Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Paotrsaout (Page 1 of 7)

LA CHANCE VOUS SOURIT / Terres d’Amérique/ Albin Michel

Fortune Smiles

Traduction : Antoine Cazé.

La collection Terres d’Amérique nous gratifie régulièrement de la publication de nouveaux auteurs américains qui bien souvent se font remarquer dans leur pays d’origine par des nouvelles, format qui, comme chacun sait conserve tout son aura là-bas. Au cas où la mémoire vous ferait défaut, citons par exemple les ouvrages (pour les plus récents) Le cœur sauvage de Robin McArthur, Courir au clair de lune avec un chien volé de Callan Wink, Allegheny River de Matthew Neil Null, Lucky Man de Jamel Brinkley, Viens voir dans l’Ouest de Maxim Loskutoff. Et il n’est pas nécessaire d’être perspicace pour dire que la publication de tels recueils pave souvent la voie aux traductions des longs formats de ces auteurs.

Originaire du Dakota du Sud, Adam Johnson (Prix Pulitzer de la Fiction 2013 et National Book Award 2015 pour la version originale de ce recueil) compte déjà à son actif dans l’édition française deux romans (Des parasites comme nous et La vie volée de Jun Do) et un recueil de nouvelles (Emporium). Il nous livre ici six novellas rassemblées, tour à tour grinçantes, bouleversantes, drôles et déchirantes, chacune comme un bijou de subtilité et d’intelligence. On y croise notamment un ancien gardien de la Stasi, qui reçoit devant sa porte d’étranges colis anonymes tout droits venus de son passé ; deux déserteurs ayant fui la Corée du Nord et son régime totalitaire pour tenter de reconstruire leur vie à Séoul (remarquons que son roman Des parasites comme nous se déroule déjà dans ce pays) ; un homme en plein désarroi face à la grave maladie de sa femme, qui ressuscite sous forme d’avatar le président américain récemment assassiné pour profiter de ses conseils ; ou encore un livreur UPS à la recherche de la mère de son fils de deux ans après que celle-ci a disparu en Louisiane lors du passage de l’ouragan Katrina…

La justesse ne fait pas défaut à Adam Johnson pour décrire le monde dans lequel ses personnages évoluent, ni la documentation. Que le registre particulièrement concerné par le récit soit médical ou informatique ou historique, Alan Johnson dispose du talent nécessaire, d’une puissance d’écriture, pour nous plonger au plus profond de la psychologie de ses personnages, pour nous confronter à leurs contradictions et à leurs dilemmes, à leurs peurs, leurs douleurs, leurs espoirs. Adam Johnson nous propose ainsi, au travers de destinées singulières, ciselées par son écriture, d’enrichir notre âme et notre cœur d’autres expériences humaines. 

Ce sera tout à fait arbitraire que de choisir dans le lot des histoires supposées « meilleures » que les autres. Pourtant, deux d’entre elles m’ont particulièrement séduit. Ouragans anonymes, tout d’abord, raconte, dans le grand dérangement de la Louisiane tapée par l’ouragan Katrina, l’émouvante naissance de la conscience et de l’attachement d’un jeune père pour son fils, qui doit choisir entre retrouver son ex, mère de l’enfant, égarée dans le paysage et ses propres turpitudes, et entamer un autre chapitre de sa vie avec sa nouvelle compagne audacieuse. Prairie obscure ensuite nous confronte de façon dérangeante autant que touchante à un homme victime d’abus sexuels dans son enfance, qui lutte quotidiennement contre ses propres penchants à commettre des actes pédophiles pour rester dans la part de l’humanité ensoleillée par la bonté. Il faut savoir louer les personnes de l’écrit comme Adam Johnson pour oser et réussir à nous mettre quelques instants dans la peau d’un autre, fût-il quelqu’un que nous détesterions ou détesterions être. C’est là l’immense pouvoir de la littérature, capable d’agrandir et d’approfondir notre connaissance de l’autre, de ralentir les préjugés et de nous rendre peut-être un peu plus humbles. Adam Johnson, manifestement, connaît ce pouvoir et sait le manier. Vous auriez tort de ne pas essayer au moins de le découvrir.

Paotrsaout.

AUX VAGABONDS L’IMMENSITÉ de Pierre Hanot / La Manufacture de livres.

L’auteur lorrain Pierre Hanot après le récit romancé Gueule de fer (La Manufacture des livres, 2017) nous revient avec un roman noir et social inspiré de faits réels qui, tel un scopitone, projette des pastilles, instants de vie de ses personnages, pris dans la tourmente des événements de juillet 1961, au cœur de la ville de Metz.

En 1961, la guerre d’Algérie a profondément fracturé les sociétés française et algérienne. Après le Putsch des généraux avorté (avril), le 1er Régiment Chasseur Parachutiste qui s’est rangé du côté des mutins a été rapatrié d’Alger et encaserné en Lorraine. Les paras rongent leur frein et macèrent dans leur désir de revanche. La communauté nord-africaine, installée dans la vieille ville messine, essaie de faire profil bas. La plupart de ses membres a pour priorité de travailler et de joindre les deux bouts. En son sein, toutefois, les diverses factions politiques algériennes essaient de marquer des points, d’enrôler plus de soutiens et de prélever l’impôt révolutionnaire, quitte à tordre des bras. A ce jeu, le FLN est le plus puissant. Il n’entend pas non plus se laisser faire face aux brimades ou agressions racistes. Pour lui, la guerre se joue aussi sur le sol français. Les Messins s’inquiètent de la présence des Nord-Africains, la méfiance domine quand ce n’est pas la haine. Somme toute, Lorrains et Nord-Africains doivent vivre, travailler, se distraire côte à côte et, l’humain étant ainsi fait, ils y parviennent plus ou moins. Tout bascule la nuit du 23 juillet 1961, la « Nuit des paras ». Pendant quelques heures, Metz est à feu et à sang. Une escarmouche dans un bal, des représailles et les paras, tels des chiens lâchés, sortent des casernes pour ratisser la ville. Il y aura des morts.

