse pas uniquement au lecteur résidant la Dordogne mais à tous ceux qui ont soif de découvrir d’autres régions par le biais de la littérature.  De plus contrairement à ce que l’on pourrait penser, il est gage de bonne qualité. La preuve en est avec Je servirai la liberté en silence.

Au premier abord on pourrait penser que nous avons affaire à un roman où l’humour occupe une grande place. Les personnages sont atypiques et ont le franc parler du terroir agrémenté de jeux de mots : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’Everest ». Le détective privé Valmy en plus d’être résigné après une rupture amoureuse est du genre bon vivant tout comme ses compagnons de route, quoi de mieux que de noyer son malheur dans une bonne bouteille pécharmant.  L’auteur crée finement des jeux de mots, entre autres des palindromes aussi amusants les un que les autres.

Pourtant on se rend compte que l’humour est utilisé comme un grand verre d’eau pour faire passer la pilule car Je servirai la liberté en silence est surtout un roman à l’intrigue, un meurtre, le vol de plusieurs lingots d’or et d’argent, au fond particulièrement noir.

L’auteur nous retrace l’histoire mouvementée de la Dordogne, de la seconde guerre mondiale à aujourd’hui. Dans le roman nous croisons la route de la terrible BNA (Brigade Nord Africaine), les Nazis ainsi que les massacres commis au nom de la vengeance, des résistants et des communistes, Maurice Thorez, Tamara Volkonskaïa.

Je servirai la liberté en silence est comme un credo que chacun peut utiliser à toutes les sauces. La résistance sert la liberté en silence, il en est de même pour la gestapo persuadée de servir une forme de liberté qui lui est propre. Et qui dit silence dit mystérieuses rencontres entre les communistes, dit services secrets.

Finalement le mot liberté est un terme vaste que chacun s’approprie pour en donner sa propre définition – aussi belle, aussi noire.

Je servirai la liberté en silence est un magnifique roman, bourré d’humour et de noir, de magistrales cuites et de bonnes recettes. Mais il est avant tout un roman du souvenir.

Bison d’or.

LES CORPS BRISÉS d’Elsa Marpeau / Série Noire.

 

Si on vous dit huis clos, vous pensez tout de suite contexte oppressant avec une tension qui monte crescendo jusqu’à un final retentissant

Il est certain que c’est ce qu’a essayé de faire Elsa Marpeau dans son roman mais sans grand succès à mon sens.

L’héroïne se retrouve tétraplégique suite à un accident de voiture, elle part donc dans un centre de soins perdu au milieu des montagnes.

Les ¾ du livre décrivent ce sentiment de destruction, d’inutilité de la vie quand le corps est meurtri. Elsa Marpeau se sert de longues descriptions pour essayer de renforcer ce sentiment d’angoisse et de tension, d’enfermement dans des corps brisés. Mais ces descriptions sont trop répétitives, pages après pages ce sont toujours les mêmes faits avec les mêmes adjectifs,  le handicap qui rend dépendant pour réapprendre à vivre.

Elle ne va pas au bout de ses idées, l’héroïne, Sarah, donne des noms liés à la mythologie grecque à ses condisciples du centre, mais dans quel but ? Elle ne s’en sert pas afin d’aller plus loin dans la psychologie des personnages, l’idée n’est pas aboutie. A moins d’avoir soi-même de grandes connaissances en mythologie on ne sait pas quel trait des Dieux ou demi-Dieux peut servir le roman, elle n’approfondit aucun personnage ce qui ne permet pas de s’attacher à eux.

Il n’y a pas de véritables interactions entre eux, on a le sentiment qu’ils ne font que se croiser, ils « jouent » ensemble dans un même environnement mais sans vraiment qu’il y ait une cohésion d’ensemble.

Une intrigue se tisse au fil des pages, des patients disparaissent, des légendes sont racontées à Sarah, une porte noire, porte des enfers devrait nous intriguer, nous faire frémir mais j’avoue être restée à coté sans vraiment m’interroger sur ces disparitions, sans avoir envie de franchir cette porte pour basculer dans un roman plus noir.

