Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Paotrsaout (page 2 of 5)

LA BÊTE CREUSE de Christophe Bernard / Le Quartanier

Le Quartanier est une maison d’édition francophone fondée à Montréal en septembre 2002 et qui publie des œuvres de fiction, de poésie et des essais. Son logo est l’animal du même nom à savoir un sanglier de quatre ans « accomplis, alors dans toute sa force et de belle taille pour être chassé ». Ou être lu, pour ce qui concerne ici La bête creuse, le premier roman de Christophe Bernard, distingué par le Prix Québec-Ontario 2017 et le Prix des libraires du Québec 2018.

Le résumé éditeur nous permet d’éviter l’écueil premier de raconter les entrelacs d’un récit foisonnant, développé à différentes époques.  “Gaspésie, 1911. Le village de La Frayère a un nouveau facteur, Victor Bradley, de Paspébiac, rouquin vantard aux yeux vairons. Son arrivée rappelle à un joueur de tours du nom de Monti Bouge la promesse de vengeance qu’il s’était faite enfant, couché en étoile sur la glace, une rondelle de hockey coincée dans la gueule. Entre eux se déclare alors une guerre de ruses et de mauvais coups, qui se poursuivra leur vie durant et par-delà la mort. Mais auparavant elle entraîne Monti loin de chez lui, dans un Klondike égaré d’où il revient cousu d’or et transformé. Et avec plus d’ennemis. Il aura plumé des Américains lors d’une partie de poker défiant les lois de la probabilité comme celles “de la nature elle-même : une bête chatoyante a jailli des cartes et le précède désormais où qu’il aille, chacune de ses apparitions un signe. Sous son influence Monti s’attelle au développement de son village et laisse libre cours à ses excès – ambition, excentricités, alcool –, dont sa descendance essuiera les contrecoups. Près d’un siècle plus tard, son petit-fils François, historien obsessionnel et traqué, déjà au bout du rouleau à trente ans, est convaincu que l’alcoolisme héréditaire qui pèse sur les Bouge a pour origine une malédiction. Il entend le prouver et s’en affranchir du même coup. Une nuit il s’arrache à son exil montréalais et retourne, sous une tempête homérique, dans sa Gaspésie natale, restée pour lui fabuleuse. Mais une réalité plus sombre l’attend à La Frayère : une chasse fantastique s’est mise en branle – à croire que s’accomplira l’ultime fantasme de Monti de capturer sa bête.”

Bienvenue en Gaspésie (la péninsule qui forme la lèvre méridionale de l’embouchure du fleuve Saint Laurent), en terre de galéjades, de carabistouilles, d’affabulations, (comme il serait dit en d’autres lieux) qui abondent dans ce roman d’aventures un peu démesuré, un peu « hénaurme » (Gaspésie rime avec Rabelaisie), qui peut vous perdre en chemin. Explosions de rebondissements et de violences mais surtout explosions vernaculaires : la plus grande aventure de ce roman consistera à caracoler (ou pas) sur la Bête, la langue québécoise gaspésienne volatilisée de façon pyrotechnique par son auteur. Gaffe à pas prendre la pluck dans les dents.

Paotrsaout

LE CHANT DES REVENANTS de Jesmyn Ward / Belfond.

Traduction: Charles Recoursé.

Le Chant des revenants signe la troisième traduction romanesque en français de l’auteur américaine Jesmyn Ward, après Ligne de Fracture et Bois Sauvage. Sélectionné parmi les dix meilleurs romans de l’année 2017 par The New York Times. Le Chant des revenants a permis à la native de l’Etat du Mississippi de devenir pour la deuxième fois lauréate du prestigieux National Book Award.

Le roman est envoûté, hanté, littéralement, par l’histoire douloureuse de l’Amérique noire, confrontée aujourd’hui encore aux préjugés raciaux, aux injustices et à la misère. Dans le Mississippi, ceux-ci lacèrent au travers de générations la famille de Jojo, treize ans, fils de Léonie et Michael, un couple mixte, petit-fils de River et Philomène et frère de la petite Kayla.

Jojo doit tout à son grand-père et sa grand-mère, mourante, qu’ils l’ont plus élevé que sa mère et son père, que Jojo connaît peu. L’autre partie de sa famille n’a jamais accepté que Michael ait eu des enfants avec une Noire. Le quotidien de Jojo est de nourrir les animaux de la ferme, veiller sur sa petite sœur, s’occuper de sa grand-mère, condamnée par la maladie, écouter les histoires, explicites et en même temps mitées par les silences et hésitations de Papy Riv. Léonie l’a eu jeune, elle cherche à être une meilleure mère, mais l’apaisement illusoire de la drogue lui semble plus attirant. Un jour, on apprend la libération de Michael du pénitencier de Parchman où il purgeait sa peine. Léonie embarque ses enfants en voiture en direction du nord de l’Etat pour le chercher et le voyage ouvre la porte aux dangers, aux promesses mais aussi aux fantômes.

Jesmyn Ward réalise une habile composition de voix, celles de Jojo et de Léonie qui résonnent en eux, celle de spectres qui rôdent autour des membres de la famille, comme Richie, jeune garçon noir autrefois emprisonné à Parchman en compagnie de Papy Riv, comme Given, frère aîné de Léonie, abattu par un de mes membres de la famille de Michael. Et le silence ou l’absence du père et du grand-père blancs participent de cet ensemble polyphonique qui raconte la douleur d’une histoire familiale, emblématique à sa façon de celle d’un pays. Il émane une très belle sensibilité de ce texte marqué de poésie et de réalisme magique (dont nous prenons les manifestations aussi comme une respiration bienvenue dans un récit, ramassé sur quelques jours dans la vie de cette famille, qui s’appesantit sur une certaine banalité quotidienne, manger, vomir, boire, dormir…etc). Nul doute que le sujet a inspiré et inspirera encore des voix, uniques, nécessaires, toutefois moins portées sur le lyrisme que Jesmyn Ward.