Pierre Hanot raconte ainsi quelques jours en juillet à travers les instantanés d’anonymes, à la vie à jamais bouleversée par les « coups de l’Histoire ». Ils sont petit commerçant, militant FLN, journaliste stagiaire, jeune ouvrière d’usine, militaire ou employé de dancing… Pierre Hanot nous parle de leurs rêves, de leurs joies, de leurs doutes, de leurs déveines et de leurs blessures. Et puis ce qu’il restera abruptement d’une nuit barbare : amertume, honte, sang, trou noir de l’oubli… 

L’écriture de Pierre Hanot a ce côté décharné et efficace que lui envierait tout songwriter à la recherche de lignes éloquentes. Comme l’auteur a choisi un texte mosaïque, les courts chapitres rappellent un travail photographique, en noir et blanc il va de soi, quelque part entre Raymond Depardon pour l’aspect documentaire et Robert Doisneau pour l’aspect humain.  Vivant et authentique, le roman parvient, à partir d’événements locaux et de personnages ordinaires, à dézoomer pour offrir le portrait d’une France populaire, provinciale, à la fois crispée et désireuse de prospérer au tout début des années 1960. Pierre Hanot fait travail d’histoire en replaçant ses les violences de Metz dans la triste chronologie des ratonnades sur le sol français. Elles préfigurent celles qui, quelques mois plus tard, en octobre, se déchaîneront dans les rues de Paris et sur les berges de la Seine, sur commande cette fois et à plus grande échelle encore.

Un texte simple et juste mais c’est tout un travail de faire de la bonne littérature sociale sans tromperie.

Paotrsaout

DÉVORER LES TÉNÈBRES. Enquête sur la disparue de Tokyo de Richard Lloyd Parry / Sonatine

People Who Eat Darkness

Traduction : Paul Simon Bouffartigue

A côté des polars et des romans noirs, Nyctalopes réserve aussi des chroniques aux récits et enquêtes journalistiques en prise avec le monde criminel. La noirceur et l’intensité de certains n’ont rien à envier à ces larrons. C’est exactement le cas pour Dévorer les ténèbres écrit par le journaliste britannique Richard Lloyd Parry qui s’est passionné pour une sordide affaire criminelle.

Lucie Blackman est grande, blonde et sévèrement endettée. En 2000, l’été de ses vingt et un ans, cette jeune Anglaise travaille dans un bar à hôtesses de Roppongi – quartier chaud de Tokyo – lorsqu’elle disparaît sans laisser de traces. Ses parents lancent alors une vaste campagne de mobilisation pour la retrouver. Bien vite, l’enquête des autorités japonaises devient sujette à caution : veut-on vraiment savoir ce qui s’est passé ?

10 années, c’est le temps qu’il aura fallu à Richard Lloyd Parry pour suivre l’enquête, ses rebondissements et turpitudes et s’approcher au plus près des membres d’une famille anglaise ordinaire (au moins jusqu’à cette affaire) ainsi que de protagonistes divers de la police, de la justice, des médias et des sciences sociales du Japon. 10 années également pour accumuler le matériau de son livre et le publier.

En restant factuel et fouillé, sans donner l’apparence de dramatiser alors qu’il nous tient en haleine, Richard lloyd Paris réussit un travail journalistique d’une envergure peu commune.  De même que Jake Adelstein nous faisait découvrir le crime organisé avec Tokyo Vice, Parris nous fait passer derrière les façades en apparence mornes du quartier rouge tokyoïte. Et c’est passionnant. 

Le décalage, voire le gouffre, entre un être tel qu’il est perçu par ses proches ou le public et son intimité véritable, entre deux pratiques de la police et de la justice, entre deux cultures constitue le cœur de ce drame. C’est d’ailleurs la ténacité seule de la famille qui a, au début, permis de secouer l’inertie de la police japonaise face au sort d’une simple « entraîneuse ». Richard Lloyd Parry se penche sur l’affaire qu’il ne lâchera plus quand il découvre la personnalité de son père sur les écrans. Qui est cet homme dont le comportement ne reproduit en rien les attitudes d’un père éploré ? Qui est sa fille ?

Lucie Blackman est une jeune femme britannique non dénuée de complexité. Séduisante et peu sûre d’elle. Travailleuse et dépensière. La tête sur les épaules dans son pays et pleine d’illusions sur son métier d’hôtesse étrangère au Japon. Pour elle, il ne s’agit nullement de prostitution (il n’y a pas rapport sexuel en jeu) : il suffit de bavarder avec des hommes japonais, de leur tenir compagnie en buvant des verres dans des clubs. Parfois, un extra est possible : un de ces hommes l’invite à déjeuner ou à dîner à l’extérieur, à ses frais et rémunérer son club « d’attache » fait partie des frais. Il y a un classement chez les filles, celles qui n’ont pas d’invitations extérieures régulières ne sont pas regardées de la même façon. Des dizaines de femmes occidentales pratiquent cette activité dans le seul quartier de Roppongi. Mais dans la société extrêmement codée du Japon, une hôtesse se place aux frontières floues du « monde de l’eau », la prostitution. Des clients tout bien élevés qu’ils soient fantasment sur l’idée de relations charnelles avec une Occidentale. Parmi ceux-là, il y a un certain Obara, un authentique pervers, violeur en série, qui depuis son plus jeune âge s’est construit un personnage d’homme d’affaires à succès,  mais d’une terrifiante solitude affective et morale. 