L’écriture est par contre assez fluide, ce qui permet une lecture facile et rapide, mais je m’interroge sur la place de ce roman dans la série noire : il s’agit plus d’une histoire nous permettant de découvrir le handicap, le réapprentissage de la vie avec un corps qui ne nous répond plus plutôt qu’un véritable roman noir. Ce texte permet donc de comprendre les difficultés et les doutes que l’on peut ressentir quand nous sommes confrontés au handicap suite à des accidents de la vie, mais je recherchais trop un roman noir pour vraiment adhérer à cette histoire, je vous laisse donc voir et juger par vous même…

Marie-Laure.

DANS LES EAUX DU GRAND NORD de Ian McGuire / 10 / 18.

Traduction: Laurent Bury.

« Patrick Sumner, un ancien chirurgien de l’armée britannique traînant une mauvaise réputation, n’a pas de meilleure option que d’embarquer sur le Volunteer, un baleinier du Yorkshire en route pour les eaux riches du Grand Nord. Mais alors qu’il espère trouver du répit à bord, un garçon de cabine est découvert brutalement assassiné. Pris au piège dans le ventre du navire, Sumner rencontre le mal à l’état pur en la personne d’Henry Drax, un harponneur brutal et sanguinaire. Tandis que les véritables objectifs de l’expédition se dévoilent… »

Amoureux des grands vents, de territoires vierges et de terres sauvages où l’homme n’est plus qu’un simple élément quand les éléments se déchaînent, ce roman est sûrement pour vous. Ian McGuire vous convie dans le grand Nord canadien à la fin du 19ème siècle, très loin des dernières lueurs de la civilisation où l’homme, animal en danger comme les autres, tente de survivre.

Par les atmosphères, les situations « Dans les eaux du Grand Nord » évoque forcément le Melville de Moby Dick mais aussi Jack London. Au chaos orchestré par la nature, McGuire adjoint une figure du mal particulièrement abjecte, un tueur animé d’aucun remords, bestial dans ses agissements, provoquant ainsi un rythme infernal au roman tout en lui donnant une couleur particulièrement sinistre.

Fonctionnant sur les thèmes de la survie et de la vengeance, « Dans les eaux du grand nord » peut être rapproché de « le revenant » de Michaël Punke (Presses de la Cité) devenu le film éponyme d’Alejandro González Iñárritu interprété par Leonardo DiCaprio avec une énigme policière néanmoins plus étoffée quand on apprend petit à petit la réalité de l’expédition. Par ailleurs, en de maintes occasions, la terrible vie des baleiniers comme l’existence des populations nomades qui peuplent ces territoires hostiles sont racontées avec talent et pédagogie.

Bref,  » Dans les grandes eaux du Nord » est un bon « page-turner », réellement enthousiasmant, au rythme soutenu, sans faiblesses, à conseiller pour une lecture originale et roborative de weekend, capable de moments lyriques à qui je reprocherai sans doute, une fin un peu escamotée et une psychologie des personnages qui aurait mérité d’être plus détaillée dans un univers masculin particulièrement barbare.

Frissons septentrionaux.

Wollanup.

 

 

LITTLE AMERICA de Henry Bromell / Gallmeister.

Traduction: Janique Jouin- de Laurens.

Mack Hopper, agent de la CIA, arrive au Korach en 1957 avec sa femme et leur fils Terry. Sa mission est de tisser des liens  avec le jeune roi de ce pays sans ressources, mais déterminant pour l’influence américaine au Moyen-Orient. Il se rapproche peu à peu du souverain plein de charme jusqu’à ce que ce dernier soit mystérieusement assassiné. Quarante ans plus tard, Terry, devenu historien, entreprend des recherches sur ce qui s’est passé au Korach. Petit à petit, il explore souvenirs et archives de cette petite Amérique du bout du monde pour trouver la clé du mystère qui entoure la  mort du roi et, surtout, découvrir quel fut le rôle de son père dans cette affaire.

