Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Paotrsaout (page 1 of 5)

STONEBURNER de William Gay / La Noire Gallimard.

Traduction: Jean-Paul Gratias


Malgré la disparition de William Gay en 2012, certains de ses textes, inédits, continuent d’être publiés. Il y a deux ans, je chroniquais “Petite sœur la mort”, édité dans les mêmes conditions posthumes, sur ce blog, un peu désappointé par quelques faiblesses. Stoneburner est un texte bien différent dans sa forme et son intention. Mais disons tout de suite que la comédie sudiste et crépusculaire, qui revisite le schème typique du roman noir, articulant la femme fatale et ses pantins masculins, ne souffre absolument pas des mêmes maux que son prédécesseur et m’a particulièrement séduite.

1974, dans le Tennessee. Sandy Thibodeaux traîne sa dipsomanie, sa laideur, ses lunettes à verres en cul de bouteille et son obsession pour les femmes. Sa mire se cale sur Cathy Beeacham, bombe locale manipulatrice, à la pogne apparemment de Cap Holder, ex-shérif et hommes d’affaires, vieux débauché cynique. Quand par un hasard mal embouché, Thibodeaux met la main sur une mallette remplie de dollars destinée à une transaction interlope, il ferre et embarque la belle garce pour un road-trip qu’il voudrait amoureux dans une Cadillac noire. C’est en réalité une cavale, foireuse dès le départ. Ils ne veulent pas aller fondamentalement dans la même direction et ils égrènent sur leur chemin des poignées de biftons et des frasques qui signent leur passage. 

Cap Holder fait appel à Stoneburner, ex-flic, ex-détective privé, qui cherche à s’oublier, après le décès criminel de sa femme, dans un bicoque sur les rives du Mississippi, pour remonter leur piste et récupérer ses avoirs, femme et thune réunis par un même élastique bien serré. Stoneburner connaît bien Thibodeaux, ils ont été frères d’armes au Vietnam, puis poteaux après la démobilisation. Une relation qui s’est enlisée dans des emmerdes aussi gluantes que la vase des mangroves du delta du Mékong.

Stoneburner se met au boulot et va vite comprendre que, de part et d’autre, des ficelles sont tirées, qui feraient de Thibodeaux, de lui, des jouets. Sans spoiler le dénouement, on se permet de dire que cela se terminera mal. La Noire de Gallimard n’est pas la Bibliothèque rose.

Des miles de route dans les Etats du Sud, des bagnoles, des accidents de bagnoles, les mouvements et les cahots de ce roman sont en soi une expérience physique.  Si on y ajoute le talent de William Gay pour la noirceur et la drôlerie, le « voyage » devient à nulle autre pareil. Écrit avec singularité (l’auteur tenait à n’y faire figurer aucun guillemet, aucun tiret introductif d’un dialogue – l’objet d’une note explicative en ouverture du bouquin), le texte distille subtilement (sans balourdise, pléonasme) les références littéraires,  artistiques et musicales d’un auteur qui n’a pas donné, lui, de cours de creative writing. Ce qui m’autorise peut-être à dire que, plus que No Country for Old Men auquel il a été comparé, Stoneburner m’a fait pensé plusieurs fois à un texte que je chéris, Un pour marquer pour la cadence de James Crumley, texte qui agrippe le thème de l’amitié virile, amitié née sous l’uniforme, dans un cadre guerrier, et qui, là aussi, doit aller jusqu’au bout. Mais ne sortons pas de la route de façon anticipée et écrivons aussi que la profondeur et l’intensité psychologiques des personnages, du récit, signent en tout cas le talent d’un auteur, assez ironique pour se nommer William Gay, tandis qu’il nous entraîne avec bonheur vers des comtés et des gnons moins jolis que son patronyme.

« Je me suis demandé si Thibodeaux pouvait être le Thibodeaux avec qui j’étais parti à la guerre, sans être sûr d’avoir vraiment envie de le savoir. J’avais fait tout mon possible pour effacer Thibodeaux de ma vie et de ma mémoire. Il était lié à beaucoup trop d’éléments désagréables, et à un moment, je m’étais dit que lorsque les bagages s’accumulaient en trop grand nombre, il fallait les jeter dans le fossé, pour réduire la charge. Un poids excessif vous ralentit, et celui qui voyage vite est toujours seul. Quand les gens commence à vous bombarder à l’excès de mauvaises vibrations, vous coupez la corde qui vous lie à eux comme une ancre qui vous retient, et vous ne pensez plus à eux. C’est pourquoi je me trouvais loin de la civilisation, en train de construire une cabane sur un terrain que j’avais acquis de façon étrange.

Mais pourtant, quand je pensais à Thibodeaux, je revoyais ce qu’avait exprimé le visage d’une femme que je n’avais pas pu avoir, j’entendais le rythme de ses paroles et je pensais au phosphore en combustion qui traçait des traînées d’un vert vif sur un ciel pareil à un velours noir froissé, et à l’hélico des urgences bardé de feux de signalisation décollant comme une fusée. 

Au fond, Thibodeaux était un malade mental, fou à lier, dont la perversité forçait l’admiration tant elle était tenace. C’était l’un de ces parfaits imbéciles auxquels on accorde une sorte de considération paradoxale. 

Je l’ai chassé de mes pensées – du moins, j’ai essayé. »

Paotrsaout

L’EMPREINTE d’Alexandria MARZANO-LESNEVICH / Sonatine.

Traduction : Héloïse Esquié

Aux origines de ce livre, il y a un crime pédophile, celui commis par Ricky Langley en 1992 en Louisiane. Un jour de février, sous le coup d’une des pulsions qui l’ont précédemment amené à des actes très graves, il va plus loin encore et tue un petit voisin, Jeremy Guillory. Arrêté, jugé, un premier procès le condamne à mort. Aux origines de ce livre, il y a aussi l’histoire personnelle de l’auteur, lourde de secrets et de blessures, et qui, jeune adulte, décide de suivre les pas de ses parents dans la carrière d’avocat. En 2003, Alexandria Marzano-Lesnevich commence un stage dans un cabinet d’avocats en Louisiane dans le but de défendre des hommes accusés de meurtre. Elle est fermement, croit-elle, opposée à la peine de mort. C’est là que les hasards terribles de la vie font se croiser Ricky Langley et Alexandria Marzano-Lesnevich. La confession de Ricky, enregistrée, documentée, épouvante la jeune femme et ébranle toutes ses convictions. Elle est submergée par le sentiment de vouloir le punir, de le voir mourir. Choquée par sa propre réaction, elle creuse et va peu à peu comprendre le lien inattendu entre son propre passé et cette sordide affaire. Pendant 10 ans, elle n’aura de cesse d’enquêter inlassablement sur les raisons profondes qui ont conduit Langley à commettre un crime épouvantable.