« Ton papy est nul pour raconter les histoires. Tu le savais ? Il raconte le début mais pas la fin. Ou alors il oublie un détail important au milieu. Ou alors il démarre sans avoir expliqué comment on en est arrivé là. Il a toujours été comme ça. »

J’ai hoché la tête.

« J’ai pris l’habitude d’assembler ce qu’il me dit pour réussir à tout comprendre. D’assembler les paragraphes comme des pièces de puzzle. C’était encore pire quand on a commencé à se fréquenter. Je savais qu’il avait passé plusieurs années à Parchman. Je le savais parce que j’avais écouté aux portes. J’avais seulement cinq ans quand il a été arrêté, mais j’ai entendu parlé de la bagarre au café, et de leur disparition, à lui et à son frère Stag. On ne l’a pas revu avant des années, et quand il est revenu, il s’est installé chez sa mère pour s’occuper d’elle et il a travaillé. Il a encore fallu des années avant qu’il commence à passer chez nous, pour aider mon père et ma mère à bricoler dans la maison. Il a enchaîné un paquet de corvées avant de se présenter à moi. J’avais dix-neuf ans et lui vingt-neuf. Un jour, on était assis tous les deux sous le porche et on a entendu Stag un peu plus loin, sur la route, qui chantait et River a dit, Y a des choses qui nous font avancer. Comme des courants à l’intérieur. Des choses plus fortes que nous. En grandissant, j’ai vu que c’est vrai. Ce qu’il y a à l’intérieur de Stag, c’est une eau tellement noire et profonde qu’on en voit pas le fond. Stag s’était mis à rire. Mais ensuite ton papy a dit, A Parchman, j’ai appris que c’était pareil en moi, Philomène. Quelques jours plus tard, j’ai compris ce qu’il essayait de dire, que devenir adulte, ça signifie apprendre à naviguer dans ce courant : apprendre quand se cramponner, quand jeter l’ancre, quand se laisser porter. Et ça peut être quelque chose d’aussi simple que le sexe, ou d’aussi compliqué que tomber amoureux, et ça peut même être aller en prison avec son frère en croyant qu’on va le protéger. » Le ventilateur ronflait. « Est-ce que tu comprends ce que je te dis, Jojo ?

  • Oui, Mamie », j’ai dit. C’était faux.

Musical, viscéral, peut-être pas aussi magistral.

Paotrsaout

LA CONTRÉE de Ben Metcalf / Post-Editions.

Traduction: Séverine Weiss

Il y a un trace rouge sur le sobre mais beau graphisme continental choisi par les Post-Editions (dont le catalogue comporte majoritairement jusqu’ici des essais) pour la couverture du premier roman de Ben Metcalf. Une trace rouge et un fer rouge. S’il y a bien une chose que Ben Metcalf, enfant, a cruellement ressenti, c’est l’installation de ses parents, à la fin des années 1970, dans le comté rural du Goochland, en Virginie, sur les rives du fleuve James. Mûs par l’idée d’un nécessaire et si américain « retour à la terre »  ou d’une si américaine « harmonieuse entente avec la nature » – dont nombre d’illustres personnages se sont faits à titre divers les chantres (Thomas Jefferson, Daniel Boone, Fenimore Cooper, Jean-Jacques Audubon, Ralph Waldo Emerson, Henry David Thoreau,Walt Whitman, John Muir… comme autant de manipulateurs désignés par l’auteur) les parents du jeune Ben achetèrent une propriété délabrée et s’essayèrent à vivre du produit de leurs récoltes et de leur élevage, payé principalement, selon Metcalf, par la sueur des trois enfants de la famille et les corrections infligées à ceux-ci par un père porté sur le châtiment physique, d’autant plus que sa progéniture ne partageait pas son projet exaltant. C’est au travers du prisme de l’expérience familiale, avec une rage froide et un certain humour que Ben Metcalf s’attaque à un mythe national, à savoir que la terre engendrerait naturellement le Bien et que la ville serait inéluctablement liée au Mal.

Car ne s’impose pas autre chose aux yeux du narrateur que l’inverse : cette terre de Virginie où il va devoir vivre et batailler jusqu’à sa majorité, distille dans tous ses habitants, humains et animaux, un venin, une corruption, une dégénérescence évidente. Les insectes sont voraces et pervers, les animaux de ferme suicidaires ou vicieux et les indigènes, Bon Dieu, sont de la plus triste engeance. Adolescents sadiques, adultes crétins, tous grossiers, déformés par leur religiosité suintante et le sentiment d’une prédestination divine (qui ne maîtrise qu’à peine une lubricité désordonnée), par leur bon sens à relents xénophobes, leur inclination pour la paresse intellectuelle et le mensonge frelaté, peuplent la contrée. On peut croire que cette espèce d’Américains n’est pas propre à l’unique territoire du Goochland mais qu’elle est bien présente dans de nombreux autres endroits du pays et constitue un groupe humain sur laquelle les stratèges électoraux ont su bâtir l’ascension de politiciens à la bêtise flamboyante, Donald Trump en étant le plus emblématique et récent exemple.