Alors les petits bandeaux pour vendre les petits bouquins comme les citations d’auteurs, il faut souvent s’en méfier mais peut-être que les éditeurs pourraient faire gaffe parce que mettre comme argument de vente, que Bromell avant de mourir en 2013, était l’auteur de la série Homeland pour inciter à l’achat de ce magistral Little America désorientera certainement les fans de la série comme il pourra servir de repoussoir à d’autres éventuels lecteurs comme ce fut mon cas au départ avant de lire des recensions particulièrement enthousiastes.

Situé dans une optique, une époque, un cadre, un lieu complètement différents de la série, le roman pourra séduire tout lecteur exigent qui réalisera rapidement que hormis l’espionnage, les deux œuvres ne semblent pas avoir une paternité.

Sur 410 pages de très, très haut niveau avec parfois des envolées lyriques magnifiques, de beaux moments d’enchantement : une prière solitaire du roi, un rendez-vous nocturne dans les orangeraies … c’est un intense plaisir de lecture tant la plume est maîtrisée et est experte à montrer les sentiments, les émotions, les relations entre les personnages, montrant leur nature tout en laissant un part d’obscurité puis en provoquant doutes et interrogations, une lecture forte, éminemment triste et injuste bien sûr mais belle, émouvante comme la « Pastorale américaine » de Philipp Roth.

Variant avec brio les modes de narration pouvant désarçonner au départ pour ensuite séduire tant ils permettent de multiples angles d’appréciation des scènes racontées : des plus intimes à celles plus terribles de cette guerre froide qui se joue sur un bout de désert sans pétrole ni richesses. La situation du Moyen- Orient de l’époque est montrée, expliquée : le parti baas, les « frères musulmans », la CIA, le KGB, l’Egypte de Nasser, la Syrie, le pétrole… tout est déjà en place et fonctionne ici à l’échelle d’une antenne de la CIA que l’on découvre d’une manière beaucoup moins spectaculaire que l’on s’imagine, plus ordinaire mais limite attachante. Hopper et ses collègues ont quitté le doux confort des bords de l’Hudson du magnifique Westchester pour recréer une petite Amérique, « la Pax Americana » à des milliers de kilomètres de là avec des Chevy, du Coca, des Chesterfield, Frank Sinatra, Cole Porter, les barbecues… C’est ainsi que fonctionne, à découvert, la CIA à l’époque. Les enfants grandissent ainsi dans des zones de fortes turbulences sans grande compréhension du petit monde dans lequel ils vivent ni comment celui-ci fonctionne réellement.

L’intrigue, toute en finesse, explore intelligemment les relations entre les personnages, les liens dans la famille, peint de belles personnalités prises entre les affres des choix personnels et ceux imposés par la position, la culture, les intérêts financiers… du grand art.

On appréciera aussi ce roman pour son intrigue que l’on sait dramatique et que la connaissance de la belle âme du roi rendra encore plus cruelle, mais et de manière brillante, « Little America » propose, à l’évidence, une géniale et splendide introspection d’un auteur, un long et bel hommage à un père dans les non-dits, les souvenirs, les interrogations, sous couverts fictionnels d’une histoire qui ressemble sûrement à celle de Henry Bromell, lui-même fils d’un agent de la CIA.

Great America !

Wollanup.

Wollanup.

A COUPS DE PELLE de Cynan Jones / Editions Joëlle Losfeld.

Traduction: Mona de Pracontal.

C’est parfois des romans dont vous n’attendez pas réellement grand-chose, d’auteurs inconnus loin des sentiers battus, de maisons d’édition que vous ne lisez pas fréquemment, de sujets qui apparemment ne font pas partie de votre univers que vous arrivent les plus grands chocs, la rencontre improbable entre un auteur, son écriture et vous, pas du tout préparé au choc que vous allez avoir ou plutôt subir tant la violence et la beauté parfaite quasiment irréelle de ce court roman anodin, rural entre élevage de moutons et dératisation de granges au Pays de Galles, foudroiera tous ceux qui ont aimé « grossir le ciel ».

Cette comparaison avec le roman de Franck Bouysse m’a paru évidente pas vraiment sur le style, qui, ici, est aussi virtuose mais dans un genre différent où chaque phrase, chaque mot, chaque silence contribuent à créer un immense océan de réflexion dans un texte réduit à une épure pour en faire un immense roman, un diamant brut. C’est plutôt dans la poésie et la tendresse réelle dans une terrible douleur que se retrouvent la parenté.

