Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Paotrsaout (page 1 of 4)

LA CONTRÉE de Ben Metcalf / Post-Editions.

Traduction: Séverine Weiss

Il y a un trace rouge sur le sobre mais beau graphisme continental choisi par les Post-Editions (dont le catalogue comporte majoritairement jusqu’ici des essais) pour la couverture du premier roman de Ben Metcalf. Une trace rouge et un fer rouge. S’il y a bien une chose que Ben Metcalf, enfant, a cruellement ressenti, c’est l’installation de ses parents, à la fin des années 1970, dans le comté rural du Goochland, en Virginie, sur les rives du fleuve James. Mûs par l’idée d’un nécessaire et si américain « retour à la terre »  ou d’une si américaine « harmonieuse entente avec la nature » – dont nombre d’illustres personnages se sont faits à titre divers les chantres (Thomas Jefferson, Daniel Boone, Fenimore Cooper, Jean-Jacques Audubon, Ralph Waldo Emerson, Henry David Thoreau,Walt Whitman, John Muir… comme autant de manipulateurs désignés par l’auteur) les parents du jeune Ben achetèrent une propriété délabrée et s’essayèrent à vivre du produit de leurs récoltes et de leur élevage, payé principalement, selon Metcalf, par la sueur des trois enfants de la famille et les corrections infligées à ceux-ci par un père porté sur le châtiment physique, d’autant plus que sa progéniture ne partageait pas son projet exaltant. C’est au travers du prisme de l’expérience familiale, avec une rage froide et un certain humour que Ben Metcalf s’attaque à un mythe national, à savoir que la terre engendrerait naturellement le Bien et que la ville serait inéluctablement liée au Mal.

Car ne s’impose pas autre chose aux yeux du narrateur que l’inverse : cette terre de Virginie où il va devoir vivre et batailler jusqu’à sa majorité, distille dans tous ses habitants, humains et animaux, un venin, une corruption, une dégénérescence évidente. Les insectes sont voraces et pervers, les animaux de ferme suicidaires ou vicieux et les indigènes, Bon Dieu, sont de la plus triste engeance. Adolescents sadiques, adultes crétins, tous grossiers, déformés par leur religiosité suintante et le sentiment d’une prédestination divine (qui ne maîtrise qu’à peine une lubricité désordonnée), par leur bon sens à relents xénophobes, leur inclination pour la paresse intellectuelle et le mensonge frelaté, peuplent la contrée. On peut croire que cette espèce d’Américains n’est pas propre à l’unique territoire du Goochland mais qu’elle est bien présente dans de nombreux autres endroits du pays et constitue un groupe humain sur laquelle les stratèges électoraux ont su bâtir l’ascension de politiciens à la bêtise flamboyante, Donald Trump en étant le plus emblématique et récent exemple.

C’est aussi avec la figure du père que Ben Metcalf règle ses comptes. Un père pétri de bonnes intentions mais incapable de mener à bien son rêve  et d’assumer ce retour aux origines (il vient d’une famille rurale de l’Illinois), ce qui le plongera dans un désarroi profond. La volonté de faire de Ben, de son frère et de sa sœur, de vrais petits Américains de la campagne se heurta à la résistance passive des enfants, à leur doute fondamental, ce qui exacerbera le penchant du paternel à distribuer les corvées éreintantes et grotesques et les coups d’instruments divers destinés à amollir le cuir et forger le caractère. Adulte, l’auteur garde une dent particulière contre le pater familias.

Cet exercice de métafiction de haute volée enchaîne les courts chapitres dans lequel la prose foisonnante et kilométrique de l’auteur délaisse le déroulé temporel pour tamiser le grain des souvenirs et des réflexions rageuses. Et si les respirations sont bienvenues dans ce réquisitoire dru et drolatique, il est rare ces derniers temps de lire un texte d’une éloquence aussi précise, ciblée et violente.

« … A peine avais-je pris place dans un bus scolaire du Goochland que je fus rossé jusqu’à pleurer et crier de rage par un adolescent qui, avec de grands yeux inquiets, se mit à hurler « C’est fini, le temps de l’esclavage ! C’est fini, le temps de l’esclavage ! », refrain dont je me souviens aussi nettement que de ma confusion quant au sens de ce propos, et au type d’action que j’avais bien pu commettre pour encourager soit cet énoncé, soit cette volée de coups. Des passagers moins violents, de véritables saints à mes yeux, me libérèrent de ces poings, me firent remonter sur le vinyle d’un vert terne sur lequel j’avais inutilement cherché refuge, et me poussèrent vers le fond du véhicule, en direction des visages pareillement amusés d’enfants qui me ressemblaient davantage. (…) Je dénichai une place dans le fond près de mon frère, dont la taille et l’aptitude à la violence auraient pu garantir la protection si le choc qu’avait constitué notre installation à la campagne ne l’avait rendu impassible et généralement mutique jusqu’à la puberté, à cet instant encore aussi étrangère à ses yeux que les sapins de sinistre présage qui défilaient de gauche à droite derrière la vitre crasseuse de ce qu’il avait compris, de manière instinctive, n’être rien d’autre qu’un wagon à  bestiaux. »

De l’art oratoire aussi aiguisé et dangereux qu’un instrument aratoire pour son utilisateur traditionnel : l’Américain moyen de la campagne.

Paotrsaout

L’ HOTEL AUX BARREAUX GRIS de Curtis Dawkins / Fayard.

Traduction: Jean-Luc Piningre

L’hôtel aux barreaux gris est une prison où l’auteur dort depuis près de 15 ans, où il dormira sans doute pour le restant de ses jours. En 2004, Curtis Dawkins a fait une connerie, une grosse connerie, une connerie aux conséquences irréparables : il a tué un homme au cours d’un braquage foireux, sous emprise du crack et de l’alcool. Pour cela, il a pris une peine de perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle. La vie de cet homme originaire de l’Illinois, diplômé d’un Master for Fine Arts en écriture, compagnon d’une professeur et père de trois enfants, après avoir taquiné trop souvent les abus de toxiques, a pris un virage dramatique. Incarcéré, il s’est mis à écrire et a proposé plusieurs nouvelles à des revues. Repéré par Scribner, l’éditeur historique de Don DeLillo, Stephen King, Kurt Vonnegut ou Ernest Hemingway, Curtis Dawkins a reçu une avance de 150 000 dollars pour des récits à paraître. La famille de sa victime s’est indignée. L’administration du Trésor du Michigan a rué dans les brancards et entamé une action en justice pour réclamer 90% de cette somme, comme la loi l’autorise, et couvrir une partie de ses frais de détention. Cet hiver, un compromis a été trouvé et l’auteur devra verser la moitié des sommes gagnées grâce à ses publications. Les droits de traduction du livre ont déjà été vendus dans dix pays, et Curtis Dawkins travaille aujourd’hui sur un roman.