Pour ceux qui s’intéressent aux littératures du crime (il pourrait y en avoir un certain nombre parmi les visiteurs du blog Nyctalopes), « affronter » le récit d’affaires bien réelles peut constituer une expérience des plus éprouvantes car débarrassée du filtre de la fiction. Il faut se faire à l’idée que cela s’est réellement passé ou qu’une affaire comme Langley/Guillory est, hélas, aussi ignoble soit-elle, une tragédie parmi d’autres. Autour des déroulés judiciaires, Alexandra Marazano-Lesnevich exhume l’histoire de la famille Langley, de Ricky et ses parents. Telle qu’elle est présentée, elle serre le cœur tant le drame, la souffrance, le traumatisme l’imprègnent. La personnalité et la psychologie de Ricky, un nullard, dérangé finalement, en seront marquées à jamais. Il y a des victimes aussi, ne les oublions pas, en particulier un petit garçon et sa mère. Une vie qui s’arrête, une autre qui continue, avec quelle épouvantable tristesse. 

L’enquête journalistique et le travail d’un auteur (forcément fait de spéculations et projections, ce que certains lui ont reproché) qui cherche à explorer parts d’ombre et zones de flou par l’imagination auraient pu suffire. Comme nous l’avons dit plus haut, ce dont nous parle aussi le texte d’Alexandra Marzano-Lesnevich ce sont les échos avec une expérience personnelle de violence sexuelle sur enfants. L’histoire familiale et le parcours de l’auteur sont ainsi racontés avec un luxe de détails intimes. Et il y a du moche. L’empreinte, parfois abruptement, se fait autobiographie, témoignage, interrogation sur la vérité et la justice. Le texte, qui s’est vu récompensé de nombreuses fois, est donc un objet littéraire très particulier, atypique dans le genre des littératures du crime.

C’est peut-être là où le bât blesse, à mon sens. Il n’y a pas de doute : le sujet de la pédophilie et des crimes pédophiles est très chargé et il faut reconnaître l’intensité de la démarche cathartique d’Alexandra Marzano-Lesnevich, la nécessité et le courage de celle-là. Mais ses efforts semblent parfois être ce qu’ils sont, des efforts pour mettre en relation deux histoires qui n’ont peut-être pas grand-chose en commun, même si elles s’intersectent.

Paotrsaout


LE KARATÉ EST UN ETAT D’ESPRIT de Harry Crews / Sonatine.

Traduction: Patrick Raynal.

Les éditions Sonatine poursuivent le travail d’édition d’inédits d’Harry Crews, disparu en 2012. Après Nu dans le jardin d’Eden (2013) et Les portes de l’enfer (2015), ils publient cette année Le karaté est un état d’esprit, quatrième roman du natif de Géorgie datant de 1971. Harry Crews a déjà beaucoup donné au roman noir et ses meilleurs titres n’ont pas été auparavant ignorés par les traducteurs et éditeurs. Même s’il est probable que les inconditionnels de Crews apprécieront plus que d’autres le karaté ultraviolent à la mode floridienne, il est bon d’entendre Harry nous parler encore du pays, à savoir un versant sombre de l’Amérique où les gueules cassées de la vie pataugent, gueules cassées pour lesquelles l’auteur n’a jamais démenti une tendresse couturée de cicatrices et déformée par des fractures mal réduites.

Après avoir vagabondé à travers les États-Unis, John Kaimon arrive en Floride, où il fait la connaissance d’une petite communauté de karatékas fanatiques. Ceux-ci exercent leur art dans la piscine vide du motel désaffecté où ils ont élu résidence. Plus qu’un simple art martial, c’est un véritable culte auquel s’adonne cette tribu, dont chaque membre a renoncé à sa vie passée ainsi qu’à toute possession matérielle. Seule compte pour eux la pureté de l’esprit. Si Kaimon y trouve d’abord une philosophie de vie satisfaisante, son attirance pour Gaye, une magnifique karateka, va bientôt l’entraîner dans de sulfureuses aventures. Car si l’esprit se doit d’être fort, la chair est parfois bien faible…

La formule du chef Harry est des plus habituelles. Prenez des éléments d’humanité tordue comme un drop-out désabusé, une karateka reine de beauté et létale, un nain gourou, un maître de dojo et des disciples qui veulent oublier leur faillite personnelle antérieure en devenant des philosophes de la violence ciblée (apparemment la rédemption passe par l’éclatement des phalanges sur une planche de bois d’exercice… ), des queers lubriques et, bien entendu, une tapée d’idiots américains moyens en mode badauds. Plongez tout ça dans un fond de piscine désaffectée, déversez une douche solaire impitoyable et badigeonnez de stupre, de violence et de crème solaire cacao. Vous obtiendrez cette comédie grotesque, critique d’un esprit communautaire ou de culte sixties, et bien entendu loufoque, laquelle, toutefois, n’est pas à ranger parmi les préparations les plus inoubliables de l’auteur.

Il vous sera pardonné de ne pas pratiquer le Karaté. Mais dire que c’est un Crews raté, ce serait vous exposer à un mawashi-geri (ou coup de pied circulaire) qu’il vous faudrait accueillir avec tendresse bien entendu. Car Harry Crews aussi est un état d’esprit.

   « L’homme qui avait frappé Lazarus était soûl. Il croyait que Lazarus était le type qui avait pincé le cul de sa femme quelques minutes plus tôt.

« Ça, c’est pour avoir pincé le cul de ma femme », dit-il en titubant sur place et en louchant sur Lazarus.

   Lazarus s’était vautré sur le pare-chocs de la Dodge et dans les bras de John Kaimon. Il reprit ses esprits et se figea, les mains sur la bouche. Du sang coulait entre ses doigts. L’ivrogne était un énorme type poilu vêtu d’un maillot de bain qui faisait des poches aux fesses, et rien d’autre excepté des Crocs. Sa femme, une naine blonde dotée d’un front de crétine, se tenait juste derrière lui et mangeait une pomme d’amour. Elle portait un maillot une pièce dont les bretelles défaites pendaient le long de son corps sans forme. Apparemment seul l’espoir faisait tenir ce maillot. John Kaimon craignait que Lazarus ne tuât l’homme et se tenait prêt à le retenir, quand Lazarus sauta au-dessus du pare-chocs en direction de la petite blonde qui n’avait pas levé la tête de sa pomme d’amour. Mais Lazarus voulait juste lui parler.« Madame », dit-il doucement

   Elle leva le visage de sa pomme. Elle avait du sucre rouge sur la lèvre supérieure et sur le menton. Elle était soûle elle aussi. Lazarus allait lui parler quand une explosion secoua le cielet fit trembler la terre. Ils s’arrêtèrent tous pour contempler les lumières multicolores et le fumée dérivant au-dessus de l’eau quand la bombe avait explosé.