Soupçonné, l’homme, très intelligent, va mettre au défi une police japonaise peu rompue à élucider ce genre de crimes sexuels. La société nippone est une des plus sûres au monde. N’importe quel pays occidental explose au niveau statistique le Japon pour ce qui concerne meurtres, assassinats, viols. De plus l’institution oscille entre archaïsme et modernité. Une fois arrêté, les pratiques judiciaires locales continuent à faire naître le désarroi chez la famille et le public occidental qui suit l’affaire. Obara se fait un malin plaisir à tirer toutes les ficelles qu’il peut. Se taire ou nier, par exemple, ce qui ébranle tout un système où les aveux sont plus importants que les preuves. Ses gros moyens financiers lui permettent des manœuvres surprenantes, voire inquiétantes quand on est aussi proche de l’affaire que le journaliste. Parris ne se fait non plus que des amis en égratignant police et justice japonaises.

Le plus étonnant dans ce récit dense concerne la famille de Lucie dont l’auteur devient un proche. Les portraits de la mère, du père, (séparés et en mauvais terme), de la sœur et du frère de la jeune Britannique, tous confrontés à l’horreur, sont des approches psychologiques perforantes d’une famille complexe et déjà très mal en point. Sous nos yeux éberlués, elle va finir de se disloquer complètement avec la disparition et la mort de Lucie.

Un récit qui agrippe pour une immersion dans un Japon qui n’incite pas à la sérénité. 

Paotrsaout


LA CITÉ DES CHACALS de Parker Bilal / Série noire / Gallimard

City of jackals

Traduction : Gérard de Chergé.


La cité des chacals signe le retour de Parker Bilal, pseudonyme sous lequel Jamal Majhoub, écrivain anglo-soudanais écrit ses romans policiers avec pour personnage principal, Makana, enquêteur soudanais réfugié en Egypte. Les lecteurs du blog se rappellent certainement des chroniques précédentes, Meurtres rituels à Imbaba et Les ombres du désert, qui saluaient le regard vif sur les travers de la société égyptienne du début du XXIe siècle. Là encore, La cité des chacals n’ignore pas cette approche.

Le Caire, fin d’année 2005. L’occupation d’une place de la ville par des réfugiés soudanais pour protester contre leurs conditions fait l’actualité et les conversations. Elle réveille aussi la conscience du privé soudanais Makana, exilé dans la capitale égyptienne. Alors qu’on le charge de retrouver le fils disparu d’un restaurateur local, un pêcheur ramène dans ses filets la tête coupée d’un Dinka du Soudan, si on en juge d’après ses scarifications faciales. Deux faits apparemment sans lien. Mais d’autres disparitions de jeunes Egyptiens et Soudanais s’enchaînent. L’enquête de Makana l’oriente inexorablement vers la communauté de ses compatriotes, issus d’un pays déchiré et marginalisés et exploités dans un autre qui ne veut pas les accueillir.

La véracité des portraits de Parker Bilal constitue l’un des principaux attraits de son roman. Portraits humains tout d’abord. La reconstitution est habile et très vivante, d’un peuple de flics (certains criminels), de petits commerçants et restaurateurs, de journalistes indépendants, d’étudiants, d’entrepreneurs ou de notables, de marginaux, au milieu duquel Makana doit évoluer, parfois sur le fil. Il en est (certains personnages sont ses amis) et il n’en est pas, ses origines soudanaises ne sont pas invisibles et elles ne plaisent à tout le monde. Portrait d’une ville et d’une société, surtout, épuisées par le fatalisme, les préjugés, la corruption et les magouilles, la déglingue et la pollution. Peu ou prou, ses caractéristiques affectent les habitants, les modèlent. Plus remarquables ou plus suspects sont alors ceux qui parviennent à sublimer ces tares et à se détacher dans la lumière ocre et voilée du Caire, entre brumes fluviales et combustions diverses. Le médecin légiste, le Dr Siham, pour laquelle Makana commence à éprouver un béguin, impressionne par son fort caractère et son indépendance qui recouvrent pourtant des blessures personnelles. Makana lui-même n’en est pas exempt. Des allusions aux épisodes précédents nous le font comprendre.

La cité des chacals est un polar, une enquête policière développée avec maîtrise, à défaut d’adrénaline. Les poursuites à tombeau ouvert sont de toute façon délicates dans une capitale en plein engorgement, où les technologies modernes semblent des versions exsangues de ce que nous connaissons : il est par exemple plus facile de toucher des fils dénudés que de capter le WIFI. Mais le livre est également un roman « noir », qui lui, enracine les crimes dans les circonstances sociales dans lesquelles ils sont commis. Au delà des individus criminels, l’auteur dessine le monde de souffrance, de misère, de violence et de corruption spécifique qui produit ces individus criminels, en l’occurrence deux pays voisins, l’Egypte et le Soudan, à l’histoire à la fois commune et antagoniste. Longtemps territoire soumis à l’Egypte (et au Royaume-Uni) et pour partie, dans le sud habité par des populations noires, réservoir de main d’œuvre servile, razziée par les populations arabisées et islamisées du nord, plus proches de l’Egypte. Cette histoire cruelle laisse encore des traces, à l’intérieur du Soudan, malmené pendant de nombreuses années par des guerres civiles et des mouvements de population, selon des fractures communautaires et religieuses héritées de ce passé ; dans des mentalités égyptiennes également, promptes à mépriser ceux de la haute vallée du Nil, surtout s’ils sont Noirs, non-musulmans et réfugiés sans papier. Comme ailleurs, on peut les maudire, les châtier si le besoin de boucs émissaires se fait impérieux, les exploiter aussi. La traite d’êtres humains prend alors d’autres tournures, plus contemporaines : il n’y a pas besoin que de bras mais aussi de reins ou de foies… 