Ce résumé  des rebondissements qu’a connu l’existence de Curtis Dawkins pourrait suffire à introduire une épique autobiographie. Or, il ne s’agit nullement de cela : Curtis Dawkins révèle un authentique talent pour les short stories. C’est peut-être parce qu’elles affichent une modestie et une justesse mélancolique que les histoires proposées dans L’hôtel aux barreaux gris nous surprennent de prime abord.  Elles sont au nombre de quatorze, ces histoires, où l’auteur n’apparaît pas en tant quel mais, comme dans une mosaïque, laisse traîner des tesselles ici et là. On peut se douter qu’il a beaucoup observé et croisé nombre de personnages de son espèce, à savoir des hommes aux vies compactées dans l’espace carcéral, qui, de façon banale ou sidérante, tentent de rester quelqu’un au milieu de la routine de l’institution pénitentiaire. « Le mensonge est ici une drogue ; les prisonniers y sont accros et, à mesure qu’un toxico s’enfonce dans sa dépendance, il recherche des personnes plus mal en point que lui, pour se rehausser dans sa propre estime ». Beaucoup de prisonniers souffrent de problèmes d’addiction et/ou de troubles mentaux, ce qui a pesé lourd à un moment dans leur histoire personnelle. C’est avec humour ou empathie que Curtis Dawkins trace le portrait de quelques-uns de ces abîmés qu’il est impossible d’éviter derrière les barreaux.

La littérature d’inspiration carcérale a livré des romans et récits qui dépeignent la brutalité de la vie derrière les barreaux. S’il se rattache au genre, L’hôtel aux barreaux gris nous fait d’abord comprendre que l’ennemi mortel des prisonniers est l’ennui et le manque de perspectives. Le passé est lui aussi verrouillé. Il ne peut être rattrapé autrement que par le songe, les souvenirs. Et ils font le cœur se serrer car, même s’ils sont habités par des peccadilles, des erreurs, des arnaques, ils ramènent immanquablement à un temps et un espace où tout semblait possible. L’extérieur est un lointain vers lequel il existe des lucarnes : le courrier, une visite, la ligne téléphonique qu’un détenu utilise pour appeler des inconnus, la télévision et la retransmission des matches de base-ball (« Il m’est impossible de décrire le sentiment d’évasion que j’éprouve en regardant les Tigers de Detroit, quelques heures dans la journée, cent soixante-deux jours (et parfois plus) par an. » Dawkins n’hésite pas à faire de nombreux allers-retours entre la vie antérieure et la vie carcérale de ses personnages, soulignant ainsi la prégnante claustrophobie. Et sinon, le présent broie, lamine. Il faut suivre les règlements officiels et les codes des détenus. Entrer dans tractations parallèles pour se procurer des extras. Des mécanismes de pouvoir invisibles sont en action, ils peuvent tuer. Autrement le stoïcisme se décline sous de multiples et étonnants aspects. Il n’y a pas de vie autre part que dedans.

A la fois tristes et drôles, implacables et touchantes, des histoires qui nous rappellent que la prison est aussi viscéralement américaine que le motel et le parc d’attraction.

Paotrsaout

LES BLEED de Dimitri Nasrallah / La peuplade.

Traduction: Daniel Grenier.

La Peuplade, maison d’édition québécoise, « publie depuis 2006 des livres de fiction, des récits, de la poésie et des traductions de romans inspirants d’où qu’ils proviennent ». Dimitri Nasrallah, Canadien d’origine libanaise, sort ce mois de janvier après Blackbodying et Niko, son 3e roman, Les Bleed, dans le registre de la fable politique.

Le Mahbad, capitale Qala Phratteh, est un pays fictif, géographiquement incertain, peut-être au Moyen-Orient, peut-être en Asie Centrale, et  dont certaines caractéristiques rappellent la Syrie ou l’Irak des soixante dernières années : un pouvoir « fort » et héréditaire, exercé par les Bleed, successivement le grand-père, le père et le fils, issus d’un groupe social, ethnique peut-être, qui en domine un autre, des ressources naturelles qui suscitent l’intérêt vif de puissances elles bien connues, l’Amérique, en premier lieu, la Grande-Bretagne, la Chine et la Russie dans l’ombre.  Les dernières élections, que l’on pense pouvoir truquer comme d’habitude, apportent un désaveu terrible : le pouvoir de Vadim et celui de la dynastie auto-proclamée des Bleed est désavoué. Et cette fois, un décompte nettoyé des résultats ne suffira pas à masquer la puissance de l’opposition, prête à en découdre par les armes. Au moment où le frivole Vadim manque à l’appel, en escapade à l’étranger, le père Mustapha Bleed, éminence grise ou pantin désarticulé, doit agir pour reprendre la main, ce qu’il semble préparer à faire depuis longtemps malgré sa retraite affichée. Mais il est peut-être déjà trop tard.

Je vais devoir avouer que le thriller ou la satire politique promis aux lecteurs ne sont sans doute pas les premières étiquettes justement favorables que j’ai envie d’accoler à ce texte. Les constats sur les dominations colonialistes que rejoue le capitalisme mondialisé sont pertinents, encore qu’à l’échelle et à la force de ce texte. On peut trouver mieux ailleurs, dans une enquête journalistique digne de ce nom par exemple. Chaos, paranoïa, répression, mensonges, trahisons, le récit de Nasrallah nous rappelle la cruauté, le cynisme, le mépris envers les peuples de dirigeants tels que l’époque nous en offre encore malheureusement.