Deux hommes, deux destins autour des animaux. Daniel élève des moutons. Sa première apparition le montre dans l’étable en train d’aider une brebis à mettre bas. Le Grand, lui, connu comme un gitan, débute le roman en massacrant volontairement un blaireau déjà mort et mutilé qui a servi dans des combats illégaux contre des chiens auxquels il participe en débusquant les animaux et en les vendant aux organisateurs bestiaux.

Deux personnalités différentes dans leur rapport à la vie, aux animaux. Le Grand a déjà fait de la prison pour ces méfaits, Daniel vient de perdre sa femme, son amour, victime d’une ruade de leur cheval… Ils se côtoient mais ne se fréquentent pas et finiront par se rencontrer…

Tout est enchantement dans ce roman. Amour, solitude, tendresse, cruauté et désespoir humains et animaux se côtoient dans une magnifique ode à la vie, à la mort, à l’humanité. Les parallèles et les croisements entre destins des hommes et des bêtes sont prodigieusement amenés. C’est beau, triste à pleurer mais c’est magnifique. Du noir dans toute sa noblesse.

Mawreddog !

Sortie le 23.

Wollanup.

 

LA CHAMBRE D’AMI de James Lasdun / Sonatine.

 

 

Traduction: Claude et Jean Demanuelli.

Harry, banquier fortuné qui s’intéresse aux micro-crédits qu’il va pouvoir fourguer aux gens fauchés pour s’enrichir un peu plus, Chloé son épouse pseudo photographe talentueuse et parfaite dilettante depuis qu’elle est mariée et Matthew le cousin de Harry qui ne sait pas trop quoi faire de sa vie depuis qu’il a vendu son restau new yorkais, secrètement amoureux de Chloé et envieux de la réussite sociale, économique et sentimentale de son cousin, voilà les trois personnages de ce huis-clos estival.

Les trois ont quitté la chaleur éprouvante de l’été new-yorkais pour rejoindre les Catskills, région très légèrement montagneuse sur les bords de l’Hudson, à une heure de voiture de Big Apple et villégiature préférée des New Yorkais friqués et qui pensent ainsi retourner à une vie plus en harmonie avec la nature tout en y retrouvant beaucoup de leurs relations fortunées qu’ils côtoient toute l’année à Manhattan ou à Brooklyn. Les Catskills, un coin que l’on apprécie pour sa ruralité, ses températures plus tempérées mais on est dans le même luxe accommodé d’une certaine rusticité qui donne bonne conscience.

Bien sûr, le schéma classique se dessine de suite, le mari, l’épouse et l’amant mais non, parce que je ne serai jamais allé jusqu’au bout du roman et je ne vous en parlerai pas maintenant. J’avoue avoir eu peur parce que les cinquante premières sont lourdes à supporter. Les états d’âme d’un banquier, ceux de son cousin sans réel charisme, passant son temps à arpenter la campagne pour chercher les meilleurs produits du coin pour créer de délicieux mets auxquels vous pouvez ajouter les pérégrinations de l’épouse pour photographier au meilleur moment de la journée les boîtes aux lettres décorées des autres bourges du coin. Mouais, rien de bien passionnant. On comprend bien que Matthew est amoureux mais que de toute manière, ce n’est pas réciproque. Voilà, voilà.

Et puis, un jour alors qu’elle est censée être à son cours de yoga, Matthew surprend Chloé qui entre dans un motel pour n’en ressortir qu’une heure plus tard. Il attendra un peu pour voir un homme quitter lui-aussi l’établissement quelques minutes plus tard. Hésitant à raconter ce qu’il a vu à son cousin car il tient, parasite, à profiter de la belle maison tout l’été quand même, il préfère se taire mais n’aura de cesse ensuite d’espionner Chloé et son amant et là, le suspense démarre et ira crescendo jusqu’à l’explosion finale.