   L’obscurité finit par retomber. « Madame », répéta Lazarus. Il approcha son visage tout près du sien. « Est-ce que je vous ai pincé le cul ? »

   Elle soupira, et l’on aurait dit qu’elle allait pleurer. « Personne ne m’a pincé le cul. Je le lui ai dit. Personne ne m’a pincé le cul. Il le sait. Mais il continue à espérer et à cogner les gens. »

La porte arrière du combi Volkswagen s’ouvrit brusquement, le grand et beau jeune homme aux cheveux longs et aux yeux morts sortit, s’étira, ouvrit largement les bras, se cambra et émit un grognement satisfait. L’ivrogne poussa Lazarus, frappa le gars et l’envoya dans le combi. Les mains posées sur les hanches, il lui dit :

« ça, c’est pour avoir pincé le cul de ma femme. » »

Paotrsaout

LA CITE DE LA SOIF de Phillip Quinn Morris / Editions Finitude.

Traduction: Fanny Wallendorf.


Le destin de certains auteurs et de leurs textes parfois nous fait nous interroger et nous émeut. Pourquoi ont-ils arrêté d’écrire ? Pourquoi n’ont-il pas été reconnus en leur temps ? En ont-ils souffert ? S’il n’est plus possible d’interroger John Kennedy Toole ou James Ross (Une poire pour la soif), il serait théoriquement possible de le faire avec Phillip Quinn Morris, installé aujourd’hui sur la côte ouest de la Floride. Il y exerce le métier de peintre en bâtiment. Originaire de l’Alabama, Phillip Quinn Morris a publié deux romans en 1989 et 1990 et on peut remercier les éditions Finitude de nous en livrer des traductions françaises, Mister Alabama (2016) et, cette année, La Cité de la Soif. Remercier, parce que tout autant que Mister Alabama, La Cité de la soif  a fait naître une puissante affection chez son chroniqueur attitré. Quelle bon dieu de comédie familiale, excessive, bouffonne et tendre à la fois, copieusement arrosée de gin-soda et de gnôle.

Eté 1970, Alabama, « le Cœur du Cœur de Dixie ». Le comté de Sumpter, à la frontière du Tennessee, est un dry county, comme il en existe d’autres dans le Sud. Il est interdit d’y vendre de l’alcool. Ce n’est pas un problème pour Bennie J. Reynolds qui, issu d’une lignée d’habitants des bois et des marais versés dans le trafic, la corruption et la démerde, est devenu l’homme le plus puissant du comté. [S]a femme est la plus belle, sa maison la plus grande et ses enfants les plus populaires de la région. Grâce à son formidable sens des affaires, il s’est débrouillé pour tenir au creux de sa main le cœur, l’âme et le portefeuille de ses concitoyens en devenant le seul pourvoyeur d’alcool de la ville, la Cité de la soif comme il se plaît à l’appeler. Mélange détonnant de gentillesse du Sud et de sans-gêne parvenu, la famille Reynolds est un peu clinquante, certes, mais qu’importe. Ici on est dans le Sud, et dans le Sud on aime la réussite et on s’arrange avec le reste, du moment qu’on respecte les traditions, les chiens, l’élection de Miss Coton et la Fête du Raton Laveur. Pourtant, cet été 1970 pourrait bien ébranler toutes les confortables certitudes de Bennie J. Des changements s’annoncent avec le départ pour l’université de ses enfants, sa fille Winn et surtout son fils, Wright.

Le roman de Morris ouvre les portes d’une galerie de portraits, tous plus pittoresques les uns que les autres. Evidemment le clan Reynolds y prend la plus large place : Bennie J. le père, travailleur acharné, viscéralement attaché à sa famille et sa terre, à certaines traditions, adepte aussi du « My way » (et tant pis pour la casse) ; Maman Cordelle, la mère, entre frivolité et autorité ; Winn et Wright, les enfants ; Hannah, la cousine ave laquelle Wright a une liaison ; Mae Emma l’employée de maison noire considérée comme la « cousine » (parce que les conventions chez les Reynolds, on s’assoit parfois dessus) ; Jerry Lee, l’homme de main de Bennie J. qui a fricoté par le passé avec Coleen, la sœur de Maman Cordelle et mère d’Hannah ; Mamma Dog Midnight, enfin, la chienne de race Coonhound (chien de chasse adapté pour le raton laveur, d’où son nom), fierté de son maître. Autour d’eux, en admiration pour leurs personnes et leurs gestes, la bonne société du comté, les riches héritiers, les petits notables et les ruraux, pas tous rusés, dont Morris se fait fort de souligner les qualités et surtout les défauts, trop humains, avec un effet hilarant certain.

Bennie J. prend la vie avec son éthique, sudiste mais aussi bien à lui. « Quoi que tu fasses en ce bas monde, fais-le avec dignité et élégance » inculque-t-il à son fils. Cela signifie bosser comme un forcené de l’aube au crépuscule, dans ses échoppes ou bien en organisant une expédition à la dernière minute dans le Tennessee voisin pour abreuver les participants de la Fête du Raton laveur, ramasser les biftons et confier à ses enfants de les apporter en sachets à la banque, envoyer balader ceux qui l’ennuient, quel que soit leur statut, enterrer son chien avec pompe quand celui-ci meurt. C’est un père inquiet pour l’avenir de sa famille et de tout ce qu’il a construit. L’immense tendresse que l’homme d’affaires matois a pour les siens est touchante.  Et sa philosophie de vie de redneck chauvin mal dessalé, tantôt bornée, tantôt easygoing, fait naître aisément le sourire :

  • Où est-ce que Kathy Lee va faire ses études déjà ? demanda-t-il en prenant le chiot sur ses genoux.
  • A Rutgers, dans le New Jersey répondit Wright.
  • J’sais pas pourquoi ils tiennent à envoyer leurs gamins dans une ribambelle d’écoles jusqu’à ce qu’ils aient trente ans. Envoyer Kathy Lee dans le Nord, merde alors.
  • B. J. , elle est allée au lycée de Sumpter. Et comme Lou Ann, elle continuera sans doute jusqu’à ce quelle obtienne un diplôme à Rutgers.
  • Rutgers ? On dirait le nom d’une école où on apprend à fabriquer des armes. J’sais pas pourquoi les Thomas se sentent obligés de fréquenter des écoles bizarres.  Ouais si Bennie J. était jeune, y ‘a qu’un endroit où il voudrait aller : l’Université d’Alabama à Tuscaloosa. Et j’ferais des études de karaté. C’est quelque chose que personne peut t’enlever.

Winn (le contraire de Lose) voyage en Europe pour les vacances. La vie universitaire va l’éloigner à nouveau du comté et elle est à l’heure des choix, cela serre le cœur de Bennie J. « Dès que cette chère Winn apparaît, c’est la fête » est un mantra chez les Reynolds. Wright (le contraire de Wrong), beau et charismatique, auquel tout le monde prédit une carrière politique nationale, s’angoisse de quitter son monde et d’assumer sa relation avec sa cousine, renâcle à l’idée de travailler aussi dur que son père, veut régler quelques comptes avec les membres de la riche micro-société locale. C’est un adulte désormais. Enfin, sous le même toit, Hannah sombre dans la mélancolie, persuadée de mourir bientôt. Si Bennie J. a tiré sa propre force et sa propre morale à patauger dans les eaux turbides du marécage et de la contrebande (il sait d’où il vient et ne cesse de conter ses propres aventures comme celles de ses aïeuls), ses enfants, dosés en douce au gin-soda et grisés par la vitesse et la vie facile, lui apportent bien des tracas.