Les Bleed suscite un intérêt parce qu’il emploie la passation d’un pouvoir dictatorial comme prisme du processus de transmission entre un père et un fils, avec le cas emblématique du père qui a « bâti » un pouvoir, une politique et un statutaire et du fils qui semble avoir surtout profité des facilités matérielles que le père a bataillé pour faire exister. Dimitri Nasrallah, dans le cas de dynastes arrivés et maintenus au pouvoir par la force, nous propose de nous interroger sur la dilution du capital accumulé. Et nous ne parlons pas de richesses en premier lieu mais du pouvoir. Est-il dilué d’ailleurs ou bien réinvesti par des personnages avec une autre expérience et ancré dans un autre contexte ? Ou bien alors, ce capital appartient-il à d’autres forces jugées subalternes, secondaires, satellites, mais qui ont tout intérêt à ce qu’il perdure ?  Le général, fidèle de la première heure de Mustapha Bleed, va se révéler jouer un rôle prépondérant et asséner l’ultime leçon de Realpolitik.

Quelque que soit le milieu, les enfants sont décevants. Et les pères, pas mieux comme le démontrent ces pages dans la tête de spécimens funestes et despotiques.

«Puis-je me permettre d’offrir un conseil aux pères parmi vous? N’achetez jamais à votre adolescent un jet privé avec les membres de l’équipage pour son anniversaire.»

Paotrsaout

Le CHEROKEE de Richard Morgiève / Editions Joëlle Losfeld

Avec les premiers riffs du morceau choisi comme pastille sonore de cette chronique (et c’est sans doute peu un hasard car Link Wray était d’ascendance non pas Cherokee mais Shawnee comme chacun sait et lui-même, tel que conservé dans l’imaginaire, un genre de rebelle), lançons-nous sur les pistes torves, poussiéreuses et traîtresses tracées par Richard Morgiève dans son dernier roman.

1954. Dans un coin reculé du sud-ouest de l’Etat de l’Utah, le shérif du comté de Garfield, Nick Corey, est une nuit directement témoin de scènes qui ouvrent à la fois une enquête fédérale, d’enjeu national, et une trappe vers le puits noir qu’est son passé. Un chasseur Sabre sans pilote et délesté d’une arme tactique nucléaire atterrit par ses seuls moyens apparemment sur une route déserte. Et il retrouve dans les parages un véhicule, lié à une disparition certainement meurtrière. En quelques heures c’est le branle-bas de combat. L’USAF et le FBI se déploient sur le terrain. Ces hommes et leurs actions ébranlent toute une communauté. En parallèle, les indices se précisent quant à une probable et inquiétante réapparition du tueur en série qui a, par le passé, changé à jamais le destin familial et personnel du shérif Nick Corey. Sur les Hautes Plaines, c’en est fini du purgatoire hors du siècle voulu par Nick Corey. Il doit mener une chasse à l’homme, doublement, et éviter de devenir gibier lui-même tandis que le fragile équilibre moral qu’il était parvenu à trouver se fissure et cède comme une digue sapée et qu’il se retrouve charrié par des flots diaboliques.

Pour respecter toute lectrice et tout lecteur, pour ne gâcher ni la tension ni le dénouement magistralement étirés puis balancés par l’auteur,  il ne sera rien dit de plus des multiples et violents rebondissements que connaîtront les affaires précitées. Poussiéreuses, traîtresses et imbibées de sang et de larmes, les pistes seront. Palpitante pour le palpitant est l’expérience de ce texte.

Nous voilà aussi face à un polar « américain » écrit par un Français. C’est déjà une belle réussite que nous faire sentir que cette construction tient debout même si le vent des montagnes fait grincer le vieux bois ou que le souffle d’une jeune bombe atomique pourrait vaporiser cela aisément. Mais le décor aujourd’hui reconnu comme reconstruit en aride zona andalouse des westerns spaghetti nous empêche-t-il d’en savourer le sel ? Américain il est parce que tout d’abord le contexte et la géographie : les années 1950, la Guerre froide, leur paranoïa obsidionale ( Les Rouges sont des Martiens, ils nous encerclent, et vice-versa) qui gèlent le bon sens jusqu’au fin fond du pays. Fin fond du pays où meurent, viennent à peine de mourir une société, une culture, des bleds et leurs habitants qui remontent à l’époque de la Conquête de l’Ouest. Sous la plume de Richard Morgiève, il y a justement quelque chose d’une époque et des changements qu’elles apportent qui vous arrivent sans jamais que cela ne sonne faux.

Américain ce  roman l’est aussi par ses personnages : dégénérés divers, hommes et femmes à la mentalité de village et à la bigotry (= préjugés) notoire, traversés par un sentiment de religiosité diffus et de culpabilité protestante lacérante. Le péché est une ancre plongée en eaux profondes et le bout est trop court. Nick Corey est en cela emblématique. Il ne lui manque même pas les origines raciales troubles. On se plaît à le découvrir dans l’obstination policière, la compassion malgré tout et l’impossibilité déchirante de s’éviter. C’est un séduisant personnage littéraire, torturé, qui nous en rappelle d’autres, comme le sans doute peu connu Reed Kitchen, le flic de la compagnie ferroviaire, philosophe et bavard, trop bavard – ce qui évidemment lui coûtera cher – de Ligne de Feu du Canadien Trevor Ferguson.

Saluons enfin ce qui ne sera  peut-être pas apprécié par tous, une verve distillée dans les dialogues et les détails. On peut écrire des choses justes, précises ou profondes avec une hilarité qui perce la couenne. Richard Morgiève ne serait pas le seul. Frédéric Dard, Franz Bartelt, JB Pouy (à certains moments, il en a des moins bons,) Luc Baranger ou Michel Embareck par exemple n’oublient pas que ça laisse des traces, pas que salissantes. Dans le parodie de genre qui assoit ce roman – car il s’agit  bien de ça – pour tout américain qu’il veuille se faire passer, ses influences stylistiques françaises des années 1950 et 1960 ne peuvent être ignorées. Mais ce serait réduire la finesse de ce texte qu’on ne cherchera, elle, pas à dater ou rattacher. Elle est, voilà tout, et c’est réjouissant et bon comme du miel de montagne.