C’est aussi avec la figure du père que Ben Metcalf règle ses comptes. Un père pétri de bonnes intentions mais incapable de mener à bien son rêve  et d’assumer ce retour aux origines (il vient d’une famille rurale de l’Illinois), ce qui le plongera dans un désarroi profond. La volonté de faire de Ben, de son frère et de sa sœur, de vrais petits Américains de la campagne se heurta à la résistance passive des enfants, à leur doute fondamental, ce qui exacerbera le penchant du paternel à distribuer les corvées éreintantes et grotesques et les coups d’instruments divers destinés à amollir le cuir et forger le caractère. Adulte, l’auteur garde une dent particulière contre le pater familias.

Cet exercice de métafiction de haute volée enchaîne les courts chapitres dans lequel la prose foisonnante et kilométrique de l’auteur délaisse le déroulé temporel pour tamiser le grain des souvenirs et des réflexions rageuses. Et si les respirations sont bienvenues dans ce réquisitoire dru et drolatique, il est rare ces derniers temps de lire un texte d’une éloquence aussi précise, ciblée et violente.

« … A peine avais-je pris place dans un bus scolaire du Goochland que je fus rossé jusqu’à pleurer et crier de rage par un adolescent qui, avec de grands yeux inquiets, se mit à hurler « C’est fini, le temps de l’esclavage ! C’est fini, le temps de l’esclavage ! », refrain dont je me souviens aussi nettement que de ma confusion quant au sens de ce propos, et au type d’action que j’avais bien pu commettre pour encourager soit cet énoncé, soit cette volée de coups. Des passagers moins violents, de véritables saints à mes yeux, me libérèrent de ces poings, me firent remonter sur le vinyle d’un vert terne sur lequel j’avais inutilement cherché refuge, et me poussèrent vers le fond du véhicule, en direction des visages pareillement amusés d’enfants qui me ressemblaient davantage. (…) Je dénichai une place dans le fond près de mon frère, dont la taille et l’aptitude à la violence auraient pu garantir la protection si le choc qu’avait constitué notre installation à la campagne ne l’avait rendu impassible et généralement mutique jusqu’à la puberté, à cet instant encore aussi étrangère à ses yeux que les sapins de sinistre présage qui défilaient de gauche à droite derrière la vitre crasseuse de ce qu’il avait compris, de manière instinctive, n’être rien d’autre qu’un wagon à  bestiaux. »

De l’art oratoire aussi aiguisé et dangereux qu’un instrument aratoire pour son utilisateur traditionnel : l’Américain moyen de la campagne.

Paotrsaout

L’ HOTEL AUX BARREAUX GRIS de Curtis Dawkins / Fayard.

Traduction: Jean-Luc Piningre

L’hôtel aux barreaux gris est une prison où l’auteur dort depuis près de 15 ans, où il dormira sans doute pour le restant de ses jours. En 2004, Curtis Dawkins a fait une connerie, une grosse connerie, une connerie aux conséquences irréparables : il a tué un homme au cours d’un braquage foireux, sous emprise du crack et de l’alcool. Pour cela, il a pris une peine de perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle. La vie de cet homme originaire de l’Illinois, diplômé d’un Master for Fine Arts en écriture, compagnon d’une professeur et père de trois enfants, après avoir taquiné trop souvent les abus de toxiques, a pris un virage dramatique. Incarcéré, il s’est mis à écrire et a proposé plusieurs nouvelles à des revues. Repéré par Scribner, l’éditeur historique de Don DeLillo, Stephen King, Kurt Vonnegut ou Ernest Hemingway, Curtis Dawkins a reçu une avance de 150 000 dollars pour des récits à paraître. La famille de sa victime s’est indignée. L’administration du Trésor du Michigan a rué dans les brancards et entamé une action en justice pour réclamer 90% de cette somme, comme la loi l’autorise, et couvrir une partie de ses frais de détention. Cet hiver, un compromis a été trouvé et l’auteur devra verser la moitié des sommes gagnées grâce à ses publications. Les droits de traduction du livre ont déjà été vendus dans dix pays, et Curtis Dawkins travaille aujourd’hui sur un roman.

Ce résumé  des rebondissements qu’a connu l’existence de Curtis Dawkins pourrait suffire à introduire une épique autobiographie. Or, il ne s’agit nullement de cela : Curtis Dawkins révèle un authentique talent pour les short stories. C’est peut-être parce qu’elles affichent une modestie et une justesse mélancolique que les histoires proposées dans L’hôtel aux barreaux gris nous surprennent de prime abord.  Elles sont au nombre de quatorze, ces histoires, où l’auteur n’apparaît pas en tant quel mais, comme dans une mosaïque, laisse traîner des tesselles ici et là. On peut se douter qu’il a beaucoup observé et croisé nombre de personnages de son espèce, à savoir des hommes aux vies compactées dans l’espace carcéral, qui, de façon banale ou sidérante, tentent de rester quelqu’un au milieu de la routine de l’institution pénitentiaire. « Le mensonge est ici une drogue ; les prisonniers y sont accros et, à mesure qu’un toxico s’enfonce dans sa dépendance, il recherche des personnes plus mal en point que lui, pour se rehausser dans sa propre estime ». Beaucoup de prisonniers souffrent de problèmes d’addiction et/ou de troubles mentaux, ce qui a pesé lourd à un moment dans leur histoire personnelle. C’est avec humour ou empathie que Curtis Dawkins trace le portrait de quelques-uns de ces abîmés qu’il est impossible d’éviter derrière les barreaux.