Le texte de P. Q Morris révèle la fine connaissance de son sujet, le Sud avec ses traditions et coutumes et ses habitants, et la maîtrise d’un art, saisir le sens d’un lieu et d’un moment et donner une consistance à ses personnages. Mais peut-être devrais-je me contenter de dire que ce roman est une sacrée bonne histoire, qui pétille de vie, suinte de raide et de sensualité et frise le barjo, pour notre plus grand plaisir. Si quelqu’un pouvait dire à Phillip Queen Morris que nous n’en avons pas eu assez, il en serait remercié.

Paotrsaout


L’ EXTRAVAGANT MONSIEUR PARKER de Luc Baranger / La Manufacture de livres.

Billy The Kid (1859-1881) est pour tous désormais entré dans la légende de l’Old West américain. Dans sa violente et fulgurante carrière d’outlaw, il aurait descendu autant de types qu’il aurait vécu d’années, soit 21. De nombreux éléments de sa vie et de sa mort sont toutefois sujets à précaution, controversés et obscurs car tirés de récits romancés, de biographies contradictoires ou de témoignages fumeux. La littérature et le cinéma ne sont pas privés en tout cas d’apporter leur contribution à l’élaboration du mille-feuille mythique. Luc Baranger, citoyen canadien né à Trélazé (Maine-et-Loire) est le dernier en date à nous raconter quelque chose de Billy The Kid. Auteur de polars, traducteur, féru de blues et d’histoire américaine (ce qui transpire dans ces publications, citons le très bon Tupelo Mississipi Flash en 2004), il n’avait pas publié directement en France depuis une dizaine d’années.

Albuquerque, automne 1949. Maureen McLaughlin, douce mère de famille, fait la connaissance de l’intriguant Leroy Parker qu’elle est chargée d’assister dans ses travaux ménagers. Au fil des semaines se noue entre la femme et le vieil homme une solide amitié. Jusqu’à cette journée d’hiver où Leroy révéle à Maureen son secret. Celui qui fit jadis trembler le Sud des États-Unis et que tous ont cru mort, le légendaire Billy the kid, c’est lui.
Commence alors pour Maureen et sa famille, entre incrédulité et fascination, un voyage dans le passé du vieil homme et dans les mythes de l’Ouest américain.

Raconté par Abigail, arrivée elle-même au crépuscule de son existence, le récit revient sur la tendre relation entretenue par un vieil homme (un Billy The Kid pas franchement rangé des camions mais en tout cas retiré de la circulation sous cette appellation) et les membres de la famille dont la mère est devenue son aide à domicile. Il est attachant, ce vieux Monsieur Parker, et diablement fascinant. Avec un plaisir féroce, il va livrer les détails de son existence agitée et les secrets qu’il gardait jusque-là pour lui. Profitant de la faculté de la poussière à ne pas retomber immédiatement après une cavalcade ou une échauffourée, il a, il y a bien longtemps, judicieusement laissé le cadavre de Billy The Kid (soi-disant abattu par Pat Garett) entrer dans la légende et promené sa peau d’homme anonyme en compagnie d’autres mauvais garçons célèbres (Butch Cassidy, The Sundance Kid…) ou d’aventuriers prompts à participer à des entreprises belliqueuses, fût-ce sous le drapeau d’une nation qui prétend agir pour le bon droit. Quand il raconte cela, il a quatre-vingt-douze ans, et il en a vu. Plus que témoin de son temps, il a été acteur d’événements agités, survenus avant et après son décès officiel.

Solidement documenté, le roman nous donne à revivre un pan de l’histoire de l’Ouest, revisité avec une allégresse qui favorise les pistoleros, qui n’auraient pas tous fini sous les balles des shérifs, marshals ou autres agents Pinkerton, comme le voudrait la version officielle qui se prend au passage une belle volée de plomb et d’ironie. Et jusqu’au bout, Monsieur Parker reste un kid facétieux mais sans remords et pas prêt à le se laisser pisser sur les bottes.

Un joli pied de nez à l’Histoire, le genre de conte qu’il faut raconter aux petits comme aux grands, ça leur fera les dents.

« (…) Il m’écrasait de tout son poids quand j’ai pressé la détente. Je dis pas que j’y ai pris du plaisir, mais je l’ai fait sans me poser de questions. C’était lui ou moi. On vivait en permanence avec la violence et la mort. C’était comme ça en ce temps-là.

   Sentant une gêne autour de la table, Parker argumenta.

– La plupart des hommes que je côtoyais quand j’avais dix-sept dix-huit ans, ils avaient combattu pour le Nord ou pour le Sud. Ils avaient été de la plupart des boucheries, comme celles de Bull Run, Shiloh ou de Gettysburg. A Gettysburg, dix-sept mille morts, trente-trois mille estropiés. En trois jours. Vous vous rendez compte ? Y a des chiffres comme ça qu’ont le don de vous donner une drôle d’idée de l’amour du prochain. Les pires rascals que j’ai croisés quand j’ai commencé à vivre du jeu dans les saloons de Silver City et plus tard d’Arizona, ils avaient fait partie des bandes de jaywalkers ou de bushwhackers, avant de changer de nom et de disparaître en Territoire Indien ou au Nouveau-Mexique. Faut tenir compte de ces choses-là pour comprendre ce que j’ai fait. C’était une toute autre époque qu’aujourd’hui où on trouve un policier à chaque coin de rue. J’imagine que c’est pas facile à comprendre, mais dans ces années-là, chaque particulier était la loi. »

Paotrsaout


LES FURIES de Niven Busch / Actes sud / L’ ouest le vrai.

Traduction: José André Lacour et Gilles Dantin.

18e titre publié dans la collection « L’Ouest, le vrai », Les furies est, à l’origine, un roman paru en 1948. Son auteur, Niven Busch, est un écrivain et scénariste américain, à qui l’on doit les scénarios des westerns Le Cavalier du désert (Wyler, 1940), La Vallée de la peur (Walsh, 1947), Les aventures du capitaine Wyatt (Walsh encore, 1951) ainsi que le roman à l’origine de Duel au soleil (Vidor, 1946). L’adaptation cinématographique des Furies (1950) a été faite par un des rois du genre, Anthony Mann, de façon fidèle et magistrale, selon Bertrand Tavernier.

1889. Dans le Territoire du Nouveau-Mexique, Temple Caddy Jeffords est un riche propriétaire terrien régnant comme bon lui semble sur un immense domaine. Sa fille Vance, plus que ses deux fils qu’il juge moins aptes, est destinée à hériter de la propriété. Cruellement, le père écarte tout autre destin possible pour sa fille. Un jour, il revient d’un voyage à San Francisco accompagné de Flo Burnett, sa première idylle sérieuse depuis son long veuvage. Flo s’installe au ranch et Jeffords la demande en mariage.