Un roman qui nous emporte dans la réalité noire et authentique d’une capitale égyptienne autrement écrasée par ses représentations iconiques, des pyramides et un fleuve. On se rassure de savoir qu’ici l‘évasion n’est que littéraire.

Paotrsaout


SEPTEMBER SEPTEMBER de Shelby Foote / Gallimard La Noire

September September

Traduction : Jane Fillion (révisée par Marie-Caroline Aubert).

Depuis l’année dernière, l’édition française revient sur l’œuvre de l’américain Shelby Foote (1916-2005, originaire du Mississippi et qui a grandi et vécu dans divers Etats du Sud) soit en publiant des inédits (Shiloh, chroniqué sur le blog) ou en rééditant des romans comme L’amour en saison sèche ou, ici, Septembre en noir en blanc, sous son titre original, September September.

Le titre a son importance parce que l’histoire du kidnapping d’un enfant noir à Memphis par un trio de d’apprentis gangsters blancs se déroule pendant les journées du mois de septembre 1957. Tandis qu’un événement historique émeut et agite le pays (l’intervention de forces armées pour permettre l’intégration de lycéens noirs dans un établissement déségrégé à Little Rock, Arkansas, et s’opposer aux troubles racistes que cette intégration provoque), un drame se joue dans la ville fluviale du Tennessee voisin : deux hommes et une femme cherchent à capitaliser sur l’émoi et la tension dont l’épicentre est à Little Rock, pour faire payer une rançon à une famille de Noirs aisés en se faisant passer pour de dangereux suprémacistes. 

Il y a d’un côté Podjo Harris, joueur invétéré et stratège du trio, Rufus Hutton, le loser porté sur la volupté, et sa copine, l’aguicheuse Reeny Perdew. Le huis-clos que nécessite leur entreprise, ses avancées, leurs tempéraments aussi, vont peu à peu modifier le fragile équilibre de leur association. L’instinct maternel se réveille chez Reeny face à Teddy, l’enfant séquestré. Son attirance pour un autre homme grandit. La jalousie de Rufus, son inclination à faire le mauvais choix vont enclencher les mécanismes d’un désastre, que Podjo sentait venir. Pourtant, persuadé qu’il peut pour une fois lancer les dés avec succès, il s’avancera dans la partie jusqu’au bout. On peut aisément écrire que ce triangle de personnages, classique dans le roman noir, est habilement dépeint sur les plans humains (avec des détails crus) et psychologiques, habilement manipulé par l’auteur pour faire monter la tension jusqu’au dénouement, aussi retentissant que l’explosion du réservoir plein d’un véhicule accidenté.

Sur l’autre versant, les protagonistes sont les membres d’une famille noire, des bourgeois. Le drame mets à nu les ligaments du patriarcat qu’exerce le grand-père qui a réussi, Theo Wiggins, sur sa fille, Martha, son mari Eden Kinship et leurs enfants Teddy et Cinda. Leur mariage, arrangé au départ, repose sur des non-dits. La réussite de la famille elle-même n’éteint pas les sentiments de culpabilité et de frustration de ses membres. Mais c’est l’expérience du racisme, frontale cette fois, qui éprouve et déstabilise véritablement la famille. En arrière-plan national ainsi que dans le foyer des Kinship, ce sont les tensions ethniques et sociales passées et présentes du Sud qui sont ainsi exposées par l’auteur.

L’écriture précise et efficace de Shelby Foote trace le cadre urbain et l’atmosphère de Memphis, propulse les séquences d’action. Jouant aussi avec la technique des points de vue multiples, (comme Faulkner dans Tandis que j’agonise, duquel on l’a beaucoup rapproché) Shelby Foote  nous donne des aperçus des événements et des impressions par Podjo, Eben, Rufus, Reeny et Martha, qui s’insèrent plutôt bien dans le déroulé du drame, même si les voix et tons semblent parfois peu différer les uns des autres.

A la fois thriller abrasif et tragicomédie sur le thème du racisme, un roman accompli qui donne le meilleur de lui-même dans son registre noir. 

Paotrsaout


AU NOM DU JAPON de Hiro Onoda / La manufacture des livres.

Waga Rubantō no sanjūnen sensō. [Guerre de 30 ans sur l’île de Lubang]

Traduction : Sébastien Raizer

On les appelle au Japon littéralement les « soldats japonais restant », stragglers (traînards) en anglais. Ce sont des soldats de l’armée impériale japonaise de la guerre du Pacifique qui, après la capitulation du Japon en septembre 1945 qui marque la fin de la Seconde Guerre mondiale, ont continué à se battre. Leurs raisons ? Soit un fort dogmatisme ou des principes militaires qui les ont empêchés de croire en une défaite, soit une ignorance de la fin de la guerre à cause de communications entre ces soldats et le Japon coupées lors de la stratégie du saute-mouton, d’île en en île, utilisée par les États-Unis.