La littérature d’inspiration carcérale a livré des romans et récits qui dépeignent la brutalité de la vie derrière les barreaux. S’il se rattache au genre, L’hôtel aux barreaux gris nous fait d’abord comprendre que l’ennemi mortel des prisonniers est l’ennui et le manque de perspectives. Le passé est lui aussi verrouillé. Il ne peut être rattrapé autrement que par le songe, les souvenirs. Et ils font le cœur se serrer car, même s’ils sont habités par des peccadilles, des erreurs, des arnaques, ils ramènent immanquablement à un temps et un espace où tout semblait possible. L’extérieur est un lointain vers lequel il existe des lucarnes : le courrier, une visite, la ligne téléphonique qu’un détenu utilise pour appeler des inconnus, la télévision et la retransmission des matches de base-ball (« Il m’est impossible de décrire le sentiment d’évasion que j’éprouve en regardant les Tigers de Detroit, quelques heures dans la journée, cent soixante-deux jours (et parfois plus) par an. » Dawkins n’hésite pas à faire de nombreux allers-retours entre la vie antérieure et la vie carcérale de ses personnages, soulignant ainsi la prégnante claustrophobie. Et sinon, le présent broie, lamine. Il faut suivre les règlements officiels et les codes des détenus. Entrer dans tractations parallèles pour se procurer des extras. Des mécanismes de pouvoir invisibles sont en action, ils peuvent tuer. Autrement le stoïcisme se décline sous de multiples et étonnants aspects. Il n’y a pas de vie autre part que dedans.

A la fois tristes et drôles, implacables et touchantes, des histoires qui nous rappellent que la prison est aussi viscéralement américaine que le motel et le parc d’attraction.

Paotrsaout

LES BLEED de Dimitri Nasrallah / La peuplade.

Traduction: Daniel Grenier.

La Peuplade, maison d’édition québécoise, « publie depuis 2006 des livres de fiction, des récits, de la poésie et des traductions de romans inspirants d’où qu’ils proviennent ». Dimitri Nasrallah, Canadien d’origine libanaise, sort ce mois de janvier après Blackbodying et Niko, son 3e roman, Les Bleed, dans le registre de la fable politique.

Le Mahbad, capitale Qala Phratteh, est un pays fictif, géographiquement incertain, peut-être au Moyen-Orient, peut-être en Asie Centrale, et  dont certaines caractéristiques rappellent la Syrie ou l’Irak des soixante dernières années : un pouvoir « fort » et héréditaire, exercé par les Bleed, successivement le grand-père, le père et le fils, issus d’un groupe social, ethnique peut-être, qui en domine un autre, des ressources naturelles qui suscitent l’intérêt vif de puissances elles bien connues, l’Amérique, en premier lieu, la Grande-Bretagne, la Chine et la Russie dans l’ombre.  Les dernières élections, que l’on pense pouvoir truquer comme d’habitude, apportent un désaveu terrible : le pouvoir de Vadim et celui de la dynastie auto-proclamée des Bleed est désavoué. Et cette fois, un décompte nettoyé des résultats ne suffira pas à masquer la puissance de l’opposition, prête à en découdre par les armes. Au moment où le frivole Vadim manque à l’appel, en escapade à l’étranger, le père Mustapha Bleed, éminence grise ou pantin désarticulé, doit agir pour reprendre la main, ce qu’il semble préparer à faire depuis longtemps malgré sa retraite affichée. Mais il est peut-être déjà trop tard.

Je vais devoir avouer que le thriller ou la satire politique promis aux lecteurs ne sont sans doute pas les premières étiquettes justement favorables que j’ai envie d’accoler à ce texte. Les constats sur les dominations colonialistes que rejoue le capitalisme mondialisé sont pertinents, encore qu’à l’échelle et à la force de ce texte. On peut trouver mieux ailleurs, dans une enquête journalistique digne de ce nom par exemple. Chaos, paranoïa, répression, mensonges, trahisons, le récit de Nasrallah nous rappelle la cruauté, le cynisme, le mépris envers les peuples de dirigeants tels que l’époque nous en offre encore malheureusement.

Les Bleed suscite un intérêt parce qu’il emploie la passation d’un pouvoir dictatorial comme prisme du processus de transmission entre un père et un fils, avec le cas emblématique du père qui a « bâti » un pouvoir, une politique et un statutaire et du fils qui semble avoir surtout profité des facilités matérielles que le père a bataillé pour faire exister. Dimitri Nasrallah, dans le cas de dynastes arrivés et maintenus au pouvoir par la force, nous propose de nous interroger sur la dilution du capital accumulé. Et nous ne parlons pas de richesses en premier lieu mais du pouvoir. Est-il dilué d’ailleurs ou bien réinvesti par des personnages avec une autre expérience et ancré dans un autre contexte ? Ou bien alors, ce capital appartient-il à d’autres forces jugées subalternes, secondaires, satellites, mais qui ont tout intérêt à ce qu’il perdure ?  Le général, fidèle de la première heure de Mustapha Bleed, va se révéler jouer un rôle prépondérant et asséner l’ultime leçon de Realpolitik.

Quelque que soit le milieu, les enfants sont décevants. Et les pères, pas mieux comme le démontrent ces pages dans la tête de spécimens funestes et despotiques.

«Puis-je me permettre d’offrir un conseil aux pères parmi vous? N’achetez jamais à votre adolescent un jet privé avec les membres de l’équipage pour son anniversaire.»