La future Mme Jeffords a des projets pour le domaine, de manière intéressée. Vance comprend qu’elle ne gérera plus l’entreprise familiale auprès de son père. Au cours d’une dispute Vance essaie de tuer Flo avec une paire de ciseaux. Elle ne parvint qu’à la défigurer. Elle s’enfuit du domaine, puis essaie de se construire une vie en se mariant. La vengeance du père la rattrape, il fait pendre son mari après lui avoir tendu un piège. Vance jure alors de se venger et intrigue pour déposséder son père fortement endetté et le jeter à bas de son piédestal, avec l’aide de Curley Darragh, son ancien amant, évincé par TC Jeffords.

Dans une collection de textes qui nous avaient habitués à la description de paysages puissants, à la pertinence d’éléments historiques et à un souffle épique, Les furies se démarquent. En effet, Niven Busch s’attarde un minimum sur ces aspects. Ils sont brossés de façon rapide mais judicieuse. Le Territoire du Nouveau-Mexique est à la fin des années 1880 une jeune extension des Etats-Unis. Quelques décennies de présence américaine se sont surimposées à des siècles de présence indienne, espagnole, mexicaine et ont surtout marginalisé les représentants de ces populations, victimes d’un racisme bon teint. Est venu le temps de ces barons fonciers sans scrupules qui se sont taillés la part du lion dans la vie et l’économie locales. C’est dans ce cadre que l’affrontement shakespearien, plein de drame, de désir et de sang, raconté par Niven Busch se place. Les furies sont trois personnages de femmes, auxquelles ce western fait la part belle. La mère, décédée, mais dont planent l’amertume et le sentiment de trahison. La prétendante, Flo Burnett, intelligente et déterminée, alors que l’âge vient lui rappeler qu’elle est sur le déclin, à tirer le meilleur profit de sa relation avec TC Jeffords, en écartant toute rivale. Et enfin et surtout, Vance, la fille, belle, rusée, faite de silex, d’un caractère propre à mener sa barque à tout prix dans un monde impitoyablement individualiste et masculin. Auprès de son père, elle apprend tout ce qu’il faut savoir pour conduire ses affaires et doubler ou écraser ses adversaires. TC Jeffords semble miser tout sur elle d’ailleurs. Mais cela a un prix. En patriarche autoritaire et brutal, il étouffe toute velléité de sa fille de contracter ce qu’il considère être une mésalliance. Aussi, quand Vance comprend que cet adoubement ne lui rapportera pas l’héritage qu’elle en attend, elle s’échappe. Quand la vengeance de son père la frappe, elle sombre dans la haine la plus tenace et élabore un plan pour détruire son père, dont l’aboutissement ne la privera ni de déception ni d’un sentiment de perte.

Perceptible dans d’autres titres auparavant, l’avènement de personnages féminins centraux s’impose dans les dernières publications de la collection « L’Ouest, le vrai ». Et Les furies marque bien un palier dans cette tendance. Un western colérique, de sentiments et de passions, habité par des personnages féminins complexes et forts.

Paotrsaout

GLORY HOLE de Frédéric Jaccaud / EquinoX / Les Arènes.

Frédéric Jaccaud, romancier et nouvelliste suisse, n’est pas un inconnu chez Nyctalopes. Son précédent roman, Exil, a fait l’objet d’une chronique par Wollanup, qui saluait alors l’intransigeance de l’auteur, en le rapprochant d’un de ses contemporains, national celui-là : « tout comme Chainas, F. Jaccaud ne cherche pas à plaire, à être dans l’air du temps, d’écrire les romans qui plairont au plus grand nombre. Tout comme les romans de Chainas, ceux de Jaccaud se méritent et s’ils offrent un plaisir certain au fan, celui-ci s’obtient au prix d’une lecture qui peut parfois heurter, désarçonner, provoquer mais jamais ennuyer ou laisser indifférent. » En se plongeant dans ce cinquième roman, irrigué par un liquide organique glacial, on ne peut qu’approuver.

Début des années 1980, dans une petite ville portuaire française, peut-être baignée par les eaux grises de la Manche, Jean et Michel vivotent dans une petite délinquance, sans avenir. Leur amitié tortue est ancienne, elle remonte à l’orphelinat. Treize ans auparavant, ils se sont liés et se sont promis de ne jamais se quitter. Claire aussi était du serment. Mais elle a disparu. Ne reste d’elle que les photos qui maculent les revues et jaquettes de VHS porno arrivées d’outre-Atlantique. Ils n’ont pas oublié et veulent comprendre. Un braquage foireux les pousse à fuir, ils s’envolent pour Los Angeles, épicentre d’une nouvelle industrie qui part à la conquête du monde, le X. La ville brille et glace en même temps. Entre miséreux prêts à tout pour s’en sortir et riches anesthésiés par le cynisme et les drogues, Jean et Michel doivent avancer dans ce cloaque californien pour mener à bien une quête dont l’issue sera douloureuse pour tous.

Dès les premières lignes, on sait que l’auteur manie le scalpel, sous lumière crue et sans anesthésie. Il dissèque ce quelque chose qui ne marche pas droit et qui ne peut pas aller loin, coincé entre les falaises, pas loin de l’asphyxie, chez Jean et Michel, le beau et la brute, l’un qui tire et l’autre qui se laisse tracter. Jean a une fille sur le trottoir, deale, se crame la tête, se bagarre et se débat. Michel accompagne, suit et essaie en plus de vivre tant bien que mal une vie de couple. Ni l’un ni l’autre ne se satisfait vraiment de ce qu’il vit. Leur amitié a tout du poids mort, d’autant qu’elle a perdu une de ses roulettes, Claire. Dans leur tête à tous les deux, un obsédant jeu de tarot, illustré par des rêves de gosses, la nostalgie d’un élan physique, le mystère de la disparition de Claire et le vernis des photos porno.

Déjà peu enviable en France, la vie du duo, arrivé en Californie, ne sera pas reluisante. Au moins vont-ils pouvoir approcher pas à pas des milieux plus aisés, d’une terrifiante vacuité morale, pris dans un tourbillon hédoniste morbide, entre drogues et sexe. Des portes s’ouvrent vers l’univers du porno. Rien d’étonnant, ce qui fait exister la nouvelle industrie du X, c’est le fric. Elle n’est qu’un des derniers avatars en date d’un système économique qui use de cruauté et essore les humains contraints de s’y asservir. Frédéric Jaccaud ne manque ni de background  documentaire ou philosophique ni de références (JG Ballard, George Bataille…). C’est pourtant quand elles apparaissent de façon trop évidente pour contribuer à une analyse ou une contextualisation que nous avons moins envie de le suivre. L’immersion grandissante des deux comparses dans les tournages révèle assez de saloperie glaçante. Jean, pourtant leader au départ, va perdre pied et Michel, étonnamment, relever le défi avec plus d’accomplissement. Mais il y a un prix à payer pour une vérité qui lamine le désir, l’amour et l’amitié.