« – Il a béquillé sa Harley et a poussé la porte en verre sur laquelle était écrit : « Samuel Meyer, orfèvre ». Une clochette a sonné, ça lui a rappelé Frank Balling. Ça sentait les crêpes, c’était midi passé. L’heure des estomacs vides. Il y avait des éclaboussures de sang sur les murs près de la porte d’entrée. Ça ne datait pas du jour. Un gars avait rencontré du gros calibre, à moins qu’une maman ait accouchée debout.
Un vieux revenant est apparu, pieds nus. Ça devait être Samuel Meyer. Une loupe en sautoir et une putain de pétoire dans les pattes. Les sourcils fournis comme s’il avait des balais-brosses au-dessus des yeux. C’était bien un satané vieux singe que ce vieux-là.
Vous savez ce que c’est mon gars ? a-t-il demandé avec un drôle d’accent en montrant son artillerie.
Un cow-boy juif, ça pouvait véridiquement exister – un cow-boy juif avec des dents en or, sauf une.
Je crois bien, m’sieu, a-t-il répondu. Un fusil Sharps, sûrement le dernier modèe produit.
Et vous savez ce que ça tirait ?
La 50.50 Sharps… De quoi coucher par terre un bon gros bison, remarquez… Y en avait plus déjà.
Juste. Mais y a toujours des bandits de grands chemins… Pas vrai ?
Corey a acquiescé et a tourné la tête vers l’entrée, les murs tachés de sang.
Je m’en suis fait un en 47 et un l’année dernière, a marmonné le vieux singe.  Comme ça mon assurance n’augmente pas… A vous voir, vous êtes dans le droit chemin malgré votre visage pas avenant, si vous me permettez.
Il a posé le fusil sur la banque.
J’ai mal aux pieds, a-t-il confié, je supporte plus les chaussures, même pas les pantoufles. En vérité, je supporte plus de vivre… Qu’est-ce qui vous amène ? J’ai pas grand choix, j’ouvre par-ci par-là… Voyez, je me mets à rêver debout, je rêve à ma vie. Je vois…
Il n’a pas poursuivi.
Vous voyez quoi ? a demandé Corey.
L’Eden, mon gars, j’ai vécu en Eden et je ne le savais pas.
Corey a partagé sa peine. Comprendre trop tard, c’était ça la condition humaine. »

Bandant. Avec un « B » comme bandant. On vous le souhaite comme ça, cet an neuf 2019. Malheureusement, il en reste de longs mois, aussi surprenants.

Paotrsaout.


COMME IL PLEUT SUR LA VILLE de Karl Ove Knausgaard / Denoël.

Traduction: Marie-Pierre Fiquet

Exercice délicat que celui de chroniquer le 5e tome de l’entreprise littéraire et autofictionnelle du norvégien Karl Ove Knausgaard (le 4e ayant été salué dans les pages du blog Nyctalopes en août 2017 par un autre contributeur).


Entreprise, c’est le terme qui convient pour décrire le travail de Knausgaard, né en 1968 : raconter sa vie, en faire le matériau de cette saga contemporaine et nordique, divisé en six tomes publiés entre 2009 et 2011, un énorme succès de librairie en Norvège, intitulé Min Kamp / « Mon combat ».

Le présent récit court sur la période 1988- 2002. Karl Ove a vingt à peine quand il s’installe à Bergen, ville universitaire sur la côte de la Norvège, pour entamer un cursus à l’Académie d’écriture. Il arrive débordant d’enthousiasme et d’ambition littéraire. Mais rapidement ses illusions volent en éclats. Il désire tant, sait si peu et ne réalise rien. Ses efforts de socialisation se soldent par des échecs cuisants. Maladroit avec les femmes et très timide en société, il noie son humiliation dans l’alcool et le rock tandis qu’il se dit que peut-être il est plus doué pour la critique que l’écriture. Sans raison apparente de se sentir optimiste, Karl Ove continue d’explorer avec amour les livres et la lecture. Petit à petit son rapport au monde change et le monde autour de lui change aussi. Il tombe amoureux, renonce à l’écriture pour se consacrer à la critique littéraire, plus immédiatement gratifiante, et les premières pierres de sa vie d’adulte sont posées. Le roman devient celui d’amitiés fortes et d’une relation amoureuse sérieuse. Quand son père meurt, tout se désintègre pour celui qui vient de publier son premier roman. Il fuit en Suède pour éviter sa famille et ses amis.

Pour qui n’est pas familier de la société norvégienne, de sa culture et de la géographie du pays des fjords, le texte de Knausgaard, avec son réalisme exhaustif, apporte de multiples détails. Ce talent pour l’inventaire peut ramener quiconque a connu une jeunesse universitaire vers les années d’enthousiasme, d’orgueil et de déception noyés (un temps seulement) dans les passions littéraires, musicales, sexuelles ou sentimentales. Mais c’est le revers de ce choix stylistique énumératif également : la capacité à lasser, surtout si le narrateur paraît peu sympathique, grincheux, et sa vie somme toute assez flat. Qu’y a-t-il d’étonnant ou de scandaleux dans le fait de ne pas savoir écrire un grand roman à 20 ans, de se prendre des râteaux avec les filles, de se torcher à s’en rendre crétin et de caler assez régulièrement sur la platine un disque de New Wave ?

C’est en cela que la présente chronique s’avère délicate : un même auteur qui poursuit une saga autofictionnelle reconnue et appréciée, un autre regard qui ne se laisse pourtant pas impressionner. Mais que cela n’échaude point. J’avoue simplement ne pas pouvoir être l’ambassadeur de ce texte.

Les amateurs de romans au long cours, fourmillant de mille petits détails, sur les obsessions de la jeunesse dans des villes littorales norvégiennes soumises à la pluie y trouveront, eux, leur compte.

Paotrsaout


11 degrés cap Noir-Noir-Ouest / Best of 2018 de Paotrsaout

Salut les déboussolés. Moi-même perdu dans ce monde de fous, piqué aussi par les recommandations des grands maîtres, j’ai quand même réussi à trouver mes plaisirs de lecture sur des ronds-points, des autoroutes ou alors au fond d’impasses et de coffres.. Les livres nous libèrent, nous font partir. Mes meilleurs voyages cette année entre les blocs de glace, sachant que j’ai évité les icebergs imposés :

Romans

Des jours sans fin / Sebastian Barry = une voix d’homo, populaire et irlandaise dans l’Amérique des années 1860 et 1870.  Ça raconte quelque chose de la vie. Exceptionnel.


Prodiges et Miracles / Joe Meno = Pépé, petit-fiston et en plus un canasson, peut-être sur le chemin de la rédemption.  Beau comme une crèche, poignant comme l’enterrement d’un aimé.


Taqawan / Eric Plamondon = Le saumon n’est pas un animal si con. Un romanesque court qui va droit au but et transperce. Le Québec. Ses indigènes de toutes origines. Le cœur des humains qui veulent lire et aimer des histoires.