Hiro Onoda, mort au Japon en 2014 à l’âge de 91 ans, était un des plus célèbres des soldats japonais restant. En décembre 1944, jeune officier formé aux techniques de guérilla, il est affecté sur l’île de Lubang aux Philippines. Quelques mois plus tard, l’offensive générale américaine passe à Lubang, les combats sont brefs. La guerre bientôt sera terminée, l’armistice signé. Mais à ce moment précis, le sous-lieutenant Hiro Onoda, est au coeur de la jungle. Avec trois autres hommes, il s’est retrouvé isolé des troupes à l’issue des combats. Toute communication avec le reste du monde est coupée, les quatre Japonais sont cachés, prêts à se battre sans savoir que la paix est signée. Au fil des années, les compagnons d’Hiro Onoda disparaîtront et il demeurera, seul, guérillero isolé en territoire philippin, incapable d’accepter l’idée inconcevable que les Japonais se soient rendus. Pendant 29 ans, il survit dans la jungle. Pendant 29 ans il attend les ordres et il garde sa position. Pendant 29 ans, il mène sa guerre, au nom du Japon.

Le récit qu’avait publié peu de temps après la fin de son incroyable expérience Hiro Onoda n’avait connu jusque-là qu’une traduction en anglais. Sébastien Raizer, écrivain et traducteur installé au Japon nous en donne aujourd’hui une version française.  Le texte est sans fioritures, le récit presque mécanique au départ quand Hiro Onoda raconte des éléments de son enfance et de sa jeunesse, son parcours de soldat. Ce n’est réellement que dans un deuxième temps que le vertige va s’installer face à ce qui relève d’une uchronie, d’une dystopie ou d’une étude sur la folie humaine. Hiro Onoda s’est véritablement enfui dans un autre espace-temps pendant presque 30 années. Son entraînement et son conditionnement à la guérilla lui ont permis de survivre mais l’ont également enfermé dans des convictions démentielles. Dans son esprit, les multiples missions de recherche dirigées vers les soldats égarés au fil des années ne pouvaient être que des leurres (même si des membres de sa famille y participaient) ou émettaient des signaux secrets qui ordonnaient qu’il ne fallait pas se montrer et continuer la mission. De toute façon, fidèle à son pays et sa hiérarchie, Hiro Onoda avait reçu l’ordre de mener ses actions jusqu’au retour de l’armée japonaise victorieuse sur l’île. Il avait l’interdiction de se sacrifier. Le déni de réalité a été une constante pendant toutes ces années. Les raids pour razzier ou terroriser les habitants ont fait une trentaine de morts en tout. La guerre continuait et c’est elle qui a eu raison de ses camarades, tués par les forces de police locales. A partir du moment où Hiro Onoda s’est retrouvé seul en 1972, ses convictions se sont fissurées petit à petit. Un globe-trotter japonais parvient à l’approcher. Il décide de se rendre finalement, son officier supérieur est venu le lui ordonner. En quelques heures, ce qui faisait son existence depuis trois décennies s’efface comme un mauvais rêve. 

Un effarant récit sur la fidélité à des valeurs, sur l’engagement sans limite, aux frontières de la folie.

Paotrsaout



LA ROUTE 117 de James Anderson / Belfond

Lullaby Road

Traduction : Clément Baude

Il y a deux ans et demi, les Nyctalopes chroniquaient le premier roman publié chez Belfond du même James Anderson, Desert Home, et en disaient le bien qu’ils en pensaient. La Route 117 se révèle être une sequel puisque James Anderson introduit à nouveau son personnage principal, Ben Jones, routier à la vie agitée, dans le décor qu’il affectionne, le désert et les mesas de l’Utah, traversé encore une fois par la Route 117. S’il existe bien une Route 117 dans l’Etat des Mormons, James Anderson a décalé la sienne dans la fiction plus à l’est pour la faire se croiser avec l’Interstate 191, grand axe routier qui s’enfonce depuis Salt Lake City, la capitale, vers le sud-est. On peut supposer ainsi qu’il cherchait à ancrer son histoire dans un des endroits les plus reculés de l’Utah pour mieux évoquer des communautés dont l’isolement, la marginalité et le secret sont des traits caractéristiques. 

« La neige et la glace ont envahi la route 117. Au milieu de ce décor lunaire, Ben, chauffeur routier, s’accroche à son volant comme à une planche de salut, pour oublier la disparition brutale, quelques semaines plus tôt, de la femme qu’il aimait.

Mais un matin, à la station-service, un étrange colis l’attend… Un gamin et son chien, laissés là avec ce mot : « S’IL TE PLAÎT, BEN. GROSSE GALÈRE. MON FILS. EMMÈNE-LE AUJOURD’HUI. CONFIANCE À TOI SEULEMENT. PEDRO. »

Pourquoi ce Pedro, un quasi-inconnu qu’il n’a pas revu depuis des mois, tient-il tant à lui confier son enfant mutique ?

Tandis que Ben reprend la route en quête de réponses, accompagné de ses improbables passagers, un drame l’oblige à interrompre ses recherches : son ami John, prédicateur qui arpente la 117 avec une croix sur le dos, vient d’être laissé pour mort sur le bord de la chaussée.