Bien sûr, on est dans un thriller psychologique, pas de furie meurtrière mais une ambiance bien tordue narrée par un Matthew, principal personnage de cette immense comédie de dupes où chacun des trois se fait des idées fausses de ce que pensent les deux autres. C’est finement travaillé, l’issue est imprévisible et sans vous coller à votre siège, « la chambre d’amis » fait montre du talent d’un auteur bon observateur de ses contemporains particulièrement apte vous faire enchaîner les chapitres. Bizarrement, le roman fait penser à deux films interprétés par Alain Delon, « la piscine » d’abord et puis « plein soleil » tiré d’un roman de Patricia Highsmith dont on retrouve ici beaucoup de l’univers.

Trompeur !

Wollanup.

Concours anniv, Question du mardi 20 décembre.

Un roman du grand maître du polar.

Une question sur son plus illustre enquêteur.

CRIS DE GUERRE AVENUE C de Jérôme CHARYN/ Mercure De France

Traduction: Marc Chénetier

Carrefour d’avenues de Manhattan, jonction d’une sous civilisation dans le New York de quartiers disparates d’une mégalopole exsangue dans ces années reaganiennes, se cristallise un îlot protecteur dans cette école hébraïque, ce Talmud Torah. De cette communauté matriarcale, symbolisée par Sarah « Saigon », se juxtapose un panégyrique de personnalités disparates et belliqueuses ourdie par leurs histoires gangrenées par les parasites d’Hô Chi Minh Ville.

« Les avenues A, B, C et D forment une espèce d’appendice crasseux du Lower East Side de Manhattan : ces îlots à initiale sont devenus territoire indien, le pays du meurtre et de la cocaïne… Interrogés sur les origines de leur Alphabetville, les habitants répondront que le Christ s’est arrêté à l’entrée de l’avenue A… Mais enfoncez-vous un peu plus loin dans le quartier. L’avenue B, où tous les repères rassurants s’évaporent, arbore les couleurs de la pauvreté les plus primaires… Or c’est quasiment la civilisation comparée à la C.

Avenue C, ce sont des patrouilles d’ados qui font régner l’ordre – enfin, leur ordre –, protégeant les dealers du coin et dissuadant les malfrats du nord de la ville de venir s’aventurer par là. Leur chef est une femme, Sarah, surnommée Saïgon, parce qu’elle a été infirmière militaire au Vietnam. Avec Howie, son amour d’enfance, on va se laisser emporter dans des aventures qui défient l’imagination la plus enfiévrée, entre les rois de la drogue, les agents doubles, les truands de haut vol, les coups tordus des uns, les crimes des autres. »

Saigon, ex-infirmière militaire au Vietnam, règne sur un royaume composé de rebuts d’une société au sortir d’un conflit lytique des âmes, lytique des destinées. Enfouraillée de deux colts 45 en permanence, son assise dans ce monde rugueux est aussi le fruit de sa propre histoire. Son idylle précoce avec Howie, alias le Prof durant le conflit Viet, la pousse à une émancipation forcée. Parcours de vie, parcours familial la poussent à afficher cette poigne de titane dans un gantelet de simili velours.

Ce « petit » monde est tiraillé dans des frictions létales claniques. Baladé alternativement entre des faubourgs de Brooklyn, Hô Chi Minh, le berceau de « boulangers » russes (hum, hum,…Peaky Blinders ?!) l’affrontement gronde dans un voyage immobile des songes suscités par les galets de goudron, les sucettes de réglisse ou autres boules d’opium. De ces tribulations introspectives d’opiacés hérités du conflit du Sud-Est asiatique, on voit flou, on mange mou, on déambule dans des mondes parallèles oniriques.

Ce château de cartes qu’est le Talmud Torah nous invite dans des lieux de villégiatures disparates, peuplés d’habitants perclus de stigmates mentaux légués du Vietnam, véritable broyeur d’illusions perdues, d’innocences remisées, et la résultante en est un monde psychédélique.

Ce récit rime avec poésie. Poésie du propos, poésie crue du style. Charyn nous submerge d’un halo multicolore, drapé dans des sentiments éphémères. De cette fable, de ce conte onirique, on est exfiltré du monde réel, manichéen le temps de cette lecture lysergique.

Lyrisme brut déconnectant et surprenant dans un contre pied continu !

Chouchou.

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