Dans la vallée décharnée / Tom Bounan = roman régional américain, riche et dangereux. Qu’on nous raconte bien de bonnes histoires, c’est ce qu’on demande. Et quand c’est le cas…


Braconniers / Tom Franklin = réédition. Encore du régional américain. Recueil de nouvelles. Une belle carte postale dégueulasse du Sweet Home Alabama.

Pour services rendus / Iain Levison.  Toujours dans la place, l’Ecossais américain. Décapant comme d’habitude. Un certain système médiatique, donc politique, n’y échappe pas, cette fois.

L’herbe de fer / William Kennedy.  Réédition. Prix Pulitzer 1984, quand même. Mais ça s’oublie fastoche. Le scalpel social, humain de Jim Thompson. Plus la fantaisie morbide des Celtes irlandais. Très bien.


Little Heaven / Nick Cutter (aka Craig Davidson). Chuck Norris, John Rambo, Quentin Tarantino et Stephen King sont sur un scénario. Qui tombe sous le charme ? Toi !


Récits/Non-fiction

492. Confidences d’un tueur à gages / Klester Cavalcanti. Les aveux, l’itinéraire d’un mercenaire smicard brésilien. Un peu moins de victimes que la peste mais joli score quand même sous de très tristes Tropiques.


Gangster / Alvin Karpis. Les années 30, les années folles des gangsters à flingots et en tacot aux Etats-Unis. Racontées par un acteur de premier plan, pas vraiment dans l’humilité. Ça flingue.


La note américaine / David Grann.  Presque 100 ans avant la Grande Révolte des Peuples Premiers contre l’exploitation des ressources naturelles dans leur sous-sol, une escroquerie mortelle sur une réserve indienne. Edifiant.

En 2019, tenez la barre, gardez le cap.

Paotrsaout




LITTLE HEAVEN de Nick Cutter Sueurs froides/Denoël

Traduction: Eric Fontaine.

Deux ans après Troupe 52, chroniqué par les Nyctalopes, Nick Cutter revient nous livrer un autre roman pour – ce serait voulu – foutre les jetons. Nick Cutter est un pseudonyme. Malgré une tentative de laisser planer le mystère en 4e de couv’, il est facile, à partir de la bibliographie en entrée, de comprendre que Nick Cutter est Craig Davidson, auteur notamment de De rouille et d’os et de Cataract City. C’est en lecteur peu enclin à savourer l’appellation « Epouvante » que je me suis emparé de ce roman.


« Le passé est un molosse qui vous poursuit à travers champs et collines, tenaillé par une faim dévorante, vous pistant jusqu’à ce que ce que, une nuit, vous l’entendiez, gratter à la porte. Le mal ne meurt jamais ; il sommeille. »«

1980, Nouveau-Mexique. Micah, Minerva, Ebenezer, trois vieilles connaissances, trois chasseurs de primes ou mercenaires plus ou moins rangés des camions, se retrouvent quand la fille de Micah disparaît, enlevée. Ils le comprennent, ils doivent retourner à Little Heaven…

1966, Nouveau-Mexique. Micah, Minerva et Ebenezer font équipe, presque malgré eux. Ils ont pour mission de retrouver un enfant enlevé par une secte obscure, retranché dans un coin reculé : Little Heaven. Sous la direction du révérend Amos Flesher, les fidèles mènent une vie morne et réglée, soumis à la parole illuminée de leur leader. Mais depuis quelque temps, une présence maléfique protéiforme encercle petit à petit la communauté. Micah, Minerva et Ebenezer vont comprendre qu’il n’est pas aussi simple de s’échapper de Little Heaven, intact sur un plan physique et moral au sens le plus profond du terme…

La jubilation et la perversité avec lesquelles Nick Cutter a écrit ce texte nous contaminent dès les premières pages. Quelque chose ici vous agrippe et ne vous lâche plus. Le speed, la violence, la tension, les personnages, badass comme nos trois mercenaires ou tordus dégueulasses comme d’autres, sont projetés dans ces pages avec brio. C’est un régal suffocant que de recevoir les gnons, les projectiles et les mutilations létales distribués en mode semi-automatique.

Nick Cutter nous sert également des punchlines qui font mouche, capables de faire naître le sourire au milieu des moments les plus chauds, nous refourgue des créatures en écrasé pop de tous les films d’horreur, d’épouvante ou gore de ces quarante dernières années, des personnages kidnappés de faits-divers réels, retentissants de sordide, de cette même période. Ce serait malheureusement spolier le lecteur amateur de genres des seventies et eighties que de les énumérer.

Il faut reconnaître un talent, celui d’amener une certaine moiteur aux tempes et au bout des doigts, car il y a bien une attente (même si la plupart du temps éteinte par l’intensité du récit) : qu’est-ce que cette entité maléfique que les trois personnages d’un western déjanté doivent affronter ? Elle ne sera récompensée qu’assez tard dans le récit mais avec un sens certain de la prospection morale et psychologique et un luxe de détails douloureux.

« Amos Flesher pressentait que cette chose lui réservait un sort bien pire que celui d’être mangé. Des souffrances qui se situaient au-delà des confins rationnels de la douleur ou de la folie humaine l’attendaient. Cette créature allait se repaître avec une lenteur délirante et méthodique qui éclipserait toute taxonomie de la douleur connue de la chair et de l’esprit. Il avait seulement la certitude que sa souffrance serait immense et sa solitude sans fin. : prisonnier de cette obscurité désespérante, il n’aurait aucun moyen de marquer les années ni les décennies au cours desquelles cette chose le dépècerait sans relâche, un morceau à la fois.

Pitié, pensa-t-il frénétiquement. Ne me faites pas de mal je ferai tout ce que vous voulez vous pourrez faire de moi ce que vous voulez mais ne me faites pas mal pitié mon Dieu ne me faites pas maaaal…

Je ne te ferai aucun mal lui répondit la voix en roucoulant. Je vais t’aimer. Je vais t’aimer plus que tu ne l’aurais jamais cru possible.

L’amour. Jamais dans toute l’existence d’Amos ce mot n’avait eu une connotation aussi sinistre.