Dans ce coin perdu de l’Utah, les mystères et les dangers collent à l’asphalte. Pour Ben, c’est le début d’une enquête ahurissante, aux troublantes ramifications… »

James Anderson confirme sa poésie brute pour évoquer le désert, ses étendues désolées, ses formations rocheuses, ses lumières et les événements météorologiques brutaux qui le frappent pendant la saison d’hiver. Malgré ses aspects hostiles, la contrée abrite une communauté éparpillée dont les membres ont pour point commun de vouloir mettre une distance avec une vie antérieure que l’on devine aisément riche en accidents, en faux pas ou en dégueulasserie. Rockmuse, au bout de la Route 117, a l’air du rejeton bâtard de Slab City et d’une ghost town. James Anderson y distribue une humanité bancroche et bigarée, attachante ou bien inquiétante. Ben Jones est le trait d’union entre Rockmuse et Price où il réside. Il connaît parfaitement ce coin de désert et les habitudes des misfits qui s’y sont retirés. Raccordé aussi à la vie moderne, il peut compter sur un flic amical et les services médicaux d’urgence. Et Dieu sait si les péripéties du roman nécessitent leurs interventions. Ben Jones reste ce personnage pour lequel le lecteur éprouve une sympathie immédiate : il a ses blessures, il n’est pas lui-même irréprochable, il sait que le mieux, dans les services qu’il assure en solitaire, est de ne pas poser de questions. Malgré tout, son tempérament ne lui évite pas les ennuis. Fataliste et ironique, il avance, vaille que vaille, bien que là, sa fibre paternelle et protectrice soit mise à rude épreuve. Pour résumer, c’est un brave type, qui parfois se comporte comme un connard ; avisé, puis l’instant d’après, victime du « syndrome de la mèche courte ». 

Sur le thème de l’enfance abusée, l’enquête ou poursuite motorisée de Ben Jones rappelle dans ses meilleurs moments Le Cherokee de Richard Morgiève, paru au tout début de l’année dernière. Au fil des kilomètres d’asphalte, le drame se noue, affrontements et accidents surgissent, amitiés et amours éclosent ou se meurent. La prose de James Anderson, efficace, sait parfois se hérisser d’un humour bien vu. Alors la suite idéale à Desert Home ? Peut-être pas. Les incessants aller-retours sur la 117, entre intrigue principale et échappées secondaires, désorientent parfois et le dénouement nous laisse avec un petit sentiment de confusion. C’est un peu dommage parce que c’est une histoire qui a le mérite d’appartenir à l’endroit exact où elle se déroule.

   Sans savoir ce que je découvrirais, j’ai poussé le quad sur le côté. Le corps de l’homme était en un morceau, il avait les yeux ouverts. Du sang coulait coulait d’une plaie sur son front. Ses deux jambes, brisées à hauteur des genoux, étaient repliées, quasiment à angle droit, comme dans un dessin animé. Merci la ceinture de sécurité – si tant est qu’il l’ait mise. Les airbags ne fonctionnent que si vous êtes là où vous êtes censé être. Avec les tonneaux, l’homme et son fils s’étaient retrouvés comme deux roulements à bille dans une boîte de conserve.

   Il a remué les lèvres. Je me suis baissé et, un genou, à terre, je me suis penché vers lui. C’étaient sans doute ses dernières paroles. Dans un murmure rauque, il a répété :

« Mon fils, mon fils.

_ Le sale gosse, vous voulez dire ?

   Il a cligné des paupières.

   « Je ne sais pas. Je ne l’ai pas encore retrouvé. Espérons que je n’aurai pas besoin de sacs-poubelle pour vous le ramener. » J’ai aussitôt regretté mes paroles. « Peut-être qu’il va bien », ai-je rectifié, même su je n’en croyais pas un mot. Frapper un homme à terre n’a jamais été mon style, mais à ce moment-là, je n’avais ni style ni indulgence.

Paotrsaout



SANG CHAUD de Kim Un-Su / Matin calme.

Tteugeoun Pi(뜨거운피 /Hot blooded)

Traduction : Kyungran Choi et Lise Charrin.

C’est l’ambition affichée de la nouvelle maison d’édition Matin calme : proposer au public français des polars coréens, pan de l’édition coréenne jusqu’ici pas ou peu traduit. « En Corée comme partout ailleurs dans le monde, le polar est le genre qui capte au plus près l’air du temps. Cette réactivité en fait la richesse et elle s’exprime aussi bien dans les séries que dans le cinéma et, bien sûr, dans la littérature. » Le succès mondial de Sang chaud de Kim Un-Su (paru en 2017 en Corée, déjà vendu dans une douzaine de pays et promis à une adaptation cinéma) doit donner des ailes au projet de Matin calme. 

Kim Un-Su n’est pas tout à fait un nouvel arrivant dans les librairies françaises. Son premier roman, Le placard, est paru en 2013, son recueil de nouvelles, Jab ! , en 2018. Entretemps, son premier polar crépusculaire et métaphysique, Les planificateurs (2016), qui revisite le thème du tueur à gages, a fait mouche.

1993. Busan, 2e ville de Corée du Sud, grand port et pôle économique à moins de 200 kilomètres de l’archipel japonais, étale ses quartiers sur une zone littorale découpée, traversée de vallées séparées par des montagnes. La topographie facilite presque le découpage des territoires que les divers clans de la mafia locale se sont répartis, selon des accords toujours fragiles. C’est un subtil système de poids et contrepoids que les appétits personnels sont toujours prêts à ébranler. A Guam, Huisu est l’homme de main de Père Sohn, Huisu, la quarantaine, est en pleine midlife crisis : il garde un œil sur les trafics de bas étage pour le compte de son vieux madré de patron, enchaîne les heures bilieuses et arrosées d’alcool et les nuits solitaires à l’hôtel. Ne serait-il pas temps que son destin prenne un tournant et qu’il traite de business plus flamboyant, qu’il palpe de quoi espérer une retraite tranquille, qu’il épouse la femme – une prostituée – qu’il aime depuis toujours ? Huisu prend un jour la décision qui va bouleverser son existence et celle de tout un clan mafieux. Pour rétablir un équilibre qui explose, il faudra sortir les couteaux à sashimi et la broyeuse à viande, saigner et faire saigner.