Paotrsaout

Le CHEROKEE de Richard Morgiève / Editions Joëlle Losfeld

Avec les premiers riffs du morceau choisi comme pastille sonore de cette chronique (et c’est sans doute peu un hasard car Link Wray était d’ascendance non pas Cherokee mais Shawnee comme chacun sait et lui-même, tel que conservé dans l’imaginaire, un genre de rebelle), lançons-nous sur les pistes torves, poussiéreuses et traîtresses tracées par Richard Morgiève dans son dernier roman.

1954. Dans un coin reculé du sud-ouest de l’Etat de l’Utah, le shérif du comté de Garfield, Nick Corey, est une nuit directement témoin de scènes qui ouvrent à la fois une enquête fédérale, d’enjeu national, et une trappe vers le puits noir qu’est son passé. Un chasseur Sabre sans pilote et délesté d’une arme tactique nucléaire atterrit par ses seuls moyens apparemment sur une route déserte. Et il retrouve dans les parages un véhicule, lié à une disparition certainement meurtrière. En quelques heures c’est le branle-bas de combat. L’USAF et le FBI se déploient sur le terrain. Ces hommes et leurs actions ébranlent toute une communauté. En parallèle, les indices se précisent quant à une probable et inquiétante réapparition du tueur en série qui a, par le passé, changé à jamais le destin familial et personnel du shérif Nick Corey. Sur les Hautes Plaines, c’en est fini du purgatoire hors du siècle voulu par Nick Corey. Il doit mener une chasse à l’homme, doublement, et éviter de devenir gibier lui-même tandis que le fragile équilibre moral qu’il était parvenu à trouver se fissure et cède comme une digue sapée et qu’il se retrouve charrié par des flots diaboliques.

Pour respecter toute lectrice et tout lecteur, pour ne gâcher ni la tension ni le dénouement magistralement étirés puis balancés par l’auteur,  il ne sera rien dit de plus des multiples et violents rebondissements que connaîtront les affaires précitées. Poussiéreuses, traîtresses et imbibées de sang et de larmes, les pistes seront. Palpitante pour le palpitant est l’expérience de ce texte.

Nous voilà aussi face à un polar « américain » écrit par un Français. C’est déjà une belle réussite que nous faire sentir que cette construction tient debout même si le vent des montagnes fait grincer le vieux bois ou que le souffle d’une jeune bombe atomique pourrait vaporiser cela aisément. Mais le décor aujourd’hui reconnu comme reconstruit en aride zona andalouse des westerns spaghetti nous empêche-t-il d’en savourer le sel ? Américain il est parce que tout d’abord le contexte et la géographie : les années 1950, la Guerre froide, leur paranoïa obsidionale ( Les Rouges sont des Martiens, ils nous encerclent, et vice-versa) qui gèlent le bon sens jusqu’au fin fond du pays. Fin fond du pays où meurent, viennent à peine de mourir une société, une culture, des bleds et leurs habitants qui remontent à l’époque de la Conquête de l’Ouest. Sous la plume de Richard Morgiève, il y a justement quelque chose d’une époque et des changements qu’elles apportent qui vous arrivent sans jamais que cela ne sonne faux.

Américain ce  roman l’est aussi par ses personnages : dégénérés divers, hommes et femmes à la mentalité de village et à la bigotry (= préjugés) notoire, traversés par un sentiment de religiosité diffus et de culpabilité protestante lacérante. Le péché est une ancre plongée en eaux profondes et le bout est trop court. Nick Corey est en cela emblématique. Il ne lui manque même pas les origines raciales troubles. On se plaît à le découvrir dans l’obstination policière, la compassion malgré tout et l’impossibilité déchirante de s’éviter. C’est un séduisant personnage littéraire, torturé, qui nous en rappelle d’autres, comme le sans doute peu connu Reed Kitchen, le flic de la compagnie ferroviaire, philosophe et bavard, trop bavard – ce qui évidemment lui coûtera cher – de Ligne de Feu du Canadien Trevor Ferguson.

Saluons enfin ce qui ne sera  peut-être pas apprécié par tous, une verve distillée dans les dialogues et les détails. On peut écrire des choses justes, précises ou profondes avec une hilarité qui perce la couenne. Richard Morgiève ne serait pas le seul. Frédéric Dard, Franz Bartelt, JB Pouy (à certains moments, il en a des moins bons,) Luc Baranger ou Michel Embareck par exemple n’oublient pas que ça laisse des traces, pas que salissantes. Dans le parodie de genre qui assoit ce roman – car il s’agit  bien de ça – pour tout américain qu’il veuille se faire passer, ses influences stylistiques françaises des années 1950 et 1960 ne peuvent être ignorées. Mais ce serait réduire la finesse de ce texte qu’on ne cherchera, elle, pas à dater ou rattacher. Elle est, voilà tout, et c’est réjouissant et bon comme du miel de montagne.