La chose se contorsionnait autour de ses hanches à présent et s’approchait de la large fente dans son dos. Le révérend se débattait furieusement : ses jambes inertes claquaient l’une contre l’autre en produisant des bruits comiques. Les cordes le maintenaient en place. La chaleur et l’émerveillement qu’elles lui avaient procurés s’étaient envolés. Elles n’étaient plus que de loyaux appareils de contention.

Le bébé entreprit de se glisser dans l’ouverture béante de la chair d’Amos. Comme pour prolonger le plaisir, il y pénétrait un millimètre à la fois, savourant ce dépucelage. La douleur était monolithique ; le cerveau d’Amos hurlait, ses synapses vibraient. Il couina, le souffle coupé ; le son s’envola dans l’obscurité pour y mourir. »

Un trip très physique dans la souffrance intense et claustrophobique. Extatiquement happant.

Paotrsaout


LA FILLE OUBLIÉE de David Bell / Actes Noirs Actes Sud.

Traduction: Manuel Tricoteaux.


C’est en auteur installé que David Bell revient sur le devant de la scène avec ce quatrième roman publié chez Actes Sud : après Fleur de cimetière (2013), Un lieu secret (2015), Ne reviens jamais (2017), La Fille oubliée sortait le mois dernier en France.Jason. Danvers avec sa compagne Nora est revenu s’installer dans la petite ville de son enfance, Ednaville dans l’Ohio. Ils s’efforcent de retrouver un second souffle en couple. Jason essaie de mener sa barque tranquillement dans sa ville natale qu’il a quitté brusquement à la fin du lycée. Après une ultime et brutale dispute avec son meilleur ami d’alors, Logan, dont personne n’a su ce qu’il était devenu. Enfui ? Mais c’est en la personne de sa soeur cadette Hayden, qu’il n’a pas vue depuis des années, qui prétend avoir arrêté la drogue et l’alcool qui l’avaient marginalisée et éloignée de sa famille que le passé frappe à l’improviste un soir à la porte de Jason. Alors même qu’elle n’a cessé de trahir leur confiance, elle lui demande une faveur : veiller sur Sierra, sa fille adolescente, pendant quarante-huit heures, le temps de régler une affaire qui doit l’aider à tirer définitivement un trait sur son ancienne vie. Mais Hayden ne revient pas. Pire, cette disparition réveille l’autre affaire non résolue : la disparition de Logan, Jason avait été entendu par la police, puis l’affaire avait été classée sans suite. Mais quelques jours après la disparition de Hayden, on retrouve un cadavre dans les bois voisins… Jason se lance à la recherche d’Hayden, avec le vague pressentiment que son aventure est liée au passé de la petite ville.

David Bell manifeste à nouveau, nous dit-on, son intérêt pour les liens familiaux, les les traumas et fantômes du passé. C’est l’intérêt principal de ce roman dans lequel les rapports entre les personnages, leur psychologie, sont patiemment dévoilés et amenés. David Bell déploie un suspense maîtrisé et sans précipitation, qu’apprécieront les amateurs.

Toutefois, des lecteurs plus exigeants pourraient regretter que le roman ne s’appuyât justement que sur ces aspects dont David Bell sait pourtant très bien jouer. Ils voudraient que les personnages, les décors…etc fussent perçus moins au travers de calques grisâtres et qu’ils fussent plus affirmés ou caractérisés, plus typés. Nous sommes à Ednaville, Ohio, chez les Danvers, et ce pourrait être partout ailleurs et concernerait une autre famille Smith, originaire d’une petite ville des Etats-Unis. Mais peut-être que ces lecteurs plus exigeants ne sont pas si nombreux, peut-être qu’il ne s’agit que de moi, qui attendrait plus de détails vifs et d’audaces littéraires.

Tous les morts ne veulent pas se laisser enterrer comme ça. Mais tous les vivants ne veulent pas se laisser enfouir comme ci.

Paotrsaout

PRODIGES ET MIRACLES de Joe Meno / Agullo.

Traduction: Morgane Saysana

Les éditions Agullo publiaient il y a trois mois un deuxième titre de l’américain Joe Meno, après Le Blues de la Harpie (janvier 2017) chroniqué en son temps par les Nyctalopes. C’est aussi l’exclamatif « Solide ! » qui terminait alors le rapport de Wollanup, les autres critiques lues ça et là, qui nous donnaient envie de découvrir ce nouveau texte de Meno.

1995. A Mount Holly, au fin fond de l’Etat rural de l’Indiana, The Hoosier State selon l’historique surnom en usage qu’on pourrait méchamment traduire par « l’Etat des bouseux », Jim Falls attend un peu que le ciel lui tombe sur la tête ou que la terre l’engouffre. Il s’efforce de faire vivoter sa ferme à volaille, s’efforce d’accepter son veuvage et la déchéance sans fin de sa fille unique, une junkie paumée qui apparaît et disparaît au gré de ses démêlés avec des petits amis violents. Il s’efforce de se rapprocher de son petit-fils, Quentin, un métis de père inconnu, s’inquiète en tout cas de l’avenir de cet adolescent renfermé, craintif, affamé d’amour, qui ne semble intéressé que par les jeux vidéo et l’élevage de reptiles. L’expérience violente de Jim Falls, MP pendant la guerre de Corée, remonte par bouffées, par dessus un mouron quotidien car les dettes s’accumulent.

Jusqu’ au jour où une magnifique jument blanche taillée pour la course est livrée à la ferme suite à une erreur  mais dont la légalité pourra difficilement être remise en cause. C’est un choc émotionnel pour le vieillard et l’adolescent, soudain ébranlés par l’espoir et la beauté. Quelque chose se craquelle en eux, la lumière pourrait bien y pénétrer.  Mais l’animal attise les convoitises et deux frangins accros au crystal-meth parviennent à s’en emparer une nuit. Jim et Quentin se lancent alors sur leurs traces à travers une Amérique du milieu, entre Indiana, Kentucky et Tennessee, une Amérique des routes secondaires et des villes moyennes pour tenter de récupérer la bête merveilleuse avant qu’elle ne soit refourguée. Au cours de cette folle poursuite, grand-père et petit-fils traversent une contrée oubliée, en pleine débine économique, culturelle, morale où drogue et violence semblent être les seuls horizons d’une jeunesse sans repères que la vieillesse ne comprend plus. Et pourtant, grâce à l’amour que chacun porte au cheval miraculeux, l’aïeul et le garçon trouveront le chemin d’une rédemption mutuelle.