Kim Un-Su détaille tout un univers avec patience, avec lenteur même : la géographie locale, la géographie mafieuse locale, les us et coutumes des malfrats, le quotidien du clan de Père Sohn et d’Huisu, son fonctionnement et ses codes. Car il faut bien un peu de temps pour comprendre un décor, s’imprégner d’une atmosphère et cerner des personnages peu familiers (bien avisé est celui qui pense à se référer au glossaire final des principaux clans et de leurs membres). Au fil de dizaines de pages, Kim Un-Si nous attendrit l’escalope, nous fait oublier presque que les humains qu’il décrit ne sont pas des lascars rusés et/ou violents mais des boutiquiers, des petits commerçants, qui cherchent la plupart du temps à mener avec prudence leurs affaires, guère spectaculaires mais pour eux vitales. Le roman se fait également chronique « familiale ». Père Sohn est vieillissant, et se pose la question de la succession à venir. Il est difficile de savoir pour qui Père Sohn va pencher. Huisu, qui a montré sa loyauté et son efficacité, n’a pas la préséance même s’il a toute la confiance, voire l’affection, de son boss. Cette incertitude lui pèse, l’aigrit. En attendant, au quotidien, il faut gérer les bras cassés, les demi-crétins ou les brutes du clan, superviser les négociations minables et les basses et sales besognes. La note farceuse, bouffonne, de certains épisodes apaise l’émolliente progression du texte.

Kim Un-Su fait d’Huisu un superbe personnage désabusé, aplati par une vie entière dans la pègre, à la recherche d’un second souffle. Huisu, trop intelligent, se sent dans une impasse. Il sait qu’on ne vieillit pas bien dans la mafia. Rares sont ceux comme Père Sohn et d’autres patriarches à parvenir au sommet et à s’y maintenir. Cela nécessite une rouerie et une férocité que les vieillards ont appris à dissimuler. Pour les autres, la prison ou un couteau dans le ventre est souvent la conclusion d’une vie de mauvais garçon. S’il pouvait mener des affaires en propre, prendre pour femme Insuk dont il est amoureux depuis son adolescence, adopter son fils, Amy, tête brûlée qui sort justement de prison, Huisu pourrait peut-être donner un sens à sa vie. Il faut briser des déférences filiales, profondément ancrées dans les traditions coréennes, décevoir ou défier des aînés. Quand Huisu franchit le pas, tout paraît soudain possible. Hélas, son simple changement de place sur l’échiquier offre la possibilité à des rivaux qui attendaient dans l’ombre de remettre tout un système en place. Huisu tombe dans un piège mortel.

On ne va pas dévoiler le détail de la dernière partie du roman mais rappeler qu’elle se mérite peut-être un peu et qu’elle offre un final d’une furieuse violence (comme le cinéma coréen a su déjà nous offrir), chaotique et d’une cruauté tragique. 

Un roman qui fait exploser de longues chroniques locales en massacre général. Façonné à Busan mais indéniablement taillé pour un horizon plus large.

Paotrsaout




ALLEGHENY RIVER de Matthew Neil Null / Terres d’Amérique – Albin Michel.

Allegheny Front

Traduction : Bruno Boudard

C’est souvent le cas avec les nouveaux talents de la littérature américaine proposés par Terres d’Amérique / Albin Michel : avant leur premier roman, ils ont fait parler d’eux grâce à leurs nouvelles, distillées ça et là dans les revues puis rassemblées dans des recueils. Matthew Neil Null n’échappe pas à ce cadre, à ceci près que son roman Le miel des lions (2018) nous l’a fait découvrir avant Allegheny River daté de 2016 dans sa version originale, collection de 9 textes des années 2010 à 2014.

Matthew Neil Null y dévoile son ancrage et sa connaissance intime de la région qui inspire ses écrits, en Virginie-Occidentale, plus exactement la partie septentrionale de l’Etat rattachée à l’arc géologique appalachien. C’est une zone de relief (vallées, crêtes, plateau d’altitude), irriguée par de multiples cours d’eau, lâchés comme des fauves, difficile d’accès, qui isole encore plus l’étroite bande de terre ouest-virginienne, coincée entre la Pennsylvanie et l’Ohio. Des débuts de la période coloniale jusqu’à notre époque, la vie des hommes, leurs déplacements, l’exploitation des richesses naturelles (bois puis mines de charbon), le déclin d’icelles, n’y ont jamais été aisés. Cet éloignement, ce déterminisme géographique, a contribué à la constitution d’une société humaine bien particulière dont les strates historiques sur plus de deux cents ans servent d’appui aux histoires de Matthew Neil Null.