« – Il a béquillé sa Harley et a poussé la porte en verre sur laquelle était écrit : « Samuel Meyer, orfèvre ». Une clochette a sonné, ça lui a rappelé Frank Balling. Ça sentait les crêpes, c’était midi passé. L’heure des estomacs vides. Il y avait des éclaboussures de sang sur les murs près de la porte d’entrée. Ça ne datait pas du jour. Un gars avait rencontré du gros calibre, à moins qu’une maman ait accouchée debout.
Un vieux revenant est apparu, pieds nus. Ça devait être Samuel Meyer. Une loupe en sautoir et une putain de pétoire dans les pattes. Les sourcils fournis comme s’il avait des balais-brosses au-dessus des yeux. C’était bien un satané vieux singe que ce vieux-là.
Vous savez ce que c’est mon gars ? a-t-il demandé avec un drôle d’accent en montrant son artillerie.
Un cow-boy juif, ça pouvait véridiquement exister – un cow-boy juif avec des dents en or, sauf une.
Je crois bien, m’sieu, a-t-il répondu. Un fusil Sharps, sûrement le dernier modèe produit.
Et vous savez ce que ça tirait ?
La 50.50 Sharps… De quoi coucher par terre un bon gros bison, remarquez… Y en avait plus déjà.
Juste. Mais y a toujours des bandits de grands chemins… Pas vrai ?
Corey a acquiescé et a tourné la tête vers l’entrée, les murs tachés de sang.
Je m’en suis fait un en 47 et un l’année dernière, a marmonné le vieux singe.  Comme ça mon assurance n’augmente pas… A vous voir, vous êtes dans le droit chemin malgré votre visage pas avenant, si vous me permettez.
Il a posé le fusil sur la banque.
J’ai mal aux pieds, a-t-il confié, je supporte plus les chaussures, même pas les pantoufles. En vérité, je supporte plus de vivre… Qu’est-ce qui vous amène ? J’ai pas grand choix, j’ouvre par-ci par-là… Voyez, je me mets à rêver debout, je rêve à ma vie. Je vois…
Il n’a pas poursuivi.
Vous voyez quoi ? a demandé Corey.
L’Eden, mon gars, j’ai vécu en Eden et je ne le savais pas.
Corey a partagé sa peine. Comprendre trop tard, c’était ça la condition humaine. »

Bandant. Avec un « B » comme bandant. On vous le souhaite comme ça, cet an neuf 2019. Malheureusement, il en reste de longs mois, aussi surprenants.

Paotrsaout.


COMME IL PLEUT SUR LA VILLE de Karl Ove Knausgaard / Denoël.

Traduction: Marie-Pierre Fiquet

Exercice délicat que celui de chroniquer le 5e tome de l’entreprise littéraire et autofictionnelle du norvégien Karl Ove Knausgaard (le 4e ayant été salué dans les pages du blog Nyctalopes en août 2017 par un autre contributeur).


Entreprise, c’est le terme qui convient pour décrire le travail de Knausgaard, né en 1968 : raconter sa vie, en faire le matériau de cette saga contemporaine et nordique, divisé en six tomes publiés entre 2009 et 2011, un énorme succès de librairie en Norvège, intitulé Min Kamp / « Mon combat ».

Le présent récit court sur la période 1988- 2002. Karl Ove a vingt à peine quand il s’installe à Bergen, ville universitaire sur la côte de la Norvège, pour entamer un cursus à l’Académie d’écriture. Il arrive débordant d’enthousiasme et d’ambition littéraire. Mais rapidement ses illusions volent en éclats. Il désire tant, sait si peu et ne réalise rien. Ses efforts de socialisation se soldent par des échecs cuisants. Maladroit avec les femmes et très timide en société, il noie son humiliation dans l’alcool et le rock tandis qu’il se dit que peut-être il est plus doué pour la critique que l’écriture. Sans raison apparente de se sentir optimiste, Karl Ove continue d’explorer avec amour les livres et la lecture. Petit à petit son rapport au monde change et le monde autour de lui change aussi. Il tombe amoureux, renonce à l’écriture pour se consacrer à la critique littéraire, plus immédiatement gratifiante, et les premières pierres de sa vie d’adulte sont posées. Le roman devient celui d’amitiés fortes et d’une relation amoureuse sérieuse. Quand son père meurt, tout se désintègre pour celui qui vient de publier son premier roman. Il fuit en Suède pour éviter sa famille et ses amis.

Pour qui n’est pas familier de la société norvégienne, de sa culture et de la géographie du pays des fjords, le texte de Knausgaard, avec son réalisme exhaustif, apporte de multiples détails. Ce talent pour l’inventaire peut ramener quiconque a connu une jeunesse universitaire vers les années d’enthousiasme, d’orgueil et de déception noyés (un temps seulement) dans les passions littéraires, musicales, sexuelles ou sentimentales. Mais c’est le revers de ce choix stylistique énumératif également : la capacité à lasser, surtout si le narrateur paraît peu sympathique, grincheux, et sa vie somme toute assez flat. Qu’y a-t-il d’étonnant ou de scandaleux dans le fait de ne pas savoir écrire un grand roman à 20 ans, de se prendre des râteaux avec les filles, de se torcher à s’en rendre crétin et de caler assez régulièrement sur la platine un disque de New Wave ?

C’est en cela que la présente chronique s’avère délicate : un même auteur qui poursuit une saga autofictionnelle reconnue et appréciée, un autre regard qui ne se laisse pourtant pas impressionner. Mais que cela n’échaude point. J’avoue simplement ne pas pouvoir être l’ambassadeur de ce texte.

Les amateurs de romans au long cours, fourmillant de mille petits détails, sur les obsessions de la jeunesse dans des villes littorales norvégiennes soumises à la pluie y trouveront, eux, leur compte.