Vous lisez bien « rédemption » et vous auriez peut-être l’envie de vous rétracter, agacés par ces désormais habituelles étiquettes (« rédemption », « leçon de vie », « apprentissage ») auxquelles les romans se devraient de contribuer. Ce serait vouloir ignorer les qualités du texte de Joe Meno. D’abord une délicatesse à évoquer des sentiments, ou leurs brouillons, leurs états gazeux, leurs devenirs, essayant de s’affirmer, de se poser et de s’accorder. Même des types dans le dur et leur descendance bancale veulent se sentir bien dans leur peau et sans doute, qu’un peu d’amour et un peu de joie peuvent y contribuer. Et lire, sous la plume de Joe Meno,  Jim et Quentin essayer, trébucher, mais avancer sur ce chemin est une grande joie littéraire et humaine.

De façon impressionniste, à petites touches, Joe Meno décrit aussi avec un art consommé des paysages douloureux, tantôt ruraux, tantôt suburbains. L’addition de simples enseignes de commerces suffit parfois à créer une atmosphère. Le roman avance au départ au rythme du soleil par dessus la campagne, les bâtiments agricoles et la tête des plants de maïs. C’est l’été et tout mijote dans une brume de chaleur. Puis le texte va s’accélérer et lancer la course-poursuite, à laquelle le lecteur ne pourra donner le moindre coup de frein,nerveuse, violente, impitoyable, jusqu’au dénouement final.

« Indianapolis. Les lumières et les ossatures d’immeubles imposants, de maisons, de cours, de rues, de véhicules circulant même à cette heure tardive, pas loin de deux heures du matin. Les visages derrière les pare-brise des voitures qui les croisaient étaient sombres, indistincts. Un panneau publicitaire annonçait une sortie sur grand écran. Une ambulance les doubla en hurlant. Un enfant, recroquevillé, assoupi sur la banquette arrière d’un van. La musique d’un autre automobiliste rugissant à travers des enceintes immenses. Des lumières dans les bureaux, les habitations, les feux arrière décrivant des arcs rouges devant eux. Des cheminées qui, même dans le noir, encrassaient le ciel de leur fumée poussiéreuse, signalant la présence inaltérable de l’humain. Mégots de cigarettes. Canettes de bière. Les détritus d’une civilisation autocentrée. La métropole se dressait devant eux avec ses barrières de béton, ses garde-fous en métal. Son allure revêtit soudain celle d’un cimetière, les lumières pareilles aux halos de mille et un ectoplasmes insondables. La ligne d’horizon capturée par le rétroviseur. Le retour des ténèbres. Puis le silence sinistre. Et eux de rouler toujours plus avant.

Les terres qu’on vient de labourer. Les sillons frais s’étirant à l’infini dans toutes les directions, la terre retournée, exhalant des remugles de pousses moisies, de putréfaction, les champs gorgés de purin. Le tout pareil à une plaie ardente. Une fistule de tiges coupées, de métal, de graines, d’excrément et de terre.

Un trognon de pomme sur le tableau de bord, un paquet de cigarettes froissé, une bouteille de whisky à demi-bue, trois bouteilles de Coca-Cola en plastique achetées dans un Quick-E-Mart ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les chansons de Hank, Williams, comme une accusation, résonnant depuis la bande AM, puis s’estompant. »

Un périple dans un espace corrompu par le déclin et où quelques hommes essaient de ne pas totalement sombrer. Puissant. Une de mes plus belles lectures de l’année.

Paotrsaout

GANGSTER d’ Alvin Karpis / La manufacture de livres

Traduction: Eric Balmont

Publié cet été dans la partie Documents du catalogue de la Manufacture des Livres, le récit d’Alvin Karpis en rejoint d’autres consacrés au monde criminel. C’est une traduction de son autobiographie datée de 1971, Public Enemy Number One, The Alvin Karpis Story qui revient sur sa trajectoire de braqueur de haut vol dans l’Amérique de la Prohibition et de la Dépression, au sein du célèbre gang Karpis-Barker.

Né Karpowicz à Montréal en 1907, dans une famille d’immigrants d’origine lituanienne, le jeune Alvin grandit au Kansas, où sa famille a fini par arriver. Il l’avoue ou s’en vante soixante ans plus tard : dès l’âge de 10 ans, Karpis décide de faire carrière dans le crime, fasciné par les truands, putains, macs et flambeurs de son voisinage. Adolescent, il se lance dans le cambriolage et le vol : il aime le fric, l’action, l’adrénaline et le mouvement. A 18 ans, il est condamné « de 5 ans à 10 ans » de pénitencier. Il entre véritablement à l’école des bandits dont les braqueurs étaient à l’époque la haute caste.  Il s’évade en compagnie de DeVol, un braqueur en 1929, et pendant plusieurs mois, plonge dans la vie erratique des truands. Toujours en mouvement, toujours à l’affût de coups qu’il faut soigneusement monter, toujours sur ses gardes.

Karpis, comme les autres gangsters, adore les voitures. Ce sera une constante de son récit : les déplacements automobiles y sont incroyables. Des centaines, des milliers de kilomètres régulièrement parcourus, dans le Midwest : Kansas, Oklahoma, Arkansas, jusqu’à plus au nord, Minnesota et Illinois. Karpis déclare ne pas aimer plus que ça la violence et la sang mais être lourdement armé rassure le braqueur qui en cas de pépin pourra s’ouvrir le chemin de la fuite. Et cela paraît presque facile dans ses bourgades paisibles, aux hommes de loi et citoyens armés fébriles, face à la détermination, la vitesse et la brutalité des braqueurs. Ces hommes sont en quelque sorte les héritiers des bandits à cheval du siècle dernier, jouant à fond de la géographie et de l’émiettement juridique du pays pour échapper à leurs poursuivants.

Cette première cavale prend fin en 1930. Karpis retourne en prison où il se lie d’amitié avec Freddie Barker, membre aguerri d’une fratrie de braqueurs, avec ses frères Herman et Doc. Quand ils se retrouvent libres, en 1931 les deux hommes montent le premier d’une série de coups ensemble et c’est ce qui va véritablement lancer Karpis, au point que l’on parlera bientôt d’un gang « Karpis-Barker ».