Avec la même érudition, la même passion, la même richesse sémantique et prosaïque dont il a fait montre dans Le miel du Lion (au risque de désarçonner certains lecteurs, soumis, parfois, à une avalanche de grumes, les qualificatifs ou les descriptions imagées qu’il affectionne) Matthew Neil Null fabrique, avec 9 pièces de tissu, un quilt qui illustre avec brio le fragile équilibre entre hommes et Nature dans un milieu travaillé par des évolutions sociales et des impacts environnementaux, dépeint les exploits et les défaites ordinaires de flotteurs de bois, de mineurs de charbon, de chasseurs d’ours, de marchands ambulants, de naturalistes, de personnages aux ambitions politiques ou religieuses, confrontés au grand chambardement des temps qui changent, sans qu’ils n’apportent du meilleur, juste l’impérieuse obligation aux locaux d’en prendre le meilleur parti. S’ils ne le peuvent, ils souffriront, seront écrasés ou s’en sortiront, amoindris ou  bien drôlement changés. Ce serait la même chose ailleurs mais Matthew Neil Null ne raconte que cet endroit, avec une telle justesse et une telle puissance que nous pouvons nous convaincre qu’il nous parle des humains qui habitent ailleurs et qui peut toucher tous ceux qui lisent autre part dans le monde.

C’est violent ou au moins rude, profond, riche d’inattendu et d’aspérités littéraires (à la mesure du terrain). Ce sont des short stories. En français, nous dirons encore une fois des nouvelles, avec les limites de notre propre sémantique. Courtes, oui, plus ou moins, mais ce sont de putains d’histoires, avec une véritable force nucléaire.  Et celle ou celui qui veut en lire et est encore convaincu(e), comme Muriel Rukeyser, que « l’Univers est non pas fait d’atomes mais d’histoires » se régalera avec celles de Matthew Neil Null.

Bonne année de lecture.

Paotrsaout



Mélasse 2019, l’année au sirop noir de Paotrsaout

Que j’aimerais partager un enthousiasme à la hauteur de celui déclamé par Wollanup un peu plus tôt tandis que s’achève une année de lectures. Hélas, cette fin 2019 me donne plus l’impression d’arpenter les rues de Boston après la Grande Inondation de mélasse de janvier 1919. Le trottoir englue mes godasses, peu de livres m’inspirent depuis un moment. J’en ai laissé filer des bons (le Winslow…), d’autres m’ont bel et bien déçu. J’ai un temps cru ne pas pouvoir proposer autre chose qu’une liste indigente. Avec quelques efforts, voici réunis des titres, pour beaucoup chroniqués sur le blog, qui collent quand même aux doigts et au souvenir et pas parce qu’on a mis du visqueux dedans ou dessus. Des textes noirs mais aussi de la littérature du réel qui raconte (beaucoup) l’Amérique et (un peu) notre beau pays.

LE CHEROKEE de Richard Morgiève / Ed. Joëlle Losfeld.

Aux frontières de la parodie de genre, un polar, plein de jus, de brutalité et de verve.

J’AI TUÉ JIMMY HOFFA de Richard Brandt / Ed. JC Lattès

Bien sûr, il y a le film de Scorsese, The Irishman, qui a acheté les droits de l’ouvrage original I heard you paint houses. Traduites, les confessions et révélations du véritable Frank Sheeran, ancien homme de main du syndicat des routiers aux amitiés mafieuses, dessinent un portrait sombre qui laisse pantois.

L’HÔTEL AUX BARREAUX GRIS de Curtis Dawkins / Fayard

Inspiré par l’expérience carcérale de son auteur qui a pris perpète. A la fois tristes et drôles, implacables et touchantes, des histoires qui nous rappellent que la prison est aussi viscéralement américaine que le motel et le parc d’attraction.

NOMADLAND de Jessica Bruder / Globe

Une grande enquête journalistique sur le déclassement d’une partie de la société américaine contemporaine. Ils ont perdus leur maison, ils vivent dans des campings cars ou des fourgons. Font des milliers de kilomètres pour travailler dans des conditions indignes (souvent pour Amazon) bien qu’ils aient 50, 60, 70 années ou plus. Je vous promets que ça fait réfléchir sur son boulot et sa retraite…

CHERRY de Nico Walker / EquinoX/ Les Arènes

(…) une fiction portée, transportée même, par une vérité brutale, sans une once d’apitoiement. Elle nous parle d’un carnage américain, celui d’une jeunesse amochée par la guerre, la morosité et l’anéantissement dans la drogue, avec une authenticité terrifiante.

LA CITÉ DE LA SOIF DE Philipp Quinn Morris / Finitude

Comédie familiale sudiste totalement barjo. Par un auteur retiré de l’écriture dans laquelle il n’a jamais fortune. Il faut que ce mec y retourne, c’est pas possible autrement. Jubilatoire.

STONEBURNER de William Gay / La noire Gallimard

Un schème typique du roman noir, articulant la femme fatale et ses pantins masculins, revisité. Avec de l’amitié virile un tantinet psychopathique, des bagnoles, des accidents de bagnoles et de la bagarre. On achète.

PÉQUENAUDS de Harry Crews / Finitude

Farandole de papiers journalistiques des années 1970 par le maître des freaks qui révèle un autoportrait pas piqué des vers. De la noirceur, de l’alcool, des torgnoles, le gruau de la bêtise et des graviers de diamant. Immanquable pour tous les « avaleurs de foutaises » auxquels je me sens appartenir.

DERNIÈRE SOMMATION de David Dufresne / Grasset

Ce livre très politique, qui se lit comme un polar – il en a la tension – à la bouffée finale dystopique mais pas improbable, donne un aperçu terrifiant des violences policières durant le mouvement des Gilets jaunes, violences amorcées depuis plusieurs années il faut bien le dire et qui ont récemment encore (mort de Steve Caniço, répression des manifestations de pompiers) montré leur ancrage dans la pratique policière. Eclairant.

Finalement, ça valait peut-être le coup de lire, surtout dans la première moitié de l’année. 

En attendant 2020, ça glue, les copains.

Paotrsaout

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