Paotrsaout


11 degrés cap Noir-Noir-Ouest / Best of 2018 de Paotrsaout

Salut les déboussolés. Moi-même perdu dans ce monde de fous, piqué aussi par les recommandations des grands maîtres, j’ai quand même réussi à trouver mes plaisirs de lecture sur des ronds-points, des autoroutes ou alors au fond d’impasses et de coffres.. Les livres nous libèrent, nous font partir. Mes meilleurs voyages cette année entre les blocs de glace, sachant que j’ai évité les icebergs imposés :

Romans

Des jours sans fin / Sebastian Barry = une voix d’homo, populaire et irlandaise dans l’Amérique des années 1860 et 1870.  Ça raconte quelque chose de la vie. Exceptionnel.


Prodiges et Miracles / Joe Meno = Pépé, petit-fiston et en plus un canasson, peut-être sur le chemin de la rédemption.  Beau comme une crèche, poignant comme l’enterrement d’un aimé.


Taqawan / Eric Plamondon = Le saumon n’est pas un animal si con. Un romanesque court qui va droit au but et transperce. Le Québec. Ses indigènes de toutes origines. Le cœur des humains qui veulent lire et aimer des histoires.


Dans la vallée décharnée / Tom Bounan = roman régional américain, riche et dangereux. Qu’on nous raconte bien de bonnes histoires, c’est ce qu’on demande. Et quand c’est le cas…


Braconniers / Tom Franklin = réédition. Encore du régional américain. Recueil de nouvelles. Une belle carte postale dégueulasse du Sweet Home Alabama.

Pour services rendus / Iain Levison.  Toujours dans la place, l’Ecossais américain. Décapant comme d’habitude. Un certain système médiatique, donc politique, n’y échappe pas, cette fois.

L’herbe de fer / William Kennedy.  Réédition. Prix Pulitzer 1984, quand même. Mais ça s’oublie fastoche. Le scalpel social, humain de Jim Thompson. Plus la fantaisie morbide des Celtes irlandais. Très bien.


Little Heaven / Nick Cutter (aka Craig Davidson). Chuck Norris, John Rambo, Quentin Tarantino et Stephen King sont sur un scénario. Qui tombe sous le charme ? Toi !


Récits/Non-fiction

492. Confidences d’un tueur à gages / Klester Cavalcanti. Les aveux, l’itinéraire d’un mercenaire smicard brésilien. Un peu moins de victimes que la peste mais joli score quand même sous de très tristes Tropiques.


Gangster / Alvin Karpis. Les années 30, les années folles des gangsters à flingots et en tacot aux Etats-Unis. Racontées par un acteur de premier plan, pas vraiment dans l’humilité. Ça flingue.


La note américaine / David Grann.  Presque 100 ans avant la Grande Révolte des Peuples Premiers contre l’exploitation des ressources naturelles dans leur sous-sol, une escroquerie mortelle sur une réserve indienne. Edifiant.

En 2019, tenez la barre, gardez le cap.

Paotrsaout




LITTLE HEAVEN de Nick Cutter Sueurs froides/Denoël

Traduction: Eric Fontaine.

Deux ans après Troupe 52, chroniqué par les Nyctalopes, Nick Cutter revient nous livrer un autre roman pour – ce serait voulu – foutre les jetons. Nick Cutter est un pseudonyme. Malgré une tentative de laisser planer le mystère en 4e de couv’, il est facile, à partir de la bibliographie en entrée, de comprendre que Nick Cutter est Craig Davidson, auteur notamment de De rouille et d’os et de Cataract City. C’est en lecteur peu enclin à savourer l’appellation « Epouvante » que je me suis emparé de ce roman.


« Le passé est un molosse qui vous poursuit à travers champs et collines, tenaillé par une faim dévorante, vous pistant jusqu’à ce que ce que, une nuit, vous l’entendiez, gratter à la porte. Le mal ne meurt jamais ; il sommeille. »«

1980, Nouveau-Mexique. Micah, Minerva, Ebenezer, trois vieilles connaissances, trois chasseurs de primes ou mercenaires plus ou moins rangés des camions, se retrouvent quand la fille de Micah disparaît, enlevée. Ils le comprennent, ils doivent retourner à Little Heaven…

1966, Nouveau-Mexique. Micah, Minerva et Ebenezer font équipe, presque malgré eux. Ils ont pour mission de retrouver un enfant enlevé par une secte obscure, retranché dans un coin reculé : Little Heaven. Sous la direction du révérend Amos Flesher, les fidèles mènent une vie morne et réglée, soumis à la parole illuminée de leur leader. Mais depuis quelque temps, une présence maléfique protéiforme encercle petit à petit la communauté. Micah, Minerva et Ebenezer vont comprendre qu’il n’est pas aussi simple de s’échapper de Little Heaven, intact sur un plan physique et moral au sens le plus profond du terme…

La jubilation et la perversité avec lesquelles Nick Cutter a écrit ce texte nous contaminent dès les premières pages. Quelque chose ici vous agrippe et ne vous lâche plus. Le speed, la violence, la tension, les personnages, badass comme nos trois mercenaires ou tordus dégueulasses comme d’autres, sont projetés dans ces pages avec brio. C’est un régal suffocant que de recevoir les gnons, les projectiles et les mutilations létales distribués en mode semi-automatique.

Nick Cutter nous sert également des punchlines qui font mouche, capables de faire naître le sourire au milieu des moments les plus chauds, nous refourgue des créatures en écrasé pop de tous les films d’horreur, d’épouvante ou gore de ces quarante dernières années, des personnages kidnappés de faits-divers réels, retentissants de sordide, de cette même période. Ce serait malheureusement spolier le lecteur amateur de genres des seventies et eighties que de les énumérer.