« Sur la pochette d’une VHS, on les compare au couple burlesque formé par Bud Spencer et Terence Hill. Le corps esthétique de Jean se fait malmener par la caricature de son compagnon. Le rôle ingrat de Michel, brut, balourd,  un peu idiot, se mue en catharsis pour une population masculine frustrée qui trouve une vengeance fictive dans les scènes où la disgrâce l’emporte sur l’élégance.

À présent Jean reproche à son ami d’avoir le beau rôle. Michel ne veut pas en parler. Il lui rappelle qu’ils ne sont pas véritablement acteurs. Il s’agit de retrouver Claire. Tout cela n’est qu’un moyen, pas une fin.

Jean ne l’entend pas.

En plus, tu y prends du plaisir.

Il faut avouer pour Michel, interdit, vexé, blessé, qui refuse d’admettre qu’il ne subit plus autant de déplaisir en jouant devant la caméra. Toutes les tensions accumulées de son enfance, jusqu’au crime irréparable, ce destin qui ne cesse de s’acharner, tout cela s’amenuise lorsqu’il entend la voix du réalisateur, cette voix qui lui ordonne chacun de ses mouvements, ordonne cette autre vie, futile et ridicule, qui tiendra sur une pellicule de quelques mètres. À cet instant, il n’est pas meilleur, pas pire que tous ces hommes nus et déchus, ahanant sur des corps inconnus, noyés dans les odeurs crues et les cris simulés, sous l’œil inquisiteur de l’objectif, sous le regard indifférent des techniciens. Lorsqu’il surprend le reflet de son anatomie dans l’un des miroirs installés autour de lui afin de faciliter le travail du caméraman, il éprouve enfin cette honte redoutée, retrouvant dans la souffrance morale la sensation d’exister. »

Une descente dans une vallée infernale, plus érosive qu’érogène.

Paotrsaout


CHERRY de Nico Walker / EquinoX / les Arènes.

Traduction: Nicolas Richard.

Cherry (la cerise) désigne dans l’argot des militaires américains d’aujourd’hui, la nouvelle recrue, le bleu-bite. L’expression est aussi à connotation sexuelle car, en américain, quand on perd sa virginité ou son pucelage on perd sa « cerise » (to lose one’s cherry). Bleu-bite, le personnage principal du premier roman de Nico Walker (inspiré par sa trajectoire personnelle) l’a été, pendant les premiers mois de son engagement sous l’uniforme, balancé en Irak. Branleur, jean-foutre, désespérant propre-à-rien sous opioïdes, il l’a été également, avant, pendant et après ce passage dans l’armée. Nico Walker purge une peine de prison depuis 2012 et devrait être libéré en 2020. On obtient un aperçu de l’état de l’Amérique quand les maisons d’édition en viennent à « tirer » du système carcéral des types avec autant de talent pour la plume (que pour autre chose de bien pire) : il y a quelques semaines à peine, Nyctalopes chroniquait L’Hôtel des barreaux gris de Curtis Dawkins, lui-même emprisonné à perpétuité.

Cleveland, Ohio, 2003. Le narrateur, issu de la middle-class, entame sa première année à la fac. Bien vite, sa vie se met à ressembler à une dérive : glander, se défoncer, baiser, tomber amoureux occupent la plupart de son temps. Quand il rencontre Emily, c’est le coup de foudre. Quand il croit l’avoir perdue, il s’engage dans l’armée par ennui et bravade. Assistant médical de terrain, il est envoyé en Irak et découvre pendant une année l’horreur et l’absurdité de la guerre : la routine, l’abrutissement, le sang, les flammes, les antidouleurs, les compresses, la trouille, la violence à l’état brut, de part et d’autre. A son retour, c’est un homme malade, il souffre de troubles post-traumatiques. Il retrouve Emily qui a elle aussi commencé à tâter de la seringue. Le jeune couple se laisse aspirer dans le siphon d’opiomanie qui tire vers le bas tout un pan de la société américaine. L’addiction s’aggrave, les finances s’évaporent. Pour continuer à dépenser les sommes faramineuses nécessaires aux toxicomanes, le dos au mur, il se met à braquer des banques.

Cherry réussit en premier lieu la gageure de rendre un véritable trou du cul attachant. Le narrateur, celui de la vie civile en tout cas, nous englue dans sa naïveté morose, son indolence, son sentimentalisme, son inclination à baigner dans la vacuité. Si on était un vieux con, on lui collerait les épaules contre les épaules, hurlerait quelque chose comme « non mais tu vas arrêter tes conneries ! » et peut-être le ferait-on saigner du nez. Si on était un vieux con avec du cœur, on le prendrait dans ses bras et se mettrait à chialer aussi « quand est-ce que tu vas arrêter tes conneries ? » Mais il y a quelque chose qui force le respect, c’est l’honnêteté brute, la vérité, du propos. Ce cœur brisé, cette âme pleine d’espoir malgré tout, nous parle et nous touche.

Son expérience sous les drapeaux et sur le théâtre d’opérations irakien constitue un indéniable temps fort du roman. On est là au plus proche de ce qu’a lui-même vécu Nico Walker. Il n’est pas le premier à relater ce genre d’histoires. En fiction ou non-fiction, d’autres anciens soldats ont publié des textes superbes, forts. Mais la lucidité de  Nico Walker sur l’armée et la guerre embroche l’amas de propagande qui les entoure. Ses anecdotes chaotiques (porno et drogues, actes de cruauté et de bienveillance, heures d’ennui transpercées de pics de terreur) ont une résonnance toute particulière et véhiculent le désordre de la mission américaine et ses effets délétères sur les jeunes gens chargés de la mener.

Le retour au pays est une spirale descendante. Les prises de drogue, les deals, l’infernale et stérile bavasserie des toxicos dominent et donnent l’impression d’une course sur place. Les anecdotes similaires s’accumulent, comme une leçon répétée encore et encore à quelqu’un qui la comprend mais ne peut rien changer. L’enfer personnel du narrateur est aussi celui de toute une société. Les opioïdes sont aujourd’hui un fléau national aux Etat-Unis. Démarrée avec la surprescription de médicaments anti-douleurs (comme l’Oxycontin), la crise s’est intensifiée avec l’afflux d’héroïne à bas prix et d’opioïdes synthétiques fournis par des cartels. Le roman de Nico Walker est un des premiers à éveiller la conscience sur cette catastrophe humaine et sociale.

Salué par la presse et des grands noms de la littérature américaine contemporaine (Donald Ray Pollock, Thomas McGuane, Dan Chaon…) Cherry est une fiction portée, transportée même, par une vérité brutale, sans une once d’apitoiement. Elle nous parle d’un carnage américain, celui d’une jeunesse amochée par la guerre, la morosité et l’anéantissement dans la drogue, avec une authenticité terrifiante.