C’est à cet instant quand nous découvrons le caractère incroyable du récit qui concerne la très courte période, cinq années, 1931-1936, pendant lesquelles le gang – en fait une association mouvante de comparses autour de Karpis et de Barker selon les coups – va agir, monter en audace et en puissance ou lamentablement se louper par moments. L’accumulation de kilomètres, de déménagements, de préparations, d’actions est proprement ahurissante. A l’époque, d’autres braqueurs violents font parler d’eux, qui s’inscriront pour certains dans la légende : Dillinger, Bonnie & Clyde, « Baby Face » Nelson…  A leurs trousses, le jeune Edgar J. Hoover à la tête du FBI dont il a fait sa créature cherche à accroître l’efficacité encore balbutiante de l’organisme fédéral chargé du crime organisé ou des crimes qui impliquent le franchissement d’une frontière entre les Etats (et les braquages avec fuite vers une planque transfrontalière ou écoulement lointain de butin en font partie).

Sans arrogance presque, sans complaisance en tout cas, Karpis égrène minutieusement les détails de sa vie frénétique, sur le fil du rasoir. Il y a presque une monotonie de celle-ci. Les coups s’enchaînent, les cadavres s’empilent. Les comparses de Karpis sont beaucoup plus sensibles de la queue de détente que lui. Les pérégrinations sans fin du gang l’amènent plus proche de Saint-Paul, Chicago, Toledo, grands centres urbains du nord où la pègre est florissante. Quelque chose déjà trouble l’esprit de Karpis, presque une nostalgie des braquages dans l’Amérique profonde, des cavales sur des routes non goudronnées dans des cambrousses paumées. Autour d’eux la pression monte, les Fédéraux, le Syndicat du Crime, qui souhaite éloigner l’agitation que ces braqueurs apportent… Mais ils continuent, se diversifient même, dans le kidnapping, et parfois, les poches pleines, ont le loisir de profiter d’un moment de détente et de flambe, de courte durée.

C’est ainsi que Karpis, Freddie et Doc Barker se retrouvent sur les affiches des truands les plus recherchés des Etats-Unis, les Ennemis publics Numéro Un, en compagnie de Dillinger et son lieutenant Van Meter, « Baby Face » Nelson et « Pretty Boy » Floyd. Mais en quelques mois en 1934, ce sera l’hécatombe, le FBI ne fera pas de détails, peut-être pour faire oublier des déboires. La course météoritique de Karpis s’achèvera en 1936, par un coup de chance : il ne sera pas descendu mais arrêté et jugé. Il prendra perpète, séjournera 25 ans à Alcatraz (un record), sera libéré en 1969 puis expulsé vers le Canada. Il décèdera dans des circonstances troubles en 1979, en Espagne, en exil, non sans avoir livré ce récit haletant, extraordinaire de détails, de figures et de rebondissements où jusqu’à la fin la haine du FBI transpire.

Deux chapitres ont retenu mon attention en particulier : celui où Karpis évoque la vie des femmes dont les braqueurs s’entouraient, épouses, maîtresses, putains, toutes plus au moins liées, ne serait-ce que par endogamie sociale, au Milieu mais dont la condition n’avait rien d’enviable. Entraînées dans les cavales, recluses pendant des mois, ou tout simplement abandonnées quand il s’agit que les hommes échappent à la traque ou l’embuscade et devant faire face seules ensuite à des poursuites judiciaires. Celui aussi où Karpis décrit une corruption rampante qui, à tous les niveaux, judiciaires et municipaux notamment, autorisait les malfrats à échapper aux poursuites, raccourcirent leur peine, voire à entrer dans un jeu de poids et contre-poids profitable avec des officiels. Un triste tableau de l’Amérique de cette période.

Un atlas routier et criminel du Midwest des thirties et 250 pages d’un récit, certes subjectif, mais trépidant et gorgé d’adrénaline, qui mitraille de tous les côtés flics, indics, gangsters eux-mêmes, simples citoyens au mauvais endroit au mauvais moment, ou alors, sur un autre plan, la version de l’Histoire qui n’est pas celle de Karpis.

 

« – Assez déçu, je suis allé à Joplin, dans le Missouri, où je suis tombé sur une drôle de situation en allant rendre visite à un vieil ami nommé Herb Farmer. Farmer était un type très accueillant et j’ai été surpris en constatant qu’il hésitait à me faire entrer chez lui. Il y avait trois personnes assises dans le living-room, un couple que je n’ai pas reconnu et Mickey Carey, un gars de ma connaissance qui avait tiré pas mal de temps à Leavenworth pour trafic de stupéfiants. Quant au couple, ils avaient l’air d’ouvriers agricoles. Le gars était tout jeune, un petit aux cheveux brun clair. La fille, elle, était toute menue,  pas plus de 50 kg toute mouillée, à mon avis, et elle louchait horriblement. Ils avaient tous les deux des visages totalement inexpressifs, comme les gens qu’on voit assis sur le pas de leur porte dans les campagnes reculées du Texas et de l’Oklahoma.

– Ces deux-là, m’a dit Carey en désignant le couple, ils ont des carabines automatiques Browning et ils voudraient savoir s’il y a des amateurs pour les acheter.

-Qu’est-ce que je peux bien faire avec des engins pareils ? j’ai demandé.

-Ils sont drôlement chouettes si on veut sauter d’une bagnole et se lancer dans une bagarre, a dit Carey.

Le couple n’a pas prononcé un mot. Ils continuaient à me regarder fixement.

-Ma foi, ça peut être utile si on se trouve coincé dans un immeuble, j’ai dit. Mais si on se met à courir avec ça à la main, on risque de se transformer soi-même en passoire.

Le couple me fixait toujours, sans même me voir, semblait-il. Là-dessus, Carey a annoncé qu’ils s’en allaient et ils sont sortis tous les trois.

-Des vrais dingues, ces foutus Texans, a dit Farmer, après le départ de leur voiture.

Je lui ai demandé qui était ce couple de cinglés.

-Clyde Barrow et sa nana, Bonnie Parker. Ils ont loué une maison à Joplin et tu peux être sûr qu’ils vont se mettre à braquer tous les drugstores et toutes les boutiques du coin. Ça me dit rien qui vaille.

J’avais entendu parler de Bonnie et Clyde et pas en bien. Barrow était un produit des camps de forçats du Sud et était recherché pour meurtres de flics dans tout le Sud-Ouest.

Une chose était sûre : quand Barrow et Parker s’amenaient quelque part, les ennuis n’étaient pas loin derrière. »

Paotrsaout

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