Il faut reconnaître un talent, celui d’amener une certaine moiteur aux tempes et au bout des doigts, car il y a bien une attente (même si la plupart du temps éteinte par l’intensité du récit) : qu’est-ce que cette entité maléfique que les trois personnages d’un western déjanté doivent affronter ? Elle ne sera récompensée qu’assez tard dans le récit mais avec un sens certain de la prospection morale et psychologique et un luxe de détails douloureux.

« Amos Flesher pressentait que cette chose lui réservait un sort bien pire que celui d’être mangé. Des souffrances qui se situaient au-delà des confins rationnels de la douleur ou de la folie humaine l’attendaient. Cette créature allait se repaître avec une lenteur délirante et méthodique qui éclipserait toute taxonomie de la douleur connue de la chair et de l’esprit. Il avait seulement la certitude que sa souffrance serait immense et sa solitude sans fin. : prisonnier de cette obscurité désespérante, il n’aurait aucun moyen de marquer les années ni les décennies au cours desquelles cette chose le dépècerait sans relâche, un morceau à la fois.

Pitié, pensa-t-il frénétiquement. Ne me faites pas de mal je ferai tout ce que vous voulez vous pourrez faire de moi ce que vous voulez mais ne me faites pas mal pitié mon Dieu ne me faites pas maaaal…

Je ne te ferai aucun mal lui répondit la voix en roucoulant. Je vais t’aimer. Je vais t’aimer plus que tu ne l’aurais jamais cru possible.

L’amour. Jamais dans toute l’existence d’Amos ce mot n’avait eu une connotation aussi sinistre.

La chose se contorsionnait autour de ses hanches à présent et s’approchait de la large fente dans son dos. Le révérend se débattait furieusement : ses jambes inertes claquaient l’une contre l’autre en produisant des bruits comiques. Les cordes le maintenaient en place. La chaleur et l’émerveillement qu’elles lui avaient procurés s’étaient envolés. Elles n’étaient plus que de loyaux appareils de contention.

Le bébé entreprit de se glisser dans l’ouverture béante de la chair d’Amos. Comme pour prolonger le plaisir, il y pénétrait un millimètre à la fois, savourant ce dépucelage. La douleur était monolithique ; le cerveau d’Amos hurlait, ses synapses vibraient. Il couina, le souffle coupé ; le son s’envola dans l’obscurité pour y mourir. »

Un trip très physique dans la souffrance intense et claustrophobique. Extatiquement happant.

Paotrsaout


LA FILLE OUBLIÉE de David Bell / Actes Noirs Actes Sud.

Traduction: Manuel Tricoteaux.


C’est en auteur installé que David Bell revient sur le devant de la scène avec ce quatrième roman publié chez Actes Sud : après Fleur de cimetière (2013), Un lieu secret (2015), Ne reviens jamais (2017), La Fille oubliée sortait le mois dernier en France.Jason. Danvers avec sa compagne Nora est revenu s’installer dans la petite ville de son enfance, Ednaville dans l’Ohio. Ils s’efforcent de retrouver un second souffle en couple. Jason essaie de mener sa barque tranquillement dans sa ville natale qu’il a quitté brusquement à la fin du lycée. Après une ultime et brutale dispute avec son meilleur ami d’alors, Logan, dont personne n’a su ce qu’il était devenu. Enfui ? Mais c’est en la personne de sa soeur cadette Hayden, qu’il n’a pas vue depuis des années, qui prétend avoir arrêté la drogue et l’alcool qui l’avaient marginalisée et éloignée de sa famille que le passé frappe à l’improviste un soir à la porte de Jason. Alors même qu’elle n’a cessé de trahir leur confiance, elle lui demande une faveur : veiller sur Sierra, sa fille adolescente, pendant quarante-huit heures, le temps de régler une affaire qui doit l’aider à tirer définitivement un trait sur son ancienne vie. Mais Hayden ne revient pas. Pire, cette disparition réveille l’autre affaire non résolue : la disparition de Logan, Jason avait été entendu par la police, puis l’affaire avait été classée sans suite. Mais quelques jours après la disparition de Hayden, on retrouve un cadavre dans les bois voisins… Jason se lance à la recherche d’Hayden, avec le vague pressentiment que son aventure est liée au passé de la petite ville.

David Bell manifeste à nouveau, nous dit-on, son intérêt pour les liens familiaux, les les traumas et fantômes du passé. C’est l’intérêt principal de ce roman dans lequel les rapports entre les personnages, leur psychologie, sont patiemment dévoilés et amenés. David Bell déploie un suspense maîtrisé et sans précipitation, qu’apprécieront les amateurs.

Toutefois, des lecteurs plus exigeants pourraient regretter que le roman ne s’appuyât justement que sur ces aspects dont David Bell sait pourtant très bien jouer. Ils voudraient que les personnages, les décors…etc fussent perçus moins au travers de calques grisâtres et qu’ils fussent plus affirmés ou caractérisés, plus typés. Nous sommes à Ednaville, Ohio, chez les Danvers, et ce pourrait être partout ailleurs et concernerait une autre famille Smith, originaire d’une petite ville des Etats-Unis. Mais peut-être que ces lecteurs plus exigeants ne sont pas si nombreux, peut-être qu’il ne s’agit que de moi, qui attendrait plus de détails vifs et d’audaces littéraires.

Tous les morts ne veulent pas se laisser enterrer comme ça. Mais tous les vivants ne veulent pas se laisser enfouir comme ci.

Paotrsaout

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