« Après avoir reçu un e-mail qui me brisait le cœur,  ce que je faisais typiquement, c’était boire un café et fumer des cigarettes. S’il y avait une partie de cartes en cours, je jouais et perdais un peu d’argent. Dans l’ensemble, je n’avais pas de veine aux cartes. Mais tôt le matin, la plupart du temps, il n’y avait pas de partie de cartes. Souvent il n’y avait rien d’intéressant à lire. Tout le monde dormait.  Alors ce que je faisais, c’est que je regardais le catalogue Ikea. J’avais copié-collé plein de trucs sur le mobilier Ikea dans un document Word, et je regardais ça en pensant aux meubles qu’Emily et moi achèterions quand nous habiterions ensemble. Je me disais que si je revenais vivant de ce truc en Irak et que je mettais de l’argent de côté, ça nous suffirait pour que nous nous lancions ensemble dans la vie. Nous aurions des économies, elle serait diplômée,  je pourrais entreprendre des études et ça irait parce que ce ne serait pas juste un truc qui me serait tombé dans le bec. Il faudrait que je sois futé comme Emily. Et elle deviendrait quelqu’un et je deviendrais quelqu’un, bibliothécaire peut-être, et nous aurions assez d’argent, nous serions classe moyenne, nous ne manquerions de rien, nous ne dépendrions de personne., aucun vieux salopard ayant voté pour les guerres ne pourrait rien me dire parce que j’aurais fait ce qu’ils avaient voulu. Donc je fumais des Miami, je buvais du café, j’étais sur les nerfs après avoir été en mission toute la nuit, à me vautrer dans les champs autour de la base. En vrai, je ne regardais pas beaucoup de porno, vous savez. Bon d’accord, j’en regardais un peu, j’avais vu quelques épisodes de La camionnette de la baise et tout ça, mais dans l’ensemble je n’en matais pas tant que ça. Ça me donnait l’impression de tromper Emily. Et quand je me branlais dans les chiottes portables, je ne pensais pas à d’autres nanas. Je n’en ai pas honte. J’essayais d’être un mec bien. »

Paotrsaout


BANLIEUES PARISIENNES / Asphalte.

Sous la direction d’Hervé DELOUCHE. Avec des textes de Guillaume BALSAMO, Timothée DEMEILLERS, Marc FERNANDEZ, Karim MADANI, Cloé MEHDI, Patrick PÉCHEROT, Christian ROUX, Jean-Pierre RUMEAU, Anne-Sylvie SALZMAN, Insa SANÉ, Rachid SANTAKI, Anne SECRET, Marc VILLARD.

Nyctalopes a proposé jusqu’ici un certain de nombre de chroniques de romans issus de la collection « Fictions « d’Asphalte. L’éditeur développe également depuis ses débuts « Asphalte Noir », des recueils de nouvelles noires inédites invitant à la découverte d’une ville ou d’un territoire, sous la plume d’auteurs locaux. Après Paris Noir, Marseille Noir, Haïti Noir, Bruxelles Noir… on revient en France avec cette nouvelle destination : Banlieues parisiennes Noir. C’est le prolongement au-delà du périphérique de Paris Noir paru en 2010, qui constituait le premier volume de la collection.

Dans l’introduction d’Hervé Delouche, il y a une très intéressante référence à un ouvrage de géographie humaine, un carnet de voyage, publié il y a 30 ans : Les Passagers du Roissy-Express, par François Maspero et la photographe Anaïk Frantz. S’arrêtant à chacune des stations du RER B, reliant au nord-est l’aéroport Charles-de-Gaulle et au sud-ouest, Saint-Rémy-lès-Chevreuse, (la ligne B du RER et ses ramifications traversant une partie aussi minime soit-elle de tous les départements de l’Ile-de-France, 75, 77, 91, 92, 93, 94 et 95), les auteurs entreprirent d’aborder la vraie vie des habitants d’un territoire kaléidoscopique, protéiforme, engagé dans une transformation historique, au point de vue urbanistique, économique et sociologique. En 2019, le collectif d’auteurs réunit dans ce recueil ne fait probablement pas autre chose en nous proposant des instantanés en provenance de la petite Couronne et au-delà, instantanés qui disent quelles sortes d’existence cabossée et de trajectoire accidentée strient les zones sombres ou simplement périphériques du regard que nous portons sur les banlieues parisiennes. déjà bien orienté par nos préjugés et la méconnaissance. Ne l’oublions pas, il s’agit de textes noirs et leurs auteurs n’ont pas été convoqué ici pour démériter. Parmi eux,  les vétérans du genre ne déçoivent pas et les nouveaux venus, non plus.

Témoins de leur temps, les auteurs (pour certains ancrés dans le territoire qu’ils utilisent) ont forcément un pied dans une réalité déjà arpentée par d’autres, médias, films, séries. Les banlieues comme territoires,  « rintés » ou « terters » de criminels, de caïds, de réseaux, de trafics, de substances, cela ne surprendra personne. Et les « bonnes » banlieues (qui ne méritent plus par conséquent leur adjectif manichéen), à l’ouest, ou plus profond au sud, ne sont pas épargnées, cette fois. Les banlieues comme réacteurs à fusion ou fission de l’histoire migratoire, cela n’étonnera pas non plus. La différence, par rapport à 1990 peut-être, c’est que d’autres populations sont arrivées dans le paysage, en provenance d’Europe centrale ou balkanique, d’Afrique subsaharienne. Elles vivent aussi la relégation, dans les interstices concédés, en dehors de la ville-centre, Paris, qui leur oppose ses barrières mentales, culturelles et financières. Des auteurs n’oublient pas de creuser le mille-feuille historique des lieux qu’ils veulent raconter. Dans les ruines de la banlieue ouvrière ou « villageoise » poussent, comme le lierre, des histoires toujours douloureuses. On y a brisé des hommes autant que des sociabilités, des usines et des rêves. Brutalité, révolte, cruauté, renoncement, tragédie sont au rendez-vous pour ces personnages de l’ordinaire alignés dans 13 histoires qui portent la griffe particulière de leurs auteurs. Pas question d’établir un palmarès dans cet ensemble de fort bonne tenue. Les angles, nuances, sensibilités apportés par les auteurs atteindront des lecteurs tous différents.

Pour peut-être sortir de ces généralités, j’oserai évoquer deux textes en particulier.  Il y a dans Métamorphose d’Emma F. de Christian Roux une effarante  et jubilatoire férocité. La vengeance, ô combien cruelle d’Emma, c’est la revanche d’une reléguée : géographique (elle habite à Mantes-La-Jolie), socio-économique (elle est boniche à Paris et fait l’A/R quotidien), physique également (elle est obèse et n’incarne en rien le stéréotype de la Parisienne élégante et désirable que produit ce centre aisé, médiatisé, puissant, donneur de ton culturel et artistique, avec une violence et un mépris tranquilles).  La transgression d’Emma c’est de rappeler que ce clinquant peut se noyer rapidement : le même fleuve qui arrose la Ville-Lumière peut devenir sordide Seine de crime quelques méandres plus à l’ouest.

Beaucoup plus intimiste, dérangeant d’une autre manière, le texte Martyrs obscurs d’Anne-Sylvie Salzman évoque le mauvais voyage retour dans le passé, dans un lieu plus inattendu que d’autres mais qui néanmoins appartient à ce vaste ensemble des banlieues, le vallon d’Arcueil, sous son viaduc, à 2 km au sud de la Porte d’Orléans. C’est là une leçon du texte ; partir de sa banlieue, laisser derrière soi une part de sa vie, c’est possible.  Mais pas pour tout le monde : ce qui reste, ceux qui restent, le bâti et les humains, peuvent y sombrer et y pourrir.

Paotrsaout

30 ANS DE CAVALE. MA VIE DE PUNK de Gilles Bertin / Robert Laffont.

Fin novembre 2016. Plusieurs titres de la presse française se font l’écho de l’issue d’une incroyable cavale, commencée trente ans auparavant : le Français Gilles Bertin se rend aux autorités de son pays. Depuis le printemps 1988, il était en fuite après avoir commis un braquage avec plusieurs complices, tous arrêtés depuis. Alors que le repenti risque 20 ans de prison, le procès de Gilles Bertin en juin 2018 se clôture par une condamnation à 5 ans d’emprisonnement avec sursis,  l’avocat général reconnaissant « le bon comportement de l’accusé ». Gilles Bertin revient sur son histoire peu banale et se raconte dans un récit publié en février 2019.

Il est peu de dire que cette histoire m’a, depuis sa révélation, proprement fasciné. Gilles Bertin était un des membres (son bassiste, chanteur et parolier) du groupe punk bordelais Camera Silens, formé en 1981. Comme d’autres formations (citons comme marqueur historique et émotionnel pour l’ado que je fus la compilation Chaos en France vol. 1 avec les Collabos, les Trotskids, Drei oklok, Blank, Decontrol, Komintern sect, Kidnap, Reich orgasm,  Sub kids, No class, Foutre et Snix), le groupe Camera Silens hurle la rage et la misère de son temps sur un rythme binaire violent, jouant dans les bars, les squats, les petites salles de concerts. Il rivalise avec une formation bordelaise qui connaîtra un autre destin, Noir Désir, participe à une émission des Enfants du rock puis enregistre un premier album, Réalité, en 1985. Dans leur refus destroy des conventions et d’une vie rangée, Gilles et ses copains errent, squattent, montent sur scène, se défoncent. L’alcool et le shit ne suffisent pas. L’héroïne entre en jeu. Elle prélèvera un lourd tribut. En parallèle à une vie de musicien qui ne le comble pas, Gilles Bertin se tourne vers le vol et le cambriolage pour alimenter sa toxicomanie et refuser le chemin du turbin. Après un séjour en prison pour un délit mineur et la rencontre de comparses déterminés, il décide de viser plus haut. Dans la région toulousaine, ils sont une dizaine (marginaux, artistes, squatteurs, militants d’extrême gauche, anciens membres de l’ETA) à monter le gros coup pendant des mois. Puis le 27 avril 1988, ils passent à l’action et, déguisés en gendarmes, braquent un dépôt de la Brink’s, sans tirer un coup de feu. Le butin : 11 751 316 francs (soit 1,79 million d’euros). Un temps, le braquage est attribué au grand banditisme. Tous les participants seront appréhendés dans les deux ans suivant le braquage, sauf Gilles, qui franchit la frontière espagnole et entre dans la clandestinité, abandonnant parents, compagne et enfant en bas âge. Pour certains, il ne les reverra plus jamais. Une fois passée la folie festive des premiers mois, Gilles comprend qu’il doit s’inventer une nouvelle vie. Il a plusieurs identités, rencontre une nouvelle compagne, espagnole, la musique le passionne, il tient une boutique de disques au Portugal, puis revient en Espagne et travaille dans un café.  Un de ces plus terribles combats a commencé : survivre. Le sida, vilain cadeau des années de shooteuse, progresse dans son organisme. Il louvoie avec son identité et sa situation légale, des traitements lui sont fournis qui le maintiennent en vie aux moments les plus désespérés. Pari sur la vie, Gilles Bertin et sa compagne ont un enfant en 2011. En sursis sur le plan physique, sur le plan moral et bien entendu sur le plan judiciaire, Gilles va comprendre qu’il doit se libérer de son passé, il ne veut plus vivre dans le mensonge et remet son destin, à 57 ans, entre les mains de la justice française.

Après les essais, les expos, l’usage banalisé du terme et de l’imagerie, leur pillage éhonté par les marques, le récit de Gilles Bertin redonne une vérité au punk en tant que révolte vécue au plus profond des tripes et à s’en fracasser le crâne. Ici, il n’y a pas d’imposture : accros à la musique, à la défonce, à l’adrénaline, la vie de Gilles Bertin et de ses compagnons des « années dingues » est destinée à finir dans le mur. Pour beaucoup, ce sera d’ailleurs le cas.  Pourquoi Gilles Bertin a-t-réussi à aller si loin ? Peut-être la lucidité et l’intelligence de comprendre la gravité de sa situation, de se trouver un autre but et de se construire une autre vie, bien fragile. Le courage d’arrêter la poudre avant qu’il ne soit pas trop tard (et pas complètement). L’heureux hasard d’avoir trouvé l’amour, des amis, des soutiens sur le chemin. Et de la de chance aussi. L’histoire de Gilles Bertin est celle de quelqu’un qui après des mauvais choix doit regagner le statut d’homme et ne plus vivre comme une ombre. Il est en train de le faire, il va réussir. C’est ce qu’on se dit sans doute en refermant les pages de cette extraordinaire aventure, racontée sans fioritures, dans le vif, et saupoudrée par instants d’une ironie aussi piquante qu’une iroquoise.

Le récit de Gilles Bertin est aussi un voyage dans la musique étalé sur trente ans (judicieuse idée que de placer une play-list en fin d’ouvrage). Les titres punk, rock, new wave, techno, grunge jalonnent le parcours de Gilles Bertin, musicien et vendeur de disques, et résonnent à travers les époques et les lieux : les provinces françaises (Bordeaux, Toulouse, Fumel, Orléans), l’Angleterre, l’Espagne. La bande-son est pleine de rage et de folie, de riffs, de beats et de loops. S’y intercalent, entre le B de Buzzcoks et le U de UK Subs, Killing Joke, La Souris Déglinguée, Mudhoney, les Ramones, les Sisters of Mercy et beaucoup d’autres, bien connus puisqu’ils appartiennent à la bande-son de votre propre vie, beaucoup plus banale et beaucoup moins dangereuse, il faut l’avouer.

« Pour la gloire ». « Espoirs déçus ». « Réalité ». Dans ces trois titres chantés il y a 30 ans par Gilles Bertin lui-même, comme les braises de la trajectoire hors norme d’un repenti du « No Future ». Un récit qui lessive proprement tous les certificats de jeunesse rebelle auto-décernés.

Paotrsaout.


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